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Tourisme et identités

De
218 pages
L'identité contribue au développement touristique autant que le tourisme participe à la refondation des identités. Comment se touristifier sans perdre son âme ? Ou comment le développement touristique peut-il s'accommoder des identités locales, sans les altérer et bouleverser la vie des populations autochtones ? Ces contributions confrontent les identités locales placées devant le défi et l'ingérence du tourisme international et apportent des éclairages originaux sur cette délicate "rencontre" entre univers des voyages et cultures du monde.
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Tourismes & identités

Tourismes et Sociétés

Collection dirigée par Georges Cazes
Déjà parus

J.-M. DEW AILLY, Tourisme et géographie, entre pérégrinité et chaos?, 2006. R.AMIROU, P. BACHIMON, J.-M. DEW AILLY, J. MALEZIEUX (Sous la dir.), Tourisme et souci de l'autre. En hommage à Georges CAZES, 2005. A. VOLLE, Quand les Mapuche optent pour le tourisme, 2005. O. GUILLARD, Le risque voyage, 2005. J.SPINDLER (éd.) avec la collaboration de H. DURAND, Le tourisme au xx' siècle, 2003. J. CHAUVIN, Le tourisme social et associatif en France, 2002. F. MICHEL, En route pour l'Asie. Le rêve oriental chez les colonisateurs, les aventuriers et les touristes occidentaux, 2001. J.L. CACCOMO, B. SOLONANDRASANA, L'innovation dans l'industrie touristique, 2001. N. RAYMOND, Le tourisme au Pérou, 2001. GIREST (Groupement Interdisciplinaire de Recherche En Sport et Tourisme), Le tourisme industriel: le tourisme du savoirfaire ?, 2001. R. AMIROU, P. BACHIMON (ed.), Le tourisme local, 2000. G. CAZES et F. POTIER, Le tourisme et la ville: expériences européennes, 1998. P. CUVELIER, Anciennes et nouvelles formes de tourisme. Une approche socio-économique, 1998. G. CLASTRES, Tourismes ethnique en ombres chinoises. La province du Guizhou, 1998. G. CAZES, Les nouvelles colonies de vacances? Le tourisme international à la conquête du Tiers-Monde. G. CAZES, Tourisme et Tiers-Monde, un bilan controversé. M. PICARD, Bali: tourisme culturel et culture touristique. D. ROZENBERG, Tourisme et utopie aux Baléares. Ibiza une île pour une autre vie. G. RICHEZ, Parcs nationaux et tourisme en Europe. M. MAURER, Tourisme, prostitution, sida. H. POUTET, Images touristiques de l'Espagne.

Sous la direction de Jean-Marie Furt & Franck Michel

Tourismes

& identités
Ouvrage publié avec le soutien de l'Université de Corse

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie

75005 Paris

Espace L'Harmattan

Kinshasa

Konyvesbolt Kossuth Lu. 14-16

Fac. Sciences. Soc, PoL et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa
-

L'Harmattan Italia Via Deg!i Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan

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1200 logements 12B2260

villa 96 12

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BURKINA

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.IT harmattan l@wanadoo.fr
2006 ISBN: 2-296-00684-] EAN : 9782296006843 @ L'Harmattan,

Sommaire

Jean-Marie Furt et Franck Michel Présentation: Tourismes vs Identités? I) La diversité mobilités des identités à l'heure des nouvelles

7

Philippe Bachimon Tourisme et identité. Un rapport ambigu Georges Cazes Un autre concept à interroger: le tourisme équitable
Pierre Gras Tourismes et identités:

15

27

reconnaître

la« diversité»

?

37

Franck Michel Le tourisme face à la menace de folklorisation des cultures Rodolphe Christin Le tourisme entre simulacre et standardisation

45

79

II) Terres d'Ici. un air connu? Jean-Marie Furt Quelle protection pour les identités confrontées au développement touristique? Jean-Pierre Lozato-Giotart Tourisme et territoire insulaire: enjeu identitaire et analyse isoculturelle
5

91

105

Jean-

René Morice L'hébergement dans le patrimoine:

l'exemple

du château

115

III) Terres d'Ailleurs. une ère nouvelle? Florent Villard La Chine (postmoderne) créée par le tourisme: le tai-chi, l'opium, Mao et la techno Geneviève Clastres Tourisme et identité en Chine du Sud. Le cas des Naxi de Lijiang V 0 Sang Xuan Lan
Tourisme et identité au Vietnam: la fête du Têt 159

129

151

Franck Michel Identités locales sacrifiées sur l'autel du tourisme mondial en Indonésie: l'exemple des pasola à Sumba-Ouest...

