TRAVAIL ET DISCIPLINE

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Henri Jorda nous présente ici les différents aspects historiques et actuels de la discipline au travail et de la discipline par le travail : quelles sont les stratégies de soumission mises en œuvre par les entreprises ? Comment s'exerce sur le salarié la pression du groupe auquel il appartient ? Comment chaque individu nourrit lui-même ce processus de contrôle ?
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296399914
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Henri JORDA

TRAVAIL ET DISCIPLINE
De la manufacture à l'entreprise intelligente

Préface de Guy CAIRE

Éditions L'Harmattan rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saipt-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie et/ou de sociologie industrielles, financières et du travail mettant l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, auX chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis et Clichés font partie de la collection. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation -donnée. Le thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie.

PRÉFACE
Le travail est une catégorie commune à bien des disciplines, qu'il s'agisse des sciences dites dures comme la physique qui le définit et le mesure comme le produit scalaire de la force agissant sur un point matériel par le déplacement élémentaire du point sous influence de la force, l'aptitude d'un corps à produire du travail étant dite énergie, ou qu'il s'agisse des sciences dites humaines qui l'abordentc sous différents aspects. Dans les sociétés industrielles qui sont les nôtres, le travail a été marqué par la généralisation du salariat, c'est-à-dire d'une forme d'emploi spécifique. A l'aube de l'industrialisation, Adam Smith, avec sa célèbre illustration de la fabrique d'épingles, en inaugurait l'étude en tant que catégorie économique. Depuis, bien des travaux scientifiques lui ont été consacrés, soit pour en mesurer l'efficacité sous la forme de la productivité, soit pour en reconstituer la genèse historique, soit pour en préciser les implications pour les individus en particulier ou la société en général, soit encore pour en cerner les modalités organisationnelles évolutives, les réglementations institutionnelles changeantes dont il fait l'objet, les luttes sociales qu'il engendre. C'est en effet que, pour en traiter convenablement, il est utile de bien distinguer les modes d'approche sous lesquels on peut l'appréhender: «En schématisant, on peut distinguer, de nos jours, trois grandes' fonctions du travail.. Une fonction de production par laquelle il crée de la richesse. Une fonction de répartition à travers laquelle le travailleur perçoit le prix de son travail, le plus souvent sous une forme monétaire, c'est-à-dire libre d'affectation. Enfin, une fonction d'insertion à travers laquelle chaque personne trouve place 7

dans le tissu social et peut s'exprimer et se réaliser. Or ces grandes fonctions du travail connaissent de profondes

transfortnations » I.
La mode actuelle pour en traiter oscille entre deux types d'orientations. D'une part, certains s'intéressent aux transfortnations contemporaines que connaîtrait le travail avec le passage progressif d'une société industrielle vers une société servicielle. Ainsi peut-on lire dans un ouvrage récent: « on assiste à une transformation profonde de la nature du travail tnobilisée dans les processus de production: travail mental plutôt que travail physique, travail centré sur le maintien de la capacité productive de l'équipement plutôt que sur la transformation directe de la matière, travail de pilotage collectif d'un système de production intégré plutôt que travail individuel, etc. La tâche à faire est remplacée par la fonction à remplir, l'efficience de la production par l'efficience de la coopération, la mise en cause de processus stabilisés par l'apprentissage organisationnel permanent»2. D' autre part, ce11ains n'hésitent pas à annoncer la fin du travail, du tnoins sa mutation conduisant à ne plus considérer comme équivalent des termes tels qu'activité (action socialetnent utile), travail (activité normalement rémunérée), emploi (travail organisé dans la durée), autrement dit à en relativiser la portée en tant que rapport social fondamental ou, pour utiliser la terminologie d'Yves Barel, en tant que grand intégrateur:. « Le travail n'est pas une catégorie anthropologique, c'est-à-dire un invariant de la nature hun1aine ou des civilisations qu'accompagneraient toujours les mên1es représentations. Il s'agit au contraire d'une catégorie profondélnent historique dont l'invention n'est devenue nécessaire qu'à une époque donnée et qui s'est de surcroît construit par strates. Ceci signifie que les fonctions aujourd'hui remplies par le travail dans nos sociétés l'étaient, dans d'autres, par un ou des Inoyens différents, par un ou des systèmes différents »3. Il est donc nécessaire d'étudier le travail dans le telnps, à travers les significations qu'il peut revêtir, et dans l'espace, à travers les forn1es variées qu'il peut présenter en tant que forme socialement organisée. C'est précisément à quoi s'emploie Henri lorda. Il se situe, ce faisant, dans une
!

