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Traité des corruptions

De
205 pages
Les magistrats sont durs pour les écarts que les entreprises s'autorisent parfois pour décrocher des marchés. Mais de quels écarts s'agit-il ? Ecarts par rapport à la loi ? Aux moeurs ? A la morale ? L'auteur, ingénieur, chef d'entreprise et ancien détenu, enseignant, présente les réflexions d'un homme d'expérience sur les dilemmes auxquels sont confrontés les responsables en situation. Face aux ententes illicites, la corruption nécessaire à l'accès à certains marchés, l'espionnage industriel... comment se comporter pour ne pas perdre ses marchés ? Pour ne pas perdre son âme.
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TRAITÉ DES CORRUPTIONS ou les pratiques incorrectes des entreprises

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions
Mohamad K. Salhab, Éducation et évolution des savoirs scientifiques, 2007. P. LEPRETRE, B. URFER, Le principe de précaution. Une clef pour le futur, 2007. Ibrahima SARR, La démocratie en débats, 2007. Cyril LE TALLEC, Sectes pseudo-chrétiennes, 2007. Julien GUELFI, Non à l'euthanasie, 2007. Sébastien ROFFAT, Disney et la France. Les vingt ans d'Euro Disneyland, 2007. Francis JAUREGUYBERRY, Question nationale et mouvements sociaux en pays basque, 2007. Sébastien BRUNET: Société du risque: quelles réponses politiques, 2007. Jacques MERAUD, Réinventer la croissance, 2007. Nils ANDERSSON, Daniel IAGNOLITZER, Vincent RIV AS SEAU (dir.), Justice internationale et impunité, le cas des États-Unis, 2007. Dan FERRAND-BECHMANN (dir.), L'engagement bénévole des étudiants, 2007. Philippe HERBAUX, Intelligence territoriale: repères théoriques,2007. Henri GUNSBERG, Une démocratie en trompe-l'œil, 2007. Olivier PINOT de VILLECHENON, Pourquoi changer la "Vme République ?, 2007.

Jean-Jacques PROMPSY

TRAITÉ DES CORRUPTIONS ou les pratiques incorrectes des entreprises

Essai

L'Harmattan

Du même auteur

La Cour des cadres, roman, La Nerthe, 2000 Le Château de sable, récit, La Nerthe, 2000 Tous coupables, essai, en collaboration, Balland, 2002 Le Revenir, roman, La Courtine, 2005

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03307-8 EAN : 9782296033078

Remerciements
Merci à Jean-Paul Mounier. Cet ouvrage reprend des thèmes que nous développons ensemble depuis plusieurs années devant des élèves de différentes écoles supérieures de commerce. J'ai tenu la plume, mais il est l'inspirateur de nombre des idées exposées dans ce livre qui n'existerait pas sans lui. Merci à Yves Bonnet, ancien directeur de la DST, qui a captivé nos élèves et nous-mêmes, en nous exposant l'organisation adoptée par les Etats-Unis pour gagner la guerre économique qui a succédé à la guerre froide, organisation étonnamment inspirée du système étatique d'espionnage soviétique.

Pour Carole, qui n'aime pas le capitalisme

Sommaire

I

De la non-universalité des valeurs Dans le temps Dans l'espace L'orgueil occidental L'embarras de l'honnête homme La loi, les mœurs et l'éthique
La loi et les mœurs

13

II

35

Légalité et légitimité La déontologie,l'éthique et la morale III De la formation des élites à un monde qui n'existe pas
L'arrogance mathématique Le coût d'un bien n'existe pas Les chiffres ont le pouvoir de rassurer ceux qui les manipulent La dissertation

53

IV

Quatre leçons de réalité
La richesse des nations - 1776 L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme - 1905 L'homme sans qualités - 1930 La grande implosion - 1996

65

V

L'entreprise

et les ressources humaines

83

L'arrivée et le départ Des licenciements collectifs De la gestion des carrières De la gestion des cadres supérieurs Les valeurs d'entreprise De l'avidité... ...à la générosité

