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TERRITOIRE ET COMPÉTITIVITÉ DE L'ENTREPRISE

De
491 pages
Ce livre constitue le 1er ouvrage qui établisse le lien entre le territoire des entreprises et leur compétitivité à l’échelle infra-nationale, à partir d’une lecture théorique multidisciplinaire originale du comportement des firmes, au croisement des sciences de la gestion et de l’économie spatiale, industrielle et régionale. L’industrie agroalimentaire (IAA), 1ère industrie en France, en pleine restructuration, et la région des Pays de la Loire, défavorablement éloignée des centres de consommation stratégiques ont servi ici de terrain d’investigation.
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TERRITOIRE ET COMPÉTITIVITÉ DE L'ENTREPRISE

«

T erritorialisation

des entreprises

industrielles

agroalimentaires

des Pays de la Loire»

Collection Dynamiques d'Entreprises Dirigée par Michael Ballé
Dernières parutions
BOIR y A. Philippe, L'entreprise humaniste, 1998. MAVOUNGOU Jean Kernaïse, Privatisations, management et financements internationaux des firmes en Afrique, 1998. MILLIOT Eric, Le Marketing symbiotique. La coopération au service des organisations, 1998. LAURIOL Jacques, La décision stratégique en action, 1998. BELET Daniel, Education managériale, 1998. LE PERLIER Daniel, Entreprises: les hommes de la qualité, 1998. PASCAIL Laurent, L'effet joueur, 1998. REGNAULT Gérard, Les relations cadres-entreprises, 1998. ELDIN François, Le management de la communication, 1998. GUILLET de MONTHOUX Pierre, Esthétique du management, 1998. Les acteurs de l'innovation et l'entreprise, France - Europe - Japon, 1998. Collectif, Approches évolutionnistes de la firme et de l'industrie, 1999. DANON Tony, Les formations linguistiques en entreprise, 2000. Jacques CHARBONNIER, Marketing et management en assurance, 2000. Didier TOUSSAINT, Psychanalyse de l'entreprise. Inconscient, structures etstratégie,2000. Dominique CAMUSSO, L'adaptabilité, un défi pour l'entreprise, 2001. Gérard REGNAULT, Diriger avec succès au XXIè siècle, 2001. Robert JOURDA, La personnalité professionnelle, 2001. Salomé LACHA T, Daniel LACHA T, Les « toquantes », 2001. Jacques APTER, De nouveaux outils pour maitriser la dynamique de l'entreprise, 2002

Collection Dynamiques

d'Entreprise

Anne-Laure SAlVES

TERRITOIRE ET COMPÉTITIVITÉ DE L'ENTREPRISE

« Territorialisation des entreprises

industrielles agroalimentaires

des Pays de la Loire»

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2815-4

PRÉAMBULE

Les analyses qui alimentent cet ouvrage ont largement bénéficié de la collaboration de Madame Annie Lambert, Maître de Conférences à L'ENITIAA (Ecole Nationale d'Ingénieurs des Techniques des Industries AgroAlimentaires de Nantes), initiatrice et coordonnatrice des travaux de recherche dans lesquels s'est inscrite cette réflexion. L'exploitation des enquêtes menées dans ce cadre auprès des professionnels du secteur agroalimentaire a notamment occasionné la formulation de questionnements théoriques nouveaux. Ils se sont enrichis du concours critique de Monsieur Jean-Pierre Bréchet, professeur à l'IAE (Institut d'Administration des Entreprises de l'Université de Nantes). Ils ont enfin profité de la contribution financière de la Direction Générale de l'Enseignement et de la Recherche du Ministère de l'Agriculture et de la Pêche, et de la Direction du Développement Économique et de la Recherche du Conseil Régional des Pays de la Loire. Nous tenons vivement à tous les remercier. Nous tenons également à remercier les membres du jury de l'A.R.E.A (Association pour les Recherches en Economie Alimentaire) qui, en distinguant ces travaux, ont rendu possible leur publication.

AVERTISSEMENT

AU LECTEUR

Cet ouvrage est structuré en deux parties. La première partie, au contenu plus académique, rassemble les concepts utiles pour construire le cadre théorique d'appréhension de la compétitivité à base territoriale des entreprises, c'est à dire, du modèle de la « territorialisation » des firmes. La seconde partie a un caractère plus empirique et décrit les pratiques (territorialisées ou non) observées dans les industries agroalimentaires en relatant l'organisation des processus de création de valeur d'une population d'entreprises des Pays de la Loire. Pour faciliter ou accélérer la lecture de cet ouvrage, nous vous invitons à vous reporter aux courtes synthèses des concepts mobilisés et des résultats obtenus proposées à la fin de chacune des sections des différents chapitres.

SOMMAIRE

INTRODUCTION

Il DU MODELE DES FIRMES 29 31 33 45 66 95 125 130 147 163 184 205

PARTIE 1 : LA CONSTRUCTION THEORIQUE STRATEGIQUE DE LA TERRITORIALISATION

CHAPITRE 1 : DE LA LOCALISATION À LA TERRITORIALISA nON Section 1. Analyse concurrentielle et avantages de localisation Section 2. De la localisation au territoire Section 3. Du territoire à la territorialisation des firmes Section 4. Les conditions de la compétitivité à base territoriale CHAPITRE 2 : FACTEURS DE CONTINGENCE DU MODÈLE DE LA TERRITORIALISATION DES IAA Section 1. Approche qualitative du facteur de contingence environnemental des comportements de territorialisation des IAA Section 2. Approche quantitative des facteurs de contingence internes des comportements de territorialisation des IAA Section 3. Approche qualitative du facteur de contingence territorial: typologie des territoires communaux des IAA régionales Section 4. Approche qualitative des facteurs de contingence des processus des IAA régionales

PARTIE 2 : CARACTERISATION DES MODÈLES STRATÉGIQUES TERRITORIALISATION DES FIRMES
CHAPITRE 1 : LES SOURCES TERRITORIALES DE LA COMPÉTITIVITÉ DES PROCESSUS CLÉS DES IAA Section Section Section Section Section 1. 2. 3. 4. 5. Compétitivité Compétitivité Compétitivité Compétitivité Compétitivité à à à à à base base base base base territoriale territoriale territoriale territoriale territoriale du du du du du processus processus processus processus processus

DE

207 209 234 278 288 297
311

d'approvisionnement de production logistique externe de vente de décision & gestion

CHAPITRE 2 : TYPOLOGIE DES COMPORTEMENTS TERRITORIAUX STRATÉGIQUES DES FIRMES Section Section Section Section Section Section
CONCLUSION RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

1. 2. 3. 4. 5. 6.

Analyse typologique des IAA régionales Le modèle de territorialisation par contagion Le modèle de territorialisation par consommation Le modèle de territorialisation par conservation Le modèle de territorialisation par cooptation Récapitulation des logiques de territorialisation observées

312 331 345 355 364 373 381 395 421 422 425 485

LISTE DES TABLEAUX TABLE DES ILLUSTRATIONS TABLE DES ANNEXES TABLE DES MATIÈRES

9

INTRODUCTION I. Préam bule : la question de la localisation et de son échelle d'analyse Quel est le lien entre le territoire et la compétitivité de l'entreprise? La compréhension des modèles stratégiques de comportement spatial des firmes, en particulier des entreprises industrielles agroalimentaires des Pays de la Loire, constitue l'objet principal de cet ouvrage qui s'inscrit dans le corpus des sciences de gestion. Une première lecture de la presse économique française nous permet d'éclairer la nature du débat et de son enjeu pratique pour cette Région.
En avançant un certain nombre d'arguments qui tiennent aux tentatives de rapprochement des centres de consommation. . . « La seconde unité de France Protéines Service, implantée à Crône (91), entrera en activité en janvier à Sablé-sur-Sarthe. (..) Cette nouvelle implantation va lui permettre de se rapprocher de sa clientèle, car FPS réalise 50% de ses 60MF de CA sur le grand Ouest. >/ « Le groupe LDC (Sablé) a de sérieux projets d'implantation en Chine (..). Atout maître pour le producteur de volailles préparées: sa spécialisation dans le poulet qui demeure, en Chine, la viande la plus consommée après le porc et avant le canard. »2 .. .de rapprochement des sources d'approvisionnement... « Le groupe Adrien a investi 50MF pour développer son activité au Pérou. (..) Après l'Afrique (..), le groupe Adrien poursuit son développement géographique sur des zones maritimes moins exploitées qu'en Europe »3. « Fleury-Michon a créé Surimaroc avec le groupe marocain Bendbdalah pour diversifier ses sources d'approvisionnement en matière première pour le surimi, jusque là contrôlées par les Japonais, Coréens et Américains. L'intégration de sardines marocaines, transformées sur place, au côté du colin d'Alaska fait baisser aussi le coût de production »4.

1 Cf. 2 Cf. 3 Cf. 4 Cf.

Lettre Lettre Lettre Lettre

Atlantique, 13/09/93 des Pays de la Loire, 29/10/94 des Pays de la Loire, 12/11/94 Atlantique, 25/01/93

Introduction

(( Le groupe Besnier va investir 150MF pour développer une seconde usine à Bouvron. (...) Le choix de Bouvron est dû principalement à la qualité du lait, bien adapté à cette production d'emmental, et à l'importance du bassin de collecte »5. . .. d'allocation optimale de ressources aux facteurs de production.
(oo)

..

« B.N. : United Biscuits achève la restructuration du groupe

et propose de

fermer le site de Compiègne (Oise) pour regrouper la production sur le site de Vertou (44). (..) le rassemblement des activités du groupe sur son seul site nantais permettrait au Britannique de réaliser d'importantes économies

d'échelle
(( Bahlsen

>/. envisage de réorganiser ses activités en France
(oo)

après une fusion de Bahlsen SA et Biscuits St-Michel. (..) cette restructuration devrait aboutir (..) à la constitution d'une société unique Bahlsen-St-Michel, avec un siège social à Rueil-Malmaison (92). (oo.)Le regroupement des services administratifs (siège social) de la société Biscuits St-Michel est prévu. Cette fusion va entraîner la suppression de 80 postes sur 390 de la société Biscuits St-Michel, transféré de St Michel Chef Chef (44) en région parisienne (..). >/. (( BN: l'Europe passe toujours par Nantes. Créée en 1992 par Pepsico Foods et Général Mills, la holding Snacks Venture Europe, dont la Biscuiterie nantaise est filiale à 100%, entre dans une phase opérationnelle (..). En dépit des 88 suppressions d'emploi annoncées sur un effectif de 790 salariés, les fonctions stratégiques de l'entreprise, financière, marketing, ingénierie, informatique, commerciale, humaine, qualité, restent à Nantes »8. « CANA: accord Laita-Even pour une usine commune. (..) Ce partenariat correspond à la nécessité de trouver des alliances pour économiser les moyens et amortir les coûts sur de plus gros volumes. Il s'agit d'atteindre une dimension internationale (...) >/. (( Bel développe ses usines de Sablé et Vendôme. Frobel, la division fromage du groupe Bel, va spécialiser ses unités de production par produit (..). Frobel attend une baisse de ses coûts de production de 5 à 8% grâce à cette opération »10.

