Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Travail, Santé, Education

De
296 pages
Cet ouvrage explore le nouveau concept de "parcours social", concept particulièrement efficient pour observer les inégalités de toutes sortes que subissent les hommes et les femmes dans des domaines aussi variés que le travail, la santé, l'éducation et la formation. Il apparaît que le processus d'individualisation mis en oeuvre par les politiques publiques et les nouvelles formes de management favorise l'émergence, le maintien ou l'aggravation de ces inégalités dans nos sociétés.
Voir plus Voir moins

Travail, san Té, éduca Tion
Individualisation des parcours sociaux et inégalités
Sous la direction de
Servet Ertul, Jean-Philippe Melchior et Éric Widmer
Cet ouvrage explore le nouveau concept de ‘parcours social’. Dans une
perspective pluridisciplinaire, il réunit des contributions d’auteurs de
plusieurs pays qui étudient les parcours des individus singuliers et des
groupes sociaux.
Ce concept de parcours social apparaît comme particulièrement effcient
pour observer les inégalités de toutes sortes que subissent les hommes
et les femmes dans des domaines aussi variés que ceux du travail, de la
santé, de l’éducation et de la formation. Travail, san Té, éduca Tion
Légitimé par le discours sur l’autonomie et la responsabilité individuelles,
il apparaît que le processus d’individualisation mis en œuvre, tant par Individualisation des parcours sociaux et inégalités
les politiques publiques que par les nouvelles formes de management,
favorise l’émergence, le maintien ou l’aggravation de ces inégalités dans
nos sociétés contemporaines.
Ont contribué à cet ouvrage :
Sandra Bascougnano, Julien Calmand, Jérôme Camus, Robin Cavagnoud,
Julien Chevillard, Johana Contreras, Philippe Corcuff, Chantal Crenn,
Pierre Doray, Bertrand Geay, Lavinia Gianettoni, Jean-François Giret,
Jacques-Antoine Gauthier, Canisius Kamanzi, Sandrine Knobe, Benoît
Laplante, Emmanuelle Leclercq, Emmanuel de Lescure, Stéphane
Moulin, Nathalie Oria, María Constanza Street, Myriam Thirot, Bénédicte
Zimmermann
Illustration de couverture : tableau de Lamine maïga, artiste peintre burkinabé, maître de
bogolan et de batik, Bobo-Dioulasso – Burkina Faso, photographié par Servet Ertul.
ISBN : 978-2-343-00484-6
L O G I Q U ES S O C I A L ES30 euros
Sous la direction de
Travail, san Té, éduca Tion
Individualisation des parcours sociaux et inégalités
Servet Ertul, Jean-Philippe Melchior et Éric Widmer















TRAVAIL, SANTÉ, ÉDUCATION
Individualisation des parcours sociaux et inégalités
















Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la
dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend favoriser
les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les
recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui
augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent
une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou
de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Pascal VALLET, Les dessinateurs. Regard ethnographique sur le travail
de dessinateurs dans des ateliers de nu, 2013.
Yannick BRUN-PICARD, Géographie d’interfaces. Formes de l’interface
humanité/espaces terrestres, 2013.
Lucie GOUSSARD et Laëtitia SIBAUD (dir.), La rationalisation dans tous ses
états, Usages du concept et débats en sciences sociales, 2013.
Christiane Saliba SFEIR, Parentalité, addiction et travail social, 2013.
Hélène BUISSON-FENET et Delphine MERCIER (dir.), Débordements
gestionnaires, Individualiser et mesurer le travail par les outils de gestion,
2013.
Robin TILLMANN, Vers une société sans classes ? Le cas de la société suisse
contemporaine (1970-2008), 2013.
Délina HOLDER, Natifs des DOM en métropole. Immigration et intégration,
2013.
Fred DERVIN (dir.), Le concept de culture. Comprendre ses détournements et
manipulations, 2013.
Séverine FERRIERE, L’ennui à l’école primaire. Représentations sociales,
usages et utilités, 2013.
Jean-Yves DARTIGUENAVE, Christophe MOREAU et Maïté SAVINA, Identité
et participation sociale des jeunes en Europe et en Méditerranée, 2013.
Agnès FLORIN et Marie PREAU (Sous la dir. de), Le bien-être, 2013.
Jean-Michel BESSETTE, Bruno PEQUIGNOT (dir.), Comment peut-on être
socio-anthropologue ?, 2012.
Yves LENOIR, Frédéric TUPIN (dir.), Instruction, socialisation et approches
culturelles : des rapports complexes, 2013.
Yolande RIAUD, L’identité berrichonne en question(s). De l’Histoire aux
histoires, 2012.
Pierre VENDASSI, Diagnostic et évaluation : la boîte à outils du sociologue,
2012.
Sous la direction de
Servet Ertul, Jean-Philippe Melchior et Éric Widmer






















TRAVAIL, SANTÉ, ÉDUCATION
Individualisation des parcours sociaux et inégalités



Préface de Vincent Goueset
































































































Des mêmes auteurs

Servet ERTUL, Jean-Philippe MELCHIOR Philippe WARIN (dir.), Les
parcours sociaux à l'épreuve des politiques publiques, PUR, coll. « Des
Sociétés », 2012.
Vincent CARADEC, Servet ERTUL Jean-Philippe MELCHIOR (dir.), Les
dynamiques des parcours sociaux. Temps, territoires, professions, PUR,
coll. « Le sens social », 2012.
Nathalie BURNAY, Servet ERTUL, Jean-Philippe MELCHIOR (dir.),
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels, Academia
Bruylant/L’Harmattan, coll. « Investigations d'anthropologie prospective »,
2013.
Servet ERTUL (dir.), L’enseignement court post-baccalauréat (IUT-STS),
Paris, PUF, coll. « Éducation et formation », 2000.
Jean-Philippe MELCHIOR, 35 heures chrono ! Les paradoxes de la RTT,
Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2007.
Claudine BURTON JEANGROS, Christian LALIVE D'EPINAY, Éric
WIDMER (dir.), Interactions familiales et constructions de l'intimité, Paris,
L'Harmattan, 2007.
Dominique JOYE, Christine PIRINOLI, Dario SPINI, Éric WIDMER (dir.),
Parcours de vie et insertions sociales. Zürich, Éditions Seismo, 2011.
Marlène SAPIN, Dario SPINI, Éric WIDMER, Les parcours de vie : de
l’adolescence au grand âge. Savoir suisse, Lausanne 2007.




























































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00484-6
EAN : 9782343004846
Préface
A l’initiative de Servet Ertul et de Jean-Philippe Melchior, tous deux
sociologues et membres permanents de notre laboratoire (UMR 6590 ESO,
CNRS), le colloque international « les parcours sociaux entre nouvelles
contraintes et affirmation du sujet », qui s’est tenu au Mans à la fin de
l’année 2010, a constitué un tournant important dans la vie de notre collectif
de recherches. Ainsi, la thématique « Parcours de vie et expérience des
espaces » s’inscrit-elle désormais comme un des axes principaux du
programme scientifique de l’UMR pour la période 2012-2016.
La notion de parcours est éminemment spatiale, car une de ses premières
acceptions qui est apparue dès le moyen âge fait référence à la terre, à ses
modalités d’usage, à la distance parcourue d’un point à un autre, mais elle
renvoie aussi aux trajectoires sociales vécues par les individus, et le projet
scientifique de l’UMR ESO se situe précisément au point de rencontre entre
logiques sociales et pratiques spatiales, à l’interface entre la géographie
sociale, l’architecture, la sociologie et la psychologie environnementale, qui
sont les principales disciplines constitutives de notre équipe.
Les coordinateurs du présent ouvrage proposent de transformer cette
notion de parcours en concept sociologique, pour analyser les inégalités
observées, tant à l’échelle des groupes sociaux qu’à celle des individus, dans
trois grands domaines que sont le travail, la santé et l’éducation. Il est à noter
que les trois précédents volumes issus des travaux du colloque du Mans ont
déjà exploré les politiques publiques et leurs conséquences en termes
d’activation de l’autonomie des individus, les dynamiques temporelles,
spatiales et professionnelles des parcours, ainsi que les nouveaux desseins
temporels des individus.