VI

L'entreprise et ses comptes
Les comptes Les perspectives

111

Un exempleparlant, Enron VII Les ententes, les cartels
Les contrats Les ententes, les cartels Les lois Les mœurs Conclusions VIII

133

La corruption
Le continuum L'état des lieux Une illustration Les mœurs Corruption et pauvreté

147

IX

Le capitalisme de connivence En France A l'étranger Pourquoices liens? L'espionnage industriel De la curiositéentre rivaux... ...à l'espionnage d'État L'empire américain

171

X

183

Conclusion Bibliographie

199 205

12

I De la non-universalité des valeurs

Qu'il faut savoir varier suivant le temps si l'on veut toujours trouver lafortune propice. Machiavel, Discours sur la première décade de Tite Live.

Dans le temps
Les civilisations anciennes étaient statiques, à l'image de leur religion. Les Africains animistes, les Indiens d'Amérique entretenaient avec leurs dieux des relations immuables, les Egyptiens également, à l'exception du bref intermède d'Akhenaton vite refermé par les prêtres d'Amon. La Bible a inventé l'histoire. Le péché originel marque la sortie du paradis, la sortie du permanent et le début de l'évolution de la relation des hommes à Dieu. Yahvé demande à Abraham de sacrifier son fils Isaac, mais l'ange arrête le couteau: il n'y aura plus désormais de sacrifice humain. De Moïse à Jésus-Christ les prophètes se succèdent pour faire passer progressivement les hommes de la loi du Talion à celle de l'amour. Régulièrement Dieu s'adresse aux hommes, directement ou par la bouche d'un ange ou par celle d'un prophète, pour adapter la Loi à la maturité croissante de I'humanité. La leçon est souvent oubliée et les institutions se crispent généralement sur la règle du fondateur1 - le plus souvent écrite par ses dis1 Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Editions Félix Alcan, 1932.

ciples! - les chrétienssur le Christ, les musulmanssur Mahomet.

Dans toutes les religions, les mouvements intégristes rêvent à un retour aux sources, à l'époque initiale supposée pure, idyllique et surtout permanente: ils nient I'histoire. 6 Temps, suspends ton vol! Les amoureux aussi aimeraient qu'éternelle soit leur félicité. Mais pour cela il leur faut disparaître et qu'un dieu bienveillant leur confère l'immortalité. C'est ce que fit Shakespeare pour Roméo et Juliette... C'est ce que fit Marcel Carné2 dans les Visiteurs du soir pour Anne et Gilles, Marie Déat et Alain Cuny ; le diable amoureux, Jules Berry, croit se venger du dédain d'Anne en transformant les deux amants en statues; las ! s'approchant du couple pétrifié, il entend sous la pierre leurs deux cœurs qui continuent à battre à l'unisson, à jamais. .. C'est ce que fit Jupiter qui transforma Philémon en chêne et Baucis en tilleul pour exaucer leur vœu: « Que la même heure nous emporte tous les deux, que jamais je ne voie le bûcher de mon épouse, que jamais elle n'ait à me mettre au tombeau. » Leur dernier jour venu, Baucis vit Philémon et Philémon Baucis se couvrir de feuilles. Une frondaison s'éleva au-dessus de leurs visages. « Adieu, mon amour », dirent-ils, en même temps que le bois les enveloppait pour les faire disparaître.3 Nier l'écoulement du temps est évidemment une tentative désespérée: les continents dérivent, les climats changent, le niveau de la mer monte et le pôle Nord magnétique lui-même se déplace de quarante kilomètres par an... Les sociétés qui ignorent l'histoire fmissent par mourir... Les valeurs des hommes changent, qu'elles soient religieuses, morales, culturelles, affectives ou sexuelles Ainsi en est-il de leur regard sur la vie et sur la mort. Relisons les consolations que Sénèque adresse à Marulus qui pleurait la mort de son fils en bas âge4; il lui explique que c'est une bien petite peine comparée à celle qu'il aurait eue s'il avait perdu un ami. Quinze cents
2
4

3 Ovide, Les Métamorphoses.

Marcel Carné,Les Visiteursdu soir, 1942.