5 Cf. Lettre Atlantique,
6

29/03/93

7 Cf. Agra-alimentation, 26/10/95 8 Cf. Lettre Atlantique, 8/02/93 9 Cf. Lettre Atlantique, 26/1 0/92 10Cf. Lettre Atlantique, 23/11/92 12

Cf. Les Marchés, 13/05/98

Introduction

... la presse économique régionale se fait l'écho des déterminants comme des conséquences des comportements spatiaux des entreprises industrielles agroalimentaires en Pays de la Loire. Ces entreprises arbitrent leurs décisions spatiales entre la facilitation de leur accès à des facteurs de production d'une part ou la facilitation de leur accès à des marchés de commercialisation d'autre part. En effet, les ressorts explorés pour (re)constituer durablement des avantages concurrentiels nationaux et internationaux sont triples: - diversification géographique des marchés (locaux, nationaux, européens, mondiaux), - diversification des sources d'approvisionnement (amélioration de la structure du coût de revient du produit fini) et transfert géographique des activités de 1èretransformation agroalimentaire, - recherche d'économies de coût par la spécialisation et la concentration des outils industriels et adaptation aux exigences réglementaires spécifiques des IAA (hygiène et sécurité des produits et des process). Ceci engendre un regroupement géographique des activités productives en Province (à l'échelle nationale) et des activités fonctionnelles généralement en grand centre urbain (en Région Parisienne très souvent). Ces arbitrages sont réalisés par des firmes de tailles très diverses et aboutissent à des choix d'implantation variés qui peuvent menacer l'équilibre économique et social d'un bassin d'emploi, d'une région: les sagas des restructurations de la BN (Biscuiterie Nantaise) entre Nantes et Compiègne, de France Champignon entre ses cinq sites nationaux, de Bahlsen entre St Michel-Chef-Chef et Noyon en sont quelques exemples. Le développement à l'international de Fleury-Michon (charcuterie industrielle) ou du groupe Adrien (transformation des produits de la mer), de LDC (abattage et découpe de volaille), groupes familiaux régionaux, à la recherche d'une diversification de leurs sources d'approvisionnement, ou de leurs clientèles, peut laisser craindre une redistribution de la valeur ajoutée produite par ces entreprises, désintégrant géographiquement leur chaîne d' activité entre proximité des sources d'approvisionnement et proximité des marchés. Observation n01 : Nous constatons à ce stade que le modèle sous-jacent de la localisation des firmes est un modèle fondé sur l'accessibilité de facteurs de production donnés dans une logique d'allocation optimale de ressources. 13

Introduction

Observation n02 : La localisation est consubstantielle de toute activité physiquement perceptible. «La localisation est une propriété spatiale essentielle en géographie, discipline que certains assimilent à la science des localisations. Si cette propriété désigne d'abord « la position absolue d'un lieu ou d'un phénomène (exprimée en coordonnées géographiques: latitude et longitude) », elle exprime surtout sa position relative, c'est-àdire sa situation géographique vis-à-vis d'autres lieux ou d'autres phénomènes (par exemple: un port, une grande ville, une université, un
marché.. .)
»11

Ainsi, l'échelle d'analyse utilisée depuis celle du monde, du continent, du pays ou groupe de pays, de la région, de la localité, du quartier..., est primordiale pour clarifier l'enjeu du débat et les choix des références. Nous devons dès lors préciser que ce travail est axé sur la compréhension des stratégies spatiales des entreprises industrielles agroalimentaires à une échelle d'observation infra-nationale: celle de la région des Pays de la Loire. Il nécessitera alors la définition du territoire de la firme.
En effet, qu'il s'agisse des dispositifs d'aide aux PME fédérant professionnels et institutionnels d'une région,... « Ramon étudie un investissement de plus de 20MF pour créer un nouvel abattoir et développer les capacités de découpe, inexistantes dans l'unité actuelle de Javron les Chapelles. (...) La première tranche pourrait être lancée d'ici lafin de l'année si le plan de financement est bouclé. Ce dernier induira également le lieu d'implantation selon les aides accordées, mais l'entreprise souhaite si possible
rester à Javron »12.

... de la démarche collective d'acteurs régionaux autour du projet de construction d'un cahier des charges en vue du partage des profits sous l'étiquette d'un signe officiel de qualité... « Avec 139 entreprises exposantes, les Pays de la Loire étaient la première région française au SIAL. 44 d'entre elles étaient associées aux démarches collectives initiées par la Région, le Conseil Général de Loire-Atlantique et la ville de Nantes, réunis en 11 stands thématiques mettant en avant les signes de qualité (labels, AOC, agriculture biologique ...) »13.
11 Nous empruntons cette définition 12 Cf. Lettre Atlantique, 9/04/94 13Cf. LPDL, 29/10/94 aux géographes (Merenne-Shoumaker, 1991).

14

I ntrod

uction

... ou de la coordination entre unités de production intra-entreprise ou inter-entreprises, (Pôle de Sablé-sur-Sarthe par exemple), et de la mise en place de synergies locales portant sur les processus de production, logistique, commerciaux ou administratifs...
« Pays de La Loire: Les usines à la campagne relèvent le défi de la mondialisation. La quatrième région industrielle de France tire sa force d'un maillage serré de petites entreprises de main d'œuvre. Malgré la concurrence des pays à bas salaires, l'ouverture sur le monde reste sa meilleure chance de
développement »/4.

« Sablé sur Sarthe accueille plusieurs grands noms de l'industrie agroalimentaire française (..). Sur 8500 actifs que compte le pays sabolien ,. 2500 travaillent dans l'agroalimentaire. Aux côtés de ces poids lourds fleurit un grand nombre de PME, sous-traitantes ou aux activités complémentaires, dans l'alimentation animale, la boulangerie industrielle, la salaison, mais aussi la maintenance industrielle, la chaudronnerie inox, l'emballage ou les transports. (..) Sablé sur Sarthe bénéficie en la matière de sa situation centrale entre les régions de production agricole de l'Ouest et le bassin de consommation de la région
parisienne. (. .) ». 15.

« Les fabricants industriels de rillettes du Mans déposeront (...) une demande d'indication géographique protégée (IGP) (..). L'association (..), espère gagner les 20% du marché des rillettes dites « du Mans» produits à Tours, à Rosporden (Finistère) ou même en Belgique. Elle s'appuie sur le savoir-faire et le patrimoine culinaire pour présenter un cahier des charges garantissant une qualité
supérieure »16.

« Synavi prévoit d'investir 100MF d'ici 1996. Parmi ses plus importants programmes: un plan de modernisation et de développement des installations de transformation de Gelavi à Nueil sur Argent (79) (...) Par ailleurs l'abattoir Dinde d'Anjou, à Clermont-Créans (72), va être reconstruit en 1996 (..) A cette occasion, l'outil devrait être ouvert à des opérateurs extérieurs (..) »17. « La BN ne vendra pas son siège social, situé sur l'île Beaulieu à Nantes, contrairement à ce qu'elle prévoyait (..). En revanche, elle met en location 1000m2 de bureau sur les 3000 m2 disponibles (..). La BN propose de partager

14 15

Cf. Le Monde, 6/03/98 Cf. Lettre Atlantique, 18/10/93
Cf. LPDL, Cf. LPDL, 29/10/94 12/11/94

16 17

15

Introduction

les services généraux (standard téléphonique, courrier, coursiers, accueil, etc.),
le parking et la cafétéria »18.

« Les Salaisons du Castel démarreront leur production d'ici la fin septembre. (...)Des synergies commerciales ont été trouvées avec les Charcuteries du Don. Marchés visés: le grand Ouest »19.

... les acteurs professionnels et/ou institutionnels sont appelés à coopérer entre eux, à interagir à l'échelle locale (infranationale), pour assurer leur développement économique et participer à la création de facteurs au sein d'un espace fini, leur territoire. L' influence des origines des dirigeants et leur attachement local notamment rapprochent la logique de localisation des firmes d'une logique alternative que nous dénommerons logique de territorialisation, où l'allocation des ressources de la firme à des facteurs de production exogènes comme des équipements locaux (bâtiments) ou la qualité et la disponibilité des matières premières (lait, viande), semble juxtaposée à des phénomènes locaux d'ancrage et d'interaction qui pérennisent le tissu industriel localisé et qui restent à identifier. A ce premier stade d'observation, la nature duale des stratégies des firmes agroalimentaires apparaît clairement entre échelles d'analyse globale et locale. Ces entreprises arbitreraient entre une logique de choix de localisation initial où elles recherchent un accès réversible à des facteurs de production (main d'œuvre, matières premières, site...) au meilleur coût et une logique d'ancrage local (même temporaire) qui suppose la création de ressources spécifiques, fondées sur des déterminants historiques et des mécanismes éloignés du marché (coopération). Observation n° 3 : Le modèle de la localisation n'existerait que dans l'absolu. Les faits nous apprennent que l'entreprise se « territorialise ». La territorialisation fait référence à des jeux d'interaction et de proximités localisés entre acteurs d'une même aire géographique et créateurs de ressources localisées (IGP, économies d'échelle. . .).

18

Cf. Lettre Atlantique, 19 Cf. Lettre Atlantique,

29/11/93 3/09/94 16

Introduction

II. Les enjeux pratiques de la recherche Dans les deux cas, ces comportements spatiaux ne sont pas sans conséquences locales (délocalisation d'usine, suppression d'emploi, faiblesse de la valeur ajoutée produite loin des marchés de consommation). Or, l'industrie agroalimentaire (IAA), qui constitue notre champ d'observation, est le premier employeur de la région des Pays de la Loire. II.1. L'IAA : premier employeur régional Avec 18% des effectifs industriels de la région en 19962°,le secteur des industries agroalimentaires est effectivement le premier employeur industriel de la région Pays de la Loire (hors BTP). Les LA.A des Pays de la Loire se placent pour le nombre de salariés en 2ème position21 dans l'ensemble des I.A.A. françaises après la Bretagne et devant l'lIe de France en 1996. Les LA.A de l'Ouest sont presque les seules à connaître une évolution positive - même si elle se ralentit - du nombre de salariés entre 1994 et 1996 (respectivement +7.1 %, + 1.3% et +0.6%). L'importance des activités agricoles et agroalimentaires dans la région des Pays de la Loire fait donc de ce secteur une composante incontournable du développement régional. Cependant, alors que les IAA en Pays de la Loire produisent 9.2% du chiffre d'affaires agroalimentaire français en 1996, elles ne dégagent que 7.50/0de la valeur ajoutée nationale. La relative faiblesse de ce taux de valeur ajoutée est souvent expliquée par une spécialisation-produit sur les secteurs du Lait et de la Viande, plutôt axés sur la première transformation. Cela revient à considérer un lien, sans pouvoir préjuger de sa compétitivité, entre cette spécialisation produit et le lieu d'implantation des firmes en proximité de zones de production de matières premières.

