SYSTÈMES TECHNOLOGIQUES ET INNOVATION

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Quelle est la dynamique de la technologie ? Cet ensemble de techniques, auquel on associe un discours structuré sur leurs naissance, application et évolution, a fasciné les producteurs et les savants depuis des siècles. Ce livre s'attache à faire le recensement raisonné des constructions conceptuelles de la technologie en système depuis le XIIe siècle. Cette recherche d'une fondation historique est couronnée par la présentation des axes de construction d'une véritable systémique technologique, instrument possible de pilotage de l'innovation et de la conception. Une étude des rapports intrinsèques qu'entretient le progrès technique avec l'évolution de l'économie.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296284586
Nombre de pages : 171
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SYSTEMES TECHNOLOGIQUES ET INNOVATION

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs. Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux font partie de la collection. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche)
La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: «le plus long voyage commence par le premier pas ».

Smaïl AÏT-EL-HADJ

SYSTEMES TECHNOLOGIQUES ET INNOVATION
itinéraire théorique

INNOVAL
21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France L'Harmattan L'Harmattan Hongrie 5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 75005 Paris 1026 Budapest FRANCE HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2262-8

Comme presque tous les écossais, je tombe amoureux des machines, de certaines machines en particulier, comme les bateaux. Warren Mc Culloch entretiens avec Margaret Mead 6° colloque de Macy

S'il n y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien n'est donné. Tout est construit. Gaston Bachelard La/ormation de l'esprit scientifique

INTRODUCTION

GENERALE

Ce livre a pour point de départ ce qui nous apparaît comme un paradoxe de notre société. En effet, la société contemporaine est plus que jamais auparavant marquée, formée, structurée et restructurée par la technologie, et pourtant notre société n'a pas de théorie véritablement construite de cette "empreinte technologique", de compréhension élaborée de la dynamique de cet opérateur social majeur. C'est notre objet, déjà bien ambitieux, sinon de lever ce paradoxe et d'élucider cette question, mais de recenser dans l'environnement théorique contemporain, mais aussi dans le passé, les apports à une compréhension de la dynamique de l'innovation technologique à travers la structuration et le mouvement de la technologie en tant qu'opérateur social doté d'autonomie. Ce projet est né d'une question issue d'une pratique personnelle - pédagogique, de recherche et de conseil - dans le domaine de l'innovation technologique et du management de la technologie: mais qu'est-ce donc que cette "technologie" que nous manipulons dans ces sciences? Avec les questions corrélatives: la technologie constitue-telle un "ordre", dans la nature et dans la société? Partant, son mouvement a-t-il une logique et un sens, dans toute la polysémie de ce dernier terme? C'est alors que la recherche des moyens d'élucidation de ces questions a montré que notre société ne disposait pas de théorie minimalement unifiée, de discours construit, sur ce sujet.

Cette quête a été marquée par des rencontres avec B. Gille et G. Simondon, notre questionnement ayant rencontré des interrogations similaires, et des élaborations déjà puissantes, pouvant constituer un socle d'élaboration; dans l'histoire des techniques pour le premier, et dans ce domaine qu'il est convenu d'appeler la philosophie des sciences, pour le second. Ces premiers éléments de réponse, ont été complétés par l'apport, riche mais ambigu, de l'économie du changement technique anglosaxonne portée en particulier par C. Freeman et N. Rosenberg. Approfondissant cette recherche nous avons fait la découverte enfin que ces questions n'étaient pas nouvelles et avaient notamment été formulées, dès la fin du XVIIIO siècle, par l'Encyclopédie française et la Technologie Générale allemande, puissamment développées ensuite, au cours du XIXOsiècle, par la Cinématique et la Mécanologie, dans l'ambiance à la fois positiviste et mécanicienne de cette époque, amenant à une tentative durable de construction d'une "science des techniques". Les investigations que nous avons entreprises, sur un certain nombre d'auteurs, et la rencontre récurrente à travers ce parcours de Leonardo da Vinci, nous a convaincu de l'intérêt de remonter dans cette tradition historique de la pensée technologique. Cela nous a permis de découvrir que la préoccupation de construction d'une approche de système technologique, que l'on pourrait croire strictement contemporaine, constitue, en fait, une préoccupation historique ancienne. Cela nous a conduit à donner une part importante, dans ce travail, à la reconnaissance et à la mise en forme du patrimoine théorique historique. A partir de ces apports nous avons esquissé pendant plusieurs années un projet de construction d'une approche de systémique technologique, généralisée et à finalité opératoire. Cette approche consiste à tenter une théorie générale, permettant de penser et d'analyser non seulement la technologie comme système, mais d'en reformuler la représentation dans les termes de la théorie générale des systèmes, de l'approche de la complexité et du paradigme constructiviste. Ce projet n'est aujourd'hui pas rendu à son terme, même si la maturation en est avancée. Il est par contre possible de dresser l'inventaire structuré et raisonné du patrimoine théorique dont nous disposons pour élaborer une théorie systémique de la technologie. Nous souhaitons donc ici faire le recensement raisonné des constructions majeures, dans les différents champs scientifiques qui ont tenté de construire des conceptions en système, même partielles, de la technologie dans la société. C'est ainsi la recherche d'une fondation historique et d'un patrimoine théori10

