//img.uscri.be/pth/12b624d57bb4ed459aed1e2f55d733931b6bacf9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Trente Glorieuses, trente années de plomb, Grande crise et "changement d'ère"

De
343 pages
Voici la deuxième édition d'un livre alliant l'apprentissage de la technique de la comptabilité nationale à l'histoire économique. Elle analyse le passage de l'interventionnisme keynésien des Trente Glorieuses jusqu'à 1974 au néolibéralisme dominant les Trente années de plomb, pour aboutir à la Grande crise actuelle qui mûrissait depuis 1999. Il s'agit en outre d'un changement d'ère.
Voir plus Voir moins

TRENTE GLORIEUSES, TRENTE ANNÉES DE PLOMB, GRANDE CRISE ET CHANGEMENT D’ÈRE

Cette collection, dirigée par Patrick Castex, procure dans le domaine de l’économie, de la gestion et plus généralement des sciences sociales, le couple d’un livre (l’Écrit) et d’un outil informatique multimédia (les Tic, autrement dit les Technologies de l’information et de la communication).

Écrit-

rrTic
Economie G Gestion Société

L’Écrit est censé se suffire à lui-même ; les Tic ne forment qu’un complément multimédia, peut être non indispensable mais fort utile, téléchargeable (pour un prix modique…) sur le site de L’Harmattan. On y trouve – le mixe variant selon les ouvrages – des développements, des exercices, des données chiffrées organisées sur tableurs permettant des simulations, des animations pédagogiques, des QCM, etc. organisés en didacticiel par des liens hypertexte. On peut y trouver la voix de l’auteur et même de la vidéo : des « cours comme si vous y étiez ! » ; ce qui s’appelle outre atlantique le pod-learning. L’ensemble forme un outil pédagogique précieux pour les étudiants et citoyens qui veulent s’éclairer. Une encyclopédie, mais sur un sujet précis, qui rompt avec la mode les petits livres résumés. Et ceci dans l’esprit de l’Encyclopédie du Siècle des Lumières : dans Écrit-Tic, on peut entendre… critique, contre la nouvelle « pensée unique ». Cette nouvelle manière de lire et d’apprendre va devenir très tendance… Déjà parus : Patrick Castex, La chute : théorie de la crise actuelle du capitalisme, 2008. Patrick Castex, Histoire critique des théories monétaires des économistes. L’argent contre la monnaie, 2007. Patrick Castex, Macrocomptabilité de la France. Le capitalisme des trente années de plomb par la comptabilité nationale, 2006.

Patrick CASTEX

TRENTE GLORIEUSES, TRENTE ANNÉES DE PLOMB, GRANDE CRISE ET CHANGEMENT D’ÈRE Macrocomptabilité de la France 1949-2008
Edition 2010

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11850-8 EAN : 9782296118508

À Jean-Paul Schaff, mon Grand ami de quarante ans, Qui s’est envolé vers les étoiles Où toute sa vie il eut la tête. Je le croyais philosophe de formation, certes un peu foufou Et athée « comme tout le monde »… Je viens d’apprendre qu’il était en fait théologue Et fou de Dieu. Mais il aurait aimé ce qu’écrivait Gide dans Les Nouvelles Nourritures : « Le moindre bourgeon, en se développant, m’explique mieux à moi-même que toutes les ratiocinations des théologues ». Aux Damnés de la Terre, Aux quelques économistes voyants qui ont commencé à comprendre, Contre les économistes aveugles qui n’ont jamais rien compris, N’ayant pas lu Arthur Rimbaud ni détourné Georges Brassens : « Non les gens n’aiment pas que L’on suive une autre route qu’eux… Les gens viendront me voir pendu, Et les aveugles, bien entendu ! » À ma femme, « la Katsounette » Qui repousse cette échéance aux calendes grecques… On recommande à tous la conclusion de Comment les économistes se sont trompés de James Kenneth Galbraith (2000), le fils d’un voyant (John Kenneth) et voyant lui-même : « De quoi alors s’occupe la science économique moderne ? Il semblerait que ce soit surtout d’elle-même… ». La fin de l’article est géniale. Se référant à Lord Kelvin, l’inventeur du zéro absolu – et peut-être pas seulement en physique… – qui affirmait, il y a un peu plus d’un siècle, que les objectifs de la physique étaient définitivement atteints, le XXe siècle ne pouvant apporter que quelques détails, James K. Galbraith rappelle que cinq ans plus tard apparaissait la relativité restreinte puis la mécanique quantique. Il termine : « Si une révolution théorique avait lieu, ces économistes seraient-ils capables de la reconnaître ? On peut en douter. Avoir raison ne compte pour pas grand chose dans ce club ». C’était il y a dix ans. Les économistes se sont effectivement trompés ; mais le club continue ses frasques… Et pas seulement le grand club du courant dominant, avec sa dérive social-libérale ; également ceux des petits clubs desdits « radicaux », ceux maintenant biens établis qui proposent de réguler le capitalisme, ou ceux, altermondialistes et révolutionnaires se réclamant de Karl Marx. Pourtant, « On peut observer beaucoup, simplement en regardant ! »

5

« On peut observer beaucoup, simplement en regardant ! » 1

INTRODUCTION

Cet ouvrage est la deuxième édition de Macrocomptabilité de la France. La période analysée par la première édition de 2006 n’était que celle ayant suivi Les Trente Glorieuses2 que nous avions qualifiée de Trente années de plomb3 : la dernière année des séries statistiques était 2005 et l’INSEE 4 ne remontait pour la plupart de ses données qu’à 1978. Aujourd’hui, notre producteur national de statistiques permet de connaître les Comptes de la Nation de 1949 à 2008 selon la « base 20005 » ; ce qui permet maintenant d’analyser près de soixante ans d’économie française. En outre, la crise dont nous annoncions en 2006 l’imminence est arrivée un an plus tard. Nous étions probablement au milieu de 2009 au creux de la vague en terme de niveau d’activité (sauf rechute, peut-être à l’ordre du jour début 2010), mais certainement pas en matière de chômage6.
1 2

Aphorisme du prix Nobel de physique Leon Lederman. Selon l’expression de Jean Fourastié (1979) et le titre de son livre dont le sous-titre est La Révolution invisible de 1946 à 1975. Un « âge d’or » caractérisé par une croissance économique régulière sans chômage significatif et à forte expansion de la productivité du travail. À cette période correspond la théorie optimiste des modèles de croissance des économistes de la « Synthèse » (keynésienne et néoclassique).

Remarque : dans ce livre, seule l’année de la première édition des ouvrages cités est en général mentionnée ; la bibliographie en fin de volume donne les détails habituels (dont les différentes éditions, la traduction française, etc.) des auteurs cités ici.

Après cette Révolution, due probablement à la Réforme keynésienne, viendra la « Réaction » ou la Contre-réforme libérale. Joan Robinson, seule femme reconnue comme grande économiste keynésienne radicale et ayant flirté avec le marxisme, critiquera cet optimisme en évoquant ses limites et la possibilité d’un « âge de plomb ». Cette transmutation à l’envers de l’or en plomb s’est réalisée : la période glorieuse se termine au milieu des années 70 du siècle dernier. 4 Institut national des statistiques et études économiques. 5 Depuis l’après-guerre, différentes « bases » ont été utilisées par l’INSEE : la nouvelle base dite 2000 est la plus récente. 6 L’objet de ce livre, écrit de l’été à l’automne 2009 (sauf le dernier chapitre, écrit en février 2010), est un diagnostic du passé permettant de comprendre le présent et non un exercice de prémonition. Nous nous sommes cependant

