//img.uscri.be/pth/d9fe829c7d68d63f850a96c2c6df0558c454b047
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,75 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques

De
191 pages
Le vieillissement mondial, qui affecte nos sociétés à des degrés et à des rythmes très différents, va bouleverser les grands équilibres géostratégiques et le positionnement relatif des grandes puissances. La première victime de ce changement sera la croissance économique car il faudra compter avec le poids des retraites et de la santé, mais aussi celui du combat pour sauver notre environnement. Il en résultera une profonde remise en question des objectifs sociaux et du système de valeurs si péniblement édifiés au cours des dernièrs siècles.
Voir plus Voir moins

Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques

n° 16

L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

@

2007 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03964-3 EAN : 9782296039643

Sous la direction d'Yves-Marie Laulan
Président de l'Institut de Géopolitique des Populations

Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques

Ce colloque a été organisé en partenariat avec l'Institut de Recherche sur la Géostratégie Économique Internationale (IRGEl) de l'Université Panthéon-Assas

Institut de Géopolitique des Populations L'Harmattan

Institut de géopolitique des populations
L'Institut de Géopolitique des Populations a été créé le 7 février 2000 à l'initiative d'Yves-Marie Laulan, économiste, et de Jacques Dupâquier, membre de l'Institut de France. Plusieurs colloques ou dîners-débats ont été organisés par cette institution sur différents thèmes dont les actes ont été publiés sous la direction d'Yves-Marie Laulan dans la revue, à savoir: 1. La population européenne et ses problèmes, 10 décembre 1999, nOl. 2. L'entreprise française devant les problèmes démographiques, 19 mai 2000, n02. 3. Introduction à une géopolitique des populations, n° spécial 3-4. 4. Troisième âge et renouveau sociétal, 19 mai 2001, n05. 5. Où va l'Afrique noire ?, 13 décembre 2001, n06. 6. Réussir l'intégration des immigrés de la deuxième génération, 16 mars 2002, n07. 7. La France en 2002 : un bulletin de santé démographique, 18 juin 2002, n08. 8. Palestiniens et Israéliens: le facteur démographique, 12 décembre 2002, n09, disponible sur demande. 9. Ces migrants qui changent la face de l'Europe, 10 et Il octobre 2003, n° double 10 et Il, L'Harmattan. 10. Europe et Amérique victimes de leur démographie? 14 octobre 2004, n° 12, disponible sur demande. Il. L'avenir démographique des grandes religions du monde, 25 novembre 2004, nOI3, F.X. de Guibert. 12. Immigration/Intégration: essai d'évaluation des coûts économiques etfinanciers, 17 novo 2005, nOI4, L'Harmattan. 13. La France peut-elle se contenter de ses taux de natalité actuels? 2 février 2006, n° 15, L'Harmattan.

Liste des auteurs

Jacques Bichot, professeur à Lyon III Philippe Bourcier de Carbon, chercheur à l'INED Jacques Dupâquier, France démographe, membre de l'Institut de

Henri Hude, philosophe, professeur à Saint-Cyr-Coëtquidan Gérard Assas Lafay, IRGEI, professeur à l'Université Panthéon-

Yves-Marie Laulan, président de .l'Institut de Géopolitique des Populations Jean-Didier Lecaillon, Panthéon-Assas IRGEI, professeur à l'Université

Franck von Lennep, chercheur à la Cnmats Guillaume Schlumberger, Recherche stratégique directeur, Fondation pour la

Sommaire
Introduction Yves-MarieLaulan,président de l'Institut de Géopolitique des Populations
Vieillissement mondial: le constat démographique Jacques Dupâquier, démographe, membre de l'Institut de France Conséquences géostratégiques Guillaume Schlumberger, directeur, Fondation pour la Recherche stratégique Retraites et santé: un double choc financier écrasant? Franck von Lennep, chercheur à la CNAM Les palliatifs envisageables Jean-Didier Lecaillon, IRGEL professeur à l'Université
Pant hé 0 n -Assas. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 55

