Tourisme et souci de l'autre

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Georges Cazes oeuvre décisivement pour que le tourisme soit pris en compte comme domaine d'enseignement et de recherche. Il a ouvert la voie à un débat sur les liens entre le tourisme et le développement, en respectant les réalités sociologiques des pays étudiés. Loin de conduire une sorte de néocolonialisme théorique et scientifique, il a toujours respecté le principe suivant : "les volontés locales avant la demande touristique". Il plaide aujourd'hui pour l'éclosion d'une véritable "géographie du désir".
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
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EAN13 : 9782336262338
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TOURlSME

ET SOUCI DE L'AUTRE

En hommage à Georges CAZES

Tourismes et Sociétés

Collection dirigée par Georges Cazes
Déjà parus A. VOLLE, Quand les Mapuche optent pour le tourisme, 2005. O. GUILLARD, Le risque voyage, 2005. J.SPINDLER (éd.) avec la collaboration de H. DURAND, Le tourisme au XX" siècle, 2003. J. CHAUVIN, Le tourisme social et associatif en France, 2002. F. MICHEL, En route pour l'Asie. Le rêve oriental chez les colonisateurs, les aventuriers et les touristes occidentaux, 2001. J.L. CACCOMO, B. SOLONANDRASANA, L'innovation dans l'industrie touristique, 2001. N. RAYMOND, Le tourisme au Pérou, 2001. GIREST (Groupement Interdisciplinaire de Recherche En Sport et Tourisme), Le tourisme industriel,' le tourisme du savoirfaire ?, 2001. R. AMIROU, P. BACHIMON (ed.), Le tourisme local, 2000. G. CAZES et F. POTIER, Le tourisme et la ville,' expériences européennes, 1998. P. CUVELIER, Anciennes et nouvelles formes de tourisme. Une approche socio-économique, 1998. G. CLASTRES, Tourismes ethnique en ombres chinoises. La province du Guizhou, 1998. G. CAZES, Les nouvelles colonies de vacances? Le tourisme international à la conquête du Tiers-Monde. G. CAZES, Tourisme et Tiers-Monde, un bilan controversé. M. PICARD, Bali,' tourisme culturel et culture touristique. D. ROZENBERG, Tourisme et utopie aux Baléares. Ibiza une île pour une autre vie. G. RICHEZ, Parcs nationaux et tourisme en Europe. M. MAURER, Tourisme, prostitution, sida. H. POUTET, Images touristiques de l'Espagne. O. LAZZAROTTI, Les loisirs à la conquête des espaces périurbains. M. SEGUI LLINAS, Les Nouvelles Baléares. D. ROLLAND, (ouvrage collectif) Tourisme et Caraïbes. A. DE VIDAS, Mémoire textile et industrie du souvenir dans les Andes.

Sous la direction de Rachid Amirou, Philippe Bachimon, Jean-Michel Dewailly, Jacques Malezieux

TOURISME ET SOUCI DE L'AUTRE
En hommage à Georges CAZES

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti \5 10124 Torino ITALIE

www.Iibrairieharmattan.com harmattanl @wanadoo.fr ~L'Harmattan,2005 ISBN: 2-7475-8862-9 EAN 9782747588621

Préambule Rendre un hommage à un collègue et ami à l'occasion de son départ à la retraite n'est pas une chose simple à réaliser quand on se propose de le faire par le biais d'un ouvrage collectif. Que dire et comment? Qui doit le dire? Quelle partie de la vie et de l'œuvre choisir puisqu'on ne peut être exhaustif? Est-on suffisamment fidèle à sa pensée? Comment donner une cohérence à toutes ces contributions? Autant de questions que seule l'amitié et la bonne volonté des auteurs participants ont permis de surmonter. Certains d'entre eux ont d'abord insisté sur les qualités humaines de Georges Cazes, d'autres sur ses apports théoriques et déontologiques. « J'ai répondu à votre appel, car je me sens proche et
de Georges Cazes et de ceux qui comptent parmi ses amis.

n me fallait

l'un et l'autre pour y participer. L'oeuvre de Georges me semble fondatrice, tant par l'originalité de son approche que par le rayonnement de son action. Je tiens surtout à souligner que la rigueur de ses enquêtes et de ses analyses m'a été très précieuse. J'en ai tiré profit et je me suis réjoui de me recommander de lui dans les notes de mes livres et articles. La personnalité de Georges est aussi marquante. Au-delà de l'universitaire, il y a l'expert, mais aussi la personne qui comprend les gens,. c'est à dire qu'au delà des statistiques et autres chiffres, il m'a toujours laissé l'impression de suivre la logique psychologique - éthique aussi - des responsables du tourisme. Plus particulièrement ceux du tourisme social. On ne peut pas faire l'impasse sur cette part de la personnalité de Georges Cazes. Son amabilité ne doit pas cependant tromper: dans le débat, dans ses jugements, il est tranchant. Au-delà de l'homme chaleureux et compréhensif existe un intellectuel rigoureux qui ne cède pas sur les principes» rappelle André Rauch. Quant à Douglas Pearce, il rappelle quelques souvenirs: «J'ai fait la connaissance de Georges Cazes lors des journées géographiques de Bordeaux, il y a trente ans. J'étais à l'époque étudiant à Aix-enProvence où je préparais ma thèse sur l'aménagement touristique en France. Entouré, au sein de la commission de géographie du tourisme, de professeurs renommés mais plutôt traditionnels, Georges m'est apparu immédiatement comme faisant partie d'une nouvelle génération de géographes français: il offrait dans ses recherches sur le tourisme une approche moderne, différente, plus ouverte, plus systématique, plus conceptuelle. C'est une approche que j'ai beaucoup

appréciée au long de sa carrière distinguée et j'ai régulièrement cité ses ouvrages dans mes propres travaux. Depuis ce premier contact nous nous sommes rencontrés périodiquement à Paris lors de mes retours en France pour poursuivre mes recherches. Georges était alors généreux de son temps et de ses conseils, et j'ai bénéficié énormément des contacts personnels qu'il m'a fournis ainsi que des références qu'il m'a données.» Georges Benko avoue qu'il a mis un peu de temps à apprécier à leur juste mesure le travail et la personnalité de Georges Cazes : «finalement je ne connaissais pas très bien Georges, mais les quelques discussions que j'ai eues avec lui ont révélé une ouverture exceptionnelle du géographe aux autres sciences sociales, comme la sociologie, l'économie, ou l'aménagement,. il est rare de voir un tel esprit de synthèse, passant de discipline en discipline autour du thème principal que constituait le tourisme. Cet esprit d'ouverture mérite d'être souligné ». Le tourisme quand Georges Cazes a commencé à l'étudier était encore un centre d'intérêt relativement peu traité par les géographes, et Georges Cazes reste ainsi un initiateur, et un fondateur de cette branche en France, encore relativement peu pratiquée. » « J'ai rencontré Georges Cazes pour la première fois lors de ma soutenance de thèse, rapporte Philippe Bachimon. il avait accepté à la demande de Philippe Pinchemel d'être membre du jury, ce qui était déjà un grand honneur. Mais c'est la profondeur de son jugement, résultat d'une lecture attentive du texte, qui m'a le plus frappé en ce jour de printemps 1988 dans la solennelle ambiance de l'amphi Liard à la Sorbonne. J'ai pu ensuite discuter avec Georges de géographie du tourisme, à de trop rares occasions il est vrai, et toujours m'enrichir des apports théoriques qu'il nous livrait dans ses ouvrages cifin de penser ces fameux territoires touristiques, trop souvent par ailleurs abordés sous un angle plus anecdotique que scientifique. C'est ainsi que peu à peu j'en suis venu à centrer ma pratique universitaire sur ce phénomène, réputé inconsistant, alors que j'étais parti sur une approche plus large de la géohistoire des représentations. Je peux, comme d'autres chercheurs, reconnaître en Georges Cazes l'un de nos maîtres. Mais un maître d'une discrétion, d'une gentillesse, d'une égale humeur... qualités inégalement partagées dans notre «si petit monde» universitaire.» Le positionnement théorique de G. Cazes s'est voulu résolument interdisciplinaire, c'est-à-dire convoquant et confrontant diverses 6

