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Tourisme et géographie entre pérégrinité et chaos ?

De
224 pages
L'étude du tourisme requiert un large appel aux sciences humaines et sociales.L'auteur discute de nombreux thèmes qui font débat comme par exemple : faut il créer une "tourismologie" ? Le tourisme est-il "flou" ? Le "tourisme d'affaires" est-il du tourisme ? Le tourisme est-il "libre" ? Une "pérégrinité" anthropologique existe-t-elle ? Comment appréhender scientifiquement les lieux touristiques ? Une réflexion qui s'enrichit des théories de la complexité et du chaos.
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TOURISME ET GÉOGRAPHIE, ENTRE PÉRÉGRINITÉ ET CHAOS?

Collection

Tourismes et Sociétés dirigée par Georges Déjà parus

Cazes

R.AMIROU, P. BACHIMON, J.-M. DEW AILLY, J. MALEZIEUX (Sous la dir.), Tourisme et souci de l'autre. En hommage à Georges CAZES, 2005. A. VOLLE, Quand les Mapuche optent pour le tourisme, 2005. O. GUILLARD, Le risque voyage, 2005. J.SPINDLER (éd.) avec la collaboration de H. DURAND, Le tourisme au XX" siècle, 2003. J. CHAUVIN, Le tourisme social et associatif en France, 2002. F. MICHEL, En route pour l'Asie. Le rêve oriental chez les colonisateurs, les aventuriers et les touristes occidentaux, 2001. J.L. CACCOMO, B. SOLONANDRASANA, L'innovation dans l'industrie touristique, 2001. N. RAYMOND, Le tourisme au Pérou, 2001. GIREST (Groupement Interdisciplinaire de Recherche En Sport et Tourisme), Le tourisme industriel: le tourisme du savoirfaire ?, 2001. R. AMIROU, P. BACHIMON (ed.), Le tourisme local, 2000. G. CAZES et F. POTIER, Le tourisme et la ville: expériences européennes, 1998. P. CUVELIER, Anciennes et nouvelles formes de tourisme. Une approche socio-économique, 1998. G. CLASTRES, Tourismes ethnique en ombres chinoises. La province du Guizhou, 1998. G. CAZES, Les nouvelles colonies de vacances? Le tourisme international à la conquête du Tiers-Monde. G. CAZES, Tourisme et Tiers-Monde, un bilan controversé. M. PICARD, Bali: tourisme culturel et culture touristique. D. ROZENBERG, Tourisme et utopie aux Baléares. Ibiza une île pour une autre vie. www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr @L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00166-1 EAN: 9782296001664

Jean-Michel DEW AILLY

TOURISME ET GÉOGRAPHIE, ENTRE PÉRÉGRINITÉ ET CHAOS?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannanan Hongrie Espace L'Harmattan Sc. Sociales, Kinshasa Pol et

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des

Adm. : BP243, Université

KJN XI - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

de Kinshasa

Du même auteur

Tourisme et loisirs dans le Nord - Pas-de-Calais. Approche géographique de la récréation dans une région urbaine et industrielle de l'Europe du Nord-Ouest, Lille, Société de Géographie de Lille, 2 t., 1985.

Tourisme et aménagement en Europe du Nord, Paris, Masson, coll. Géographie, 1990. Géographie du tourisme et des loisirs, Paris, SEDES, coll. Dossiers des images économiques du monde, n° 15, 1993 (avec E. Flament) (traduit en italien). Récréation, re-création: tourisme et sport dans le Nord -Pasde-Calais, L'Harmattan, coll. Tourismes et sociétés, 1997 (dir., avec C. Sabry). Les littoraux, espaces de vie, Paris, SEDES, coll. Dossiers des images économiques du monde, n° 23, 1998 (avec E. Flament. Coord. A. Gamblin». Le tourisme, Paris, SEDES, coll. Géographie, 2000 (avec E. Flament).

Photo de couverture: sur la plage de Toamasina (pays betsimisaraka, côte Est de Madagascar), le vendredi 15 août 2003. Jour férié dans un « pont» « à l'occidentale », pratique de la plage par des touristes habillés, qui ne se baignent pas, mais viennent voir les pêcheurs de retour, comme en Europe aux XVIIlè - XIXè siècles. Marchand ambulant au premier plan. Pérégrinité malgache? (cliché LM. Dewailly)

« Je ne connais pas de discipline intellectuelle plus salubre et plus fructueuse que celle qui consiste à se soumettre à l'interrogation d'interlocuteurs dont les références, les modes de raisonnement et les curiosités vous emmènent loin, parfois, de l'univers qui vous est familier ».

Marcel Gauchet, Un monde désenchanté,

2004

« Es ist nichts fahiger, den gesunden Menschenverstand auftuhellen, ais gerade die Geographie ».

Emmanuel Kant, Physische Geographie,

1802

«Passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet ».

Georges Courteline, La philosophie

de Georges Courteline,

1917

Introduction Dans la tourmente géographico-touristique...