que de la systémique technologique que nous entendons mener dans cet ouvrage.
Quelques distinctions
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structurantes distinctions terminologiques

Nous appelons technique(s) les savoirs, systèmes et processus destinés à la transformation de la nature. Nous nommons technologie: a) d'une part, l'ensemble des savoirs et des modes de connaissance concernant la Technique, ou un domaine spécifique de celle-ci. En ce sens, on peut parler de la Technologie comme nous parlons de la Science ou de la Philosophie, comme domaine spécifique de la connaissance humaine; b) la Technologie est, d'autre part, la construction des "lois" concernant l'ensemble de l'activité technique. Nous verrons par la suite, que c'est une tentative historique récurente, que de construire une dénomination spécifique de ce dernier champ: Cinématique, Technologie Générale, Mécanologie, et même Technonomie. Ainsi les relations entre des techniques particulières ou entre ces techniques et la société, dans l'analyse des grands systèmes sociaux, ce que nous nommerons plus loin les macro-systèmes technologiques ressortent de ce qualificatif de technologique. Il reste que cette distinction tranchée ne nous met pas à l'abri de glissements diffus induits par la confusion habituelle des mots technique et technologie dans le langage courant. Corollairement, la technologie ne peut être réduite à une simple application de la science. Elle est une dimension complexe de l'activité humaine, à la fois, mode d'action sur la nature, mode d'appréhension du monde, mode de structuration du travail et champ symbolique spécifique. Elle possède ses lois propres de composition et de dynamique, même si elle est en interaction forte, avec d'autres domaines de l'activité humaine. Elle est marquée d'une historicité, c'est-à-dire qu'elle a connu une dynamique de formation et que son statut, sa place et son interaction dans la société ont été évolutifs. La technologie est le plus souvent lue à partir d'une double nature, selon les classifications traditionnelles, science de la nature par sa dimension de référence aux lois, science de la société par sa dimension d'activité humaine et d'organisation sociale, par sa dimension d'arraisonnement à un projet social, comme dit Heideger. L'approche de la technologie telle que nous la développons ici cherche à dépasser ce dualisme par la conception d'une Il

Techniques et technologie:

technologie conçue comme l'organisation du monde des artefacts techniques qui possède ses lois de composition et de mouvement propres comme l'avait développé très clairement la Mécanologie à travers J. Laffitte. L'approche de la technologie en système ne signifie pas la systémique. Nous développerons dans cet ouvrage toute une série d'approches qui développent une conception de la technologie comme système sans avoir recours à la systémique, par une sorte de conception empirique des systèmes. L'approche systémique nous permet d'intégrer ces points de vue en qualifiant la technologie, dans la lignée de H. Simon, de ces trois dimensions de science de l'Organisation (au même titre que la biologie), de science de la Création, et surtout de science, par excellence, de l'Artificiel. La technologie peut être pensé dans une dialectique de trois sous-systèmes: a) le système de méthodes et de la formalisation techniques, monde du "modèle", du dessin à la mathématique et aujourd'hui du logiciel, monde aussi de l'expérience et du tour de main, vrai domaine de l'art de l'ingénieur; b) le système des pratiques et de l'organisation technologiques, orienté vers l'efficacité transformatrice et ancré dans le social. C'est là où l'on peut situer l'ensemble des domaines du "génie industriel", du management de la Technologie, des méthodes d'innovation; c) le système scientifique et paradigmatique, qui est l'ensemble des théories, points de vue et même croyances par lesquelles la société se représente la technologie. Au delà de la recherche de I'homologie entre révolutions scientifiques au sens de Kuhn, et révolutions technologiques au sens de mutations de systèmes technologiques, une telle approche consiste en la recherche de formes, différenciées mais régulières, de constitution du savoir technique, homogènes à un état donné des systèmes technologiques datés et à leur processus de mutation en situation permanente d'innovation. Alors que nous situions, au départ, la systémique technologique comme une métathéorie de pure compréhension, le développement des besoins d'une science des systèmes technologiques nous montre aussi que c'est aujourd'hui un savoir opératoire qui se constitue, dans l'unité d'une science des techniques, science de la connaissance technologique et science de l'organisation technologique. 12
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Système et systémique

L'identification d'un certain nombre de points de repères de la pensée technologique, la mise en perspective de cette pensée à travers l'histoire, sous la préoccupation de la persistance d'une approche en système de la technologie, nous amènent à proposer la structure de travail suivante. - Technologie et innovation Ne cherchant qu'à comprendre la dimension dynamique de l'ordre technologique nous ne faisons pas la distinction entre mouvement technique, changement technologique et innovation technologique. Il reste que dans le mouvement d'innovation ce qui nous intéresse ici c'est la dynamique proprement technologique du mouvement d'innovation. La structure de l'ouvrage
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Dès le Moyen-Age, principalement à partir du XIIO siècle, on commence à voir naître l'embryon d'une "technologie", avec le souci de la codification du savoir d'artisan et l'avancée dans la formalisation de techniques qui, unitairement, ne suffisaient plus aux nécessités techniques de l'époque (Villard de Honnecourt, mouvement Cistercien et des corporations). C'est aussi alors, le passage à un niveau supérieur de l'échelle technique avec les cathédrales et les grandes forteresses; ainsi que le début d'une standardisation technologique de grande échelle avec les moulins. La période de la Renaissance perpétue cette démarche mais elle inaugure aussi une extraordinaire période de recherche en système sur l'avancement de la technique, par "fertilisation croisée" et recherche maximale de la synergie des techniques. Encore dominée par l'architecture, elle est tirée dans cette recherche par les questions complexes des nouvelles formes de guerre ainsi que par les grands problèmes d'urbanisme et d'hydraulique. Cette période, marquée par Leonardo da Vinci, est animée par une population importante des "ingénieurs de la renaissance", Konrad Kyeser en Allemagne et Francesco di Giorgio Martini en Italie, notamment. Le mouvement encyclopédiste du XVIIIo siècle, possède des caractéristiques d' empiricité, de souci du recensement, de recherche des croisements et régularités de techniques, qui le situe comme troisième phase de ce grand courant; avec la spécificité d'un souci particulier de l'exhaustivité. 13