approches, c'est ce qui explique notamment que moi, sociologue, je me suis intéressé aux travaux de Cazes dans les années 80. J'avais rencontré Georges dans les locaux de Devtour, association qui se proposait de promouvoir un tourisme responsable et respectueux des cultures visitées. Je terminais alors ma thèse de doctorat. Il m'avait présenté notamment Marie-Françoise Lanfant, qui dirigeait le laboratoire (URESTI) de recherche du CNRS consacré au tourisme international; j'ai pu ainsi faire une sorte de pré soutenance devant cette équipe, où figuraient notamment Michel Picard, qui rédigea le compte rendu de cette présentation d'un manière scrupuleuse et fidèle, et J.D. Urbain, qui venait d'être nommé professeur. C'était en 1990/91. Ce dernier accepta en dernière minute de diriger cette thèse, déjà terminée et bouclée, suite à une mésentente avec mon directeur de recherche de l'époque. Les discussions avec l'équipe du CNRS et avec Georges Cazes m'avaient permis de consolider, de rectifier et d'affiner cette thèse qui paraîtra, dans une version remaniée, quelques années plus tard aux Presses Universitaires de France. Georges Cazes, qui déclina ma proposition de diriger ma thèse, me conseillant plutôt un sociologue, a bien sûr fait partie de mon jury de doctorat en 1992, à Paris 5 Sorbonne. (Jean-Didier Urbain avait accepté avec gentillesse de diriger une thèse déjà rédigée, j'ai fait appel à Michel Marié, dont je garde un souvenir marquant et à un sociologue de Paris 5). Georges Cazes m'avait le premier encouragé à creuser cette piste du tourisme comme espace de la transition et celle des sociabilités comme fondatrices de l'imaginaire touristique. Ce que je ne cesse de tenter de faire depuis. Plus globalement, Georges Cazes a œuvré pour que le tourisme soit pris en compte comme domaine de recherche. n a plaidé pour une approche qualitative, qu'il nomme une «Géographie culturelle et sensorielle» 1. n s'est attelé à une clarification conceptuelle de notions largement utilisées ou même galvaudées dont le tourisme est généralement affublé: «intégré, pionnier, alternatif, durable» (<< équitable» aujourd'hui). n continue à œuvrer dans une logique de vulgarisation scientifique, mais en refusant les oppositions et dichotomies conceptuelles simplificatrices et faciles (du type «effets positifs ou négatifs» ou «conséquences économiques/incidences sociales... méfait ou bienfait... panacée ou fléau...). En cela, il fut parmi les
1 Voir entretien en [m de volume. 7

premiers à s'écarter d'une vulgate pseudo militante qui a servi longtemps d'analyse scientifique du tourisme vers le Tiers-Monde. Il a ouvert la voie à un débat plus vaste et plus riche sur les liens entre le tourisme et le développement, et ce d'une manière sobre et nuancée, en respectant les réalités sociologiques des pays étudiés. Loin de reconduire une sorte de néocolonialisme théorique et scientifique, très insidieux car involontaire, Georges Cazes a toujours jugé primordial de respecter en premier lieu les choix des pays du « Sud» « lorsqu'ils étaient exprimés par des personnes respectables -sans prêche moralisateur facile, de leur donner une priorité effective: les volontés locales avant la demande touristique! Principe qui a guidé encore plus mes expertises et mes préconisations que mes publications ». Il a su ainsi concilier engagement citoyen et éthique avec les exigences de la démarche scientifique. Georges Cazes continue dans cette veine et plaide pour l'éclosion d'une véritable « géographie du désir ». Le but est de faire reconnaître la place de la recherche en tourisme dans le monde universitaire mais aussi dans le monde des décideurs du tourisme. C'est ce qu'il appelle un travail de « légitimation », accompli avec d'autres collègues, tâche que nous poursuivons aussi par la publication de cet ouvrage, tâche qui ne paraît jamais terminée... Je dois de fervents remerciements aux collègues qui ont adressé leur contribution pour participer volontairement à cet amical hommage et plus encore à ceux qui m'ont concrètement aidé pour que ce livre soit publié, Philippe Bachimon, Georges Benko, Jean Michel Dewailly, et Jacques Malézieux sans omettre Georges et Elizabeth Cazes. Rachid Amirou

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PARTIE I: ASPECTS CONCEPTUELS ET TERMINOLOGIQUES

Tourisme, géographie et sciences sociales

Gérard DOREL et Alain REYNAUD
Ministère de l'Éducation Nationale et Université de Reims

« La distance et le temps sont vaincus. La science Trace autour de la terre un chemin triste et droit. Le monde est rétréci par notre expérience Et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit. » Alfred de VIGNY, Les destinées, 1864
« Le plaisir des voyages, c'est de goûter l'inconnu. Les autres, lorsqu'ils voyagent, ne regardent que ce qu'ils ont sous les yeux ; quand je voyage, j'observe au contraire ce qui change. Ah, voyager! Rares sont ceux qui savent ce que voyager veut dire. » LIEZ!, philosophe taoïste, IVe siècle après J.C.2 Errare humanum est 3

Georges Cazes4 fait partie de ceux dont Michel Chadefaud disait: « Il faut être universitaire pour étudier, pendant ses propres loisirs, les vacances des autres »5. Comment pourrait-on résumer en quelques mots son itinéraire professionnel? Un géographe qui a été attiré précocement6 par le tourisme et qui s'est spécialisé dans ce domaine, tout en s'ouvrant aux apports des autres sciences sociales et

2 Traduction de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-tseu, Paris, Allia, p. 117,2002. 3 Ce dicton bien connu peut se comprendre de deux façons. Le sens premier d'errare est: errer, aller ça et là, marcher à l'aventure. Par conséquent, rien n'interdirait de traduire le dicton par voyager est humain et d'en faire la devise des touristes. Le second sens d'errare est: faire fausse route, s'égarer et, au figuré, se tromper. C'est le sens figuré qui correspond à l'expression complète errare humanum est, perseverare diabolicum (se tromper est humain, persévérer est diabolique) 4 Georges Cazes, Gérard Dorel et Alain Reynaud ont été enseignants à l'Université de Reims dans les années 70. 5 Chadefaud M., Aux origines du tourisme dans les Pays de l'Adour, Pau, Presses de l'Université, 1987, p. 11. 6 Cazes G., Le tourisme à Luchon et dans le Luchonnais, Toulouse, 1964.

en nouant des liens étroits avec leurs représentants ainsi qu'avec les milieux professionnels. Nombreux sont ceux qui ont suivi un chemin comparable. Après des études dans une discipline, ils ont choisi une de ses branches et ont été conduits à entretenir des relations avec d'autres disciplines, voisines ou apparemment éloignées. Cette situation, si banale, incite certains chercheurs à envisager des reclassements dans les champs du savoir, voire à proposer la création de nouveaux champs disciplinaires. C'est le cas pour le tourisme, et une controverse entre géographes a éclaté récemment, les uns souhaitant la création d'une science touristique ou tourismologie7, les autres rejetant cette idées. Ces mélanges offrent l'occasion de réfléchir à cette question et d'apporter une contribution au débat en cours. Cet article9, d'orientation épistémologique, se veut rétrospectif, en resituant quelques-uns des nombreux travaux de Georges Cazes, et prospectif, car il permet de réfléchir à des idées qui divisent le petit monde des spécialistes du tourisme et engagent l'avenir de ce... De quoi au fait? Savoir, science, discipline, champ d'étude, centre d'intérêt, domaine ou terrain thématique? Quel est le mot qui convient? Et derrière le mot, de quoi s'agit-il et qu'est-ce qui est en cause? Les raisonnements qui suivent s'appuieront préférentiellement sur le tourisme, mais ils pourraient très facilement s'appliquer à d'autres objets d'étude. Un espace intellectuel à trois dimensions Imaginons deux articles paraissant dans deux revues sous le même titre « Le tourisme au Brésil ». D'un point de vue épistémologique, il y a apparemment deux mots- clés, tourisme et Brésil, et les deux articles devraient normalement se ressembler, les nuances tenant à l'équation personnelle des deux chercheurs. Mais les contenus risquent d'être bien différents, si le premier article est l'œuvre d'un économiste envisageant le multiplicateur touristique ou les effets sur la balance
7 Hoerner J.-M., Pour la reconnaissance d'une science touristique, Espaces, n° 173, juillet-août 2000, pp. 18-20. 8 Groupement de recherche Tourisme, À propos de tourismologie. La science par autoproclamation ?, Espaces, n0178, janvier 2001, pp. 16-19. Bien que présenté sous forme collective, l'article a été rédigé par G. Cazes et revu par d'autres chercheurs. 9 Les deux auteurs sont des géographes, mais ils ne sont pas spécialisés dans le tourisme, ce qui les a incités à élargir le débat au-delà du seul tourisme. 12