Le tourisme et la géographie semblent entretenir, ces temps-ci, des rapports difficiles. En témoignent trois exemples puisés dans des ouvrages essentiels tout récents. Pas plus dans « Les fondamentaux de la géographie» (Ciattoni et Veyret, 2003) que dans « Géographie culturelle. Une nouvelle approche des sociétés et des milieux» (Claval, 2003), le mot « tourisme» ne figure à l'index des thèmes abordés, ce qui est assez surprenant quand on connaît l'importance du tourisme dans le monde et sa contribution, précisément, au façonnement culturel des sociétés et des milieux. Quant à Y. Lacoste, sa vision du tourisme est également peu encourageante: « il s'agit pour les touristes d'aller voir des pays qu'ils ne connaissent pas encore et d'admirer des paysages et des monuments dont ils ont vu des images dans les médias» (2003, p. 385). N'y aurait-il donc pas d'habitants qui vaillent qu'on les « voie» ? Et il s'interroge: « Où passe-t-on ses vacances? En France, dans près des deux tiers des cas, on les passe chez les grands-parents, c'est-à-dire dans leur région d'origine, où ils ont fait dans bien des cas construire une résidence secondaire» (2003, p. 327), affirmations qui traduisent une méconnaissance certaine du phénomène. Constat un peu désolant. .. Quant aux géographes qui s'intéressent réellement au tourisme, une partie d'entre eux considère
qu' « il ne s'agit plus de faire une « géographie du tourisme»

- une

de

plus? - mais de développer une « approche géographique du tourisme» (Knafou et Violier, 2000, p. 370; Knafou et al., 1997), alors que ces deux approches ne nous semblent ni incompatibles, ni inutiles pour une « géographie» qui ne mérite peut-être pas autant de condescendance (Dewailly et Flament, 2002). Et un autre veut la fondre dans une « nouvelle science touristique» (Hoerner, 2002, 2003).

Qui plus est, quand l'on trouve des développements fournis et argumentés sur le phénomène touristique, l'on ne peut pas dire qu'ils soient de la plus extrême clarté pour le lecteur, a fortiori pour l'étudiant. Il n'est certes pas illégitime de ne pas imposer des idées toutes faites aux lecteurs, étudiants ou non, et nous ne prétendrons pas que nos propres travaux n'ont pas ajouté, peut-être, à l'occasion, un peu de confusion. Nous aurons l'occasion de nous en expliquer plus loin. Mais ce n'est pas tout de vouloir « donner davantage de clés de lecture aux étudiants» (Stock et al., 2003, p. 6), si sophistiquées soient-elles, encore faut-il qu'elles soient adaptées aux serrures que l'on veut ouvrir et que l'utilisateur en apprenne le maniement. Mais, sous peine de laisser croire que « qui ne dit mot consent », plusieurs ouvrages récents sur le tourisme, principalement, nous semblent devoir susciter quelques réactions, parce qu'ils ont été conçus et réalisés quasi-exclusivement par des géographes, parce qu'une notable partie de leur contenu nous semble éminemment discutable, tant sur la forme que sur le fond, que l'on peut valablement défendre des points de vue différents, et que c'est sur ce plan géographique que nous nous sentons le mieux à même d'en discuter un certain nombre d'éléments!. Évidemment, on ne limitera pas ses références à ces ouvrages, sans pourtant prétendre à dépouiller une bibliographie immense. Bien entendu, nous souhaitons privilégier quelques thèmes, dans un champ de recherches immense, en dilatation perpétuelle, si l'on peut dire, où l'interdisciplinarité est de plus en plus indispensable, où la modestie reste plus que jamais de mise pour tout chercheur ou toute discipline spécifique. Nos propos ne visent donc nullement, selon la formule consacrée, à l'exhaustivité, et encore moins à la vérité, mais souhaitent seulement faire avancer le débat sur des questions en suspens mais pas anodines dans le panorama actuel de la
Ces ouvrages sont principalement: Équipe MIT, (2002), Tourismes I. Lieux communs, Paris, Belin, coll. Mappemonde, 320 p. ; Stock, M. (coord.), o. Dehoorne, P. Duhamel, J.C. Gay, R. Knafou, O. Lazzarotti, I. Sacareau, P. Violier, (2003), Le tourisme. Acteurs, lieux et enjeux, Paris, Belin, colI. Géographie, 299 p. ; Hoerner J.M., (2002), Traité de tourismologie. Pour une nouvelle science touristique, Presses Universitaires de Perpignan, ColI. Etudes, 191 p. ; Hoerner, J.M. et Sicart, C. (2003), La science du tourisme. Précis franco-anglais de tourismologie. The science of tourism. An Anglo-French precis on tourismology, Baixas, Balzac éditeur, 106 + 102 p. Pour éclairer le lecteur, on ajoutera que l'Équipe MIT est formée des 8 auteurs de l'ouvrage coordonné par M. Stock, ce qui explique que nous en parlions parfois comme d'une publication du MIT. 1