J. Boissonnat,

Le travail dans vingt ans, Odile Jacob, 1995, p.l O.

2

M. Pouget, Taylor et le taylorisnle, PUF, 1998, pp.123-124. 3 D. Méda, Le travail: une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995, p.30. 8

tradition française bien marquée qui, il y a plus de trente ans, conduisait à écrire que « le travail c'est d'une part, l'acte du travail, au sens de l'accomplissement des tâches, mais, de l'autre, c'est la situation sociale créée par le travail au sens des rapports sociaux dans l'industrie moderne, marqués par une dépendance à caractère particulier, celle du .rapport de supérieur à subordonné, avec ce qùe cela' implique de décalage des niveaux de pouvoir, d'importance sociale et de considération, inégalement répartis entre les personnes concernées, selon la place occupée par chacune d'elles »4. Mais, en même temps, il nous propose' un mode d'analyse nouveau et original de cette situation sociale du travail dans

le monde contemporain.

.

Dans l'introduction de la troisième partie de l'ouvrage qu'il nous livre, Henri lorda écrit la phrase suivante qui nous semble constituer la clef de la démonstration qu'il entend fournir: « l'étude des règles permet de cerner la norme, l'étude de la norme permet d'identifier la raison agissante ». En conséquence de quoi, on eut pu s'attendre à ce que, après avoir identifié les règles (objet de la seconde partie), soient étudiés les processus de normalisation qui visent à mettre en œuvre des dispositifs de contrôle des écarts par rapport à la norme, laquelle est toujours exercice d'un pouvoir car traçant les contours des déviances acceptées ou combattues (processus étudiés dans la troisième partie), l'ensemble ne prenant sens que par rapport aux principes logiques qui, relevant de la raison fondatrice, régissent les conduites humaines (principes repérés dans la première partie). Mais, on l'aura remarqué, c'est par l'analyse des paradigmes apportés par la science aux pratiques managériales qu'Henri lorda commence son enquête. Si l'on sait, depuis Aoki, qu'il est possible de repérer dans le monde contemporain deux formes idéal-typiques de l'organisation de l'entreprise et des modes de management des hommes qui y travaillent, c'est l'entreprise A d'une part et l'entreprise J d'autre part qui, dans une parfaite symétrie, vont scander en deux chapitres chacune des trois parties de l'ouvrage. La rationalisation du travail qui est.« effort de raison sur les hommes et sur les choses» va porter ainsi tour à tour sur les gestes et sur l'esprit. Elle se placera, dans le premier cas, sous le patronage de Descartes dans une vision mécanique
4

A. Andrieux

et J. Lignon, L'ouvrier

d 'aujourd 'hui, Gonthier,

1966, p.8I.

9

dont l'horloge sera le symbole et que l'étude taylorienne 4es temps et mouvements régentera pour créer un «hommemachine ». Dans le second cas, dans une vision plus physiologique s'inspirant de Claude Bernard, c'est le tout, plus que les parties constituantes, qui importe. Pour avoir voulu séparer trop étroitement travail manuel et travail intellectuel, l'atelier et le bureau des méthodes, Taylor a provoqué l'entropie des entreprises. Or, si l'homme .est aussi un être pensant, il convient donc de rationaliser l'esprit, de codifier ses normes de raisonnement en prenant pour ce faire appui sur la théorie de l'information et sur les sciences cognitives. Surgira alors «l'homme-système» qui, par analogie du cerveau et de l'ordinateur, sera apte à réagir à un environnement turbulent, à faire face à l'incertitude croissante, à se conformer au pilotage par la demande de l'entreprise ohniste qui remplace le pilotage par l'offre de l'entreprise taylorienne. A ce changement de paradigmes correspondent des mutations dans le contrôle du travail. La discipline taylorienne du travail vise à s'approprier les technologies du temps et du regard pour façonner les comportements humains. Dans les concentrations ouvrières que sont les usines, il s'agit d'aménager la surveillance par un ensemble de procédés: clôture de l'espace marquée par l'enceinte de l'entreprise, disciplinarisation commençant par la ponctualité sanctionnée par le temps mécanique de l'horloge, aménagement des espaces architecturaux permettant au regard du surveillant, comme dans la logique benthamienne, une présence constante, organigramme pyramidal visualisant la chaîne du commandement. Au contraire, avec l'émergence des systèmes productifs flexibles, surgit la nécessité de s'adapter en temps réel à des espaces marchands chaotiques. L'organisation flexible et réactive conduit alors à imaginer de nouvelles technologies de l'ordre: contrôle décentralisé reposant sur la délégation et permis par la multiplication des capteurs d'information, management participatif, travail en équipes semi-autonomes, mais aussi évaluation de l'individu pour mesurer son degré d'adhésion aux objectifs de l'organisation, sa capacité d'initiative, son potentiel, son savoir-être. Si le système de règles qui assure le contrôle du travail définit les conditions pratiques de la réalisation des tâches, la normalisation, dont on a indiqué qu'elle vise à mettre en œuvre des dispositifs de contrôle des écarts, conditionne les 10

