Théorie de la monnaie et de la banque II

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Si l'héritage de Schumpeter repose aujourd'hui exclusivement sur le rôle de l'innovation et de l'entrepreneur, sa contribution à l'analyse monétaire demeure plutôt méconnue. Il a pourtant consacré une part non négligeable de sa carrière à la rédaction d'un traité sur la monnaie, demeuré inachevé, mais ayant fait l'objet d'une publication posthume partielle en allemand, en 1970, sous le titre Das Wesen des Geldes. Grâce à la traduction française proposée ici dans une version complète, nous découvrons un aspect négligé de sa pensée : la monnaie comme hypothèse institutionnelle minimale à poser pour comprendre le fonctionnement d'une économie en perpétuel changement.
Publié le : mardi 1 mars 2005
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EAN13 : 9782336281681
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J.A.SCHUMPETER

Théorie de la monnaie et de la banque

II

Théorie Appliquée

Cahiers d'économie politique
Collection dirigée par Jean Cartelier et Antoine Rebeyrol

Depuis plus de vingt-cinq ans, les Cahiers d'Économie Politique relient l'étude des économistes du passé aux débats actuels en théorie économique. Afin de mieux poursuivre cet objet, une collection d'ouvrages est créée. Y prendront place principalement des textes d'auteurs anciens devenus introuvables ou demeurés inédits, mais aussi des essais onglnaux.
Titres parus

Marquis de Mirabeau, François Quesnay, Traité de la monarchie, 1999. Gilbert Abraham-Frois et Émeric Lendjel (présentées par), Les oeuvres économiques de l'abbé Potron, 2004.

CAHIERS D'ECONOMIE POLITIQUE

J.A.SCHUMPETER

Théorie de la monnaie et de la banque
II

Théorie Appliquée

Traduit de l'allemand par: Claude
JAEGER

et Odile

LAKOMSKI-LAGUERRE

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8027-X EAN : 9782747580274

J.A. Schumpeter

Théorie de la monnaie et de la banque

-

Théorie appliquée

Chapitre 10. "Conséquences"

1. La connaissance acquise sur la nature de la méthode monétaire nous conduit directement aux quelques conclusions suivantes. Elles découlent, d'une part du constat que la monnaie n'est rien d'autre qu'un instrument technique de la comptabilité sociale et, d'autre part, de la meilleure compréhension de la façon particulière dont la monnaie remplit cette fonction. a) La monnaie n'est pas un bien ou une marchandise, sa caractéristique est de leur servir de contrepartie. TIest évident que l'unité de compte utilisée dans un système de compensation pur et dans le règlement des marchandises n'est pas une marchandise et qu'elle n'en devient pas une par le fait qu'à chaque solde seraient liées des estimations des valeurs dérivées de celle-ci. TIdoit, de même, être clair que la relation entre l'unité de compte et la valeur d'une marchandise ne change rien à ce fait, même si cette unité de compte est, par exemple, matérialisée en une pièce de métal. Une telle relation n'est évidemment pas pour autant une identité logique. Cet état de fait au fond très simple est difficile à interpréter, si cette relation est considérée comme fondamentalement nécessaire, ce qui explique le peu de satisfaction ressentie à la suite des tentatives pour faire valoir le point de vue auquel on parvient dans le cadre de la théorie de la monnaie-marchandise, comme la tentative par exemple pour définir la valeur de la monnaie par analogie avec celle des moyens de production (Pareto et autres) ou pour montrer que l'estimation de la valeur des marchandises-monnaies a un point de départ historique (von Wieser). Si la monnaie n'est pas un bien, alors il ne peut y avoir de besoin de monnaie, comme il y a un besoin de pain ou d'acier. C'est le fondement logique du principe ancien selon lequel, dans une économie, contrairement à la quantité absolue d'un bien, la quantité absolue de monnaie est fondamentalement indifférente, quoiqu'il soit possible, naturellement et de façon très compréhensible, de parler de besoin d'une forme particulière de monnaie, de besoin de monnaie dans le cadre de quantités de marchandises, de prix des marchandises ou d'habitudes de paiement - besoin d'encaisses et autres - donnés. On gagne cependant beaucoup plus en clarté que ce qui est perdu en commodité, quand on renonce à développer l'analogie formelle simple qui peut être faite entre besoin de monnaie et besoin de biens.

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C'est pourquoi il paraît préférable de ne pas avoir recours à la loi de l'offre et de la demande pour résoudre le problème de l'estimation de la valeur de marché de la monnaie par rapport aux marchandises et de se limiter aux opérations sur le marché de la monnaie. Par prix de la "monnaie" nous n'entendrons donc que le prix qui s'exprime par le taux d'intérêt et non pas le "prix" qui est identique à la valeur réciproque du prix des différentes marchandises1. Dans le premier cas c'est le terme monnaie qui est utilisé dans un sens impropre et dans le second c'est le terme prix, et mélanger les deux semble alors d'autant plus absurde que l'on est certain de la confusion populaire argent bon marché = taux d'intérêt faible et argent bon marché = prix des marchandises élevés. Mais il est naturellement possible à des fms monétaires de parler d'offre et de demande de marchandise-monnaie. b) Du fait que la monnaie n'est pas un bien et qu'elle ne sert pas à satisfaire un besoin comme le font directement les biens de consommation et indirectement les biens de production, découle la caractéristique des créances en monnaie légale par rapport aux créances sur n'importe quel autre bien et cela nous permet de comprendre la capacité technique présentée précédemment de "créer du pouvoir d'achat par le crédit". TIest évident que, pour aucun bien, il ne peut normalement arriver que des créances portant sur des quantités de celui-ci, par exemple du blé, des chevaux, des chaussures, permettent fondamentalement la même chose que le blé, les chevaux, les chaussures eux-mêmes, de telle sorte que ces créances puissent concurrencer les biens dans leur utilisation et acquérir une valeur propre. Ce n'est possible que pour la monnaie et ce n'est que dans ce cas que certaines formes de créances en monnaie, comme par exemple les billets de banque - quelle que soit la théorie monétaire à laquelle on adhère2 - non seulement peuvent mais même doivent être considérées comme de la monnaie. TIen résulte encore une fois que de telles créances, économiquement, ne peuvent être considérées de même nature et ne peuvent avoir la même signification que
C'est ce que font notamment les disciples de Marshall, en particulier Pigou. Edwin Cannan défend cette pratique: "The application of the theoretical apparatus of supply and demand to currency", Economic Journal, 1921, p. 453 et svtes. 2 Cela met fm aussi à l'objection selon laquelle il serait possible d'augmenter autant la masse monétaire par l'émission de créances sur la monnaie que le nombre de manteaux dans un vestiaire par l'enregistrement de jetons supplémentaires: on ne peut s'habiller avec les jetons, alors qu'on peut, avec des créances en monnaie, effectuer des achats. Nous voyons ainsi qu'il est préférable de parler de meilleure "utilisation" d'un pouvoir d'achat disponible ou d'une vitesse de circulation plus élevée de la monnaie légale au travers des méthodes de la circulation bancaire (Wicksell) plutôt que de création de pouvoir d'achat. 8
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et de la banque - Théorie appliquée