des paiements et l'emploi, et si le second article est rédigé par un géographe insistant sur les lieux touristiques, sur leur place dans l'organisation de l'espace national ou encore sur le rôle du tourisme dans la réduction ou l'aggravation des inégalités régionales. Autrement dit, il serait souhaitable que le premier article s'intitule « Économie du tourisme au Brésil» et le second, «Géographie du tourisme au Brésil », les précisions ayant pu paraître inutiles s'ils avaient été publiés dans des revues spécialisées, l'une d'économie et l'autre de géographie. Les deux mots-clés explicites du titre «Le tourisme au Brésil» supposent donc un troisième mot-clé implicite, renvoyant à une discipline. À moins d'envisager dès maintenant, sous le titre «Le tourisme au Brésil », une étude qui se voudrait exhaustive, c'est-à-dire qui évoquerait aussi bien les aspects économiques, géographiques, sociologiques, anthropologiques et historiques du phénomène touristique dans le cadre territorial du Brésil. Essayons d'y voir plus clair. Pour situer un chercheur dans le monde du savoir, nous avons besoin de ses «coordonnées », au nombre de trois, la discipline, le thème et le territoire, de même que pour repérer un lieu à la surface de la terre, nous avons également besoin de ses coordonnées, latitude, longitude et altitude. De façon plus générale, pour situer un point dans l'espace mathématique, nous définissons ses coordonnées, abscisse (x), ordonnée (y) et cote (z).
Figure 1

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recherche

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thème

13

Dans la figure 1, le thème est premier (le tourisme, l'industrie...), le lieu est deuxième et l'approche est troisième, mais rien n'empêcherait de modifier l'ordre et de placer en x soit le lieu, soit l'approchelO. Zoom et ouverture La figure 1 reste trop statique. On a l'impression qu'une recherche serait précisément « localisée» dès lors qu'on pourrait la « classer» dans la liste des thèmes, dans celle des territoires et dans celle des disciplines, les trois listes étant fixées une fois pour toutes. Mais la réalité est plus subtile à cause des inévitables effets de zoom et d'un fréquent souci d'ouverture. Le zoom est facile à comprendre: il correspond à l'échelle pour le territoire et à l'extension pour le thème. En faisant varier le zoom à propos de l'exemple précédent, « Le tourisme au Brésil» deviendrait «Le tourisme littoral dans le Sudeste brésilien », «La plage de Copacabana» ou« Le tourisme en Amérique latine ». L'ouverture traduit la volonté de ne pas se cantonner à une discipline. Le géographe prend alors en compte des aspects sociologiques ou bien l'économiste est sensible à la dimension spatiale des phénomènes qu'il étudie. Rien n'empêche d'associer deuxIl ou

10 Pour ceux qui s'étonneraient de voir figurer la politologie dans la liste des sciences sociales à propos du tourisme, il suffit de renvoyer à Cazes, G., Le tourisme international dans les relations Nord-Sud, perspectives territoriales et géopolitiques, Téoros, vol. 13, 1994. Il En 2003, l'Université de Clermont-Ferrand n a mis au concours un poste de maître de conférences de géographie (section 23 du CND) avec l'intitulé géographie et sociologie du tourisme. Le candidat n'avait apparemment pas besoin de compétences en économie, à moins que cette orientation n'ait été jugée comme allant de soi, compte tenu de l'intitulé officiel de la section 23 : Géographie physique, humaine, économique et régionale. Mais la quatrième de couverture de l'ouvrage de Cazes, G., Les nouvelles colonies de vacances. Le tourisme international à la conquête du Tiers-Monde, Paris, L'Harmattan, 1989, indique: Enseignant dans diverses formations supérieures de tourisme et auteur de plusieurs ouvrages de géographie et d'économie du tourisme.

14

plusieurs12 disciplines sur un pied d'égalité, pour tenter de mIeux comprendre un même thème13. Reprenons l'exemple de départ, «La géographie du tourisme au Brésil ». La géographie, c'est-à-dire une discipline, mais pourquoi pas toutes les disciplines? Le tourisme, c'est-à-dire un thème, mais pourquoi pas tous les thèmes? Le Brésil, c'est-à-dire un territoire, mais pourquoi pas tous les territoires, autrement dit le monde? Deux possibilités (un ou tous) pour trois éléments (la discipline, le thème, le territoire) aboutissent à 23 = 8 combinaisons. Le tableau 1 les présente toutes, et le tableau 2 les développe avec des commentaires et des exemples de travaux de Georges Cazes, la liste n'étant évidemment pas exhaustive14.

12 Dans son article déjà cité, Jean-Michel Hoerner écrit p. 18: [...] les géographes, les sociologues, les historiens, les économistes, les spécialistes de gestion, les juristes, les linguistes peut-être, etc., qui s'intéressent au tourisme [...]. 13 Rien n'empêche de faire de sa discipline d'origine le fil directeur d'un travail, mais de tenir compte aussi, à titre d'ouverture, des apports d'autres disciplines. C'est dans cet esprit que le géographe Georges Cazes (Fondements pour une géographie du tourisme et des loisirs, Rosny, Bréal, 1992) s'adresse aux non-géographes: Aux marketing, sociologie anthropologie, urbanisme-architecture, etc. - comme aux professionnels, [cet ouvrage] a l'ambition de faire connaître la spécificité de l'analyse géographique du champ tourisme-loisir et les modalités de sa nécessaire articulation avec les autres approches, dans une vision résolument ouverte et globale (p. 5). Dans le tableau qui suit, cet ouvrage a été classé en t et non pas en :to Il ne s'agit pas pour l'auteur, comme le confirme cette citation, d'étudier le tourisme à l'aide de plusieurs sciences sociales placées sur un pied d'égalité mais bien de procéder à une analyse géographique [...] dans une vision résolument ouverte, c'està-dire en utilisant d'autres sciences sociales à titre complémentaire. Par contre, l'ouvrage de Georges Cazes, Le tourisme en France, Paris, PUF, 1984, se veut résolument pluridisciplinaire, ce qui est possible dans le cadre plus bref d'un Quesais-je ?: [...] en restituant le tourisme à la fois dans sa perspective sociale (la demande), géographique (la trame spatiale) et économico-politique (les enjeux) (p. 6). Il a donc été classé en :to 14 Le tableau 2 doit se lire de bas en haut.

chercheurs, enseignants et étudiants de disciplines voisines - économie, gestion,

15

Tableau

1 - La combinatoire

disciplines - thèmes - territoires

/DISCIPLlNE une

.......... toutes

/
/THÈME

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Thème et pluridisciplinarité

Le débat en cours, auquel il a été fait allusion dans l'introduction, illustre la volonté de sécession du tourisme ou, plus exactement, de certains géographes, spécialistes de ce thème, sécession vis-à-vis de la

géographie, en vue d'un regroupement avec les spécialistes du même
thème, provenant d'autres sciences sociales. L'occasion est bonne de mieux comprendre les rapports entre un thème, c'est-à-dire pour le moment un domaine d'activité, et une discipline, c'est-à-dire une science sociale. Le thème pourrait être désigné autrement: un centre d'intérêt, un domaine d'étude ou, dans une perspective philosophique et en utilisant un mot cher aux géographes, « une région de l'étant », c'est-à-dire un aspect de la réalité. Rien n'empêcherait d'appliquer les mêmes raisonnements à un autre domaine d'activité que le tourisme, par exemple l'agriculture, excellent terme de comparaison, dans la mesure où il s'agit d'une activité ancienne, ayant actuellement un poids comparable à celui du tourisme, l'agriculture étant plutôt sur le déclin tandis que le tourisme est en plein essor.

16

Tableau 2 - Développement de la combinatoire
......

i Toutes

les 1 sciences sociales

i pour

tous les 1thèmes à

SA VOIR ABSOLU

« L'idée de 1monde est une i totalité absolue»

i Utopique. i (Kant)

Pas de publication CAZES

de Georges

i l'échelle du i monde
Savoir pluridisciplinaire, plurithématique et limité à un territoire

1 Le Brésil

i Synthèse oscillant i entre la monographie
et l'approche pluridisciplinaire

G. CAZES et A. REYNAUD (1973), Les mutations récentes de

!