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recherche et aussi de la société, et le faire de façon la plus sereine possible, sans oukases ni exclusives, donc sans prétentions insoutenables. Ce n'est certes pas le cas de certaines publications en question, dont le dogmatisme, le manichéisme, la suffisance laissent mal augurer du débat scientifique. On ne saurait trop rappeler les propos toujours d'actualité de B. Debarbieux : «chacun sait que prétendre à la vérité dans les sciences sociales est une chimère. Tout au plus peut-on avancer une interprétation des faits, une interprétation parmi des dizaines d'autres possibles» (1990, p. 5). Il se trouve en effet que, pour aborder un champ aussi multiforme par la géographie, nous avons à mesurer, si possible, les faiblesses nombreuses dont nous pâtissons. Nous ne sommes ni sociologue, ni économiste, ni géopoliticien, ni anthropologue, ni ethnologue, ni épistémologue, ni philosophe, ni historien des sciences, ni historien tout court, ni linguiste polyglotte, ni quantitativiste, ni théoricien chevronné, ni spécialiste en marketing ou en communication..., en somme juste un géographe très commun, appartenant de surcroît à une génération « sans doute marquée par des processus contradictoires qui la rendent difficile à cerner - des personnes nées entre 1940 et 1950 » (Lévy, 2004, p. 222). On ne se refait pas, et nous en espérons une indulgence incommensurable et exorbitante des us et coutumes universitaires en matière de références spécialisées de la part des lecteurs bienveillants. Mais quatre larges décennies d'intérêt géographique porté au tourisme dans l'enseignement et la recherche, une quinzaine d'années de responsabilité de DESS « touristiques» avec tout ce que cela suppose de contacts professionnels et interdisciplinaires, d'études de terrains variés et de collecte corrélative de matériaux auprès d'acteurs divers, le frottement continu et diversifié à de multiples apports étrangers, tout cela ne donne ni moins de bon sens, ni moins de légitimité pour développer une série de propos sur le tourisme. D'ailleurs, « qu'importe l'approche, s'il y a progrès de la connaissance »2 . Nous espérons y contribuer. À cette fin, à côté du mot « pérégrinité » que nous proposerons pour nous ramener à des origines possibles du tourisme, nous avons retenu pour notre titre le terme de « chaos ». Nous pensons pouvoir montrer, en effet, que les ouvrages récents cités n'offrent pas, en dépit de leurs mérites, de cadre théorique satisfaisant. Ce n'est pas
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R. Brunet, 1977, « Éditorial», L'Espace géographique, n° l, p. 4.

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notre objectif d'y parvenir, mais au moins d'y contribuer, en relevant quelques faiblesses, à notre sens, chez les auteurs en question. Une dialectique souvent fort «brumeuse »3, des raisonnements contestables ou orientés, des faiblesses disciplinaires (hors géographie) trop souvent considérées comme surmontées, des postulats peu ou pas justifiés, des contradictions, des définitions approximatives ou absentes, des idées qu'on semble s'arroger en négligeant allègrement les références correspondantes, des jeux de mots parfois douteux et mal venus..., laissent le lecteur attentif sur une impression finale d'inachevé, d'inabouti, en dépit des prétentions ostensiblement affichées. Malgré l'ambition proclamée de certains de « refuser la confusion ambiante» (Stock et al., 2002, p.IO), nous craignons que le lecteur attentif, au contraire, une fois passée une adhésion rapide à des discours parfois séduisants, sinon brillants, ne sorte de ces lectures dans un brouillard accru, et nous pensons aux étudiants qui, ayant lu tout cela, et d'autres choses, espérons-le, peuvent se sentir assez démunis pour s'extraire de cette documentation « chaotique », assez approximative et pas toujours très éclairante, et même se forger leur propre conception des choses. D'autant plus que le ton est souvent condescendant, voire méprisant, pour qui ne partage pas les avis du groupe cité. Et l'on sait que passion ou colère sont mauvaises conseillères. Bousculer les tabous, les idées reçues et les clichés est un objectif louable en soi. Encore conviendrait-il de ne pas trop en répandre soi-même (à moins que ce ne soit des « perles de culture» ? Équipe MIT, 2002, p. 15), comme affirmer qu'« en France, on n'aime décidément pas la réussite» (ibid, p. 253) ou que, par exemple, « l'agriculture est aussi structurellement une activité saisonnière» (ibid., p. 263) (effectivement, on ne trait sans doute les vaches que saisonnièrement... Note JMO), que « l'activité agricole repose sur des savoir-faire routiniers et basiques» (ibid., p. 264) (c'est tout le contraire de la recherche... Note JMO) ou encore que le dynamisme de Bruges (dont le trafic portuaire s'est élevé en 2002 à 32,9 millions de tonnes contre 31,6 pour Nantes) « ne repose que sur le tourisme» (Stock et al., 2003, p. 45). Encore faut-il le faire avec des arguments dont la rigueur mette le locuteur dans une certaine position de force, et pas seulement par simple souci d'une modernité mal placée. Tout cela manque souvent d'une sérénité qu'on
3 Pour reprendre l'expression appliquée par le Comité scientifique au « tourisme religieux» dans l'appel à communications pour le séminaire du 24 mai 2005 à Angers sur les relations entre le tourisme et la religion.