modalités d'ajustement. Ajustement des corps, que ce soit le «corps utile» de l'homme-machine cartésien dont l'idéal serait qu'il ressemblât à l'automate de Vaucanson, ou que ce soit la «place utile» (the right man in the right place) de l'homme-organe à la Claude Bernard dont il s'agit de façonner le moral par l'intermédiaire de l'ensemble des techniquesmanagériales mises au point par le mouvement dit des « relations humaines ».Mais ajustement aussi des représentations faisant surgir une nouvelle figure du travailleur: I'homme-système dont les comportements, façonnés par le management de la culture, les procédures de la formation et celles de la communication, sont compatibles avec les objectifs de l'organisation dont les normes auront été intériorisées par l'individu. Pour que le travailleur, dans l'entreprise d'aujourd'hui qui est réticulaire, soit capable d'être en interaction constante avec son envirorlnement, la régulation autonome de ses actes sera favorisée par les pratiques du convivialisme qui «cherche à désamorcer les conflits et à nourrir la paix sociale en favorisant la communication de tous les membres de l'entreprise », en construisant et contrôlant ainsi. de nouvelles conformités. La thèse présentée par Henri lorda et qui, remaniée, constitue le présent ouvrage, était intitulée « Le processus de normalisation du travail. Une histoire de la conformité de 1'homme au travail ». Chacun des termes utilisés dans ce titre avait son importance. Il s'agit bien, tout d'abord, d'une histoire du travail qui, sous ses formes modernes commence au XVIIème siècle sous le sceau de Descartes pour s'achever avec, actuellement en cours, l'extension de la numérisation dans de nombreux champs des activités marchandes. L'histoire mobilisée est celle, technique, du travail tel qu'il se déroule, idéologique, de la philosophie qui l'interprète, analytique, de l'économie qui en rend compte, ce qui permet à Henri lorda de construire une véritable anthropologie politique ou manière de penser l'homme au travail. Il s'agit aussi de cerner les différentes phases d'une opération de normalisation qui concerne les processus productifs aussi bien pour ce qui est des tâches matérielles à effectuer que des règles imposées à l'homme qui les exécute. On mesurera à la lecture de cet ouvrage dont nous venons de reconstituer la trame, tout l'intérêt de la thèse' défendue et, en même temps, l'originalité d'une démarche qui fait que Histoire, norrnalisation, conformité sont saisies dans une Il

lecture autorégressive permettant d'identifier l'hommemachine, l'homme-organe et l'homme-système, apparus dans