165

Atlaoua Saadi Tourisme et identité au Brésil: entre la gomme et la courbe. 179 Martine Géronimi Martha's Vineyard, une construction de la mémoire collective africaine-américaine ... ...... 191
Gilles W ol£s La Russie: vers un nouvel exotisme?

203

Notes sur les auteurs

215

6

Présentation:

Tourismes

vs Identités?

Jean-Marie Furl et Franck Michel

De nos jours, partout sur la planète - devenue un village globalisé ancré dans un terroir mondial en voie de construction et en quête de stabilité - l'identité contribue au développement touristique autant que le tourisme contribue, pour sa part, à la refondation des identités. Ces identités, qu'elles soient culturelles, sociales ou politiques, entament alors un processus tantôt de destruction, tantôt de renaissance. Entre disparition annoncée et nouveau départ avancé, les sociétés, toutes actuellement plongées dans des formes de changements rapides - souhaités ou imposés, maîtrisés ou subis - s'inscrivent peu ou prou dans ce dilemme difficilement gérable : comment se touristifier sans perdre son âme? Ou, autrement dit: comment le développement touristique - qu'il soit d'ailleurs dit durable ou non - peut-il s'accommoder, concrètement, avec les identités locales et régionales, sans altérer définitivement les cultures inhérentes aux sociétés, et finalement bouleverser la vie tout court des populations autochtones visitées? Les réponses sont délicates, presque autant que les solutions! Certains chercheurs ou « experts» d'ailleurs ne croient plus guère, ni à une improbable « révolution touristique », ni au tourisme perçu comme un « passeport pour le développement» dans le cas des pays pauvres, ils se contentent alors de « gérer» au mieux un développement qui porte plutôt mal son nom. Les initiateurs de ce projet d'ouvrage sont convaincus contraire: en tant que secteur extrêmement dynamique sur plan économique, il n'est pas trop tard pour rediriger tourisme national ou mondial vers d'autres territoires, ouvrir nouvelles pistes, explorer d'autres initiatives et recherches. 7 du un le de La

réflexion sur le voyage et sur les formes de nos mobilités contemporaines est un préalable à l'introduction de nouveaux itinéraires touristiques... De la même manière que les routards se transforment sans le vouloir en éclaireurs du tourisme de masse, les penseurs ou les chercheurs en tourisme balisent le terrain puis les territoires du tourisme de demain. C'est dans ce but qu'est née l'idée de cet ouvrage, axé sur la thématique « tourisme et identité », afm de faire le point, humblement, sur ces questions qui ne cessent de tarauder les décideurs et autres développeurs en matière de tourisme dit durable: comment préserver sans folkloriser? Comment conserver sans muséifier? Comment altérer sans détruire? Si en effet aucun miracle ne pointe pour l'instant à l'horizon, si le développement durable n'est point à l'ordre du jour, il est néanmoins indispensable selon nous, dès aujourd'hui, de réfléchir ensemble, au devenir de populations entières livrées à une ingérence souvent agressive de l'industrie du tourisme, de ses fausses promesses et de ses vrais intérêts. Certes, les problèmes ne sont pas les mêmes d'un bout à l'autre du monde, ou même d'un bout à l'autre de la rue, mais la réflexion autour d'un tourisme moins destructeur à construire est partout nécessaire, dans le Lubéron comme en Papouasie, à Corte comme à Hanoi. Décentralisation et mondialisation viennent aussi bousculer les vieilles habitudes et plus encore les anciennes traditions culturelles. Dans un tel contexte, également déstabilisé par une géopolitique en mutation continue, termes mis au pluriel l'interaction entre tourismes et identités compte tenu des nouvelles coutumes et autres traditions réinventées qui intègrent désormais le champ à peine défriché des mobilités contemporaines - est essentiel pour comprendre le devenir de nos sociétés en proie au désenchantement. Nous avons souhaité donner à cet ouvrage une forte dimension pluridisciplinaire par la diversité des auteurs qui sont anthropologues, géographes, juristes, sociologues, historiens, économistes, journalistes et acteurs dans le domaine du 8