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attendrait davantage de la part de personnalités tout à fait respectables. Et l'on peut à bon droit se demander comment tant de personnes peuvent cosigner, c'est-à-dire assumer collectivement, tant de propos contestables (MIT, 2002), ou, ayant individualisé leur collaboration, comment la publication qui en résulte peut afficher tant d'incohérences dans un cadre conceptuel qui se veut pourtant commun (Stock et al., 2003). Cela ne nous concerne pas directement, mais il n'empêche qu'au titre des postures de recherche, il est préoccupant, et parfois fort inquiétant, de se trouver face à des prises de position aux relents de stalinisme ou de chasse aux sorcières présentées comme des dogmes par un groupe constitué qui peut paraître faire autorité. Mais puisque le tourisme est aussi occasion de subversion (Équipe MIT, 2002), profitons-en... En effet, nous sommes face à une situation où certains chercheurs, proclament non seulement vouloir, en somme, refonder l'approche scientifique du tourisme, mais encore fournir les matériaux intellectuels pour le faire (<< dire », ici, est-ce « faire» aussi ?), soit par une « approche géographique du tourisme », qui permettra de « dévoiler, tout à la fois, l'insignifiance et la signification du discours rebattu sur le tourisme et ses implications, et ce dans un projet dont l'objectif final est d'apporter une contribution significative à la science: penser le tourisme» (Équipe MIT, 2002, p. 8. Personne, sans doute, n'avait antérieurement pensé qu'il fallait penser... Note JMD), soit en fondant une nouvelle science, la tourismologie. Or, « dans un mouvement révolutionnaire classique... des gens, plus ou moins nombreux, voudraient que les choses soient autrement. Et ils savent, pensent-ils, comment elles devraient être, ou ils ont en tout cas là-dessus un certain nombre d'idées. Cette minorité de ceux 'qui savent' va alors s'organiser en parti, en groupe, en lobby, pour tenter de faire comprendre à ceux qui 'ne savent pas encore' » (Aubenas et Benasayag, 2002, p. 13). Heureusement, les mêmes auteurs nous suggèrent une voie utile: « contester le monde commence par contester la contestation» (ibid., p. 19). Suivant ce conseil, nous souhaitons, dans cet ouvrage, contester deux choses principalement. D'une part, certaines idées ou positions, comme dans tout débat scientifique, nous paraissent plus ou moins discutables, comme B. Debarbieux nous l'a rappelé plus haut. Surtout, nous ne pouvons pas admettre le type de démarche qui prétend les imposer, voire même les diffuser, comme si personne d'autre n'avait rien compris à rien. Celle-ci, en effet, s'avère souvent d'une part fort

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approximative, bien que se voulant globalisante, totalisante, assénant plutôt que proposant, distribuant, au nom de la science, blâmes et satisfecits pas toujours très scientifiques, excluant plutôt que rassemblant sur des bases claires en faisant ressortir les points d'achoppement, légitimes, qui prêtent à une discussion ouverte. Mais il faut savoir ce que parler veut dire, et, comme on le montrera abondamment, bien des propos comminatoires ne s'appuient pas sur une rigueur que les auteurs réclament des autres mais qu'ils devraient commencer par s'appliquer à eux-mêmes. Transposons encore: « tout se passe dans une vision tout à fait idéaliste, où l'on considère que serait enfoui à l'intérieur de chacun de nous une sorte de 'noyau sain " miraculeusement préservé et tout palpitant d'un désir confus d'émancipation, étouffé, méconnu, y compris parfois de soi-même. Le corps social ou politique (ou scientifique. Note JMD) va dès lors lutter pour débarrasser ce 'noyau sain' de toutes ces oppressions qui l'empêchent d'éclore... C'est sur ce mécanisme que reposent toutes les croisades... où des 'libérateurs' se vivent comme seuls capables de faire le bonheur d'un peuple ou d'un homme pour son bien et donc parfois malgré lui. Cent cinquante ans de changements se sont pensés sur cette idée d'une avant-garde qui conduit une fantastique entreprise de désaliénation au nom d'une connaissance qu'elle détient mais que le reste du monde ignore. Lorsque la révélation de ces vérités atteindra le noyau sain des hommes, ils secoueront leurs chaînes» (ibid., p. 78). Il serait donc temps, nous dit-on, de faire table rase de cette géographie du tourisme passéiste, voire de cette approche géographique du tourisme, pour se consacrer, enfin, à une étude moderne du tourisme et peut-être même libérer le touriste de ses persécuteurs... Sous couvert de science pure et dure, un « chaos» intellectuel et pré-révolutionnaire préside-t-il donc aux réflexions des géographes sur le tourisme, quand on tente d'en faire la synthèse? Les étudiants sont-ils livrés à un « chaos» bibliographique? Nous nous interrogerons sur ce point dans nos quatre premiers chapitres, pour lesquels nous nous sommes bornés à quatre thèmes qui concernent particulièrement les géographes, à savoir l'approche scientifique du tourisme, le tourisme, le touriste, et les lieux touristiques. Mais nous souhaitons aller au-delà, et développer quelques réflexions sur des rapports possibles entre le tourisme, phénomène complexe, la géographie, et les théories de la complexité et du chaos. Il nous semble qu'il y a de ce côté des pistes à explorer. Prudemment, nous

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resterons à l'entrée du chemin, car nous ne tenterons de faire croire à personne en notre vocation subite et tardive de mathématicien suffisamment armé pour pénétrer les joies des fractales. Il n'empêche... Les pages qui suivent ne constituent donc qu'un mixage entre une sorte de compte-rendu critique, approfondi et élargi, de réflexions personnelles, de questions en suspens, de propositions éventuelles, particulièrement à partir de lectures qui nous ont fait réagir, mais sur un nombre de questions limité. Manière d'essai donc, non sans quelques visées épistémologiques, mais au ton libre, ni manuel, ni somme, ni traité, ni thèse, ni vulgate, ni théorie générale, donc sans prétention à dicter des points de vue ou des conclusions d'airain, obligatoirement un peu polémique, compte tenu du ton donné au « débat» initié, bousculant peut-être un peu les bousculeurs, mais sans intention de blesser quiconque, et où l'on s'efforcera de mettre en pratique la recommandation d'Isocrate: « le mot juste est le signe d'une pensée juste ». C'est d'idées et de pratiques touristiques dont nous voulons débattre, mais la nature interdisciplinaire de notre objet nous limite forcément et laisse ouvertes (ou fermées) bien des portes dont nous ne prétendons pas détenir des clés, même rouillées ou tordues. Cela ne porte pas pour autant préjudice à notre propos. Car, après tout, comme d'autres, nous avons aussi l'objectif, sinon la prétention, de réaliser un travail « doublement scientifique: en tant qu'autre discours sur le Monde, et en tant que critique des autres discours. C'est à ce prix que l'universitaire peut, aussi, être un intellectuel» (Équipe MIT, 2002, p. 296). Utinam p1l1chre procedamlls !

