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208 pages
Nous faisons de l'économie tous les jours sans nous en rendre compte. Chacune de nos actions est une brique dans cette pyramide qu'est cette "Economie". Il n'existe aucune théorie qui rend compte des phénomènes économiques pris dans leur ensemble, mais seulement une ribambelle de théories partielles, plus ou moins contradictoires. Ce livre a pour ambition de montrer le chemin qui va de votre brique à la pyramide, puis la manière de pénétrer cette dernière sans s'y perdre. Cet ouvrage s'adresse autant aux économistes confirmés qu'aux économistes amateurs.
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@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7339-7 EAN 9782747573399

V ODSavez dit:

ECONOMIE?

Collection« L'esprit économique»
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes intemationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui lies métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire la pensée et des faits économiques. des aux Elle de de

La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s'adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

Claude BIENVENU

V ODSavez dit:

ECONOMIE?

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

INTRODUCTION

L'être humain évolué est un animal curieux, cherchant à tout connaître, tout comprendre, tout expliquer. Confronté à un problème nouveau, il est tiraillé entre des attitudes contradictoires. - D'abord, en bon cartésien, il essaye de n'admettre pour vrai que ce qu'il peut constater et expliquer par lui même. Malheureusement, plus on avance dans la connaissance, plus l'analyse des phénomènes devient complexe. TIlui faut donc se contenter d'explications sommaires ou simplificatrices qui tiennent plus de l'illustration que de la démonstration. Non que ces explications soient fausses, loin de là! Elles ont même parfois la vertu de mettre de la clarté et de l'ordre dans un maquis impénétrable pour d'autres que les spécialistes. Mais elles tiennent souvent du "cur papaver fecit dormire" de Molière et laissent le questionneur sur sa faim: il a l'impression que le fond des choses lui échappe toujours. - Ensuite, comme ses ancêtres, il est possédé par un irrésistible besoin de croire en quelque chose d'absolu, d'universel, en un roc, en quelque sorte, sur lequel il puisse fonder l'édifice de ses connaissances et appuyer son éthique. Le déclin du sentiment religieux, qui donnait à Dieu ce rôle fondamental, a longtemps été compensé par la montée de la croyance en la Science, élevée à la hauteur d'une divinité nouvelle. Le besoin de comprendre et d'expliquer rejoignait celui de croire dans un équilibre dont beaucoup se satisfaisaient. Mais l'obligation de se contenter d'explications sommaires a plus ou moins détruit cet équilibre et la foi en la Science s'est métamorphosée en une croyance de plus en plus aveugle en des doctrines simplistes qui s'apparentent à celles des sectes. Ceci

explique l'avènement puis la prolifération des Gourous dans les domaines non religieux ou, si l'on préfère, l'invasion de la science, de la technique, du savoir, en général, par une forme dégénérée de religion. - Enfin, rien n'a pu venir à bout du besoin de rêver, de laisser son imagination errer dans les paradis et les lendemains qui chantent, de croire mordicus à leur arrivée prochaine. L'économie n'échappe pas à ces phénomènes. Elle a fait l'objet de multiples définitions dont nous retiendrons celle qui suit: L'économie est l'étude de la manière dont s'organisent la production, la possession, la répartition et l'échange de biens et de services dans une société humaine. Son domaine d'application est donc immense et sa complexité, incommensurable. Pour comble de malchance, si les sciences de la matière peuvent le plus souvent s'appuyer sur des phénomènes quasi immuables, comme les lois de la gravitation de Newton ou celles de Mendel pour la génétique, la matière économique est essentiellement liée au comportement des hommes en société qui est tout, sauf stable. Ceux qui l'étudient, les économistes, ne font que tenter de mettre de la cohérence dans ce qu'ils constatent en construisant des théories, dont ils espèrent qu'elles pourront représenter correctement les phénomènes économiques, en prévoir les évolutions et, pourquoi pas, permettre d'en modifier le cours. Comme il n'existe aucun moyen de faire des expériences, c'est seulement l'évolution réelle qui confirmera ou infirmera leurs travaux. TIn'existe aucune théorie qui rende compte correctement des phénomènes économiques pris dans leur ensemble, mais seulement une ribambelle de théories partielles, plus ou moins contradictoires, avec chacune leurs champions. L'économie est donc le terrain d'affrontement d'écoles rivales et beaucoup d'économistes ne se comportent plus en savants, mais en grands prêtres ou en croisés. TI s'agit, pour eux, moins de décrire et d'expliquer l'économie que de justifier des règles à appliquer pour obtenir le résultat qu'ils souhaitent et qu'ils qualifient d'optimum. On passe de l'économie "descriptive", qui est l'objet essentiel de ce livre, à l'économie "normative", dont nous ne donnerons que quelques aperçus, qui est à l'économie descriptive ce que la cuisine est à la chimie. Fort heureusement, il y a encore beaucoup d'économistes scientifiques et de chercheurs en économie, pour qui l'appétit de notoriété ou de pouvoir passe après l'approfondissement de la 8