Le tourisme (dans le monde)

Savoir pluridisciplinaire, monothématique à l'échelle du monde

Synthèse avec des i approches multiples

l'économie française, Paris, Doin. : Le titre est à tort limitatif L'ouvrage associe des aspects démographiques, économiques, sociologiques et géographiques Georges CAZES (1989), Le tourisme international. Mirage ou stratégie d'avenir? Paris, Hatier Georges CAZES (1989 et 1992), Les nouvelles colonies de vacances, Paris, L'Harmattan, deux tomes Georges CAZES (1984), Le tourisme en France, Paris, PUF -. ..-.......

Le tourisme au Brésil

Étude de cas monothématique, pluridisciplinaire et limitée à un territoire -. Savoir limité à une discipline, plurithématique et à l'échelle du monde
-...........

1 mais avec des i approches multiples

,

i Synthèse

Géographie

à l'échelle i d'une discipline. i Exemple: P. et G. i Pinchemel (1988), La i Face de la Terre, i Paris, A. Colin

Pas de publication

de Georges

CAZES

Géographie Brésil

du

Savoir plurithématique, mais limité à une discipline et à un territoire

i Synthèse

appuyée sur i des travaux de type, pour tous les thèmes

!

Savoir
Géographie du tourisme (dans le monde) monodisciplinaire, limité à un thème, mais à l'échelle du monde Limitation générale: étude de cas monodisciplinaire, monothématique

---.-.

G. CAZES, 1. DOMINGO, G. DOREL, A. GAUTHIER et A. REYNAUD (1977), La Lorraine, une difficile reconversion, Montreuil, Bréal

.----

i Synthèse

appuyée sur ! des travaux de type, i pour le même thème

; Georges CAZES (1992), Fondements pour une géographie ; du tourisme et des loisirs, Rosny, Bréal -..-..--..-.-

Géographie du tourisme au Brésil

: Une
i de
:

des conditions l'avancement du i savOir

Georges CAZES (1964), Le tourisme à Luchon et dans le Luchonnais, Toulouse

pour un territoire

---------.

.-

La question mérite incontestablement d'être posée: pourquoi ne pas battre le rappel de tous les chercheurs, quelle que soit leur appartenance disciplinaire, qui, d'une manière ou d'une autre,

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s'intéressent à un même thème, par exemple le tourisme, et y consacrent l'essentiel de leurs efforts? Jean-Michel Hoerner propose d'appeler ce domaine de la connaissance «science touristique» ou « tourismologie », un peu comme il existe des tremblements de terre et une « science» chargée de les étudier, la sismologie. Dans ce cas précis, l'expression «science des tremblements de terre» est trop longue et trop lourde. Aussi parle-t-on de sismologie, qui est une des «sciences de la terre », expression toujours utilisée au pluriel. Or, qu'entend-on par «sciences de la terre»? L'utilisation d'un certain nombre de connaissances provenant des différentes sciences de la nature appliquées à un objet particulier, la planète terre ou à telle ou telle de ses particularités, d'où la géophysique, la géochimie, la physique de l'atmosphère, la géologie, la glaciologie, la vulcanologie, la sismologie. De même parle-t-on des «sciences de l'éducation », toujours également au pluriel: un centre d'intérêt particulier, l'éducation, est étudié selon les approches des différentes sciences sociales, l'économie, l'histoire, la psychologie et tout particulièrement la sociologie. Ne faudrait-il pas alors parler des sciences du tourisme, au pluriel et non au singulier? Il semble que, dans le cas des disciplines, on utilise habituellement le singulierlS, alors que pour un thème ou un centre d'intérêt on se sert plutôt du pluriel. Quoi qu'il en soit, ériger un «thème» en domaine autonome du savoir et vouloir en faire une « discipline» ou une « science» à part entière pose, au-delà de l'appellation, une triple question: - le fonctionnement. Un centre de recherches dont l'objet d'étude est un thème (le tourisme, l'agriculture, etc.) intègre des chercheurs dont
15 En France, les sciences physiques (au pluriel) englobent la physique (au singulier) et la chimie, tandis que les sciences naturelles regroupent la biologie, la botanique, la zoologie, la géologie. Dans les pays anglo-saxons ou dans les pays germaniques, quand on dit sciences de la nature (sciences of nature, Naturwissenschaften), on désigne ainsi la physique, la chimie, la géologie, la biologie, etc. Mais il s'agit toujours de sciences autonomes, chacune dans son propre département avec des enseignants-chercheurs spécialisés. On ne dit pas professeur des sciences de la nature mais professeur de physique nucléaire ou professeur de biologie moléculaire. Sciences physiques ou Sciences de la nature sont simplement un moyen de regrouper des disciplines voisines mais dont l'approche est différente. Par contre, on dit, de façon plus ambiguë, professeur des sciences de l'éducation, sans que l'on sache dans laquelle de ces sciences l'enseignant est spécialisé. Officiellement, dans toutes, mais dans la pratique beaucoup sont des sociologues, spécialisés dans la sociologie de l'éducation, d'autres des psychologues, quelquesuns des historiens ou des géographes, pratiquement jamais des économistes. 18

les ongmes disciplinaires sont multiples et il dispense des enseignements variés. Aussi parle-t-on dans ce cas de pluridisciplinarité ou de multidisciplinarité ou encore d'interdisciplinarité. Que recouvrent exactement ces mots? S'agit-il de juxtaposer des spécialistes de différentes disciplines, travaillant chacun selon son approche particulière et ayant en commun le même thème d'étude ou s'agit-il, pour chaque chercheur, de prendre en compte les approches de deux, trois, cinq ou huit disciplines? La multi-, pluri- ou interdisciplinarité se conçoit-elle à l'échelle des individus ou à l'échelle du centre de recherche? Ces questions sont débattues depuis plusieurs décennies, sans que les enjeux épistémologiques soient toujours clairement perçus et sans que les réponses soient convergentes. Prenons l'exemple de l'agriculture. On désigne depuis longtemps sous le nom d'agronomie «l'étude scientifique des problèmes (physiques, chimiques, biologiques) que pose la pratique de l'agriculture» (définition du Dictionnaire Robert). La définition est incomplète, car l'agriculture renvoie aussi à des questions évoquées par les sciences sociales: il y a bien une économie, une sociologie, une géographie ou une histoire qu'on qualifie, selon les cas, de « rurales », «agraires» ou «agricoles ». On sait qu'en France, la recherche en matière agronomique est confiée à l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique). L'éventail très large des disciplines pratiquées dans cet organisme de recherche fait que la pluridisciplinarité intégrale est impossible à envisager et les liens entre les laboratoires spécialisés dans la physique de l'atmosphère et dans la sociologie ne peuvent être que symboliques. Autrement dit, lorsque les disciplines sont voisines, la pluridisciplinarité est envisageable, mais non automatique, à l'échelle du chercheur, mais lorsque les disciplines sont aux antipodes du savoir, elle est évidemment chimérique, preuve qu'un thème n'est pas l'équivalent d'une discipline. Un mathématicien en poste dans un département de mathématique, même s'il est spécialisé en calcul des probabilités ou en analyse, a eu l'occasion d'étudier la géométrie, l'algèbre ou la théorie des nombres, et en a éventuellement besoin dans ses recherches. Par contre, un sociologue des campagnes travaillant à l'INRA n'a aucune raison

