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Travail et société au Burkina Faso

De
250 pages
Très peu d'études ont été consacrées au travail en Afrique, bien qu'il constitue une dimension essentielle des rapports sociaux. L'analyse des situations de travail est une occasion précieuse pour saisir le sens social local, et la façon dont s'invente un ordre social nouveau, tenu de composer constamment avec des cadres de référence hétérogènes. Pour les engagements productifs, il faut alors étudier le procès immédiat de travail, l'usage des dispositifs techniques et les formes d'action collective.
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Travail et société au Burkina Faso

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions Alexis GABOU, La constitution en République démocratique du Congo, 2009. Jean-Alexis MFOUTOU, Le français et les langues endogènes au Congo-Brazzaville, 2009. Andréa BEFFAY-DEGILA, Le Champ du sacré au Bénin. Pensée animiste, pensée vôdun, 2009. Jean-Alexis MFOUTOU, La Langue de la sorcellerie au Congo-Brazzaville,2009. Ngimbi KALUMVUEZIKO, Congo-Zafre. Le destin tragique d'une nation, 2009. Malick DIENG, Politique sénégalaise de protection sociale de . l'enfance,2009. Kiatezua Lubanzadio Luyaluka, Vaincre la sorcellerie en Afrique. Une étude de la qpiritualité en milieu kongo, 2009. Constant SOKO, Les modèles de micro finance en Côte d'Ivoire. Origine, organisation et impact, 2009. Joseph GAMANDZORI (dir.), Congo-Brazzaville: Etat et société civile en situation de post-conjlit, 2009. Christian GRET, Le système éducatif africain en crise, 2009. Hygin Didace AMBOULOU, Les libéralités et les successions en droit congolais, 2009. Ngindu LUKUSA, Le mariage et ses implications chez les Luluwa de la République démocratique du Congo, 2009. Etanislas NGODI, Enjeu électoral et recomposition politique au Congo-Brazzaville,2009. Jean-Alexis MFOUTOU, Les antonymes du français écrit et parlé au Congo-Brazzaville, 2009. Louise TCHAMANBE DJINE, Les faillites bancaires en Afrique subsaharienne, 2009. Simon-Pierre Ezéchiel Mvone Ndong, 1'vlédecines et recherche publique au Gabon, 2009. Monique Aimée MOUTHIEU épouse NJANDEU, L'intérêt social en droit des sociétés, 2009. Joseph-Roger MAZANZA KINDULU et Jean-Cornelis NDULU- TSASA, Les cadres congolais de la Je République, 2009.

Sous la direction de

Jean-Bernard

Ouédraogo

Habibou F ofana

Travail et société au Burkina Faso
Technique, innovation, mobilisation

L' Hlemattan

Mise en pages par Emilie Diouf Sarr

<Q L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fT ISBN: 978-2-296-09292-1 EAN : 9782296092921

A Michel Ven

Aux Travailleurs du Burkina Fa:

Le travail africain introuvable?
Jean-Bcmard Ouédraogo Habibou Fofana
La rétlexion sur le travail en Afrique noire est tributaire d'une double dépossession, qui explique la tàiblesse relative des contributions scientifiques sur cette dimension pourtant essentielle des rapports sociaux. Il est en effet étonnant que l'étude du monde du travail, qui a accompagné le progrès de l'industrialisation en Occident, n'ait guère suscité l'engouement des spécialistes du développement, normalement préoccupés par l'essor économique et social des populations brutalement plongées dans l'univers de la production mécanique. Outre le fait que cet objet fut historiquement pris en charge presque exclusivement par la sociologie naissante - discipline concurrente s'il en faut de l' anthropologic, cctte dernière, dominante sur le terrain africain, voit toujours l'Afrique comme la permanence presque naturelle des tcrres habitées par les indigènes dont elle a tàit son« objet» d'étude. Les populations africaines, persistant dans l'espace de la science moderne pour mieux souligner le parcours de l'Homme occidental, dont elles seraient les représentants primitifs, ne peuvent alors prétendre « travailler », cette catégorie historique n'appartenant qu'à la période avancée de l'évolution humaine. Le savant cherche plutôt dans ces modes de vie J'expression originelle d'un rapport séculaire :m mondc sensib1c, que traduisent bien les mythes et les rites au

Le travail africain introuvable?