un . processus d'enveloppements successifs, relativisant ainsi

les interprétations de la démarche qui pourraient être faites en termes de ruptures. Le raisonnement s'organise en conséquence selon une démarche ternaire qui mobilise, dans une constante confrontation, état de la science (ou des sciences) et modes d'organisation 'du travail eny trouvant non pas une relation mécanique de cause à effet mais, bien plutôt, en permettant de faire apparaître des homologies significatives. L'objet de recherche retenu est le fruit conjoint d'une expérience professionnelle et d'un travail académique approfondi de recherche, témoignant l'une et l'autre d'une grande maturité d'esprit. Son expérience professionnelle a permis à l'auteur de voir comment les entreprises mettent en place des formes de contrôle des travailleurs alors même que leur discours se veut convivial, comment s'exerce sur le travailleur la pression du groupe auquel il appartient, comment chaque individu, en l'intériorisant, nourrit luimême ce processus de contrôle, d'où la série de termes apparaissant au fil du texte, tels que convivialité, regard des autres, processus d'exclusion, etc. La réflexion académique se nourrit, quant à elle, de lectures nombreuses, relevant de différents domaines de la pensée mais toujours bien choisies: ainsi la référence aux philosophes Bachelard, Canguilhem et Foucault se justifie par la conception que ,Jorda se fait de l'édification de la science, du sens complexe qu'il prête à la norme et de la fonction qu'il confère à la normalisation; de même les historiens Braudel, Rioux, Noiriel lui servent à identifier ses interprétations du capitalisme, de la révolution industrielle et du monde ouvrier; Gros est utilisé pour les observations relatives à la biologie, Le Moigne pour l'exposé du cognitivisme, Changeux pour son interprétation de l'homme neuronal; enfin la place conférée à Diderot en particulier et à l'Encyclopédie en général semble particulièrement bienvenue. Au terme de cette trop brève présentation du travail d'un auteur dont la vaste culture jointe à une connaissance sérieuse du terrain ne manqueront pas de séduire le lecteur, disons la chance et la joie que nous avons pu avoir à suivre l'élaboration de cette recherche (plus que d'en assumer la direction, tant Henri Jorda sait être autonome dans son travail) sanctionnée par la plus haute mention universitaire. 12

Mais disons aussi que le propos de l'auteur nous invite à prolonger sa réflexion. On sait en effet depuis Canguilhem, reprenant en les prolongeant les distinctions proposées par le dictionnaire philosophique de Lalande, qu'il faut distinguer le sens statistique et le sens normatif de la norme et de la normalisation. Dans le premier cas, rendre le travailleur conforme à l'ensemble de ses condisciples (ou du moins voisin des caractéristiques moyennes ou modales de ceux-ci) conduit à l'apparition de l'homme unidimensionnel dénoncé par Marcuse, au terme de la mise en œuvre de l'ensemble des techniques analysées par Foucault dans Surveiller et punir. Mais, être normal en ce sens suscite nombre de pathologies régulièrement dénoncées par les ergonomes ou les médecins du travail. Dans le second cas, la norme est un idéal qui ne conduit sans doute pas au «à chacun sa vérité» cher à Pirandello, mais implique que l'individu soit capable de créer ses propres normes, en tenant sans doute compte, dans cette démarche, des exigences requises par son appartenance à l'espèce humaine. Auquel cas on dirait, s'il peut nous être permis de forger un affreux néologisme que la normalisation est rejetée au profit de la normativisation. Les exigences du lab~ur quotidien le permettent-elles? On sait en tout cas que ce fut l'ambition de Marx qui voyait dans le travail une double caractéristique: s'il est une modalité par laquelle l'homme aliéné se perd, il est aussi le moyen par lequel l'homme libéré s'accomplit. Aussi pour donner corps à la onzième thèse sur Feuerbach, selon laquelle «les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe c'est de le changer », pourrions-nous faire notre l'injonction d'André Breton au congrès des écrivains en juin 1935 : «"Transformer le monde" a dit Marx; "changer la vie" a dit Rimbaud: ces deux mots d'ordre pour nous n'en
font qu'un
»5.

Guy GAIRE Professeur Emérite Université de Paris-X Nanterre

5 A.Breton, p.459.

Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1992, tome 2,

13

INTRODUCTION
L'introduction des technologies de l'information dans le monde du travail a favorisé les analyses en termes de mutation et de rupture, d'autant plus que l'informatisation recompose l'espace de production et exige de nouvelles qualifications. Les recherches menées aujourd'hui par les économistes et les sociologues proposent et diffusent une représentation nouvelle de l'entreprise et du procédé de travail. Alors que, dans le système productif qualifié de taylorien ou de fordien, la qualification des exécutants reposait essentiellement sur leur dépense physique et leur habileté, il en serait tout autrement aujourd'hui. En effet, les savoir-faire et les comportements doivent s'ajuster aux nouveaux impératifs économiques: qualité, flexibilité, réactivité. Désormais, ouvriers et employés mobilisent leur faculté de formalisation pour dialoguer avec les outils numériques, sont de plus en plus polyvalents, travaillent en équipes relativement autonomes et veillent à l'engagement optimal des installations. Ainsi, les directions réhabilitent l'intelligence des exécutants quand les contraintes et les incertitudes liées au marché les incitent à raccourcir les délais de production et de livraison, à réagir rapidement aux changements de la demande et à combattre les défauts de fabrication. Le management se fait alors participatif pour encourager les salariés à s'exprimer sur leur travail quotidien, à proposer des solutions, et surtout à adopter un comportement compatible avec les objectifs de l'entreprise. Cependant, la plupart des analyses en terme de rupture rétrécissent l'horizon historique de la recherche. Pour comprendre la logique des transformations en cours, il nous 15