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d'avoir une formation poussée en pédologiel6. L'INRA est une confédération, dont les composantes disposent d'une large indépendance. Les disciplines sont normalement des fédérations, les thèmes institutionnalisés comme « les sciences de la terre» ou « les sciences de l'éducation» se voudraient des fédérations mais fonctionnent parfois, tout comme l'INRA, comme des confédérations 17 - l'organisation institutionnelle. Si les disciplines ont pignon sur rue depuis longtemps, la situation des champs thématiques est variable. L'agriculture a un ministère de plein exercice, autonome et permanent. La formation des praticiens est l'apanage d'une grande école, l'Institut national agronomique de Paris Grignon, et les chercheurs sont regroupés dans l'INRA. L'activité de lobbying est assurée par divers groupes de pression, dont la FNSEA et le CNJA sont les plus connus. Par contre, il n'existe pas de section du CND (Conseil National des Universités) consacrée à l'agronomie au sens large du terme. Le tourisme, plus récent, apparaît moins bien loti. Il est normalement représenté au gouvernement, rarement par un ministre, plus souvent par un ministre délégué ou même par un secrétaire d'État. Dans ces derniers cas, le portefeuille du tourisme est rattaché à un ministère, variable selon les gouvernements: l'industrie, la culture, les transports, la jeunesse et les sports, le commerce extérieur ou l'équipement. Cet inventaire à la Prévert laisse rêveur: le tourisme serait-il une activité protéiforme ou éprouverait-il du mal à s'emaciner? Protéiforme, le tourisme ne l'est pas plus que l'agriculture, qui entretient des liens avec l'industrie (les industries
16 Parmi les dizaines d'unités de recherche de l'INRA, nous avons relevé sur Internet celle de bioclimatologie à Bordeaux (le fonctionnement physique et écophysique de la forêt landaise et de la vigne; les processus de transfert turbulent à l'échelle de l'écosystème et à celle du paysage) et celle d'économie et sociologie rurales à Dijon, composée principalement d'économistes mais également de sociologues et de géographes. 17 Dans cette optique, la géographie a longtemps été ce qu'on pourrait appeler paradoxalement une discipline pluridisciplinaire, se voulant au carrefour des sciences naturelles et des sciences humaines, selon la formule consacrée, mais chaque géographe vivait la pluridisciplinarité de l'intérieur, c'est-à-dire touchait luimême un peu à tout. Puis, avec la tendance à la spécialisation, la géographie est devenue une fédération. Enfin, elle tend à être une confédération, à l'intérieur de laquelle les liens sont lâches, pour ne pas dire inexistants, entre une géographie science naturelle et une géographie science sociale. 20

agroalimentaires, la fabrication des engrais), avec l'équipement (les chemins vicinaux) ou... avec le tourisme (le tourisme rural), mais il ne viendrait à l'idée d'aucun président de la République de nommer un secrétaire d'État à l'agriculture dépendant par exemple du ministère des transports. Récemment, dans une dépêche de l'AFP en date du 21 janvier 2003, le sénateur Paul Dubrule remarquait qu' « il y a dans le tourisme un éparpillement des acteurs et des compétences qui nécessite une coordination» et estimait que le responsable gouvernemental de ce secteur d'activité « aurait plus d'autorité s'il était rattaché au Premier ministre ». Au Comité National de Géographie existe une «commission du tourisme et des loisirs »18. Au Conseil National des Universités, il n'y a pas de section tourisme, les spécialistes de ce thème devant se rattacher à une section disciplinaire (l'économie, l'histoire, la géographie ou la section 24 « Aménagement de l'espace, urbanisme19 »), ce qui peut apparaître normal, puisque ce sont des disciplines et non des thèmes qui sont représentés à l'université. Mais cette règle souffre quelques exceptions, outre la section 24, avec la section 40 (<< sciences du médicament »), la section 70 (( sciences de l'éducation») ou la section 71 (<< sciences de l'information et de la communication»). - la formation. Le débat consistant à savoir si un champ thématique peut être placé sur le même pied qu'un champ disciplinaire et s'il a la même signification dans l'organigramme général du savoir, est éclairé par la question de la formation. On n'approfondit pas la mathématique dans un centre de sismologie, pas plus qu'on n'acquiert une formation solide en sociologie dans un centre d'études consacré au tourisme. Les centres spécialisés dans un thème recrutent comme enseignants chercheurs des personnes ayant reçu une formation théorique dans telle ou telle discipline et forment des praticiens dans une perspective pluridisciplinaire. La distinction est d'ailleurs bien connue en France depuis quelques décennies: c'est celle qui existe entre les DEA,
18 Pour la période 2000-2004, cette commission est présidée par Philippe Violier, la secrétaire étant Nacima Baron- Yellès. 19 Les rapports entre les thèmes tourisme et urbanisme sont dissymétriques. Voir Cazes, G., Le renouveau du tourisme urbain. Problématiques de recherche in Cazes, G., et Potier, F., Le tourisme et la ville: expériences européennes, Paris, L'Harmattan, 1998: Les chercheurs spécialisés dans le champ Tourisme- Loisirs montrent depuis quelques années un intérêt nouveau et intense pour le tourisme

urbain, auquel - on peut le noter d'emblée -

exceptionnellement [...] les experts en recherche urbaine (p. 13).

ne s'associent que trop

21

nonnalement monodisciplinaires et destinés à fonner des chercheurs et des universitaires, et les DESS, nonnalement pluridisciplinaires et destinés à fonner des professionnels. Dans la pratique, les choses ne sont pas toujours claires et une certaine confusion a régné, en tout cas pour les DEA2o, mais l'opposition garde un sens. Les grandes écoles d'agriculture, comme Grignon, fonnent bien des praticiens qui ont le titre d'ingénieur agronome. Mais les ingénieurs agronomes qui se lancent dans la recherche et sont recrutés par des laboratoires de l'INRA ont besoin de compléter leur fonnation pluridisciplinaire par un DEA souvent monodisciplinaire de physique, de chimie ou... de sociologie21. Autrement dit, et même si des nuances sont nécessaires, les disciplines sont autoreproductibles, à la différence des thèmes, dont les chercheurs et les enseignants sont renouvelés par des apports extérieurs. Thème concret et thème abstrait Jusqu'à maintenant, le thème a été assimilé à une activité, l'agriculture, le tourisme, l'industrie, la ville22, les transports, c'est-àdire des activités concrètes. Mais il existe aussi des thèmes abstraits. La géographie classique a été une géographie du pennanent, de la constance, de l'ici, des être territoriaux que sont les régions et dont on s'efforçait de dégager «la personnalité ». Le relief, élément naturel correspondant à une certaine pennanence à l'échelle de l'humanité, l'histoire ou l'agriculture, étaient les questions les plus volontiers abordées. Le tourisme apparaissait comme l'antithèse de cette
20 Un certain nombre de DEA monodisciplinaires recrutent des étudiants qui possèdent une licence et une maîtrise dans un tout autre champ disciplinaire. Il serait donc envisageable de faire des recherches, c'est-à-dire de faire avancer la connaissance, dans une discipline dont on n'a pas acquis les bases. Si des réussites sont cependant possibles dans les sciences sociales, on imagine malle titulaire d'une maîtrise de biologie faisant dans la foulée un DEA et des recherches novatrices en topologie algébrique ou en physique nucléaire et vice versa. 21 L'école de Paris-Grignon possède elle-même actuellement 24 DEA, rattachés à différentes universités qui en sont les chefs de file. La plupart des DEA sont scientifiques, mais il y en a quelques-uns relevant des sciences sociales(Environnement et archéologie avec Paris I, Mutations des sociétés contemporaines avec Paris X ou Territoire, espaces et sociétés avec Orléans). 22 La ville est un thème au même titre que l'agriculture ou l'éducation. On commence de voir apparaître, depuis quelques années, l'expression sciences de la ville, dont le pluriel est révélateur. 22

