Territoires et dynamiques économiques

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De portée théorique, cet ouvrage entend apporter un autre éclairage que celui de la pensée unique. A cet effet, recourant à une approche pluridisciplinaire, les auteurs essaient d'appréhender les phénomènes socio-économiques à partir des pratiques, croyances et représentations des acteurs et tentent d'interpréter les dynamiques économiques au travers de leurs multiples champs. Une réflexion qui cherche à poser quelques jalons pouvant aider à l'avènement d'une économie plurielle et humanisée.
Publié le : mardi 1 septembre 1998
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EAN13 : 9782296364899
Nombre de pages : 230
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TERRITOIRES ET , DYNAMIQUES ECONOMIQUES

rI

Sous la direction de B. KHERDJEMIL, H. PANHUYS, H. ZAOUAL

TERRITOIRES ET DYNAMIQUES ÉCONOMIQUES
Au-delà de la pensée unique

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

1998 ISBN: 2-7384-6681-8

@ L'Harmattan,

Remerciements
Les textes publiés dans cet ouvrage résultent d'un colloque international organisé par le Groupe de Recherche sur les Economies Locales GREL - de l'Université du Littoral - Côte d'Opale (Dunkerque) sur le thème Les dynamiques du développement local, le 23 mai 1997. La publication de cet ouvrage n'aurait pas été possible sans la contribution financière de l'Université du Littoral Côte d'Opale dont la volonté est de développer des recherches interdisciplinaires dans les sciences sociales. Les auteurs remercient également Madame Nadine Lefebvre du Bureau Lefebvre à Bruxelles qui a assuré avec compétence et motivation le travail de préparation du prêt-à-clicher.

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SOMMAIRE
INTRODUCTION: Vers une nouvelle approche paradigmatique des dynamiques locales B. Kherdjemil, H. Panhuys, H. Zaoual CHAPITRE 1 : La nouvelle économie des territoires: une approche par les sites

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H. Zaoual CHAPITRE 2 : Institutions,homo situs et structuration spatiale B.Kherdjemil
CHAPITRE 3 : Chaos et théorie des conventions: un essai d'application au développement local C. Derue, H. Zaoual CHAPITRE 4 : Du mégatourisme au tourisme durable Une approche en terme de développement local C. Pavot CHAPITRE 5 : La place du développement local dans la dialectique du développement économique Ph. Duez LES AUTEURS TABLE DES MATIERES

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Introduction

VERS UNE NOUVELLE APPROCHE PARADIGMATIQUE DES DYNAMIQUES LOCALES
Boukhalfa KHERDJEMIL Henry PANHUYS Hassan ZAOUAL

Cet ouvrage s'inscrit dans le cadre du programme d'activités entreprises par le Groupe de Recherche sur les Economies Locales, le GREL, de l'Université du Littoral. Activités qui ont débouché sur un colloque international organisé le 23 mai 1997 à Dunkerque et portant sur les Dynamiques du développement locall. L'objet de l'ouvrage consiste en un essai collectif et pluriel de mise en avant d'une méthode analytique susceptible de mieux rendre compte de la complexité et de la diversité des dynamiques sociétales. Avant de présenter la charpente architecturale des
Signalons que, compte tenu du nombre important de communications à haute teneur analytique et à socle paradigmatique commun, un second ouvrage paraîtra prochainement sous le titre La socio-économie des territoires. Regards SudNord. On y présentera un ensemble de contributions de caractère à la fois empirique et théorique dont le champ d'analyse porte sur les dynamiques locales . des pays du Sud et du Nord. 9

différentes contributions et la problématique qui les cimente, il nous semble opportun d'exposer la genèse de la méthode d'analyse qui les sous-tend.

1.