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Chapitre 1

De l'approche scientifique du tourisme

Qu'il faille approcher le tourisme, en matière de recherche universitaire, d'une manière scientifique, semble une évidence sur laquelle tous les chercheurs seront, a priori, d'accord. Il en découle la nécessité d'une approche rationnelle, rigoureuse, cherchant à s'approcher au mieux de l'établissement de connaissances les plus indiscutables possible. C'est à partir de là que les difficultés commencent. Quelle science? Ces exigences commandent, en effet, au préalable, de ne pas succomber aux croyances qui sont l'antithèse de la science. Première difficulté, dans un champ, le tourisme, où le chercheur peut difficilement ne pas être marqué par sa propre expérience, au moins à certains stades de sa recherche et sur certains thèmes. Or, il faut reconnaître - et nous ne dirons pas que nous-même n'y avons pas succombé à l'occasion - que les croyances en matière de géographie du tourisme sont beaucoup plus répandues qu'on ne le pense. Nous avons pu constater, pour l'avoir aussi éprouvé nous-même, que l'on a tendance à extrapoler comme vérité « scientifique» une conclusion tirée de ses propres expériences, mais dont rien ne prouve le caractère universel. Par exemple, quand on écrit: « Qu'est-ce qu'un beau paysage? Un paysage qui mérite d'être regardé, contemplé, admiré et, rapidement, reproduit et diffusé de manière à ce que sa représentation touche ceux qui ne l'ont pas encore vu » (Équipe MIT, 2002, p. 182). Phrase typique où se trouvent transposées des croyances, des opinions qui sont courantes peut-être en Occident, mais pas forcément ailleurs. Une foule de questions se posent, en effet, que cette phrase juge apparemment résolues: qu'est-ce que le « beau» ? Un paysage peut-il

« mériter d'être regardé », notion qui paraît ICI fort anthropocentrique? Et que doit-il « faire» pour « mériter », au nom de quoi méritera-t-il? Pourquoi sa reproduction serait-elle être liée à ce « mérite» ? Et pourquoi « rapidement» ? Un paysage dont la reproduction n'est pas diffusée ne peut-il être « beau» ? Sera-t-il moins beau si ce n'est pas « rapidement» ? Et pourquoi devrait-il toucher « ceux qui ne l'ont pas encore vu » ? Est-il obligatoire de le voir en étant touché? Personne n'a-t-il le droit de reproduire un paysage « laid », ou de trouver « beau» un paysage non reproduit, ou de ne pas être touché par un paysage réputé « beau », ou par un paysage laid? Depuis quand, et où, la mer ou la montagne sont-elles, éventuellement, « belles» ? Une mer en furie, la plaine d'Europe du Nord, le pôle Nord sont-ils toujours « beaux» ? Y-a-t-il des degrés dans le « beau» ? Quand on peut lire: « quand des touristes occidentaux regardent le Yang-Tsé, ils voient un fleuve; les Chinois voient un poème rempli d'idéaux philosophiques» (Sofield et Li, 1998, p. 367), et que l'on connaît l'avenir que certains prédisent à la Chine en matière touristique, on peut sans doute estimer que la dimension interculturelle du tourisme et sa compréhension peuvent difficilement échapper à ce genre d'interrogations. Discuter ces quelques questions offre probablement de quoi occuper plusieurs autres livres... Bref, on a ici un condensé de ces approximations, reposant sur nos croyances, opinions et pratiques habituelles, telles que le MIT les reproche à beaucoup d'auteurs comme non scientifiques, mais qui parsèment densément ses ouvrages. Il sera facile pour un lecteur attentif d'en relever à profusion. Sans doute même ce livre n'en est-il pas exempt, mais il ne prétend pas se poser en donneur universel de leçons. Comment y échapper totalement, d'ailleurs? « Cela fait longtemps que le savoir n'est plus seulement une arme de conquête: il s'est fait croyance... Cette croyance en un savoir qui apportera la liberté, la maîtrise, le bonheur, cette conviction que l'important est d'avancer, avec le progrès pour moteur, apparaît alors commune à tous, chez Comte, le père du positivisme, comme chez Marx» (Aubenas et Benasayag, 2002, p. 31-32). En matière de science, sans doute peut-on souscrire également à l'affirmation de Diderot, que l'Encyclopedia Universa/is rappelle en exergue, et qui « distingue deux moyens de cultiver les sciences: l'un d'augmenter la masse des connaissances par des découvertes; et c'est ainsi qu'on mérite le nom d'inventeur; l'autre de rapprocher les découvertes et de les ordonner entre elles, afin que plus d'hommes soient éclairés, et que chacun participe, selon sa portée, à la lumière de 16