des créances sur des biens3. La signification normale et le sens économique d'une créance sur un bien résident dans la fourniture de ce bien. La signification d'un chèque ou d'un billet de banque par exemple n'est certes pas d'être remboursés en ce en quoi ils sont libellés. Bien plus, le système dans son ensemble est organisé pour que des créances réciproques viennent se compenser sans qu'un paiement soit nécessaire. La construction juridique ne traduit ici absolument pas la nature du phénomène comme elle le fait avec des créances sur des biens, mais elle a uniquement une signification technique et, comme nous l'avons déjà vu, de sécurité. C'est pourquoi, aussi, la suspension de l'obligation de conversion des billets de banque n'a pas les mêmes conséquences économiques qu'elle aurait si elle concernait des créances portant sur n'importe quel autre bien et elle est autre chose qu'un moratoire. Cela n'a donc pas de sens de considérer, comme le font de nombreux théoriciens anciens, le détenteur d'un billet de banque ou d'un chèque comme octroyant un crédit à la banque émettrice. TIne transmet rien et ne renonce à rien. TIdétient au contraire un "pouvoir d'achat" immédiat avec lequel il peut faire exactement la même chose, en particulier de la même façon acheter des biens de consommation, qu'avec la monnaie sur laquelle porte sa "créance" et il n'est, dans ce cas précis, du point de vue économique, qu'un bénéficiaire de crédit. c) La quantité d'un bien, qui peut être augmentée par l'émission de créances exprimées en ce bien, apparaît comme quelque chose de tout à fait problématique. Mais pour l'instant, avant de traiter des difficultés statistiques qui ne manquent pas dans l'estimation de la quantité de monnaie légale disponible, et avant de préciser ce qui doit être comptabilisé dans la masse monétaire, il nous faut nous intéresser à une question beaucoup plus fondamentale.4 La théorie monétaire ancienne considérait la masse monétaire comme une donnée qui détermine les autres grandeurs auxquelles elle s'intéresse, sans être elle-même déterminée par celles-ci. Comme nous le savons et ceci était connu de chaque auteur, cette conception, rien qu'en raison des effets de la production d'or sur les prix des marchandises, ne pouvait en aucune façon apparaître comme conforme à la réalité. Cependant, du point de vue de la théorie classique, la masse monétaire pouvait toutefois, en première approximation, être considérée comme une variable
Il en résulte que, comme le client d'une banque qui détient un avoir en compte courant est dans la même situation que s'il avait "effectué un dépôt", il n'est pas possible d'en conclure qu'il a réellement effectué un dépôt. 4 Une présentation en est faite par exemple dans l'article de Y.S. Leong "An Estimate of the Volume of Deposit Currency in the United States", The Journal of Political Economy, 37, 1929. 9
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indépendante.

Cette approche

particulière

de la masse monétaire

- car

autrement la quantité d'un produit ne peut jamais être considéréecommeune
donnée de l'analyse économique

- traduit

une perception correcte de la nature

du problème de la monnaie. Mais dès qu'on commence à travailler avec le concept de masse monétaire, en particulier dès qu'on veut approfondir les relations entre la masse monétaire et les prix absolus, on se heurte au fait que ce n'est pas la totalité mais seulement une partie de la monnaie qui sert de contrepartie aux biens. Différentes attitudes peuvent alors être adoptées, il est, entre autres, possible de distinguer entre masse monétaire "disponible" et masse monétaire "en circulation" ou "active". La seconde aboutit à la masse de monnaie ou marchandise-monnaie qui sert de ou est détenue en "couverture" des autres formes de monnaie. Mais, de ce fait, si les pièces de monnaie ne sont pas, pour une raison quelconque, toujours actives, elles ne sont pratiquement jamais, en permanence, retirées de la circulation. La proportion de monnaie inactive et la durée d'inactivité ne peuvent manifestement jamais, même en première approximation, être considérées comme une donnée du problème mais elles en sont, dans tous les cas, des variables qu'il s'agit de comprendre. La théorie récente a aussi tendance à maintenir en arrière plan le concept de masse monétaire.5 De notre point de vue, il est clair que dans un système de compensation pur, le concept de masse monétaire ne voudrait absolument rien dire. Parler d'une quantité d'unités de compte disponibles a aussi peu de sens que de dire qu'il y a un certain nombre d'unités de longueur avec lesquelles devra être mesuré tout ce qui a une longueur. Pour la définition d'une unité, il vaut beaucoup mieux, dans les deux cas, indiquer à quelle partie d'une grandeur de même type, arbitrairement choisie, doit correspondre cette unité. La méthode monétaire est à l'origine et est responsable du problème ,de la masse monétaire. Non seulement quand la détermination de la valeur critique se fait directement au travers de la fixation de la masse monétaire, comme c'est le cas pour la monnaie papier, mais encore aussi, même s'il s'agit sans doute d'autre chose, quand, au travers de cette autre chose, il y a fixation de la masse monétaire, comme c'est le cas de la monnaie marchandise. Notre analyse nous apprend comment se fixe cette quantité par rapport aux biens et, au-delà, que cela ne se produit jamais totalement parce que le contenu du concept de monnaie, en particulier le concept de monnaie active, ne peut jamais être défini autrement que par le principe: la monnaie est ce que les services de la monnaie sont. TI
L'article de Joan Robinson: "The Theory of Money and the Analysis of Output", Review of Economic Studies, 1, 1933/34, p. 22, est particulièrement caractéristique de cette tendance qui se manifeste aussi chez Keynes dans le Traité. 10
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ne peut fondamentalement être question d'une masse monétaire objectivement définie, dans la mesure où nous avons introduit comme élément de détermination de l'équilibre dont nous avions besoin, une grandeur particulière, la valeur critique. Il doit aussi être noté que la présentation de l'émergence de la masse monétaire, et notamment aussi de la quantité d'actifs, permet de comprendre pourquoi la "monnaie" peut être traitée en tant que telle et pourquoi il peut exister un "marché de la monnaie". D'un point de vue statistique, il faut naturellement avoir appréhendé, au moins dans le principe, de manière univoque, la quantité de monnaie active. Comme nous le savons, il faudrait prendre en compte, en plus des différentes formes de monnaie légale, monnaies de pleine valeur, pièces de monnaie, billets, billets de banque, aussi toutes les quantités de biens qui, en pratique, rendent les services de la monnaie, les titres de toutes sortes, dans la mesure où ils circulent en fait de la main à la main comme
moyens de paiement