GENESE DE LA METHODE DES SITES

La notion de site symbolique n'est pas née spontanément, telle une déesse miraculeusement surgie des eaux d'un insondable océan 2. Elle résulte des travaux de recherche internationale auxquels participent activement des membres et collaborateurs du GREL dans le cadre du Réseau Sud-Nord Cultures et Développement à Bruxelles 3. Elle s'est enrichie, complexifiée, ramifiée, au fil des nombreux séminaires et ateliers de rechercheformation-action que le Réseau Cultures a organisés un peu partout dans le monde depuis sa naissance en 1987 sur la thématique interactionniste : économies, sociétés, cultures locales, citoyenneté et

développement.Ces rencontres 4 ont permis des avancées incontesParmi les nombreux auteurs et praticiens ayant eu recours à des notions voisines sous des appellations diverses (atmosphère, esprit du lieu, social intériorisé, habitus, prégnance du milieu, esprit maison, etc...), Hassan Zaoual est le premier à avoir utilisé l'expression de site symbolique d'appartenance pour désigner cette réalité à la fois immatérielle et matérielle, stable et mouvante, que chaque être ou groupe humain porte en lui et avec lui, un même individu ou groupe pouvant d'ailleurs appartenir à plusieurs sites. La méthode des sites ainsi que les notions ou concepts dérivés, en particulier celle d'homo situs, sont abondamment développés dans sa. thèse de Doctorat d'Etat èsSciences Economiques, Du rôle des croyances dans le développement économique, Univ. Lille I, mars 1996, 478p. 3 Le Réseau est constitué de diverses entités (collectifs d'ONG, chercheurs et praticiens) totalement indépendantes les unes des autres dont les plus stables et actives sont sises en Inde, au Mexique, au Brésil, au Congo, au Maroc, en Belgique. Sur la trentaine de numéros parus à ce jour depuis 1990 de la revue du Réseau Cultures et Développement Quid Pro Quo, revue bilingue (ffançais, anglais), plusieurs traitent des sites symboliques, en particulier le na double 10111 de sept. 1992 consacré à la Méthodologie d'analyse culturelle et comportant l'article « fondateur» de Hassan Zaoual, "La méthodologie des sites symboliques", pp. 15-17, et le na double 27/28 de sept. 1997 portant sur la Méthodologie d'analyse et d'action socio-culturelle. 4 En particulier, celles de Rome 1988, Glasgow 1990, Nogent-le-Rotrou (France) 1992, Rixensart (Belgique) 1994 et 1996, Bruxelles 1993-1997, sans 10

tables dans la compréhension des dynamiques locales à l'oeuvre dans les changements - ou les résistances aux changements économiques, sociaux et politiques. En particulier, elles ont mis en lumière le rôle moteur des croyances, représentations et motivations (individuelles et collectives) qui animent les acteurs locaux et palpitent au coeur de tout site socio-culturel. L'importance accordée aux sites symboliques d'appartenance n'est donc pas l'effet d'une mode passagère, friande d'identités et d'exceptions culturelles. Elle s'inscrit dans des courants de réflexion et d'action beaucoup plus profonds et anciens, alimentés par tous ceux et celles - organisations et institutions diverses, mouvements sociaux, politiques et/ou religieux variés, chercheurs, experts, artistes, professionnels, intellectuels, militants d'origines et d'horizons multiples - qui, face aux échecs du développement, à la montée des inégalités, à l'essor des intégrismes et aux déficits démocratiques, intègrent dans leur démarche les facteurs socioculturels et politiques susceptibles de révéler le sens implicite des pratiques et stratégies des acteurs locaux. Ainsi les apports substantiels d'institutions et de personnalités plus ou moins proches du Réseau Cultures telles que l'Institut Universitaire d'Etude du Développement de Genève (lU.E.D.), l'Association ENDA-Tiers-Monde de Dakar ou l'Institut Interculturel de Montréal (11M.) témoignent d'une convergence certaine avec notre propre démarche. Il en va de même de certaines unités de grandes agences internationales de développement comme l'UNESCO, le BIT, la Banque Mondiale, la Commission de l'Union Européenne avec lesquelles le Réseau Cultures entretient des liens et participe à leurs travaux par l'intermédiaire de certains de ses membres 5.

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compter celles, annuelles, dans les principales bases régionales du Réseau. 5 Ne pouvant en dire davantage ici, on se référera aux quelques travaux et auteurs significatifs signalés dans notre bibliographie, et, en particulier, à l'ouvrage collectif publié sous la direction de I.P. Laléyê, H. Panhuys, T. Verhelst, H. Zaoual, Organisations économiques et cultures africaines. De ['homo oeconomicus à ['homo situs, Réseau Cultures/Univ. St Louis du Sénégal!L'Harmattan 1996, 500 p., ouvrage qui préfigure, à partir de sites africains, la thèse ici défendue. 11

2.