Il

13

23

43

Le choc économique: des déséquilibres croissants à l'échelle mondiale Gérard Lafay, IRGEL professeur à l'Université Panthéon-Assas Retraites: le double choc mondial Jacques Bichot, professeur à Lyon III

67

91

Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques

Les blocages politiques: le refus de la réforme ou le paradoxe de la démocratie Philippe Bourcier de Carbon, chercheur à l'INED Éthique et vieillissement Henri Hude, philosophe, professeur à Saint-Cyr-Coëtq uidan Conclusions Yves-Marie Laulan

121

173

189

10

Yves-Marie Laulan

Introduction

Le thème dont nous nous préoccupons aujourd'hui - le vieillissement dans le monde - n'est pas de ceux qui prêtent
à rire. C'est d'ailleurs le cas en matière de démographie, domaine où les mauvaises nouvelles l'emportent trop souvent sur les bonnes, et où les bonnes, quand il y en a, se révèlent parfois trompeuses: je pense, bien sûr ici, au nombre record des naissances françaises en 2006 salué dans la presse à grands coups de trompe. Mais cela, comme aurait dit Kipling, est une autre histoire. Quoi qu'il en soit, le problème du vieillissement est là, incontournable comme on dit aujourd'hui, et il faut l'aborder dans ses diverses dimensions. Car, soyez-en convaincus, c'est un phénomène inouï, sans précédent dans l'histoire des sociétés humaines, que ce vieillissement, et cela à la dimension de la planète toute entière, l'Afrique exceptée, bien sûr. Et nous n'avons pas fini d'en mesurer les conséquences multiformes. Les malthusiens, comme les apôtres de la croissance zéro, les «zégistes» du temps du Club de Rome, s'en réjouiront bruyamment: il y aura moins de jeunes et davantage de personnes âgées: nous consommerons donc moins de ressources naturelles, et la planète sera soustraite aux appétits

Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques

de l'homme. Mais, ce n'est pas si sûr, comme le professeur Lafay va sans doute nous l'expliquer. De toute façon, tous les pays ne vieilliront pas ensemble, au même rythme en même temps. Et cela comporte des conséquences redoutables pour les équilibres stratégiques du monde que Guillaume Schlumberger nous fera entrevoir. Reste enfin que le vieillissement d'une société change bien des choses, et pas forcément en mieux, notamment les rapports entre les générations. Et le professeur Hude, comme philosophe et donc comme humaniste, nous dira in fine ce qu'il faut en penser.

12

Jacques Dupâquier

Vieillissement dans le monde: le constat démographique

C'est en vain qu'un certain nombre de docteurs Tant mieux s'escriment à nier la réalité du vieillissement dans les pays occidentaux; certains même s'en réjouissent, sous prétexte que, «pour les personnes concernées, il traduit des années entières de vie supplémentaire par rapport aux générations précédentes, des années qui doivent être autant de cadeaux et donc pas de fardeaux ». Ils veulent ignorer que le vieillissement de la population est le phénomène social le plus significatif de notre époque. Il a déjà, et surtout il aura, dans un proche avenir des conséquences multiples, diverses et diffuses, plus redoutables les unes que les autres. Laissant aux orateurs suivants le soin d'analyser les effets économiques et sociaux du vieillissement, je vais me contenter de mesurer le phénomène, d'en suivre la marche, et d'en prévoir l'évolution. Ma tâche n'est pas très difficile: en effet, on peut prévoir avec une quasi-certitude le nombre des personnes âgées, au moins jusqu'en 2050, car toutes sont déjà nées. Il est fort vraisemblable que, dans les prochaines décennies, leur espérance de vie n'évoluera que très lentement, sauf catastrophe démographique. Les incertitudes tiennent non pas à la méthode de calcul, mais à la fiabilité des statistiques concernant la répartition actuelle par âge de la population, du moins dans les pays en voie de développement.

Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques

La marge d'erreur ne devrait pas dépasser 2 % ou 3 % en ce qui concerne les effectifs, mais plus probablement 4 % à 5 % en ce qui concerne les indices, car les nombres figurant au dénominateur, en particulier ceux des jeunes dépendront de l'évolution de la fécondité, qui est difficile à prévoir. Nous avons emprunté les données à une remarquable publication des Nations unies intitulée World Population Ageing (New York, 2002). Elle comporte des statistiques globales pour les grandes régions du monde, et, pour chaque État, la répartition des effectifs des personnes âgées par groupes de cinq ans en 1950, 1975,2000,2025 (prévisions) et 2050 (idem). Elle donne aussi les âges médians et le « taux de dépendance », c'est-à-dire le nombre de personnes âgées de 15 à 64 ans par rapport au total de celles de 65 ans et plus. Selon cette source, la planète aurait compté en l'an 2000 plus de 600 millions de personnes âgées de 60 ans au moins (soit environ 10 %) ; et 420 millions de personnes de plus de 65 ans (6,9 %). Comme ces statistiques sont ventilées par sexe, on observe qu'environ Il,1 % des femmes appartiennent au troisième âge (60 ans et plus), mais seulement 8,9 % des hommes. Ces chiffres traduisent la poussée du vieillissement depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette poussée va devenir formidable au XXIe siècle: en 1950, le nombre des personnes âgées n'aurait été, pour l'ensemble du monde, que de 205 millions, et leur âge médian de 23,6 ans. En 1975, on n'en était encore qu'à 349 millions, tandis que l'âge médian (22 ans) avait légèrement baissé à cause de la reprise de la natalité partout dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale. Au début de ce siècle, le total dépasse 600 millions, et l'âge médian atteint maintenant 26,5 ans. On prévoit, pour 2025, 1 milliard 188 millions de personnes âgées (15 %), et un âge médian de 32 ans. Pour 2050 : 1 964 000 000 et un âge médian de 36,2 ans. Si ces prévisions se réalisent, les effectifs 14

Vieillissement mondial: le constat démographique

du troisième âge pourraient se trouver multipliés par 9,6 en un siècle. Le vieillissement est très inégal selon les régions du monde et les États. Actuellement 231 millions de personnes âgées (38,1 % du total mondial) vivent dans les pays riches, et 375 millions (61,9 %) dans les pays dits moins développés; mais le nombre des personnes âgées devrait atteindre 392 millions dans les pays développés et 1 569 000 000 (presque 80 % du total) dans les pays peu développés. Actuellement, l'âge médian est de 37,4 ans dans les premiers, de 23,4 ans chez les seconds. Il devrait passer respectivement à 46,4 et 35,0. Donc le problème du vieillissement concerne actuellement, et surtout va concerner en priorité, dans la première moitié du siècle, les pays riches. Pour les autres, il n'est pas encore d'actualité, mais les premiers signes de vieillissement y apparaissent déjà. La France, qui a été le premier pays au monde à faire l'expérience du vieillissement, en raison de sa précoce dénatalité, se situe maintenant dans la moyenne européenne: la proportion des personnes âgées (60 ans et plus) y est de 20,5 % (Europe: 20,3 %), et l'âge médian de 37,6 ans (Europe: 37,7 ans). Cependant, d'ici à 2050, le vieillissement de la France devrait s'accentuer: on attend 32,7 % de personnes du troisième âge (Europe: 36,6 %) et un âge médian de 45,2 ans (Europe: 49,5). Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois! La population âgée elle-même vieillit. Le groupe d'âge qui progresse actuellement le plus rapidement dans le monde est celui des « vieux-vieux» (80 ans et plus) il augmente de 3,8 % par an et représente plus de 10 % de l'effectif total des personnes âgées. D'ici à 2050, environ une personne âgée sur cinq aura 80 ans ou plus. Quant au nombre des centenaires, il serait aujourd'hui de 180 000 environ dans le monde, mais, si l'évolution de la mortalité se poursuit au même rythme, ils 15

Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques

pourraient représenter au milieu du siècle 3 220 000, dont 86 % de femmes. Ce phénomène peut être exprimé par l'indice de sénescence, c'est-à-dire la proportion de vieuxvieux (75 ans et plus) dans l'ensemble du troisième âge (60 ans et plus). L'indice de sénescence est actuellement de 24 % pour l'ensemble de la planète; de 30,9 % pour le groupe des pays développés; de 29,3 % en Europe; de 35,1 % en France. Mais il devrait augmenter très rapidement: au milieu du siècle, il pourrait atteindre 44 % pour les pays développés, 42,7 % en Europe, 47,9 % en France, le record mondial étant tenu par le Japon avec 53,9 %. Contrairement à une opinion très courante, ce n'est pas l'allongement de l'espérance de vie qui est la cause principale du vieillissement, mais la baisse de la natalité. Car celle-ci, en ouvrant des classes creuses à la base, provoque le «renversement de la pyramide des âges ». Bien entendu, l'espérance de vie a beaucoup progressé en un siècle, surtout l'espérance de vie des personnes âgées (en France par exemple, depuis le début du XXe siècle, la durée de vie moyenne est passée de 47 à 79 ans et l'espérance de vie au 60e anniversaire de 13,9 à 22,9). Mais ce qui importe est le vieillissement relatif, c'est-à-dire le nombre des vieux (60 ans et plus) rapporté à celui des jeunes (moins de 16 ans). C'est ainsi qu'on définit l'indice de vieillissement. Il était au début du siècle de 33 % pour l'ensemble du monde; de106 % pour les pays riches; de 23 % pour les pays pauvres; de 116 % pour l'Europe; de 110 % pour la France, le cas extrême étant celui de l'Italie, avec 168 %. D'ici à 2050, il pourrait atteindre 100 % pour l'ensemble de la population du monde, 263 % pour l'Europe, 204 % pour la France, 364 % pour le Japon. Pour l'instant, le vieillissement par le bas l'emporte

nettement sur le vieillissementpar le haut. Et c'est lui - bien
plus que l'allongement de la durée moyenne de la vie

humaine -

qui bouleverse et, surtout, va bouleverser les
16

Vieillissement mondial: le constat démographique

structures démographiques, économiques, familiales et sociales des pays développés, de la France en particulier. Dans l'ensemble des pays développés, nous n'avons encore assisté qu'aux prémisses du vieillissement, car les générations les plus âgées y correspondent à des classes creuses, nées avant la Seconde Guerre mondiale. En cette année 2007, le processus ne fait que s'amorcer, car au baby-boom des années 1946-1975 va succéder inéluctablement un papy-boom dans la période 2006-2035. * Dans l'hypothèse où l'espérance de vie à la naissance progresserait encore de trois ans dans le quart de siècle à venir et de deux ans supplémentaires d'ici 2050, l'âge médian de la

population française - l'âge au-dessous duquel se trouve la
moitié de la population - passerait de 37,6 à 43,3, puis à 45,2 ; la proportion des personnes du troisième âge de 20,5 % à 28,7 %, puis à 32,7 %, et le nombre des centenaires de 8 500 à 120 000, dont 15 000 hommes et 105 000 femmes environ. L'évolution serait similaire dans tous les pays développés, particulièrement en Europe, où l'âge médian atteindrait alors

49,5 ans, les records mondiaux étant battus par l'Italie avec
54,1 ans et par le Japon avec 53,1 ans, ces deux États comptant alors 42,3 % de personnes du troisième âge. En outre, il y aura vieillissement du troisième âge luimême, c'est-à-dire que progressivement la proportion des « vieux-vieux» (75 ans et plus) rattrapera et dépassera celle des «jeunes-vieux» (60 à 74 ans). En 2050, l'aspect de la société française sera radicalement modifié et elle ressemblera beaucoup plus à un hospice qu'à un gymnase-club. Dans les rues, on rencontrera plus de grands vieillards que d'enfants et d'adolescents, si, du moins, les grands vieillards ne restent pas confinés chez eux. 17

Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques

Par ailleurs, la population active commence à prendre de l'âge: entre 1995 et 2007, la part des jeunes actifs (20 à 39 ans) dans l'ensemble de la population d'âge actif (20 à 59 ans) s'est réduite de 55,2 % à 49,2 %, ce qui ne peut rester sans conséquence sur la mobilité de la main-d'œuvre et ses capacités d'adaptation. En outre, comme l'espérance de vie des femmes est et restera largement supérieure à celle des hommes en dépit d'une petite réduction de l'écart, le taux de masculinité (nombre d'hommes pour 100 femmes) devrait s'établir à 90 % pour les septuagénaires, à 75 % pour les octogénaires et à 37 % pour les nonagénaires. À condition, bien entendu, que la mortalité continue à évoluer comme dans le dernier quart de siècle, ce que personne ne peut vraiment certifier. Autres conséquences: les âges au décès sont de plus en plus élevés. Sur 100 décès masculins, 70 se situent maintenant après le 70e anniversaire (au lieu du 36e anniversaire vers 1930) ; sur 100 décès féminins, 87 (au lieu de 54 vers 1930). De toute façon, quels que soient les progrès de la médecine, le nombre annuel des décès sur le territoire métropolitain, qui est de l'ordre de 530 000 depuis une vingtaine d'années, augmentera irrésistiblement pour atteindre environ 610 000 vers 2025, et 750 000 en 2050, par un simple effet de masse, malgré les progrès de l'espérance de vie Alors, le

recouvrement naturel (naissances - décès) sera déficitaire. Cet
allongement de l'espérance de vie va bouleverser aussi le paysage familial. Contrairement à une idée reçue, il ne semble pas que l'augmentation de la durée moyenne de la vie nous fasse passer d'une société à deux générations à une société à quatre générations. Ici, en effet, intervient une autre variable: l'écart entre générations successives. Si cet écart était resté fixe, la chance de voir naître et grandir des arrière-petitsenfants serait fonction de l'espérance de vie et donc augmenterait; mais comme cet écart a augmenté de trois ou 18

Vieillissement mondial: le constat démographique

quatre ans depuis la crise du mariage (1975), on devient maintenant grand-père ou grand-mère à 60 ans plutôt qu'à 50; et compte tenu de la dispersion des comportements familiaux, il est douteux que la proportion des familles à quatre générations puisse dépasser durablement 20 %, après une poussée provisoire explicable par les changements de comportement d'une génération à l'autre. En revanche, avec l'augmentation de l'espérance de vie, les familles deviennent plus complètes, plus homogènes. Alain Monnier et Sophie Pennec ont montré que le nombre et la proportion des orphelins se sont beaucoup amenuisé depuis le XIXe siècle. La proportion d'enfants orphelins au 10e anniversaire serait ainsi descendue de 10 % environ à 3 %. L'âge moyen au décès des parents a au contraire augmenté de 30 à 46 ans (41 ans pour la mort du père, 51 ans pour la mort de la mère). Jean-Paul Sardon aboutit, par des calculs différents, à des conclusions analogues. Selon lui, la proportion de femmes ayant encore leur mère à l'âge de 55 ans est passée depuis 1950 de 38 % à 72 %. Quant à la probabilité de vivre assez longtemps pour voir mourir un grand-parent, elle s'est élevée, chez les hommes, de 68 % à 86 % et, chez les femmes, de 71 % à 89 %. Le risque de veuvage, lui, a évolué différemment pour les deux sexes: il est descendu, pour le sexe masculin, de 45 % à 27 % ; alors qu'il a augmenté, très logiquement, pour le sexe féminin, de 63 % à 77 %. Mais les âges au veuvage se sont élevés pour tout le monde: chez les hommes de 50,5 à 74,4 ans; chez les femmes de 48,2 à 70,6 ans. Désormais, le veuvage ne concerne plus guère que les personnes du troisième âge. Selon les mêmes auteurs, les dimensions de la parenté proche n'auraient guère varié d'un siècle à l'autre, abstraction faite des décès de frères et sœurs en bas âge. Ils soutiennent que le nombre moyen de parents proches vivants aurait même 19

Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques

un peu augmenté, du moins si on limite le calcul aux survivants. Aujourd'hui, c'est seulement dans 10 % des cas qu'on meurt avant ses grands-parents. En effet, l'ordre dans lequel se produisent les décès dans une famille est de plus en plus directement fonction de l'âge. Ainsi, au cQurs d'une vie, l'expérience de la mort est devenue plus tardive. Cette réorganisation des structures familiales a aussi des effets économiques: elle contribue à bouleverser les phénomènes de transmission du patrimoine et surtout à les retarder: au XIXe siècle, 44 % des femmes n'avaient pas connu leurs grands-parents; actuellement, cette proportion n'est plus que de 31 %, et elle va diminuer encore. Quant à la proportion des mères mourant avant leurs enfants, elle est montée de 61 % à 87 % ; celle des pères de 57%à81%. Il en résulte une considérable augmentation de l'âge à 1'héritage. Au XIXe siècle, on héritait de son père à 28 ou 29 ans en moyenne; au XXe siècle, à 41 ans environ (et de sa mère à 51 ans). Ainsi le patrimoine familial, au lieu de passer directement des adultes aux jeunes, est désormais transmis soit par de «jeunes-vieux» à des adultes âgés, soit de plus en plus souvent par des «vieux-vieux» à de «jeunes-vieux ». Ceci contribue bien évidemment aux difficultés d'établissement de la jeune génération et à la crise actuelle de la société. À de multiples points de vue, le troisième âge apparaît comme le principal bénéficiaire des transferts SOCIaux. Corollaire de l'évolution des paysages familiaux: nous assistons aujourd'hui à une formidable poussée de la solitude. En 40 ans, la proportion de personnes vivant seules a plus que doublé, passant de 6,1 % de la population en 1962 à 10,3 % en 1990, à 12,6 % en 1999 et sans doute près de 14 % en 2004. Voici comment a évolué le nombre des ménages d'une seule personne depuis 1962 : 20

Vieillissement mondial: le constat démographique

- en 1962, 2 863 000 sur un total de 14 589 000, soit 19,6 %; -en 1975,3935000 sur un total de 17745000, soit 22,2 % ; - en 1999,7 380 000 sur un total de 23 810 000, soit 31 % ; - en 2004, 8 300 000 environ, soit près de 34 %. La croissance du nombre des ménages d'une seule personne entre 1962 et 1999 explique la moitié environ de la croissance totale. Elle est en grande partie responsable de la crise du logement, créant une demande supplémentaire moyenne de 125 000 logements par an. Le nombre moyen d'habitants par logement est ainsi descendu de 3,1 à 2,4 et il devrait tendre vers 2,1. Bien entendu, la montée de la solitude ne s'explique pas seulement par l'augmentation de l'espérance de vie: la crise du mariage (273 000 seulement en 2005), la fréquence des divorces (116 000 en 2005), les sorties du foyer parental et la décohabitation juvénile l'expliquent à peu près pour moitié, mais le fait majeur est la montée du veuvage féminin. À partir de 50 ans, la proportion de femmes seules progresse très sensiblement et dépasse nettement celle des hommes. À 85 ans, une femme sur deux vit seule, contre à peine un homme sur quatre. Au-delà de cet âge, les personnes âgées vivent de plus en plus en institution. L'an passé, le nombre de personnes âgées dépendantes vivant en institution atteignait 473 000, dont trois quarts de femmes. Conclusion: nous vieillirons, mais pas tous ensemble Le vieillissement de la population est inéluctable, mais c'est un processus lent, comme la plupart des phénomènes démographiques. En outre, il lui faut plusieurs décennies pour produire tous ses effets: c'est une véritable bombe à retardement. 21