- et,

dans ce cas, en dehors

des titres, aussi les coupons,

rentes etc.- et naturellement les avoirs en banque, et sans doute, toutes ces formes de monnaie, déduction faite de la partie qui ne sert pas dans les échanges de biens parce qu'elle constitue la couverture d'autres formes de monnaie ou, pour d'autres raisons, ne sert pas de contrepartie à des biens. Les dépôts à terme, c'est-à-dire des avoirs qui ne sont pas des avoirs en compte courant, sont à l'origine de difficultés sur lesquelles nous reviendrons plus tard. d) Le fait que la monnaie ne soit pas un bien permet de comprendre ce qu'il est convenu d'appeler la vitesse de circulation6. Cette notion nécessite des développements supplémentaires auxquels sera consacré le reste de ce chapitre. 2. Comme nous J'avons déjà vu dans notre aperçu historique, l'observation s'impose très tôt à la science monétaire que dans une économie donnée et pour une période donnée, une année par exemple, la somme des
6 La littérature sur ce sujet a été récemment enrichie par une controverse animée. Cependant la liste des principaux travaux suffIra: M.W. Holtrop, De Omloopssnelheid van den Geld, Amsterdam, 1928 et du même auteur "Die Umlaufschwindigkeit des Geldes" dans Beitrage zur Geldtheorie édité par F.A. von Hayek, Vienne 1933, p. 115 et svtes, et le travail critique de Marget, en particulier l'article dans Economica de 1933 et celui dans le Journal of Political Economy de 1932. Arthur W. Marget "The Relation between the Velocity of Circulation of Money and the 'Velocity of Circulation of Goods"', 1, II, dans The Journal of Political Economy, Chicago/Illinois, 1932 p. 289 u. 477 et du même auteur "Defmition of the Concept of a 'Velocity of Circulation of Goods"', II, Economica, 41, 1933, p. 275-300. Il

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pièces de monnaie qui circulent de la main à la main ne correspond pas à la somme des transactions exprimées en monnaie, mais elle lui est beaucoup plus faible. Un premier élément permettant d'affiner cette observation est constitué par le constat que ce serait aussi le cas, si toutes les transactions n'étaient réglées que par remise de pièces de monnaie et s'il n'y avait pas d'autres transactions que l'achat et la vente de biens et de services au cours des processus de production et de consommation, les transactions n'étant alors constituées que d'achats de moyens de production, y compris les biens intermédiaires, par les entreprises de production - avec l'aide des entreprises
commerciales, intermédiaires mais non spéculatives

- et

en achats de biens

de consommation par les ménages. Puisqu'il s'agit seulement pour l'instant d'une première présentation, nous allons nous intéresser tout d'abord à ce cas. Si chacune de ces opérations économiques s'accompagne d'un transfert physique de pièces de monnaie pour un montant correspondant à la valeur des biens échangés et s'il apparaît qu'il y a moins de pièces disponibles que la somme en valeur des transactions, cela ne peut manifestement provenir que du fait qu'une même pièce a servi de moyen de paiement dans plusieurs transactions. C'est là l'essentiel de ce que recouvre l'expression vitesse de circulation, même si beaucoup d'autres choses s'y sont ajoutées, à tel point que ce mot couvre finalement quelque chose de difficile à cerner analytiquement et qu'il a perdu toute signification précise. En soi, il n'y a rien d'évident à ce que chaussures et pain, et avec eux les moyens de production qu'ils incorporent, disparaissent dans l'acte de consommation des ménages non seulement physiquement - ce qui a été, après tout, déjà le cas auparavant en partie pour les moyens de production - mais aussi économiquement, alors que les pièces de monnaie correspondantes théoriquement continuent à circuler sans fin c'est-à-dire accomplissent, à travers l'économie, de nombreux cycles? aléatoires, c'est-à-dire, qui peuvent ne jamais les ramener au point où nous les avons vues au départ. Pour mieux comprendre cela, on peut imaginer avoir marqué une pièce de monnaie quelconque de façon à la reconnaître et à la suivre dans son parcours à travers l'économie. TI est possible d'admettre sans difficulté que, pour un processus économique se reproduisant à l'identique, fondamentalement rien n'est changé à ce processus si on suppose que chaque pièce emprunte le même circuit au cours de chaque période de temps.