tourisme, etc., mais également par la diversité des approches retenues, des sujets et lieux traités - et proposer une réflexion globale autour de la problématique de l'identité. Une identité jamais figée et forcément plurielle, d'autant plus qu'elle s'inscrit dans le mouvement du voyage et dans la rencontre avec d'autres milieux naturels et culturels. De la Corse au Vietnam, on retrouvera dans cette publication tous les continents ainsi que différentes régions françaises. Au-delà des chercheurs investis dans les questions liées au tourisme, le modeste souhait des éditeurs est avant tout que sa lecture puisse bénéficier, directement ou indirectement, autant aux populations hôtes qui souffrent depuis trop longtemps du mythe d'un tourisme rédempteur qu'aux touristes-voyageurs qui arpentent plus que jamais les quatre coins du globe, en quête d'un tout autre mythe, fondé celui-là sur l'aventure et l'exotisme. Avec le développement du tourisme à l'échelle mondiale, ici et là, chez « nous» comme chez « eux », le local et le global s'interpénètrent inexorablement, pour le meilleur et le pire. On sait cependant d'expérience que tourisme culturel et culture touristique, à Cuba ou à Bali par exemple, ne font pas nécessairement bon ménage... Les tourismes et les identités ne doivent pas seulement apprendre à cohabiter mais penser à vivre ensemble, s'unir en quelque sorte dans la diversité, tout en respectant les choix et les orientations de chacun. Il importe donc de ne plus considérer la rencontre des deux termes sur le mode du conflit (Tourismes vs Identités) mais sur celui du lien, entre tissage et métissage (Tourismes & Identités). Ce livre espère enfIn débusquer des voies originales, reformuler les idées reçues et les concepts figés, offrir de nouvelles chances pour les dépossédés de cette importante manne économique, et poser des jalons pour les partisans véritables d'un tourisme qui ne sera « durablement» durable que s'il sera également, un jour, réellement alternatif. Dans la première partie de cet ouvrage, nous aborderons la question du lien qui relie l'univers touristique international aux identités locales et culturelles dans le monde. Seront ainsi 9

respectivement évoqués la mémoire des lieux et la mise en patrimoine au regard d'une identité mouvante (p. Bachimon), le concept du tourisme équitable (G. Cazes), l'indispensable diversité culturelle (p. Gras), le risque de folklorisation des sociétés issues de la tradition (F. Michel), et le tourisme contraint de naviguer à vue entre simulacre et standardisation (R. Christin).
La seconde partie, plus courte, traitera plus précisément de certaines situations concernant essentiellement la France, en s'interrogeant sur la pertinence du cadre normatif chargé de protéger les identités locales confrontées au développement touristique (J.-M. Furt), en évoquant les enjeux identitaires dans le cas du rapport entre tourisme et territoire insulaire (J.-P. Lozato-Giotart), puis en abordant la question du patrimoine avec l'exemple des châteaux (J.-R. Morice). Dans tous les cas, il importe aujourd'hui, en impulsant peut-être des formes nouvelles d'un tourisme plus équitable, d'arriver à maîtriser « touristiquement» un espace donné afm de mieux préserver et parfois sauvegarder des identités locales, qu'elles soient historiques, artistiques, architecturales, ou culturelles et sociales. La troisième partie s'intéressera aux questions internationales en focalisant le plus souvent les problématiques autour des rapports Nord-Sud. Deux articles discutent des bouleversements touristiques en Chine, l'un montrant l'image de l'Empire du Milieu créée par le tourisme (F. Villard) et l'autre les changements intervenus à Lijiang, dans le sud de la Chine (G. Clastres). Forme de tourisme enclavé mais mobile, le tourisme de croisière - en plein essor depuis quelques années est ensuite évoqué à l'aide de deux exemples aussi distincts que complémentaires: les croisières au large de l'île de Sumba, en Indonésie orientale (F. Michel), et celles en Russie où la brutale et difficile conversion au capitalisme passe également par l'invention de nouveaux « objets» touristiques sur fond d'identité rurale millénaire (G. Wolfs). Dans ces deux cas, les populations locales ne sont pas conviées aux choix et décisions en matière de « développement» touristique et elles ne 10