Les réflexions menées au sein de l’unité sur le concept de parcours
sociaux sont antérieures à ce colloque. Les tout premiers travaux menés sur
le site manceau ont été les enquêtes menées à l’échelle régionale sur les
parcours d’orientation des élèves dans l’enseignement secondaire. Ensuite,
des études de cohortes d’étudiants sortant des IUT et suivies pendant cinq
ans ont débouché sur l’organisation d’un colloque international au Mans en
décembre 1998 sur « l’enseignement court post-baccalauréat : enjeux
sociaux, enjeux territoriaux », auquel ont pris part des géographes et des
5sociologues. Enfin, les chercheurs du site du Mans ont mené, entre 2002 et
2006, dans le cadre d’un programme sur les disparités territoriales en
éducation, soutenu par le Ministère de l’Éducation Nationale, celui de
l’Enseignement supérieur et la DATAR, des enquêtes d’envergure sur les
parcours de formation et d’insertion professionnelle des sortants des
universités de l’Académie de Nantes. Tous ces travaux témoignent de
l’ancrage solide, à la fois méthodologique et théorique, du concept émergent
de parcours sociaux au sein de notre UMR.
Ne perdons pas de vue que les inégalités des parcours, qui constituent
l’objet principal de cet ouvrage, représentent aussi une des questions
centrales du programme scientifique de l’unité : la construction et la
reproduction des inégalités et leur traduction, non seulement dans la
trajectoire sociale des individus, mais aussi, dans leurs pratiques spatiales.
En effet, les hommes et les femmes vivent dans des territoires qui sont
inégalement dotés en termes d’offre d’emplois, de soins ou de services
éducatifs, et leurs parcours sociaux sont en grande partie le reflet de ces
inégalités.
On ne peut donc qu’inciter les chercheurs en sciences sociales à lire cet
ouvrage extrêmement éclairant – par la richesse des situations et des
thématiques étudiées – sur la construction des inégalités de parcours sociaux
et territoriaux.
Vincent GOUESET
Géographe, Professeur des Universités
Directeur de l’UMR 6590 ESO (Espace et Société) CNRS
6
« …‘il y a individus et individus’. Parce qu’un
individu n’existe pas en soi comme une substance, ni
même comme une entité psychologique dotée
d’attributs permanents : il faut être supporté, doté de
ressources objectives pour être positivement un
individu. »
Robert Castel (2004)
Introduction générale
Avant de proposer une réflexion sur la relation entre individualisation et
inégalités, il nous semble heuristique de clarifier au mieux ce que ces deux
concepts recouvrent.
Dans la littérature sociologique, on peut trouver deux termes dont la
proximité peut prêter à confusion pour un lecteur non averti du moins :
individuation et individualisation. Sur le plan étymologique, l’individuation
provient, selon TLFI (Trésor de la Langue Française Informatisé), du latin
scolastique individuatio qui signifie « le fait de devenir un individu (ce qui
fait qu'un être possède une existence singulière) ». La même source souligne
qu’en philosophie, cette singularité de l’individu correspond à la
« réalisation d'une idée générale, d'un type, d'une espèce dans un individu ».
Pour la psychanalyse, du moins chez Jung, l’individuation correspond à la
prise de conscience que l’on est distinct et différent des autres et que l’on
1constitue un être entier et indivisible . En sociologie, E Durkheim est le
premier à utiliser le terme dans son ouvrage « De la division du travail
social » (DURKHEIM, 1991) qui renvoie à l’autonomie individuelle dans une
société à solidarité « organique ». Cette notion d’individuation reste
pertinente, dans la mesure où elle exprime le « processus » de singularisation
et d’affirmation du sujet. Ce « processus », avec ses continuités, bifurcations
et ruptures, que l’on peut appeler subjectivation fera l’objet du dernier
2volume consacré aux parcours sociaux . Pour le dire autrement, avec
Danilo Martuccelli, ce processus parvient à « mettre en œuvre une
dynamique nouvelle entre le singulier et le commun. L’intérêt n’est pas
1 http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=83584155
2 Pour plus d’informations, consulter : http://eso.cnrs.fr/spip.php?article680.
7
10d’exceller dans l’originalité, mais de parvenir à s’ajuster au monde, chacun à
1sa façon, afin de réussir sa singularité » (MARTUCCELLI , 2010) .
Même si le terme d’individualisation fait aussi référence à la
différenciation, à l’unicité et à l’autonomie de l’individu, il traduit bien
davantage l’action extérieure qui fait de l’individu un être singulier. Nous
retiendrons ce signifiant parce qu’il correspond mieux à l’état d’esprit de
l’ouvrage présenté ici qui se propose d’analyser l’individualisation des
parcours sociaux dans nos sociétés contemporaines marquées par de
multiples inégalités.
La plupart des systèmes juridiques ou normatifs reposent sur
l’affirmation d’une égalité entre les êtres humains. Cette égalité de droit est
formulée en particulier par la Déclaration des droits de l’homme et du
citoyen de 1789 dès son premier article « Les hommes naissent et demeurent
libres et égaux en droits » et par la Déclaration universelle des droits de
l’Homme de 1948 des Nations Unies, aussi dans son premier article « Tous
les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ». La réalité
des sociétés contemporaines permet de mesurer l’écart avec cet idéal
d’égalité, qui constitue, en tant qu’une des valeurs fondamentales, un
horizon de sens pour les individus qui en font partie.
Sans passer en revue toutes les formes d’inégalités observables à travers
les parcours sociaux, car cela peut vite devenir « un travail de Sisyphe »
(DUBET, 2006), les principales d’entre elles, qui sont au cœur des
contributions de l’ouvrage, montrent l’extrême difficulté à concrétiser cet
idéal. Qu’il s’agisse des inégalités d’accès aux ressources naturelles (MORIN ,
2011) et/ou aux aménités (services publics, voies de communication,
commerces…), des inégalités de « naissance » ou d’accès aux soins liées au
contexte, des inégalités socio-économiques (d’accès au travail, de revenus,
de logement, d’accès à l’éducation…), des inégalités dans les rapports
sociaux de sexe, des inégalités politiques (existence ou non du droit de vote,
de la liberté d’expression, de la presse…), toutes rendent problématiques
l’accès à l’autonomie des individus et des groupes sociaux qui subissent
leurs conséquences. Ainsi, contrairement aux ambitions de la déclaration de
1789, les individus ne demeurent pas égaux de fait, même dans les sociétés
2considérées comme les plus démocratiques , car ces inégalités observées
sont socialement construites et « c’est le mode de constitution de notre
3société qui nécessite des inégalités » (SPURK , 2011) .
1 L’auteur préfère utiliser la singularisation, notion sur laquelle nous allons revenir dans le
volume consacré à la « subjectivation et redéfinition identitaire ».
2 Les propos de cet ouvrage excluent quelque peu les formes d’inégalités observées dans les
pays économiquement les plus démunis.
3 L’auteur cite Cornelius Castoriadis : « Qu’est-ce que c’est que cette société dans laquelle la
principale occupation des gens […] c’est de s’enrichir, et celle des autres de survivre et de
s’abrutir ? », CASTORIADIS (2011).
8
432Il nous faut maintenant mieux identifier le rapport entre
l’individualisation et l’existence ou l’accentuation des inégalités. L’exercice
par un individu singulier de son autonomie nécessite qu’il puisse bénéficier
1de suffisamment de droits et de protections (CASTEL , 2011, p. 17) . Durant le
e
XX siècle, les mouvements sociaux ont conduit les pouvoirs publics de la
plupart des pays industrialisés à institutionnaliser la sécurisation des
2parcours sociaux (KOHLI, 1986, 1989) , garantie par ce que l’on appelle
l’« État providence » ou l’« État social », thématique déjà explorée à travers
le premier volume consacré aux parcours sociaux [ERTUL, MELCHIOR, WARIN
(dir.), 2012]. Cependant, il est à souligner que, dans le contexte actuel de la
mondialisation et de la crise de l’État social, l’individualisation des parcours
sociaux, qui se fait au nom de l’autonomisation et de la responsabilisation
des individus singuliers, notamment à travers des logiques d’évaluation et de
rémunération différenciées (DARDOT,LAVAL, 2009 et VRANCKEN, 2010),
débouche sur la fragilisation d’une partie importante de la population et rend
encore plus vulnérables celles et ceux qui le sont déjà à qui on demande
d’assumer leurs responsabilités.