PROBLEMATIQUE

DE L'HOMO SITUS

La problématique de I'homo situs et ses enjeux peuvent être dévoilés en trois temps analytiques: le premier portera sur la mise en question des certitudes économiques et sociales; le second s'efforcera de repérer les matériaux conceptuels permettant de donner figure au paradigme de l' homo situs; le troisième précisera l'essence cognitive de ce dernier. 2.1.

Fin des certitudes économiques et sociales

Dans le présent ouvrage la démarche par les sites est approfondie dans la mesure où elle traite des territoires en forçant l'analyse économique à s'ouvrir sur l'imaginaire des acteurs ainsi que sur les mécanismes de production des règles et conventions qui régissent leurs relations. Ceci, compte tenu des contextes spécifiques dans lesquels ils pensent, vivent et agissent. Une telle orientation milite ainsi pour l'introduction de l'interdisciplinarité, de l'interculturalité et de l'intersubjectivité dans l'analyse de la vie des organisations humaines. Dans la pratique, contrairement au découpage académique des sciences de l'Homme, les acteurs unifient et (re)situent sans cesse, dans leur imaginaire local, ce que nous découpons, en toute insouciance, par les procédures de la pensée scientifique dominante. En conséquence, notre projet de déconstruction des conceptions et des pratiques scientifiques ordinaires, loin d'être l'expression d'un désir fantasmatique, est le résultat incontournable des constats que l'on peut faire aujourd'hui, dans le vaste domaine des anomalies, perversions ou impasses du développement économique et social, au Nord comme au Sud de la planète. Les innombrables échecs des projets de développement, grands ou petits, commandent une relecture, voire un abandon, des présupposés de la science économique standard et des théories qui affichent une volonté de programmer, du dehors et par le haut, les processus d'évolution des systèmes sociaux. Ce qui permettrait aussi de prévenir ou d'atténuer les erreurs potentielles dans la manière d'accompagner la montée des territoires dans les différents pays. Quelles sont dès lors les principales leçons que la démarche par les 12

sites se propose de mettre en avant afin que le lecteur pUisse décrypter la matière « intellectuelle )) présentée ? Si les paradigmes de type mécaniste et linéaire hérités du siècle dernier sont aujourd'hui remis en cause dans les sciences dites « dures )), ils devront l'être davantage encore dans les sciences qui se préoccupent du fonctionnement, de l'évolution et de la transformation des sociétés et des économies. Inhibées par leur traditionnel mimétisme méthodologique, les sciences« humaines )) sont toujours en retard d'une révolution scientifique! La timide et hésitante introduction du paradigme du chaos dans les sciences de gestion et dans la théorie économique contemporaine, comme d'ailleurs dans

les sciencessociales en général, le montre bien 6. Malgré le démenti
des faits d'expérience, l'inertie des sciences de l'homme contribue encore à fausser les termes du débat et à décourager, par là même, la critique des découpages et des présupposés dont elles ont hérités, par accumulation, depuis deux siècles. Chaque science de l'Homme se veut autonome et instrumentalise l'Homme en postulant que son réductionnisme est incontournable. Elle se veut « reine )) dans son domaine et tolère peu d'échanges avec les autres disciplines-soeurs. Une telle attitude débouche inéluctablement sur un constructivisme n'ayant plus de lien avec la réalité des faits. Le modèle parfait de ces orientations est la science économique qui détruit la complexité et la diversité de situations avec le concept d'Homo Oeconomicus dont la nature est profondément déterministe: l'acteur étant supposé se comporter de la même manière en tout lieu et en tout temps. Et, par extension, le concept macroscopique du développement économique reprend implicitement les croyances de base d'un tel paradigme qui ampute 1'« homme en situation)) des singularités de son contexte. Les «substances du réel)) sont ainsi perdues de vue et l'univers économique se virtualise en perdant la consistance que lui confère le lien social et le sens que lui attribue l'acteur. Ce réductionnisme explique, entre autres, le naufrage des modèles de la macro6