20

Cf. l'analyse statistique régionale disponible au moment où nous écrivons:
INRA,
1999.-

DRAF,

ENITIAA,

Les Industries

agroalimentaires

en Pays

de la Loire,

Nantes.

21selon les statistiques établissements mais en 4e position suivant les statistiques de localisation du siège social. 17

I ntrod

uction

II.2. L'IAA soumise à des évolutions déstabilisantes L'évolution des formes de distribution (concentration de la grande distribution), des modèles de consommation, de l'internationalisation des marchés d'approvisionnement et de consommation, du poids de la réglementation et des changements technologiques ont induit des restructurations et des modifications des capacités productives et organisationnelles dans les IAA. Ces évolutions leur permettent d'accéder à un modèle « post-industriel » (Lambert A., 1994, 1995, Mayère, 1995) plus adapté aux contraintes nouvelles qui émergent de la demande de petites séries et de flexibilité. Avec les solutions de la production au plus juste, par la minimisation des stocks et la mise en place de flux tendus, on constate une évolution structurelle de l'ensemble des activités agroalimentaires qui passe par des tendances lourdes d' externalisation de fonctions (par exemple, la préparation des matières premières, une partie de la R&D, le transport...) et que l'on peut résumer par deux phénomènes: la bi-polarisation des IAA par le fractionnement des activités (lié à la dissociation des fonctions), illustrée par la figure n01 ci-après, et des concentrations technique, économique et financière.

. .

Il semble que nous assistions de plus en plus à un fractionnement des activités entre des entreprises traitant les matières premières agricoles qui fabriquent des produits alimentaires intermédiaires-industriels (PAI) et des entreprises qui assemblent ces PAI en produits finis pour un marché de grande consommation national et international. D'où l'émergence d'un secteur des produits alimentaires intermédiaires fabriqués par les" AgroIndustries" (AI) ou par les industries des PAl et d'un secteur des produits alimentaires finis auquel sera réservé la dénomination de secteur des " Industries Alimentaires" (lA) (Lambert A., 1994, 1995, 1997c). Notre recherche se fonde sur 1'hypothèse que cette complexification de la chaîne de valeur alimentaire pourrait bouleverser les hypothèses classiques élémentaires touchant aux comportements spatiaux des firmes agroalimentaires en général, partagées traditionnellement entre proximité géographique de leur zone de collecte de matières premières agricoles d'une part (Agro-industries, IAA) et/ou proximité de leur zone de commercialisation de produits finis (lA) d'autre part. 18

Introduction
Fig. n01 : Fractionnement le Modèle A2IA {Agro-Industries des activités de transformation agroalimentaire spatiales : classiques

=> Industries

Alimentaires}

et hypothèses

(source: Saives, Lambert, 1997)

Parallèlement, le développement des groupes imprime une nouvelle organisation des activités de production industrielle dans un espace de plus en plus européen afin d'obtenir la meilleure structure de coûts. Cette nouvelle organisation passe par la recherche de taille optimale et la concentration des unités industrielles. En effet, l'emploi tend aujourd'hui à stagner (+0.6% en 1996) dans la région, alors que le poids des capitaux extra-régionaux dans la région tend à croître considérablement (Galliano, 1997). La région est-elle pour autant susceptible de voir fuir les emplois dépendant des groupes industriels et financiers dont les capitaux sont aujourd 'hui internationaux et sans attachement local? Le fractionnement des activités tout au long de la chaîne alimentaire comme la restructuration des activités industrielles pourraient donc participer à un bouleversement de la distribution géographique des activités productives des industries alimentaires, qui, suivant leur taille mais aussi leur statut juridique par exemple, ne seraient pas touchées de la même manière et ne pourraient réaliser les mêmes ajustements (réorientations d'activité, positionnement produits, stratégies d'alliance, ancrage régiona1...).

19

Introduction

II.3. La nature des enjeux économiques régionaux Dans ce contexte, le Conseil Régional des Pays de la Loire s'est interrogé sur les facteurs qui justifient la localisation actuelle des industries agroalimentaires de la région (Lambert A., Saives A.L., 1997) et s'intéresse aux atouts et contraintes qui découlent de cette localisation afin de déterminer comment ancrer localement le développement des firmes. Cette interrogation principale foisonne d'interrogations secondaires dont la formulation théorique reste à élucider: - Les entreprises nourrissent-elles des projets de localisation différenciés? Pourquoi? - La localisation des entreprises agroalimentaires dépend-elle uniquement de stratégies d'allocation de ressources au meilleur coût à des facteurs disponibles sur un quasi-marché? - Comment appréhender le territoire des firmes? Quelles sont leurs ressources territorialisées ? Et quels sont les mécanismes de mobilisation de ressources territoriales développés par les différents types d'entreprises agroalimentaires régionales? L'intérêt pratique de cette recherche est alors double: - comprendre les logiques d'action des entreprises agroalimentaires de façon à apporter aux acteurs institutionnels des outils d'aide matérielle ou immatérielle à la décision pour (ré)concilier les besoins du premier employeur régional (hors BTP) avec une politique de développement local, - déclencher une prise de conscience de la part de certaines firmes de la possibilité d'extraire ou de construire de véritables avantages concurrentiels à partir d'un lien renforcé au territoire. A défaut, il s'agit d'identifier si les firmes agroalimentaires sont en mesure de neutraliser les contraintes qui peuvent être associées à la localisation et dans ce cas, de fournir des outils d'analyse des capacités de la Région à retenir son tissu industriel agroalimentaire.

20

I ntrod

uction

III. Les enjeux théoriques de la recherche En plus d'enjeux économiques manifestes, cette recherche comporte des enjeux théoriques substantiels en tentant d'enrichir le regard traditionnel des stratèges sur la problématique de la localisation des firmes. 111.1.Les champs théoriques mobilisés Cette recherche positionnée en stratégie, avec, en guise d'objet-clé d'entrée, la firme, se situe en effet à la croisée de multiples champs théoriques nécessaires à la reformulation théorique des questions précédentes. L'exploration des manuels de stratégie à partir du concept de localisation nous amènera dans un premier temps au constat qu'il existe un modèle sous-jacent de la localisation dans ce champ disciplinaire, largement inspiré de la théorie classique de la localisation propre à l'économie spatiale. Dans ce modèle, les firmes choisissent leur implantation, que ce soit au niveau international (Urban, 1993) ou national (Porter, 1982) en allouant de façon optimale leurs ressources à des facteurs de production donnés, exogènes. Ce modèle est fondé sur l'accessibilité des facteurs sans que les modalités d'accès à ces facteurs ne soient éclaircies ni la durabilité de l'avantage concurrentiel ainsi construit. C'est pourquoi, nous avons été amené à poursuivre l'analyse par l'exploration du modèle de Porter (1993) extrait de son analyse des avantages concurrentiels nationaux. L'auteur y stipule que l'avenir d'un pays est conditionné par le dynamisme de ses firmes et repose sur leurs capacités à provoquer le changement et donc à se doter de facteurs stratégiques dans une logique de création de ressources. Or, cette logique fait intervenir des acteurs extérieurs à la firme (1'Etat, d'autres firmes, des institutions d'enseignement et de recherche. . .) et nécessite une définition plus claire de l'environnement immédiat de la firme. C'est un détour par les apports théoriques des économistes industriels et régionaux (et notamment les membres du GREMI22,1992, 1993) qui nous permettra de définir le territoire de la firme et de comprendre le modèle de la territoria/isation des firmes comme une alternative au modèle classique de la localisation.
22 Groupe de Recherche Européen sur les Milieux Innovateurs 21

I ntrod

uction

Nous enrichirons les approches traditionnelles de la stratégie en nous interrogeant sur la limite des outils aujourd'hui disponibles pour comprendre les mécanismes par lesquels les firmes mobilisent et s'approprient ces facteurs collectivement créés ainsi que sur la nature même de ces facteurs. Pour cela, nous explorerons les outi Is du diagnostic stratégique interne des firmes et discuterons de l'assertion commune aux théoriciens de la ressource et aux économistes néoclassiq ues repris par les économistes spatiaux selon laquelle la localisation peut être une ressource (physique) de l'entreprise (approche Resource Based View (RBV)) ou un actif spécifique de la firme (analyse transactionnelle). Un regard critique soucieux d'une distinction plus systématique entre les ressources et les aptitudes mobilisées par la firme (théorie de la firme) nous amènera d'une part à construire un modèle d'identification des ressources territoriales de la firme ainsi que des mécanismes de leur activation fondé sur les processus. En portant d'autre part un regard critique sur la notion de spécificité des actifs localisés par rapport aux concepts récents issus de la littérature des approches fondées sur les ressources et les compétences, nous pourrons débattre de la compétitivité de ces processus en discutant des propriétés stratégiques des sources d'avantages concurrentiels construites sur une base territoriale. Alors que la littérature stratégique traditionnelle propose principalement un modèle de la localisation des firmes fondé sur une logique de choix (initial) réversible, selon un modèle d'accessibilité au meilleur coût à des facteurs de production donnés, nous tenterons de comprendre la réalité contingente d'une logique alternative de territorialisation fondée sur la création de ressources territoriales par des firmes ayant fait le choix d'un ancrage local. Une synthèse de l'articulation des champs théoriques mobilisés est proposée sur la figure n02, page suivante.

22

Introduction
Fig. n02 : Les champs théoriques modèle Econom ie Spatiale
Théorie de la localisation: Minimisationdes coûts transport

mobilisés

par le modèle

traditionnel

de la localisation

en stratégie

et le

de la territorialisation

qui reste à construire

Théorie de la firm e : économie

-

- Division
(optimisation le Territoire,

spatiale du travail
du travail)

- Analyse
Minimisation

transactionnelle

coût

des

coOts

de

transaction

-Concurrence
acteur

tenitoriale :
économique public

Stratégie
Minirrisation des coOts d'accès aux facteurs de production et aux marchés

-Capacité
Formation,

concurrentielle:
d'avantages concurrentiels

sources

..
~

:

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Problématique: Quelles sont les ressources et aptitudes territoriales stratégiques mobilisées par lafirme?
se les approprie-t-elle ?