Essayons dès à présent de donner une première définition à la notion de
parcours social. Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt
souligne la pesanteur du contexte dans lequel l’individu s’inscrit : « Bien que
chacun commence sa vie en s’insérant dans le monde humain par l’action et
la parole, personne n’est l’auteur et le producteur de l’histoire de sa vie »
(ARENDT, 1983). Ainsi, pour reprendre l’argument de l’auteure reformulé par
Paul Ricœur dans la préface du même ouvrage (RICŒUR in ARENDT,p.25), « le
3résultat est une histoire dont chacun est le héros sans en être l’auteur ».
Autrement dit, un parcours social, qui est à la fois mouvement et
développement, correspond à l’histoire de vie d’un individu dont la quête
d’autonomie s’inscrit non seulement dans une dimension
intergénérationnelle mais aussi dans un contexte économique, social et
culturel singulier plus ou moins contraignant. Pour lutter contre la spirale de
l’aliénation, pour la pérennité, voire la survie du genre humain, chaque
individu souhaite affirmer son autonomie, prendre en charge son destin et se
réaliser comme sujet, alors que la concrétisation de ses choix est largement
conditionnée par les ressources dont il dispose ou non et les contraintes de
toute nature qui pèsent sur lui. En d’autres termes, depuis que nous vivons
dans les sociétés où l’individu s’est affranchi des déterminismes sociaux
esclavagistes et féodaux, grâce notamment à l’avènement du salariat (ERTUL,
1983 ; VERRET, 1979, 1982, 1988), il essaie de donner un sens à son
1 Pour Robert Castel, « C’est la constitution d’un socle de ressources ou des supports
nécessaires pour pouvoir se conduire socialement comme un individu qu’il s’agit de
promouvoir ».
2 Nous devons à Martin Kohli les premiers travaux sur la sécurisation des parcours sociaux.
3 On doit apprécier la réflexion de l’auteure par rapport à son propre parcours biographique
ainsi que par rapport aux évènements qu’elle a traversés.
9
765existence, à partir de ses expériences propres (DUBET, 1994) et de ses
pratiques incorporées (BOURDIEU, 1994), en fonction de la position objective
qu’il occupe au sein de la société contemporaine. Cette première approche
conceptuelle fait écho à ce que nous avions déjà proposé dans l’appel à
1communication du colloque « parcours » et est utilement reprise et
complétée dans cet ouvrage par les contributions de Philippe Corcuff (voir
également son ouvrage de 2012), de Bénédicte Zimmermann et de Pierre
Doray en particulier qui distinguent précisément le parcours d’autres notions
sémantiquement proches (trajectoire, carrière, itinéraire, histoire de vie…).
Dans la contribution d’ouverture de Philippe Corcuff qui prône une
démarche de compréhension critique, les parcours sociaux sont analysés à
l’aulne d’une complémentarité entre les sciences sociales d’une part et la
philosophie morale et politique d’autre part, sans que les premières prennent
le pas sur la dernière.
Ces premières réflexions nous conduisent à présenter les grandes
thématiques explorées dans cet ouvrage qui a pour objet les inégalités qui
traversent les mondes du travail, de la santé et de l’éducation-formation.
Dans une première partie constituée de deux contributions transversales, sont
analysés les mobilités sociales dans les temps longs (Julien Chevillard) et les
rapports sociaux de sexe (Jacques-Antoine Gauthier et Lavinia Gianettoni).
Les auteurs de la seconde partie relient les inégalités observées dans les
parcours professionnels aux autres dimensions de la vie des individus
singuliers : dans la contribution de Bénédicte Zimmermann, l’expérience
professionnelle est étudiée en tenant compte des facteurs individuels,
organisationnels, économiques et institutionnels ; dans celle de Bertrand
Geay, les histoires individuelles et collectives sont mobilisées pour
appréhender les représentations de l’avenir des couches populaires en
période de désindustrialisation ; dans celle de Myriam Thirot, les emplois
atypiques au Québec servent d’entrée à l’étude de la vulnérabilité sociale que
subit une partie de la population ; et enfin, dans celle d’Emmanuel de
Lescure, est interrogé le paradoxe d’un univers professionnel non-sécurisé
(formateurs des adultes) confronté à un marché de formation pourtant fort
institutionnalisé (notamment par les dispositifs de formation tout au long de
la vie).
Dans la troisième partie, les auteurs analysent les inégalités observées
dans les parcours de santé des individus, en montrant leur interdépendance
avec les autres aspects de la vie. Trois des quatre contributions analysent les
parcours de santé dans le cadre très sécurisé des structures de soin. Sandra
Bascougnano montre que la singularité des parcours thérapeutiques des
malades porteurs du VIH est largement conditionnée par leur appartenance à
des catégories différenciées auxquelles des traitements spécifiques sont
1 Les parcours sociaux sont analysés dans les différents volumes consacrés aux temporalités, à
l’activation de l’autonomie par les politiques publiques, à la subjectivation.
10
8délivrés. Jérôme Oria et Nathalie Camus soulignent l’importance de la
socialisation antérieure à la maternité qui conduit des jeunes femmes à
s’approprier plus ou moins les « bonnes » conduites proposées par
l’institution et qui permettent d’accéder au statut de mère. Enfin, Sandrine
Knobé étudie les parcours militants des malades et anciennes malades
atteintes du cancer du sein qui s’organisent dans des réseaux d’entraide.
Quant à Chantal Crenn, elle explore avec un regard d’anthropologue la
complexité de la construction des normes alimentaires des retraités
sénégalais tiraillés entre deux identités (immigré-émigré).
Les deux dernières parties de l’ouvrage sont consacrées aux inégalités
observées dans les parcours d’éducation et de formation. Tout d’abord, ce
sont les inégalités dans l’enseignement secondaire et au niveau du passage
dans le supérieur qui sont analysées. Robin Cavagnoud présente la diversité
et la complexité des mécanismes de la déscolarisation des adolescents au
Pérou grâce notamment à un décryptage de leur histoire de vie. Johanna
Contreras montre, dans une perspective comparatiste, que les parcours de
formation des jeunes au Chili et en France sont dépendants non seulement
des spécificités des systèmes scolaires des deux pays mais aussi des
expériences différenciées de l’inégalité. Pierre Doray, dans le contexte
québécois, s’intéresse à la diversité des ressorts de l’action et des
expériences scolaires qui sont susceptibles de mener à des parcours de
formation différents. Emmanuelle Leclercq interroge la portée et les limites
d’un dispositif qui a vocation à mener des jeunes des milieux défavorisés
vers les filières d’excellence du supérieur.
Enfin, les derniers chapitres sont consacrés aux inégalités des parcours de
formation dans l’enseignement supérieur et aux difficultés d’insertion
professionnelle de ses sortants. L’équipe canadienne (Benoît Laplante,
Canisius Kamanzi, Constanza Street, Pierre Doray et Stéphane Moulin)
focalise son attention sur les facteurs favorisant ou au contraire pénalisant les
reprises d’études dans le contexte du collège universitaire québécois. Servet
Ertul et Jean-Philippe Melchior montrent combien les parcours de formation
et d’insertion professionnelle des sortants des universités de l’Ouest de la
France sont marqués par les continuités, les ruptures et les bifurcations, et
sont liés aux mobilités territoriales. Julien Calmand et Jean-François Giret
décrivent avec précision les difficultés d’insertion et de stabilisation sur le
marché du travail des docteurs (hors secteur santé). Enfin, dans une
perspective compréhensive, Servet Ertul interroge les perceptions des
discriminations par les étudiants.
Depuis le colloque sur « Les parcours sociaux entre nouvelles contraintes
et affirmation du sujet » qui s’est tenu au Mans les 17-19 novembre 2010,
plus de deux ans se sont écoulés au cours desquels les contributions
sélectionnées pour cet ouvrage ont connu des transformations importantes en
fonction des débats entamés lors de cette manifestation et de la cohérence
souhaitée par la direction de l’ouvrage. Nous tenons à remercier les auteurs
11qui ont bien voulu tenir compte des recommandations de son comité de
1lecture .
Outre la cohérence thématique visée, la direction de l’ouvrage a souhaité
laisser une large place aux travaux réalisés en dehors de l’hexagone pour
deux raisons. D’une part, la thématique de cet ouvrage a suscité un vif intérêt
chez les chercheurs étrangers, notamment les suisses et les canadiens qui
travaillent sur le paradigme de parcours de vie depuis plusieurs décennies.