Ces cycles ont une durée défmie et, dans une période de temps, leur nombre n'est pas indéterminé. Mais on pourrait imaginer une organisation des paiements telle que le nombre des cycles réalisés soit extrêmement grand, même si, techniquement, il ne peut devenir infmi. Ce cas limite est cependant intéressant. 12

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TI apparaît déjà qu'aucun équivalent à la vitesse de circulation ne peut être trouvé dans la sphère réelle. Quand nous rencontrons pourtant dans la littérature le concept de vitesse de circulation des biens, soit il s'agit d'un concept différent8, soit il s'agit d'une erreur de compréhension dont le symptôme est, entre autres, l'affirmation que la monnaie ne circule pas seule mais toujours parallèlement à des biens. La vitesse de circulation de la monnaie serait égale à celle des biens, par conséquent il ne pourrait pas y avoir, dans le processus monétaire, de variable autonome particulière. La raison en est claire: La vitesse de circulation de la monnaie est manifestement liée à l'échange manuel que subissent les pièces de monnaie et elle est observée à ce niveau. Mais tous les biens subissent un tel échange, tous les éléments de biens de production incorporés dans les produits finals et ces derniers aussi, dans le circuit qui va par exemple du producteur au grossiste puis au détaillant et enfin au ménage en lequel ils disparaissent. Un examen superficiel montre facilement que dans la monnaie rien d'autre n'existe et que la réalité de l'échange manuel en tant que telle recouvre la nature du phénomène. TI en découle directement que, dans un système de compensation pur, il n'y aurait pas d'analogue à la vitesse de circulation de la monnaie. Car, pour pouvoir plusieurs fois au cours d'une période "servir" de contrepartie à des biens, l'unité de compte doit clairement avoir une individualité qui subsiste au-delà de l'acte de paiement particulier et peut être maintenue comme telle. Elle doit donc être une unité monétaire et, d'une manière ou d'une autre, "matérialisée". Car si dans le système de compensation, lors de chaque opération de paiement un élément d'actif devait disparaître et un nouveau de même valeur être créé, cela n'aurait aucun sens de parler du "même" élément d'actif qui aurait simplement "changé de mains". Ceci conduit à une difficulté dap.s le traitement des actifs bancaires. Par nature, ils n'incorporent aucune unité individualisée et persistante. Bien au contraire, chaque actif sera détruit dans l'acte de paiement - dépense comme éventuellement remboursement du prêt à l'origine de l'actif - même si, de ce fait, quelqu'un d'autre reçoit directement un actif équivalent. Mais l'ensemble de ces actifs ne peut se libérer de la bride imposée par la monnaie - et cette bride l'oblige à évoluer, pas tout à fait mais presque, comme s'il était
8 Précisément, la relation entre les quantités d'une marchandise vendues au cours d'une période et les stocks détenus. Dans la mesure où on peut parler d'une quantité physique totale de toutes les marchandises vendues et stockées, il est possible aussi de définir cette relation entre les deux grandeurs. Sous ces deux formes, la notion a sa place. Simplement, elle n'est pas équivalente à la vitesse de circulation de la monnaIe.

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composé de pièces de monnaie. C'est pourquoi il n'est pas tout à fait correct, mais en pratique tout à fait autorisé, par analogie avec la vitesse de circulation de la monnaie, de parler de vitesse de circulation des dépôts, à condition de ne pas oublier qu'il s'agit là d'une forme d'expression métaphysique9. Cette conception exprime que, compte tenu des frontières, sans doute extensibles, qui sous-tendent les mouvements de dépôts, l'émergence d'un actif en contrepartie de la disparition d'un actif correspondant est une opération différente, dans le système monétaire, de l'émergence d'un actif auquel ne correspond aucune disparition immédiate d'un autre. Sans commettre l'erreur mentionnée auparavant, nous pourrions définir comme mesure de la vitesse de circulation le nombre de fois qu'une unité de monnaie ou, comme nous pouvons ajouter les dépôts, une unité de dépôts est utilisée dans les transactions au cours de la période d'observation ou la période de comptabilisation retenue!o. L'inverse de ce chiffre, qui est naturellement égal au quotient du chiffre d'affaires par la masse monétaire, correspond clairement à une durée, la partie de la période d'observation pendant laquelle, en moyenne, l'unité est conservée dans une encaisse quelconque. Si on choisit la période d'observation de telle sorte que chaque unité change en moyenne une fois de mains, alors la vitesse de circulation disparaît en tant que facteur explicite et le chiffre d'affaires est égal à la masse monétaire ou somme des encaisses des entreprises et des ménages. Ce facteur, que recouvre l'expression de vitesse de circulation de la monnaie, c'est donc la longueur de période ou la fraction correspondante du chiffre d'affaires total d'une autre période retenue et on peut donc prendre comme point de départ soit l'échange manuel, soit cette fraction du chiffre d'affaires, cette fraction précisément dont les agents "souhaitent conserver" la contrevaleur" sous forme liquide". Ce point de départ est retenu par Walras et Marshall et constitue une caractéristique de l'ensemble des disciples de ce dernier. TIn'est pas incomp,atible avec les faits!!.

9 En particulier H. Neisser "Umlaufgeschwindigkeit der Bankdepositen" in Handworterbuch des Bankwesens, M. Palyi et P. Quittner éd., Berlin, 1933, p.567572. 10Il s'agit là naturellement d'une moyenne. Il n'y a pas d'obstacle au calcul de cette moyenne. Simplement elle est peu utile quand il y a des variations dans le nombre des acteurs du processus ou de la période d'observation. IIA.C. Pigou "The Value of Legal Tender Money", QuaterlyJournal of Economies, 32, 1918, p. 38, où il est aussi démontré que l'équation que Keynes appelle l'équation de Cambridge, qui précisément présente cette particularité, est équivalente à l'équation de Fisher qui inclut l'échange manuel. Voir aussi sur ce point Keynes, "Traité" 1, c. 14