son siècle...». Même s'il y a encore, peut-être, quelques découvertes à y faire, il nous semble que l'étude du tourisme relève plutôt de la seconde posture, mais que l'ordonnancement évoqué s'avère encore bien rude. C'est tout l'intérêt de la tâche, qui permet à « chacun... selon sa portée» de joindre modestement sa petite lueur aux grands phares qui nous éclairent déjà. Au-delà (ou en deçà...) de ces deux orientations possibles, souvent conjointes et complémentaires, se pose aussi la question de savoir de quelle(s) science(s) l'on parle: science «dure» ou science « molle» ? Il ne semble pas que l'étude du tourisme puisse revendiquer le statut de science « dure », telles que les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie... Les sciences humaines et sociales sont généralement considérées comme sciences «molles », et on a parfois contesté, non sans raison, les appellations de « sciences économiques », « géographiques », «historiques », « politiques », «juridiques », etc., tant apparaissent difficiles à déterminer et connaître avec précision d'une façon « scientifique» les objets de recherche et les moyens maîtrisables et reproductibles d'en percer la connaissance. Comme on le verra plus loin, nous ne souscrivons pas à cette position, et considérons que l'étude du tourisme peut rentrer véritablement dans le champ d'études scientifiques, au moins par la rigueur dont elle doit tenter, avec un bonheur inégal, de faire usage. S'il est vrai que la progression de la connaissance se fait aux marges de ce que nous connaissons déjà, comment pourrions-nous affirmer d'emblée que ces marges sont connues et délimitées de façon sûre et certaine, sauf à tirer la conclusion de la recherche avant de l'avoir menée, et, ce faisant, à nier alors, indirectement, l'existence de marges nouvelles au-delà? Le postulat qu'il existe des marges au-delà des marges, et ainsi de suite, nous semble scientifiquement la seule attitude tenable, mais elle exclut du coup tout dogmatisme et tout positivisme, tout manichéisme réducteur, comme on aura l'occasion d'y revenir. D'autant plus que, même dans les sciences dites « dures », les aspects déterministes sont considérés avec de plus en plus de circonspection, comme le chapitre 5 l'abordera à propos des phénomènes complexes et de la théorie du chaos. L'on constate par conséquent que l'acception du terme « science» lui-même, qui conditionne ensuite l'étude même du tourisme, est loin de faire l'unanimité. Pour notre propos, nous adhèrerons à une conception de la science qui tâche d'allier rigueur et raison, sans prétendre aller contre les faits, même dérangeants, mais

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sans prétendre non plus ni connaître tous les faits, ni avoir toutes les clés de leur interprétation. Quelles sciences? Un fois posé le principe d'une étude scientifique du tourisme, de quelles sciences particulières usera-t-on? Il semble que l'étude du tourisme trouve assez naturellement sa place parmi les sciences humaines et sociales, même si les sciences dites naturelles ou biophysiques jouent un rôle dans l'étude de certains faits touristiques. On ne peut que souscrire au propos de J.-C. Gay, selon lequel « le milieu physique ne peut être négligé dans la mise en tourisme des îles intertropicales» (2000, cité dans Équipe MIT, 2002, p. 183), affirmation d'où l'on peut inférer qu'il n'y a pas de raison pour que cela ne soit pas la même chose dans d'autres espaces. Mais le tourisme penche-t-il plus du côté des sciences humaines, ou des sciences sociales? Pour certains, la « 'géographie du tourisme'... est désormais dans une impasse, à force de se répéter sans renouveler ses concepts et ses démarches et, en particulier, sans faire l'effort indispensable de les repenser dans le cadre d'une science sociale» (Knafou, 2001, p. 190). Mais le renouvellement n'est pas une fin en soi, non plus que la déconstruction systématique pour le plaisir de montrer qu'on est un brillant déconstructeur, et il n'est pas question de cultiver le sensationnel et la provocation gratuitement en prétendant que la géographie du tourisme n'a, en somme, rien compris jusqu'à présent de l'avenir lumineux qui s'annonce, à moins que, drapée dans son inconscience, elle n'ait pas vu venir la mort programmée qui l'attend. Et puis, s'agissant d' « une science sociale », de laquelle s'agira-t-il, à moins que l'on n'en fonde une nouvelle qui sera à la croisée des problématiques touristiques? On peut légitimement se poser quelques questions. Comme le dit J. Bonnamour, « noyer la géographie dans toutes les sciences sociales est-il plus important que de reconnaître sa spécificité en accord avec le développement de toutes les sciences humaines? » (2004, p. 82). Et si elle ajoute: « Pardon, l'adjectif m'a échappé, J. Lévy et Lussault parlent de sciences sociales. Est-ce significatif? » (ibid.), serait-ce aussi une simple question de génération? Cette noyade a de quoi, à juste titre selon nous, être redoutée par certains. Non sans une certaine dose de mauvaise foi, des auteurs donnent une définition caricaturale de la « géographie du tourisme