D’autre part, les éclairages sur d’autres situations nationales viennent
confirmer le fait que l’individualisation des parcours sociaux accentue, ici et
là, les inégalités voire en crée de nouvelles, au moment où l’activation de
l’autonomie des individus singuliers tente de faire oublier les inégalités des
ressources et des positions sociales.
Servet ERTUL, Jean-Philippe MELCHIOR et Éric WIDMER
1 Outre la direction de l’ouvrage, ont participé à la lecture des contributions Jean-René
Bertrand, Marcel Calvez, Pierre Cam, Frédéric Charles, Frédéric Descheneaux, Pascal
Guibert, Catherine Négroni, Cécile Vignal, Philippe Warin et Philippe Zaffran. Qu’ils en
soient ici remerciés. Nous tenons aussi à exprimer notre gratitude à Madame Annie Airieau-
Danho qui a bien voulu relire entièrement tous les textes.
12
9Ouverture
1Philippe CORCUFF
Contraintes sociales et subjectivations : explorer
autrement, avec Marx et Foucault, les parcours sociaux
individualisés
INTRODUCTION
Les routinisations intellectuelles, issues tant des logiques propres aux
institutions académiques que d’habitudes individualisées, constituent des
freins à l’ouverture de « l’imagination sociologique » appelée de ses vœux
par C. Wright Mills (1997). Mais stimuler cette imagination ne suppose pas
d’oublier l’humilité associée à nos métiers artisanaux, en croyant réinventer
à chaque fois la lune. D’où l’importance d’être également lesté par un
rapport à la tradition sociologique, mais dans une lecture renouvelée. C’est
une telle mise en tension entre l’imagination, redéfinissant l’espace du
pensable, et la sagesse, sensible à ses propres limites, que nous souhaitons
mettre en œuvre ici.
Cet ouvrage s’efforce d’explorer empiriquement et théoriquement les
relations, sur les terrains du travail, de la santé et de l’éducation, entre les
notions de « parcours sociaux », d’« individualisation » et d’« inégalités ».
La question de « l’individualisation des parcours sociaux » constitue d’abord
une invitation à une lecture sociologique de problèmes afférents à la notion
d’« individu ». Lecture sociologique des logiques sociales
d’individualisation, caractérisant les sociétés individualistes contemporaines,
marquées par une forte valorisation du je vis-à-vis du nous (ELIAS, 1987 ;
CORCUFF, LE BART et DE SINGLY, 2010). Lecture sociologique de figures
individualisées fabriquées avec des matériaux sociaux « les parcours
sociaux ». Lecture sociologique critique des contraintes pesant sur ces
parcours sociaux individualisés à travers des inégalités sociales, des
asymétries de ressources entre individus et entre groupes. Asymétries de
ressources qui sont elles-mêmes prises sous le feu de l’individualisation,
comme l’a mis en évidence Ulrich Beck (1986) avec le thème de
l’« individualisation de l’inégalité sociale ». Lecture sociologique
compréhensive permettant de saisir les fragiles subjectivités individuelles se
confrontant à/émergeant de ces contraintes sociales. Au bout du compte
pourrait se dessiner une lecture sociologique à la fois critique et
compréhensive, rendant compte des duretés du monde social comme des
capacités subjectives qui peuvent, malgré tout et inégalement, s’y déployer.
1 Voir [http://recherche.parisdescartes.fr/CERLIS/Equipe/Membres-statutaires/Corcuff-
Philippe]. Il a récemment dirigé avec Christian Le BART et François de SINGLY, (2010).
13
1Le cadre de ce livre apparaît ainsi particulièrement adapté pour des
efforts de reformulation conceptuelle afin d’appréhender des liens
dialectiques entre des contraintes sociales et des singularisations
individuelles. C’est une telle perspective théorique que nous tenterons donc
d’alimenter en ouverture de l’ouvrage. Pour ce faire, nous tisserons des liens
entre un auteur classique – Karl Marx – et un auteur contemporain – Michel
Foucault – qui sont habituellement peu souvent rapprochés. On verra que
tous les deux ont abordé la double question des contraintes sociales et des
subjectivations dans des langages distincts, mais qui révèleront des
interférences comme des sources d’interrogations réciproques.
Reformuler conceptuellement les rapports entre des contraintes sociales
et des singularisations individuelles s’inscrit dans la quête d’un
renouvellement de la critique en sciences sociales (CORCUFF,2012). Nous
nous inspirerons ici de l’esprit davantage que de la lettre d’un des grands
livres de sociologie paru ces dernières années : De la critique de Luc
Boltanski (2009). Il s’agira donc de puiser dans sa façon de caractériser le
problème de la critique sociologique aujourd’hui, et non précisément de ses
concepts. Sa façon de caractériser le problème ? Redonner une actualité aux
grandes visées critiques en sciences sociales, de Karl Marx à Pierre
Bourdieu, sans les reprendre telles quelles, mais en les passant au crible de
certains apports de la sociologie pragmatique contemporaine (notamment
celle initiée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot à partir de la fin des
années 1980). Cet espace de redéfinition de la critique en sciences sociales
est clairement présenté par Boltanski (2009, p. 81-82) dans son livre : « un
cadre d’analyse permettant d’intégrer les apports de ce que nous avons appelé, d’un
côté, le programme surplombant et, de l’autre, le programme pragmatique. D’un
programme surplombant, ce cadre retiendrait la possibilité, que procure le parti
pris d’extériorité (…). Mais du programme pragmatique, un tel cadre devrait
retenir, d’une part, l’attention aux activités et aux compétences critiques des acteurs
et, d’autre part, la reconnaissance des attentes pluralistes qui, dans les sociétés
capitalistes-démocratiques contemporaines, semblent occuper une place centrale
dans le sens critique des acteurs, y compris les plus dominés d’entre eux. »
Pour notre part, cet effort de renouvellement de la critique s’inscrit, non
pas comme Boltanski dans la reconstruction d’une théorie sociologique
générale, mais dans l’exploration théorique et empirique d’une dimension
régionale de la vie sociale : le statut de l’individualité dans les sociétés
individualistes contemporaines (CORCUFF,2010). Une méthodologie nourrit
alors ces travaux en cours : une compréhension critique, associant démarche
compréhensive de type weberienne (attentive notamment aux capacités
critiques et imaginaires des acteurs) et posture critique (attentive aux
asymétries structurelles entre acteurs et groupes d’acteurs les contraignant).
Dans ce chapitre d’ouverture nécessairement synthétique, nous
envisagerons le problème sous deux angles : 1) des pistes non déterministes
pour une compréhension critique des parcours sociaux individualisés, et 2)
des points d’appui éthiques et politiques de cette compréhension critique.
14Comme Boltanski, nous associons ainsi, dans une logique scientifique non
scientiste, sociologie critique et éthique de l’émancipation (rappelons que le
sous-titre de De la critique est : Précis de sociologie de l’émancipation). Ce
qui suppose de commencer à expliciter les référents positifs (l’éthique et la
politique d’émancipation) à partir desquels le négatif est radiographié (la
posture critique).
PISTES NON DÉTERMINISTES POUR UNE COMPRÉHENSION CRITIQUE
DES PARCOURS SOCIAUX INDIVIDUALISÉS
Le langage déterministe, au sens où les déterminations sociales sont lues
comme des causes des comportements et des processus sociaux (dont les
parcours sociaux), a constitué un puissant et utile outillage pour penser les
contraintes sociales. C’est le cas dans la sociologie de Bourdieu (CORCUFF,
). Mais ce n’est pas le seul langage disponible pour cela. Et une certaine 2003
routinisation appelle peut-être aujourd’hui un déplacement lexical porteur
d’un déplacement de problématisation, ouvrant de nouvelles zones
d’investigations pour nos enquêtes empiriques.
Nous décomposerons alors cette première partie en deux moments :
d’abord, une dissociation du lien aujourd’hui routinisé entre déterminismes
et déterminations sociales, à partir de Marx, et, ensuite, la formulation d’une
nouvelle piste à partir de Foucault dans le rapport contraintes
sociales/subjectivations.