faut retracer le long cheminement de la rationalisation du travail, expliquer pourquoi et comment se mettent en place dès la fin du XVllème siècle des procédures spécifiant l'ordre rigoureux des opérations et des dispositifs de contrôle du travail. La naissance de l'économie du travail ne peut s'expliquer sans un retour aux origines de la rationalisation du monde, lorsque l'homme s'affirme comme le producteur des normes, lorsque la connaissance des choses nourrit les mécanismes du pouvoir, lorsque la science se fait normative, dit ce qui doit être fait. Ainsi, la rationalisation du travail procède-t-elle de schémas de pensée spécifiques qui évoluent en fonction des savoirs nouveaux sur l'homme et sur les choses. Ils se manifestent notamment dans les méthodes et les outils employés pour contrôler le travail et diriger les hommes. L'économie du travail suppose une certaine idée de I'homme, de la manière de le mettre au travail, de contrôler son activité et de le rendre efficace et utile. Elle révèle une manière de raisonner: il s'agit d'extraire de l'homme et des choses l'efficacité maximale et de n'en retenir que les gestes et matières utiles. L'entreprise va devenir le lieu où l'utilité et l'efficacité sont extraites selon les lois de la raison par la définition de normes de travail, lieu d'organisation des hommes et de leur activité économique où le procédé est surveillé, contrôlé et déterminé par des experts, espace

sécurisé où rien ni personne ne doit entraver la continuité du .
procédé. Ici, les frontières entre les disciplines s'estompent devant l'objet de la recherche pour amorcer une anthropologie politique: - Anthropologie, car il s'agit d'étudier les conceptions et les idées sur I'homme pour éclairer les pratiques de contrôle du travail et le calcul des dirigeants. Afin de retracer l'évolution des modes de pensée, J'anthropologue doit s'engager dans les sciences de la nature pour déceler .les changements de paradigme. Ainsi, les théories récentes de l'auto-organisation indiquent l'émergence d'une manière nouvelle de connaître l'homme qui vient nourrir un système de pensée concernant le travail et modifier le regard porté par les dirigeants sur l'homme au travail. - Politique, car si l'économie du travail se forme selon une certaine façon de penser l'homme, il s'agit ensuite de le mettre au travail, de le contrôler, de le rendre efficace: l'idée de l'homme suggère donc une idée de sa conformité pour 16

rendre ses actes et ses comportements compatibles avec l'objectif entrepreneurial. Sans cette idée de la conformité, il n'y aurait pas punition et effort de correction, ou, à l'inverse, récompense et promotion. -Mais l'anthropologue doit aussi aller voir sur le terrain comment s'affirment les pratiques managériales, comment les hommes vivent réellement leur travail et leurs relations aux autres, comment ils ressentent la pression du groupe et nourrissent les processus d'intégration et d'exclusion, les stratégies qu'ils mettent en œuvre pour échapper au contrôle ou accroître leur influence. C'est pourquoi j'ai mené des observations participantes dans une société de services informatiques et une entreprise de la grande distribution: dans la première, j'étais un simple exécutant, dans la deuxième un manager parmi d'autres. Dans le cadre d'une anthropologie politique, l'exercice du pouvoir se fonde sur l'idée que l'on se fait de l'autre, de ce qu'il devrait être pour travailler efficacement, pour que ses actes, ses décisions. et ses comportements soient utiles à l'organisation. Penser la conformité, c'est aussi penser la non-conformité, la déviance, prévoir les corrections nécessaires, les méthodes pour plier l'être à l'économie du travail, pour rendre ses gestes, ses comportements et ses pensées opératoires. Il s'agit donc de définir les manières de penser la conformité des hommes et des choses qui sous-tendent les pratiques managériales. Les ruptures dans l'évolution des techniques d'organisation du travail et de direction des hommes ne nous intéressent que dans la mesure où elles indiquent un redéploiement du processus de normalisation, où elles manifestent la continuité d'une « psychologie de l'ordre », pour reprendre l'expression de Gaston Bachelard. Ainsi, les innovations techniques et organisationnelles s'inscrivent dans un système technique au sens de Bertrand Gille: non seulement les objets, les dispositifs et les procédés forment un ensemble cohérent, mais ils révèlent une pensée technique, ils matérialisent une certaine idée de l'homme et de son rapport au monde. La première partie retrace le processus de rationalisation du travail: c'est la définition de règles issues de la science qui gouverne la recherche de l'efficacité. La rationalisation concerne d'abord les corps et les gestes des ouvriers, la science de l'organisation fait ensuite correspondre à chaque corps une place et une seule. Enfin les sciences de 17