A l'exception de quelques ouvrages précurseurs tels que: en économie, L'empire du chaos (S. Amin, L'Hannattan 1991) et Instabilité, cycles, chaos (G. Abraham-Frois, E. Berrebi, Economica 1995); en sociologie, La dynamique conflictuelle (1. Beauchard, Ed. Réseaux 1981) et Le désordre, éloge du mouvement (G. Balandier, Fayard 1988). 13

économie du développement, non seulement dans les pays de l'hémisphère Sud mais aussi dans les sociétés qui ont produit le capitalisme industriel. L'expérience montre aujourd'hui que les acteurs d'un milieu donné recomposent en permanence tout ce qui leur arrive du dehors ou du haut (politiques et projets de développement, effets des conjonctures économiques nationale ou mondiale, mesures de politiques macro-économiques, paquets technologiques, etc.) confonnément à des imaginaires et des logiques de contextes qui leur sont propres. Ces singularités embarrassent la science qui, par définition, cherche des modèles généraux. Les pratiques rebelles des acteurs minent ces derniers et indiquent, par conséquent, la voie de la complexité, de la diversité et de la prudence. Que nous dit explicitement la démarche par les sites à ce sujet? Le retour à l'acteur (individus et/ou organisations) dans son « territoire» est incontournable dans la mesure où c'est lui qui décide véritablement de la tournure que prennent les configurations des phénomènes socio-économiques qui l'entourent. Et, le plus souvent, les sciences ordinaires se contentent d'étudier en surface de telles énigmes. En conséquence, le chercheur comme l'expert, malgré la puissance de leurs outils fonnels et pratiques, doivent être à l'écoute de l'acteur. On ne peut rien sans l'acteur et l'expérience montre amplement que sans son adhésion profonde les projets parachutés du sommet restent de simple projections du paradigme des intervenants extérieurs. L'étude des motivations profondes des acteurs d'une situation à faire ceci ou cela devient un préalable à toute conceptualisation et a fortiori à toute intervention. C'est dans cette perspective que surgissent des entités que le savoir économique a longtemps censurées telles que l'imagination, les croyances et, en fin de compte, l'éthique des groupes sociaux, ceux-ci étant considérés jusqu'alors comme de simples cibles. Ce qui, d'ailleurs, a rendu les sciences humaines inhumaines. Il est donc temps de sortir 1 qui refuse à l'autre d'être un de ce paradigme balistique
Contrairement à la méthode des sites qui respecte la variété des « valeurs humaines», l'économie du développement, à l'instar du marketing ou du management, utilise des concepts et techniques qui procèdent d'une balistique sociale paradoxalement révélatrice de ses origines, sinon de ses fmalités, 14 7

authentique acteur de son devenir. Il est temps de se délester des pesanteurs immobilisantes de l'héritage de la « culture de maîtrise» dont les origines remontent à Descartes (<< connaissance nous La rendra maître et possesseur de la nature») et à Francis Bacon
(<<Knowledge is power »).

Ces philosophies sont aujourd'hui en crise et leur crise épuisent les croyances qui constituent la base mythique des sociétés industrielles. Ce qui, du même coup, induit un désarroi civilisationnel et met dans l'embarras le plus total une des sciences sociales qui se voulait la plus pure et la plus mathématisée à savoir l'économie politique d'inspiration néoclassique. Les crises se jouent d'elle, démentant ainsi quotidiennement la véracité de ses présupposés. Li certitude de l'Homme des Lumières s'est muée, en cette fin de vingtième siècle, en son contraire: l'incertitude d'êtres humains errant dans une « obscure clarté» ...

2.2.