3

7

Nous avons donc fait glisser le titre en sous-titre (Macrocomptabilité de la France, 1949-2008) et le sous-titre en titre, en le modifiant. Cette seconde édition est ainsi beaucoup plus axée sur l’histoire économique longue de la France qui n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’histoire économique des pays capitalistes développés depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale. On tente d’expliquer le passage des Trente Glorieuses à la Grande Crise actuelle par la passe obligée par le néolibéralisme des Trente années de plomb qui explique sans aucun doute le désastre actuel. Ce glissement fait donc passer au second plan les aspects techniques1 macrocomptables ; ils restent néanmoins indispensables pour qui veut comprendre : regarder et observer nécessite de bons outils. Nous nous excusons de proposer des « chiffres » (des nombres plus exactement) pour analyser l’évolution d’une situation économique et sociale. On sait depuis longtemps que le PIB (Produit intérieur brut) ou le PNB (Produit national brut) ne mesurent pas le « Bonheur national (brut) » ; notre Président a néanmoins mobilisé dans une commission deux prix Nobel d’économie (Joseph Stiglitz et Armartya Sen) et quelques grands économistes français critiques (dont J-P Fitoussi) pour nous le confirmer2. Le but de cette commission était de développer une « réflexion sur les moyens d’échapper à une approche trop quantitative, trop comptable de la mesure de nos performances collectives »… Nous nageons donc ici à contrecourant de la modernité3… Il est plus clair de nommer macrocomptabilité4 ce que la tradition continue à appeler comptabilité nationale (CN). Le cadre comptable peut en effet s’appliquer à toute analyse macroéconomique : région d’un pays, regroupements de pays,
hasardés à quelques prévisions pour 2009 et années suivantes, en utilisant dans l’élaboration des graphiques les prévisions publiées à droite et à gauche (changeantes en cours d’année : 2009 s’annonçait en début d’année catastrophique, la réalité l’est moins) ; elles peuvent donc être également changeantes, mais elles sont toujours de notre responsabilité. 1 Les aspects techniques non développés ici peuvent être revus dans l’édition de 2006. De même, nous avons utilisé, en les résumant, les résultats – Castex (2003) – mais aussi les développements ultérieurs à 2006 de nos recherches théoriques – Castex (2007) – et d’histoire économique – en particulier La Chute, Castex (2008). 2 « Rapport Stiglitz » (2009). 3 Comme le ministère de l’intérieur qui continue, selon la demande du même Président, à vouloir des chiffres, par exemple pour expulser les sans-papiers… 4 Voir Castex (1991). Il n’y a pas vraiment de macrocomptabilité, pas plus que de « comptabilité » nationale : on ne compte pas chaque opération lorsqu’elle survient, contrairement à la microcomptabilité. Il s’agit bien cependant d’une présentation de données quantifiées dans le cadre comptable habituel avec principe de la partie double.

8

par exemple l’Union européenne. La Nation reste néanmoins l’unité d’analyse dominante ; d’où la persistance du terme. Cependant, le cadre de la macrocomptabilité n’est pas national, celui des français par exemple, mais territorial : celui des « résidents » (français ou étrangers) ayant un centre d’intérêt durable sur le « territoire économique » ; le PIB est le produit « intérieur » (brut) et non pas « national »1. Les réformes internationales sont d’ailleurs toujours le résultat de compromis entre les nations et sont à l’origine de l’évolution du cadre de présentation. Cet ouvrage n’est cependant pas un manuel de CN ; il en fut publié un grand nombre, suivant ses différentes réformes ; il en est qui sont lisibles et pas trop rébarbatifs2. Les aspects techniques seront limités au minimum nécessaire pour apprendre à lire la macrocomptabilité et ainsi mieux appréhender ses traductions officielles ou critiques radicales et journalistiques. Mais entrer dans ce langage qui est en fait un jargon n’est pas une mince affaire : il faut déjà comprendre à la fois la langue des économistes et le dialecte de la comptabilité. Pour le vocabulaire et la grammaire détaillés permettant une lecture approfondie des comptes, il est préférable de se reporter aux sources : celles de l’INSEE donc. Il ne s’agit pas non plus d’un manuel d’économie descriptive3 dont les données analysées dépassent largement le cadre des comptes « officiels » de la Nation. Il est donc les deux à la fois : il utilise les principaux aspects techniques de ladite CN pour permettre de comprendre et éclairer l’histoire économique de la France à partir de « séries » statistiques4 ; cette illustration permet, on l’espère, de mieux comprendre les arcanes de cette technique. Bref, on propose de mieux comprendre la macrocomptabilité par la pratique, sur le temps moyen et long.
1 2

Le PNB peut néanmoins être calculé en tenant compte de la différence entre la nationalité et le territoire des résidents. Le plus accessible et le plus pédagogique est sans doute celui de feu Piriou (1987). Il en existe une foule d’autres que l’on trouvera facilement. 3 Il n’en existe pas des myriades ; nos préférences vont à Guillochon (1986) et Bouhours (1991). 4 Il s’agit de séries chronologiques, plus ou moins longues et généralement annuelles, concernant des questions spécifiques. On trouvait autrefois ces séries sous la forme inventée par Gutenberg, plus récemment sous forme de CD Rom. Leur publication se trouve maintenant sur la Toile, autrement dit Internet ; il suffit de cliquer sur le site de l’INSEE (qu’il est difficile de ne pas trouver…). Les « livres » de vocabulaire et de grammaire s’y trouvent sous forme de « méthodologie ». On y rencontre des analyses globales dont ses Rapports (annuels) sur les comptes de la Nation qui décortiquent de façon pédagogique la conjoncture passée de la France. On y rencontre aussi chaque année une étude France, Portrait social dont la version 2009 est sortie en novembre. Ce site offre également une multitude d’analyses thématiques.

9

* Deux siècles de développement économique de la France Ce développement ne fait aucun doute sur le long terme, depuis la Révolution industrielle, tardive en France1. Il s’est accompagné d’inégalités des revenus et patrimoines constantes selon certains2, croissantes selon les plus critiques, s’amenuisant selon les plus satisfaits. Ce développement est doublement inégal : d’une part, forte croissance économique pendant de longues périodes, ralentissement pendant d’autres (des mouvements de yo-yo donc ou cycles économiques) ; d’autre part, reproduction des rapport sociaux de la société capitaliste et de ses inégalités. La croissance du flux annuel de richesse, globale et par habitant, mesurée le plus souvent par le PIB « en volume » (c’est-à-dire en unités monétaires hors inflation3), est indéniable depuis deux siècles.
2500 PIB global, G€ de 2008 2000 1500 1000 500
1815 1830 1845 1860 1875
Estimation INSEE pour 2009 (- 2,2 %) et prévision gouvernementale de + 0,75 % en 2010

Evolution à très long terme du PIB global en volume (en Euros de 2008) et de la population totale en France

70 60 40 30 20 10
1995 Est 2010

1965

Source : Toile pour les séries de PIB jusqu'en 1948, INSEE Base 2000 ensuite ; élaboration PC

La Révolution industrielle est née en Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, vers 1780 (Watt y a contribué en améliorant la machine à vapeur). Elle n’apparaît vraiment en France qu’après Waterloo avec la Restauration et surtout avec Louis-Philippe après Les Trois Glorieuses de 1830. 2 Voir l’analyse de la répartition des revenus de Thomas Piketty (2001 et 1997). 3 C’est-à-dire la hausse généralisée et autoentretenue des prix qu’il ne faut pas confondre avec des hausses de prix. Une hausse de prix, même considérable (par exemple celle du pétrole en 1973-1974) ne peut déclencher de l’inflation que dans des conditions économiques et sociales particulières. Le calcul en volume consiste à ôter de l’évolution des « valeurs à prix courants » les effets de l’inflation pour un « agrégat » général comme le PIB, ou des hausses de prix pour des agrégats particuliers (consommation finale, investissement, rémunération des salariés, etc.). Les valeurs sont alors « déflatées ».

1

1890

1905

10

1920

1935

1950

1980

0

0

M habitants

50

Le graphique ci-dessus1, en milliards d’euros (G€, giga €) constants de 2008 (hors inflation donc) pour le PIB, fait nettement apparaître l’accélération de la croissance post 1950 mais cache la pourtant très nette décélération de la croissance depuis 1975. Le graphique qui suit2 donne une vision en ordonnées logarithmiques (un taux de croissance régulier sur une variable se traduisant par une droite et non plus par une fonction puissance comme sur le graphique précédent). Il permet de mieux percevoir la singularité des Trente Glorieuses et le retour au trend historique après 1975 : la croissance moyenne annuelle depuis 1975 est à peine supérieure à celle des bonnes périodes3 de 1815-1950.
1 0000

Ordonnées logarithmiques

1000

PIB en volume, G€ de 2008 et taux de croissance moyen annuel sur la période
1895; 132 1924; 226 1949; 256

Est 2010; 1902 0 1974; 946 1998; 1592

0 0

100

1815; 35 1819; 42
10

1848; 70 1869; 104
2,0%
1860 1845 1875

4,9%
1 1815

1,9%
1830

1,3%

1,8%
1905

0,5%
1935

5,2%
1965

2,3%

1,3%

0
0 0 0

1920

1950

1980

1995

1 00

Population en France, M habitants
1848; 37 1869; 39 1895; 40 1924; 40 1949; 41 1974; 52

Est 2010; 65 1998; 59

1815; 28
10

1819; 29

Est 2010

1890

1,0%
1 1815

0,8%
1830

0,2%
1860

0,2%

0,0%
1905

0,1%
1935

0,9%
1965

0,5%

0,8%
Est 2010

0

1950

1980

1995

1920

1845

1875

1890

10 0

PIB en volume par habitant, K€ de 2008
1974; 18,0

Est 2010; 29,3 1998; 26,9

10

1924; 5,6 1895; 3,3 1,8% 1920 1890 1905

1949; 6,2

1869; 2,7 1819; 1,4 1848; 1,9 1815; 1,2 1,8% 1,1% 1,1%
1

3,8%

0,4% 1935 1950

4,3%
1965 1980

1,8% 1995

0,5% Est 2010

1860

1830

Source : Idem ; élaboration PC

On notera la stagnation de la population du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe. Les estimations de 2009 et 2010 sont celles du consensus de fin 2009. 2 Les estimations pour 2009 et 2010 sont ici (contrairement à celles du premier graphique) celles de début 2009 et nous étaient propres : plus pessimistes que celles du premier graphique (-2.5 % pour 2009 et -1 % pour 2010). L’évolution longue n’est évidemment pas remise en cause. 3 On reviendra sur les phases longues de croissance ou de dépression selon les cycles longs dits « Kondratieff ».