bénéficient guère des recettes d'une industrie du voyage particulièrement prédatrice mais friande d'identités autochtones jugées «authentiques». Cet usage des identités oubliées ou négligées n'a de sens que dans leur eXploitation à des fins essentiellement touristiques, et donc mercantiles. Une situation qui entraîne, sur les bords de la Volga comme dans l'ouest de Sumba, une dépendance croissante de la part des villageois à l'égard des trop précieuses devises touristiques... Trois autres textes complèteront encore cette troisième partie de l'ouvrage: le premier discute de l'usage touristique de la fête du Têt au Vietnam (V 0 Sang Xuan Lan), le second discourt de la situation très spécifique qui réurut tourisme et identité au Brésil (A. Saadi), et le troisième nous invite à découvrir un exemple concret de construction de la mémoire collective africaineaméricaine, dans un contexte touristique, aux Etats-Urus (M. Géronimi) . Dans l'espoir que cet ouvrage collectif, rassemblant quatorze auteurs, puisse esquisser de nouvelles pistes de réflexions et d'actions en faveur d'un tourisme plus respectueux des cultures et des êtres humains rencontrés ou non en voyage, nous espérons que sa lecture répondra aux attentes de ses lectrices et de ses lecteurs, d'ici et d'ailleurs.

Il

I

LA DIVERSITE DES IDENTITES

A L'HEURE

DES NOUVELLES MOBILITES

Tourisme et identité. Un rapport ambigu
Philippe Bachimon
Géographe, Université d'Avignon

Cet article se propose de revisiter quatre idées qui circulent à propos du lien existant entre tourisme, forme de mobilité de loisir introduisant plus ou moins subrepticement du global dans le local, et identité, résultante d'une construction sociale basée sur une originalité - voire une résistance ou invariance - de la localité sur la globalité. D'abord de quelle identité et mémoire parlons-nous quand il s'agit de lieux touristiques? De quelle mise en patrimoine s'agit-il? Quand il s'agit d'ouvrir aux visiteurs les lieux enfermant les identités locales, quel partage résulte de cette démarche? Et fmalement quelles nouvelles identités « durables» pour ces deux types d'acteurs, en apparences antinomiques, se construisent sur cet échange?

Le touriste mémorialiste des lieux
Le tourisme est souvent représenté dans l'approche critique a priori comme un facteur de déstructuration, voire de destruction, des identités et d'altération des paysages. Nous nous proposons de montrer comment paradoxalement il participe aussi d'une mémoire des lieux qui n'est pas forcément
celle annoncée ou vendue

-

aux touristes

-

ni celle ressentie

-

au départ du moins - par les habitants. Le tourisme est considéré souvent comme une ressource ultime de sortie de crise économique structurelle et de son versus social. La perte d'activité dominante ou motrice conduit à une dévitalisation, au départ des résidents, et à l'abandon de lieux autrefois animés. Les exemples en la matière sont multiples, de la crise agricole à la crise charbonnière ou sidérurgique en passant par des expressions plus ponctuelles comme celle du thermalisme ou du climatisme dans le tourisme. 15

Partons d'un exemple. Nous sommes en Polynésie Française à la fIn des années 1920, une activité entame son irrémédiable déclin, celle du coprah. La production de ce corps gras utilisé pour couvrir les besoins ménagers entre en concurrence avec d'autres produits tropicaux et bientôt tempérés. Il s'ensuit un abandon des terres qui lui étaient dédiées, en l'occurrence les plantations de cocotiers du littoral. Quarante années auparavant, le « boom» du coprah avait produit un paysage mono spécifIque excluant la diversité arboricole tant vantée par les découvreurs sur laquelle reposait une économie de subsistance traditionnelle.