connaissance en dehors de tout dogme réducteur. Ceux là ne cherchent pas à compliquer inutilement leur langage pour paraître les initiés d'un savoir mystérieux. Je ne suis pas un économiste, mais un ingénieur. Mais mon métier d'architecte industriel, obligé en permanence à des choix techniques, fmanciers ou humains, m'a conduit à apprendre et à utiliser l'économie, comme monsieur Jourdain faisait de la prose, sans m'en rendre compte. Cette pratique journalière, les lectures qu'elle entraînait, et la présence de deux grands économistes parmi mes patrons, tout cela m'a fait prendre goût à la chose et donné l'envie de faire partager ce goût. Aussi, ce livre est il destiné à tous les amateurs qui désirent se faire par eux mêmes une idée des phénomènes économiques. Ce n'est, au fond, qu'un fil conducteur, un petit guide sur l'art et la manière, pour un non initié, de visiter l'économie en débroussaillant un terrain épineux, parfois criblé de chaussetrapes, en essayant de séparer les évidences des mensonges impudents. Notre objectif est de permettre à chacun d'évaluer les situations, de comprendre les mécanismes, puis, si bon lui semble, de porter un jugement de bon sens sur les politiques économiques qu'on lui propose. Cet ouvrage comportera trois parties très différentes les unes des autres dans leur esprit comme dans leur tonalité. - Dans la première, nous montrerons comment la société des humains a construit au fil des siècles une économie de plus en plus complexe. Ce récit mettra en évidence la corrélation très forte qui existe entre cette économie et le progrès scientifique. - Dans la deuxième, nous montrerons la nature et l'importance des causes d'imprécision ou d'erreur que comporte toute étude économique, puis nous exposerons quelques méthodes d'analyse des données recueillies, en mettant l'accent sur l'importance du facteur humain. - La troisième, enfin, sera un exemple d'application de ces méthodes à quelques uns des phénomènes évoqués dans la première partie. Elle ne couvrira pas l'ensemble de l'économie, bien sûr, mais analysera essentiellement les domaines à la mode: "mondialisation", spéculation, inflation, chômage. C'est alors que nous verrons apparaître certaines orientations de l'économie normative, et le lecteur pourra exercer son bon sens, ce doute cartésien qui ne devrait jamais le quitter. Cet ouvrage s'adressant aux économistes amateurs pas forcément experts en calcul statistique ni en économie 9

théorique, nous essaierons d'éviter le plus possible l'appel aux mathématiques. Nous verrons que derrière la complexité des problèmes économiques, le bon sens et la patience peuvent faire redécouvrir des idées directrices simples qui les apparentent quelquefois avec les problèmes de robinets de notre enfance.

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PREMIÈRE PARTIE
NAISSANCE ET CROISSANCE DE L'ÉCONOMIE

L'économie telle qu'elle se présente à nos yeux n'est pas née d'un coup de baguette magique. Ses racines sont profondément ancrées dans le passé. Cette première partie, véritable promenade historique au travers l'économie, me paraît donc indispensable. Elle a pour ambition de montrer comment une activité simple au départ a pu se complexifier au fil des générations, avec un aspect exponentiel, explosif, pourrait on dire, depuis l'apparition de la technologique moderne, depuis un peu plus d'un siècle. Comment les premières pousses ont elles pu engendrer une jungle comme celle que nous connaissons? Le premier chapitre est consacré à la "protoéconomie". Son sujet peut paraître loin du cœur de notre ouvrage. TI faut le prendre, en fait, comme une "mise en jambes" pour préparer la suite, moins accessible et bien plus rapide. Le second, consacré à la naissance de la monnaie, explique l'origine historique de certaines peurs, de certains comportements très actuels. Le troisième plonge le lecteur dans la succession des révolutions qui ont conduit à l'explosion que nous vivons aujourd'hui.