Lettre XCIX à Lucilius

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ans plus tard, Montaigne ne pensait pas autrement que Sénèque. Récemment, depuis moins d'un siècle, la société a considérablement évolué: d'un côté, la mort d'un enfant est désormais considérée comme insupportable, de l'autre, l'avortement n'est plus un infanticide et, à la naissance, le vieil impératif chrétien a disparu qui disait « sauvez l'enfant» qui n'est pas baptisé au risque de tuer la mère, on sauve désormais la mère! En matière de mœurs sexuelles, l'évolution peut être très rapide Au début de ce XXIe siècle, aucun comportement n'est plus stigmatisé que la pédophilie. Pourtant, il n'y a pas quarante ans, au sortir de mai 68, alors qu'il était interdit d'interdire, alors que tout désir devait être considéré comme bon, par nature, caresser un préadolescent était considéré comme parfaitement normal. Dans ce domaine aussi les mœurs ont changé, comme l'a appris à ses dépens Daniel CohnBendit, qui s'est vu reprocher en 2001 d'avoir écrit dans son livre Le grand bazar5 où il raconte ses activités d'aide-éducateur dans un jardin d'enfants autogéré de Francfort: «Il m'était anivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: "Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m'avez-vous choisi, moi, et pas d'autres gosses ?" Mais s'ils insistaient, je les caressais quand même ». Vingt-cinq ans plus tard, ces passages sont interprétés par certains comme un acte de pédophilie. Cohn-Bendit se défend, expliquant que le texte n'avait pas fait scandale à l'époque et qu'aucun enfant, non plus qu'aucun parent, ne lui avait jamais fait de reproche, ne s'était jamais plaint. Le texte ferait scandale aujourd'hui et son auteur serait poursuivi.

5

Daniel Cohn-Bendit, Le grand bazar, Belfond, 1975.

15

La drogue a toujours été considérée comme un fléau, mais... Avec le même regard sur la drogue, notre société occidentale peut réagir de différentes façons. Depuis quelques années, l'armée américaine prête son concours aux autorités colombiennes pour lutter contre le trafic de drogue du Cartel de Medellin. Mais aucun cartel de trafiquants n'a été aussi important que l'East India Company qui, au XIXe siècle, vendait illégalement de l'opium en Chine et fut à l'origine de deux guerres. La première (1839-1842) fut menée par la couronne britannique pour obtenir la liberté de l'exportation dans l'empire céleste de cette drogue produite en Inde, interdite par l'empereur de Chine en 1836, comme elle l'était également depuis longtemps en Angleterre. Les Anglais souhaitaient développer leurs ventes d'opium pour rééquilibrer leur balance commerciale lourdement déficitaire du fait de leurs achats de thé dont la Chine était alors le seul producteur au monde. Ils gagnèrent facilement cette guerre, le traité de Nankin leur donna la concession de Hong-Kong et le libre commerce de l'opium. Cela ne suffIra pas. La France et, dans une moindre mesure, les Etats-Unis s'allient à l'Angleterre pour mener la seconde guerre de l'opium (1856-1860), qui se termine par le pillage du palais d'été de l'empereur Xianfeng. Les Occidentaux vainqueurs obtiennent du traité de Pékin l'abolition du protectionnisme chinois. En 1838 la contrebande anglaise avait introduit clandestinement 30 000 caisses d'opium en Chine, en 1873 près de 100 000 caisses y anivèrent en toute « légalité ». Le regard des hommes sur l'argent connut de semblables révolutions Depuis des temps immémoriaux, les soldats avaient comme complément de solde, voire pour toute solde, la « picorée », le pillage et les viols. Les conquêtes étaient le meilleur moyen d'enrichir son pays, de l'entrée des Israélites dans Canaan à la conquête de l'Amérique la-