Délaissés, les sites se renaturalisent

-

apparition d'un sous

bois arbustif de Goyaviers par exemple - au point de devenir une forêt secondaire de cocotiers. Cette phase de délaissement cultural n'induit pas celle de l'oubli culturel. Dans l'imaginaire, la friche prend une importance (un supplément d'âme en quelque sorte) en raison inverse de sa sortie de l'espace économique utile. Pas sur place, à vrai dire, mais à l'étranger et sans doute en raison de la photographie qui magnifIe ce « palmier ». Finalement quelques curieux - dans les années 1950 - « redécouvrent» ces friches forestières qui ayant perdu l'essentiel de leur valeur foncière font fIgure d'opportunité dans un projet de mise en tourisme par des aménagements de type villages de vacances, puis plus récemment, en une hôtellerie « sur l'eau» gagnant au moyen de pontons le lagon. Le projet repose sur la mise en adéquation d'un vacuum (au sens de Ritchot et Desmarais1) et d'une forte valeur extérieure. On connaît la suite qui fait que vu d'Europe, du Japon ou d'Amérique du Nord, ces cocoteraies sont devenues le cadre paysager obligé à tout séjour dans les îles et donc le paysage identitaire et « typique» de la Polynésie2. Le paradoxe de cet exemple est aisé à saisir. Un paysage produit par l'économie coloniale - une économie impérialiste planétaire -, la cocoteraie issue d'une friche agro-industrielle, se trouve présentée et représentée comme un paysage originel, c'est-à-dire pour le moins pré colonial, au sens que l'on donnerait d'un cadre initial à la culture autochtone.

16

Comment un tel tour de passe-passe a-t-il pu se produite ici comme ailleurs? C'est certes l'expression d'un modèle dominant importé. Une représentation de l'ailleurs triomphant sur les représentations locales il est vrai bien peu connues et reconnues tant il est vrai, qu'au moment ou triomphe l'économie de plantation, les autochtones se relèvent à peine de la catastrophe démographique qu'ils viennent de subir. Cette catastrophe (la population a diminué des 9/10 entre sa découverte et la fin du XIXème siècle) ayant en retour facilité les regroupements fonciers et les déprises indispensables à une économie de plantation peu exigeante en main d'œuvre. Triomphe aussi d'un stéréotype, c'est-à-dire d'une représentation reproductible à l'infmi tant comme site touristique que comme contenu publicitaire. Principe d'une économie industrielle qui bannit la diversité comme source d'entropie ayant pour corollaire la baisse des rendements3. D'autres aspects secondaires pourraient être évoqués; comme la valeur esthétique des palmes devenues décors de stuc des façades des monuments et villas européennes; comme la complainte du vent dans les palmes déjà soulignée par J.-F. Fletcher4 qui travaille dans les phosphates dans les années 1920 sur l'île de Makatea et note l'infmie monotonie des cocoteraies. Mais le paradoxe ultime de cet exemple vient de ce que ce paysage soit désormais réapproprié comme identitaire dans les représentations locales normatives, subissant ainsi une deuxième naturalisation, culturelle cette fois. On peut déjà s'interroger sur la question de savoir en quoi il participe de la production de nouvelles identités.

De la mise en patrimoine
L'exemple précédent pose la question adjacente et finalement pratique de savoir en quel état ce qui a pris une valeur patrimoniale, et est considéré comme un paysage identitaire, se doit d'être conservé. Faut-il le garder en l'état ruiniforme, celui duquel on l'a sorti de l'oubli? Faut-il le restaurer plus avant pour l'ouvrir au public en un état initial quoique non fonctionnel? Faut-il y réintroduite une fonction 17