Du déterminisme aux déterminations sociales : questions à partir de Marx
On a l’habitude aujourd’hui dans les sciences sociales d’associer
automatiquement les notions de « déterminisme » et de « déterminations
sociales ». Or, le sens causaliste de « déterminations » (que l’on trouve par
eexemple chez Spinoza au XVII siècle dans son Éthique, rédigée entre 1663
et 1675, voir l’édition de 1965) n’est qu’un des sens principaux pris par ce
terme. Chez Marx, le verbe « déterminer », l’adjectif « déterminé » et le
substantif « détermination » revêtent un sens quelque peu différent (qu’il a
encore souvent en logique ou en linguistique, par exemple). « Déterminé »
signifie « caractérisé », « défini », « spécifié », « doté de qualités », opposé
alors à « indéterminé ». Mais le fait qu’un objet ou un sujet soit ainsi
« déterminé » n’implique pas une relation causale, au sens où cet objet ou ce
sujet serait le produit de la qualité dont il serait doté (comme « féminin » ou
« masculin », « jeune » ou « vieux », « ouvrier » ou « bourgeois »).
Ce sens de « détermination » apparaît très clairement dans L’idéologie
allemande, écrit en 1845-1846 par Marx et Engels (1982). Ainsi quand ils
polémiquent avec l’ultra-individualisme anarchisant de L’Unique et sa
propriété de Max Stirner (1972), ce n’est pas, comme nombre de
« marxistes » l’ont souvent avancé, dans une critique de l’individualisme au
nom d’un « collectivisme ». Ce sont deux individualismes qui se confrontent
plutôt : 1) un individualisme relationnaliste chez Marx et Engels, pour
lequel l’individu est doté de « déterminations », au sens de qualités
spécifiques, associées à son insertion dans des rapports sociaux
15historiquement situés, des relations socio-historiques ; et 2) un
individualisme monadique, pour lequel le moi apparaît comme une entité
abstraite et indéterminée, dans une modalité proche de la figure de l’individu
mise en avant dans les sciences sociales modernes par l’individualisme
méthodologique. Contre le moi indéterminé de Stirner, Marx et Engels
(1982, p. 1209) privilégient donc une individualité déterminée : « C’est parce
que la pensée est la pensée de tel individu déterminé qu’elle reste sa pensée à
lui, déterminée par son individualité et les circonstances où il vit. ».
Marx et Engels reprochent donc à Stirner de penser insuffisamment la
singularité de chaque individualité au nom de l’unicité trop vide d’une
catégorie générale de « moi ». Au moi indéterminé, passe-partout, de Stirner,
Marx et Engels opposent en quelque sorte un moi concret, doté de
déterminations puisées dans l’expérience singulière de l’individu. Ils
pointent alors chez Stirner la pensée d’une « particularité "en soi" » opposée
à la particularité de tel individu, « la sienne propre, déterminée de façon
particulière » (Ibid, p. 1209-1210). Individu particulier, précisent Marx et
Engels, « dont la vie comprend un vaste champ d’activités diverses et de
relations pratiques avec le monde, qui mène donc une existence
multiforme » (Ibid, p., 1210). Ses champs d’activités et ses relations
pratiques apparaissent fortement dominés par des rapports d’exploitation et
de domination entre classes au sein du capitalisme. Une sociologie « post-
marxiste » comme celle de Pierre Bourdieu nous aide à mieux prendre en
compte d’autres rapports de domination que les rapports de classes dans la
structuration de ces relations socio-historiques (CORCUFF, 2003).
On peut alors interpréter de manière décalée certaines phrases célèbres de
Marx et Engels, souvent trop lues antérieurement à travers le prisme dit
« marxiste » d’un déterminisme mécanique de « l’infrastructure » sur « la
superstructure ». Par exemple, quand ils écrivent : « Ce n’est pas la
conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience »
(MARX et ENGELS, 1982), c’est-à-dire que la conscience puise ses qualités dans
l’expérience socio-historique de l’individu. D’ailleurs, ils ajoutent, en
insistant sur la singularisation des qualités dont sont dotés les individus à
travers leur insertion dans des relations socio-historiques : « on part des
individus eux-mêmes, réels et vivants, et l’on considère la conscience
uniquement comme leur conscience » (Ibid.). Une autre expression apparaît
significative : « La production des idées, des représentations, de la
conscience est, de prime abord, directement mêlée à l’activité et au
commerce matériels des hommes : elle est le langage de la vie réelle » (Ibid.,
p. 1056). Et d’ajouter que « les idées » et « le langage » sont « les expressions
de la vie réelle » (Ibid., p. 1324). « Langage de », « expression de » : ce n’est
pas exactement « causé par ». Dans « la vie réelle » au sein du capitalisme
pèsent tout particulièrement des rapports d’exploitation et de domination
entre classes, sources d’inégalités. Ce type d’approche pourrait être étendu à
16d’autres rapports de domination (par exemple, genrés ou raciaux), sources
d’autres inégalités.
Une individualité dotée de qualités associées à son inscription dans des
relations socio-historiques spécifiques et la singularisant, et non pas le
simple produit mécanique de conditions générales, comme chez nombre de
« marxistes ». Une conscience individuelle qui n’est pas vue comme le
produit mécanique de l’économique, comme dans les « marxismes » les plus
sommaires et déterministes, mais comme le langage singularisé de « la vie
réelle », dans sa pluralité de dimensions fortement contraintes par le
caractère capitaliste de l’organisation dominante de la société. Cette lecture
renouvelée de Marx nous offre des pistes pour nous émanciper du langage
déterministe dans l’analyse des rapports entre contraintes sociales et
subjectivations, que des suggestions de Michel Foucault vont nous permettre
d’affiner.
Entre contraintes sociales et subjectivations : la voie de « la réponse à »
chez Foucault
On oppose souvent au moins deux Foucault : un Foucault critique de
normes sociales oppressives au sein de configurations de savoirs/pouvoirs
[d’Histoire de la folie à l’âge classique de 1961 (1976) à Surveiller et punir
de 1975 (1993)] et un Foucault philosophe d’une « subjectivation » plus
autonome et inventive (notamment dans Le souci de soi de 1984). Sur la
question de l’individualité, le premier Foucault parle d’« individualité
1disciplinaire » , c’est-à-dire fabriquée par des dispositifs de savoirs/pouvoirs
normalisateurs. Le deuxième Foucault parle donc de « subjectivations »,
définies dans L’usage des plaisirs comme « les formes et les modalités du
rapport à soi par lesquelles l’individu se constitue et se reconnaît comme
sujet » (FOUCAULT, 1997). À travers cette double grille d’analyse, les parcours
sociaux individualisés actuels peuvent être, par exemple, analysés
comme : 1) relevant d’une injonction normative d’individualisation (une
« individualité disciplinaire » née de la contrainte sociale), dans le cadre
d’un individualisme contemporain lu comme un ensemble de dispositifs de
savoirs/pouvoirs normalisateurs, et 2) un mouvement d’autonomisation
subjective (« la subjectivation ») dans le cadre d’un individualisme
contemporain lu comme un ensemble de ressources et de possibilités
créatrices.
Une suggestion du philosophe Mathieu Potte-Bonneville (2004) nous
oriente sur une piste quant aux rapports entre les deux Foucault,
particulièrement utile quant à ces deux angles de vue sur les parcours
sociaux individualisés : une caractérisation de la subjectivation comme « à la
fois libre et liée ». Dans cette perspective, Foucault lui-même avance une
formule stimulante dans Le souci de soi. Ainsi, quand il analyse
l’accentuation de « la culture de soi » au cours des deux premiers siècles de
1 Expression de Surveiller et punir, op. cit, p. 222.
17
1notre ère en lien avec une série de modifications des normes sociales, il
écrit : « Elle constituerait par rapport à elles une réponse originale sous la
forme d’une nouvelle stylistique de l’existence » (FOUCAULT , 1997).
Or, la « réponse à » n’est pas la seule « détermination par », au sens
causal, sans pour autant abolir les contraintes sociales. Dans cette
perspective, la subjectivation serait dépendante des normes dominantes, tout
en autorisant un espace d’autonomisation. La subjectivation serait une
« réponse aux » normes et aux contraintes sociales. On peut ainsi concevoir
des contraintes auxquelles peut « répondre » une autonomisation subjective.
On émanciperait ainsi la pensée des contraintes sociales du seul langage
déterministe des « déterminations sociales » au sens causal, en la connectant
à la prise en compte de formes subjectives d’autonomisation, dans la
production de « styles personnels ». Les parcours sociaux individualisés
pourraient alors être lus dans les relations entre contraintes sociales et styles
personnels, injonctions normatives et possibilités de bricolage subjectif.