Les origines d'une construction

de la technologie en système

Ce mouvement est massivement français avec Diderot et D'Alembert, mais possède une similarité forte avec le mouvement allemand de la "technologie générale" (Beckmann), de la même période. Ce mouvement de sept siècles est ancré dans son époque au sens où son empiricité technologique et son autonomie de construction correspond à un développement scientifique limité dans ses connaissances,. ainsi que dans ses modes de représentation, encore essentiellement centrés sur la description et sur le dessin. Du fait de son caractère ancien, cette partie donnera lieu à une présentation historique concrète en terme de système technologique. - La recherche d'une science des machines, la quête d'une approche en système au X/Xo siècle Dans le domaine de la pensée, un courant continuera à la fois à rechercher du coté d'une conception de la technologie en système en même temps qu'il défendra plus ou moins consciemment un statut de la technologie comme champ épistémologique autonome. Il est constitué d'une succession de travaux, inaugurée par l'œuvre d'un Christian sur la Technonomie. Il connaîtra un mouvement long et puissant sous la forme du courant dit de la Cinématique ou tentative d'un système de représentation axiomatique généralisée de la technologie où l'on retrouve Monge, Reuleaux et Babbage pour se concentrer sur la mécanologie française représentée par J. Laffite. Le chapitre II est consacré à cet ancêtre peu connu de la systémique technologique.
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Dès la fin de la deuxième guerre mondiale, le relais est pris avec l'apparition de méthodes destinées à formaliser et à piloter les systèmes techniques, cela même à des niveaux très concrets et très opératoires. La Cybernétique, I 'Analyse Fonctionnelle et la Morphologie technologique, en sont les principaux jalons, et forment le sujet de notre chapitre III.
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Les approches opératoires récentes

La grande crise des années 70, manifestation d'une mutation de système technologique, a fait redécouvrir la nécessité d'une conception en système de la Technologie. Fondée par les travaux des historiens et des ethnologues (Mumford, Gille, Landes, Leroi-Gourhan...), éclairée par des travaux d'économistes et de spécialistes de la société (Rosenberg, Freeman, Sahal, Hughes... ). 14

L'apport paradoxal

des sciences sociales

Nous avons choisi les auteurs qui, dans ce champ, explicitement ou implicitement avaient développé une approche auto-organisée de la technologie, pour en faire le chapitre IV, dernier de cette partie consacrée à une histoire construite de la pensée technologique. Les conditions d'une élaboration d'une approche systémique de l'innovation technologique Elle trouve son appareillage théorique dans les approches d'un Von Bertalanffy, d'un H. Simon, ou d'un Le Moigne en France. La construction d'ensemble de cette approche consiste à rechercher les concepts unificateurs de la technologie, cela: - par le recours aux grands cadres théoriques de la méthode systémique, approche ontologique, organique et génétique (Le Moigne ), - par le reconstruction de l'activité technique à partir des concepts defonctionnalité, d'organisation et d'information, - par la segmentation raisonnée de l'activité technique en trois niveaux: une théorie des systèmes techniques, en une théorie générale du système technologique, et en une approche systémique de la philosophie et épistémologie de la Technique. a) Comment aujourd'hui penser et construire, l'autonomie de la technologie? b) Revenant à cette notion d'ordre il s'agit de rendre compte de cette organisation interne du champ technologique. c) Nous finirons par ce qui est considéré, comme le plus important, la recherche et formalisation des régularités et des invariants du mouvement technique qui constitue le dernier chapitre de cet ouvrage.
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CHAPITRE I LES COMMENCEMENTS DE LA TECHNOLOGIE
COMPLEXIFICA TION D'UN SYSTEME ET EMERGENCE DES FORMALISATIONS

Les débuts de la formalisation de la technologie comme système peuvent être datés de la deuxième partie du MoyenAge. Des travaux antérieurs de techniciens de l'antiquité sont certes remarquables, des mécaniciens grecs à Vitruve notamment pour le monde romain, mais nous avons choisi de faire démarrer notre analyse à partir de cette période médiévale pour plusieurs raisons. .. Les travaux antiques en la matière étaient consacrés à un domaine spécifique et ne se préoccupaient pas d'une compréhension ni d'une formalisation globale, que l'on retrouvera dès Villard de Honnecourt au XIIO siècle, et ces mouvements antiques n'ont pas engendré de continuité comme le fera le mouvement qui démarre à cette époque. Ces formalisations sont adossées, et sont chargées de rendre compte, d'une certaine manière, du démarrage effectif d'un mouvement auto-entretenu de développement et de complexification technologique qui fonde leur dimension de système. C'est la raison pour laquelle, dans ce chapitre, nous inaugurons notre propos par une analyse concrète du mouvement de constitution du système technologique qui se forme entre le XIIO et le XVIIe siècle. Ceci avant de montrer le lent processus de constitution d'une pensée technologique tentant de rendre compte de la complexité du mouvement technique déjà en cours.

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