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Tourisme et aménagement du territoire en Corse

De
346 pages
Aux portes d'un continent vivant dans des espaces surpeuplés, l'île est pratiquement déserte avec une densité moyenne de 30 habitants au kilomètre carré. Une terre préservée, mais tellement convoitée que son développement économique par le tourisme devient un défi. Le futur touristique de l'île est lié à sa capacité à préserver et à valoriser ses ressources patrimoniales. La gestion raisonnée de l'espace constitue le pivot de toute ambition touristique pour la Corse.
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Préface
Par Jean-Pierre Lozato-Giotart (*) Dès mes premières rencontres avec Jean-Louis Moretti, à l’occasion de colloques et de partenariats universitaires en Corse, au cours des années 90, est née et n’a cessé de se développer une véritable passion commune dans la recherche d’un optimum touristique propre à l’île de Beauté. Ma connaissance et mon expérience personnelle et familiale de la nature et des hommes insulaires m’ont permis de très rapidement déceler les qualités humaines et scientifiques de Jean-Louis Moretti lui-même natif et acteur de l’île. Le tourisme est l’un des champs de recherche parmi les plus emblématiques des grands défis économiques, socioculturels et environnementaux que la Corse se doit de relever en ce début du 21ème siècle. Le développement touristique de l’île est encore limité tant sur le plan quantitatif que sur le plan géographique – la « pression » touristique est au moins dix fois plus faible qu’aux îles Baléares ou que dans certaines îles des Caraïbes. Pourtant, le tourisme a souvent été l’objet de critiques et le théâtre de revendications illustrées par la destruction de structures de vacances au nom de la sauvegarde de l’identité et de l’environnement de la société corse. Le premier mérite de Jean-Louis Moretti fut de s’engager dans une recherche universitaire intégrant à la fois la rigueur scientifique et des propositions stratégiques dont pourraient profitablement s’inspirer les divers responsables en charge du développement touristique en Corse. Par son double profil professionnel et universitaire, Jean-Louis Moretti était particulièrement bien armé pour entamer une thèse de doctorat au carrefour des Sciences économiques et géographiques. La recherche d’un Optimum touristique, c’est-à-dire d’un tourisme maîtrisé, est au cœur de l’argumentation présentée et défendue dans un ensemble de trois cent cinquante pages dense et bien illustré. Le processus méthodologique répond aux traditionnelles exigences universitaires tout en offrant une lecture claire et ouverte pour un large public. Sans prétendre apporter la solution à tous les problèmes soulevés par les activités touristiques, l’auteur défend l’idée d’une mise en tourisme rationnelle et raisonnée fondée sur des indicateurs scientifiques -capacités de charges territoriales – et des prises en compte pragmatiques des spécificités humaines corses. De nombreux exemples, pris dans les différentes régions touristiques de l’île, de la Balagne jusqu’au Sartenais en passant par les villes et les montagnes, renforcent l’analyse de la typologie des espaces touristiques corses dont Jean-Louis Moretti a eu le mérite d’en faire l’une des premières synthèses désormais disponible dans le cadre d’un plan de développement touristique. Par ailleurs, et cela n’est pas le moindre des intérêts du travail entrepris, la plupart des concepts concernant les phénomènes de touristicité, de touristification,

d’acculturation et de territorialisation sont particulièrement bien définis et replacés dans le contexte corse. Privilégiant une recherche appliquée, dans le cadre d’une démarche didactique, Jean-Louis Moretti fait des propositions concrètes afin de trouver les équilibres nécessaires entre développement touristique durable et respect de l’environnement sous la double responsabilité des pouvoirs publics et des populations locales. Une esquisse cartographique des pays touristiques corses, maritimes et intérieurs, peut déjà servir de base à un prochain plan d’aménagement touristique de la Corse beaucoup plus opportun que les seules initiatives ponctuelles au gré des intérêts, plus ou moins légitimes, des entrepreneurs privés français et étrangers. L’auteur rappelle, avec pertinence, que sortir la Corse du statut de destination périphérique cela « … nécessite l’inverse d’un décollage quantitatif où les pratiques promotionnelles et les vols à bas coûts aggravent le phénomène en faisant perdre toute notion de juste prix ». Sans négliger, loin de là, les contraintes inhérentes aux impératifs économiques, l’auteur préconise une démarche qualitative grâce aux nombreux atouts environnementaux, techniques et humains dont dispose déjà le milieu insulaire corse. Finalement, par la rigueur et la force de ses propositions, Jean-Louis Moretti, qui continue à exercer parallèlement ses fonctions d’enseignant à l’Université Pascal Paoli, à Corte, et son activité professionnelle sur le terrain, apporte une contribution désormais incontournable dans le faux ou mauvais débat qui oppose les tenants d’un tout tourisme et ceux d’un tout sauf le tourisme. A la lueur d’exemples de politiques touristiques pas toujours recevables, la Corse a la chance d’être encore relativement épargnée dans ses paysages et ses traditions pour ambitionner d’optimiser son développement touristique au point d’en servir de référence durable pour d’autres îles dans le monde. A lire et à suivre. (*) Directeur de recherches, Ecole doctorale de Paris III Sorbonne Nouvelle

Sommaire
Préface……………….…………………………………………………….5 Introduction …………………………………………………..……….….11 Première partie: Histoire de la planification en Corse ou le « cimetière des plans et des schémas »…………………………...……………………17 Chapitre premier: Prémices et intentions, l’aménagement et le tourisme vus par le centre…………………………………………………..…………….19 I. II. III. IV. V. VI. VII. Aux origines était le Plan Terrier (1770 -1795…………..…....20 Le plan d’action régionale (PAR) de 1957………………..…..21 La mission interministérielle de 1966 ……………………...…28 Le schéma d’aménagement de 1971………………..…………29 La Charte de développement économique de 1975………..….39 1976-1981 : les derniers schémas avortés………………..……42 Bilan de l’action de l’Etat………………………..…………....47

Chapitre second : Tentatives et orientations : le difficile apprentissage de la périphérie…………………………………………..……………………….51 I. II. III. IV. V. Le statut particulier de1982…………………………………..52 L’ère Joxe………………………………………………...…67 Le Plan de Développement de la Corse du 29 Septembre 1993…………………………………………………………..85 Le projet de schéma d’aménagement du 26 Septembre 1997...92 La Loi Jospin du 22 Janvier 2002……………..………….…106

Conclusion sur la première partie………………………..………..........117

Deuxième partie : Propositions et actions………………………….......119 Chapitre premier : Etat des lieux et évolution de l’activité touristique en Corse………………………………………………………………………121 I. II. III. Etat des lieux..........................................................................122 Evolution de l’économie touristique de la Corse ………..…127 Conclusion : un tourisme sur le mode du constat……….….136 Les modalités spatiales de l’aménagement ………....141

Chapitre second : I. II.