! ! t:::\ : È

- Dynamique

-Champs (internationalisation)
concurrentielle

- Contingence
Stratégie industrielle

~

:
Economie Spatiale

-Processus

Théories de la firme

Economie Industrielle

-Localisation

et incertitude:
tenitoriale :

- RB

V,

KBV,

Evolutionnistes de la tinne

Ressources (transmission Propriétés (sources

et Aptitudes

choix non optimal, facteurs personnels

des savoirs tacites) des R&A durable)

-Economies
-Proximités

externes

-

Organisation
forme (innovant), d'interaction

stratégiques d'avantage

et apprentissage

Territoire Milieu logiques

d'organisation Réseau

industrielle (d'innovation),

concurrentiel

et d'apprentissage

- Analyse transactionnelle: Spécificité des actifs du territoire

111.2.Les apports théoriques envisagés L'enjeu théorique de la recherche consiste en conséquence à fonder la pertinence d'un modèle d'analyse des comportements spatiaux des flfmes et reposant sur le triple apport: d'un regard stratégique: nous tentons ici de caractériser les comportements spatiaux des firmes et de comprendre leur nature stratégique en nous interrogeant sur les propriétés de ressources et aptitudes territoriales durablement sources d'avantages concurrentiels. 23

Introduction

L'exploration des courants des théories fondées sur les ressources sera ici incontournable pour fonder un cadre d'identification des actifs, sources d'avantages concurrentiels. d'un regard dynamique (processuel) axé sur les processus organisationnels de la firme. En effet, pour identifier les ressources et aptitudes territoriales de la firme liées au territoire, nous montrerons la nécessité de mobiliser une lecture de la firme agroalimentaire par ses processus (approvisionnement, production, logistique, vente, décision). - d'un regard contingent: nous nous interrogerons sur les mécanismes d'appropriation par les firmes de ressources et aptitudes territoriales en stipulant que ces mécanismes diffèrent selon les variables contingentes classiques que sont la taille des firmes (PME/Groupe), la stratégie (choix produit/marché), la technologie, la logique entrepreneuriale (Marchesnay, 1998) et les contraintes découlant de leur environnement (culturel, politique, économique) et de leur territoire d'implantation.
Fig. n° 3 : Le modèle d'interprétation utilisé dans la recherche

Environnement Part.1. cmp.2 aitura, pjitiQJe,
éccro'1iQ.Je. agœimentaire

Taille
PM?JGroope
organisEiion irteme

L.o9que entrepreneuriale
- entTefYenet.r Iscié

Technologe
- produ:tion ccxtinue

Stratége
Fbsitia7nefœrt prodlit /

-

-

~tié captai du

rmade rdable -~

- pa-frojd
prodldion

secteur
(COLpIe(XOdJit/rœtd1é)

en ateJier de masse

D
Part.2. 01ap.1 Part. 1. 0'ap.1 (<mise t1éorique)
9jstème d'action organisée de la FIRM: clés
Œ3dsm)

:

TERRITOIRE
Ressources dadell'S

de la firme

:

Ensemble artiOJlé de processus
(awrcMOOTtEm3Ct. prodJctioo, loc.jstiqJe, vatte,

et aptitudes

(R&A)

de J)'<J<irrité(s)

rrd>ilisant des combinaLsons stratégiques

de R&A

Part.2.
Chip.2

Con1xrterœnt(s)

de 1ERRITCRIAI.JSAll~

de la finne (agroalimentaire): sur Ille base tenitoti.e

[

LOfique(s) de constructiaJ

de la conpétitMté

Nous proposons donc de préciser et de valider un modèle d'analyse contingent (fig. n°3) où nous tenterons d'interpréter le comportement stratégique spatial des firmes industrielles agroalimentaires par une observation qualitative de leur environnement, de leur territoire d'implantation et de leur organisation par le biais de leurs processus clés, 24

Introduction

pour aboutir à la caractérisation de quatre modèles de construction de la compétitivité sur une base territoriale. 111.3.La méthodologie de la recherche La validation du modèle précédent reposera sur l'exploitation de différents matériaux d'analyse. Pour les présenter, il faut revenir à l'origine de la démarche entreprise par le laboratoire (LARGECIA-ENITIAA)23 où cette recherche s'est effectuée. Un programme de recherche y fut initié en 1995, avec l'aide de partenaires régionaux (INRA, DRAF), afin d'étudier les facteurs de localisation des IAA en Pa ys de la Loire. Il donna lieu à un travail exploratoire d'enquête auprès d'une centaine d'industriels et aboutit à la caractérisation d'une typologie d'entreprises régionales pour lesquelles la hiérarchisation de facteurs de localisation restait difficile. En octobre 1997, à l'issue de ce travail (Lambert, Saives, 1997), nous nous sommes interrogé sur la possibilité d'enrichir les conclusions obtenues avec un regard plus stratégique, emprunté aux sciences de gestion. En mobilisant des champs théoriques différents, nous nous trouvions ainsi en mesure d'approfondir l'exploitation du contenu des entretiens menés depuis 1995 auprès des dirigeants d'entreprises régionales. De plus, notre expérience de chargée d'études au sein de ce laboratoire nous a permis de bénéficier d'un contact direct et d'un enrichissement permanent auprès des industriels et des experts scientifiques du secteur. Par exemple, une enquête24 menée entre décembre 1997 et juin 1998 auprès d'une quarantaine d'industriels français et portant sur leurs politiques d'investissements en matériels alimentaires nous a permis de façon synergique de compléter l'information des enquêtes précédentes (Lambert, Saives, 1997 ; Merdji, Saives, 1998). La méthode de travail utilisée est donc fondée sur des séries d'enquêtes (par entretien semi-directif de terrain) qualitatives et quantitatives

23

Laboratoire de Recherche en Gestion et Economie Industrielles appliquées à }'Alimentaire, ENITIAA (Ecole Nationale d'Ingénieurs des Techniques des Industries AgroAlimentaires, Nantes). 24 Cf. Merdji M., Saives A.L., 1998 ; Merdji M., Saives A-L., 1999 et Dzever S., Merdji M., Saives A-L., 2001.

25

Introduction

alimentant constamment le travail de conception25. La réalité observée guide ainsi le choix des concepts mobilisés par l'observateur et façonne les contours d'une interprétation théorique plausible. IV. Plan du document Nous proposons ici de restituer ces analyses dans un document dont l'organisation repose sur deux parties. Dans un premier chapitre, nous explorerons les acquis de la Stratégie pour comprendre la nature du modèle spatial dominant dans ce champ disciplinaire, le modèle de la localisation (section 1). En nous interrogeant sur la nature des facteurs de localisation des entreprises, nous aboutirons rapidement à une définition duale des comportements spatiaux des firmes entre localisation et territorialisation, ou encore, entre allocation et création de ressources territoriales. A ce stade, il nous faudra mieux définir le territoire de la firme - donné ou construit? - en procédant à une analyse critique des apports fondamentaux des économistes industriels et régionaux (section 2). Néanmoins, les aspérités de l'approche du territoire par ces derniers, d'inspiration souvent transactionnelle, nous pousseront à orienter notre investigation théorique (section 3) vers les analyses des théoriciens de la ressource (RBV) pour clarifier les notions de ressources territoriales, d'actifs spécifiques localisés... et pour préciser la batterie des concepts mobilisés pour construire le modèle de la territorialisation des firmes, à savoir: l'idée de mécanismes d'activation par la firme de ressources ou d'aptitudes territoriales par des modes de coordination d'acteurs plus ou moins marchands et plus ou moins complexes, et l'idée de contexte facilitant cette activation, c'est à dire, les proximités plurielles des acteurs du territoire de la firme. Nous montrerons enfin qu'observer ces mécanismes suppose un regard processuel sur la firme. Envisager un modèle stratégique spatial de territorialisation des entreprises suppose enfin une réflexion sur les sources de la compétitivité. L'approche RB V fournira ici des éléments utiles (section 4) pour nous
25

Elle s'apparente à la logique décrite par Avenier (1997) qui «consiste à inférer une

proposition à partir d'une autre, à remonter progressivement des effets aux causes probables et aux finalités plausibles, à aller de faits particuliers à des règles qui sont susceptibles de les régir» (Avenier M.J., 1997, p47-48).

26

Introduction

aider à comprendre les sources de la compétitivité à base territoriale (la diversité des rentes territoriales) ainsi que les propriétés de ressources et aptitudes (R&A) stratégiques durablement sources d'avantages concurrentiels. A l'issue de ce premier chapitre, nous serons donc en mesure de comprendre le modèle stratégique de la territoria/isation des firmes comme un modèle d'activation (simple ou complexe) combinatoire et dynamique de R&A territoriales, facilitée par le contexte des proximités des acteurs du territoire de la firme. Dans le second chapitre de la première partie, nous aborderons les facteurs de contingence du modèle de la territorialisation des Industries AgroAlimentaires, qui constituent notre terrain de recherche. D'abord, l'environnement agroalimentaire (section 1) imprime des contraintes sur les entreprises qui tiennent essentiellement à une demande croissante de variété et de fraîcheur (minimisation des délais et des stocks) des consommateurs finals et surtout d'un client prédominant, la grande distribution. Ces contraintes ont pour conséquence un renversement des rapports de force au sein de la chaîne de valeur alimentaire qui se désintègre entre amont et aval et nous pousse à reconsidérer les hypothèses spatiales classiques - les industries d'amont (1ère transformation) en proximité des zones de production de matières premières agricoles, et les industries d'aval (produits élaborés en 2èmeet 3ème transformation) en proximité des zones de consommation des produits finis. L'émergence d'un secteur de fabricants de produits alimentaires intermédiaires (PAl), de composants, nous conduit à réviser l'appréhension de la territorialisation des relations clients-fournisseurs à tous les stades de la chaîne de valeur alimentaire. Une analyse des statistiques régionales tirées de l'Enquête Annuelle d'Entreprises et de l'Enquête Liaisons Financières du SCEES (section 2) nous permettra ensuite d'identifier très globalement les autres facteurs de contingence du modèle: la stratégie, la logique entrepreneuriale, la technologie et la taille des firmes ainsi que leur territoire d'implantation au sens administratif du terme (le département, la commune.. .). Plus précisément, la section 3 de ce chapitre aura pour but d'approfondir la variable exogène «territoire administratif donné» au moyen d'une enquête spécifique. À partir d'une analyse qualitative des contenus d'entretiens semi -directifs menés auprès d'un échantillon représentatif 27