symbolisme naïf et irréductible. Cette mise en concurrence historique des disciplines n'explique que très partiellement la relative exclusion des thèmes liés au travail dans le champ des études africanistes. Une tendance marxisante a bien pris en charge, pendant une certaine période, le thème du travail, tel qu'on l'entend en Occident, en se donnant pour mission de l'appliquer aux sociétés africaines. Chacun se souvient de ces grands débats sur la nature « asiatique» ou « africaine» de modes de production en Afrique, qui n'examinaient jamais le procès de travail dans ses dimensions concrètes. La question du travail a été longtemps perçue comme un objet réflexif associé aux débats intellectuels occidentaux. Les enquêtes sur l'exploitation des indigènes ont été souvent conduites à partir de perspectives externes et impératives, sans véritable souci de comprendre les modalités techniques, organisationnelles et logiques d'unc réalité historique autrement plus ample que ne veut bien l'envisager « l'anthropologue du dehors ». Le monde moderne, dans une telle situation, apparait en effet comme l'altération malheureuse d'une Afrique étemelle - altération que la nostalgie de l'expert ne peut souffrir. Or l'étude des situations de travail est une occasion précieuse de comprendre le sens social local et les procédures d'invention d'un ordre social nouveau, constamment obligé de composer avec des cadres de références aussi impératifs que contradictoires. Comment, en effet, étudier les mobilisations productrices indigènes sans questionner le procès immédiat de travail et les conditions de distribution de ses produits? Sur trois décennies, à partir des années soixante, de nombreux travaux ont été menés sur les mouvements ouvriers, les modes d'exploitation colonialel et le secteur dit infonnel, alors en plein essor dans les vi1lcsafricaines. Si l'originalité de ces travaux Il'est pas à mettre en doute - certains ont apporté un renouveau salutaire

J

Voir Meil1assoux c., Femmes. greniers et capital/x, Paris, Maspero,

1975.

8

Le travail africain introuvable?

aux sciences sociales et ont connu une influence mondiale - leur marginalisation constante n'en est pas moins frappante. Deux tendances historiques majeures peuvent expliquer cette mise à l'écart des thèmes du travail dans la production scientifique africaniste. D'abord, la relative dépossession matérielle, rendue possible par Je rapport historique colonial, qui a institué un procès d'exploitation des ressources du continent ordonné aux besoins des puissances impériales. L'appropriation capitaliste des colonies, dans son principe même, a longtemps rendue impensable l'idée d'une vie laborieuse proprement africaine. Sa reconnaissance supposerait en effet de prêter une autonomie aux entités soumises au procès d'exploitation. Or on se souvient que le principe fondateur de la conquête coloniale consiste en une négation radicale du processus civilisationnel autochtone. L'horizon techniciste de la culture coloniale ne laisse aucune chance aux techniques indigènes, reléguées au ban de l'histoire, et indignes d'intérêt. Tout comme les matières premières, l'individu au travail- des plantations aux mines en passant par les usines et le chemin de fer - n'est qu'un chaînon intégré à la mise en valeur coloniale; cette ponction suppose une négation de son identité laborieuse. On en veut pour preuve le statut négatif des êtres chosifiés par le « travail forcé » et les exigences de « l' approvisiOlmement » en main-d' œuvre des zones productives par les zones pourvues en« bras valides ». La« tàbrique du noir », en tant que travailleur au service exclusif de la politique coloniale, apparaît un dispositif idéologique indispensable à la légitimation de l'exploitation de I'honm1esOlUnis, ans besoins, donc s inconscient de la valeur des choses, dont sa privation paraît toute « nonnale ». Mais cette vision étroitement colonialiste en est venue à se heurter à l'épaisseur sociale gagnée par le groupe de plus en plus nombreux des travaillems africains « détribalisés », agglutinés dans les villes et progressivement pris dans les exigences de la société marchande urbaine. La contestation sociale naissante est

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Le travai] africain introuvable?

issue de l'expérience sociale que vivent ces néo-citadins prolétarisés, loin des possibilités de recours qu'offrent les communautés d'origine. L'intensification de l'exploitation de r Africain et la nécessité d'accroître son rendement au travail sont à l'origine de la politique de régénérescence du noir, qui oblige à la mise en place d'un système sanitaire destiné à valoriser ce « capital humain ». Du point de vue colonial, la question principale est alors celle de la reproduction de cette force de travail. en tant que « matériau ». Frederik Cooper2 a bicn indiqué lcs tribulations des politiques coloniales anglaise et française, dont le souci a été, après 1945, de contrôler le travailleur africain et ses nouvelles aspirations. Pour la rationalité coloniale, les individus mis au travail n'ont d'existence qu'en tant qu'intrants du procès de production colonial, auquel ils sont incorporés au même titre que le cacao ou la machine. La nouvellc situation ainsi crééc était lourde de menace, et les administrations coloniales ont été obligées d'assurerwl encadrement politique conséquent pour juguler le danger qui s'annonçait avec le rapprochement des mouvements de travailleurs et de certains mouvements politiques. Désormais, la politique de mobilisation massive de la main-d'œuvre allait considérer les travailleurs africains comme un « problème social» de première importance.