Perspectives paradigmatiques des systèmes sociaux

d'une« sitologie»

Face à ces constructions, souvent plus formelles que substantielles, la démarche des sites prône une sorte de « libéralisme anthropologique» qui respecte, du dedans, le caractère multidimensionnel et la diversité de la condition humaine. Les objectifs éthiques et scientifiques de cette démarche ne peuvent être atteints qu'en respectant la pluralité des mythes et croyances des gens de la base, où qu'ils se trouvent dans le monde, et à condition, bien sûr, que ce respect soit mutuel et que la crédulité des gens ne soit pas manipulée à des fins pernicieuses (principes de tolérance et de vigilance). Le bien-être est fondamentalement un construit social en ce sens qu'il ne peut être décrété par une seule et unique conception du monde, a fortiori par le produit national brut. En chaque coin de la planète, les individus et leurs organisations éprouvent le besoin de produire une identité individuelle et collective qui leur sert de repère pour les actions quotidiennes touchant l'ensemble des aspects de leurs conditions de vie. Les sites sont des
guerrières. Le vocabulaire est évocateur: projets, groupes-cibles, impacts, populations« touchées », etc...
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boussoles sociales. Pour agir efficacement dans telle ou telle direction, l'individu a besoin de croire. La croyance fonde la motivation qui, à son tour, guide l'action. Les systèmes de représentations des acteurs que véhicule la notion de site sont hérités de leurs trajectoires historiques et culturelles et évoluent avec les perturbations qui assaillent leur environnement immédiat. C'est ce que nous appelons les sites symboliques d'appartenance, ce qui fonde leur nature immatérielle. Tout en étant ainsi, ils façonnent et sont façonnés par l'univers matériel qui les entoure, univers dans lequel ils s'incorporent, de la vie « économique» et des relations sociales du lieu à son architecture, en passant par tous les objets techniques, esthétiques ou autres ayant droit de cité dans le site concerné. Les sites sont innombrables, singuliers, fermés et ouverts les uns aux autres. Les complexités de ces « variétés imbriquées» s'étendent à l'infini et confèrent à l'humanité un caractère feuilleté. Les modes de connaissance (idées, concepts et théories formant les boîtes à concepts des sites), les modes d'action (techniques, équipements, moyens, manières de faire, méthodes, etc., composant les boîtes à outils des différents sites), les institutions et les comportements individuels et collectifs n'échappent pas, à leur tour, à ces ancrages socio-culturels et à leurs influences mutuelles. CeJlUi brise la pseudo-neutralité de nos lunettes conceptuelles, d'autant plus que le sens que les acteurs d'un site donnent à leur monde varie dans le temps et dans l'espace. C'est ainsi que les sites se construisent par une suite de situations qui leur sont propres, par une succession d'événements qui les affectent de manière
particulière. Leurs mémoires collectives - lesquelles constituent les boîtes noires des sites au sens aéronautique du terme - sont formées

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de couches tectoniques retraçant les épreuves morales et pratiques qu'ils ont subies au cours de leurs trajectoires. De là découle le nécessaire respect de la diversité. Chaque site humain, dans ses profondeurs, a ses propres divinités auxquels il tient, leur vouant parfois des cultes étranges! Les sites, comme les coeurs, les Etats ou les Affaires ont leurs raisons que la Raison ne connaît pas! La cosmogonie du site conditionne le comportement de ses adhérents, c'est-à-dire de ses si tiens. Les acteurs qui se comportent conformément au spectre éthique et pratique du site, en assurent la 16