Introduction

d'IAA des Pays de la Loire, dans la section 4, nous nous pencherons sur les variables de contingence internes (stratégie, taille, logique entrepreneuriale, technologie) pour mieux les définir dans le cas des cinq processus clés des IAA (approvisionnement, production, logistique, vente, décision & gestion). A l'issue de la première partie, nous proposerons donc un modèle complet d'interprétation de la territorialisation des IAA régionales comme un modèle contingent de construction d'une compétitivité à base territoriale. La seconde partie est consacrée à la description des comportements des IAA régionales à travers le prisme des outils théoriques mis au point et aboutit à la caractérisation de quatre modèles dominants de territorialisation des entreprises agroalimentaires. Dans un premier chapitre, nous examinerons en détail les sources territoriales de la compétitivité des processus clés des IAA mobilisateurs de ressources et aptitudes plus ou moins locales: l'approvisionnement (section 1), la production (section 2), la logistique (section 3), la vente (section 4) et la décision (section 5). Dans le second et dernier chapitre, nous utiliserons ces éléments pour alimenter une analyse factorielle en correspondances multiples (AFCM) et une classification ascendante hiérarchique. A partir de l'échantillon des entreprises régionales étudiées, l' AFCM révèlera sept types de firmes que nous assimilerons à autant de comportements spatiaux différents (section 1). Quatre de ces comportements apparaissent significativement distincts, et constitueront les quatre logiques dominantes de territorialisation des IAA régionales que nous formaliserons dans les quatre dernières sections de ce document: une logique de Contagion (section 2), une logique de Consommation (section 3), une logique de Conservation (section 3) et une logique de Cooptation (section 4). Au terme de cette recherche, nous proposerons en conclusion de résumer les apports théoriques introduits dans le champ disciplinaire des sciences de gestion ainsi que les apports pratiques susceptibles d'alimenter un outil d'aide à la décision pour nos partenaires, avant de considérer les limites de ce travail et d'envisager ses perspectives.

28

PREMIÈRE PARTIE LA CONSTRUCTION DU MODÈLE THÉORIQUE DE LA TERRITORIALISATION DES FIRMES

CHAPITRE 1. DE LA LOCALISATION À LA TERRITORIALISATION

Pour formuler un cadre théorique aux questions énoncées en introduction, nous avons d'abord cherché à comprendre de quelle façon la localisation était considérée dans les modèles développés dans le domaine de la stratégie. Pour cela, les manuels constituent une source d'informations très éclairante. Or, en premier lieu, nous constatons que le terme, localisation ne figure jamais dans l'index des mots clés des manuels de stratégie consultés. Faut-il en conclure une insignifiance de la localisation au regard de la stratégie? Une lecture plus précise de ces manuels nous invite plutôt à l'exercice d'une interprétation élargie et relative du sens commun de ce concept. La discussion de la localisation intervient en effet implicitement ou explicitement au cœur de trois types de réflexions associées au champ de la stratégie: l'analyse des déterminants de l'internationalisation des firmes, l'analyse concurrentielle industrielle et le diagnostic interne de la firme. Dans la section 1, nous verrons que l'analyse concurrentielle déclinée aux échelles internationale (Urban, 1993. ..) et sectorielle (Porter, 1982) s'appuie sur un modèle sous-jacent de la localisation proche du modèle classique dominant en économie spatiale. La localisation y est le lieu à partir duquel la firme développe des accès favorables à des facteurs de production donnés (main-d'oeuvre, matières premières, capitaux, énergie. ..). Ce modèle est fondé sur la minimisation des coûts d'accès à ces facteurs exogènes dans une logique d'allocation optimale des ressources de la firme. Néanmoins, les modalités d'accès à ces facteurs restent à définir tout comme la durabilité de l'avantage concurrentiel ainsi constitué. Dans une deuxième section, nous analyserons le modèle de Porter (1993) tiré de son ouvrage sur l'avantage concurrentiel des nations. La logique de création de facteurs y assure la durabilité de l'avantage concurrentiel. Ce modèle coïncide avec les analyses portant sur les «aires-systèmes»

Construction du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

rappelées par Joffre et Koenig (1992), mais requiert l'identification des acteurs d'un environnement spécifique de la firme, son territoire. Nous nous attacherons à le définir en utilisant sur ce point les apports de l'analyse transactionnelle et des économistes industriels et régionaux. A l'issue de cet exposé, nous constaterons néanmoins le manque d'outils théoriques pour comprendre le caractère stratégique des comportements des firmes au sein de leur territoire et les mécanismes par lesquels elles s'approprient ces facteurs de localisation dans ce modèle alternatif de la territoria/isation. Aussi, dans la troisième section, nous nous intéresserons à la théorie des ressources qui considère la localisation comme une ressource de l'entreprise. Nous tenterons de préciser la notion de ressource pour mieux appréhender la nature des avantages concurrentiels territorialisés de la firme (section 3). Nous tenterons également de définir les propriétés de ressources stratégiques (section 4) avant d'envisager une méthode d'investigation des ressources liées au territoire fondée sur les processus de la firme.

32

Construction du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

Section 1. Analyse concurrentielle et avantages de localisation

La discussion de la localisation intervient implicitement ou explicitement au cœur de trois types de réflexions associées au champ de la stratégie: l'analyse des déterminants de l'internationalisation des firmes (1.1), l'analyse concurrentielle industrielle et le diagnostic interne de la firme (1.2). Le premier point de ce chapitre rappelle les concepts développés en stratégie sur ces thèmes avant de montrer leurs filiations avec les acquis de l'économie spatiale classique (II). I. De la localisation en stratégie Dans la littérature traditionnelle en stratégie26, la question de la localisation intervient d'abord avec les réflexions portant sur les déterminants de l'internationalisation des activités des firmes ainsi que dans les outils d'aide aux décisions de diversification et de segmentation géographique des firmes. 1.1. Localisation et logique d'internationalisation des firmes

Pour ce qui est des déterminants de l'internationalisation, la stratégie de localisation des activités est associée à la recherche d'un élargissement des marchés à partir de compétences maîtrisées. Les déterminants de cette stratégie sont à nuancer selon les formes diverses (directes ou indirectes) que peut prendre l'internationalisation, donc selon la nature des activités considérées. Or, en éclaircissant les motifs de l'internationalisation grâce à la contribution de Dunning, cité par Desreumaux (1995), nous pouvons commencer à mieux appréhender le contenu théorique du terme de localisation.

La liste précise des manuels de stratégie consultés pour cette analyse figure en annexe bibliographique. Elle est constituée d'une quarantaine de manuels ayant pour la plupart moins de 8 ans. Elle est en partie guidée par les choix de J.Lauriol dans l'article suivant: Lauriol J., 1997.- Une analyse des représentations de la stratégie et de son management dans la production d'ouvrages en langue française (1990-septembre 1996), Management International, 2(1), pp51-66.

26

33

Construction du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation
Tab. n01 : Les trois ordres d'avantages à l'internationalisation (selon Dunning, 1981)

A vantage A vantage -propriété spécifique technologique des produits (0) Avantage de Localisation (L) d'internalisation -écarts de coûts des facteurs -qualité des facteurs -coûts de transport en communication -proximité en -distance des marchés psychologique et de -réduction (I) des coûts de

-différenciation -économies -ressources capitaux, -expérience

transaction -contrôle de la fabrication -contrôle des débouchés -possibilité -négociation d'entente avec les

d'échelle disponibles en hommes antérieure

multinationalisation (Source:

pou voirs locaux Desreumaux, 1995, p310)

A la localisation est associée selon Dunning (1981), une série d'avantages (tab. n01) résultant d'une différence de coût d'accès aux facteurs de production (coût des facteurs et facteurs de coûts (transport)), aux marchés (infrastructures) et de l'existence de consommateurs potentiels. Une synthèse des contributions des différents auteurs de manuels27sur ce point confirme la diversité des facteurs d'influence associés à une localisation dans un espace géopolitique identifiable. Les déterminants de l'internationalisation peuvent notamment être liés à la disponibilité et donc au différentiel de coût d'accès:



des

facteurs

de

production

(main-d'oeuvre,

finances,

matières

premières, baisse des coûts de transport et de communication, des coûts R&D, économies d'échelles, effet d' expérience), - à des facteurs liés au marché (proximité, potentiel, degré d'ouverture, circuits de distribution) - et à des facteurs gouvernementaux (politique de libre-échange, barrières tarifaires, réglementations commerciales et administrati ves, normalisation technique, respect de la propriété industrielle, climat politique stable, qualité de l'accueil institutionnel, incitations publiques. ..) et concurrentiels (décloisonnement des marchés protégés, interdépendance économique des nations).

27 Sources:

Atamer & Calori, 1998 ; Aubert, 1995 ; Bréchet, 1996 ; Détrie & Ramanantsoa, 1983; Desreumaux, 1993; Garrette & Dussauge, 1996; Helfer, Kalika, Orsoni, 1996; Joffre, 1994; Koenig, 1996, Marchesnay, 1993, Strategor, 1997 ; Tarondeau, 1993 ; Urban, 1993 ; Weill, 1992.

34

Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

- Plus rarement sont évoqués des facteurs environnementaux comme la proximité des centres de recherches et la densité du tissu industriel local (Bréchet, 1996 ; Helfer et Orsoni, 1996) ou encore les cultures locales (Aubert, 1995). La localisation correspond ici au choix d'un environnement pour la firme. S'interroger sur les choix spatiaux d'internationalisation revient à réfléchir à l'attractivité de zones géographiques dotées d'un panier d'attributs spatialisés et donnés. Dans cette approche inspirée de la théorie macro-économique des avantages comparatifs, la stratégie de localisation internationale s'apparente à une stratégie de minimisation des coûts liée au lieu d'implantation. Elle repose sur la double logique du choix initial et de l'optimisation de l'allocation des ressources de la firme à la recherche de nouveaux profits. Elle privilégie la recherche d'une combinaison de facteurs de localisation exogènes consistant en l'accès privilégié qualitatif et quantitatif à des «ressources »28de proximité géographique dans des conditions environnementales, politiques et sociales non hostiles. Néanmoins, la question des modalités d'accès à ces facteurs reste posée (selon la variété des firmes) tout autant que celle de la durabilité de l'avantage concurrentiel ainsi conquis. 1.2 Localisation et analyse concurrentielle industrielle porterienne

Les outils du diagnostic stratégique (analyse des forces et faiblesses) de la firme véhiculent une conception plus restrictive de la localisation. Traditionnellement, la littérature méthodologique en stratégie intègre la localisation dans sa seule dimension « géophysique» et foncière comme l'un des avantages de coûts que peut développer la firme à la recherche d'avantages concurrentiels. 1.2.1. La localisation, force concurrentielle de nature géographique

Le modèle de l'analyse concurrentielle «des cinq forces» de Porter (1982) mentionne implicitement la localisation de la firme parmi les six catégories de barrières à l'entrée d'un secteur (que sont l'existence
28

Nous mettons ici le terme entre guillemets tant son sens reste ambigu. Nous en
une définition à travers les apports de la Resource 35 Based View par la suite.

proposerons

Constructiondu modèle théorique: de la localisationà la territorialisation d'économies d'échelle, la différenciation produit, le besoin en capitaux, coûts de transfert, l'accès aux circuits de distribution et les désavantages de coûts indépendants de l'échelle de production). Dans cette vision patrimoniale et foncière, la localisation est un exemple d'avantage absolu de coût pour une firme installée: « Il se peut que les firmes établies aient des avantages de coût que ne peuvent reproduire les entrants potentiels, quelles que soient leur taille et les économies d'échelle qu'ils obtiennent. Les avantages majeurs correspondent aux facteurs suivants: la propriété de la technologie du produit, (...) -grâce à des brevets d'invention-, un accès favorable aux matières premières, (...) des emplacements favorables: lesfirmes établies peuvent avoir accaparé les emplacements favorables avant que les forces du marché n'aient fait monter les prix, afin de s'approprier leur pleine valeur, des subventions publiques, (...) la courbe d'apprentissage ou d'expérience» (Porter, 1982, p12).