Organisation spatiale et découpage organisationnel : « la mise en territoire du tourisme »………………………… 142 Vers une politique cohérente d’aménagement de l’espace touristique en Corse : « la mise en tourisme du territoire…………………………………………………175

Chapitre troisième : Espaces et risques d’excès : des outils pour gérer la charge………….……………………………………………………….…193 I. II. III. IV. V. VI. Le concept de capacité de charge touristique : historique et définitions................................................................................195 Les trois composantes de la capacité de charge………....…...198 Les espaces où se manifestent les surcharges touristiques..…203 La pression touristique………………..………………….…..207 Les différentes méthodes d’élaboration de normes……..…...213 Conclusion sur la capacité de charge……………….……….258 Enjeux économiques et concurrences foncières.....261

Chapitre quatrième : I. II.

Tourisme, agriculture et aménagement du territoire : le foncier sous pression……………..……………………….…….…262 L’immobilier ou l’âme damnée du tourisme…………...….268

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III.

Le paysage est-il l’avenir du tourisme durable ?....... ..……292 La recherche de l’optimum…………………...…301

Chapitre cinquième : I. II. III.

Théorie de l’évolution cyclique…………………..………….302 Stratégies qualité contre stratégie de devise-lit……………....307 Concilier tourisme et environnement, protection et Développement………………………………..……………..322

Conclusion: Entre paradoxes et compromis, des équilibres à inventer…..341

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Introduction
De tous les temps et dans toutes les sociétés, les hommes se sont employés à tirer le meilleur de l’espace où ils vivent. Pour y parvenir ils ont imaginé des outils leur permettant de réduire le temps, de répartir les ressources et d’une façon générale d’améliorer leur quotidien. Le territoire en tant que substrat de toute activité humaine a toujours fait l’objet d’un aménagement par les populations qui l’occupent. C’est une démarche qui se présente sous un double aspect : celui de l’exigence économique qui consiste à gérer la rareté et celle du développement qui amène à parcourir le chemin critique allant de la ressource à la richesse. L’aménagement du territoire institutionnalisé, en France, est une idée portée par le ministre de la reconstruction en 1945 : Eugène Claudius PETIT 1 . En cet immédiat après-guerre, l’indispensable correction des déséquilibres spatiaux dont « Paris et le désert français » 2 illustrera l’urgence, témoigne d’un monde en pleine mutation dont la Corse se tient, pour quelques années encore, à l’écart. L’effondrement du système économique insulaire sera consacré dans les années cinquante avec l’obligation de passer d’un agro pastoralisme multi séculaire à l’ère post-industrielle des services dont le tourisme se profile en fer de lance. Tout ce qu’il reste d’énergies et de forces vives sur l’île va alors suivre les déclivités naturelles du terrain pour donner naissance à un déséquilibre d’un genre nouveau entre le littoral et un intérieur montagneux qui représente 80 % de la superficie de l’île. Un demi-siècle plus tard « l’île montagne » concentre 90% de sa population sur le linéaire côtier et les 10% de résidents à l’intérieur sont en régression constante : trois communes sur quatre sont confrontées au processus de désertification. Dans cette économie du déséquilibre c’est le tourisme qui s’est imposé puisque sa part dans le Produit Intérieur Brut, environ 10%, est sensiblement égale à celles de l’agriculture et du bâtiment réunis 3 . La Corse accueille entre 2,1 et 2,3 millions de touristes qui génèrent plus de 23 millions de nuitées 4 et un chiffre d’affaire de plus d’un million d’euros.
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« Pour un plan national d’aménagement du territoire » - Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme - Paris, 1950. 2 « Paris et le désert français » - Jean François GRAVIER - Le Portulan 1947, réédition Flammarion 1972. 3 INSEE 2001 - in Tableaux d’économie corse. (Le tourisme représente 6.7% du PIB de la France, deux fois plus que l’agriculture, selon les chiffres de l’INSEE en Octobre 2005). 4 Chiffres clefs 2003 de la demande touristique corse - Observatoire du Tourisme de la Corse, 2003.

La traduction en emplois salariés, créés par l’activité touristique, traduit un autre aspect du déséquilibre : 4800 emplois directs et environ 9000 emplois induits, soit de 6% à 11% des personnes employées en Corse. La performance est assez mince et elle porte sur une majorité d’emplois peu qualifiés. Ainsi, le premier secteur d’activité économique privée de l’île, apparaît tantôt comme le moteur principal du développement, tantôt comme fragile et sans perspectives clairement définies. La politique du tourisme en France et sa traduction au niveau de l’aménagement du territoire a connu, au cours de la seconde moitié du vingtième siècle, une évolution complexe faite de périodes successives sous des angles divers : social, économique, environnemental. La corse, nous le verrons, a traversé ces périodes à contre courant, mue par une sorte de réflexe anti économique dont nous nous attacherons à étudier les ressorts. En général comme en matière touristique, la Corse est habituée à se singulariser entre paradoxe et spécificité : - Dernier espace sous peuplé en Méditerranée, - Plus forte pression touristique relative de Méditerranée après les Baléares : le rapport du nombre de touristes reçus dans l’année à la population résidente est de 6,8 (11,2 aux Baléares, 0,8 en Sardaigne) 5 - Première région touristique française pour la densité de résidences secondaires, dernière région pour les taux d’activité - Un outil de production touristique largement sous maîtrise d’ouvrage locale - Une infrastructure de desserte en transports maritimes et aériens faisant figure d’exception bien au-delà de l’espace méditerranéen (7 ports de commerce, 4 aéroports) 6 - Un phénomène d’attirance - répulsion pour l’activité touristique, les corses ayant toujours des difficultés pour passer de l’hospitalité à l’accueil marchand Sur ce dernier point d’ordre sociologique Nicolas GIUDICI 7 se livre à une analyse édifiante : « Le tourisme fonctionne ainsi comme un révélateur :
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INSEE 2001. « Il s’agit là d’une spécificité qui relève de l’exception. En effet, il est un principe d’aménagement planétaire qui consiste à rapprocher les usagers des infrastructures de desserte, en Corse c’est exactement l’inverse qui s’est produit. » In « Le crépuscule des corses » - Nicolas GIUDICI - GRASSET, 1997.