La spoliation du produit du « travail » et la minoration du
producteur s'accompagnent logiquement d'une dépossession du « sens de l'activité laborieuse », mise au service de l'ordre colonial. Celui-ci définit l'orientation. les technicités et les modalités processuelles du travail, à partir justement desquelles est construite une grille d'appréciation, souvent raciste, des qualités du colonisé au travail. La paresse, la lourdeur, la résistance passive, le désintérêt, au lieu d'être perçus dans leur réalité, c'est-à-dire comme résultant d'une confiscation de l'univers des signifiants

~

Cooper F... Décolonisation
1960, Paris, Karthala

et travail. L 'Ati'ique hritannique
2004.

etfi'ançaise

1935-

Sephis,

10

Le travai] africain introuvable?

spirituels, cognitifs et culturels fécondant l'existence locale, sont interprétés suivant le mythe européocentriste de « la fainéantise congénitale du nègre ». On comprend alors que le travail africain reste, sous la colonisation, un « impensé » : ce travail ne prend sens qu'à travers « ]' effort de mise en valeur coloniale » qui seul existe, signifie et justifîe. Il est évident que cette sous-évaluation du travail et du travailleur africain avait besoin d'un fondemcnt idéologique pOlir se déployer, atin de correspondre aux statuts rcspeetifs des delLx protagonistes historiques de ce tandem productif. l'Afiicain et J'Européen. Or l'ordre colonial, alors que des évolutions sociales décisives l'invitaient à réviser sa conception du travail, donc du statut du travai1leur, s'est montré incapable d'opérer ce changement. « En effet, observe Frederik Cooper\ l'idée même que le travail était le travail et un travailleur un travailleur rendait encore moins évidentes les raisons pour Jesque11esles gouvemants devaient être des blancs ». L'universalisme européen montre dans le domaine du travail ses limitcs historiques. La seconde confiscation, théorique ce11e-là,apparaît d'abord. paradoxalement, comme une tentative, sans doute guidée par une « bonne volonté idéologique », de restituer à l'Afrique son histoire, ses labeurs méconnus, refusés et niés par une politique eurocentrique. En effet, l'attention, en dehors d'un timide retour critique sur les affres et la ponction de l'économie coloniale, va se porter prioritairement sur le travail domestique de production agricole, comme seule catég0l1e visible dans l'univers des activités productives, nourrissant nombre d'études sur l'espace villageois africain. Cette relégation subtile vise justement à souligner et à justifier, en creux, le refus affim1é des Africains d'adopter les vies du changement par l'argent. Cest dans cette perspective que s'inscrivent les nombreuses études sur les migrations; la stmcture économique coloniale demeurant en grande partie intacte,

, [hid

p. 14.

Il

Le travail africain intrO\lVable ?

accompagner et contrôJcr cc phénomène a été une priorité des gouvernants. Les meilleures volontés protectrices. voire paternalistes, telles celles déployées très tôt par Robert Delavignette4, qui déplore la destruction et l'exploitation inconsidérées - la « soviétisation », dit-il, du monde africain - fait écho à une autre nouvelle tendance: elle tient le monde africain, imaginé et idéalisé par Jean Capron et Guy Belloncle5,pounm monde bâti surune insoucianceet une solidaritécommWlautaireque l'Europe moderne auraitmalencontreusement perdues. Cc paradis en perdition tàit entrer brutalement l'univers de la domination tranquille des aînés dans celui du capitalisme impitoyable. L'urbanisation, la migration et l'exode rural sont ainsi désormais au cœur des préoccupations des chercheurs, qui voient dans ces mouvements sociaux autant de Ü'lcteurs de désorganisation sociale et de perturbation de sociétés africaines encore fragiles. Le travail n'apparaît que comme la conséquence ou rend d'un processus social. au regard duquel Hne bénéficie d'aucune autonomie locale. De même, la production se résume à la mise à disposition du produit et aux capacités de consommation. Force est de constater que très peu de chercheurs se sont engagés dans l'examen des conditions techniques, au sens qu'André-Georges Haudricourt" donne à ce terme. de l'activité productive. On semble ne considérer que, d'un côté, les outils, étudiés presque comme des objets d'art et, de l'autre, le sujet, dont l'activité ne viserait qu'à disposer du numéraire ou de produits utiles aux transactions. Là encore, on assiste à une occultation presque totale des virtualités techniques endogènes, couvertes par le discours sur le retard technologique de l'Afrique, lui-même soutenu et légitimé
4 5

Voir Delavignette
Karthala. 1982.

R., Service qfricain, Paris. Gallimard,

1946.

Voir son ouvrage, Belloncle o., Qllt!stion paysal/ne en Aji-iqlle Noire. Paris. Haudricourt A.-G.. « La technologie, science humaine ]964.
»,

b

in La Pensée n° 115.

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Le travail africain introuvable

~

par l'idéologie du développement. Celle-ci fait valoir en effet une volonté de combler les retards techniques qui entravent l'amorce de tout progrès dans ces sociétés réputées arriérées. La négation de ces principes techniques conduit à tenir les instruments pour rudimentaires et inutiles, et à se désintéresser de l'étude des technologies africaines. Or est-il besoin de rappeler, une fois de plus, que l'échec aujourd'hui largement reconnu de la vague de transferts techniques vers l'Afrique, repose sur la même négation d'une réalité du travail, de la technicité et de la production bien différente de celle portée par les « tàiseurs de développement» '?