Les termes «emplacement favorable» (Porter, 1982, Gervais, 1995) traduits par «localisation géographique favorable» par Bréchet (1996, p245) ou Desreumaux (1995, P 120) restent très imprécis (le terme «localisation géographique» est, d'une certaine façon, un pléonasme puisque la localisation absolue est géographique: latitude et longitude) et renvoient ici plutôt à l'idée de rente ricardienne (foncière). 1.2.2. La fonction de la localisation: la réduction des coûts pour une firme volatile Qu'elle constitue une barrière à l'entrée face aux concurrents entrants potentiels du secteur ou un déterminant de l'efficacité productive de la firme (support aux moyens matériels de production), la localisation « géographique» recouvre des rôles multiples à travers une fonction quasi-unique: réducteur de coûts. « (...) la localisation exerce des effets sur le coût de presque toutes les activités créatrices de valeur» affirme Porter (1982, pl08). La localisation en stratégie se réduit dans cette acception à la notion de distance ou «d'espace-coût» (Zimmermann, 1998) à partir duquel la firme recueille et développe les sources d'avantages concurrentiels. Tarondeau (1993, p202) évoque en ce sens 36

Construction du modèle théorique: de la localisation à la

territorialisation

deux approches méthodologiques du choix d'une localisation: l'une est fondée sur la minimisation des coûts logistiq ues, la seconde, « multicritère », repose sur la hiérarchisation qualitative par le dirigeant d'un ensemble de facteurs donnés et appréciés au regard des nécessités de l'entreprise. De plus, la nécessité de la « surveillance» de l'environnement de la firme (Thiétart, 1984, p79-87) et notamment de l'examen des lieux d'implantation des usines concurrentes suggère à la fois l'idée d'une évolution dynamique des coûts des facteurs donnés mais aussi l'optimisation possible de leurs combinaisons. En stipulant que la firme qui choisit, de façon dynamique, de bons emplacements pour ses installations peut fréquemment acquérir un avantage important par les coûts, Porter (1982, pl08) consacre la pertinence stratégique d'un comportement volatile (Veltz, 1993 ; Rallet, 1998 ; Zimmermann, 1998), c'est-à-dire réversible: «les firmes peuvent alors se créer un avantage par les coûts en étant les premières à percevoir les possibilités offertes par un changement de localisation» (Porter, 1982, pl 08-1 09). 1.2.3. Le modèle stratégique de la localisation: modèle d'accessibilité

Le modèle sous-jacent de la localisation en stratégie semble donc reposer sur l'accessibilité de facteurs de production ou des marchés donnés (les matières premières et composants, l'énergie, la technologie, la maind'œuvre (en volume et en qualité), les capitaux publics ou privés). Une représentation simplifiée en est proposée sur la figure n04 (page suivante). Nous nous sommes appuyé sur un modèle directement inspiré des géographes - en en excluant les considérations sur l'entrepreneur quasiabsent dans le modèle de localisation en stratégie - , auquel nous avons intégré les développements précédents propres à la stratégie, à savoir des éléments liés à l'organisation de la firme (effets d'expérience, économies d'échelle et organisation interne) et à la qualité de l'accueil institutionnel (soutien financier, apports de capitaux par les pouvoirs publics décentralisés) . On se situe ici dans un modèle où la distribution géographique des facteurs de production est un facteur d'évolution des coûts de production et donc d'avantage concurrentiel: 37

Constructiondu modèle théorique: de la localisationà la territorialisation - du fait de l'accessibilité des intrants (matières premières, énergie, technologie, composants, volume et qualité de la main-d'œuvre (M. a), capitaux publics et privés) générant un coût d'assemblage (et surtout de collecte). Néanmoins, la qualité des facteurs de production est difficile à quantifier et paraît peu prise en compte dans ce modèle. - du fait de l'accessibilité du marché générant un coût de distribution, proportionnellement moins évoqué que le précédent, et plus fréquent en stratégie internationale.
Fig. n04 : Une représentation du modèle traditionnel du choix de localisation en stratégie

(N.B. En grisé, gras et italiques, les éléments importés de la stratégie au modèle des géographes)

.

. : .: . : . . . . . . . . . . . . . . : . : .
Technique, type d'usine :::::: :Éif~s:d~~ri~~£~::::::: :::::::: :~~i/~Ù~;,:<k;: :::::::: ::

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Echelle de production

: : : : : : :JP.p;,t:i~it.aJ!c.ë:iJ: ::::::: ~;è~~~~~(;t~~;:::::::: :d~~~~~.:"':'

: d.es. : : : : : :

::: ~~t~~;~

i~~i:p;,':::

Trans port amont Coût d ' "assemblage"

Transport Localisations alternatives

aval

Coût de distribution

(établi à partir de F.E.Hamilton, Geography, Methuem, Londres,

Models

in Industrial

Location,

in R.J.Chorley

& P.Haggett, 1991, p105).

Socio-economic

Models

in

1967, p365.

cité par Merenne-Shoumaker,

Dans cette conception, le choix de la localisation d'une entreprise résulte d'une relation transactionnelle ponctuelle sur un «marché» de facteurs de production. Les effets induits par la présence locale de la firme et les 38

Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

modalités d'accès à ces facteurs, «qu'ils soient positifs (emplois, créations d'entreprises, effets revenus...) ou négatifs (nuisances) sont subis, acceptés, négociés ou au mieux régulés (réglementation sur la pollution, les conditions de travail, conventions relatives au recrutement...) » (Zimmermann, 1998, p221) VOIre occultés. L'entrepreneur est notamment absent de la réflexion. II. Les limites du modèle stratégique traditionnel La conception de la localisation relève jusqu'ici d'un «espace-lieu» (Courlet & Pecqueur, 1991), support hostile ou non (aspects géopolitiques et géoclimatiques) d'une distribution géographique de facteurs accessibles à moindre coût par le mécanisme du marché (au sens de Coase, 1937) dans un cadre où l'individu rationnel semble disposer d'une information parfaite (pour procéder à des choix d'optimisation), dans un cadre de concurrence parfaite (où les facteurs sont des données exogènes). Cette conception est directement issue de la théorie classique de la localisation en économie spatiale, fondée sur une économie des coûts de transport, et souffre des mêmes limites. II.1 Filiation entre Stratégie et Théorie spatiale classique En effet, la logique de dotation de facteurs qui transparaît dans le modèle stratégique de la localisation est directement issue des modèles proposés par les économistes spatiaux et de la théorie classique de la localisation où la firme n'est qu'un point localisé dans un «espace-coût» (Zimmermann, 1998). La théorie néoclassique de la localisation s'est notamment constituée à partir d'une perception de l'espace" comme un ensemble de lieux séparés par la distance et ayant des propriétés économiques particulières (disponibilité de facteurs de production ou existence de marchés finaux) " (Rallet, Torre, 1995). Le travail pionnier de Weber (1909) fut d'abord centré sur une problématique de minimisation des coûts de transport dans une logique où " se localiser" signifie" se doter des facteurs de production nécessaires à la firme en tirant un avantage concurrentiel lié à leur facilité d'accès (géographique) ".

39

Construction du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

En grisé, sur le schéma de la page suivante (tab. n02), nous avons essayé à titre d'illustration, de situer les courants théoriques mobilisés par le modèle dominant de la localisation en stratégie en utilisant les synthèses historiques et les chronologies établies par les géographes (Manzagol, 1980; Merenne-Shoumaker, 1991), et les économistes spatiaux et industriels (Aydalot, 1985, et surtout Rallet & Torre, 1995). Les limites du modèle de Weber que l'on pourrait attribuer par transitivité au modèle sous-jacent de la localisation en stratégie tiendraient alors à la faiblesse de l'analyse des coûts de transport, réduits à la seule notion de distance. Ce modèle se situe aussi dans un cadre de concurrence parfaite, de marchés et de sources de matières premières ponctuels, d'une demande constante, d'une homogénéité de l'espace où les localisations des autres agents sont données et place son objectif dans la recherche du point de moindre coût comme localisation optimale. Le modèle économique spatial de la localisation s'est étoffé avec l'intégration de l'analyse de Weber à la théorie néoclassique de la production (Predohl, 1910, Isard, 1956-60) (définition de l'optimum micro-économique de localisation sans séparer le choix de localisation du choix de facteurs, du niveau de production), puis les tentatives de formulation d'un équilibre partiel (interdépendances des localisations et théories des aires de marché de Losch, 1940 et Isard) puis d'une théorie de l'équilibre général (Lefeber, 1958, Von Boventer, 1962, etc.). Retenons que la première moitié du XXème siècle a produit différents modèles théoriques déductifs cherchant à identifier l'optimum de localisation comme le lieu de la combinaison minimale des coûts de transport et d'accès aux sources de matières premières et d'énergie, des coûts de main-d'œuvre et des coûts d'accès au marché (notion de coût de transfert de Hoover (1955), plus riche que la seule notion d'accès aux marchés de consommation car intégrant tous les coûts de la mise en marché).