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l’allergie vise l’économie dont il représente la forme la plus perceptible… Or, l’identité corse s’est toujours posée en s’opposant aux chances économiques du moment. Plus ces chances sont fortes, plus la révolte est virulente. » L’enjeu consiste donc à comprendre, en les recherchant en particulier dans l’histoire récente, où se situent les blocages et apparentes incompatibilités pour essayer de les dépasser et faire en sorte que la Corse se saisisse enfin de l’opportunité touristique. L’objet de cet ouvrage est une recherche sur les obstacles à surmonter pour permettre à la Corse d’utiliser sereinement l’outil de développement touristique. A travers l’inventaire détaillé des politiques publiques de développement, assorties de leurs lots d’échecs et de réussites, nous nous questionnerons sur la nature des « impossibilités » auxquelles l’aménagement peu ou non apporter des solutions. Y a-t-il une impossibilité d’ordre physique, « chorèmatique » 8 , ou bien la difficulté de mener des politiques publiques réside-t-elle dans les caractéristiques de la formation sociale ? Les handicaps naturels et géographiques, le climat politique et social ainsi que la faiblesse du secteur productif dans son ensemble sont autant de freins au développement de l’île. Géographiquement la Corse est à l’écart des grands flux du marché et le handicap naturel de l’insularité pèse sur le plan économique et psychologique. Montagne cloisonnée en micro-régions, la Corse est tout juste à l’heure de l’amélioration de ses voies de communication intérieures : c’est la seule région de l’Union Européenne qui ne compte pas un kilomètre d’autoroute et la seule montagne à ne pas être traversée par un tunnel 9 . De surcroît, la « balnéarisation » récente des pôles de développement explique que les grands axes de communication ne relient pas la moitié des communes, chaque « micro-région » naturelle ayant toujours privilégié sa propre desserte avec le continent (français ou italien) plutôt qu’avec la micro-région voisine. Cette géographie d’exception fait de la Corse un territoire hors normes mais qu’il ne faudrait pas considérer uniquement sous l’angle des problèmes que

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Opus cité, p.113 et 115. Selon l’expression de Roger BRUNET, directeur de recherche au CNRS et fondateur du GIP Reclus. Les chorèmes sont le fruit de stratégies d’appropriation de l’espace, ils constituent les structures élémentaires de l’espace. Roger BRUNET à élaboré des lois générales de l’espace, indépendantes de l’objet spatialisé et par conséquent des sociétés et de leur histoire, à partir de structures spatiales : les chorèmes. 9 Rapport LE ROUX - Commission des lois constitutionnelles - 2001.

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cela engendre : la diversité des territoires de Corse constitue sans doute ce que les géographes du tourisme appellent un « avantage absolu ». Aussi préoccupante que les difficultés du relief : la démographie : la Corse est la moins peuplée des îles méditerranéennes, les personnes âgées de moins de 40 ans y sont désormais minoritaires 10 . Une démographie crépusculaire à laquelle il faut ajouter des facteurs sociaux et politiques pour mesurer l’ampleur du problème à résoudre. Le Directeur régional de la Banque de France, Jean MILLI, déclarait en 1997 : « Il ne faut pas sous-estimer l’impact du contexte social de ces dernières années : grèves répétées des transports, grèves prolongées du secteur public, climat d’agitation politique et de violence ». Sur le marché du tourisme, en particulier, la Corse s’est bâtie qu’on le veuille ou non, une image « de destination à problèmes » 11 . La nature de ces problèmes nous intéresse : pourquoi cette île se singulariset-elle quand d’autres territoires affrontent sereinement leur développement touristique ? Nous nous efforcerons de fournir une grille de lecture la plus précise possible pour éclairer la réflexion et fournir des éléments à la prospective. Le présent travail, élaboré à partir de la base de données la plus exhaustive sur l’histoire de l’aménagement touristique en Corse ainsi qu’au travers de perspectives internationales, est structuré en deux parties : - une première partie revient sur l’histoire en tant qu’outil de compréhension du présent. Entre les physiocrates du Plan Terrier à la fin du 18ième siècle et les premiers documents de planification et de programmation des années 1950, la Corse a traversé un siècle et demi à l’écart des mouvements économiques. De cette longue période elle a gardé la difficulté à effectuer des choix décisifs de développement, ce qui l’a amené à subir le tourisme naissant dans les années 1960-1970 plutôt qu’à l’organiser. Du Plan d’Action Régionale de 1957 au Plan d’Aménagement et de Développement Durable de ce début de 21ième siècle, nous effectuerons un bilan des différentes tentatives de planification afin d’en extraire des constantes et des principes. - la deuxième partie proposera de dégager un certain nombre de priorités de développement touristique en fixant les limites du possible. Nous avancerons les options d’aménagement qui nous paraissent les mieux adaptées au mode de développement endogène souhaitable, en mettant l’accent sur les risques d’excès d’un tourisme en déséquilibre.

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« Tableaux de l’économie corse » - INSEE 2001. In « Plan de développement de la Corse » - Collectivité territoriale de Corse, 1992, p.86.

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Sur la base d’une planification et d’un aménagement opérationnel, nous tenterons de démontrer la capacité de la Corse à présenter un modèle de développement touristique original. L’exigence clef de ce modèle à imaginer réside dans la nécessaire conciliation entre protection et développement. Mais, au-delà du simple énoncé de ce principe, il conviendra de proposer les outils techniques permettant sa mise en œuvre et pouvant guider la décision afin de tendre vers le point d’équilibre ou « optimum ».

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Première Partie : Histoire de la planification du tourisme en Corse ou le « cimetière des plans et des schémas ».

L’histoire contemporaine de la Corse est jalonnée d’une longue série de rapports, plans, schémas et autres tentatives sporadiques d’écriture de scénarios du possible. L’incapacité quasi-endémique à aboutir a, peu à peu, transformé le possible en improbable, le tourisme n’échappant pas à la règle.

Chapitre premier : Prémices et intentions, l’aménagement et le tourisme vus par le centre.

« Rien de ce que l’homme est capable de réaliser en Corse ne saurait se mesurer avec l’œuvre de la nature. Nous avons tous été sensibles à cette ambiguïté de l’atout majeur de la Corse : sa beauté naturelle qui constitue en même temps son caractère le plus oppressif. » Hudson Institute - 1971