CHAPITRE I LA PROTOÉCONOMIE

L'économie est née avec l'homme. Elle s'est développée, complexifiée comme la société des hommes. Mais à l'image du gène, qui porte en lui toutes les évolutions futures des êtres vivants, on trouve dans les sociétés les plus primitives tous les éléments constitutifs de l'économie moderne. Ce qui suit est une reconstruction qui nous permettra de présenter de façon simple les notions clés de l'économie descriptive.
ORGANISATION

Les sociétés primitives ont la particularité d'être compartimentées en cellules de petites dimensions. Dans les groupes, familles, clans ou tribus, tout le monde se connaît. En langage moderne on dirait qu'il n'y a pas de problèmes de communication. La règle du jeu, la loi, est fixée par un chef qui peut être nommé par un conseil ou autoproclamé par la force. Le chef tient compte, généralement, des habitudes et traditions du groupe, conservées par la mémoire des anciens. On peut souvent dire qu'il est le bras séculier du conseil des sages. L'économie est une économie de subsistance au départ et ne se compliquera qu'avec l'augmentation de la population et la multiplication des contacts entre les différents groupes. La répartition des quelques biens et services produits - nourriture, vêtement, chauffage, abri, armes, outils, protection - est décidée par le chef. C'est lui aussi qui fixe les territoires de chasse, de culture et de pâture de chacun, ainsi que la quantité de grain, de viande séchée, de bois qu'il faut stocker pour l'hiver. Le collège

des anciens lui apporte son expérience des récoltes et des famines passées. Ce type d'économie est le prototype des économies administrées et centralisées.
SPÉCIALISATION

Dès cette époque reculée, la spécialisation est la règle. Il y a évidemment celle que l'on peut considérer comme naturelle puisqu'on la trouve parfois dans les familles animales. La femme fait les enfants et les élève pendant que l'homme les nourrit et les défend et que les vieux les instruisent. Mais très vite, à l'échelle des temps préhistoriques, l'activité va se diversifier et la spécialisation devenir la règle. Quand certains hommes vont chasser et pêcher, d'autres vont élever et soigner des animaux domestiqués, du bétail, d'autres enfm vont labourer la terre. Pendant ce temps, les femmes consacreront leur temps à cultiver des légumes, élever de la volaille, tisser ou faire de la poterie. Cependant, aucune de ces activités n'exige une habileté difficile à acquérir et, finalement, tout le monde fait un peu de tout. Il en va tout autrement lorsqu'il s'agit de confectionner des outils et des armes. Nous savons aujourd'hui, pour avoir essayé de reproduire ses gestes, de quel métier devait faire preuve l'homme qui fabriquait les pointes de flèches, les grattoirs, les haches en pierre taillée. Cela signifie que, par ses connaissances et son savoir-faire, il était devenu différent des autres hommes de la tribu, qu'on ne pouvait le remplacer au pied levé par n'importe qui. Ce qui vaut pour le fabricant d'arme vaut peut être aussi pour les peintres des cavernes, les faiseurs de feu, les artisans de l'os, de la corne et de la peau et, on peut l'imaginer sans peine, les rebouteux et les sorciers. Cette spécialisation va ajouter à la solidarité "naturelle" du groupe, celle qu'impose la nature à tout être vivant, une solidarité que l'on pourrait qualifier d"'artificielle", puisqu'elle est une conséquence d'un choix des humains: la spécialisation entraîne une interdépendance obligée qui peut parfois conduire à des conflits. Car ces spécialistes indispensables à la vie normale du groupe, il faut les nourrir, les protéger, assurer qu'ils transmettent leur savoir à des successeurs: ce seront les premiers maîtres d'école. Un des rôles du chef sera de prélever sur le reste de la tribu ce qui sera nécessaire pour assumer ces tâches.

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On peut voir dans ce prélèvement premier impôt.

obligatoire

l'origine du

Ce partage des tâches est aussi la première apparition de la "loi sur les avantages comparatifs" que l'économiste anglais David Ricardo avait découverte au début du XIXème siècle qui peut s'énoncer ainsi, en langage non économique: "n'essaye pas de faire toi même ce qu'un autre peut faire mieux que toi, mais échange avec lui ce que, toi, tu fais mieux que lui." Nous allons voir que cette simple constatation de bon sens va nous conduire très loin dans l'économie moderne.
LES ÉCHANGES

Dans son rôle de percepteur et répartiteur d'impôts, le chef est supposé décider seul des besoins de l'artisan. Mais l'artisan, d'une part, et le contribuable, d'autre part, peuvent ne pas être d'accord avec le choix du chef et celui ci, confronté avec trop de décisions plus importantes, peut décider qu'il ne lui appartient pas de dire combien de pointes de flèches vaut un chevreau d'un an, ou toute autre combinaison. Sa réaction est alors de dire: "débrouillez vous entre vous".
Il vient d'inventer la propriété et le marché.

- La

propriété.

Jusqu'alors, tous les biens étaient collectifs et la répartition de leur usage fixée par la règle du jeu. Dès l'instant où je peux échanger un quartier de bison contre douze pointes de flèches, je n'ai plus seulement un droit d'usage sur ma part de bison mais aussi un droit de libre disposition, ce qui est la définition de la propriété, comme nous l'expliquerons plus loin. Il en est exactement de même pour le fabricant de flèches: au lieu de les mettre à disposition de la collectivité, il en dispose à son gré, il en est propriétaire.