géographie, puisqu'il reposait sur l'éphémère, le voyage, le brassage, l'actuel ou le désir de l'ailleurs23. L'opposition se résume à deux termes: le territoire ou « l'habiter» et la mobilité. Mais la mobilité n'est pas seulement synonyme de tourisme: les flux financiers, les transports de marchandises, les migrations définitives, les mouvements pendulaires, relèvent tous de la mobilité4. Il s'agit bien d'un thème, car aucune science sociale n'a le monopole de l'étude de la mobilité, mais d'un thème abstrait qui ne renvoie pas à une catégorie définie de phénomènes. Les thèmes abstraits sont conceptuels25 (la mobilité, la diffusion, les réseaux, les représentations) ou techniques (la télédétection, les enquêtes26, la modélisation, les techniques quantitatives). Rien n'empêcherait de créer un centre de recherche ou des départements d'université consacrés à la mobilité, dans lesquels coexisteraient des démographes, des économistes, des sociologues, des historiens, des géographes, des psychologues, délivrant un diplôme d'ingénieur ou une maîtrise, disposant d'une section au CNU et pourquoi pas d'un portefeuille ministériel27.
23 Ce qui n'empêche pas le titre suivant: Cazes, G., Les constantes spatiales du fait touristique littoral, Travaux de l'Institut de Géographie de Reims, n° 23-24, 1975, pp. 13-21. 24 Voir Cazes, G., et Reynaud, A., Les mutations récentes de l'économie ftançaise: de la croissance à l'aménagement, Paris, Doin, 1973. Dans cet ouvrage pluridisciplinaire le chapitre 3 concerne la mobilité et il est dit: C'est par le biais de la mobilité, le plus souvent imposée par les mécanismes de la croissance euxmêmes, que l'on prend douloureusement conscience des problèmes de l'expansion (p.44). Thème plus que jamais d'actualité, voir Georges Cazes et Françoise Potier, Le tourisme urbain, Paris, PUF, QSJ, 1996.(11faut, d'abord, prendre conscience du développement spectaculaire des mobilités de loisir dont le tourisme est l'une des principales composantes, p. 4, souligné par les auteurs). 25 Un bon exemple en est foumi par Cazes, G., Réflexions sur la notion d'intégration appliquée à l'aménagement touristique, Travaux de l'Institut de Géographie de Reims, n° 51-52, 1982, pp. 23-30. Dans ce cas, le concept est bien premier et le tourisme n'est qu'un prétexte pour le définir, le discuter et l'approfondir. 26 Technique apparue en sociologie, les enquêtes sont désormais utilisées dans toutes les sciences sociales, y compris dans l' histoire du temps présent. Technique de recherche, les enquêtes ont aussi une dimension appliquée, pratique et médiatique qui justifie l'existence d'instituts et d'officines de sondages d'opinion. 27 Il Ya bien eu, au début des années 1980, un éphémère ministère du temps libre. 23

Les aires culturelles Dans l'espace intellectuel à trois dimensions de la figure 1, x représentait la discipline, puis nous lui avons substitué le thème. Rien n'empêche de considérer que x correspond au territoire, y devenant le thème et z la discipline. Pourquoi ne pas regrouper dans un même cadre institutionnel tous ceux qui s'intéressent au même territoire28, c'est-à-dire au même groupe humain ou à la même société. Ils ont en commun le territoire, la ou les langues parlées par les populations et une curiosité pour tout ce qui concerne ces sociétés, même en dehors du thème de recherche (le tourisme, l'agriculture ou les réseaux) ou de la discipline (la géographie ou la sociologie), dont ils se réclament. Qui ne connaît l'Institut des Hautes Études d'Amérique latine ou l'INALCO, alias Langues 0 ? Les échanges entre spécialistes des mêmes territoires, d'origines disciplinaires différentes, ont toute chance d'être fiuctueux. On conçoit sans peine qu'un économiste travaillant sur le Brésil établira plus facilement des liens avec un géographe «brésilianiste» qu'avec un économiste travaillant exclusivement sur le Japon29. Il s'agit d'une ouverture, toujours souhaitable, mais il ne suffira pas à un économiste de côtoyer des sociologues travaillant sur le même territoire pour devenir lui-même un sociologue averti. Ce ne sera possible qu'au prix d'un investissement poussé, c'est-à-dire d'une formation disciplinaire complémentaire. Autrement dit, réunir des chercheurs d'origines très diverses et travaillant sur des thèmes bien différents enrichira à coup sûr leurs travaux mais ne leur donnera aucune homogénéité, car il n'existe pas de «science» du Japon, des États-Unis ou de l'Amérique latine. Chaque membre de ces groupes de recherche aura certes tendance à lire de façon préférentielle les travaux provenant de la même
28 Voir Douzant-Rosenfeld, D., Grandjean, P., Les géographes et les aires culturelles, in Knafou, R, (sous la direction de), L'état de la géographie, Paris, Belin, 1997, pp.247-258. La perspective adoptée n'est pas la même que dans cet article, mais le point de départ est identique: Que signifie, pour un géographe, travailler sur une aire culturelle? (p. 248), à transposer ici sous la forme: Que signifie, pour un chercheur en sciences sociales, travailler sur une aire culturelle ? 29 A moins que les deux économistes ne partagent le même thème (le chômage, l'inflation, les matrices d'intrants-extrants). 24

discipline ou du même thème que lui, ou de disciplines et de thèmes voisins, mais les concepts et les techniques mis en œuvre proviendront de disciplines ou de thèmes abstraits et non du territoire. Parmi les aires culturelles, il en est pourtant une qui semble correspondre de façon évidente à une discipline ou à une science particulière: la Chine, dont l'étude «scientifique» relève de la sinologie3o. Mais la sinologie n'est pas une science en tant que telle. C'est un sinologue, et non l'un des moindres, qui nous le dit: «[...] si l'on considère la sinologie comme le nom collectif de diverses

disciplines scientifiques -

linguistique, ethnologie, archéologie,

histoire politique, histoire de l'art, de la philosophie, des religions, des sciences, sociologie, etc., dont le dénominateur commun est la Chine »31. Que deviennent les spécialistes du tourisme dans une institution vouée à l'étude d'une aire culturelle32 ? Ils ont évidemment leur place, puisque tout chercheur d'un tel organisme possède inévitablement une origine disciplinaire et un thème d'étude. Pourquoi pas le tourisme? Mais l'économiste qui souhaiterait consacrer exclusivement ses travaux à l'étude du tourisme au Brésil aura peut-être du mal à trouver beaucoup d'interlocuteurs à l'Institut des Hautes Études d'Amérique latine. Il aura tout autant de mal à en trouver dans un département d'économie ou dans un centre d'études supérieures du tourisme. À moins de concevoir la création d'un organisme quelconque exclusivement voué à l'étude de l'économie du tourisme au Brésie3.
30 On pourrait tenir le même raisonnement pour le Japon et pour l'Inde. On parle désormais de japonologie et d' indianologie. Mais, si le Dictionnaire Robert a un article sinologie, il ignore japonologie et ne connaît qu'indianisme pour désigner l' étude des langues et civilisations de l'Inde. 31 Balazs E., La bureaucratie céleste, Paris, Gallimard, 1968, p. 16. 32 Georges Cazes a réalisé de très nombreuses études de cas. L'une d'elles associe dans le même ouvrage deux territoires très éloignés. Cazes G., Le tourisme international en Tunisie et en Thaïlande: les risques d'un développement mal maîtrisé, Travaux de l'Institut de Géographie de Reims, n° 53-54, 1984, 135 p. Dans ce cas, c'est bien le tourisme qui est le fil directeur. On imagine mal le chercheur tentant de s'intégrer à un organisme spécialisé dans l'étude du Maghreb ou de l'Asie du Sud-Est, alors qu'il travaillait aussi sur... le Mexique. 33 Derrière la boutade apparaît en filigrane une question: un chercheur est-il capable de ne pas se limiter à un thème précis pour un territoire restreint dans une optique disciplinaire stricte? La réponse est normalement affirmative, mais il existe quelques exemples de chercheurs monomaniaques. Certains dossiers de candidats à des postes universitaires sont étonnants: par exemple un mémoire de maîtrise sur 25