1

1845

1815

1875

0 0 0 0 0 0 0 0 0 0

11

Le PIB annuel par habitant évolue comme suit : 1,2 K€ (milliers d’euros) constants de 2008 en 1815, 6,2 K€ en 1950 et autour de 29 K€ aujourd’hui1, près de 25 fois plus qu’en 1815. La croissance est néanmoins très irrégulière. La croissance moyenne par habitant2 de la bataille de Waterloo à 1949, n’est que de 1,2 % par an : la richesse par habitant ne fut multipliée que par un peu moins de 5,2 (6,2 / 1,2) en 134 ans. Les Trente Glorieuses3 affichent au contraire une croissance moyenne annuelle globale de 5,2 % et de 4,3 % par habitant de 1950 à 1974 : la richesse par habitant est multipliée par 2,5 en 25 ans, moitié moins seulement que sur les 134 ans précédents. Les années de plomb qui ont suivi, 2009 et 2010 compris, voient le taux chuter à 1,4 % par an, en gros le taux moyen depuis deux siècles : en 35 ans, depuis 1975, la multiplication n’est plus que de 1,6. La période des Trente Glorieuses apparaît donc tout à fait exceptionnelle. * Les inégalités de revenus Avant d’analyser de plus près le cas français, on ne peut éviter de mentionner les inégalités de PIB par habitant, par exemple avec l’Afrique. Les graphiques qui suivent valent mieux que dix mille mots. Ces données pourraient laisser accroire que les pays d’Afrique4 ont, c’est selon, un ou plusieurs siècles de retard. Après leur histoire (ils y sont entrés il y a fort longtemps : le premier homme est né en Afrique), nous les avons fait entrer de force dans la nôtre par la colonisation, ancienne et nouvelle. Les 1300 $ annuels par habitant moyen de l’Afrique (un peu plus de 3,5 $ par jour contre environ 100 $ chez nous5) cachent
Environ le double du SMIC annuel brut. La plupart des données traitées dans cet ouvrage proviennent donc de l’INSEE. Mais d’autres sources ont également été mises à contribution ; ici les évolutions historiques du PIB, de la population, de l’investissement et du stock de capital pour la France de 1815 à 2000 que l’on trouve sur la Toile. Elles sont tirées des résultats de l’école de l’histoire quantitative et des travaux de Toutain (1997). Nous les avons modifiées à partir de 1949 à partir des données les plus récentes (dites en base 2000) de l’INSEE. 3 Nous reviendrons sur la périodisation présentée ici. En particulier, les Trente Glorieuses ne commencent qu’en 1950 et se réduisent donc à 25 années. En effet, de 1945 à 1950, la croissance économique est quasi-nulle et l’inflation considérable. 4 Source Banque Africaine de Développement (BAD), 2008. US $ traduits en €, avec 1 € = 1,3 US $. 5 Sans compter les mouvements de yo-yo du dollar états-unien de référence qui perturbent les comparaisons internationales, « la vie est moins chère » au Congo qu’en France : c’est toute la question des biais des calculs en PIB ou revenu par habitant. Il n’empêche, même en parité de pouvoir d’achat (PPA), ou en Indice de développement humain (IDH), il y a un abîme… En PPA, la Tunisie présente un PIB / H d’environ 6900 € (le double de la donnée brute) ;
1 2

12

évidemment des disparités par pays et internes à chaque pays selon les classes sociales. Le graphique suivant compare à gauche la chronologie longue française et à droite la situation actuelle de l’Afrique.
35 30 25 20 15 10 5 1,2 1,9 2,8 3,3 0
1848 1815 1869 1895

PIB par habitant, K€ 2008 de 2008

30,4 26,5 17,3

Chronologie française et quelques pays d'Afrique en 2008
4,3 2,6 3,1 0,1 0,2 0,4 0,5 0,7 1,0 1,3
Sierra Leone Tunisie Sénégal Algérie Moyenne Afrique Afrique du sud

5,6 6,4

1924

1949

1974

1998

2008

RD Congo

Burkina Fasso

Bénin

Source : INSEE et BAD 2008 ; élaboration PC

Mais il n’y a pas que le PIB par habitant pour mesurer le « niveau de vie » ; il y a maintenant l’ « IDH ». Meilleure mesure du bonheur ? Le PIB par habitant ne mesure évidemment pas le bonheur1 ; ce critère est depuis longtemps critiqué et remplacé (sans beaucoup de succès, sauf universitaire) par cet IDH, l’Indice de développement humain, en partie œuvre d’A. Sen. L’IDH (ratio compris entre 0 et 1), combine le PIB par habitant (mais recalculé en PPA et avec des bornes maximums) avec deux critères sociaux : éducation et santé ; il ne tient pas compte d’autres critères, dont l’inégalité des revenus. Le niveau relatif de bonheur de l’Afrique serait de 14 % de celui de la France selon le PIB par habitant ; mais de « 75 % » selon l’IDH, ce
la RD du Congo autour de 650 € (près de quatre fois son PIB / H). La Chine en 2005-2006 avait un PIB / H en PPA autour de 5800 €, le quart « seulement » du niveau français. De plus, les données varient fortement selon les sources, même les plus fiables (par exemple FMI ou CIA – il s’agit bien de la Central Intelligence Agency qui s’adonne à d’autres activités…). 1 Mais, comme Pierre Dac nous le rappelait : « L’argent ne fait pas le bonheur, mais il aide à faire les commissions », nous nous permettons d’affirmer que, certes, le PIB / H ne fait pas le bonheur, mais il aide à mourir plus vieux : la corrélation entre le PIB / H et l’espérance de vie est assez forte…

13

Egypte

second ratio n’ayant aucun sens. De la limite des comparaisons chiffrées1…
1 6%

40 30 20 10 0 1,0 0,8 0,6 0,4 0,2 0,0

PIB / H 2008

1 4%

14%

30,4

1 2%

% du PIB France / H
8% 3% 4%

10%

1 0%

8%

6%

2,6 3,1 4,3 0,1 0,2 0,4 0,5 0,7 1,0 1,3
Bur kina Fasso Bénin Afr iqu e d u sud RD Con go Sierr a Le one Tunisie Algérie Sénégal Moyen ne Af rique Egypte Fra nce

4%

2%

2,2% 1,2% 1,6% 0,4% 0,7%
Bur kina Fasso Bénin RD Con go Sierra Leo ne Sé négal

0% Moyen ne Af rique Afr ique du sud Tunisie Alg érie Egypte

9 0%

IDH 2000
0,6 0,4 0,3 0,3 0,4 0,4 0,5 0,7 0,7 0,7

0,9

8 0%

% de l'IDH France

69% 54%

80% 76% 75%

7 0%

6 0%

5 0%

46% 30% 35%

45% 46%

4 0%

3 0%

2 0%

1 0%

0%

Moyenne Afrique

Egypte

Moyenne Afrique

Burkina Fasso

Algérie

Afrique du sud

RD Congo

Bénin

Tunisie

Sierra Leone

Sénégal

Egypte

France

Source : INSEE et BAD 2008 ; élaboration PC

Revenons en France après ce voyage exotique. Ces inégalités peuvent être d’abord perçues en fin de période entre salariés, donc sans parler d’un côté des chômeurs et « bénéficiaires » du RMI ou RSA, de l’autre des PDG du CAC 40 et de quelques footballeurs…
4 3 2 1
Sal. moy. hommes Employés Sal. moy. femmes France : PIB par habitant Afrique : PIB par habitant Profes. inter. Ouvriers Cadres

4,0

Les inégalités entre les seuls salariés en France (salaire annuel net) en nombres de SMIC 2,1 1,48 1,53 2,2 2,2

1,8

0

0,08

Source : INSEE et BAD 2008 ; élaboration PC

1

Fait-il deux fois plus chaud quand il fait 40° C qu’à 20° C ? Et en degrés Fahrenheit ?