I. Aux origines était le Plan Terrier (1770- 1795).
En cette fin de 18ième siècle qui scelle l’entrée de la Corse dans le giron de la France, l’entreprise du « Terrier Général de l’Isle de Corse » marque : « la construction par le centre de sa périphérie ou…la constitution du Territoire par l’Etat-Nation, suivant le modèle géopolitique français ». 12 Il peut sembler hasardeux, dans le cadre d’une réflexion sur la planification du tourisme, d’en situer les origines au 18ième siècle. En fait, l’un des aspects annexe du Plan Terrier réside dans le « Plan de Régénération » figurant au volume I et qu’Anne MEISTERSHEIM considère comme « l’ancêtre de tous les plans de développement qui se sont succédés en Corse. » Pour Jean BAGGIONI, président du Conseil Exécutif de Corse de 1992 à 2004, « il (le plan de régénération) a illustré la naissance de la technocratie dont les productions se sont infléchies avec la décentralisation conduisant à l’élaboration de nombreux documents aux premiers rangs desquels se situe l’actuel Plan de Développement de la Corse ». 13 Façonné par l’approche physiocratique, le Terrier se base sur un inventaire détaillé et cartographié des secteurs d’activités économiques de la Corse. L’un des aspects les plus saisissants du Plan de Régénération réside dans le caractère très opérationnel et précis des propositions de développement : montant global de la dépense envisagée, nombre de routes à créer, nombre de ponts, nombre de personnes nécessaires à la maîtrise d’œuvre de l’ensemble…etc. Le Plan était constitué de trois parties : ▫ Les objets à régénérer : L’effort prioritaire devra porter sur un accroissement de la population, la Corse étant déjà un espace méditerranéen sous peuplé. Les techniques pour régénérer la population étaient simples : créer des « bains » pour améliorer la santé des populations (en quelque sorte le schéma sanitaire de l’époque) et créer des colonies dans les plaines inhabitées de la côte orientale. Directement liée à l’implantation des colonies, la régénération de l’agriculture était assujettie à l’assainissement des marécages rendant les plaines insalubres et à l’irrigation des régions sèches. ▫ Mise en œuvre de la régénération : C’est l’aspect que l’on qualifierait aujourd’hui « d’ingénierie » du projet. Le montant global du plan avait été estimé à neuf millions de Livres, huit cents personnes étaient nécessaires à son exécution.
« Territoire et insularité » - Anne MEISTERSHEIM - Publisud 1991 - p.13. « Mesure de l’île » - Préface du catalogue de l’exposition, p.7 - Collectivité Territoriale de Corse, 1997.
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Avantages de la régénération : Les objectifs démographiques sont de 500 000 personnes rapidement pour, à terme, atteindre 1 millions d’individus. Un prévisionnel de recettes fixait à plus de huit millions de Livres les revenus que la Corse ainsi régénérée procurerait au royaume. Qualifié de « rêve magnifique » par ALBITRECCIA 14 , le Terrier reste un témoignage d’une extraordinaire précision sur « l’état des lieux » en Corse à la fin du 18ième siècle. Le Plan de Régénération ne fut cependant pas adopté, à l’inventaire ne succédât pas d’action de développement. La Révolution française et surtout les guerres du Directoire puis de l’Empire, ont relégué ce projet ambitieux aux oubliettes de l’histoire. Il faudra ensuite attendre le 20ième siècle pour que l’on s’intéressât à nouveau au devenir du territoire insulaire.

II. Le Plan d’Action Régionale (PAR) de 1957.
Avant d’aborder le Plan d’Action Régionale de 1957 on se doit de mentionner l’existence d’un programme de mise en valeur de la Corse en 1923, soit 153 ans après la création du Plan Terrier. Ce programme mort-né est une simple réactualisation du Terrier qui s’était fixé pour objectifs le traitement de problématiques agricoles, d’assainissement et d’infrastructures de transport. Il aura donc fallu prés de deux siècles pour que l’aménagement de la Corse et son développement économique soient à nouveau à l’ordre du jour des décideurs publics. Un décret du 11 Décembre 1954 confirme de façon officielle l’existence des comités d’expansion qui avaient été créés sous Vichy par des industriels. Ces Comités vont se regrouper et donner naissance au Conseil National des Economies Régionales et de la Productivité. Le décret du 30 Juin 1955 créé les circonscriptions d’actions régionales dans lesquelles l’administration doit élaborer des Programmes d’Action Régionale (PAR). Un découpage retenu par un arrêté du 28 Octobre 1956 divise la France en 23 régions. Décidée par Pierre MENDES FRANCE en 1954, la conception des PAR fut largement confiée au géographe Jean-François GRAVIER. La France est toujours en période de reconstruction pendant laquelle s’est affirmée la notion de déséquilibre entre le centre et le « désert » périphérique.

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« Le plan terrier de la Corse au XVIIIième siècle » - Antoine ALBITRECCIA PUF 1942 - Lafitte Reprints, Marseille, 1981.

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Dés la préparation du plan de 1949 (1er plan), la Corse affichait des indicateurs dans le rouge : désertification prononcée, vieillissement de la population, retard technologique, absence d’équipements, médiocrité du niveau de vie, dépendance économique généralisée. Avec le PAR de corse approuvé par arrêté du 2 Avril 1957 15 , l’île fait l’objet, pour la première fois, d’un « programme à part » dans l’ensemble français alors même qu’elle est rattachée à Provence Alpes Côte d’Azur. Le PAR de Corse était à la fois un plan de développement et un schéma d’aménagement. Cet ambitieux programme de rénovation repose sur trois volets : agriculture, tourisme, transports. A l’instar du Plan Terrier, il fixe des objectifs quantitatifs. 2.1. L’agriculture. Une étude scientifique des contraintes fût entreprise, elle prit en compte tous les aspects primordiaux allant de la climatologie à la chimie des sols, de l’hydrologie aux circuits de commercialisation. Une station de recherches agrumicoles expérimentale fût créée au cœur de la plaine orientale, à San Giuliano, afin de mettre au point les variétés les plus performantes. L’Etat créa le 18 Février 1957 une société d’économie mixte : la SOMIVAC, 16 dont les missions essentielles étaient l’achat de terres, leur défrichement et leur répartition en lots viabilisés. Le but de la SOMIVAC était la transformation de l’agriculture corse pour en faire un outil de production du 20ième siècle. Le programme de rénovation rurale consistait à réduire les terres improductives à 20% de la superficie de l’île : il fixe les vocations préférentielles de l’espace agricole. La vision de l’époque était celle d’un aménagement combiné agro-sylvo-pastoral, ordonné par tranches d’altitude : - l’étage montagnard serait consacré au reboisement des forêts afin de lutter contre l’érosion des sols. La châtaigneraie verrait ainsi sa superficie portée de cent soixante quinze mille hectares à quatre cent cinquante mille hectares. A la régénération sylvicole serait combinée la dynamisation de l’élevage ovin et porcin étroitement lié à cet étage géographique - l’étage médian, celui des piémonts et des coteaux, serait consacré aux cultures arbustives : arbres fruitiers (pêchers, abricotiers, cerisiers…), oliveraies et vignobles - l’étage des plaines littorales en friches depuis un demi-siècle, avec notamment la plaine orientale, qui serait revalorisé à raison de cinquante mille hectares à consacrer au maraîchage et à l’agrumiculture
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Journal Officiel de la République Française - n° 1094, 1957. Société de Mise en Valeur Agricole de la Corse.