Conclusion Les débats entre géographes à propos de la place et de la signification du tourisme, de même que la volonté de réunir tous ceux qui s'intéressent au tourisme dans une même structure, n'ont rien d'original. Bien d'autres exemples existent dans l'immense domaine de la connaissance. Les champs du savoir sont multiples, les recombinaisons et les restructurations quasi-infinies. De temps en temps se produisent des indurations promises à un bel avenir ou simplement éphémères. Mais il faut bien distinguer entre les institutions, qui jouissent d'une certaine pérennité, avec le danger de l'ossification, et les individus, qui peuvent impulser le changement ou y résister, se mouler dans des structures préexistantes ou les subvertir. Dans l'exemple qui a servi de fil directeur à cet article, qu'est-ce qui intéresse, engage, fait vibrer et passionne d'abord et avant tout le chercheur? L'économie? Ou le tourisme? Ou le Brésil? Selon la réponse apportée, il se sentira bien ou mal à l'aise dans telle ou telle structure. Rien ne l'empêche d'ailleurs d'appartenir, à des titres divers, à plusieurs d'entre elles. Il y a des structures de rattachement dures et des cadres souples, fournissant seulement des crédits ou des occasions de rencontres. Entre les institutions et les individus existent les revues, en position intermédiaire, apparaissant et disparaissant beaucoup plus facilement que les institutions. La carrière de Georges Cazes illustre la complexité des processus à l'œuvre dans le petit monde de la recherche. Géographe de formation et rattaché toute sa vie professionnelle à des départements de géographie (Toulouse, Guadeloupe, Reims, Paris I), il a depuis longtemps davantage de contacts avec des représentants des autres sciences sociales qu'avec des géographes. Il a enseigné dans plusieurs formations supérieures spécialisées dans le tourisme; dirigé une collection (Tourismes et Sociétés) aux éditions de l'Harmattan; été consultant pour des organismes publics et privés dans différents pays; participé à d'innombrables colloques; collaboré à de très nombreuses revues, les unes géographiques, les autres spécialisées dans le tourisme; publié seul ou en collaboration de nombreux livres, dont certains n'ont rien à
une commune touristique des Alpes, un mémoire de DEA et une thèse sur la même commune... Mais ce sont des cas exceptionnels. 26

voir avec le tourisme; été président de l'Association française des experts scientifiques du tourisme. Qui pourrait dire, dans un tel itinéraire, quels ont été les synergies, les échanges, les fertilisations croisées, les rencontres dues au hasard et celles qui ont été voulues? Au-delà des réflexions épistémologiques, des classements et des tableaux, des titres officiels et des rattachements, force est de constater que les voies de la recherche sont impénétrables. Peut-être simplement que le thème « tourisme» et la discipline « géographie» avec leurs incertitudes et

leurs ambiguïtés - un thème récent34en renouvellement constant, une
discipline baroque récemment rajeunie et devenue une science

sociale - étaient plus favorables que d'autres aux chemins de traverse.

34 Cazes G., Le tourisme international. Mirage ou stratégie d'avenir?, Paris, Hatier, 1989, parle de l'embrasement touristique du monde (p. 9). 27

Mise en tourisme et touristification Jean-Michel DEW AILLY Université Lumière Lyon 2

Le développement récent de l'étude géographique du tourisme donne lieu, comme pour toute nouvelle branche disciplinaire qui pousse, à l'utilisation d'une terminologie indécise, sous laquelle les différents auteurs ne mettent pas toujours les mêmes réalités. Il suffirait d'ailleurs de chercher à définir le terme « tourisme» pour se rendre compte de la difficulté à accorder tous les chercheurs et tous les praticiens sur une même définition. Tâche probablement impossible dans l'état actuel des réflexions des uns et des autres à travers le monde, alors qu'à l'évidence c'est leur fonds de commerce commun... Telle n'est d'ailleurs pas notre ambition dans cette courte note, où, à la limite, peu importe la définition qu'on donnerait du tourisme. Il n'est ici, à notre sens, pas très important que l'on en fixe exactement les contours. Nous voudrions en revanche contribuer à la clarification de deux termes (plus exactement une locution nominale et un nom) que l'on emploie souvent dans des sens qui peuvent prêter à confusion, mais dont le contexte montre habituellement que les auteurs ne les considèrent pas forcément comme interchangeables: «mise en tourisme» et « touristification ». Après avoir tenté de les préciser, on essaiera de montrer que, dans l'acception que nous proposons pour chacun d'eux, ils sont en réalité complémentaires. Mise en tourisme et touristification : deux contenus distincts A qui parcourt la littérature scientifique touristique francophone, il apparaît vite que ces deux termes reviennent fréquemment (chez les Anglo-Saxons, on trouve d'ailleurs parfois tourismification), et qu'ils ont tous deux l'inconvénient, comme beaucoup d'autres termes du vocabulaire français, de désigner à la fois un processus et un état résultant de ce processus. Le plus simple est la « touristification ». Construit sur le mode de « intensification », «humidification », «désertification» et bien

d'autres mots français comportant le même suffixe, il indique un changement d'état, un processus. Mais il indique aussi le résultat de ce processus. La touristification d'un espace exprime à la fois que cet espace est (ou a été) le théâtre d'un certain développement touristique, en expansion physique (bâti) et économique (revenus nouveaux), mais aussi que cet espace est (ou a été) touristique, dans une certaine mesure, comme résultat de ce processus. Le degré et le rythme du processus n'interviennent pas à ce stade de la qualification: on pourrait discuter le fait de savoir si le Sahara ou l'Antarctique ont atteint un niveau de fréquentation touristique qui en fait des espaces réellement «touristiques », mais le fait est qu'ils sont devenus ouverts au tourisme, donc se sont touristifiés, alors que pendant très longtemps ils ont rebuté les touristes (en dépit de quelques visiteurs). Le terme de « touristification » ad' ailleurs parfois une connotation péjorative, peut-être parce qu'il apparaît un peu lourd, ce qu'il n'est formellement pas plus que les autres termes formés sur le même modèle cités plus haut. Il est d'ailleurs globalement moins utilisé que « mise en tourisme» sous la plume de la plupart des auteurs. La « mise en tourisme» a en effet plus d'allure, dans la ligne des mises en scène, en désir, en voyage, en abyme... Mais cette locution emploie un participe passé, expression ici d'une voix passive supposant une voix active. Elle exprime donc davantage, à notre sens, la démarche plus réfléchie d'un sujet vers un objet: l'espace mis en tourisme accueille une activité dont on peut alors présumer que ses implications pour le sujet, sinon l'objet, ont été mieux appréciées. Et l'on parle d'un espace mis en tourisme, mais parle-t-on d'un metteur en tourisme, alors qu'on parle bien d'un metteur en scène? Il ne semble pas, pas encore peut-être... Il faut dire que cette expression ne serait pas non plus très élégante. On conviendra volontiers que ces subtilités sont affaire de choix et de sensibilité personnels, et que peu de rationalité semble présider à l'emploi de ces deux termes. C'est pourquoi nous proposons la distinction suivante: « touristification » pourrait concerner le processus, et l'état qui en résulte, de développement relativement spontané, non planifié du tourisme, s'appliquant à un espace, une société, une économie... Les acteurs en sont plus isolés, moins institutionnels; « mise en tourisme» pourrait désigner le processus, et l'état qui en résulte, d'un développement plus planifié, plus volontariste, 30

contrôlé, sinon maîtrisé, s'appliquant aux mêmes objets. Le rôle des décideurs et acteurs locaux, hors des particuliers et entreprises privées, semble plus important dans l'élaboration des processus et des décisions qui provoquent ou accompagnent le développement du tourisme. Mais comme un grand opérateur privé, comme Disney, doit traiter avec une multitude d'acteurs institutionnels en raison de l'ampleur de ses projets, on pourrait alors parler aussi à bon droit de la mise en tourisme de milliers d'hectares. Quelques exemples d'application géographique permettront sans doute de mieux faire comprendre notre propos tout en montrant que les deux termes sont complémentaires. Une complémentarité terminologique et scalaire Il nous semble que l'emboîtement des échelles et leur jeu, propres à l'analyse géographique, permettent d'utiliser les deux termes plutôt que, au mieux, de les opposer irréductiblement, au pire, d'en bannir l'un des deux. En effet, si, dans les définitions que nous proposons, c'est l'intentionnalité du développement du processus touristique qui s'avère le critère discriminant, son application à différentes échelles permet de qualifier l'espace considéré. A très grande échelle, par exemple, il est certain que l'aménagement d'un village de vacances ou d'un parc d'attractions relève d'une planification stricte au niveau de la parcelle. On pourrait donc parler de mise en tourisme. Mais cet équipement peut lui-même se situer dans une commune ou une région où le développement touristique est livré à lui-même, c'est-à-dire en fait au bon vouloir d'entreprises et de particuliers qui développent des projets touristiques au sein d'une région qui est plus touristifiée qu'elle n'est mise en tourisme (résidences secondaires, campings caravanings. ..). Une collection anarchique d'éléments planifiés ne fait pas une planification. La juxtaposition d'urbanizaciones soigneusement conçues, donc de vastes domaines mis en tourisme, peut conduire à l'émergence d'une région touristifiée dans un désordre certain, comme bien des portions du littoral espagnol en offrent des exemples. La Côte d'Azur relève, pour nous, plus de la touristification que de la mise en tourisme, même si Marina Baie des Anges ou Port-Grimaud offrent 31