14

Afrique du sud

RD Congo

Tunisie

Sierra Leone

Burkina Fasso

Sénégal

Algérie

Bénin

Les cadres gagnent aujourd’hui en moyenne quatre fois le SMIC 1 (Salaire minimum interprofessionnel de croissance, ancien SMIG, le minimum étant « garanti »). Les employés (toujours classés avant les ouvriers, le col blanc étant toujours mieux valorisé que le col bleu…) gagnent cependant un peu moins que les ouvriers ; il est vrai qu’il s’agit souvent d’employées au féminin. Le salaire moyen représente 2 SMIC, avec une différence entre les hommes et les femmes de 0,4 SMIC. Les 10 % des plus hauts revenus gagnent 5,6 fois ce que gagnent les 10 % des plus faibles revenus avec une légère croissance des inégalités depuis 2002. La dispersion des patrimoines et encore plus forte : le patrimoine des 10 % les plus riches représentait, en 2003, 2100 fois celui des 10 % les plus pauvres, contre 1600 fois « seulement » en 1997. Les inégalités peuvent aussi être analysées par l’évolution sur longue période du partage du « gâteau » entre travail et capital. L’évolution du partage des revenus entre « salaires » (en fait ce que la CN nomme « rémunération des salariés », avec les charges sociales des salariés et des patrons, qui représente le coût salarial total) et profits bruts2 doit être analysée de près. Entre le creux du début des années 80 et les quinze dernières années, la part de ces profits bruts dans le revenu macroéconomique global (nommé « valeur ajoutée brute », VAB) produit par les « Sociétés non financières » (dites SNF 3), aura gagné en moyenne près de huit points mais seulement quatre points (dont quelques points d’impôts) depuis la moyenne des Trente Glorieuses. En fait, le profit brut est calculé après impôts nets sur la production et est nommé « excédent brut d’exploitation », EBE) ; le rapport EBE / VAB est nommé « taux de marge » : c’est le taux de marge « officiel » et l’on reviendra sur les débats et polémiques qui concernent son évolution.
1

Données de 2004, le SMIC annuel net était de 11,8 K€ soit 985 € mensuels (6,5 ex-KFF, pour les retardataires qui ne comprennent encore rien aux euros…) pour 40 heures par semaine. Il est à peine supérieur en 2009 pour 35 heures (+ 4 %). Le PIB par habitant de 2004, environ 2,2 SMIC, est en fait peu comparable à ces données, de même que le PIB par tête africain de 2008. 2 Ici, et sur les graphiques qui suivent, en y incluant les impôts d’exploitation moins les subventions d’exploitation, les impôts nets comptant pour quelques pour-cent (mais assez variables) des revenus sur la période. Il s’agit donc ici du parfait complémentaire aux « salaires » dans le partage du revenu primaire ; voir les graphiques pour cette analyse simplifiéeet plus loin pour les complications. 3 Il s’agit des entreprises sous forme juridique de sociétés, sauf les « Sociétés financières » (dites SF) : banques, assurances, etc.

1

15

Depuis les années 50 en effet, des creux et des bosses caractérisent cette première « répartition primaire » du gâteau. Si la seconde bosse de 1986 à aujourd’hui est bien plus favorable aux profits que celle des « 25 Glorieuses », la part des profits fluctue autour d’un peu moins du tiers de la VAB. Sur le très long terme, cette part apparaît en tendance remarquablement stable ; il s’agit de la « constante de Bowley »1. Par contre, elle fluctue fortement dans la conjoncture économique et est suivie par les économistes comme le lait sur le feu. Elle est en effet censée montrer l’état du rapport conflictuel entre le « capital » (en fait différents types de capitaux, propres et empruntés) et le « travail » (en fait différents types de travail, du salarié à temps partiel contraint aux cadres supérieurs avec boni en passant par les smicards et les cadres moyens). On montrera que la question est en fait un peu plus compliquée, qu’on ne peut s’en tenir qu’au seul taux de marge « officiel »… et que même les évolutions pourtant mesurées sont parfois ignorées2.
"Salaires" / VAB des Sociétés non financières
M 75-85

75% 73% 71% 69% 67% 65%

37% 35% 33% 31%

"Profits bruts" / VAB des Sociétés non financières
M 86-09

73,1%

69,3%

M 49-74

31,5%

M 49-09

34,5%

68,5%

M 49-09

65,5%

M 86-09

29% 27%
1949 Prév 2009

M 49-74

30,7%
M 75-85 1959 1969

1979

1999

1989

Source : INSEE, comptes des SNF, base 2000 ; élaboration PC

1

La première étude date de 1900 au Royaume-Uni et est l’œuvre de Bowley qui décrivit le rapport étonnamment stable au XIXe siècle sur le long terme de 1/3 pour les profits et 2/3 pour les salaires. 2 Les économistes les plus radicaux insistent sur la baisse de la part des « salaires » depuis une trentaine d’années (ce qui est vrai) alors que l’on constate au contraire une hausse tendancielle depuis une dizaine d’années depuis 1998-1999 (ce qui est également vrai) ! L’échelle du temps a, bien entendu, son importance ! Les graphiques présentés ici permettent déjà de résoudre le conflit ; mais on y reviendra évidement.

16

Prév 2009

1999

1949

1959

1969

1979

1989

63%

25%

26,9%

Cependant, il est vrai que la mesure des profits n’est pas une évidence, même après avoir tenu compte des impôts sur la production nets de subventions. Quand on traite de l’EBE, il s’agit des profits bruts. Bruts pour deux raisons qui n’ont rien à voir avec la distinction salaire brut et salaire net…. « Bruts » car avant calcul de la consommation de capital fixe (les dotations aux amortissements de la comptabilité privée) ; c’est en fait la principale signification du terme en CN, les profits devenant nets après ces dotations. Mais aussi « bruts » car avant paiement des intérêts aux capitaux empruntés, dividendes et autres affectations des profits aux propriétaires des capitaux propres (la seconde répartition primaire des revenus) et avant impôts sur les bénéfices, autres transferts, etc. (répartition secondaires des revenus). Ces profits nets de dotations et après ces transferts sont soit gardés en réserves, soit distribués. Les actionnaires des sociétés non financières ont bénéficié de plus de largesses sur les trente dernières années que les salariés1. Ce boom est assurément dû en partie à l’augmentation de la masse des capitaux propres par rapport aux capitaux empruntés2.
Salaires bruts des SNF et dividendes nets versés en volume 1805
Indice 100 en 1949 2008

1989

2009

1989

1999

1949

1959

1949

1959

1969

1969

Source : INSEE, comptes des SNF, base 2000 ; élaboration PC

1

Les salaires bruts (avant déduction des cotisations sociales salariales) en volume (qui tiennent compte ici de l’augmentation de la population salariée, environ 1 % par an) ont été multipliés par 2 (Indice 923 / Indice 462) de 1974 à 2008 ; ils avaient été multipliés par 4,6 de 1949 à 1974. Les dividendes nets distribués (différence entre les dividendes versés et les dividendes reçus par les SNF, selon les liaisons intragroupes entre sociétés mères et filiales) ont été multipliés, respectivement, par 3,9 (1805 / 462) et 3,5. 2 Ce phénomène se mesure par la CN : le « ratio » d’endettement des SNF diminue fortement à partir de 1978 ; on y reviendra. Beaucoup de rentiers de jadis avec leurs livrets de caisse d’épargne sont devenus des « petits » porteurs ou les retraités des fonds de pension anglo-saxons.

17

1999

1979

1979

2009

1900 1800 1700 1600 1500 1400 1300 1200 1100 1000 900 800 700 600 500 400 300 200 100

18% 16% 14% 12% 10% 8% 6%

SNF Dividendes nets versés / "salaires"

17%

Dividendes
923 1974 462

11%

Dividendes / salaires bruts 5%

Salaires bruts
345

4% 2% 0%

Dividendes / Rémunération des salariés

Face à ces inégalités (entre salariés et entre salariés et actionnaires) et à leur évolution, l’Etat intervient par une certaine redistribution des revenus dont l’aspect « négatif » est le plus souvent mis en exergue. * Les deux côtés de la médaille : « prélèvements obligatoires » et prestations des organismes de l’Etat La médaille présente en effet deux côtés. Les « prélèvements obligatoires » (« PO » : impôts et « cotisations sociales » 1) approchent maintenant la moitié du PIB2 (45 % en 1999, un peu moins de 43 % en 2008) alors qu’ils en dépassaient à peine le tiers (34 % en 1974) à la fin des années 70 et 27 % en 1949.
Evolution en France des prélèvements obligatoires, mais aussi de leur contrepartie, % du PIB
50% 45% 40% 35% 27,2% 30% 25% 23,7% 20%
1949

Prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales) 35,3% 32,0%

42,5%

46,9%

44,8%

37,9% 30,7%

40,0%

40,7%

25,0%
1959 1969 1979

Contrepartie positive (Consommation finale collective et prestations sociales)
1989 1999 2009

Source : INSEE Base 2000, évaluation propre avant 1959 pour les PO ; élaboration PC

Mais il faut regarder l’avers de ce revers de la médaille : au niveau macroéconomique, ce qui est pris d’une main est redonné de l’autre, aux coûts de gestion près. Si les
1