l'intelligence font porter l'attention des employeurs sur les représentations mentales des salariés: c'est l'efficacité des opérations de l'esprit qui sera alors recherchée. La deuxième partie décrit les méthodes employées pour mettre en ordre le travail, la manière dont les dirigeants rendent l'entreprise indépendante de son environnement et dont ils soumettent les hommes à une discipline stricte dans ce milieu fermé et surveillé. Aujourd'hui, de nouvelles technologies de l'ordre sont employées dans une entreprise qui s'ouvre à l'environnement, dans une organisation soumise aux perturbations extérieures, où I'homme au travail doit être autonome et responsable. La troisième partie définit le pouvoir de normalisation, la manière dont il s'exerce sur les hommes et dont il se nourrit de l'extension des savoirs, la manière dont il s'étend avec les techniques et les sciences de l' information.

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PREMIÈRE PARTIE

LA RATIONALISATION TRAVAIL

DU

Entre la fin du XVlème siècle et le début du XVllème siècle, une nouvelle représentation du monde se forme. Philosophes et mathématiciens ordonnent le monde selon des principes mécaniques: il s'agit de retrouver sous le désordre apparent de la nature l'ordre vrai des choses en usant de la géométrie et de la juste mesure. C'est qu'en observant avec méthode et en décomposant les phénomènes, l'homme découvre les lois naturelles qui gouvernent le monde, et s'en inspire pour régler ses comportements et accroître l'efficacité de ses actions. Alors que pour l'homme médiéval, la nature était le reflet mystérieux du Créateur}, la recherche des lois de l'efficacité est liée à de nouvelles attitudes face à la nature: l'homme, en établissant les liens entre les causes et les effets peut s'en rendre, selon la formule de Descartes, «maître et possesseur ». Ce sont les travaux de Kepler, de Descartes, de Newton et de Galilée qui vont ordonner la nature selon des principes mathématiques, détruisant ainsi l'animisme et le mysticisme dominants. Désormais, la
1

La connaissance était au XYlème siècle l'art de déchiffrer les signes qui

couvraient le monde: «la forme magique était inhérente à la manière de connaître» ; M. Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, 1966, p.48. 19

recherche de la vérité passe par un investissement dans l'outil mathématique et dans l'expérimentation: la nature entre « dans le champ d'une mathésis qui serait science générale de l'ordre »2. La science du travail va appliquer ces principes à l'industrie en vue d'accroître l'efficacité économique. Ainsi, la rationalisation du travail manifeste la recherche d'un procédé efficace selon les critères objectifs définis par la science. Mais le monde des hommes au travail est caractérisé par l'organisation traditionnelle des métiers, avec ses règles et ses secrets. L'homme devient dès lors une entrave à la liberté d'entreprendre et d'innover. L'organisation rationnelle du travail exige donc, afin d'exercer son pouvoir de mise en ordre, la transformation de l'artisanat en salariat. Elle inaugure ainsi un face-à-face entre employeurs et employés, et un procédé de trav~il défini par l'ingénieur, seul dépositaire du savoir vrai sur les choses. Le premier chapitre décrit le processus de rationalisation initié dès la fin du XVIIème siècle, la manière dont l'administration éclairée des hommes et des choses est alors à l'origine d'un ordre productif dont la mise en cohérence est l'œuvre des ingénieurs.. L'objectivation du travail rend possible la définition de règles claires et précises, issues de la science. La réglementation et la prescription vont alors ordonner le travail et en permettre le contrôle. Le deuxième chapitre retrace l'extension du processus de rationalisation avec l'exploration puis la mise en ordre des domaines où de nouvelles utilités peuvent être extraites. La rationalisation s'exerce désormais sur les opérations mentales: c'est l'esprit de l'homme qui, avec les sciences de l'information et de la cognition, va devenir la cible des ingénieurs.