40

Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation
Tab. n02 : Reconstitution spatiale chronologique et enrichie des théories industrielle en stratégie est issu) de l'économie classiques par l'économie

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41

Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

II.2. Limites du modèle spatial classique et du modèle stratégique Selon Rallet et Torre (1995, p14), ce modèle issu de la théorie néoclassique souffre néanmoins de trois limites principales: «Le choix d'une localisation d'une firme n'est pas indépendant de celui des autres firmes ni des effets produits sur les propriétés économiques du lieu où s'établit la firme.»: la problématique de l'équilibre partiel (Losch, 1940 ; Isard, 1956) où la formation des prix, la localisation des vendeurs et le niveau de production sont conjointement déterminés, n'est qu'une réponse partielle à une problématique qui renvoie plus globalement à l'identification de la nature et des modes d'interactions des acteurs de l'environnement de la firme. Cette réflexion nous portera évidemment à considérer la définition du territoire de la firme. «Le choix de localisation s'établit dans le temps, la capacité d'une firme à se relocaliser étant un élément important de sa liberté de choix. ». Les modèles propres aux géographes et aux économistes spatiaux ont évolué sous le coup de l'apport d'analyses inductives et d'emprunts à l'économie industrielle, ouvrant la boîte noire de la firme et révisant les hypothèses classiques de la rationalité des acteurs (école behavioriste de March et Simon). Aussi, cette critique peut être rapprochée d'une carence de l'économie néo-classique quant à l'étude de la nature des objectifs de la firme (ancrage durable ou réversible ?) qui ne peut être traitée sans réintroduire la place de l'entrepreneur dans la décision du choix stratégique de localisation. «Le choix d'une localisation par la firme n'est pas indépendant du choix d'organisation qu'elle fait pour elle-même» ; cette limite a donné lieu à de nombreux développements hétérodoxes comme la théorie de la division spatiale du travail (Aydalot, 1985) dont l'idée centrale consiste à mettre en relation une forme organisationnelle des firmes (ex: organisation taylorienne) avec un ensemble de localisations possibles (ex: zones peu industrialisées où la main-d' œuvre est disponible et bon marché). Cette remarque renforce l'idée de la nécessité d'une approche contingente du comportement spatial de la firme.

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Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

Les deux dernières limites, moins traitées par les chercheurs en économie, nous conduiront à explorer les enrichissements introduits dans les modèles spatiaux par les économistes industriels qui proposent de sortir des hypothèses néoclassiques en considérant: que certaines ressources localisées peuvent être produites par les firmes (Porter, 1993) ou par des systèmes localisés de production ou d'innovation (Gaffard, 1990). Ces approches contribueront à éclairer nos interrogations sur les modalités d'accès des firmes à des facteurs de localisation jusqu'ici «donnés ». Elles introduisent une alternative au modèle de la localisation (fondé sur une logique de dotation de facteurs) en introduisant une logique spatiale fondée sur la création defacteurs. que le principe du calcul optimal de la localisation peut être rendu caduc par un contexte d'incertitude radicale. Sur ce point, l'optique behavioriste de Lloyd et Dicken (1972) ou March et Simon (1973) stipule que la rationalité limitée de l'acteur en situation d'information imparfaite le porte à des choix satisfaisants (et non plus optimaux) et à des comportements par rapport à l'incertitude de minimisation du risque par la reconduction de choix antérieurs, par le choix d'aires familières ou par l'imitation des concurrents. Les approches récentes du GREMI (1992, 1993) en sont un prolongement. Selon ces économistes régionaux, le milieu industriel innovateur dans lequel peut s'insérer la firme, est un cadre organisé de relations entre acteurs qui réduit l'incertitude et permet le développement de processus d'apprentissage collectifs. Nous y reviendrons pour aborder la définition du territoire de la firme. et que la dimension organisationnelle de la firme et de ses rapports avec l'environnement économique peut être intégrée aux modèles d'interprétation des comportements spatiaux des firmes.

Notre problématique se situe dans cette dernière acception: quelles sont les ressources localisées construites selon les structures organisationnelles des firmes agroalimentaires ? Comment les firmes s'approprient-elles ces ressources localisées? Sont-elles stratégiques?

43

Construction du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

SYNTHÈSE DE LA SECTION 1

- La localisation est un concept sous-jacent dans les modèles d'analyse concurrentielle en stratégie. - Le modèle traditionnel de la localisation des firmes en stratégie est un modèle d'allocation optimale de ressources et d'accessibilité à des facteurs donnés. - Il consacre une firme volatile, dont les choix sont réversibles du fait de la fonction de la localisation: réducteur de coûts. - Les limites de ce modèle tiennent pour partie à sa filiation aux modèles néoclassiques issus de l'économie spatiale. Elles consistent: * en une faiblesse de l'analyse de la durabilité de l'avantage concurrentiel acquis * en une ignorance relative des interactions de la firme avec les acteurs de son environnement * en une ignorance des effets locaux des choix d'organisation de la firme et des modalités d'accès à ces facteurs de localisation. Ces premiers éléments fondent donc une problématique axée sur les questions suivantes:

- Quelles

sont les ressources localisées construites organisationnelles des firmes agroalimentaires ?

selon les structures

-Comment

les firmes s'approprient-elles ces ressources localisées? - Sont-elles stratégiques, durablement sources d'avantages concurrentiels?

44

Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

Section 2. De la localisation au territoire

En première analyse, les limites du modèle traditionnel de la localisation en stratégie tiennent donc non seulement au fait qu'il ignore les effets locaux des choix d'organisation de la firme et l'interdépendance des choix de la firme avec ceux des acteurs de son environnement mais aussi au fait qu'il renseigne peu sur les modalités d'accès des firmes aux facteurs de localisation, ainsi que sur la durabilité de l'avantage concurrentiel acquis. Les deux premières imprécisions imposent de s'interroger sur la nature des facteurs de localisation (point I) ainsi que sur la notion de territoire de la firme (point II). Les deux dernières nous amèneront à préciser le concept de la logique de territorialisation, (création de ressources territoriales) comme une alternative à la logique spatiale de localisation. Nous proposerons dès lors de concevoir une réponse à deux questions essentielles 1) quels sont les facteurs locaux mobilisés par la firme? 2) comment ces facteurs locaux sont-ils crées ou mobilisés? en procédant à l'identification des ressources territoriales de la firme et à une réflexion sur les mécanismes d'activation mis en œuvre par la firme pour mobiliser ou créer des ressources territoriales.

I. De la nature des facteurs de localisation En abordant plus précisément la nature des facteurs de localisation des firmes traditionnellement étudiés dans les analyses empiriques propres à l'économie spatiale, nous constatons que leur mobilisation est très dépendante des choix technologiques et organisationnels des firmes. Cette observation, qui coïncide avec les analyses récentes de Porter (1993) sur l'avantage concurrentiel des nations, nous invite à réfléchir à une alternative au modèle classique d'allocation (de la localisation), fondée sur une logique de création de facteurs par la firme. Envisager cette hypothèse sur une base locale nous oblige alors à reconsidérer l'environnement de la firme, à cerner une dualité des stratégies spatiales possibles et à définir plus précisément le concept de territoire.

45

Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

1.1. La dualité des facteurs de localisation L'analyse empirique des choix de localisation en économie spatiale passe souvent par la détermination, par l'interrogation directe des décideurs, des facteurs de localisation des firmes, c'est-à-dire de «tout ce qui est susceptible de différencier l'espace pour l'entreprise» (Aydalot, 1985, p59). Certains facteurs sont considérés comme essentiels29 dans les décisions spatiales des firmes, dans une logique directement affiliée aux théories classiques de la localisation. Aydalot (1985), dans son ouvrage de synthèse consacré à l'économie spatiale, régionale et urbaine, propose une liste non hiérarchisée de ces facteurs de localisation déterminants que nous rappelons dans le tableau n03 ci-après. Cette liste de facteurs serait selon Stohr (1986), adaptées au cas des industries traditionnelles, peu consommatrices d'inputs technologiques et informationnels. Par contre elle serait beaucoup moins satisfaisante pour les secteurs de haute technologie où les industriels dirigeant de grandes entreprises recourent souvent à l'énoncé de nouveaux facteurs explicatifs pour justifier a posteriori le choix de leurs implantations de production30,associées à : - la proximité d'une université et de centres de recherche publics,

- la proximité - la

relative des centres de décisions et des marchés émergents,

- la disponibilité de main-d' œuvre hautement qualifiée, - la disponibilité d'installations et d'équipements urbains,
présence d'un environnement de vie de qualité doté d'une capacité

naturelle et culturelle à attirer et retenir des talents du monde entier avec famille et enfants, - l'accès à une infrastructure de transport moderne et efficiente.

29

Dans la mesure où, selon Zimmermann (1995, pI50), les industriels y «trouvent de

nombreux avantages qui (...) s'énoncent en termes d'avantages financiers et commerciaux (subventions à l'installation ou à l'embauche, impôts sur les bénéfices peu élevés...), d'absence de barrières au rapatriement de bénéfices, d'offre de diplômés jeunes et de haut niveau de qualification (présence de structures d'enseignement et de recherche de qualité), d'infrastructures industrielles (tissu d'entreprises), de la présence de réseaux de télécommunications avancées... ».
30

Séminaire ANVIE, Entretiens de Mrs J.Ferdane, Directeur de l'établissement HewletPackard France; I.Semo, Directeur des relations extérieures, Disneyland Paris, (14/10/1998); M.SpieIrein, Semmaris (société de gestion du MIN de Rungis); J.e.Weisbecker, Directeur des affaires sociales, St-Gobain, (18/11/1998); B.Giraud, Directeur de Danone Initiatives, (16/12/1998). 46

Construction
Tab.

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation
n03 : les facteurs de localisation identifiés par Aydalot (1985)

les coûts de transport et proximité des inputs

Les théories classiques insistent notamment sur le souci primordial de l'entreprise de minimiser les coûts d'accès aux sources de matières premières, énergie, « semiproduits »... Le rôle de la proximité des inputs a cependant nettement diminué avec les progrès massifs dans les transports et la progression continue du degré d'élaboration des produits industriels qui réduisent le volume nécessaire à l'obtention d'une unité de valeur ajoutée et l'internationalisation des approvisionnements.

le travail
la proximité des

L'importance du travail et le rôle respectif des divers aspects du travail (abondance, qualité, coût) varient avec la nature de l'établissement et avec les techniques qu'il utilise. la définition du marché change selon la nature de l'établissement. Pour une usine, ce peut être le lieu où sera écoulé la production: une ville, une autre usine, une région, un

marchés

pays....
l'existence d'un milieu L'insertion de l'entreprise dans un milieu industriel complexe, le rôle des économies externes d'agglomération sont souvent mentionnés parmi les facteurs de localisation les plus importants. L'entreprise n'est pas un agent isolé en relation avec les seuls fournisseurs de matières premières et le marché, mais un élément d'un processus productif complexe, intégré au sein d'une chaîne de relations input-output, et utilisant une multitude de semi-produits et services annexes. l'organisation des contacts internes à Dans les entreprises à établissements multiples, les relations peuvent rendre souhaitable un certain regroupement spatial. inter-établissements

industriel

l'entreprise
les terrains et

bâtiments

Nombre de considérations techniques (qualité du sol, superficie du terrain) et financières (prix) interviennent pour doter toute activité de production industrielle d'un terrain adapté aux besoins. Compte-tenu des contraintes techniques qu'elle subit, chaque activité a des besoins particuliers en accès routiers (autoroute), aériens (aéroport), branchements ferroviaires, approvisionnements en électricité haute-tension ou en eau de refroidissement, en gaz, en technologie de l'information (téléphones, équipement en zone industrielle discrimine banalisant. axes informatiques)... Cependant cet de moins en moins l'espace en se

l'infrastructure

le marché financier

Toute entreprise a besoin de contacts multiples avec les banques et les intermédiaires financiers.. .