Les cotisations sociales ont augmenté relativement depuis l’après-guerre pour atteindre près de la moitié des PO au début des années 90 ; avec la CSG (Contribution sociale généralisée, créée en 1990) et autres fiscalisations des cotisations sociales, elles tournent maintenant autour de 40 % des PO et les impôts autour de 60 %. Le taux de PO évolue en outre selon les bases utilisées par l’INSEE : la base 2000 est plus optimiste que la précédente, la base 1995. L’écart entre les deux évaluations frisa les 2 % du PIB ; or 2 % du PIB représentent actuellement une quarantaine de G€. Certains avancent un pourcentage encore plus élevé que le taux officiel, non sans raison ; on y reviendra. 2 Pour beaucoup de critiques acerbes de l’intervention étatique, on travaille maintenant gratuitement à partir de début juillet ou de la fête nationale…

18

« Administrations publiques », dont la Sécurité sociale, prélèvent en effet pas loin de la moitié du PIB, elles les reversent en services publics1 (« consommation finale collective », de l’enseignement à l’armée en passant par les juges, les policiers et autres hôpitaux), mais aussi en « prestations sociales » (maladie, retraites, chômage). Cette redistribution aura en partie permis d’amoindrir les conséquences de l’évolution due fondamentalement aux politiques économiques mises en œuvre pendant les années de plomb : l’Etat, les collectivités territoriales et la Sécu prélèvent plus, mais redistribuent plus que pendant les Trente Glorieuses. Tout le monde s’accorde d’ailleurs pour montrer que si la France est moins touchée que d’autres pays par la crise actuelle, c’est grâce à ces redistributions qui jouent le rôle d’amortisseurs. Car la principale conséquence de ces politiques économiques est sans doute le couple formé par la baisse de la croissance et la montée du chômage de masse. * Quand le taux de croissance du PIB baisse, le chômage monte
Taux de croissance du PIB ("c") trois ans auparavant (moyenne mobile sur 4 ans)

Le taux de chômage est très corrélé négativement, mais avec un retard de trois ans, au taux de croissance du PIB en volume...
6% 5% 4% 3% 2% 1% 0%
Estimations de 2009 à 2011. 1966 1970 1974 1978 1982 1986 1990 1994 1998 2002 2006 2010

… le taux de "non chômage" est ainsi corrélé, avec le même retard, à la croissance 12%
6,0%

"c"

Taux de chômage

98% 1 - Taux de chômage 97% 96% 95% 94% 93% 92% 91%

??

10% 8% 6% 4% 2% 0% Taux de chômage

5,0%

4,0%

3,0%

2,0%

1,0%

??
1970 1974 1978 1982 1986 1990 1994 1998 2002 2006 2010

90% 89% 88%

0,0%

Source : INSEE ; élaboration PC

Pour les libéraux, le seul chômage apparaissant dans les statistiques serait le « chômage volontaire »2, si le marché du travail était « parfait ». Cependant, avec l’existence des
1

Il existe plusieurs approches de ces contreparties positives ; une autre, pour les impôts, serait celle des salaires versés aux fonctionnaires et assimilés, des autres coûts du service publiques et des investissements. 2 Selon l’expression « amusante » de Lucas Jr. (ultra libéral américain de l’école des « Nouveaux classiques » et « prix Nobel » d’économie), les salariés « se mettent en vacances » quand ils jugent trop faible le taux de salaire du marché.

19

1966

syndicats et de l’intervention de l’Etat (par le SMIC, les allocations chômage et le manque de « flexibilité » du droit du travail), le chômage serait dû à un niveau trop élevé des rémunérations, singulièrement par le « poids excessif » des charges sociales. Pour les keynésiens, le niveau élevé des salaires n’est pas la cause du chômage qui est essentiellement « involontaire » : c’est la conséquence d’un niveau d’activité (mesuré par le PIB) trop faible. La baisse des salaires préconisée par les libéraux risque au contraire d’éroder le niveau d’activité en freinant la demande… et ainsi d’augmenter le chômage. Le passage des Trente Glorieuses aux années de plomb se traduit en effet par un phénomène de ciseaux qui crève les yeux entre les taux de croissance1 et de chômage. Pendant la période faste, le taux de chômage était inférieur à 3 % ; il s’agissait d’un chômage « frictionnel » de la période transitoire brève entre un départ et un nouvel emploi − « Job search » − proche du chômage volontaire. L’économie était en fait en suremploi et appelait les travailleurs immigrés à la rescousse. Avec la crise déclenchée en 1973-1974, mais qui ne se traduit en CN qu’en 1975, le taux de chômage double rapidement (en dix ans) et oscille autour de 9 % depuis trente ans tandis le taux de croissance moyen du PIB est divisé par deux. * L’inflation fait souvent quelques tours puis s’en va… Le graphique qui suit donne encore l’évolution de l’indice des prix (base 100 en 2008) selon une échelle logarithmique. Il serait illisible en échelle ordinaire2 ; l’échelle logarithmique permet en outre de percevoir clairement les rares phases de baisse de prix. Les données concernant l’évolution à long terme de l’inflation (ou de la déflation, phénomène inverse mais plus rare) indiquent sur le XXe siècle que ce qui est considéré comme un mal absolu n’est pas né avec les chocs pétroliers. Cette dernière « inflation par les coûts » fut « raisonnable » comparée à celle des deux guerres mondiales mais aussi à celle des années d’après guerre (« inflations par la demande » avec contrainte d’offre) et même de 1937. Les rares périodes de
La corrélation est particulièrement serrée (négative avec le taux de chômage, positive avec 1 - taux de chômage) avec le taux de croissance trois ans auparavant qui nous permet ainsi de prédire le taux de chômage : 9,1 % en 2009, 10 % à 11 % en 2010 et probablement 12 % en 2011. Mais la petite reprise de fin 2009 devrait permettre, selon les optimistes, une stabilisation du taux de chômage autour de 11 % avant la décrue. À voir… 2 Les prix ont été multipliés par 13 entre 1952 et 2008, par 38 entre 1935 et 1952, par 7,5 entre 1905 et 1935.
1

20

déflation n’étaient cependant pas des curiosités : début du siècle, crise de 1921, début des années trente après le krach, petite crise post fin de la guerre de Corée en 1953. Depuis une vingtaine d’années (1986 exactement, avec le contre-choc pétrolier, où le taux d’inflation passe sous la barre des 3 %, moitié moins qu’en 1985), les taux d’inflation sont faibles, fluctuant autour de 2,1 %. Certains économistes craignaient d’ailleurs un danger de déflation ; la crise récente leur a donné raison, pour une courte période. Au moins provisoirement.
L'inflation et la déflation en France, 2008; 100 1901-2009 1985; 62 100 60% Taux 50% annuel Indice des10 40% s prix 30% 20% 10% 0% -10%
1905; 0,04 1911 1901 1921 1931 1930; 0,3 1935; 0,2 2011 1961 1971 1991 1941 1951 1981 2001 0 1952; 7,6

Zoom 1959-2009 15% 14% 13% 12% 11% 10% 9% 8% 7% 6% 5% 4% 3% 2% 1% 0%

Taux de var. / an

Moy.

Indices des prix

10,4%

(ordonnées logarithmiques) 1

0

4,4%

Moy.

Moy. 1979 1969 1959

2,1%
1989 1999

Est.

Source : INSEE ; élaboration PC

On n’abordera pas dans ce livre les débats sur les causes de l’inflation, due à l’excès de création monétaire ou à des phénomènes réels1, sauf par les quelques mots qui suivent. Il n’est pas évident que l’inflation due aux deux premiers chocs pétroliers ne soit qu’une inflation par les coûts. Les structures sociales de l’époque (fort pouvoir des syndicats, politique monétaire fondée sur le dilemme keynésien inflation chômage2 et priorité donnée à la lutte pour le plein-emploi, au
1 2

La bibliographie en est épaisse ; on recommandera… Castex (2003 et 2007). L’économiste néo-zélandais Phillips avait constaté en 1958 (sur un siècle de statistiques du Royaume-Uni) une liaison empirique décroissante entre le taux d’augmentation des salaires nominaux et le taux de chômage : c’est la « courbe de Phillips », théorisée notamment par Phelps, « prix Nobel ». Elle fut rapidement transformée (par Solow, autre « prix Nobel ») en liaison entre l’inflation et le taux de chômage : le dilemme était un peu d’inflation et peu de chômage ou pas d’inflation et croissance du chômage. Les keynésiens de l’école dite de « la Synthèse » (mélange des apports de Keynes, mort en 1946, et des économistes néoclassiques) choisissaient évidemment la première solution.