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3. La vitesse de circulation ainsi considérée est malheureusement la seule qui soit relativement accessible à l'évaluation statistique. Dans un pays, par exemple, dans lequel toutes les transactions seraient réglées par jeu d'écritures, la vitesse de circulation serait donnée par le quotient des débits sur le montant moyen des avoirsl2. Mais la clarté apparente de cette conception de la vitesse de circulation induit en erreur. Nous l'appellerons, pour des raisons que le lecteur comprendra ensuite, vitesse de circulation tautologique et, s'il nous faut être précis, nous éviterons même l'expression vitesse de circulation. Car sous cette expression se trouvent rassemblés une multitude de facteurs formant un ensemble sans cohérence comme sans signification théorique. TI faut déjà fondamentalement exclure l'échange
manuel

- quoique

des limites statistiques puissent exister en pratique

- dont

il

est manifeste qu'il est sans importance pour la théorie monétaire, comme les opérations de change pur, la remise de pièces de monnaie à un commissionnaire, les virements par un intermédiaire, l'octroi et le remboursement de prêts, les opérations interbancaires. Pour obtenir un concept théorique utile nous devons aller plus loin dans cette voie. La question de savoir jusqu'à quel point ceci est statistiquement possible, ne doit pas nous préoccuper dans le cadre des objectifs de ce chapitre. Si nous nous demandons en particulier à quoi peut servir un tel concept, alors nous voyons immédiatement qu'il est totalement inutilisable tant que, dans les transactions qu'ont permis de réaliser nos pièces ou nos avoirs, se trouvent aussi des opérations immobilières, en actions, obligations et autres opérations semblables, car leur nombre et leur valeur, sans lien direct avec le processus économique et ses grandeurs, apparaissent, de ce point de vue, totalement indéterminés. Pour s'en convaincre, il suffit de penser aux opérations qui se déroulent sur un marché spéculatif, sur lequel les mêmes objets peuven~, dans la limite de ce qui est matériellement possible, être souvent déplacés ici ou là, de sorte que, parfois, le chiffre d'affaires et aussi, comme nous l'avons vu, la vitesse de circulation13 qui en résultent donnent une image totalement déformée des opérations monétaires dans la sphère réelle. Si nous isolons ces transactions - il est toujours possible de les examiner séparément - alors nous en arrivons au concept de volume des
Comme les deux grandeurs, débits Db et avoirs Dp , sont fonction du temps, le taux de variation de la vitesse de circulation est donné par l'expression:
{Dp (dDb/dt)

12

- Db

(dDpldt)}

/ D2p

Vous pouvez facilement trouver le multiple, en centaines, circulation de la monnaie dans le mouvement des marchandises.

13

de la vitesse

de

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échanges, qui contient toutes les transactions allant des achats de facteurs de production par les entreprises aux achats de biens de consommation par les ménages, les deux catégories étant inclues. Sont donc compris notamment tous les achats de biens intermédiaires entre entreprises, toutes les transactions entre entreprises et commerçants ainsi que toutes celles qui ont lieu entre commerçants. Mais ceci ne nous permet pas encore de saisir la caractéristique de la monnaie qui nous intéresse ici, comme on le voit déjà au fait que dans ce chiffre sont comprises des transactions dans lesquelles la même marchandise change de mains comme la monnaie correspondante. Nous devons donc exclure ces transactions ou au moins les mettre de côté pour les traiter séparément, éventuellement d'abord seules, puis dans leurs relations avec les autres. Ce qui reste, ce sont les transactions liées au processus de production entendu au sens large, c'est-à-dire les transactions qui vont des achats de facteurs de production par les entreprises aux achats de biens de consommation par les ménages. Mais nous n'avons toujours pas trouvé la caractéristique de la monnaie qui nous intéresse. En effet, chaque échange, dans le cadre du processus de production, constitue un élément de la somme de toutes ces transactions. Nous voyons que, en fait, ce volume des échanges intègre, non seulement des échanges des mêmes pièces de monnaie, mais aussi des échanges des mêmes marchandises et que ce n'est donc pas celui à partir duquel nous avons à établir la relation avec les avoirs et la monnaie participant à la réalisation du chiffre d'affaires. Si nous nous plaçons pour l'instant du point de vue de la théorie traditionnelle, selon laquelle la vitesse de circulation de la monnaie est un facteur effectif et une variable indépendante du processus de formation des prix, nous avons, dans le cas par exemple d'une opération telle que la vente par une firme textile intégrée de sa filature, et ensuite l'achat, pour son unité de tissage, des produits de qelle-ci, deux affirmations possibles: a) la vitesse de circulation a augmenté et les prix doivent aussi augmenter, b) la vitesse de circulation a augmenté mais le volume des échanges aussi, donc les prix restent constants. Mais ces deux affirmations sont fausses. La première est démentie par le fait que nous devons vraiment reconnaître, quand nous définissons ainsi la vitesse de circulation, qu'alors, non seulement la même monnaie peut, dans les échanges, servir plusieurs fois de contrepartie à des marchandises, mais en plus, ici, la même marchandise peut être plusieurs fois contrepartie à de la monnaie et donc, qu'une éventuelle "accélération" dans la circulation de la monnaie peut être compensée par une "accélération" équivalente dans la circulation des marchandise$. Mais la deuxième affirmation n'est pas vraie pour autant. Car, quoique l'échange manuel en 16