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tine par les Espagnols, celle des Indes par les Anglais ou celle de l'Europe par Napoléon d'abord, par Hitler ensuite. Les soldats de Moïse « ... se rendirent maîtres du camp des Amalécites et remportèrent tant en général qu'en particulier de si riches dépouilles qu'ils passèrent du manque où ils étaient de toutes choses à une extrême abondance. Ils gagnèrent une très grande quantité d'or et d'argent, des vaisseaux d'airain propres à toutes sortes d'usage, des armes avec tout l'équipage dont on se sert à la guerre tant pour l' ornement que pour la commodité, des chevaux et généralement toutes les choses dont on a besoin dans une armée. »6 « Là, dit Ulysse à Alkinoos, je saccageai la ville et massacrai les hommes. Ayant ensuite fait sortir de la cité les femmes et les nombreux trésors que nous avions saisis, nous Îunes le partage et personne ne put me reprocher de s'en aller frustré de sa part légitime. » En 1066, à Hastings, Guillaume le Bastard harangue ses soldats avant la bataille: « Si nous les vainquons, nous serons tous riches. Ce que je gagnerai, vous le gagnerez; si je conquiers, vous conquerrez; si je prends la terre, vous l'aurez. »8 TIécrasa les troupes du roi Harold et devint pour l'histoire Guillaume le Conquérant. En 1522, Jean Fleury, corsaire dieppois, attaqua trois caravelles espagnoles qui transportaient des richesses pillées aux Aztèques. Il fit main basse sur une grande quantité d'or, trois caisses de lingots et 200 kilos de poudre, mais aussi sur 300 kilos de perles, de nombreuses caisses d'argent, des coffrets de bijoux remplis d'émeraudes et de topazes. La Course ne fut abolie qu'en 1856. C'est sous Louis XIV qu'elle connut son apogée après le désastre de la bataille navale de La Hougue qui vit, en 1652, la coalition anglo-hollandaise détruire l'essentiel de la flotte française du vice-amiral de Tourville. Vauban esti6 Flavius Josèphe, Histoire ancienne des Juifs, Editions Lidis, 1968. 7 Homère, L'Odyssée, chant IX. 8 Augustin Thierry, La conquête de l'Angleterre par les Normands, cité par J- P. Seguin dans Les Légendes de la Normandie.

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mait que les corsaires, qu'il n'avait pas à payer, renforçaient à bon compte la flotte française. La course était une industrie lucrative: à la fm du XVIIe siècle, Saint-Malo armait pour piller les bateaux anglais 1 300 navires, montés par 7 000 hommes. A un capitaine anglais qui lui disait avec mépris: «Nous, nous nous battons pour l'honneur, vous pour de l'argent », Robert Surcouf, corsaire de Napoléon 1er, répondit avec superbe: « Chacun se bat pour ce qui lui manque! » Jean de Siorac, héros de la saga historique de Robert Merle, Fortune de France, s'engagea pour fuir les conséquences d'un duel. « En 1544, tailladé et arquebusé en toutes les parties du corps, hors les vitales, il passa capitaine. Ce grade... vous donnait le commandement de mille légionnaires, une solde de 100 livres par mois de campagne et une part plus grande à la picorée lors du pillage des villes. » En 1558, le duc de Guise reprend Calais aux Anglais et Jean de Siorac raconte: «Jamais je ne vis une telle picorée! Je ne parle pas seulement des munitions, mais des vivres en quantité incroyable, de l'argent en belle espèce sonnante, et des marchandises de toute sorte, de très beaux meubles, des soieries de Chine, des pièces de drap, des étains, du bronze, des balles de bonne laine anglaise pour cent mille livres, des peaux de moutons pour cinquante mille livres! D'Andelot reçut les peaux pour sa part. .. le reste des capitaines des écus. Termes, dix mille, Sansac, quatre mille, Bourdin et Sénarpont, deux mille... Toi et moi, reçûmes quatre mille écus... Nous confierons cette somme à quelque honnête juif du Périgord pour qu'il lui donne un peu de ventre. »9 Dès sa première campagne d'Italie, en 1796, Bonaparte emmena avec les troupes de la République des érudits chargés de reconnaître les œuvres d'art qu'il convenait de rapporter en France. Mais le pillage ne fut pas que culturel, comme en témoigne la première proclamation du général en chef à ses troupes le 27 mars 1796 : « Soldats, vous êtes nus, mal nourris; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner. Votre patience, le courage que vous montrez au
9 Robert Merle, Fortune de France, Editions de FalIois, 1992.