Dans la logique du « développeur », la fonmlle d'André LeroiGomhan prend tout son sens: « ce qui est important dans l'emprunt, c'est l'objet lui-même, ce n'est pas le sort qui lui est réservé ». Or on sait bien aujourd 'hui que l'outil est un concentré de prescriptions sociales et de règles cognitives situées historiquement; et l'efficacité, le produit intime d'une réelle proximité des deux univers mis en présence. L'outil européen est si puissant qu'il ne peut reconnaître. donc considérer avec sérieux. Ji;: aradigme technique p d'accueil. Partant de cette perspective, il tàut accepter que l'outil ne se réduit pas à son objectivation matérielle qu'est l'instrument. mais est en fait un dispositif technologique cohérent, conférant à un groupe humain une capacité à agir sm son environnement. La rencontre entre le nouvel instrument et l 'homme, lui-même instrument, appelle alors lme conception plus large de la teclmologie, faite d'outils, d'instruments symboliques, donc d'engagements autonomes et souverains, propres à susciter l'acte productif du travailleur. Dans la perspective coloniale, dont nous peinons à sortir, ce n'est point cet individu historique, capable d'intelligence, de « choix rationnel », d'arbitrage et d' inventivité technique, qui est recherché. Récepteur passit~ le travailleur africain est réputé être un imitateur mécanique - quand cette capacité d'adaptation lui est péniblement reconnue. Le retard d'une sociologie africaine des situations de travail

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Le travail africain introuvable?

atteste la cécité du regard porté sur le monde du travail en Afrique. Si les classes ouvrières africaines furent pendant longtemps un non-objet des sciences sociales, on comprend l'ambition révélatrice du recueil collectif de Michel Agier, Jean Copans et Alain Morice en 1987 dont l'objectif, depuis compromis, était de « contribuer à fonder une véritable anthropologie du travail en Afrique »7. Dans notre ouvrage Formation de la classe ouvrière en Afrique noire. L'exemple du Burkina Faso, nous poursuivions ce même objectif d'une (re)connaissance du travail, dans sa complexité et son historicité propre. L'argument de la tàiblesse du tissu industriel de l'Afriquc au sortir de la colonisation ne peut justifier en effet le
«

désintérêt » théorique pour l'activité industrieuse en Afrique. Tl
rcstrictive dc la notion dc« travail »,

tient avant tout à une définition

qui l'identifie exclusivement au concept de « salariat », que l'on considère généralement commc représentant des catégorics sociales dont les identités tendent à être gommées. Les instmments juridiques de contrôle et d'encadrement de cette masse masquent alors la complexité d'un processus social irréductible à la mobilisation et à la contestation, qui semblent cxclusivement le décrire. Un malaise subsiste dans l'appréhension des individus impliqués dans ce processus social de création de richesse; les producteurs, pourtant au principe de la genèse de la « force de travail» et de sa « valeur », sont majoritairclllent renvoyés, à la manière d'un miroir déformant, à une autre activité, dite « infom1cllc », à la non-cxistcncc, car ils n'épouscnt pas les f0n11es convenues et délimitées par la configuration centrale. Ainsi, on a privilégié l'étude des « commerçants », « artisans », « opérateurs économiques », «hommes d'aftàires », tous réunis dans la nébuleuse d'un « secteur infon11el» - comme autant d'acteurs économiques inclassables. L'histoire de la promotion du« secteur

'Classes oll\'riàcs

d'Aji'iqlle /loire. Paris, Karthala-Orsto111,

1987.

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Le travail africain introuvable?

infomlel »en objet digne de connaissance est ainsi grosse de tous les préjugés théoriques et les carcans conceptuels qui entravent l'intelligibilité des pratiques productives échappant à la nomlalisation courante. On comprend bien que cette relégation conceptuelle est une autre façon d'exprimer l'étroitesse du regard savant, mais surtout sa fonction de captation externe de la réalité locale. Ainsi. les activités que l'on retrouve en Italie sous la dénomination de « districts italiens ~» ne sont pas moins informelles que celles étudiées au Burkina Faso par Pictcr Van Djickq. Au-delà dc toute considération politique, l'intonnel est un aveu d'échec du chercheur, qui peine à trouver la fomle, c'est-à-dire l'identité sociale d'un objet insaisissable par des instruments historiquement inadaptés. Dès lors, il n'est pas étonnant que, lorsqu'on « découvre» des entrepreneurs africains, ce soit pour rechercher, derrière leurs pratiques, l'éventuel« esprit d'entreprise» caractéristique d'une histoire et d'une culture occidentale. La figure intellectuelle du commandeur politique est alors bien présente, lourde et incontoumable. Il est encore moins surprenant que ces pratiques, ne correspondant pas aux nonnes de la « gestion rationnelle », de la recherche du protlt économique maximum, bref de l'homo œcollomicu,y, soient perçues com111e archaïques et irrationne]]cs. Après l'ère des «usines clefs en main », s'est ouverte celle de l'importation de techniques managériales devant reformer l'entreprise africaine et susciter l'initiative privée, alors même que les trajectoires d'accumulation du capital montrent la dimension collective de l'acte d'entreprendre en Afrique, ainsi que l'interpénétration des structures sociales et économiques. Il paraît désonnais évident que la projection, « du dehors », d'une intention d'ordonnancement et de commandement n'a pas pour vocation
8

Voir sur cette question:

SagIio L «Préliminaires pour une typologie des
industriels et svstèmes

systèmes industriels», in Ganne B. et al.. jWlieux industriels locaux, Lyon, Glysi. 1988.
9

VanDjick P.,Le secteur informelà Ouagadougou.Paris, L'Harmattan, 1986.