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tant que tel n'ait, sur la valeur de marché de l'unité de monnaie, aussi peu d'influence que l'intervention d'un commissionnaire, il introduit cependant, dans le cas de décomposition du processus de production, une nouvelle caisse qui maintenant, pour pouvoir rester en équilibre avec toutes les autres et puisqu'elle sert elle-même à effectuer des paiements, doit aussi être approvisionnée au préalable avec des encaisses - pièces de monnaie ou avoirs, ce qui ne serait pas nécessaire dans un système de compensation pur. Notre filature devenue indépendante devra faire exactement les mêmes opérations de paiement que celles faites, avant la séparation, par la firme intégrée pour son activité de filature. Nous pouvons même supposer que la filature ne détient pas plus d'encaisses et de réserves que la firme intégrée n'en conservait, auparavant, pour sa filature, bien que normalement ce dût être l'inverse. Malgré tout, nous voyons que désormais le besoin d'encaisses et de réserves est plus élevé qu'auparavant puisque le tissage indépendant doit maintenant conserver des encaisses et réserves supplémentaires pour ses règlements à la filature. Nous reviendrons sur cette question dans le chapitre 12 et nous nous contenterons, pour l'instant, de tirer comme conclusion que l'effet de cette accélération de la vitesse ne peut aller, dans le cas envisagé, que dans le sens d'une réduction des prix dont l'importance doit être, manifestement, fonction de la division réalisée. Si nous voulons trouver une unité de mesure de cette caractéristique de la monnaie, ce qui nous importe, alors nous devons aussi ignorer ces transactions. Nous en arrivons alors au montant du produit social allant des entreprises aux ménages d'une part, et au montant des biens de production allant des ménages aux entreprises d'autre part, et obtenons le concept que nous appellerons l'efficience de la pièce de monnaie ou de l'unité d'actif. Cette efficience est mesurée par le nombre de fois où, au cours de la période d'observation, une unité d~ monnaie ou d'actif est dépensée par les ménages en biens de consommation, c'est-à-dire, sert de contrepartie au produit social. On voit immédiatement que: premièrement, sont ainsi évacués tous les éléments étrangers à la nature de notre phénomène et dont la prise en compte ne conduit qu'à la confusion et à des controverses stériles, deuxièmement, l'effet de l'apparition de nouvelles encaisses, en particulier l'effet de la décomposition du processus de production, est correctement rendu par notre concept, troisièmement, nous avons tout à fait la possibilité de construire une présentation identique pour les biens, mais celle-ci ne recouvrirait pas exactement la même notion mais quelque chose de totalement différent, quatrièmement, l'efficience est directement liée à la vitesse de circulation, au sens habituel, mais celle-ci n'est pas donnée par un 17

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facteur constant et n'obéit pas à une loi générale simple car des décompositions ou des recompositions peuvent se répercuter de différentes manières sur les événements de la sphère monétaire. Et enfm, cinquièmement, l'efficience a une relation directe avec ce qui est le plus important et, en principe, même la seule chose qui compte, la somme des valeurs ou agrégat des biens de l'économie, le produit social, relation que nous devons exiger car elle relie la valeur de marché de l'unité de compte au "sens objectif" de toute économie, et a par conséquent, seule, une signification plus profonde qui, en particulier, ne mélange pas les opérations sur les différents marchés dont les communications sont le point d'ancrage des principaux phénomènes. C'est pourquoi cela n'a aucun sens de répondre que l'utilisation du concept habituel de vitesse de circulation devrait conduire exactement aux mêmes résultats, car il y a augmentation identique de la vitesse de circulation et du volume des transactions. 4. Maintenant se pose cependant la question de savoir si, relativement à ce concept, nous pouvons supposer, avec les théories anciennes, que la grandeur lui correspondant est une donnée du processus monétaire en ce sens qu'elle ne s'est pas du tout modifiée ou alors seulement de manière très lente et, de toute façon, indépendamment de la situation économique et, plus précisément, du prix des biens. Nous ne sommes pas en mesure - et dans ce chapitre nous n'irons pas aussi loin - d'apprécier si et quand, en pratique et pour des objectifs particuliers de prévision, cette hypothèse est admissible. En théorie stricte, la réponse ne peut être que négative. On le voit immédiatement à partir de l'exemple suivant14 : Supposons que tous les ménages augmentent les salaires de leurs domestiques sans que cel8;ne conduise à une réduction de la demande pour ces services et que ces derniers achètent, avec leur supplément de gain, exactement les mêmes biens de consommation que ceux qu'achetait leur employeur et, ceci, exactement au même moment. Tout cela peut paraître invraisemblable mais n'est pas, théoriquement, impossible. Dans le processus économique du pays considéré, rien n'a changé par le fait que certains biens sont consommés par les employés au lieu de l'être, comme jusque là, par les employeurs. Mais le prix d'un bien de consommation, le service domestique, a augmenté et par conséquent la somme des dépenses effectuées dans notre économie. Les pièces de monnaie servent un nombre de fois plus élevé qu'avant de contrepartie au produit social - qui englobe aussi ces services -, leur efficience a augmenté. Et, il est vrai, comme conséquence directe d'une
14Cet exemple a été discuté par B.M. Anderson, The value of money, 1917. 18

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hausse des prix. Du point de vue des théories monétaires qui considèrent l'efficience comme une variable indépendante, nous pouvons dire que la hausse des prix, non compensée par une variation de la "masse monétaire", ne peut précisément se produire que parce que l'efficience augmente et, sans cela, elle aurait été impossible. Mais il n'y a pas là grande consolation, car un facteur de détermination des prix des biens qui peut aussi être modifié par eux n'est manifestement pas une variable indépendante. TIest plus important de noter que de tels cas sont, en pratique, de signification limitée. Une hausse des salaires des ouvriers de l'industrie, par exemple, n'aurait pas, comme on le voit facilement, déclenché cet effet. Par contre, il ne serait pas juste d'affirmer, de manière générale, que l'efficience serait purement une fonction de la situation économique et en particulier de l'évolution des prix, et serait déterminée par les variations de la somme des dépenses qui, de son côté, serait indépendante de celle-ci. Pour apprécier les choses à leur juste valeur, nous devons introduire une distinction supplémentaire et deux concepts nouveaux. Quand nous entendons que, dans un pays quelconque, les trains de marchandises circulent à une "vitesse" moyenne de dix kilomètres à l'heure, ce n'est dans tous les cas pas la même chose, s'ils roulent effectivement lentement ou s'ils traînent si longtemps dans les gares que ce résultat soit atteint. Si, dans un pays, la race noire est représentée par dix pour cent de la population, ce n'est pas la même chose si dix pour cent de cette population sont totalement de race noire ou si toute la population est à dix pour cent de race noire. De la même façon, il ne nous sera pas difficile de voir que dans notre efficience, malgré nos efforts pour la nettoyer de toute signification accessoire, deux points de vue sont encore mélangés qui, en théorie, doivent être séparés. TIy a tout d'abord le nombre de fois où les pièces de monnaie détenues par les ménages et les entreprises à des fins de dépenses, donc ni thésaurisées ni détenues à des fins de "couverture", peuvent servir de contrep8:rtie au produit social, quand elles ne restent nulle part plus longtemps que ne l'autorise la technique de paiement, et ensuite combien de ces pièces sont envoyées dans leur gare et sont laissées dans cette gare. La première, nous l'appellerons la fréquence, l'autre la disponibilité des pièces de monnaie ou de l'unité d'actif. Nous les mesurons de telle sorte que leur produit est égal à l'efficience. Nous voyons que la fréquence intervient dans le processus monétaire comme variable définie objectivement et de manière indépendante, la disponibilité comme directement dépendante des réactions des ménages et des entreprises à la situation économique, et que notre distinction permet de séparer simplement les deux composantes de l'efficience: celle qui est définie objectivement du point de vue de chaque ménage et entreprise, et celle qui relève directement de l'arbitraire des agents intervenant dans le processus de paiement.