en rapport à sa fonction initiale? Faut-il le « mettre en scène» autour d'un événementiel ou d'une animation d'un passé sublimé sous forme d'un parc d'attraction qui peut aller de sa simple folklorisation jusqu'à sa « Dysnéisation » ? Les réponses envisageables s'égrènent selon des choix économiques et sociaux faits en fonction de préoccupations de l'époque considérée. Le patrimoine pris comme simple décor semble être la réponse la plus courante et immédiate. La restauration d'un site ou d'un monument afIn qu'il résiste mieux aux outrages du temps alors qu'il ne cessait de se détériorer, consiste à le fIger en l'état de « vieilles pierres» sans lui chercher une fonction autre que celle d'être un cadre décoratif à valeur paysagère. La loi sur les monuments historiques protégeant en France en particulier l'environnement immédiat d'un tel site en interdisant des constructions par trop disparates renforce ce type traitement paysager de base qui suscite cependant quelques interrogations. Prenons un exemple bien connu. Pour le Pont du Gard, sa fonction d'aqueduc, qui fut brève - un siècle environ - mais bien sa destination première et utilitaire unique, n'a ainsi jamais été rétablie par sa mise en patrimoine. Par contre, sa fonction de pont routier de transit, qui lui avait été accolée sur ses arches inférieures, lui a été ôtée pour en faciliter un accès piétonnier exclusivement dédié à la visite du site. L'animation choisie est sobre. Le pont lui même est mis en lumière la nuit et c'est dans un musée situé à 200 mètres, mais invisible du Pont, que sa vocation hydraulique, les techniques de sa construction et son rôle dans l'alimentation en eau de Nîmes sont évoqués. La microcoupure entre le site et l'explicatif relève d'un choix muséal et esthétique précis à savoir que l'on peut saisir le sens d'un objet patrimonial sans avoir recours au discours, comme une œuvre d'art peut se passer d'explication sauf à approfondir par une recherche qui en serait détachée. Le sensible de la beauté l'emportant sur l'intelligence dans la mesure où, en l'occurrence, l'on n'a pas choisi de rendre au monument sa fonctionnalité (ce qui aurait été trop coûteux à moins d'imaginer une animation hydraulique purement circonstanciée) .

18

Un autre choix est de réaffecter un édifice ou un lieu à des usages proches de leur destination initiale. Ce mode de conservation d'un lieu par le maintien ou la réactivation d'une fonctionnalité équivalente à l'initiale, est dorénavant le plus couramment choisi car il maintient une animation - une présence in situ - qui est de l'ordre du lien donc de la mémoire voire de l'identité, si l'on associe à ce terme l'idée de « à l'identique ». Ainsi le propriétaire qui reçoit dans sa demeure écossaise répertorié dans le réseau des « relais et châteaux» estil - par définition - un descendant de la famille qui l'occupe de temps immémoriaux. Il peut maintenir une tradition d'accueil (l'hospitalité y est tarifée alors qu'elle était un don, mais elle reste de l'ordre du privilège) et faire partager sa connaissance intime des lieux, les faire revivre en quelque sorte par le récit autorisé dans une ambiance préservée. On est au-delà, déjà, de la simple animation touristique qui consisterait, par exemple, au cours d'une visite guidée à jouer de l'archétype du château hanté. La modalité est celle du partage de valeurs à l'occasion du séjour. Entre d'une part celles préservées d'une tradition dans son cadre originel et d'autre part celles d'une modernité extérieure. Cette rencontre fait figure d'échange de bons procédés. Ainsi le visiteur aura-t-il tout le confort « haut de gamme» en matière d'hébergement pour mieux s'imprégner de la tradition et en mesurer l'écart à la modernité. Dans cette configuration se pose la question de l'authenticité. Quelle part de mise en scène est nécessaire? Quels fondamentaux sont mobilisés? Inversement, l'exotisation apparaît comme une réponse non identitaire et non patrimoniale. Il s'agit de produire en un lieu une ambiance « décalée» qui est celle d'un autre lieu, en principe éloigné et bien souvent plus chaud. Il en résulte des processus d' artificialisation (construction d'une bulle tropicale dans un Center Parc par exemple), de transplantation et d'acclimatation de la végétation tropicale (devenue l'essence du paysage littoral de la Côte d'Azur), voire des animaux comme ces kangourous vivant désormais dans un bocage angevin qu'il faut « jaunir» en le privant d'eau pour lui donner des allures de bush australiens. Démarche paradoxale au regard de la mise en 19