21

2009

risque d’ « euthanasier »1 les rentiers par un peu d’inflation) ont en effet permis à cette hausse des prix considérable de se transformer en inflation. Les néo libéraux dont les « monétaristes » et leur chef de file Milton Friedman, ne voyaient là que la confirmation de la théorie quantitative de la monnaie : l’inflation n’aurait pour seule et unique cause que l’excès de création monétaire consécutive à trente années de keynésianisme et de politiques monétaires et budgétaires dites « laxistes ». On accusa Keynes d’être le responsable de ce désastre… Les structures sociales ont, depuis, radicalement changé ainsi que la politique monétaire : le troisième choc pétrolier qui débuta en 1999 n’eut que peu d’effet sur l’inflation, sauf en 2008. Les keynésiens en général, et les économistes « de gauche » en particulier, chuchotent pour certains (et hurlent pour d’autres) que la lutte (farouche) contre le danger d’inflation est passé (depuis 1982-1984) au premier plan des préoccupations de la politique économique et le chômage au second plan. Les rentiers et leurs probables amis économistes libéraux ont employé pour cela la plupart des outils de la libéralisation ; ils proposent encore d’autres « réformes »… Beaucoup de chômeurs attendent depuis longtemps les lendemains annoncés qui chantent, d’autres chantent dans la rue, quelques uns brûlent des voitures dans les « banlieues difficiles ». Ces lendemains qui chantent prennent aujourd’hui la forme de la plus grave crise économique mondiale depuis celle des années 30…

Cette introduction qui est déjà entrée dans le vif du sujet en mettant en perspective quelques évolutions de longue période, montre la difficulté du jargon des économistes en général et des macrocomptables en particulier. Elle renvoie aussi à leurs débats et indique également la difficulté de l’interprétation des statistiques.

1

Cette expression n’est pas de Marx mais de Keynes : le capitalisme serait malade des rentiers, des prêteurs qui s’enrichissent en dormant. Mais jamais (ou presque) Keynes n’avait osé prôner l’inflation pour doper cette euthanasie. On le lui reprocha cependant ; voir encore Castex (2003 et 2007).

22

Plan du livre Un chapitre préliminaire (intitulé « De la méthode ») expose trois préalables à notre analyse. Le premier donne quelques jalons de l’histoire de la notion de circuit économique et de la CN. Le deuxième présente les outils nécessaires à l’analyse des données quantifiées et de leur évolution sur le moyen et long terme et sur la conjoncture de court terme. Le premier outil est celui de la méthode des ratios. Les ratios sont des rapports significatifs1 mettant en relation deux agrégats, par exemple la part de la consommation finale ou des profits ou de l’investissement dans le revenu. Le second est celui de l’analyse volume prix qui tente d’éliminer les effets des variations de prix sur les valeurs historiques en monnaie courante. On illustrera en troisième lieu cette dernière analyse par les évolutions en volume et en prix du PIB et de ses emplois. Le troisième insiste sur deux notions fondamentales. D’abord celle de circuit économique où les produits et les revenus correspondants (leur « envers » : les droits sur la production) circulent en sens contraire. Ensuite celle les trois types de flux – évidemment liés aux stocks2 – pris en compte par la macrocomptabilité : les flux de produits ; les « flux de revenus »3 et les flux financiers. Il faudra expliquer comment trois flux peuvent circuler sur une route à deux voies… L’ouvrage est développé ensuite en quatre parties avec chacune des articulations spécifiques. Les trois premières sont calées sur l’analyse de la macrocomptabilité (produits, revenus, patrimoine) ; les deux premières ne concernent que des flux, la troisième des flux et des stocks. Chacune de ces trois parties est formée de deux chapitres. L’un propose une approche simplifiée (mais qui se veut pédagogique…) où n’existent que des « entreprises » et des « ménages », en évoquant néanmoins l’ouverture de l’économie avec les importations et les exportations. L’autre aborde la structure plus complexe de la CN française : évaluation des « productions non marchandes » (notamment des « Administrations publiques » : Etat et collectivités territoriales, mais aussi « Administrations de sécurité sociale) ; existence de Sociétés financières dont les banques et les assurances ;
L’origine du mot est le grec raison. Comme pour une baignoire : le stock d’eau qu’elle contient augmente avec les flux entrant par le robinet et diminue avec ceux sortant par la bonde. 3 Les guillemets mériteront explication.
1 2

23

traitement particulier de la rémunération des salariés1, des cotisations et prestations sociales… et mille autres arcanes que nous tenterons d’expliciter. La quatrième et dernière partie est une synthèse qui aborde la mise en relation des revenus (mais surtout des profits) avec les patrimoines (les stocks de droits sur les produits) : elle aborde, d’une part, la question des productivités et rentabilités des capitaux et, d’autre part, les relations entre les rentabilités et valeurs boursières et les taux d’intérêt. Cette analyse, pourtant basique, décrivant les performances des entreprises, est curieusement éludée par la CN. Il en est de même des analyses des dynamiques des marchés financiers et des liaisons entre taux d’intérêt, taux de profit et valeurs boursières. On cherchera en vain ces éléments, pourtant de plus en plus fondamentaux, dans les grands tableaux de synthèse2 de l’INSEE : ce dernier présente à cet égard un retard affligeant sur la réalité du capitalisme moderne. Précisons les contenus de ces quatre parties. La première partie (nommée « Des produits ») traite des flux de produits, en jargon macrocomptable des opérations sur les produits, dites « OP » : production, importation, consommation (intermédiaire et finale), investissement, exportation. La deuxième (baptisée « Des revenus ») présente les « flux de revenus » que la CN ne qualifie curieusement pas ainsi. Elle nommera les revenus correspondant aux opérations sur les produits (« production du revenu »3 et dépense) par la même appellation d’OP ; elle y adjoindra les opérations de répartition (des revenus) dites « OR ». On y développera en particulier la question du partage du revenu entre travail et capital (le partage de la valeur ajoutée, avec les taux de marge ou part des profits dans la VAB). La troisième (intitulée « Des patrimoines ») dévoilera les flux financiers (plus exactement les variations d’encours financiers) dites opérations financières ou « OF » et les stocks des comptes de patrimoine dont ces encours financiers, mais aussi les actifs non financiers. Cette partie mélange donc des flux et des stocks mais trouve son homogénéité par la prépondérance dans les patrimoines des aspects financiers. On y
1 2

Différent de celui de la microcomptabilité. Elle a de temps en temps publié des synthèses ponctuelles, notamment sur la productivité du capital. Mais aucune analyse régulière systématique. On trouve, en cherchant bien, des données sur les marchés financiers et l’évolution des taux d’intérêt. Mais encore rien de systématique. 3 Guillemets encore à expliciter.

24

analysera en particulier l’évolution des structures de financement, c’est-à-dire de la répartition des capitaux entre dettes et capitaux propres. La quatrième partie (titrée « Productivité des capitaux, rentabilités, valeurs boursières et taux d’intérêt, La Chute, 1999-2009, et après… ») débute par les relations flux / stocks fondamentales : productivité et rentabilité des capitaux (VAB / Capitaux ; Profits / Capitaux). On est au cœur de la finance. Elle développe cette approche en abordant la dynamique des marchés financiers et de ses déterminants (…ou conséquences), dont le taux d’intérêt. On testera en effet dans cette dernière partie, sur longue période, différentes théories du taux d’intérêt r. Selon les théories orthodoxes (tant keynésiennes que néoclassiques), r est déterminé en dehors de toute référence explicite aux taux de profit moyens des entreprises. Selon la théorie hétérodoxe, pourtant celle du fondateur de l’économie classique Adam Smith, le taux d’intérêt dépend tout simplement du taux de profit : le taux de profit moins une prime de risque. Nous avons depuis quelques années développé cette théorie par celle de le double spéculation sur les marchés financiers secondaires actions et obligations. On insistera enfin sur le phénomène de la baisse des taux de profit depuis 1999 qui est, selon nous, la cause fondamentale de la Grande crise ou de La Chute actuelle. On terminera par la question du rebond économique, commencé au milieu de 2009 et anticipé par la bourse, ou de l’éventuelle rechute qu’annonce peut-être le dégonflement en janvier février 2010 de la bulle boursière.

25

Chapitre préliminaire
De la méthode

01 – Quelques jalons de l’histoire du circuit à celle de la comptabilité nationale1
La statistique ne serait qu’une science mathématique appliquée. Rien de plus faux : c’est une science sociale du pouvoir. L’histoire de la notion de circuit économique en est une parfaite illustration : elle est née avec l’interventionnisme mercantiliste, d’abord au XVIIe siècle en Angleterre (mère, plus tard, du libéralisme économique) sous la dictature de Cromwell, ensuite en Allemagne, au siècle suivant, cependant pour être reprise par l’interventionnisme de Bismarck à la fin du XIXe siècle. L’histoire de la CN moderne, née avec la crise économique des années 30 du siècle dernier et la Deuxième guerre mondiale, confirme ces deux affirmations. 011 - La statistique, science du pouvoir de l’Etat Tout nombre traité par la statistique renvoie au point de vue d’un pouvoir sur la société, du moins est-elle un produit de la société : la statistique est d’abord une science de l’Etat. « Avant d’être un nombre, un indicateur est un énoncé sur la société » écrit Alain Desrosières (1997). Les batailles de chiffres peuvent sembler dérisoires au profane ; elles le sont souvent, mais pas tant que cela.
1 Pour une histoire de la comptabilité nationale – qui n’est pas l’objet de cet ouvrage – on peut, hormis les résumés que l’on trouve dans tous les manuels ou sur la Toile, se référer à Vanoli (2002) ; il fut le patron de la CN à l’INSEE jusqu’à une époque récente et a dirigé les réflexions internationales ayant abouti aux réformes des années 90. Un livre plus ancien mais fondamental est celui de Fourquet (1980) dont le titre Les comptes de la puissance résume le caractère fondamental de la CN.