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5. En situation d'équilibre, sans variations effectives ou anticipées, la fréquence serait égale à l'efficience et la disponibilité égale à un. Si une telle situation se prolongeait suffisamment longtemps, les encaisses et réserves des ménages et des entreprises atteindraient et se maintiendraient à un niveau juste suffisant pour garantir le simple règlement des transactions avec, éventuellement, prise en compte de l'incertitude concernant le moment exact des rentrées individuelles, incertitude qui peut aussi exister dans une telle situation. Si nous abandonnons les conditions de cette situation et introduisons des variations effectives et anticipées, alors nous observerons presque toujours que les entreprises et les ménages dépensent maintenant plus ou moins qu'avant, se séparent de leurs encaisses jusque là détenues ou annulent ou réduisent des dépenses jusque là régulièrement croissantes. C'est même là le principal levier dans le mécanisme d'ajustement des ménages et des entreprises à des conditions changeantes. Mais la fréquence, donc l'efficience des pièces de monnaie qui sont directement dépensées et ne sont conservées nulle part, ne change pas d'emblée car elle est, pour chaque ménage et chaque entreprise, non seulement institutionnelle, c'est-à-dire donnée par les habitudes sociales, mais aussi contrainte. Même les gros intervenants, dont les opérations ne sont pas des "gouttes d'eau dans la mer" mais qui représentent quelque chose en eux-mêmes, ne peuvent facilement modifier ces données. Si par exemple une administration publique passe d'un paiement mensuel à un paiement hebdomadaire des traitements et a résolu les difficultés techniques que cela comporte, quand cela doit se produire, la fréquence n'en sera pas affectée. Pour qu'elle le soit, il faudrait plutôt que les bénéficiaires et tous ceux qui reçoivent des paiements de ces derniers, modifient en conséquence leur calendrier de paiement. La chose paraît immédiatement évidente quand on se rappelle les facteurs déterminants de la fréquence, comme le nombre des caisses, leur disposition les unes par rapport aux autres dans l'espace géographique et dans le processus économique, la façon dont les paiements sont réalisés et, ainsi, les arrêts temporaires de la monnaie dans certaines caisses, la concentration des paiements à certains endroits et à certains moments, la fixation d'échéances et leur signification vis-à-vis des paiements qui ne sont pas ou pas exactement prévisibles en date ou en montant - tout ceci constitue un ensemble de données pour l'économie considérée dont elle peut bien, en règle générale, s'affranchir par des emprunts - mais c'est autre chose - mais pas par des mesures qui modifieraient la fréquence et qui sont indépendantes de l'évolution des prix et de la quantité de moyens de paiements disponibles, et notamment aussi du volume des affaires. Nous en reparlerons au chapitre 12 et voulons ici seulement faire les remarques suivantes:

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On pourrait penser que la fréquence est directement conditionnée par le rythme de la production. Ce n'est pas le cas. TIest vrai que ce rythme est certainement un des facteurs les plus importants de l'organisation existante des marchés et des échéances. Mais il n'y a néanmoins aucune liaison nécessaire entre celle-ci et le rythme de la production. Ainsi une récolte annuelle peut donner lieu à des versements journaliers, de même que le résultat d'une production débitée en quantités journalières totalement identiques peut donner lieu à un versement annuel. Et cela seul est décisif. La fréquence n'est pas fonction uniquement du nombre des échéances de paiement des revenus ni du nombre des actes de dépenses des bénéficiaires de revenus, elle est toujours fonction des deux. Si les revenus étaient versés une fois par an, comme c'était le cas pour le revenu des
dignitaires de la cour de Byzance

- un

"egregius" ou un "illustre" recevait le

Jour de l'An, (outre les tenues d'apparat), un sac de pièces d'or des mains de l'empereur - la fréquence resterait égale à un, même si le revenu était dépensé, tous les jours ouvrables, en montants partiels égaux et, de même, si les revenus étaient versés chaque jour ouvrable mais dépensés en une seule fois, sur une seule foire annuelle, à condition naturellement que la monnaie reste ensuite immobilisée chez le cocontractant. De là, la règle selon laquelle la fréquence est toujours égale à la plus petite des deux valeurs. 6. TI ne faut pas négliger non plus que, malgré nos efforts, la fréquence n'est toujours pas suffisamment bien définie de sorte que nous puissions l'exprimer à partir de l'information d'un seul mois. Un élément de compréhension direct apparaît quand nous prenons le cas le plus simple suivant: Un processus économique se réalise par l'achat de facteurs de production par les entreprises sur un marché chaque samedi, et par l'achat de toute la production des entreprises par les ménages sur un autre marché qui a lieu le lundi suivant. Le processus doit être considéré comme strictement stationnaire, de telle sorte que, toujours, la même quantité de facteurs de production (et, à la vérité, toute celle qui est offerte) est échangée le samedi, et, toujours, la même quantité de biens produits (biens de consommation) (et, à la vérité, toute celle qui est offerte) est échangée le lundi, chacune des deux contre la totalité des pièces de monnaie disponibles qui est constante et pour laquelle il n'y a pas d'autre utilisation et qui, de cette manière, à des périodes strictement régulières, passe, dans un sens puis dans l'autre, du marché des facteurs de production à celui des biens de consommation. Ce modèle nous resservira plus tard. En attendant, nous vérifions que, ici, la fréquence et son facteur de détermination sont aussi, avant tout, indiscutablement et strictement, indépendants des autres grandeurs du processus économique. Le modèle contient uniquement deux ensembles d'actes de paiement de même 21