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Le travail africain introuvable?

de comprendre la dynamique inteme locale, elle-même souvent rétive à la capture étrangère: la connaissance de cette dynamique ne peut venir que d'une volonté intérieure de savoir, de contrôle et d'action autoeentrée. Il convient d'indiquer que ce traitement particulier des situations de travail repose sur une pratique singulière de la science. En effet, la domination politique et sociale a besoin d'une fonne particulière de savoir: la conquête et le contrôle des individus nécessitent la production d'une science du commandement. Bemard Delfendahl nomme une telle anthropologie, au sens premier du tem1e, un « savoir-saisie» ; en formulant une critique radicale de cette « mathématisation des sciences humaines », il affinne qu'une telle démarche « acquiert de l'intérêt majeur lorsque la connaissance est conçue comme une saisie, une emprise, une domination du domaine et la recherche comme une voie d'accès au pouvoir manipulateur; elle en a peu au contraire lorsque la connaissance est conçue comme moyen de participation, de communion, de jouissance de l'êtrelO ». Il s'agit d'un ordre de connaissance destiné à la maîtrise des esprits et des corps et, pour cette raison première, on insiste sur la connaissance des éléments essentiels des individus et des groupes: le but est d'anticiper les actions dangereuses et de juguler rapidement les explosions indésirées. Cne telle science, car c'est bien une science, n'a nullement pour vocation d'explorer les voies d'une autonomisation des indigènes, si elles ne correspondent pas aux impératifs du commandement. Fondamentalement extérieure, à l'affût des changements les plus grossiers, « st11lcturaux», elle reste incapable de discemer les processus intimes, intemes et subtils, qui travaillent silencieusement et en profondeur le corps social dominé. Outre la question centrale du travail et de la situation de production,

lU

Delfendahl B.. Le clair et / 'ohscU/: Critique de / 'a17l!7rop%gie sa\'allte, d~rellse de / 'l1/11hropologie 111J/,Ih'ur.Paris. Anthropos. 1973. p.SI.

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Le travail africain introuvable?

interrogée dans divers contextes et différents procès, une exigence commune parcourt l'ensemble des contributions proposées ici: le refus des discours dominants et du consensus diplomatique pour « rendre raison» de ces univers de travail et de lutte politique. Si ces problématiques sont cruciales, c'est qu'elles ne sont souvent rien moins qu'une question de survie pour les individus et les groupes impliqués, alors que l'idéologie dominante a servi et continue de servir des politiques prédatrices, de négation et d'exploitation des mondes du travail en Afriql1e. La contribution de Jean-Bemard Ouédraogo atteste justement l'inconséquence de l'application des catégories idéologiques et tlxistes de l'économie libérale classique. Son observation du système de production des menuisiers-soudeurs de Ouagadougou montre en effet que la question des logiques et des mécanismes de « l'entreprise» nécessite la prise en compte des modalités historiques de constitution des unités de production. Celles-ci induisent des règles de gestion et d'organisation spécifiques, qu'une certaine sociologie de l'entrepreneuriat africain peine à comprendre. Lorsque, dans les parcours professionnels,
« l'indépendance technique comme projet professionnel
»)

échoue,

on assiste à l'entrée à l'usine. Ainsi que le montre le texte de Salomon Woumia Ouédraogo, à partir du cas de l'usine Faso Fani, le capital s'empare alors de cette force de travail formée ailleurs, redétinit sa valeur et l'intègre au procès de production. Fuyant l'incertitude du lendemain propre aux métiers de l'infom1el, le travailleur trouve - dans le meilleur des cas puisque cela apparaît comme un privilège - unc certaine sécurité dans les conditions de travail de l'usine. L'auteur se demande alors comment le capital soumet cette force de travail, et la rend docile pour mieux la contrôler et l'exploiter. Dans ces situations, les dominés et les dominants peuvent-ils « s'entendre »),au double sens de l'écoute et de la compréhension, comme le propose le« cercle de qualité ), et la politique dite de la participation en entreprise? Habibou Fofana

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Le travail africain introuvable?