27

Le mot statistique est sans aucun doute d’origine allemande : il est formé à partir de Staat (Etat). Sous cette appellation, elle fut inventée au XVIIIe siècle en Allemagne par Achenwal, mais en utilisant très peu, contrairement à sa forme moderne, le traitement mathématique des nombres. C’est néanmoins en Angleterre, à la fin du XVIIe siècle, sous l’égide de la Révolution anglaise de Cromwell, que William Petty (pourtant anti-mercantiliste) publiera son « Political Arithmetic », ou Arithmétique politique, de 1676. On peut sans aucun doute traduire « Staat »-istique par « arithmétique politique » ; mais pour une fois l’allemand a dominé l’anglais. Grégory King, avec sa loi1 bien connue des économistes, travaillera un peu plus tard en élaborant le premier système anglais de comptes nationaux (en 1696) pour mesurer les conséquences économiques (sur les revenus et les dépenses) de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. La CN2 naîtra toujours en période de guerre : ce sera le cas de la CN moderne, pendant la dernière guerre mondiale. De nombreux débats eurent lieu entre statisticiens pour favoriser l’approche « littéraire » ou « mathématique » ; cependant, l’école historique allemande et l’interventionnisme de Bismarck utilisèrent abondamment les statistiques quantifiées dont le bureau sera dirigé à la fin du XIXe siècle par Ernst Engel, également connu par les lois3 économiques qui portent son nom. 012 - Le circuit économique : optimisme d’un ordre économique spontané en équilibre versus interventionnisme de l’Etat Au XVIIe siècle, Richelieu puis Colbert ont besoin de statistiques pour gérer leur Etat centralisé et l’interventionnisme économique de leur mercantilisme (auparavant agricole avec
1

C’est « Le Premier grand statisticien économique » selon l’un des fondateurs de la CN moderne, le britannique (et « prix Nobel » d’économie) Richard Stone. Sa loi fut en fait exprimée clairement après lui par son successeur et ami Davenant : c’est la loi de King-Davenant selon laquelle l’élasticité prix du blé par rapport à son volume de production est négative et importante (de l’ordre de – 3). Autrement dit, « On observe, écrit Davenant, que suite à une récolte dont le volume est d’un dixième inférieur à sa valeur habituelle, les prix augmentent de trois dixièmes ». Et vice versa. 2 Mais certains théoriciens en construiront également les concepts, liés à ceux du circuit, dans leur tour d’ivoire. 3 D’après sa première loi, la part du revenu allouée aux dépenses alimentaires (ou coefficient d’Engel) est d’autant plus faible que le revenu est élevé. Ce qui renvoie à l’élasticité de la demande par rapport au revenu.

28

Sully sous Henri IV et « les deux mamelles de la France », industriel avec Colbert). Vauban rédigera à la fin du siècle une « méthode générale » visant à mesurer la population ainsi que les prix (pour mieux mesurer les revenus) et ainsi permettre l’organisation des recettes fiscales de capitation. Il eut quelques ennuis avec le pouvoir après la publication de la « La Dîme royale ». Boisguilbert, beaucoup plus critique envers l’interventionnisme – il est l’un des précurseurs du libéralisme en France, mais aussi de la notion de circuit économique – s’attirera les foudres du pouvoir après la parution de son « Détail de la France » en 1697. En France, les premiers statisticiens dérangent donc : leur production statistique pour promouvoir l’intervention de l’Etat peut être détournée contre sa politique économique. Le fameux multiplicateur dit d’investissement1 aurait été inventé par le chimiste − l’un des derniers alchimistes à croire en la transmutation du plomb en or et découvreur de l’éthylène − mais aussi économiste mercantiliste « caméraliste » allemand Johann Joachim Becher, encore au XVIIe siècle. Selon Schumpeter (1954), ce principe de multiplication devrait se nommer le principe de Becher. Law et son « système » (avec sa fameuse banqueroute du début du XVIIIe siècle) de création de monnaie de papier, fondée non pas sur l’or mais sur la terre, avait une vision clairement orientée par celle du circuit et théorisa également le multiplicateur. Cantillon, irlandais d’origine mais français d’adoption, développa de son côté la notion de circuit économique dans son Essai sur la nature du commerce en général (publié en 1755 mais écrit antérieurement), en français2. Dans son Essai…, il est, bien avant le physiocrate François Quesnay, le premier à analyser l’économie selon un circuit économique précisé par le triptyque production, répartition, dépense du revenu macroéconomique et par la formule trinitaire de trois classes sociales : les propriétaires fonciers, les fermiers (avec le rôle de l’entrepreneur) et les salariés. Ce circuit économique devient
1

On en attribue, à tort, la découverte à Keynes, par l’intermédiaire de son collègue Richard Ferdinand Kahn. Il fut en fait théorisé de façon précise, selon l’optique reprise par Keynes, par un « circuitiste » de langue allemande du début du XXe siècle, Johannsen ; voir Castex (2003 et 2007). 2 Il fut l’un des premiers à percevoir l’absurdité de la politique du commerce extérieur mercantiliste. Un excès d’exportations augmente la masse monétaire (en métaux précieux à l’époque) et induit donc, selon la théorie quantitative de la monnaie, une hausse généralisée des prix (l’inflation) ; il fait ainsi baisser la compétitivité prix. Les exportations doivent diminuer et la balance commerciale s’équilibrer automatiquement. Le fondement technique de l’économie libérale venait de naître. Cependant, Cantillon mettait également en relief les limites de la théorie quantitative. Voir également Castex (op. cit.).

29

cependant une description libérale d’une machine spontanément équilibrée, sans possibilité de surproduction. Sans aucun doute, les découvertes de Cantillon irrigueront celles de la première école du libéralisme économique (liée à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert) : les physiocrates français. Quesnay, avec son Tableau Economique de 1758, modifiera cette trinité avec la classe des propriétaires fonciers, la classe productive (les fermiers et leurs salariés) et la classe stérile (toutes les autres catégories sociales ne produisant pas de produits agricoles, dont les capitalistes et salariés de l’industrie et des services). Pour les physiocrates en effet, seule l’agriculture est productrice de valeur, par la terre et le travail. Les économistes classiques britanniques de la fin du XVIIIe siècle (Adam Smith et sa « main invisible ») ou du début du XIXe (David Ricardo et Thomas Robert Malthus), puis le « critique de cette économie politique » Marx, développeront une formule trinitaire plus proche de Cantillon que de Quesnay (classe des propriétaire foncier avec leur rente foncière, classe des capitalistes avec leur profit, classe des salariés avec leur salaire) en faisant du seul travail la source de toute richesse (théorie de la valeur travail). Le travail industriel devient productif, mais pas encore les services1. Le point de vue de tous les économistes précédents reste macroéconomique ; il en est de même du classique français Jean-Baptiste Say (1803) au début du XIXe siècle. Say « démontre » sa « loi » des débouchés par une référence implicite au circuit économique. Les revenus toujours monétaires distribués, égaux par construction à la valeur de la production, ne peuvent être thésaurisés (gardés sous forme de stocks de monnaie)2. En effet, les revenus épargnés non prêtés font perdre le bénéfice du taux d’intérêt : il est donc irrationnel de thésauriser3. La demande ne peut donc être différente de l’offre : l’offre crée ses propres débouchés. Malthus, devenant interventionniste sur le tard après Waterloo (alors qu’il n’avait pas de mots assez durs, à la fin du XVIIIe siècle pour justifier le dénuement des pauvres4), critiquera cet optimisme et sera un
Sauf, curieusement, le commerce pour Smith et les transports pour Marx. Dans son Traité d’économie politique. Il existe plusieurs éditions dont certaines expliquent plutôt la loi des débouchés par les mécanismes de marché de l’offre et de la demande. Cette explication est impossible car Say ne démontre que l’absence de surproduction au niveau global en admettant que certains secteurs en surproduction sont compensés par d’autres secteurs en sous-production ; voir toujours Castex (2003 et 2007). 3 Voir un peu plus loin. 4 Dans son Essai sur le principe de population de 1798, il note que la population étant croissante en tendance selon une progression géométrique (sa « loi de la population »), alors que la production agricole ne croît que selon
1 2