Si l’on reprend un vocabulaire marxien, la subjectivation serait
« l’expression », « le langage de la vie réelle », marquée par des rapports
socio-historiques donnés. Mais à partir de ces rapports socio-historiques,
avec les contraintes sociales qu’ils font peser sur les individus, avec les
« déterminations » socio-historiques singularisantes dont ils sont dotés, des
« expressions » subjectives plurielles, des « langages » individuels
diversifiés pourraient être constitués. Cela nous permet d’être attentifs de
manière compréhensive aux capacités imaginatives et créatrices des
individus, tout en saisissant de manière critique les contraintes nées des
dominations sociales et des inégalités qu’elles rendent possibles. Une autre
lecture des parcours sociaux individualisés apparaît alors en germe. Une
lecture sociologique, qui n’aplatisse par les formes subjectives de
l’individualisation contemporaine sous une approche objectiviste d’un
« collectif » bulldozer, tout en les réinsérant dans des rapports socio-
historiques marqués par des asymétries de ressources entre individus et entre
groupes sociaux. Une lecture sociologique, à la fois compréhensive et
critique donc.
POINTS D’APPUI ÉTHIQUES ET POLITIQUES D’UNE COMPRÉHENSION
CRITIQUE CHEZ MARX ET FOUCAULT
Critiquer des dominations et des inégalités contraignant les
subjectivations ne va pas – si l’on s’émancipe d’une vision scientiste
confondant la légitime et nécessaire autonomie de la science sociologique
avec une illusoire indépendance qui l’aurait débarrassée de tout présupposé
(CORCUFF, 2011) – sans la caractérisation, au moins implicite, d’un état de
non-domination rendant possible des subjectivations émancipées. On peut, à
partir tant de Marx que de Foucault, commencer à expliciter de tels points
d’appui éthiques et politiques d’une démarche de compréhension critique des
parcours sociaux individualisés dans les sociétés contemporaines. Nous nous
efforcerons alors dans cette seconde partie d’expliciter l’étalon de notre
18compréhension critique, de clarifier les figures du positif (de l’émancipation)
servant de repères au décryptage du négatif (la critique).
« L’homme complet » chez Marx : pistes et questions
Dans les Manuscrits de 1844, contre le « morcellement » de l’homme dans
un monde tendanciellement dominé par la propriété privée et l’argent, Marx
(1968) vise l’émancipation de « chacun de ses rapports humains avec le monde,
voir, entendre, sentir, goûter, toucher, penser, contempler, vouloir, agir, aimer,
bref tous les actes de son individualité ». Or, le règne de l’argent imposerait la
mesure unique de la marchandise à la singularité incommensurable des sens et
des capacités créatrices de chaque être individuel. « À la place de tous les sens
physiques et intellectuels est apparue l’aliénation pure et simple des sens, le sens
de l’avoir », précise-t-il (Ibid).
Dans le même texte, Marx avance une critique analogue de ce qu’il appelle
« le communisme vulgaire », c’est-à-dire une version égalitariste et collectiviste
du communisme. Ce « communisme vulgaire » promeut « le nivellement » en
« niant partout la personnalité de l’homme » (Ibid, p.77). Il constitue alors
l’antithèse du communisme de la singularité individuelle défendu par Marx. Car
il cherche à « tout ramener à un même niveau » au lieu de créer les conditions
d’un déploiement des singularités individuelles, dans ce qu’elles ont
d’irréductible les unes par rapport aux autres, d’incommensurable.
De manière convergente, Marx décrit plus tardivement dans le livre I du
Capital l’individu maltraité par le capitalisme comme « borné » et
« incomplet », à travers la division du travail propre à l’usine capitaliste (MARX,
1965). D’où le constat que le capitalisme serait une machinerie fantastique
d’accroissement des moyens collectifs (bien qu’inégalement appropriés), mais
au prix de la régression des potentialités individuelles, davantage développées
dans la figure historique des métiers artisanaux : « Dans la manufacture,
l’enrichissement du travailleur collectif, et par la suite du capital, en forces productives
sociales a pour condition l’appauvrissement du travailleur en forces productives
individuelles » (Ibid, p. 905).
Par rapport à la condition artisanale, le travailleur individuel verrait limiter
ses capacités au sein du capitalisme. Marx a alors en tête, comme idéal, la figure
anthropologique de « l’homme complet » (ou de « l’homme total ») pouvant
déployer une variété de sens et de capacités en se forgeant lui-même, dans les
relations avec les autres, comme sa propre fin. Cette figure apparaît
particulièrement dans un passage de L’idéologie allemande : « Dans la société
communiste (…) personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités », ce « qui me
permet ainsi de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de
pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique après
le repas, selon que j’ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou
critique »(MARX et ENGELS, 1982, p. 1065).
Dans son livre Portrait de l’artiste en travailleur, Pierre-Michel Menger
(2002) a émis une objection forte à ce qu’il appelle « une faiblesse de
l’anthropologie philosophique de Marx », c’est-à-dire la vision d’un
« individualisme indifférencié » pour lequel « les individus ne doivent surtout
19pas se comparer – s’admirer ou s’envier – ce qui ferait affleurer des différences
et, très vite, des situations d’échange et de transaction fondées sur les avantages
comparatifs dont chacun pourrait tirer profit pour faire ce que l’autre ne ferait
pas aussi bien ou aussi volontiers » (MENGER, 2002, p. 16). Mais a-t-on atteint, par
cette critique, tout l’apport anthropologique de Marx ? Nous ne le pensons pas.
La critique de l’irréalisme d’un monde humain sans comparaison apparaît
effectivement déstabilisante, mais un noyau de cette anthropologie
philosophique nous apparaît toutefois résister : ce que le philosophe Michel
Henry, dans sa magistrale lecture individualiste de Marx, caractérise comme « le
refus passionné de limiter la vie individuelle à une seule activité, à la satisfaction
d’un seul besoin » (HENRY, 1991, p. 274). Henry rejoint ici la critique de
« l’homme unidimensionnel » du capitalisme avancée par Herbert Marcuse
(1989) dans les années 1960. Ainsi l’homme, du fait de ses potentialités, devrait
pouvoir échapper à l’hégémonie d’une mesure exclusive de ses actes et trouver
différentes sphères de valorisation de ses sens et de ses capacités, sans pour
autant envisager un univers idyllique dont la comparaison pourrait être
complètement exclue.
« Sa propre vie comme œuvre d’art personnelle » chez Foucault : pistes et
questions
Dans différents textes et entretiens de la fin de sa vie, Foucault a associé son
travail historique sur « la subjectivation » dans l’Antiquité gréco-romaine
(FOUCAULT, 1997) à des visées éthiques et politiques contemporaines. Dans un
entretien d’avril 1983 avec Hubert Dreyfus et Paul Rabinow, il avance : « Les
mouvements de libération récents souffrent de ne pas trouver de principe sur
lequel fonder l’élaboration d’une nouvelle morale » (FOUCAULT, 2001-a, p. 1430).
Puis il demande : « Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une
œuvre d’art ? » (Ibid, p. 1436), dans une conception « de l’existence comme art et
comme style » (Ibid., p. 1448). Dans un entretien avec Alessandro Fontana publié
dans Le Monde en juillet 1984, il parle encore de l’« élaboration de sa propre vie
comme œuvre d’art personnelle » (FOUCAULT, 2001-c, p. 1550). On touche ici au
thème que Michel Onfray (2005) a, depuis, popularisé sous la catégorie de « la
sculpture de soi ».
On peut ici repérer une parenté avec le dandysme à tonalité socialiste de
l’écrivain Oscar Wilde (2006). Ainsi ce dernier, dans son essai The Soul of Man
under Socialism (L’âme humaine) de 1891, imagine une société socialiste idéale
créant les conditions sociales de développement de « l’individualisme »,
permettant « l’expression pleine et entière d’une personnalité (…) sur le plan de
l’imagination artistique » (Ibid., p. 26), l’individu se consacrant alors au « beau »
(Ibid., p. 38). Wilde affirme aussi ailleurs : « Devenir une œuvre d’art est l’objet
de la vie » (critique traduit par ERIBON, 1999, p. 347). Dans ses Réflexions sur la
question gay, Didier Eribon a fort bien mis en évidence les convergences entre
Wilde et Foucault à ce niveau, même si Foucault ne marque pas explicitement
cette proximité (Ibid., p. 21-22, 169 et 347-350). Mais l’inspiration socialiste de
Wilde dans The Soul of Man under Socialism – préconisant une abolition de la
20propriété privée, car cette dernière aurait focalisé l’homme sur l’« avoir » au
détriment de l’« être » (WILDE, 2006, p. 23-24) – permet d’établir des passages
également avec Marx.