2

Idem,

p.149.

20

CHAPITRE I : LA RATIONALISATION DES GESTES
Avec la rationalisation du monde, les choses sont réduites à un ensemble de lignes et de figures géométriques mesurables et comparables. Ainsi, pour Descartes l'essence des choses est étendue, donc démontrable par la géométrie, et l'esprit de l'homme doit découvrir les formes, la quantité et la distribution des objets en plaquant sur eux une grille qui en dessinera la structure. Le programme encyclopédique de d'Alembert et Diderot repose sur cette nouvelle conception du rapport de l'homme au monde. Dans son discours préliminaire, d'Alembert, après avoir rappelé que « tout nous porte à regarder l'espace comme le lieu des corps» et que « l'objet de la Géométrie est bien la détermination des propriétés de l'étendue », définit ainsi le rôle de l'homme de science: «l'examen que nous faisons de l'étendue figurée nous présentant un grand nombre de combinaisons à faire, il est nécessaire d'inventer quelque moyen qui nous rende ces combinaisons plus faciles; et comme elles consistent principalement dans le calcul et le rapport des différentes parties dont nous imaginons que les corps géométriques sont formés, cette recherche nous conduit bientôt à l'arithmétique ou science des nombres. Elle n'est autre chose que l'art de trouver d'une manière abrégée l'expression d'un rap~ort u'nique qui résulte de la comparaison de plusieurs autres» .

3 D'Alembert, « Discours Flammarion, 1986, p.87.

préliminaire

», Encyclopédie

(1751-1780),

GF-

21

Cette abréviation de la nature permet de comparer, d'ordonner et de classer les objets selon des critères désormais objectifs puisque «l'application de l'analyse mathématique aux expériences [nous dégage] d.e toute hypothèse arbitraire »4. La science expérimentale et objectivante transforme alors la nature en un gigantesque automate: I'horloge sera le symbole de cette vision mécaniste du monde. Quant au corps humain, il sera lui aussi pris dans cette logique, réduit à une machine, comparé à une horloge, un moulin ou un automate. Cette nature-machine, dont l'homme acquiert au XVlllème siècle une connaissance toute géométrique, est une nature rassurante: I'homme peut en commander les forces et la soumettre à ses normes. En effet, la science classique donne à I'homme les instruments et les mesures nécessaires à la maîtrise des effets: puisque tout peut s'expliquer par l'échange permanent des mouvements des corps, « l'efficacité des opérations menées sur les choses devient la valeur privilégiée »5. La puissance de l'homme s'exprimera désormais dans sa capacité à accroître l'efficacité, c'est-à-dire à provoquer par son action plus d'effets que les seules forces naturelles. 1. La transparence des choses

Dans ce monde désacralisé, une foi nouvelle se diffuse par l'intermédiaire de l'Académie et de l'Encyclopédie: la foi dans le progrès des techniques et des sciences lié au progrès de l'esprit. Une nouvelle problématique l' accompagne: comment accroître les richesses? L'homme étant dorénavant maître de son destin, ce n'est plus la terre nourricière qui est sa principale source de richesse, mais le travail. C'est l'industrie qui procure à la nation ses avantages et détermine son rang. La balance commerciale, la quantité et la qualité d~s biens deviennent les critères objectifs de l'abondance, et l'Etat doit protéger et défendre les citoyens dont le travail procure des richesses supplémentaires6. Le travail devient la source d'une valeur mesurée par la science économique et l'opulence des peuples
op.cft., 5 D'Alembert, «De lap.92. mesure à la nature mesurée », in J-C. Beaune F. Tinland, nature ~éd.): La mesl;lre,Cha!llp Vallon, 1994, p.264. . Von A. SmIth, La richesse des nations (1776), GallImard, 1976. 22