valeur traditionnelle mais qui s'inscrit dans une dynamique de jachère et donc d'abandon des terres de l'élevage bovin traditionnel. Si donner à contempler des animaux exotiques est économiquement plus rentable et socialement plus adéquat que d'en élever d'autres ordinaires pour l'alimentation humaine (encore que l'on trouve désormais du pavé ou de l'émincé de kangourou !) pourquoi pas ce type d'implants qui reprend dans un registre plus «naturaliste» la mode séculaire des zoos qui eux jouaient dans le registre de la plus grande diversité possible d'animaux? Certes, on parle alors de détournement de sens voire de perte d'identité des lieux. Mais il est clair qu'en la matière l'identité territoriale peut surgir de l'acclimatation et de la naturalisation des objets transplantés. Les palmiers et cactées de la Côte d'Azur font partie de sa nouvelle identité. Les gardians au galop, un «4x4 », des taureaux, des arlésiennes..., présents sur le la page d'introduction du site de la Camargue (www.camargue.fr).sontsansdoutedesobjetsidentitaires.Mais à vrai dire de quelle identité s'agit-il? Celle construite dans la deuxième moitié du XIXème siècle dans un premier projet de restauration identitaire bâti sur le transfert d'éléments exotiques pris en Espagne6? Celle « westernisée » de shows présentés aux touristes dans les manades? Les identités sont ainsi moins figées qu'il n'apparaît en rapport au concept de patrimoine. L'importation pour les visiteurs et les habitants d'éléments exotiques fut d'ailleurs la première mobilité choisie par les navigateurs et les découvreurs en une époque où les personnes circulaient moins que les produits. En un temps où l'on se satisfaisait de la vue ou du goût d'un fruit exotique importé sans être ensuite obligé d'aller visiter son lieu d'origine présumé.

L'identité à la croisée des regards
La valeur acquise du paysage, comme l'identité, dépendent d'un échange, d'un regard croisé en quelque sorte, celui intériorisé de l'usager habituel des lieux (souvent à faible valeur ajoutée) et celui extérieur du voyageur, usager 20

occasionnel (à très forte valeur ajoutée). L'identité polynésienne, conune bien d'autres, peut être ainsi considérée conune la résultante de ce double point de vue. Elle est faite d'un passé sublimé et réinventé, et de stéréotypes importés et imposés. Elle est l'aboutissement de processus d'acculturation/appropriation et d'exotisation/naturalisation. Un village provençal, jadis délaissé par ses habitants conune Roussillon en Lubéron7, est restauré en village dit de caractère assez uniformément, toutes les façades sont recouvertes d'un crépis ocre sensé être celui de l'ancienne carrière a proximité de laquelle le village s'est édifié. Il abrite une forte proportion de résidences temporaires et de nouveaux habitants. Ce processus de restauration correspond à une mise en conformité à un « idéal type ». Dans le cas précité, l'usage antérieur, celui d'habitat, est bien conservé mais avec des extensions de cette fonction sur les espaces utilitaires qui ont perdu leur usage premier. C'est ainsi que par exemple, une grange se voit couranunent convertie en salle de séjour, ou qu'une « borie », abri pastoral de pierre sèche, devient un local technique pour piscine. De nouvelles identités « métisses» naissent-elles de cette mise en patrimoine interactif? En effet la résultante de ces croisements est productrice de détournement de sens premiers, conune nous venons de le voir, mais aussi peut-être d'identités nouvelles, non figées dans une sublimation indépassable du passé, basée sur des dynamiques utilitaires. Faisons l'hypothèse que l'identité ne serait pas une invariance sur laquelle se construit le projet touristique, mais plutôt une valeur produite par un échange, ce que l'on qualifie aussi d'interculturalité. Essayons de comprendre si en ce sens la globalisation des échanges, dont le flux touristique est l'avatar dominant, serait un ferment du renouveau et de la réinvention des identités dites locales, mais au sens cette fois de l'effet de miroir qui construit l'altérité conune réciproque de la globalité. Identités nées de la globalisation de la culture à la fois conune mise en patrimoine généralisée et identités territoriales. Nous allons partir de deux exemples de stéréotypes négatifs, produits de l'extérieur d'un territoire pour le

21