L’éthique et la politique du soi esquissées par Foucault, comme
antérieurement par Wilde, rendent alors possible une interrogation sur des
impensés de Marx. En sens inverse, ce dernier offre aussi des ressources pour
questionner Foucault (et Wilde).
La voie éthique et politique esquissée par Foucault permet de lever certaines
ambiguïtés de la thématique de « l’homme total », associée dans les textes de
jeunesse de Marx à celle de « l’aliénation ». Car les formulations de Marx
semblent hésiter entre deux perspectives : celle de retrouver une authenticité
« aliénée » par le capitalisme et celle d’un raisonnement d’inspiration
aristotélicienne en termes de puissance/acte. Dans ce second cas de figure, les
capacités humaines, n’existant qu’en puissance, requerraient alors d’être
actualisées dans des pratiques socio-historiques. C’est la lecture privilégiée par
le fort intéressant livre de Michel Vadée, Marx penseur du possible (VADÉE,
1998). Dans un entretien avec Ducio Trombadori de fin 1978, Foucault met
opportunément en cause, à travers une critique de l’« École de Francfort », la
première perspective : « Pour moi, ce qui doit être produit, ce n’est pas l’homme tel
que l’aurait dessiné la nature, ou tel que son essence le prescrit ; nous avons à produire
quelque chose qui n’existe pas encore et donc nous ne pouvons savoir ce qu’il sera »
(FOUCAULT, 2001-b, p. 893).
Et d’ajouter dans l’entretien 1983 avec Dreyfus et Rabinow : « Le thème de
l’authenticité renvoie explicitement ou non à un mode d’être du sujet défini par son
adéquation à lui-même. Or (…) il faut concevoir que le rapport à soi est structuré
comme une pratique qui peut avoir ses modèles, ses conformités, ses variantes, mais
aussi ses créations » (FOUCAULT, 2001-a, p. 1439).
Il ne s’agirait donc pas de revenir à un soi authentique aliéné par le
capitalisme, mais de déployer une variété de rapports à soi, dont des sculptures
de soi créatrices.
Á l’inverse, des questions inspirées de Marx (et de Pierre Bourdieu) peuvent
être posées à Foucault (et à Wilde et à Onfray). Tout d’abord, n’y aurait-il pas
une pente à un certain ethnocentrisme de classe à valoriser la figure de « l’œuvre
d’art » (et celle de « la sculpture ») dans l’émancipation, figure socialement
marquée dans la hiérarchie du capital culturel (au sens bourdieusien des
ressources culturelles légitimes monopolisées par des groupes sociaux
dominants) ? Par contre, la figure marxienne de « l’homme complet » tend, de
manière décalée, à combiner les figures sociales de « l’artisan », de « l’artiste »
et du « philosophe-savant », en commençant à effacer leur hiérarchie sociale. Ce
qui ouvre l’éthique de soi sur une plus grande variété de tonalités sociales, non
limitées aux formes les plus valorisées par les évidences de la légitimité
culturelle dominante. En ce sens, il vaudrait mieux parler de bricolage de soi,
que de « construction de soi comme œuvre d’art » (ou de « sculpture de soi »).
Par ailleurs, dans l’entretien avec Dreyfus et Rabinow, Foucault tend à
détacher les transformations de la « morale individuelle » et celles des « autres
21structures sociales, économiques et politiques », en semblant supposer que les
premières pourraient aisément se passer des secondes (FOUCAULT, 2001-a). Ne
sous-estime-il pas ainsi les contraintes des rapports de classes et d’autres
structures de domination (comme les divisions genrées et raciales) sur l’éthique
de soi, limitant alors les modifications de soi engagées sur le seul terrain du
rapport à soi ? Par contre, Marx et Engels envisageaient contre Stirner des
conditions plus larges de la transformation de soi dans L’idéologie allemande :
« Dans l’activité révolutionnaire, la transformation de soi-même coïncide avec
la transformation des circonstances extérieures. » (MARX et ENGELS, 1982)
La question de la transformation de soi est bien prise en compte par Marx et
Engels, à la différence de nombre de « marxistes », mais elle est associée à des
transformations collectives des structures sociales existantes.
CONCLUSION
Le cheminement engagé nous a conduit à quitter les rivages du déterminisme
avec Marx, afin de commencer à reproblématiser les rapports entre contraintes
sociales et subjectivations dans les parcours sociaux individualisés avec
Foucault. Puis nous avons tenté de clarifier, avec Foucault et Marx, des points
d’appui éthiques et politiques de cette nouvelle démarche de compréhension
critique en sciences sociales. Ainsi tracé en pointillés, cet espace problématique
renouvelé pourrait aider à réorienter les travaux empiriques sur les parcours
sociaux, en engageant de surcroît de nouveaux échanges entre sciences sociales,
d’une part, et philosophie morale et politique, d’autre part, sur la base de leur
autonomie respective.
22Première partie :
Mobilité, transition et inégalités
De nombreux travaux sur les mobilités sociales, notamment en France
(en particulier l’ouvrage de C. THÉLOT, 1985 et l’article C. THÉLOT, et L-
A.VALLET, 2000), ont montré que l’on peut mesurer les inégalités
générationnelles et intergénérationnelles, donc des parcours sociaux (BIHR et
PFEFFERKORN, 1995 et 2008). Le cas de la Suisse, étudié sur le temps long par
Julien Chevillard, montre la portée et les limites de la mobilité sociale dans
un des pays les plus riches, classé par Esping Anderson (1990) dans les
systèmes de sécurité sociale de type libéral, avec prise en charge minimale
des individus. Ainsi, bien que ce pays ne soit pas caractérisé par des
inégalités intergénérationnelles flagrantes, il connaît les premiers symptômes
d’un blocage de l’« ascenseur social », malgré les efforts publics, notamment
dans les domaines de l’éducation et de l’égalité des sexes sur le marché du
travail. L’auteur observe que les individus candidats à une mobilité
ascendante ne peuvent en bénéficier qu’au tout début de leur carrière
professionnelle, puisque, au-delà d’une dizaine d’années, l’accès aux classes
moyennes et supérieures devient très improbable.
Toujours en Suisse, Jacques-Antoine Gauthier et Lavinia Gianettoni
reviennent sur une des inégalités sociales les plus prégnantes, induite par la
domination masculine (BOURDIEU, 1998). Ils rappellent que les parcours
professionnels des femmes et des hommes sont très semblables jusqu’à l’âge
de 25 ans, et que les différences apparaissent à un âge qui correspond à celui
de la mise en couple et de la transition à la parentalité (grossesse, congé
maternité, reprise). Les femmes qui se trouvent dans une situation sociale
défavorisée sont non seulement obligées de reprendre le travail rapidement
après le congé de maternité mais aussi d’assurer la plupart des tâches
domestiques et éducatives liées à l’arrivée au foyer d’un enfant, malgré les
promesses de partage déclarées avant cet évènement par le conjoint.
23Julien CHEVILLARD
Dynamique générationnelle d’accès aux classes
moyennes et supérieures en Suisse
INTRODUCTION
Les études sur les parcours de vie en Suisse se sont multipliées et ont
connu d’importants développements ces dix dernières années (voir
notamment (ORIS et al., 2009). Ainsi, notamment depuis que les données du
1panel suisse de ménages existent, de nombreux domaines ont été abordés
sous une perspective de parcours de vie : trajectoires familiales et/ou de
cohabitation, études sur la pauvreté, position des immigrés et des
populations dites de seconde génération sur le marché du travail, études sur
les attitudes politiques et leur « transmission » (Ibid.). Malgré tout, un champ
important de la sociologie semble avoir été relativement peu traité (si l’on fait
exception de l’étude à caractère exploratoire : JOYE et BERGMAN, 2004), ce champ
concerne la position occupée par les individus dans la stratification sociale et
son évolution (i) au sein du parcours de vie (ii) selon les périodes et les
cohortes considérées. Pourtant, un article séminal (CAIN, 1964, p. 272-309)
montre bien que l’intérêt pour une approche temporelle des questions de
stratification sociale n’est pas nouveau même s’il a été relativement peu
développé selon la perspective et les méthodes que nous présenterons dans
les sections suivantes (voir néanmoins : BLOSSFELD, H.-P., 1986, p. 208-225 ;
ainsi que : BÜHLMANN, 2010, p. 195-212). C’est cette articulation entre analyse
de la stratification sociale et temporalité, à la fois historique et individuelle,
de la construction des inégalités que nous tenterons de mener tout au long de
cette contribution.