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La rénovation rurale devait se prolonger par la formation d’élites agricoles et par la création ou la modernisation d’un certain nombre d’installations industrielles ayant pour but d’élaborer des produits corses et de leur assurer une commercialisation moderne. Des coopératives oléicoles et viticoles ainsi que le développement de la conchyliculture faisaient parties de ce plan. La SOMIVAC a entrepris la bonification des terres achetées ou louées sur plus de 3000 hectares divisés en une centaine de lots. Ce programme qui voulait régénérer la globalité de l’agriculture insulaire s’est peu à peu recentré sur la seule mise en valeur des plaines littorales. Un peu comme si la puissance publique, en l’occurrence l’Etat, s’était comportée en entrepreneur privé délaissant la difficulté pour porter l’effort là où la rentabilité est immédiate et évidente. De ce fait, l’objectif de rééquilibrage sera oublié et la désertification de l’intérieur poursuivra son irrésistible progression : dans la décennie qui suivra le PAR la Corse de l’intérieur perdra presque 4000 exploitations agricoles. 17 Ce bilan fera dire à Raymond LAZZAROTTI : « …il est en effet utile de se poser la question de savoir s’il y a eu véritable décentralisation avec concertation entre les « aménageurs » et les « intéressés ». A-t-on recherché un développement harmonieux de toutes les zones de l’île ? N’a-t-on pas plutôt obtenu un résultat contraire, qui est matérialisé par la désertification de la montagne face à une suractivité de la plaine et du littoral ? En somme, par des erreurs et des carences qui ne lui sont pas toujours imputables, dont la responsabilité incombe à l’Etat, la SOMIVAC a été bien souvent attaquée sur l’aspect spéculatif, colonialiste et imposé de l’extérieur de son action, sans pré réflexion des participants sur le terrain. » 2.2. Le tourisme. Le programme de mise en valeur touristique a été imaginé sur la base d’une exploitation du capital nature riche et varié, tant sur le littoral que dans l’intérieur, et sur la nécessité de réaliser les aménagements appropriés. Pour ce faire on utilisera le même procédé qu’en matière agricole en créant une société d’économie mixte dédiée. En effet, si de nombreux travaux d’infrastructures préconisés par le PAR étaient du ressort de la personne publique, par contre, certaines opérations préalables à la mise en valeur nécessitaient une formule plus souple. Les SEM ont ainsi pu assurer de la maîtrise d’ouvrage inhérente à des acquisitions, ventes, locations de terrains et autres transactions commerciales.

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Recensements généraux de l’agriculture (1955-1970).

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La SETCO 18 fut créée en Janvier 1957 avec pour objet : « …l’aménagement de l’infrastructure touristique : constructions destinées à l’hébergement, plages, établissements thermaux, etc., l’exploitation de ces diverses installations étant ensuite confiée à l’initiative privée… ». Tout comme pour l’agriculture, le PAR affiche des objectifs quantitatifs dans le domaine du tourisme à savoir : - la construction en cinq ans d’une centaine d’hôtels pour 3000 chambres en une et deux étoiles - des « villages de bungalows »représentant une capacité d’accueil à même de satisfaire la demande du moment en pleine expansion. « Ces installations, conçues suivant un nombre réduit de plan-types, seront réparties par petits groupes le long d’environ 800 kilomètres de côtes et dans la plupart des vallées montagnardes à peu près dépourvues de capacité d’hébergement, en évitant les concentrations excessives. Néanmoins, chaque plage sera équipée suivant un programme d’aménagement comportant une infrastructure « minimum » (voiries, services publics, plantations) ». 19 C’est donc d’une vision de l’aménagement relativement originale dont il s’agit, quelques années avant les grandes missions d’aménagement du littoral français (Aquitaine, Languedoc-Roussillon) et dont la Corse fera partie. Dans cet esprit la SETCO encouragera l’aménagement de gîtes ruraux dans les villages en incitant la population locale à s’impliquer en mobilisant les aides disponibles 20 . Le PAR faisait du tourisme le « levier de la renaissance corse » seul « capable de remplir le rôle de multiplicateur économique » et d’être «un facteur de prospérité … La Corse doit saisir cette chance de revaloriser en chaîne toute son économie » car elle dispose « par prédestination d’un gisement touristique de classe internationale ». 21 Face à de tels espoirs le bilan de la SETCO frise l’indigence : - construction de 4 hôtels (La Pietra à l’Ile Rousse, l’Arena Bianca à Propriano, le Cala Rossa à Lecci, l’Hôtel du Cap à Porticcio qui deviendra SOFITEL) pour un total de 230 chambres en 3 et 4 étoiles

Société d’équipement touristique de la Corse « Enquête sur l’or bleu de la Corse » - Paul SILVANI - Albiana 1998, p.24. 20 La SETCO réalisera en 1976 une étonnante étude sur des « Circuits équestres en Alta Rocca » qui atteste d’une réelle volonté de structurer un tourisme dans l’intérieur de l’île. 21 « Développement et insularité, la contestation du tourisme en Corse » - Gérard RICHEZ, Josy RICHEZ BATTESTI - in Cahiers de l’IDIM n°3, p.102 - Université de Corse 1985.
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- des programmes de lotissements sur Porticcio et Porto-Vecchio pour un total d’environ 200 villas. De nombreux projets ont avorté : station balnéaire de Vignola (200 hectares), station balnéaire de Biguglia (47 hectares), lotissement de Coti Chiavari (130 hectares), lotissement du golfe de Sagone (57 hectares), complexe touristique de Pinia (200 hectares). La mission de la SETCO qui était de créer 250 000 lits touristiques à l’horizon 1985 ne pourra être menée à bien faute de moyens : la guerre d’Algérie et les bouleversements politiques de 1958 contraindront le général DE GAULLE à réajuster les objectifs. La SETCO s’était inscrite dans un rôle « d’incitateur » du développement touristique, créant des hôtels et les revendant sitôt construits afin d’en créer d’autres pour doter la Corse d’une infrastructure d’accueil permettant le décollage du secteur d’activité par effet d’entraînement. Outre le manque de moyens, la SETCO échouera aussi d’avoir donné de son action une perception négative par la population locale. C’est à son encontre que l’accusation de « spéculation immobilière » fut utilisée pour la première fois en Corse. Le fiasco de la SETCO est largement celui d’une vision de l’aménagement totalement empreinte d’une démarche descendante, ce qui fera dire à Paul SILVANI : « Ce sera partout l’échec, sans doute parce qu’il s’agissait bien plus de technique d’expansion touristique que d’intégration au milieu humain insulaire et donc de promotion intelligemment menée. » 22 2.3. Les transports. Troisième volet du PAR, il conditionnait la réussite globale du plan par la normalisation indispensable des transports entre l’île et le continent. L’objectif était la réduction des frais de transport par voie maritime dans le cadre de la modernisation des circuits insulaires d’approvisionnement et d’exportation ainsi que l’amélioration des transports maritimes et aériens de passagers. La modernisation du réseau routier était également envisagée. Là aussi, la conjoncture politique et les moyens financiers scellèrent le sort d’objectifs qui pour de nombreuses années rejoignirent la catégorie des vœux pieux. 2.4. Conclusion sur le PAR. Ce programme régénérateur de conception ambitieuse fut victime d’une

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Opus cité p.87.