reproduction dans la cohésion tout en composant, à leur manière, avec le changement. En revanche il arrive aussi que, sous l'effet de contradictions et de forces internes et/ou externes, les sites se fissurent, se délitent, se dévitalisent (sites agonisants), se métamorphosent, implosent ou explosent (sites mutants), disparaissent ou renaissent tel un phénix. Divergences, oppositions, conflits ou guerres minent ou régénèrent le site. Ainsi, au sein d'un même site, surgissent des phénomènes de dissidence: certains individus refusant de subir le confofll\Îsme ambiant, pour ne p.as dire le conservatisme, voire le totalitarisme, du site, entrent en dissidence. Rébellion salvatrice dans le mesure où elle est créatrice de variété, de sens, de vie. Il est fréquent également que pour des raisons diverses, deux ou plusieurs sites entrent en conflit 8. Dans leurs .aspects matériels et économiques, ces compositions, décompositions et recompositions localisées, contextualisées, sont, le plus souvent, rebelles à nos connaissances actuelles, du moins en économie. Puisque le discours qui domine la scène scientifique, politique et internationale se réduit à une seule et unique rationalité, construite a priori, dont les arguments sont la concurrence, la compétitivité, la rentabilité, l'accumulation. En bref, tout ce qui est engrangé dans le concept global de développement, devenu, en réalité, inopérant en théorie et dans les faits. Face à la crise de la vieille idéologi~des «lois naturelles» d'évolution des sociétés et de leurs économies, les concepts, pour décrire les
Ces conflits, ou pire, ces gueITes intra-sites et/ou inter-sites, peuvent prendre une tournure tragiquement, homicide et destructive, comme en témoigne malheureusement, l'actualité quotidienne à des échelles et en des lieux très différents de la planète Toutefois, à la différence de la thèse défendue par S. Hungtington, ces conflits ne se réduisent pas à n'être que des conflits culturels et identitaires, bref des chocs de civilisations comme il les appelle. Ceux-ci, si réels soient-ils, se combinent, peu ou prou, avec d'autres conflits: entre blocs idéologico-politiques ou entre Etats-Nations, entre classes, groupes ou factions ayant des intérêts économiques, sociaux et/ou politiques différents, sinon opposés, entre individus ou organisations ayant des motivations différentes. Rapporter la réalité exclusivement à l'un ou l'autre de ces facteurs pour rendre compte des conflits qui agitent la planète, reviendrait à retomber dans le piège de l'approche réductrice et univoque que la méthode des sites entend précisément répudier. 17

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situations qui nous intriguent, manquent. Il y a là un « continent» immense, méconnu, à découvrir. La démarche des sites tente le pari d'y parvenir. Et, la modeste terminologie qui suit essaye de préciser une des notions centrales du paradigme émergeant en question à savoir la notion d'homo situs. 2.3.

Sens d'une terminologie polysémique et polyvalente

La notion d'homo situs dérive en toute logique de la notion de site. En latin médiéval, le substantif situs signifie situation, emplacement, l'adjectif situs veut dire situé, posé, placé 9. Désignations qui supposent un «positionnement» dans et par rapport à des espaces et des ordres sociaux variés, physiques, institutionnels et/ou imaginaires, mais qui n'impliquent pas nécessairement une localisation géographique. En effet, c'est sans doute moins l' as~ect spatial en tant que tel du site qu'il importe de I mettre en avant , que son histoire, son contexte évolutif global, son creuset civilisationnel. C'est là que réside l'un des plus puissants ressorts et refuges de la dynamique sociétale. Ce n'est évidemment pas seulement l'homme dans l'économique dont il s'agit, mais également I'homme dans son site avec toute sa capacité symbolique de représentation et d'imprégnation du monde. On assiste ici à l'avènement du paradigme de l'homo situs. Ce n'est donc pas dans l'adjonction, en soi, au vocable homo du vocable-adjoint situs qu'il faut rechercher l'originalité de ce paradigme. C'est dans l'énergie
Le Petit Robert, édition 1970, fournit trois définitions du verbe situer: (a) placer en un lieu, disposer d'une certaine manière par rapport à un système de coordonnées, de repères; (b) placer par la pensée en un lieu (localiser); (c) mettre effectivement ou par la pensée à une certaine place dans un ensemble, une hiérarchie, à un certain point de la durée. Le Dictionnaire latin-français de H. Goelzer, Ed. Flammarion 1966, donne à l'adjectif situs, cinq significations différentes: (a) posé, placé; (b) situé, qui se trouve quelque part; (c) bâti, élevé; (d) déposé, placé (argent); (e) déposé dans la tombe (enseveli, enteITé). 10 Car le site est nomade et les « sitiens » peuvent être conduits à quitter leur « site naturel» pour migrer vers d'autres espaces et y réaménager leur « site socio-culturel ». C'est ce que font les nomades mauritaniens lorsqu'ils se rendent dans leurs nouveaux « pâturages», en l'occurrence urbains, à Nouakchott, là où ils espèrent trouver ressources, emplois et parents sociaux. 18