QUESTIONS DE RECHERCHE ET CADRE D’ANALYSE
Reprenant une approche développée depuis maintenant plus d’une
dizaine d’années dans un autre contexte (CHAUVEL, 1998 et 2003), nous
entendons articuler, pour le cas de la Suisse, une analyse en termes de
« chances de vie » (GERTH, 1991) avec une approche longitudinale centrée sur
la temporalité de ces phénomènes. Nous nous intéresserons donc aux
variations générationnelles des chances d’accès à certains groupes sociaux.
Plus particulièrement, nous tenterons de vérifier (ou d’invalider) pour la
Suisse l’hypothèse selon laquelle les générations sont marquées par des
différences durables dans leurs chances d’accès à certaines positions
sociales. En cela, cette perspective postule que les générations laissent des
empreintes, si ce n’est indélébiles, en tous cas durables sur les trajectoires
professionnelles et, ce faisant, sur les parcours au sein de la stratification
sociale. Peut-on déceler en Suisse des inégalités générationnelles en termes
1 cf. http://www.swisspanel.ch/
25
1de chances d’accès aux positions élevées ou moyennes de la stratification
sociale ? Ces inégalités se différencient-elles selon le genre ?
La perspective que nous entendons développer dans cet article devrait
également nous permettre de nous intéresser à la typicité des trajectoires
d’accès à certaines positions au sein de la stratification sociale (comme des
positions au sein des classes supérieures – cadres, professions libérales et
professions intellectuelles, dirigeants et managers – ou moyennes –
1professions intermédiaires et petits indépendants ). Peut-on déceler des
cheminements typiques vers ce type de position (de façon immédiate ou du
moins très rapide après la fin de la phase de formation ou au contraire de
façon plus longue) ? Les types de cheminement se différencient-ils selon le
genre, hommes et femmes se voyant alors caractérisés par des voies d’accès
temporellement différentes aux positions supérieures et moyennes de la
stratification sociale ? (BÜHLMANN, 2010)
Enfin, nous tenterons de situer la position de la Suisse dans la typologie
des Etats-Providence mise au point par L. Chauvel (2003) sur la base de
travaux antérieurs d’Esping-Andersen (1990) sur les régimes d’Etat-
Providence. Cette typologie emprunte les dimensions mises au jour par les
travaux d’Esping-Andersen (qui distinguent principalement trois modèles :
Libéral, Social-démocrate/universaliste, et Conservateur/corporatiste) pour
les relier au régime d’inégalités propres à chaque société (à savoir pays
marqués par de fortes inégalités sociales intragénérationnelles et de faibles
inégalités sociales intergénérationnelles, et pays caractérisés par la
configuration inverse).
Données et méthodes
Nous avons utilisé les données biographiques rétrospectives du Panel
Suisse de Ménages. Celui-ci existe depuis 1999 et consiste, comme son nom
l’indique, en un suivi annuel d’environ 5000 ménages (un focus étant réalisé
sur un individu particulier du ménage, des informations complémentaires sur
les autres individus composant le ménage étant par ailleurs collectées). En
22002, une enquête rétrospective a été réalisée, renseignant principalement
les trajectoires familiales et professionnelles. Ces données permettent de
reconstituer les trajectoires professionnelles de plus de 3000 individus entre
1940 et 2002, trajectoires sur lesquelles nous avons appliqué des méthodes
d’analyse de survie ainsi que des modèles logistiques à temps discret en
retenant l’accès aux classes « supérieures » et « moyennes » comme objet au
centre de nos analyses. Ces techniques d’analyse permettent d’avoir un
1 Par manque de place ici, nous ne pouvons pas entrer dans une discussion des concepts de
classes moyennes et supérieures et de leur pertinence, ni livrer au lecteur plus de détails quant
à l’opérationnalisation de ces deux concepts dans notre travail. Nous tenons néanmoins à
disposition du lecteur intéressé des développements en la matière, tant la question a fait
l’objet de longs débats, débats qui connaissent de nouveaux développements aujourd’hui.
2 C’est à dire portant sur les trajectoires individuelles avant 1999, année durant laquelle le
panel a débuté.
26
11aperçu descriptif (pour les analyses de survie), et d’analyser les déterminants
(pour les modèles logistiques à temps discret) de l’occurrence d’un
évènement ou, dit autrement, la transition d’un état à un autre. Elles sont
donc particulièrement indiquées pour notre travail, dans la mesure où nous
souhaitons mettre au jour et analyser l’accès à une position élevée ou
moyenne dans la stratification sociale (que cet accès se fasse après avoir
exercé une autre profession ou directement après la période de formation).
Enfin, il nous semble important d’apporter quelques précisions quant à la
variable du niveau d’éducation, dans la mesure où le système éducatif suisse
présente des spécificités importantes, à fortiori si on le compare au système
éducatif français. Nous avons distingué les diplômes selon la recodification
suivante : 1. scolarité élémentaire/obligatoire (sortie à 15 ans du système
scolaire sans qualification), 2. Professionnel bas/élémentaire (formation
professionnelle d’une année), 3. Professionnel secondaire (principalement
des CFC : certificat fédéral de capacité ; soit une formation professionnelle
en alternance d’une durée de 3 ans), 4. Professionnel post-secondaire ou
supérieur (formation professionnelle post-CFC d’une durée d’un ou deux
ans), 5. Tertiaire inférieur (Haute école spécialisée : Formation de 3 ans
après l’équivalent du baccalauréat général) et enfin, 6. Formation de niveau
universitaire (ou école polytechnique).
Résultats
L’accès aux classes supérieures et aux classes moyennes dans une perspective
descriptive
Une première façon d’aborder le phénomène qui nous intéresse, à savoir
l’accès aux classes moyennes et/ou supérieures, consiste à adopter une
posture strictement descriptive. Pour ce faire, on peut représenter la durée
avant d’accéder à un état ou un statut nouveau (ne pas avoir accédé aux
strates moyennes et/ou supérieures de la structure sociale) en fonction du
temps écoulé dans la trajectoire professionnelle. C’est ce que présente la
figure (nommée « fonction » de survie) ci-dessous.
Figure 1. Accès aux classes supérieures en fonction du déroulement de la trajectoire
professionnelle
Si on s’intéresse à la proportion
d’individus qui ne connaissent
jamais l’évènement qui nous
intéresse, on s’aperçoit, fort
logiquement, que la majeure partie
de notre échantillon (aux alentours
de 75 %) n’accède jamais aux classes
supérieures. Un autre fait mérite
d’être mentionné : une grande partie
des flux vers ces positions sociales
interviennent dès l’entrée sur le
27marché du travail ou dans les toutes premières années ; après dix années de
vie active, le nombre de transitions devient ainsi très faible, ce qui signifie
que si un individu ne fait pas cette transition assez rapidement dans la
carrière, les chances de changer de statut social deviennent par la suite très
minces.
Figure 2. Accès aux classes supérieures et moyennes en fonction du déroulement
de la trajectoire professionnelle
Qu’advient-il si nous nous
intéressons cette fois-ci non pas
à l’accès aux seules classes
supérieures, mais si l’on ajoute
les classes moyennes à l’analyse
(c.a.d. en s’intéressant en même
temps à l’accès aux classes
supérieures et moyennes) ? On
peut en voir le résultat ci-
contre :
On se rend dès lors compte
qu’hormis la proportion beaucoup plus importante (environ 60 %) au sein de
notre échantillon d’individus qui accèdent à ce type de position au moins une
fois dans leur carrière professionnelle, les principaux traits marquants
énoncés jusqu’ici demeurent pertinents.
Figure 3. Accès aux classes supérieures en fonction du déroulement de la trajectoire
professionnelle et de la cohorte d’appartenance
On peut ici aussi s’apercevoir
que l’accès à ce type de positions
intervient généralement tôt dans la
trajectoire professionnelle ; après 10
à 15 ans, les transitions se font très
rares. Ce point est d’importance
dans la mesure où elle recoupe
notre interrogation concernant
l’impact des changements
historiques (crises ou stagnation
économiques par exemple) : une
telle courbe tendrait à laisser penser
que la trajectoire professionnelle
des cohortes entrant sur le marché du travail durant une longue période de
crise ou de stagnation économique (qui durerait une dizaine d’années par
exemple) serait dès lors marquée d’une empreinte indélébile, de même que
les chances d’accéder aux classes moyennes et supérieures.
Afin d’aller plus avant dans l’étude de l’impact des changements
historiques sur la destinée sociale des différentes générations, nous pouvons
distinguer les fonctions de survie selon la cohorte de naissance, afin de saisir
28