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milieu de ces roches sont admirables; mais il ne vous procure aucune gloire, aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. » Bonaparte signe le 19 février 1797 le traité de Tolentino avec le pape Pie VI, qui donne un lourd tribut d'œuvres d'art. Dès le lendemain, un commissaire se présente à Pérouse et saisit les meilleurs tableaux de l'église Saint-Augustin et du couvent Saint-Antoine. En mai, les troupes françaises occupent Venise qui «offre» à la République les quatre chevaux de Saint-Marc, qui se retrouvent couronner l'arc de triomphe du Carrousel. Enfm, en 1811, un décret impérial prévoit la réunion au domaine de la couronne des tableaux et objets d'art existant dans les bâtiments publics des départements du Trasimène et du Tibre dont le chef-lieu était. .. Rome. Décembre 1815, François 1er,empereur d'Autriche, préside la cérémonie du retour des chevaux de Saint-Marc dans la basilique: la morale est sauve... Enfm, si l'on veut... car ces chevaux avaient été volés par les Vénitiens en 1204 lors du pillage de Constantinople la grecque, chrétienne, par les troupes latines, très chrétiennes, de la quatrième croisade... Pendant la Première Guerre mondiale les troupes allemandes saisirent les plus belles œuvres des musées du Nord de la France occupée. Pendant la Seconde Guerre mondiale le pillage fut beaucoup plus systématique. Le 30 juin 1940, trois jours après la signature de l'armistice, Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris, reçoit mission de «mettre en sécurité» les objets d'art appartenant à l'Etat français ou aux juifs de la zone occupée. Il ordonne au commandement militaire de recenser les collections et de transférer les objets les plus précieux à l'ambassade d'Allemagne. Dès le 4 juillet la Gestapo perquisitionne les principaux marchands d'art juifs, dont Seligmann, Wildenstein, Kann, Rosenberg et Bernheim-Jeune.

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L'armée disposait d'une organisation spéciale de recherche des œuvres d'art, le Kunstschutz, dirigée par le comte Metternich. Elle se trouvera dès septembre confrontée à la concurrence de l'ERR1o, service dirigé par Alfred Rosenberg chargé de la confiscation des biens juifs dans l'Europe occupée. L'ERR fait le choix du musée du Jeu de Paume pour accumuler les pièces saisies. Goering se rendra vingt et une fois au Jeu de Paume pour choisir des pièces pour sa collection personnelle. Quelque cinq ou six cents œuvres « dégénérées» d'artistes comme Picasso, Miro, Picabia, Klee seront brûlées. Plus de vingt mille œuvres partiront vers l'Allemagne entre 1941 et juillet 1944. Certaines termineront leur voyage dans des musées suisses, échangées contre des œuvres d'artistes allemands. Août 1944, les troupes alliées approchent de Paris. Les Allemands éprouvent les plus grandes difficultés à transporter hommes et matériels car les ponts sont coupés, les voies ferrées sabotées, et leurs convois en permanence mitraillés par l'aviation alliée ou harcelés par la Résistance. Pourtant l'ERR juge que rien n'est plus important pour l'effort de guerre que de faire charger cent quarante-huit caisses d'œuvres d'art dans le train 40 044, qu~ les cheminots résistants font tourner en rond pendant trois semaines avant de réussir à l'immobiliser en gare d' Aulnay-sous-Bois, où la division Leclerc le récupère le 27 août. John Frankheimer narre cette folle histoire dans Le Train, film tourné en 1964 avec la participation de Burt Lancaster, Jeanne Moreau et Michel Simon. A la fm de la guerre, la France créera une Commission de récupération des œuvres d'art qui lui ont été volées. Elle en retrouvera jusqu'en Russie, car l'armée soviétique se comporta dans l'Allemagne envahie comme l'armée du duc François de Guise, dont faisait partie Jean de Siorac, au siège de Calais, pilla et viola sans vergogne, et saisit de nombreuses œuvres sans se soucier de leur origine. Les temps ont changé... En 2004, douze militaires français ont été arrêtés pour le vol de soixante-cinq millions de francs CFA, environ cent mille euros, dans une banque d'une ville de Côte d'Ivoire tenue
10 Einsatzstab

Reichsleiter

Rosenberg.