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conjoncture politique exceptionnelle : - indépendance algérienne et intégration des rapatriés qui vinrent, malgré eux, bouleverser la donne originelle - avènement de la cinquième république qui relégua un temps le développement régional aux oubliettes de la technostructure La SOMIVAC a été intégrée en 1982 dans le nouvel Office d’Equipement Hydraulique de la Corse à la suite de la loi n° 82-214 du 2 Mars 1982 portant Statut Particulier de la région de Corse (Titre II, article 15). Elle capitalise sans doute de cette façon l’un des métiers dans lequel elle a exprimé un indéniable savoir-faire : la maîtrise de l’eau avec notamment les barrages de Calacuccia, d’Alesani, d’Alzitone, de Peri, de Guazza, de Teppe Rosse, de Codole, de l’Ospedale. Il est d’ailleurs intéressant de noter que pour les retenues artificielles de Codole en Balagne et de l’Ospedale dans la région de Porto-Vecchio Sud corse, un glissement progressif s’est produit de la vocation purement agricole à une vocation mixte. Sans ces aménagements le développement touristique des deux premiers bassins récepteurs de corse se serait trouvé dans une impasse. La SETCO sera dissoute en 1978 pour donner naissance à la CORSAM 23 qui construira un peu plus de cinq mille chambres supplémentaires, avec l’aide du Crédit Hôtelier, avant d’être elle-même dissoute en 1992. Le Programme d’Action Régionale de 1957 fut la première grande tentative avortée pour la Corse de se faire une place dans l’ère post-industrielle. On ne peut s’empêcher, à l’instar de l’historien américain Roy WALLIS 24 , de rapprocher la démarche des aménageurs du Plan Terrier de celle du PAR de 1957. Les deux plans, cherchant à vaincre le cercle vicieux du sous développement, ont été victimes de facteurs exogènes exceptionnels (guerres du Directoire et de l’Empire, guerre d’Algérie) malgré leur caractère scientifique, ambitieux et avant-gardiste. Seul le tourisme constitue une variante entre ces deux projets, anachronisme oblige, qui au final symbolisent largement une vision du développement imaginée depuis un centre pour sa périphérie.

« Corse Aménagement » qui fut elle aussi créée sous forme de société d’économie mixte. La Corsam produira également des études dont une pour la création d’un golf à Ajaccio (à l’Est de l’aéroport de Campo dell’oro) en 1980 sur commande de la direction régionale de l’équipement. 24 «Developpement planning in eighteenth century in France: Corsica’s plan terrier » - F.ROY WALLIS in French Historical Studies, vol.11 - n°3 - 1980.

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Tableau 1 : récapitulatif du P.A.R. de la Corse de 1957 Objectif N°1 : Tourisme Rôle moteur dans le développement économique Orientations Objectif N° 2 : Agriculture Satisfaction des besoins alimentaires de la pop. permanente Création de deux sociétés d’économie mixte, maîtres d’œuvres responsables des grands aménagements Organisation régionaux : du développ. Une S.E.M consacrée au tourisme (société pour l’équipement touristique de la Corse) Une S.E.M consacrée à l’agriculture (société pour la mise en valeur agricole de la Corse) Agriculture (modernisation) : -rationalisation du système productif, - mise en place de réseaux de commercialisation et de transformation des produits -valorisation de certains secteurs par des aides financières (oléiculture, élevage) - développement des secteurs agricoles (industries du bois) Energie et industrie (accroissement de la consommation) - industrialisation non systématique - valorisations des productions locales Mesures Tourisme (développement) -création d’une S.E.M spécifique - renforcement de l’infrastructure hôtelière - équipement minimum des grands sites touristiques - encouragement à la création de gîtes Transports et communications (modernisation) - étude pour l’élargissement des routes - augmentation des liaisons maritimes en saison - réaménagement des aéroports Commerce et artisanat (modernisation) - développement du gros et des groupements d’achat - installation d’un centre commercial sur toutes les plages Logement et urbanisme (effort de construction) - aide spécifique aux communes pour l’acquisition et l’aménagement de terrains - modernisation de l’infrastructure sanitaire des villes Source : Ministère des Affaires économiques et financières, « Approbation du programme d’action régionale établi en application du décret N° 55-873 du 30 juin 1955 pour la Corse »

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III. La mission interministérielle de 1966.
La France des années soixante, outre les problèmes de la déprise agricole et de la désertification de régions entières, souffre d’un retard d’équipements touristiques important. Face à cette carence elle perd un nombre croissant de touristes au profit de l’Espagne qui a mieux anticipé la montée en puissance de la demande. L’Etat se saisi du problème et décide de réaliser trois grandes opérations d’aménagement dans des régions économiquement affaiblies. La structuration de ces nouveaux espaces de loisirs à destination de clientèles européennes sera confiée à la DATAR 25 et couverte par trois missions interministérielles d’aménagement : - Languedoc-Roussillon (1963) 26 - Corse (1966) - Aquitaine (1967) 27 Principes d’aménagement des missions : Sur la base d’une implication très forte de l’Etat, un certain nombre de principes seront observés : - maîtrise foncière préalable - grands travaux d’infrastructure primaires - structuration de l’espace avec une alternance de stations et de vastes zones inconstructibles - organisation de la station sur un double registre : → Equipements structurants et annexes au cœur de la station (port de plaisance, commerces…) → Hébergement de type immobilier privatif largement dominant
Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale - créée par décret du 14 Février 1963. 26 La MIARL (mission interministérielle d’aménagement du Languedoc Roussillon) fut également baptisée mission RACINE, du nom de son président. Voir à ce sujet l’ouvrage de P.RACINE : « Mission impossible » - Midi Libre, Coll. Témoignages, 1980. 27 La MIACA (mission interministérielle d’aménagement de la côte aquitaine) fut également baptisée mission SAINT MARC du nom de son premier président Philippe SAINT MARC partisan convaincu de l’aménagement en profondeur.
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La mission Languedoc-Roussillon qui créa, en quinze ans, 150 000 lits répartis sur 200 km de côte n’est sans doute pas étrangère à la renaissance économique de Montpellier deux décennies plus tard. La fréquentation touristique de cette région s’élève aujourd’hui à 14 millions de personnes dont 1 millions hébergés dans l’arrière pays. La mission Aquitaine corrigea ses objectifs à la baisse mais créa également 150 000 lits répartis sur des stations de taille moyenne. La mission Corse, crée par un décret de 1966, ne réalisa rien de plus qu’il n’était déjà envisagé dans le PAR de 1957, ses objectifs furent limités à un prolongement de l’action de la SETCO. Cette confusion entre Mission et PAR, qui n’a pas permis à la mission d’exister véritablement, est beaucoup plus lourde de conséquences qu’aucun observateur ne l’a jamais admis. En effet, si le bilan des missions interministérielles d’aménagement fut mitigé, voire contesté, il n’en demeure pas moins qu’elles furent l’outil d’une politique globale d’aménagement et de protection. L’aménagement touristique du littoral des années 1960-1970 en France sera d’ailleurs perçu comme un modèle alternatif 28 , sorte de précurseur de la « protection-développement ». Le modèle français reposait sur la concertation entre les acteurs : Etat, collectivités locales, secteur privé. Il a permis d’éviter les aberrations constatées de par le monde au cours de cette période (Italie, Espagne, Magrehb, Mexique, Thaïlande…), et que l’on regroupe sous l’appellation de « modèle intégré ». Restée à l’écart, la Corse ne bénéficiera pas de cette opportunité de concevoir son aménagement touristique selon une vision d’ensemble de niveau régional. A ce rendez-vous manqué succéderont des initiatives parcellaires ou velléitaires.