analyse les conditions techniques, sociales et idéologiques de possibilité de ces « dialogues» en situation de travail, qui sont toujours liés à la dynamique des appartenances et des configurations sociales au sein de l'entreprise. La contribution de Ousséni Domba, la plus dramatique pourraiton dire, évoque Je cadre juridique de reproduction de ce salariat émergeant. Cette fomle nouvel1e et obligatoire dc vic salariale, envisagée un temps comme un refuge, se manifeste dans une politique de la sécurité sociale fortement décalée par rapport à la dynamique sociale effective, qui oblige les travailleurs à inventer des fomles altematives - les tontines et les mutuelles - pour suppléer la démission de l'Etat et tenter de concilier des mondes sociaux divergents et constamment cn concurrence. Mais le métier et l'espace du travail salarié sont, à y regarder de près, l'aboutissement d'itinéraires scolaires, gu'ils soicnt heureux ou malheureux. L'école est le lieu où, brutalement, se dessinent des destins croisés ou parallèles. Le sort réservé à chacun, largement façonné par les ancrages sociaux et le capital de départ, incite à une prise de conscience de ce que masque l'idéologie scolaire « égalitaire». Cette révélation des contradictions sociales au principe du succès scolaire, donc de la réussite sociale, conduit inévitablement à la lutte syndicale, portée par l'intention de corriger une distribution inique des capacités scolaires. Gabin Korbéogo s'attelle à l'étude de ces pratiques syndicales étudiantes au sein de l'Université de Ouagadougou. Sur l'autre versant, celui de l'espace rural, notre attention s'est portée sur les transformations en cours, induites par l'introduction de diverses techniques de production dans le « paradigme de la houe» des sociétés anciennes. De la houe à la chalTue, Ahmed Aboubacar Sanon interroge l'univers technique Bobo et la rationalité éprouvée des dispositifs matériels et immatériels. Il montre que le processus d'intégration de l'Ümovation aboutit nécessairement à un « syncrétisme technologique ». Mais

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Le travaj] afiicain introuvable?

cet aspect important du « développement» technologique, souvent négligé par les évangélistes du progrès, affirme que la proposition technique intervient dans des milieux structurés par des contraintes symboliques et des logiques productives anciennes. Alexandre W. Darga nous montre qu'elles déterminent des « symétries » favorables ou défavorables dans le système de production marchand, en analysant la mise en place de la riziculture modeme ; ce périmètre de culture apparaît clairement comme un lieu d'invention par les paysans de techniques organisationnelles et productives fàce à une puissante rationalité politique et économique nettement productivi ste. Mais c'est, sans doute, dans l'étude proposée par Zakaria Compaoré que l'aveuglement techniciste apparaît à la fois comique et tragique; l'auteur nous montre que « fàire marcher des ânes » n'est pas évident, ni simple - si tant est toutefois qu'il faille s'en tenir à l'évidence présumée de la perfonnance du nouvel outil. Ces constructions théOliques sur le travail et sur la mobilisation sociale sont à l'évidence partielles. COlmnent pourrait-il en être autrement? Vue de l'intérieur, la confrontation avec les

« archives

»11,

au sens que donne Michel Foucault à ce tenne,

accumulées sur ces objets fOl1nés ailleurs, par d'autres systèmes de références, pennet d'élargir une vision rétrécie par la science du commandement, et ainsi d'ouvrir presque à l'infini le champ des questiOlmements. Quand bien même il ne serait pas raisonnable d'envisager une réponse globale, forcément arbitraire, à l'interrogation que les sociétés africaines portent sur elles-mêmes, l'existence d'une telle volonté suffit à justifier l'entreprise de compréhension, de fOl1nulation et d' ordOlmancement d'un discours collectifsur la dynamique sociale. C'est sans doute à cette immense tâche que devrait se consacrer l'exercice sociologique en Afrique.

II

Foucault M.. L 'archéologie du savoir, Pari:" Gallimard. ] 969.

19

Le travail africain introuvable?

Les textes présentés ici ne prétendent pas couvrir l'ensemble des domaines oÙles réponses apportées à l'interrogation sur le travail, les techniques, l'innovation et la mobilisation sociale conduisent aux points cI'expression de nouvelles identités sociales dans l'A frique contemporaine. Une certaine unité méthodologique se dégage néanmoins du volume. Le corpus théorique mobilisé par chacun des auteurs vise en effet au traitement et à une meilleure compréhension de J'objet dont il se saisit. Arguments logiques et corpus factuels sont les alliés nécessaires d'une sociologie des sociétés africaines. Si un programme devait être proposé, il s'agirait de considérer non seulement les situations de travail délimitées comme objet, mais également la fonction des formes cognitives, ainsi que les moyens techniques qu' elles se dOlment,dans l'invention constante et renouvelée d'une relation cie transformation de l'environnement immédiat, les formes de contestations ct de résistances qu'une te11esituation occasionne et, entIn, la vocation stmcturante de ces activités dans l'élaboration de l'ensemble social. Un segment de vie ne devient compréhensible qu'une fois inscrit dans la réalité globale locale, dont les discontinuités et \es ordonnancements sont seuls à même de restituer la sens authentique. L'ambition des auteurs de ce volume est de contribuer à une meilleure connaissance des situations de travail au Burkina Faso, en faisant le pari osé de les aborder avec une grande méfiance à l'égard des prescriptions autoritaires, académiques et sociales, de la science du commandement. Priorité est ainsi donnée à la vie et à l'expression des existences humaines, loin de l' essayisme manipulateur aujourd 'hui dominant dans les sciences sociales africaines.