épistémique concentrée dans le qualificatif qu'il faut apprécier la « singularité universelle)} de l'approche par la méthode des sites. En accolant au substantif homo, l'adjectif situs, nous n'entendons ni ajouter un nouvel archétype humain à la liste déjà II qui peuplent notre univers longue des «homo quelque chose)} intellectuel et social, ni, surtout, réduire l'être humain à une dimension unique, fût-elle symbolique ou culturelle. Et il s'agit évidemment encore moins de sombrer dans un quelconque culturalisme sous prétexte de combattre l'économisme dominant. Dans notre démarche, la notion d'homo situs. apparaIt à la fois comme une synthèse et comme un dépassement de tous les homo qualifiés ou qualifiables par un aspect spécifique, et en particulier de l'Homo Sociologicus et de l'Homo Oeconomicus. Le premier restitue l'importance du poids de la structure sociale sur l'individu, individu considéré comme éponge ou reflet de la norme sociale 12. Même si un certain «individualisme méthodologique)} existe en sociologie, il n'en demeure pas moins que la sociologie positiviste, comme d'ailleurs les anthropologies structuraliste et marxiste, doit son existence à l'idée que la détermination du
II Depuis l'Homo Erectus (Leakey 1984) vieux d'un million et demi d'années et découvert près du lac Turkana, ses descendants actuels, l'Homo Faber et l'Homo Sapiens, ont engendré nombre de personnages dignes de figurer au Panthéon des grands archétypes humains. A commencer bien sûr par l'Homo Oeconomicus et l'Homo Sociologicus, lesquels ont été historiquement statufiés, en poursuivant par l'Homo Hiérarchicus (Dumont, Gallimard, 1966), casté ou non, l'Homo Aequalis (Dumont, Gallimard, 1972 et 1991), l'Homo Academicus (Bourdieu, Minuit, 1984), l'Homo Religiosus (Delumeau, Fayard, 1993/1997) étudié dans toutes ses activités de croyant, sans oublier le merveilleux Homo Ludens (Huizinga, Gallimard, 1938/1951, le redoutable Homo Furiosus ou Bellico$u$ (Bouthoul, Payot, 1951/1970), le passionnant Homme romantique (Gusdorf, Payot 1984) et notre fraternel contemporain, L 'Homme Mondial (Engelhard, Arlea, 1996). Et l'on pourrait en citer quantité d'autres personnifiant chacun une qualité particulière des acteurs de là comédie humaine. Une comédie humaine, trop humaine, au point d'être inhumaine, comme l'a qualifiée A. Wurmser dans son admirable mise en scène de l'oeuvre et de la société balzaciennes en cinq actes et vingt et un tableaux critiques d'une brûlante actualité: l'Argent, l'Histoire, l'Art, la Politique, la Morale. Cf. A. Wurmser, La Comédie Inhumaine, Gallimard 1970, 840 p. 12 E. Friedberg utilise l'expression homo-sociologicus-éponge in Le pouvoir et la règle, op. cité en biblio, p. 216. 19

comportement des individus découle des entités collectives qui s'imposent à l'acteur. En conséquence, l'individu étant par nature socialement conditionné, on ne peut en comprendre les conceptions du monde et les actes que par une approche holiste. Ce qui crée les conditions d'un déterminisme sociologique auquel répond le déterminisme économique devenu le socle dur sur lequel repose l'individualisme méthodologique propre à la micro-économie. Celleci renvoie plutôt à une perception parcellaire de la société et de l'économie dans la mesure où son entité de base est l'individu-atome. Ici le concept d'Homo Oeconomicus repose sur l'idée que les performances économiques résulteraient des comportements d'individus isolés, ceux-ci étant supposés être, en tout lieu et toute occasion, des calculateurs rationnels stricto sensu. Face aux deux chimères que sont l'Homo Sociologicus (individu sans autonomie, totalement déterminé par le collectif) et l'Homo Oeconomicus (individu abstrait, doué d'une rationalité absolue), et aux nombreuses licornes que sont les hommes définis par une qualité particulière, l 'homo situs se présente comme un être humain concret, en situation, duquel a priori aucune définition ne pourrait cerner l'ensemble des déterminations, qualités, libertés et 13 potentialités dont il est porteur.