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par la rébellion. Jean de Siorac, Surcouf et le capitaine Conan leur auraient trouvé bien des excuses... pas la justice française de l'an de grâce 2005 ! Le regard des hommes sur l'économie, lui aussi, change sans arrêt Toutes les religions monothéistes avaient interdit le prêt d'argent avec intérêt. Pourtant... Actuellement, mais depuis peu seulement, l'optimum économique se confond avec le libre marché. Mais lorsque, au début du XVIIe siècle, est fondée la Compagnie hollandaise des Indes orientales, grande importatrice d'épices, muscade et girofle, elle a pour premier souci d'organiser son monopole. Pour ce faire, elle n'hésite pas à détruire manu militari les plantations de ses concurrents, à réguler les cours en limitant les quantités proposées à la vente, quitte à en brûler une partie et à réclamer la peine de mort contre les citoyens qui succomberaient à la tentation de dérober quelques-unes de ces noix de muscade promises à l'incinération11. . Les dirigeants d'hier, Colbert, Bismarck, De Gaulle, le MITI12 japonais, qui avaient institué des monopoles ou des cartels, avaient d'autres références que celles de la libre concurrence: étaient-elles moins « bonnes» ? Michael Porter ne le pense pas, qui affirme que le capitalisme anglo-saxon est moins « efficace» que les capitalismes allemands, japonais, suédois et coréens qui acceptent les règles du libéralisme uniquement lorsqu'elles les avantagent.13 En réalité, les hypocrites Etats-Unis, chantres de la libre concurrence, ne sont pas foncièrement moins égoïstes:« Dans la jungle du commerce mondial, les Américains n'ont jeté aucune des annes microéconomiques défensives, comme les aides massives à la recherche-développement, les commandes réservées à leurs

Il

Jean-Marie Pelt, Les Épices, Fayard,2002. 12Ministry of International Trade and Industry. 13Michael Porter, The Competitive Advantage of Nations, Mac Millan, 1990

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entreprises, le protectionnisme ou la dévaluation monétaire, sans oublier la mobilisation active des services de renseignements. »14 Dans toutes les civilisations, la morale est initialement religieuse. Mais nos sociétés occidentales se veulent laïques... Machiavel théorisa, avec regret dit-il, mais avec conviction, qu'en politique les règles de l'efficacité ne sont pas celles de la morale chrétienne: « Quoique la ruse soit détestable partout ailleurs, elle est cependant très honorable à la guerre; on loue le général qui lui doit la victoire.15 » A l'image de Machiavel, Adam Smith16 professa qu'en économie les règles de l'efficacité ne sont pas non plus celles de la morale chrétienne. Père fondateur du libéralisme, il affnme que « la libération des égoïsmes» mène à l'optimum économique. A la Révolution française, le triomphe des idées des « Lumières », achèvera de dissocier la morale de la re~igion. Qu'est-ce que les Lumières? C'est une question pour nous qui l'avons quelquefois oublié, c'est aussi le titre d'un essai de Kant17 qui répond à la question: « Sapere aude. Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières. » Le monde est rationnel et donc compréhensible à I'homme. Le droit ne vient plus de la volonté de Dieu exprimée par le prince, c'est un contrat social. Le même Kant, dans La critique de la raison pure, définit les antinomies qui apparaissent lorsque la raison se heurte à des contradictions, insolubles pour la raison pure, entre deux propositions contradictoires mais vraies. Leur résolution ne peut se trouver qu'en dépassant le point de vue des tenants de l'une et l'autre thèse. Pour Saint-Exupéry, la contradiction est le propre de la vie et ne disparaît qu'avec elle. Seul le sage monté sur la montagne peut englo-

14Eric Le Boucher, Le Monde, dimanche 14 décembre 2003. 15Machiavel, Discours sur la première décade de Tite Live, La Pléiade, 1982. 16Adam Smith, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776. 17Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières, 1784.

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