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Système de production et culture ouvrière de métier: les menuisierssoudeurs de Ouagadougou
Jean-Bemard Ouédraogo

Le recours désormais récurrcnt à la figurc classique de l'entreprise et de J'entrepreneur. pour expliquer et légitimer les espoirs placés dans les capacités de l'économie libérale, semble gêné aujourd'hui par les« difficultés au développement extensif et intensif de la culture entreprenaria!e en Afrique »12. De concert
avec les sollicitations invocatrices des« opérateurs économiques ». la recherche en sciences sociales sur le terrain africain, reconsidère de plus en plus sous un jour favorable la « variable culturelle» de l'activité productrice modeme. Ce faisant. elle tend à «revisiter» les catégories de compréhension utilisées jusqu'alors pour décrire les unités de production.
12 Traoré

B., « La dimension culturelle de rade d'entreprendre en Afrique », in

L'Entreprenellriat en Aji'iqlle ji-ancophone. Paris, Al;PEL-UREF. J990. Voir également: Henry A.. « La métamorphose d'un style africain. L'efficacité industrielle dans le respect des traditions ancestrales », GRET, document de stage, sept. I 991.

Sy,tème de production et culture ouvrière de métier

Une telle perspective invite à soumettre à lm questionnement soutenu le mode de constitution des unités de production et de leurs règles de gestion et d'organisation. Si ces interrogations tendent à remettre en cause l'hégémie des logiques de production et d'échange marchand associées à l'économie libérale classique, notre contribution va plus particulièrement consister à repérer et à tonnuler la subversion induite par la prise en compte des identités et des appartenances sociales dans l'étude des systèmes de production. L'ambition de cet article est de tenter de comprendre les règles sociales de production, ainsi que leurs conséquences au sein d'un entrepreneuriat ouvrier. Il se fonde sur une recherche menée à Ouagadougou auprès d'une vingtaine d'ateliers de menuiserie métallique - un métier introduit dans le pays par des Européens!3 pendant la période coloniale et immédiate postcoloniale. Ses caractéristiques techniques ont joué pendant longtemps le rôle efficace de barrière à son adoption par les populations locales: c'est sous le contrôle des premiers soudeurs étrangers qu'une fom1ation au métier sera dispensée, au cours d'un long apprentissage, à quelques élus locait'\.. Le développement du bâtiment entraînera par la suite une demande de matériaux métalliques et une plus grande activité du secteur.

Identités collectives et formation

de l'atelier

L'examen des origines géographique et sociale des chefs d'atelier montre une nette dominance rurale: près des quatre cinquièmes des chefs d'atelier sont nés hors des villes. Cette origine
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Cette filiation est apparue au cours de notre enquête, exprimée par les plus
anciens comme une référence slÎre pour la qualité de la fonnation reçue ici ou ailleurs en Aflique, en Côte-d'Ivoirc notamment. L'image du blanc joue ici à plein. Dans un développement futur de notre recherche, un repérage systématique des effets de cette filiation sur l'évolution de la socialisation professionnelle sera fait. Il

Système de production et culture ouvrière de métier

mrale et paysanne, si elle ne s'explique pas seu]cment par les effets du mouvement historique de paupérisation des campagnes et par sa conséquence, l'exode mral, indique sÙrement une des modalités concrètes de la nouvelle configuration sociale. Cette situation « transitoire» pose le problème du repérage des traces de mobilité géographique et sociale, ainsi que de son investissement pertinent dans la constitution de nouvelles appartenances sociales pour le travail et la vie urbaine modeme en général. Origines paysannes quasi communes, certes; mais qu'en est-il des voies

d'accès aux métiersJ..\ urbains, ainsi que des effets de trajectoire
sur la profession? Quelle que soit l'origine sociale, les voies d'accès au métier obéiront à des règles conmmnautaires. Il n'est pas inutile de rappeler ici qu'à l'opposé des conceptions de l'économie classique, l'individualisation du contrat n'a au départ, dans l'espace social étudié, aucune réalité. Par contre, son origine communautaire s'impose fortement, et il est intéressant d'imaginer les multiples effetslS de ce marquage primitif des relations« professionnelles».
L'influence des critères non professionnels sur le recmtement est décisive, et semble indiquer assez précisément sur quelle base pounait se déterminer une sociologie des relations professionnelles

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Il est impossible d'ignorer l'usage synonymique des notions de «profession»

et de« métier» courantes dans la sociologie actuelle. Une précision des te!111eS utilisés s'impose; pour nous «métier» se rapporte à un corpus de savoir-faire et de savoir être et « profession» à l'espace spécifique général d'une activité. I; Même dans des cas de relative formalisation de l'apprentissage, comme c'est le cas au Togo voisin, l'intervention communautaire est de mise ainsi que nous l'a expliqué un contractuel de la SO.PA.M : « pour aller connaître l'atelier j'ai amené 2000 F plus une bouteille de gin, une bière et une bouteille de pompon. J'ai fait trois mois d'essai; le patron voulait s'assurer sije peux me soumettre à ses conditions de travail. Après les trois mois il a envoyé dire à mes parents qu'il me prend pour signer un contra t qui m'engage comme son apprenti» (30 ans, chaudronnier).