des exemples significatifs de mise en tourisme locale. A l'inverse, si les stations de Grau-du-Roi ou de Palavas-les-Flots relèvent d'abord d'une touristification certaine, elles sont maintenant intégrées à un littoral touristique du Languedoc-Roussillon qui a été mis en tourisme par une grande opération intégrée d'aménagement touristique. Quelle que soit l'échelle, un espace peut rester dans une logique unique de touristification ou de mise en tourisme. Le renforcement généralisé des procédures d'aménagement à différents niveaux administratifs tend cependant à rendre plus présente la mise en tourisme, sans qu'elle puisse toujours compenser les effets d'une éventuelle touristification antérieure trop longue et trop décousue. Les littoraux anglais ou belge ont été plus touristifiés que mis en tourisme. En dépit d'exceptions évidentes, on peut aussi constater que les espaces où le tourisme est plus intensif, plus concentré relèvent actuellement plus facilement de la mise en tourisme que de la touristification. Par exemple, contraints maintenant par une réglementation de plus en plus stricte, les littoraux touristiques relèvent plus, selon la terminologie proposée, de la mise en tourisme, alors que les campagnes, sous l'effet du développement du « tourisme vert» et de ses variantes suscitant des initiatives nombreuses, dispersées, souvent de petite taille, se touristifient peu à peu. Le rôle de l'échelle nous semble essentiel dans l'appréciation des phénomènes en question. Mais le temps peut aussi faire passer un espace d'un processus à l'autre: les extensions planifiées des années 1960-70 à Palavas « tirent» la station vers la mise en tourisme, compte tenu de leur poids par rapport au noyau ancien, alors que celles de la Grande-Motte, des années 1980-90, moins strictement encadrées que le cœur initial de la station, auraient plutôt l'effet inverse en tendant à la touristifier. Resterait à déterminer, dans la qualification des faits, à quel niveau et selon quels indicateurs précis un espace passe d'un état touristifié à un état mis en tourisme, et inversement. On relèvera aussi que, plus l'échelle est petite, plus difficile est la mise en tourisme complètement maîtrisée, car plus grandes sont les chances pour des processus «parasitaires» (par rapport à une planification rigoureuse) de pouvoir s'insérer dans des espaces interstitiels. A l'échelle d'un pays, la mise en tourisme dominante s'accompagne inévitablement d'une certaine dose de touristification, mais l'inverse peut être aussi vrai. Sans doute les micro états ou 32

territoires, notamment insulaires (Seychelles, Antilles, Polynésie, Monaco...) peuvent-ils théoriquement mieux maîtriser la mise en tourisme de leur espace, de même que des massifs de haute montagne aux accès rigoureusement contrôlés: l'Himalaya est mis en tourisme, pas touristifié. Mais de grands pays peuvent aussi encadrer strictement une mise en tourisme de leur territoire (ou de certaines parties), comme les régimes totalitaires de Roumanie ou Bulgarie, par exemple, l'ont fait avant la chute du communisme, tandis qu'on assiste maintenant à une touristification d'espaces autrefois maintenus hors d'un mouvement de développement touristique jugé dangereux par la« contamination» idéologique qu'il pouvait entraîner. Conclusion On ne prétendra pas conclure définitivement sur ces propositions. Nous pensons seulement que, dans la terminologie francophone du tourisme, elles pourraient contribuer à clarifier d'emblée la perception empirique des espaces auxquels on se réfère, en suggérant immédiatement la prédominance d'un modèle sur un autre, en fonction de l'échelle où se place le discours. Cela ne dispense pas de rechercher des indicateurs et critères qui pourraient mieux permettre de différencier les deux termes et leur utilisation et de tenter de répondre, on l'a dit, à la délicate question du passage d'un processus et d'un état à l'autre, et donc de la qualification d'espaces en situation intermédiaire mal connue. Nul doute que d'autres réflexions feront progresser le débat

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Le Tourisme de Friche
La vacance des lieux de vacances

Philippe BACIDMON
Université d'Avignon

Débutons par ce texte, extrait d'Alpes Magazines que le Monde de l'été reprend en juillet 2003 et qui décrit un itinéraire dans le Massif de la Chartreuse: «Le sentier dit du Pal de Fer, liaison historique entre la vallée du Grésivaudan et le plateau des Petites-Roches, fut parcouru pendant plus de mille ans par les habitants de la région, avant d'être délaissé en raison de la construction des routes d'accès au plateau puis de celle du funiculaire, en 1923. L'itinéraire démarre derrière la gare de départ de ce funiculaire. En suivant le balisage jaune jusqu'au plateau, dix minutes suffisent pour atteindre les ruines du château de Montfort, en cours de restauration... La montée reprend dans la forêt et ses buis pluricentenaires. n faut traverser le torrent de l'Dulle, puis la voie a crémaillère du funiculaire (qui) a été conçu au départ pour assurer le transport des matériaux destinés à la construction des sanatoriums... n faut lire ou relire La Montagne magique, l'un des chefs-d'œuvre de Thomas Mann, pour se replonger dans le contexte de cette période et découvrir le microcosme d'un sanatorium, avec ses vivants en sursis. Plus haut, le sentier sort de la forêt et le promeneur découvre alors les impressionnantes parois de lafalaise des Petites-Roches, que franchit la cascade de I 'Dulle et depuis peu la via ferrata. Sous l'un des ressauts de la falaise, un peu à l'écart du chemin, les ruines de la maison du sonneur de cloches de l'église Saint-Hilaire sont encore visibles ...Après être passé devant une petite chapelle, le chemin sur la ligne de crête permet de se retrouver face au somptueux panorama... Après une courte descente dans la forêt retrouvée, l'ancien moulin de Porte- Traine est atteint. Propriété des évêques de Grenoble au Moyen Age.. .Au sortir de la forêt... il Y a trois possibilités pour retrouver le parking de Montfort: la descente à pied par le Pal-de-Fer, le

funiculaire, ou le parapente
possibles »35

-

des vols biplaces avec moniteur sont

Une lecture littérale et utilitariste de ce texte peut se résoudre en l'approche descriptive d'un itinéraire pédestre élargi à son environnement paysager, culturel et aux modes alternatifs de déplacements. A un second degré on peut considérer qu'il s'agit d'une mise en scène du tourisme dans son univers culturel. Tout, ou presque, y est dit en effet de ce qui fait le rapport actuel du tourisme à son environnement. Il s'agit, en l'occurrence, d'un parcours à travers un espace « rempli de sens », « chargé d'histoire» et aussi paradoxalement «naturel ». A l'antinomie cependant d'un «vide» primaire (puisqu'il résulte d'une phase de civilisation qui s'est éteinte et l'a quitté après - comme il est souligné - l'avoir façonné). Aussi le sens de cet espace n'est peut-être pas aussi immanent que semble nous le « révéler », par sa mise en récit ambulatoire, le rédacteur du guide qui - on peut le supposer - l'a parcouru, et a réalisé quelques recherches additionnelles auprès des gestionnaires et conservateurs du patrimoine, voire peut-être des professionnels du tourisme, grands collecteurs d'infonnation in situ. La montagne, désemplie de l'humanité qui l'a faite, et dont aujourd'hui on recherche la présence sous la reprise de la nature, semble s'être emplie, en raison inverse de ce délaissement, de sens pour ceux qui la parcourent en l'état. Considérons alors cet espace du point de vue de ses caractéristiques qui sont celles d'une friche, si par friche on entend toute étendue résultant d'une reprise non nécessairement programmatique par des dynamiques dites naturelles de substitutions, internes ou externes, d'un espace social suite à sa déprise. La friche36, état transitoire vers un autre état plus stable, n'est d'ailleurs peut-être pas de l'ordre de l'inopiné. Elle apparaît par quelques signes dans l'état précédent et semble une phase indispensable à une réappropriation. Elle est surtout l'apparence fonnelle d'une structure qui perdure, pas totalement effacée, sous son nouvel habit.

35 Novel, B., Le sentier millénaire de la Chartreuse, in Le Monde du 23/08/03. 36 Pour une caractérisation de la rnche et du rapport entre situation réelle et représentée on peut se reporter aux travaux de Kayser, B., La renaissance rurale. Sociologie des campagnes du monde occidental, Paris, Armand Colin, 1990, et Derioz, P., Friches et terres marginales, thèse de Doctorat de l'université d'Avignon. 1992. 36

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