30

précurseur de John Maynard Keynes en prônant de grands travaux et, contre l’optimisme de l’équilibre de l’offre et de la demande de Say et Ricardo, le principe de demande effective1 où c’est la demande qui induit l’offre, les crises de surproduction devenant théoriquement possibles. Cependant, libéraux de cœur pour les premiers ou d’intérêt pour Marx2, ils ne développeront pas – sauf Malthus donc – la notion de circuit économique avec ses contraintes selon lesquelles c’est la demande qui explique l’offre. Le circuit reste celui d’une boucle de flux « toujours fermée », sans « fuite », sans surproduction possible. On oublie que tout flux de dépense ne peut s’effectuer qu’à partir d’un stock de richesse3 : stock de monnaie thésaurisée d’un côté ; stock de produits de l’autre. L’oubli de cette dialectique évidente entre flux et stock est à l’origine de l’erreur de la plupart des économistes. La CN a d’ailleurs tardé – il est vrai pour des raisons techniques, mais probablement pas seulement – à s’intéresser aux comptes (de stock) de patrimoine. Même Marx restera un économiste de l’offre en reprenant dans ses « schémas de la reproduction du capital » un point de vue proche de celui de Say : si il critique l’optimisme de Say et admet les crises de surproduction, c’est moins à cause de la
une progression arithmétique, les rendements agricoles étant de plus supposés décroissants, le salaire sera un salaire minimum de subsistance qui adaptera ainsi la croissance de la population aux ressources alimentaires. Il convient donc de supprimer l’assistance aux pauvres (les « Poors laws », sorte de RMI), contraire au bon fonctionnement spontané de l’économie et de la société. 1 En fait déjà présent, avec une définition équivalente, chez Smith (1776). Si les valeurs d’échange sont fondamentalement déterminées par la valeur travail, les prix de marché dépendent, à un instant donné, de la demande. Il écrit : « Le prix de marché de chaque marchandise particulière est déterminé par la proportion entre la quantité de cette marchandise existant actuellement au marché, et les demandes de ceux qui sont disposés à en payer le prix naturel … . On peut les appeler demandeurs effectifs, et leur demande, demande effective, puisqu’elle suffit pour attirer effectivement la marchandise au marché. Elle diffère de la demande absolue. Un homme pauvre peut bien, dans un certain sens, faire la demande d’un carrosse à six chevaux, c’est-àdire qu’il voudrait l’avoir ; mais sa demande n’est pas une demande effective, capable de faire jamais arriver cette marchandise au marché pour le satisfaire ». 2 Marx, critique acerbe du capitalisme libéral, affirmait pourtant « Je vote libéral » : l’économie de marché en se développant doit irrémédiablement induire la Révolution prolétarienne, la Dictature du prolétariat du socialisme puis le communisme. 3 Stock de monnaie thésaurisée d’un côté ; stock de produits de l’autre. L’oubli de cette dialectique évidente entre flux et stock est à l’origine de l’erreur de la plupart des économistes. La CN a d’ailleurs tardé – il est vrai pour des raisons techniques, mais probablement pas seulement – à s’intéresser aux comptes (de stock) de patrimoine.

31

thésaurisation (« possibilité de crise, mais seulement possibilité »), que par la recherche de la maximisation du taux de profit1. Avec la Révolution française, l’interventionnisme était réapparu. Le gouvernement demandera à Lavoisier d’estimer le revenu national. Bonaparte créera en 1800 (avec Chaptal comme ministre de l’intérieur) un Bureau de statistiques de la République qui deviendra en 1833, avec Thiers, la Statistique générale de la France (SGF). Le libéralisme va reprendre ses droits avec la Restauration. Sous l’impulsion de Say, la vision par le circuit va se transformer en vision par le marché où se confrontent les services des produits, en fait leur utilité : la distinction entre biens et services n’a plus lieu d’être et la production de services considérée auparavant comme improductive devient productive. Ce sera le point de vue de la CN. Il ne s’agit plus de percevoir des flux macroéconomiques, mais des sommes infinies d’offres et de demandes d’agents économiques individuels : c’est l’ « atomisation » qui est la première condition de la concurrence pure et parfaite et la naissance de la microéconomie ; et on oublie encore que ce sont des offres et des demandes de stocks, infinitésimaux mais non nuls, que l’on agrège en flux. John Stuart Mill, le dernier des classiques britanniques du milieu du XIXe siècle, commencera d’ailleurs à théoriser les fonctions d’offre et de demande. La théorie économique libérale des classiques français après Say (Frédéric Bastiat) puis de l’ « école mathématique » néoclassique (avec le précurseur Antoine Augustin Cournot et des ingénieurs économistes, mais surtout le fondateur Léon Walras) se fichent comme d’une guigne du circuit économique : l’ « Harmonie économique » (Bastiat) ou l’ « équilibre général » (Walras) n’ont que faire de la description d’un circuit macroéconomique, car leur régulation s’effectue spontanément par la flexibilité des prix sur tous les marchés. La mesure des valeurs enregistrées par la CN est pourtant de fait fondée sur la théorie néoclassique. Les mesures en valeur (prix multipliés par les quantités) et leur agrégation n’a en effet de sens que si les prix ne sont que « le résultat d’arbitrages entre les besoins des utilisateurs et les possibilités pratiques ou techniques d’approvisionnement »2. Ce n’est pas une évidence.
Voir encore Castex (2003 ; 2007 ; 2008). Edmond Malinvaud (1964). Il ajoute « … la théorie économique enseigne que tout prix est égal à la fois à l’utilité marginale du bien pour les consommateurs et à son coût marginal de production pour les producteurs… » ; ceci n’est vrai que selon les paradigmes et les hypothèses néoclassiques.
1 2

32

La crise qui se développera après le krach boursier de 1929 va changer la donne : le keynésianisme retrouvera le paradigme du circuit contre celui des marchés. 013 - La comptabilité nationale moderne : un produit de l’interventionnisme et de la Deuxième guerre mondiale C’est en Angleterre, sous l’influence des travaux solitaires de Colin Clark ainsi que dans l’ambiance interventionniste soufflée par John Maynard Keynes, que naît pendant la deuxième guerre mondiale la CN moderne avec Richard Stone et John Meade. Les Etats-Unis qui ont appliqué l’interventionnisme avec le New deal de Roosevelt, publient en 1942 des séries qui forment la base du futur système américain de comptabilité nationale utilisant les travaux de Simon Kuznets. Au même moment les travaux de Wassily Leontief sur le tableau entrées-sorties, (ou inputs-outputs), c’est-à-dire le TES, suscitent de l’intérêt comme moyen d’étudier l’emploi et l’organisation de l’industrie de guerre. Ragnar Frisch en Norvège et Jan Tinbergen aux Pays-Bas développeront également, avec l’économétrie, les outils de la CN. En France, les précurseurs sont le démographe Alfred Sauvy, André Vincent et le libéral Clément Colson (qui meurt en 1939). René Carmille va développer en France, sous l’occupation allemande, l’outil statistique ; résistant il meurt déporté. Il aura transformé sous l’occupation la SGF en SNS (Service national des statistiques). En 1946 est créée l’INSEE, mais elle n’est pas encore responsable de la CN qui reste sous la tutelle du Commissariat au Plan créé à la Libération. Les services de la CN de ce Commissariat fusionneront en 1950 avec le Service des études économiques et financières (SEEF) du ministère des finances. La macrocomptabilité française naît donc sous l’égide du véritable pouvoir et non sous celle de la statistique traditionnelle. Par ailleurs, avec Claude Gruson qui dirigea le SEEF, la CN française naît à contre-courant des points de vue anglo-saxons. Elle développe l’utilisation du tableau des échanges interindustriels, TEI, en fait un TES, mais se refuse à prendre en compte l’évaluation de la production non marchande. Il faudra attendre 1976 avec le Système Elargi de Comptabilité Nationale1 (SECN) pour que la CN française s’aligne sur les systèmes de l’ONU et européen.
1

Les notions de « production » et de « produit intérieur brut » ont été « élargies » aux activités non marchandes, en particulier des administrations

33

Ce n’est en fait qu’en 1960 que l’INSEE devient le principal producteur des comptes de la Nation, Claude Gruson et son SEEF l’intégrant. La Banque de France garda jalousement la publication des statistiques des opérations financières, des comptes financiers et du commerce extérieur. La Direction de la prévision (DP) qui succèdera au SEEF en 1965, prendra en charge les comptes des administrations, des institutions de crédit et du « reste du monde ». La Comptabilité publique participe également à l’établissement des comptes des administrations publiques. Les doublons persistent encore aujourd’hui, mais les méthodes se sont rapprochées, par exemple pour ce qui concerne la balance des paiements. Enfin, l’internationalisation de la CN naît quand les ÉtatsUnis demandent des explications chiffrées pour orienter leur aide à la reconstruction avec le plan Marshall. L’OECE (Organisation Européenne de Coopération Economique) créée pour mettre en œuvre ce plan Marshall après la deuxième guerre mondiale et ancêtre de l’actuel OCDE (Organisation de Coopération et de Développement économique qui publie des tas de statistiques et de prévisions), propose le premier système normalisé de CN en 1952. Elle est suivie par l’ONU en 1953, système reformulé en 1970, qui servira de base au système européen de CN (1969).

publiques. De plus, des « comptes de patrimoine » furent pour la première fois envisagés ; ils ne furent élaborés régulièrement que bien plus tard.

34