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Système de production et culture ouvrière de métier

dans un secteur d'activité ainsi dominé par la parentéJ6 ou par d'autres formes de liens sociaux collectifs pré industriels. Les chiffres de notre enquête indiquent cependant la part non négligeable d'un mode de recrutement que l'on peut qualifier de «professionnel» - si l'on veut bien, au stade actuel de notre investigation, renoncer à discuter le contenu de cette catégorie. Voyons là simplement l'indice social d'un affranchissement par rapport à l'hégémonie parentale, qui ne dispense pas. après tout. d'un recours à d'autres formes d'appartenance identitaire (re)composées dans le nouvel espace social. Le facteur religieux, pour peu qu'on le considère avec sérieux, apparaît comme un régulateur puissant du regroupement professionnel. On peut raisonnablement supposer qu'outre le «confort idéologique» qu'offre l'identité religieuse partagée, elle permet un ajustement du vécu social à la vie de l'atelier. L'observation de pratiques religieuses n'est pas sans effet sur la vie sociale, comme l'indiquait déjà Emile Durkheim17;la principale fonction des croyances religieuses est de « susciter des actes» et nulle part davantage que dans l'atelier une coordination des actes n'est aussi précieuse. C'est probablement du côté de la recherche de I'homogénéité - reste à en déterminer les causes! - qu'intervient également le catalyseur ethnique. Tout bien considéré, le caractère déterminant de l'appartenance ethnique n'est pas en soi une surprisel8. La précarité du système urbain de relations sociales, appuyé sur des catégorisations encore fragiles, renforce

ln Cette influence des relations parentales dans la formation du collectif de travail décroît semble-t-il avec l'implication plus ou moins grande dans les règles modernes de production ainsi que l'ont montré sur le cas sénégalais

LebrunO. et Gerry C. « Petty producersand capitalism », Re\'iewo(A(rica
17

Political Ecol/olllv. n03, 1975. Voir sur ce sujet Durkheim E.. Textes. Tome II., Paris. Minuit, pp. 26-28 et

Ooms H., « Les capitalistes confucéens ». ARSS. n080, 1989. 24

Système de production et culture ouvrière de métier

naturellemcnt le recours - si ce 11' st pour unc raison d'efficacité e pratique au moins pour celle d'un sentiment de sécurité - à un «bas de laine» social. Faudrait-il se résoudre à cn accepter la centralité dans ce système de régulation professionnelle? Car à ce stade, rien n'autorise à envisager la probabilité de son affaiblissement; et il faut noter que cette nouvelle donne sociale aurait d'importants retentissements dans une configuration professionnelle déjà en perpétuelle mutation. L'œil du sociologue reste donc en éveil sur les appartenances ethniques ordinaires. La surprise pounait venir alors d'une moindre importance accordée à l'implantation géographique. Cette faiblessc du critère régional dans la constitution des ateliers pounait s'expliquer, d'une part, par l'irrégularité d'une source d' approvisionncment localisée et, de l'autre, par une définition ou une reconnaissance peut-être moins précise des identités régionales. Si l'on ne renonce pas trop vite à interroger l'appartenance «régionale », il est possible d'y découvrir cependant d'autres clivages internes pertinents. Une autre enquêtel9 a révélé, dans le milieu ouvrier, une tendance à la recomposition des préférences identitaires phagocytées par d'autres appartenances sociales, telles que la classe d'âge et les conditions sociales partagées. On peut s'accorder sm le fàit que le critère « régional» semble se maintenir avant tout en tant que constmit urbain, tant il est fort probable, dans de nombreux cas, que ces liens ne puissent jamais s'établir avant l'implantation urbaine. L'identité régionale, si elle

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Il faudrait rappeler ici l'existence éventuelle de sous groupes ethniques
spécialement actifs dans un domaine d'activité; les Yarcé-mossi dans le commerce en sont un exemple. Mais, à Ouagadougou, nous n'avons pas constaté une « casterisation» de la menuiserie métallique par des forgerons comme l'a constaté Morice Alain «Les petites entreprises du travail du métal
et la caste des forgerons à Kaolack (Sénégal)
»,

in Entreprises el entrepreneurs

en Afl'ique. tome 2. Paris, L'Hannattan, 1983,
19

O\Jédraogo .1.-B" Formalion de /a eTassc O/lvrière el/ Alhq/le Noire. L'exemp/e

du Burkina Faso. Paris, L'Hannattan,

1989. p.I72. 25

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