IV. Le schéma d’aménagement de 1971.
Pour appréhender convenablement l’esprit du schéma d’aménagement de 1971 il faut le resituer dans l’évolution progressive de la planification nationale vers un mouvement annonciateur de la régionalisation. ● Le cinquième plan (1966-1970) ne se contente plus, comme précédemment, de projeter au niveau régional des objectifs nationaux. La DATAR créée en 1963 marquera ce plan de son empreinte avec, entre autre, le concept des métropoles d’équilibre. Ces nouveaux centres provinciaux doivent être revitalisés afin de ne plus faire de Paris le seul
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« L’aménagement touristique » - G.CAZES, R.LANQUAR, Y.RAYNOUARD Que sais-je ? PUF, 1990 (3ième édition).

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centre d’attraction : - Lyon, Marseille (axe Rhin-Rhône) - Paris, Rouen, Le Havre (vallée de la Seine) - Bordeaux, Toulouse (grand Sud Ouest) Les tranches opératoires du cinquième plan deviennent des tranches régionales du plan, celles-ci ne sont plus seulement des objectifs à atteindre. Il y a une répartition des fonds, opération par opération, avec un effort différencié et proportionné par rapport au poids respectif de chaque région. La planification intègre donc la nécessité de différencier les régions entre celles qui ont besoin d’un entraînement et celles relevant juste d’un accompagnement. Ce principe rejoint celui actuellement appliqué par l’Union Européenne et sa déclinaison d’objectifs prioritaires (1,2, 5b, …) ● Le sixième plan (1970-1975) va, sur les avancées du 5ième, franchir le pas qui fit entrer la France dans l’ère de la planification régionale. La loi du 5 Juillet 1972 supprime les CODER 29 , composés de vingt à vingt cinq membres, ils étaient consultés sur les questions relatives à l’aménagement du territoire et au développement économique. Cette loi institue 21 régions sous la forme d’établissements publics régionaux chargés de « contribuer au développement économique et social de la région ». Une commission préparatoire aux travaux portant sur l’aménagement du territoire est créée : la CNAT 30 , elle correspond à une volonté du gouvernement d’établir une collaboration entre la DATAR et le Commissariat Général au Plan. Cette expérience ne sera d’ailleurs jamais renouvelée, le commissariat redoutant l’expansionnisme de la DATAR que la réunion des deux structures au sein du même ministère n’est pas parvenu à surmonter 31 . Des programmes régionaux de développement et d’équipement (PRDE) sont conçus sur la base d’une déconcentration certes timide mais réelle. En ce qui concerne la Corse, il faut noter un évènement à considérer comme la première institution régionale de l’histoire de l’île : la CODEC 32 , créée en 1971 par adaptation des CODER attribuées aux autres régions de l’hexagone. Ce fait intervient au lendemain du détachement de la Corse de la « Région de Programme » Provence-Côte-d’azur-Corse. C’est le temps de la régionalisation à marche forcée, malgré l’échec référendaire du général DE GAULLE. La Corse est dotée d’un conseil régional composé des
Commission de développement économique régionale. Commission nationale d’aménagement du territoire. 31 « Aménagement du territoire » Y. MADIOT, R. LE MESTRE - Armand COLLIN, 2001 (4ième édition). 32 Commission de développement économique de la Corse.
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soixante deux membres du conseil général unique et d’un représentant des conseils généraux d’Ajaccio et de Bastia. Dans ce contexte, la mission interministérielle pour le développement de la Corse, évoquée lors de la précédente période, ainsi que la mission régionale installée à Ajaccio sous l’autorité du préfet, vont préparer le schéma de 1971. Dernier fait qui constituera l’originalité de la démarche : la collaboration entre la DATAR et un cabinet privé américain, l’Hudson Institute, dont le rapport marquera beaucoup plus les esprits et la postérité que le schéma lui-même. 4.1 Le « rapport Hudson ». Il s’agit d’une commande passée par la DATAR à un cabinet new-yorkais en 1970 et portant sur la totalité du territoire français. L’approche de l’Hudson est celle d’une nouvelle école d’aménageurs qui ne se limitent plus à l’aspect statistique mais tentent de décrypter le territoire autrement. L’Hudson répond à la demande de la DATAR portant sur la préparation d’un schéma général d’aménagement de la France par un travail de recherche et de prospective intitulé : « Survol de la France ». L’originalité de la méthode réside dans l’utilisation de moyens aériens d’observations pour lesquels la France sera partagée en deux : Nord et Sud, la Corse faisant l’objet d’un survol à part. Jérôme MONOD qui dirigeait alors la DATAR voyait dans cette manière de procéder avant-gardiste un moyen privilégié de créer « les conditions de la spontanéité créatrice » 33 . Une équipe de l’Hudson, sous la direction de Robert PANERO, se rend en Corse au printemps 1970 et rendra trois rapports en anglais d’Octobre 1970 à Mai 1971. Ils seront traduits en français en Juillet 1971 et regroupés en un seul volume divisé en trois parties correspondant à l’ordre chronologique des survols. La publication de ces travaux n’interviendra qu’au mois d’Avril 1972 justifiant les dires de Jérôme MONOD qui y trouvait « une incitation à la réflexion » mais aussi « une provocation intellectuelle ». Les instances élues n’auront pas connaissance de ce rapport et le schéma d’aménagement sera approuvé neuf mois avant sa publication. Des fuites furent même organisées, avant que le rapport ne soit rendu public, qui permirent à la mouvance régionalo-autonomiste d’alimenter une virulente polémique sur les objectifs de la démarche. Les leaders de l’ARC 34 , les frères Edmond et Max SIMEONI, y ont lu ce qu’ils souhaitaient y trouver : un complot ourdi contre les intérêts vitaux de la Corse et le devenir même