3.

CHARPENTE L'OUVRAGE

ARCHITECTURALE

DE

L'ouvrage comporte cinq contributions: les deux premières rédigées par deux des co-directeurs de l'ouvrage, les trois dernières par trois chercheurs des universités du Littoral et d'Artois. La première contribution, de caractère inaugural, s'intitule La nouvelle économie des territoires: une approche par les sites. Hassan Zaoual y développe un foisonnant argumentaire en deux
13 Dans l'un des essais de défmition qu'il en donne, H. Zaoual précise toutefois: Autrement dit, c'est un acteur qui a un itinéraire singulier, de par les spécificités de son site d'appartenance et de sa vie proprement individuelle, cf. thèse de doctorat citée, p. 400. Pour sa part, B. Kherdjemil, après une appréciation critique de l'homo-situs, tente de le présenter d'une manière formalisée.

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temps. Dans un premier temps, il caractérise la notion de site symbolique d'appartenance sur le plan conceptuel, mobilisant à cet effet une pluralité de systèmes et dispositifs cognitifs, en particulier: l'anthropologie des identités, la sociologie de l'acteur, la psychologie sociale, la recherche-action participative, l'économie des conventions. Dans un deuxième temps, il met en perspective symbiotique, la méthode des sites avec les théories du développement local ainsi qu'avec les positions les moins technocratiques et les plus institutionnalistes de la Banque Mondiale, afin de dévoiler l'épistémè comme la praxis de l'homo situs (chapitre 1). Dans une seconde contribution qui prolonge la première, Boukhalfa Kherdjemil procède, quant à lui, à une approche de caractère plus théorique avec un essai de formalisation. A travers sa contribution portant sur Les institutions, l 'homo situ, et la structuration spatiale, il entend, non seulement clarifier la structure identitaire de l' homo situs par un examen critique, rigoureux, de la méthode des sites et par sa mise en perspective avec les courants institutionnalistes pour en faire ressortir les aspects stratégique et dynamique, mais également, appliquer à la dynamique de structuration de l'espace, la. méthode des sites, ceci dans le cadre des économies fermée et ouverte. Pour ce faire, il n'hésite pas à formaliser autant que faire se peut la notion d'homo situs, ce qui lui permet de parler un langage commun avec les économistes conventionnels les plus exigeants (chapitre 2). La troisième contribution qui enrichit la première, est présentée par Catherine Derue et Hassan Zaoual sous le titre Chaos et théorie des conventions: un essai d'application au développement local. Ils y montrent comment tout site symbolique, en proie au chaos social et à des processus dissipatifs, contribue à gérer la dynamique sociétale dans les phases d'entropie et de néguentropie. Ceci, en tant que matrice productrice de repères, de normes et de conventions (chapitre 3). La quatrième contribution, celle de Cécile Pavot, traite Du mégatourisme au tourisme durable: une approche en termes de développement local. Elle nous montre comment les sites touristiques n'ont pas à être considérés dans leur pure acception d'espaces passifs, mais dans leur dimension d'espaces vécus aussi 21

bien par les habitants que par les touristes. En effet, en tant que creuset socio-culturel et patrimoine écologique, le site s'affirme comme réalité incontournable dans le paradigme émergeant du tourisme durable, éducatif et personnalisé, opposé à celui, en déclin, du mégatourisme « festif», industriel, de masse (chapitre 4). La cinquième et dernière contribution, celle de Philippe Duez, est consacrée à La place du développement local dans la dialectique du développement économique. Il y montre que le développement local n'est en fait qu'une solution à la crise parmi d'autres: simplement économique quand il se contente d'apporter une solution à la crise économique, en valorisant les extemalités positives liées aux relations de proximité, il devient socialement durable quand il cherche à apporter une solution à la crise civilisationnelle. L'économie des territoires est alors vouée à construire, ou reconstruire, les bases identitaires d'un autre développement dans lequel les emplois devront avoir un sens et les différentes formes d'économie, cohabiter. Dans cette visée, l'approche par les sites permet mieux que toute autre de comprendre en quoi et comment chaque site est producteur de son propre développement (chapitre 5).

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