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sens qui, en théorie monétaire, sont identiques l'un à l'autre dans chacune des relations. Nous appellerons simplement niveaux de paiement ces masses d'actes de paiement de même sens, comme par exemple les paiements des ménages aux entreprises pour les biens de consommation obtenus ou, dans le modèle non encore intégrés, les paiements de producteurs de biens de consommation aux producteurs de biens intermédiaires qui se situent en amont dans le processus de production et, ainsi, pour tous les paiements de même nature économique. Nous restons au fond dans le domaine de ce facteur particulier de l'organisation du marché quand nous rassemblons les deux marchés hebdomadaires et laissons la possibilité à la monnaie obtenue sur un même
marché de revenir plus tard

- dans

le cadre de notre modèle donc

- à nouveau

aux entreprises, respectivement aux ménages. Cette combinaison spatiale et temporelle de différentes catégories de paiements a naturellement un effet opposé à celui de la fusion de marchés relevant de la même catégorie de paiements: Alors que cette dernière réduit la fréquence - quand le marché des biens de consommation est repoussé à deux semaines, elle est divisée de moitié - elle est clairement augmentée par la première, car la même pièce de monnaie peut maintenant être dépensée plus souvent en biens de consommation, sans qu'il soit possible généralement de dire combien de fois. Cela tient aux techniques et aux habitudes de paiement, aux heures de travail et ainsi de suite. Mais alors apparaissent deux autres facteurs qui relèvent de la gestion des encaisses. Si par exemple une entreprise peut compter obtenir, le jour du marché unique, l'argent dont elle aura besoin pour l'achat de la quantité hebdomadaire de facteurs de production - dans notre exemple, en totalité, dans tous les cas réels, ep. partie - alors elle préparera pour le début des transactions et conservera pendant le déroulement des transactions, un montant d'encaisse juste suffisant pour ne pas être en difficulté si les dépenses s'effectuent plus rapidement que les recettes. Si les deux s'établissent au même moment, situation qui n'est pas fondamentalement différente de la précédente, il faut remarquer qu'alors la fréquence peut dépasser d'autant plus le cas de base que les actes de paiement des deux catégories se divisent en petites quantités sur l'ensemble de la journée de marché. Si la suite des actes de paiement au cours de la journée est
indéterminée

- ce

qui est tout à fait compatible

avec le caractère

invariable

et

prévisible de tous les actes économiques - alors la nécessité apparaît de se prémunir non seulement des déficits de caisse effectifs mais aussi possibles, la nécessité donc d'une réserve de caisse qui manque dans le modèle dont nous sommes partis, et qui constitue un facteur explicatif particulier de la 22

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fréquence. TI s'oppose à l'effet d'accroissement de la fréquence résultant de l'intégration des marchés. Nous voyons bien, premièrement, qu'il oblige à constituer un surplus d'encaisse qui, dans la suite réelle des actes de paiements et de recettes d'un agent, ne sera, très souvent, pas utilisé et, pour l'ensemble des agents, ne sera même jamais utilisé. Ainsi une seule et même suite effective d'opérations conduit, quand elle n'est pas ou pas exactement prévisible, à une fréquence plus faible que lorsqu'elle est connue de prime abord par les entreprises et les ménages. Nous rencontrons à nouveau le fait manifestement très important pour la valeur de la monnaie que chaque surplus, pour des quantités constantes de biens et services à négocier, peut être d'autant plus petit que les transactions individuelles sont plus nombreuses, c'est pourquoi il augmente, dans l'ensemble, moins que proportionnellement. Mais nous voyons aussi, deuxièmement, que ce facteur n'est pas donné aussi objectivement que l'organisation du marché ou les autres facteurs semblables. En présence d'un seul et même degré objectif d'incertitude, les entreprises et les ménages individuels peuvent réagir différemment. Avoir envie de dormir tranquille ou prendre le risque d'être mis en difficulté, cela dépend du caractère de chacun et de sa libre décision. La situation économique du moment, notamment, exercera aussi une influence sur les décisions, tout particulièrement le taux d'intérêt. Nous devons donc séparer cette forme d'incertitude et les réactions des ménages et des entreprises à celle-ci, de l'incertitude et des autres facteurs des décisions individuelles qui proviennent des variations non ou difficilement prévisibles de la situation économique. Théoriquement, il est aussi tout à fait possible de retirer de tous les facteurs de gestion de l'encaisse l'incertitude liée à la chronologie des entrées et,des sorties et l'encaisse qui subsisterait, même en cas de processus économique strictement stationnaire. Le facteur ainsi retiré a des caractéristiques particulières, notamment l'indépendance par rapport aux prix, et doit être compté dans un sens large parmi les facteurs "objectifs" de l'efficience, ce que, dès lors, nous allons faire aussi. La propension des agents économiques est ainsi tout simplement une des données15 et relève, ainsi que les autres données du même type, de la loi de probabilité normale,
15Le lecteur va trouver que toutes ces distinctions sont lourdes et compliquées. Elles le sont effectivement. Mais les zones d'ombre subsistant sur ce que recouvre le concept de vitesse de circulation et qui ne peuvent jamais être totalement éliminées, rendent souvent hautement souhaitable de défmir au moins une fois de façon claire cette notion, même au risque de faire apparaître l'ensemble comme une "suranalyse" inutile et d'une certaine lourdeur. 23

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