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(qui) fait comme si la géographie était la seule discipline compétente pour penser le tourisme et laisse de côté les autres dimensions» (Stock et al., 2003, p. 286). Effet de style plus facile à afficher pour se donner le beau rôle qu'à démontrer sérieusement, tous les géographes faisant précisément appel à autre chose qu'à un aspect purement spatial et réducteur pour tenter d'expliquer le tourisme. Même si l'on peut penser avec certains que « nous attendons... une science UNIQUE (une unité qui n'exclut pas la diversité des approches) » (Péguy, in Dauphiné, 2003, p. VI), on peut aussi estimer qu'on n'en est pas encore là, qu'il ne faut pas confondre vitesse et précipitation, que les disciplines, même s'ouvrant, ne sont pas interchangeables, et les spécialistes non plus, dans l'état actuel de la maturation intellectuelle scientifique et de l'organisation académique française. Certes, la formation continue et l'interdisciplinarité ont fait des progrès, mais on peut adhérer à la définition suivante de la géographie: « science qui traite de la manière dont les hommes habitent les lieux géographiques du Monde» (Stock et al., 2003, p. 4), sans pour autant aller jusqu'à partager l'intégralité des conclusions des auteurs, selon lesquelles « ce sont les touristes, les lieux touristiques ainsi que les rapports aux lieux des touristes qui deviennent centraux» (ibid.), formulant un peu différemment le point de vue émis par R. Knafou, déclarant prendre « le parti de construire, en géographes, une approche du touriste - au centre de notre réflexion -, puis une approche du tourisme, essentiellement à travers ses lieux» (in Équipe MIT, 2002, p. 6). Sans doute manquons-nous d'« ambition », comme on nous l'a déjà reproché (Knafou, 2001, p. 189), mais, à vrai dire, étudier le touriste comme centre de notre réflexion de géographe, cela nous effraie un peu: nous n'avons pas de compétences particulières en philosophie, psychologie, ethnologie, anthropologie, sociologie... qui semblent indispensables à une approche approfondie des individus digne de ce nom. La géographie ne peut-elle intégrer des apports de ces sciences tout en restant géographie? Ou doit-elle se fondre dans un melting-pot où, pratiquement, elle disparaît? On sait combien l'histoire a déjà largement empiété sur la géographie dans différents niveaux de formation, et combien les historiens qui enseignent la géographie ne le font pas toujours, pour parler clair, comme les géographes souhaiteraient que ce soit fait. Les questions d'environnement ont été largement appropriées par les spécialistes des sciences de la vie et de la terre, ce qui occulte plus d'une fois une approche réellement géographique. Or, constate A. Dauphiné, à propos de la géographie physique, les progrès réalisés ont 19

considérablement apporté à la connaissance des phénomènes naturels, mais « cet enseignement n'est plus dispensé par les géographes. La géographie physique progresse à pas de géant grâce à l'essor des géosciences. Or ce progrès est réalisé sans les géographes. L'engluement de la géographie humaine dans le pathos des 'sciences' sociales risque fort d'avoir le même effet» (2003, p. 230). Que la géographie apporte à d'autres sciences et réciproquement, c'est heureux et indispensable, qu'elle disparaisse dans un « pathos» serait sans doute regrettable. Et puis, comme le dit en substance Emmanuel Kant, rien ne vaut la géographie pour éclairer le bon sens. C'est un point qui sera repris un peu plus loin à propos de la « tourismologie ». Certaines de ces sciences sociales n'ont d'ailleurs pas forcément le caractère « scientifique» dont on se plaît à les parer comme d'un brevet de sérieux: « ni les psychologies, ni les sociologies, dont les territoires se chevauchent si souvent, ne peuvent prétendre au titre de sciences, parce que ni elles ni les discours apparentés ne savent dire ni décrire ce qu'est l'identité singulière ni le groupe collectif. Pis, ni les unes ni les autres ne peuvent nous apprendre ce qu'il en est de l'appartenance...» (M. Serres, in Authier et Lévy, 1996, p. 13). Question fondamentale aussi, parce que s'il n'y a pas identité, il ne peut y avoir altérité: « le concept d'identité ne peut pas se séparer du concept d'altérité» (J.F. Gossiaux, 1997, cité par Équipe MIT, 2002, p. 102). On y reviendra également. Quant à nous, nous considérons donc sans aucune espèce de gêne qu'il n'est ni déshonorant ni inapproprié de faire de la géographie du tourisme. Nous ne pensons pas que cela porte préjudice à une « approche géographique du tourisme », mais nous pensons qu'il s'agit de deux catégories d'approches différentes, complémentaires et aussi utiles l'une que l'autre. D'ailleurs, qui prétend que cette géographie fasse abstraction des apports des autres sciences humaines et sociales? Celles-ci sont évidemment indispensables. Le « bon géographe» français n'est-il pas aussi, au minimum, pétri d'histoire à la base? Pourra-t-il s'en passer dans sa géographie du tourisme? Bien sûr que non, mais pas plus que de sociologie, d'économie ou de marketing qu'il intègrera dans sa réflexion selon les besoins de sa cause. Et pour ce qui est d'une « approche géographique », expression que nous utilisions dès 1984 dans le sous-titre de notre thèse (Dewailly, 1985), nous ne voyons pas vraiment en quoi elle serait gênée par une géographie qui se revendique comme telle. Pourquoi ces deux types d'approches se disqualifieraient-ils l'un l'autre, alors qu'ils ont tous les deux leur 20