- liés à l'histoire individuelle de chaque entreprise et de chaque branche:

les facteurs personnels

des commodités individuelles, l'origine familiale ou la proximité d'un lieu de vacances expliquent aussi les choix de localisation...

- Les ccaménités » locales: dans un climat d'incertitude, les facteurs décisifs peuvent
relever de préférences individuelles liées à l'agrément de la localisation (cadre de vie)... la fiscalité locale L'attitude générale de la population vis-à-vis de l'entreprise

C'est un facteur qui peut jouer un rôle non négligeabledans les pays très décentralisés
où les taux d'imposition sont fortement différenciés d'une collectivité locale à une autre. Des entreprises peuvent refuser de s'implanter dans un environnement où elles peuvent craindre une ambiance défavorable de la part de la population, des syndicats, des collectivités locales. Parmi les formes nouvelles d'incitations publiques qui peuvent se révéler plus efficaces que les primes à l'implantation:

les aides publiques

les commandes publiques le développement d'un système local de financement de l'entreprise la création par les pouvoirs publics nationaux ou locaux, d'un milieu favorable à l'industrie (centre de recherche, universités, facilités pour la vie des cadres) l'attitude générale des autorités locales (accueil de la municipalité pour les nouveaux arrivants}...

47

Construction du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

A la lecture du tableau 3, nous constatons que la nature (qualitative/quantitative et financière/non financière) des facteurs de localisation des firmes est très disparate et que l'accès de la firme au facteur travail et aux économies externes d'agglomération liées au milieu industriel environnant par exemple est dépendant de ses choix technologiques et d'organisation. Selon Porter (1993, p85), une analyse plus fine du rôle des facteurs dans l'avantage concurrentiel d'une nation (et par extension des firmes concernées) suppose aussi d'opérer des distinctions entre facteurs élémentaires et facteurs complexes. Les premiers consistent en des ressources naturelles, un climat, une situation géographique, une main d'œuvre non qualifiée ou moyennement qualifiée, des financements à long ou moyen terme... Les seconds consistent en des infrastructures de communication et d'échanges de données numériques, du personnel hautement qualifié tel que les ingénieurs de grandes écoles et les chercheurs en informatique, les instituts universitaires de recherche dans toutes les disciplines de pointe. Selon lui, rares sont les facteurs de production «naturellement» disponibles. En général, les nations doivent se les procurer sur longue période et à force d'investissements collectifs ou privés. Les facteurs élémentaires échoient au pays de façon naturelle ou peuvent être obtenus par des investissements faibles. Ils sont de moins en moins sources de l'a vantage concurrentiel national et s'ils y contribuent, cet avantage devient difficile à préserver. Les facteurs élémentaires n'ont cessé de se déprécier en devenant moins indispensables ou bien de plus en plus disponibles et facilement accessibles sur les marchés internationaux, quelle que soit leur situation géographique. Aujourd'hui, ce sont donc les facteurs complexes qui sont à la base de l'avantage concurrentiel. « Aucun avantage d'ordre supérieur (différenciation des produits, monopole technologique) ne peut être obtenu sans eux. Ces facteurs sont plus rares dans la mesure où ils exigent un effort d'investissement en équipements et en formation important et prolongé dans le temps» (Porter, 1993, p86). Ils sont aussi organiquement liés à la conception et au développement des produits et des processus de production de l'entreprise, ainsi qu'à son aptitude à innover.

48

Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

En établissant une telle distinction entre facteurs nationaux sources d'avantage concurrentiel, Porter (1993, p82) apporte un regard critique sur la théorie classique des échanges et de l'avantage comparatif en introduisant une logique alternative à l'allocation optimale de ressources à des facteurs donnés, celle de la création de facteurs. Selon lui, toute nation possède des facteurs de production qui ne sont rien d'autre que des éléments nécessaires à toute industrie. La dotation en facteurs d'un pays joue effectivement un rôle dans le fait de posséder un avantage concurrentiel. Néanmoins, les facteurs de l'avantage concurrentiel ne sont pas hérités mais bien créés. En outre, comme « ce sont les entreprises qui se concurrencent et non les pays» (Porter, 1993, p59?), cette logique de création de facteurs incombe d'abord aux entreprises. Rallet et Torre (1995, p16) rappellent, dans un même état d'esprit, dans les approches les plus récentes en économie industrielle et régionale que les acteurs économiques ne sont pas seulement demandeurs de sites, c'està-dire, de paniers de facteurs localisés. Ils peuvent aussi contribuer à la constitution de l'offre de site et à la création de ressources localisées. Si l'on interprète les facteurs de localisation comme les moyens dont la firme est susceptible de se doter pour assurer son développement, on peut alors les appréhender comme les précurseurs d'actifs stratégiques localisés que la firme est susceptible de mobiliser ou de construire. Ils s'apparentent alors au concept de «ressources (potentielles)>> que peuvent révéler des processus particuliers pour les théoriciens des processus et s'apparentent au concept global de «ressources» pour les théoriciens de la ressource (Amit et Shoemaker, 1993). Nous proposons d'approfondir cette réflexion dans la section 3 de ce chapitre. 1.2. De l'environnement au territoire

En premier lieu, il faut élucider quels sont les facteurs localisés créés par les firmes, à la source de leurs avantages concurrentiels ainsi que les mécanismes par lesquelles elles construisent ces facteurs sur une base territoriale. En adoptant un regard inspiré des théoriciens de la ressource, cela revient à identifier les ressources mobilisées par la firme en interne et en externe ainsi que les mécanismes par lesquels elle mobilise ces ressources; ce qui nous oblige à définir de façon plus claire son environnement -territoire. 49

Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

Or, Lorino (1995b, p61) distingue dans l'organisation de la firme, deux processus créateurs de valeur: le processus logistique (manipulateur de matière et qui aboutit à un produit final - objet) et le processus d'ingénierie (manipulateur d'information et qui aboutit à un produit final concept). Pour Perrin, (1990, p281), cette logique de création de facteurs (et notamment dans le cas du processus d'ingénierie-innovation) «requiert un comportement d'ouverture ainsi que la constitution d'environnements de ressources spécifiques (où) les firmes recourent à la communication créatrice productrice d'informations et (où) elles mettent en œuvre des transactions multilatérales et des coopérations qui se situent au-delà des relations habituelles qu'elles ont avec les marchés et les pouvoirs publics ». Elle suppose que les entreprises puissent établir durablement l'efficacité et la viabilité de leurs stratégies de développement au sein d'une structure spatio-fonctionnelle qu'elles auront contribué à bâtir et qui est le plus souvent dénommée par les économistes industriels, spatiaux et régionaux, le territoire. Rallet & Torre (1995, p16) restituant les apports des modèles de la concurrence territoriale, rappellent que les acteurs économiques peuvent contribuer à la constitution de l'offre de site et à la création de ressources localisées en coopérant avec d'autres acteurs ou institutions locales. L'attractivité d'un espace-lieu-territoire, en conséquence, ne peut être déterminée indépendamment de la manière dont ce territoire est organisé: « Il faut donc traiter le territoire comme une organisation et non comme une entité indivisible qui pourrait être résumée à la fonction objectif de la collectivité publique. Se pose alors la question de savoir quel est ce type d'organisation et quels sont l'attachement et l'engagement de ses membres à son égard pour déterminer sa capacité concurrentielle». Les deux courants théoriques de l'anal yse transactionnelle et de l'économie régionale nous sont ici utiles pour faire avancer dans ce sens notre réflexion. II. Dualité des définitions du territoire II.1. Le territoire au sens transactionnel La lecture des modèles de stratégie pratiquée jusqu'ici nous porte à considérer la pertinence de l'idée selon laquelle un avantage concurrentiel peut être tiré d'une relation au «local ». Accepter cette proposition 50

Construction

du modèle théorique: de la localisation à la territorialisation

revient à poser l'existence de facteurs de production locaux et attractifs, donnés mais aussi construits. Qui participe de cette construction et comment? Il s'agit ici d'enrichir le concept de «l'espace-coût» des réflexions des économistes industriels et spatiaux avec l'idée d'un « espace-territoire» (Courlet & Pecqueur, 1991, p395) vers laquelle nous guide l'économie transactionnelle.

II.1.1. Spécificité des actifs localisés L'analyse transactionnelle apporte en effet un éclairage en stipulant que la localisation peut être un actif spécifique de l'entreprise. La spécificité d'un actif résulte de l'investissement durable (matériel ou immatériel) qui doit être entrepris pour supporter une transaction particulière et qui n'est pas redéployable sur une autre transaction (Williamson, 1994, Coriat & Weinstein, 1995). Gaffard (1990, p307), explique que la spécificité des ressources31 réside dans la supériorité de leur valeur productive à l'intérieur d'un processus particulier (un usage particulier), plutôt que dans toute autre utilisation, et pour lequel elles font l'objet d'une transaction. Les détenteurs de ces ressources ont ainsi tout intérêt à poursuivre la transaction, en raison des hauts niveaux de quasi-rentes perçues et découlant de leurs spécificités. L'intérêt de l'analyse transactionnelle réside dans le fait qu'elle considère que la spécificité des actifs change radicalement la nature de la relation entre agents (Williamson, 1994, p78-79). Plus un actif est spécifique, plus il génère des coûts de transaction élevés. «La transaction ne peut plus être ni anonyme, ni purement instantanée; il se crée un lien de dépendance personnelle durable entre les parties» (Coriat & Weinstein, 1995, p57). « Les parties prenantes à la transaction opèrent, effectivement, dans des conditions qui sont celles d'une relation contractuelle bilatérale ex post» (Gaffard, 1990, p308). Lors de l'achat d'une machine spéciale par exemple, un industriel agroalimentaire s'adressera à un équipementier sur des critères particuliers (respect d'une clause de confidentialité de 6 mois à un an, aptitude à la conception et à l'innovation technologique, aptitude à fournir du conseil technologique tout au long de la phase de conception.. .). Rechercher cet équipementier prend du temps, instaurer une relation de
31

Gaffard utilise ici le terme de ressource,

indifféremment

du terme actif. Nous proposerons

par la suite d'introduire une nuance plus claire entre ces deux termes. 51