repose sur leur industrie. Ainsi, selon Louis de Jaucourt, l'industrie « se porte à la culture des terres, aux manufactures et aux arts; elle fertilise tout, et répand partout l'abondance et la vie: comme les nations destructrices font des maux qui durent plus qu'elles, les nations industrieuses font des biens qui ne finissent pas même avec elles »7. L'industrie étant à l'origine de la richesse, son développement exige l'util;sation de machines de plus en plus performantes car seul le progrès des arts mécaniques peut assurer le maximum d'effets pour le minimum d'efforts. Les encyclopédistes poursuive~t ainsi le projet de Galilée pour qui l'utilité des machines «ne consiste pas simplement à économiser de la force ou de l'énergie, mais dans le fait qu'elle "est be~ucoup moins coûteuse que la rémunération de tant d'hommes". Galilée fait donc intervenir la notion de coût et de rentabilité, il introduit dans la pensée technique qui est en train de se réinventer une approche économique »8. Cette même logique apparaît chez de Jaucourt qui, après avoir préconisé un encouragement à l'industrie par des gratifications, soutient « l'utilité des inventions de l'industrie» et réclame la libération de toutes les énergies industrieuses. De même selon Chaptal la richesse ne se mesure plus par le travail de la main mais par l'engagement des machines: «Les machines qui remplacent aujourd'hui la main de Phomme dans presque toutes les opérations de l'industrie manufacturière ont opéré une grande révolution dans tous les arts: depuis leur application, on ne peut plus calculer les produits par le nombre de bras employés, puisqu'elles décuplent le travail; et l'étendue de l'industrie d'un pays est aujourd'hui en raison du nombre de machines, et non de la population »9. Dès lors, l'extension de la mécanisation devient le moyen d'assurer la supériorité de la nation, et cette finalité est bien celle du programme encyclopédique. Comme le souligne Alain-Marc Rieu, «l'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot marque le moment où la Mécanique entreprend de s'introduire non seulement dans les techniques, mais dans les métiers, d'une part pour rendre compte de leurs pratiques,
7

8 A-M. Rieu, « Du mécanisme au machinisme », in P. Breton et al., La technoscience en question, Champ Vallan, 1990, p.86. 9 Chaptal, De l'industrie française (1819), Imprimerie Nationale, 1993, pp. 263-264. 23

De Jaucourt, article .« Industrie », dans Encyclopédie,

p.178.

mais aussi pour les transformer en les "mécanisant", c'est-àdire en y introduisant les machines qui vont accroître leur performance en quantité et qualité. La notion de productivité commence à s'introduire dans lemond'e des manufactures, des ateliers et des artisans »10.La mécanisation du travail va favoriser le rapprochement entre l'industrie et la science mais la coopération entre manufacturiers et hommes de science n'est possible que .si la science, parce qu'elle est expérimentale, dit le vrai: « Le temps n'est pas si éloigné où le fabricant se méfiait des conseils du savant, et cette méfiance n'était que trop fondée:' dans l'état d'imperfection où était alors la chimie, elle ne pouvait se rendre compte de presque aucun phénomène [...]. Mais du moment que la chimie est devenue une science positive; surtout lorsqu'on a vu des chimistes à la tête des plus grandes entreprises, et faire prospérer de leurs mains tous les genres d'industrie, le mur de séparation est tombé, la porte des ateliers leur a été ouverte, on a invoqué leurs lumières; la science et la pratique se sont éclairées réciproquement, et l'on a marché à

grands pas vers la perfection» Il .

C'est l'affirmation de l'homme comme producteur de normes qui encourage la coopération des hommes de science et des hommes de l'art pour accroître les richesses et c'est la croyance en une science assurant la supériorité de la nation qui explique la multiplication au XVIIIème siècle des enquêtes donnant aux décideurs lecture des phénomènes. Ainsi, la définition des meilleures méthodes de travail exige le recensement précis des arts existants et de la manière dont ils sont pratiqués : il s'agit d'aller voir sur place pour prendre la mesure des choses car seule la proximité de l'observateur avec l'objet permet une connaissance précise des méthodes de travail et favorise la perfection des arts12.En effet, l'artiste a une connaissance de son métier issue de l'expérience et de l'habitude; le philosophe a pour lui la science mécanique et géométrique dont l'application permet la sélection et l'invention des meilleures pratiques. Si les encyclopédistes reconnaissent aux artistes, une place centrale dans la société
10

auprès des artisans pour qu'ils décrivent leur travail, ils dessineront les machines et outils employés et fourniront un lexique pour expliquer les termes du métier. Cette méthode caractérise la philosophie expérimentale dont le souci est d'avoir l' « œil sur l'objet ou sur sa représentation» ; d'Alembert, op. cil., p.178.

Il Chaptal, op.cil., p.307. 12 Les encyclopédistes enquêteront

A-M. Rieu, op.cit., p.86.

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