intérêt et leur utilité? D'ailleurs, que font largement, dans un ouvrage proposé aux étudiants comme manuel de référence dans une collection de « géographie », ces auteurs qui récusent eux-mêmes la géographie (Stock et al., 2003), si ce n'est une géographie qui, pour l'essentiel, n'est pas si éloignée de celle qu'ils traitent de si haut? D'autant plus que, il faut bien le dire, les exemples dont on dispose jusqu'à présent ne sont pas franchement convaincants. À l'aide de quelques exemples, on se permettra d'émettre quelques doutes sur la pertinence de certaines analyses, qui, au-delà de grandes phrases, n'entraînent pas une adhésion enthousiaste. Dire qu'un touriste, c'est « une personne d'une certaine complexité» (Équipe MIT, 2002, p. 139) semble un truisme applicable à n'importe quel individu, même non touriste. Affirmer que «pour l'ensemble des pays du Monde, la pratique touristique tient à deux critères: l'appartenance à un pays où le tourisme existe déjà, à une famille qui pratiquait déjà le tourisme» (ibid., p. 140) pose quelques questions dont on attend vainement les réponses: comment le tourisme apparaît-il, puisqu'il semble subordonné à une présence préalable, ce qui est contradictoire dans les termes? S'il n'y avait pas de tourisme dans le pays ou la famille, comment peut-on le voir apparaître, puisqu'il est censé être «déjà» là ? Comment le tourisme peut-il être un produit de la Révolution industrielle? S'il existe à cette époque, est-ce qu'il existait «déjà» avant? Si «l'apprentissage est à l'aune de la transmission des parents vers leurs enfants» (ibid., p. 139), comment les premiers parents ont-ils pu faire cet apprentissage? Jusqu'où remonter, et quelle valeur accorder à ces affirmations? Y-a-t-il une question du «big bang» touristique? Comment prétendre sérieusement: « la question de l'accès aux pratiques touristiques se pose finalement sous deux angles différents, celui de l'apprentissage et celui des médiations. Les deux montrent clairement que les pratiques touristiques sont des pratiques des lieux car l'accessibilité des lieux et l'accès aux lieux sont nécessairement liés à l'effectuation de la pratique» (ibid., p. 153) ? Celui qui souhaite avoir accès à un certain tourisme ne va-t-il donc pas se préoccuper des contraintes de finances, de temps, de famille, de santé... , à moins que nous n'ayons pas l'intelligence de saisir que ces aspects sont, cela va peut-être de soi, intégrés dans « l'apprentissage» ou dans les « médiations» ? Mais ce n'est écrit nulle part, et ce qui va sans dire va souvent mieux en le disant. Et quant à dire, en somme, que pour « effectuer» une pratique sur un lieu, il faut accéder à ce lieu, et donc qu'il soit accessible, cela semble une lapalissade qu'on n'aurait pas cru utile d'exprimer tant 21

que les individus n'étaient pas doués du don d'ubiquité. Sans compter que l'apprentissage peut induire de surprenants sauts qualitatifs et quantitatifs. Qu'on en juge : «de l'apprentissage de la randonnée dans la montagne française au trekking dans l'Atlas, dans l'Himalaya ou dans les Andes, le pas est vite franchi pour le pratiquant de la marche en haute montagne» (Équipe MIT, 2002, p. 136). On n'imaginait pas soit qu'il y eût si peu de ces randonneurs, soit qu'il fût si facile à un aussi grand nombre de se payer le voyage, le séjour en des lieux si lointains où se posent aussi des questions de santé. Tout cela, et bien d'autres remarques discutables du même style dont on pourrait aligner des pages, n'empêche cependant pas de déboucher sur une conclusion pleine de perspectives: « les touristes et les pratiques touristiques sont donc bien plus complexes (mot intéressant que nous retenons pour une perspective différente plus loin. Note JMD) que ne le suggèrent les analyses jusque-là proposées qui confinaient à une désespérante simplicité» (ibid., p. 155). Désolé d'avoir sans doute contribué à désespérer nos collègues, mais si les sciences sociales appelées en renfort de la compréhension du fait touristique, y compris dans son approche géographique, doivent en passer par ces analyses de bazar, non, merci, ça ne nous tente pas. Un dernier exemple: une photo (ibid., p. 159), présente la« pratique de la plage: l'enfant-alibi, lassé, s'est éloigné, abandonnant pelle et seau, mais le papa continue la construction du château ». Pour des auteurs qui s'en prennent vivement, on y reviendra, aux propos anti-touristiques de bon nombre de nos contemporains intellectuels, on peut s'étonner qu'ils ne mesurent pas combien les mots « alibi» et «lassé» comportent de connotations péjoratives: « alibi» pour des parents à qui une police touristique demanderait sans doute dans quel état d'esprit déplorable ils osent fréquenter la plage? Eux-mêmes n'ont sans doute pas le droit d'aimer y aller? Il leur faut un « alibi» : leur enfant. Quant à ce dernier, n'a-t-il pas le droit de se reposer, d'aller se baigner ou manger une glace, avant peut-être de se remettre à son jeu? Commentaire d'autant plus surprenant que sa tonalité contredit l'affirmation: «la construction des châteaux de sable continue de passionner les enfants et... la plage peut se suffire à elle-même» (Stock et al., 2003, p. 106). Cesser de pratiquer une activité, ce n'est pas forcément en être lassé. Alors, nous ne savons pas si nos analyses antérieures, et celles de bien d'autres, étaient d'une « désespérante simplicité» , mais les quelques exemples pris parmi beaucoup d'autres dans plusieurs ouvrages cités ne nous encouragent pas forcément à nous lancer, au nom d'une science supérieure mixant des bribes mal digérées de 22