« Survol de la France » - rapport de l’Hudson Institute - DATAR, 1971. Azzione per a Rinascita di aCorsica (Action pour la Renaissance de la Corse) Parti autonomiste qui réalisa la fusion de plusieurs mouvements régionalistes au début des années 70.
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des Corses. Il va sans dire que cette orchestration laissera planer pour longtemps doutes et préjugés à l’encontre de l’Hudson. Mais qu’en est-il vraiment du travail de ce cabinet américain qui portait un regard différent sur les territoires et plus particulièrement sur les pays en voie de développement ? A la lecture du document, plus de trois décennies plus tard, rien à vrai dire ne justifie l’utilisation qui en a été faite. L’ordonnancement du rapport correspond au caractère novateur avec lequel le fond est traité : - approche préliminaire (en guise d’introduction) - complexité des données (en guise de difficile diagnostic territorial : forces/faiblesses) - ce que l’on devrait faire (du plus urgent au moins urgent) - des idées en vrac (en complément de ce qui précède) - scénarios possibles (4 essais prospectifs) - quelques propositions (en guise de conclusion sur les choix à faire). C’est sur ce dernier point que se cristallisa la polémique, l’Hudson synthétisait les choix à opérer à travers l’alternative suivante : - « accélérer la disparition de l’identité culturelle corse en encourageant, par exemple, une nouvelle immigration massive en provenance de métropole. La période de transition serait ainsi plus brève et la Corse atteindrait rapidement un niveau élevé de peuplement, environ 500 000 en majorité non corses. » - « conserver et restaurer l’identité culturelle et les traditions corses en développant le potentiel de l’île dans son contexte… » Et le cabinet concluait sans ambiguïté en se prononçant pour la seconde option qu’il qualifie de « raisonnable, sans grands risques et (qui) pourrait se révéler intéressante et passionnante. » Mais au-delà de ce qui alimenta un faux débat, l’Hudson avait pointé le doigt sur l’aspect du problème sans doute le plus crucial et que personne ne releva : les risques du non choix. Les ingénieurs américains l’exprimèrent ainsi : « Une politique de continuité, même si on y apporte des changements majeurs, développera selon toute vraisemblance un accroissement du malaise… ne choisir aucune de ces deux options accroîtrait les difficultés… ». Paroles prophétiques de la part de techniciens ayant séjourné aussi brièvement dans l’île. Si l’on regarde de plus prés les propositions qui avaient été faites en matière de tourisme il y a trente cinq ans, l’on comprend encore moins l’opprobre jetée sur cette étude : ▫ « Urgent…il parait donc de la plus grande importance de préserver la beauté naturelle de l’île, en luttant contre les projets de construction à bon

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marché, bâclés et peu solides qui sont généralement le fruit de la spéculation. Des lois efficaces d’aménagement s’avèrent nécessaires pour répartir, canaliser et concentrer le développement. » ▫ « Urgent…la question des transports parait explosive et succeptible de provoquer des conflits capables d’entraver le développement de l’île… » Exprimé en d’autres termes, le cabinet énonce avec vingt ans d’avance, quelques uns des préceptes de ce qui deviendra le tourisme soutenable des années 90 en France avec les grandes lois d’aménagement. Quant aux transports ils donneront naissance à un concept spécifiquement corse : « le problème des transports », devenue l’appellation consacrée pour désigner ce problème dans le problème. Plus de la moitié des idées émises par l’Hudson se sont réalisées, quant à celles qui n’ont pas vu le jour ce n’est pas forcément par manque de pertinence, certaines sont en germe permanent mais n’existent pas faute d’implication publique. A cet égard nous pouvons avancer deux exemples édifiants : - les « Paradores » corses, de nombreux projets ont repris cette idée pour créer une chaîne d’hébergement à partir du bâti historique de l’île et notamment les couvents. Aucun de ces projets n’a abouti faute d’une réflexion régionale volontariste ou parfois de l’opposition de populations mal informées - le développement des échanges avec la Sardaigne qui reste une grande énigme ; des îles aussi proches et complémentaires mais qui s’ignorent superbement. Nul n’a souhaité s’approprier le fabuleux projet de liaison routière par pont prenant appui sur ce que l’Hudson avait baptisé « une digue géologique ». Il n’a jamais figuré, à notre connaissance, dans aucun projet politique qui aurait eu l’avantage de connecter la Corse à un marché de 1.6 millions d’habitants. Les frontières idéologiques résistent aux digues géologiques. Même les barrages de l’extrême-Sud, actuellement en réalisation (Rizzanese) ou au stade de la conception (Olivese), ne sont pas pensés dans le cadre d’une alimentation en eau de l’île voisine. La Sardaigne en proie à une sécheresse endémique trouve là une limite à son développement, la Corse pourrait y remédier sans grandes difficultés techniques. Des années plus tard, ce qu’il reste du travail de l’Hudson, aux yeux de l’opinion, s’est mué en phénomène d’hypermnésie : un rapport qui accable la Corse. Les dates de remise et de traduction du rapport Hudson sont si proches de Juillet 1971 que l’on ne peut pas sérieusement penser qu’il ait eu une

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influence sur l’élaboration du schéma d’aménagement même si son esprit en est empreint. Tableau 2 « Idées en vrac » formulées par l’Hudson Pont digue reliant Corse Sardaigne NR Un aérodrome International R La Corse en possède quatre Utiliser Solenzara NR pour les gros porteurs Améliorer la route R Par la Collectivité Ajaccio-Bastia Territoriale de Corse dans les années 90 Emploi de l’hydravion NR Il s’agissait d’une utilisation touristique Appareils à décollage et R L’hélicoptère s’est atterrissage courts imposé Expansion des lignes aériennes NR La desserte intérieure de locales l’île ne s’est pas développée Fondation de Corse R Crée en 2003 par J.F Bernardini (I Muvrini) Musée et bibliothèque Napoléon NR Redonner vie à Corte R Université, tourisme Création de l’université R Elle accueillera plus de 4000 étudiants Défense de la langue corse R Ecole, médias, créations… Radio et TV régionales R Création de France 3 Corse et RCFM Promotion touristique R Structure régionale Primes pour vols charters NR Journée de la Corse NR Développer les courts séjours R En demi-teinte Des « Paradores » Corses NR Déplacer l’aéroport d’Ajaccio NR Créer des produits touristiques à R Routes thématiques, thèmes produits sportifs, festivals… Vendre de l’eau à la Sardaigne Créer un club développement Surveillance des forêts Une politique d’animation régionale R : réalisé NR : non réalisé NR R R NR Le capital risqueur corse reste très modeste Syndicats intercommunaux

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