- Le marché.
Le demandeur et l'offreur sont face à face. Le premier a différentes marchandises (c'est maintenant un substantif adapté à la situation) à échanger contre les produits du second. Il s'agit alors de régler les termes de l'échange.

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L'artisan sait le travail et le temps qu'il lui a fallu pour fabriquer sa douzaine de pointes de flèches, la longue quête des silex blonds, sa déconvenue lorsqu'une frappe maladroite en gâchait un et bien d'autres choses. TIconnaît le coût de ce qu'il offre, ou plus exactement, puisque la monnaie n'existe pas encore, le volume minimal de ce qu'il doit exiger pour compenser son travail. La situation du demandeur est inverse. On peut imaginer, par exemple, qu'un tir mal ajusté a fait éclater sa dernière pointe de flèche sur un rocher. La saison de chasse bat son plein et ce manque d'armes est particulièrement mal venu. En contrepartie, il a d'abondantes réserves de grain, des volailles bien grasses et beaucoup de bois sec. TIse fixe donc un maximum de ce qu'il peut offrir pour ne pas rater sa saison de chasse, la valeur qu'il donne à ces pointes de flèches. Dans l'esprit du demandeur, la valeur qu'il attache à la réalisation de la transaction est une intime pondération entre la force de son désir - qui peut aller de la simple préférence à l'envie, puis au besoin - les quantités qu'il souhaite ou qu'on lui offre, l'amitié ou l'inimitié qu'il a pour son offreur, etc. La discussion s'engage et généralement se termine par un accord. Le volume de marchandise échangée au terme de l'accord est le prix de la transaction, le plus souvent à michemin entre le coût pour l'offreur et la valeur pour le demandeur. Dès que la transaction a eu lieu, la valeur de l'objet devient nulle pour le demandeur. S'il voulait douze œufs et qu'il en obtient treize, c'est que l'offreur lui aura fait cadeau du dernier. Ce mécanisme, que l'on baptise "loi de l'offre et de la demande" fait apparaître deux choses: - d'abord les trois notions de coût, de valeur et de prix. Le coût est ce qu'a dû dépenser l'offreur pour obtenir le bien ou le service en cause. La valeur est ce qu'est prêt à dépenser le demandeur pour satisfaire sa demande. Le prix est ce qui a été finalement échangé entre les deux acteurs. - Ensuite, si on peut supposer que la détermination du coût correspond bien à quelque chose de mesurable, même approximativement, puisque biens ou services résultent d'actions déjà connues, la valeur est purement subjective et dépend essentiellement de l'état d'esprit du demandeur. Dans l'exemple qui précède, si le demandeur est un jeune coureur des bois grand chasseur devant l'éternel, il attachera une plus grande valeur à ces pointes de flèches que si c'est un père de famille rassis que l'état de ses canines rend presque végétarien. De la même manière, la rareté d'un bien que l'on 16

désire accroît sa valeur à nos yeux, son abondance, au contraire, la diminue. Nous devrons désormais nous rappeler que le marché est basé sur la trilogie coût-valeur-prix, et la valeur, donc le prix, a toujours une origine subjective. Ceci est encore vrai de nos jours.
LA CONCURRENCE

Notre fabricant d'outils, s'il est un peu intelligent, se rendra compte rapidement qu'il détient une position privilégiée dans la tribu: il est seul à pouvoir fournir des éléments indispensables à sa survie. TIa inventé sans le vouloir la position de monopole. TI ne manquera pas d'en profiter en accroissant ses exigences dans ses échanges avec les demandeurs bien incapables de se passer de lui, car il peut, à sa guise, céder sa production au comptegouttes et créer une pénurie artificielle de pointes de flèches et accroître ainsi leur valeur aux yeux des demandeurs. Pour éviter ce chantage, le chef pourra décider de fixer un plafond aux termes de l'échange. C'est ce que l'on ,appelle administrer les prix. De nos jours, par exemple, c'est l'Etat qui fixe les prix de certains produits de sociétés à caractère monopolistique, les services postaux, par exemple. Mais, le plus souvent, c'est un autre phénomène qui apparaîtra. Un jeune élève de notre artisan pourra estimer qu'il peut, lui aussi, fabriquer et échanger des pointes de flèches, peut être un peu moins bien finies que celles de son maître, mais parfaitement utilisables. TIvient d'inventer la concurrence. Le demandeur aura le choix entre deux produits, pas tout à fait identiques, mais à des prix différents et devra arbitrer entre les deux. Encore faut il, pour que cette concurrence ait une certaine efficacité, que les demandeurs potentiels connaissent son existence. La concurrence ne se limite pas à l'affrontement entre plusieurs vendeurs du même produit. Nous avons vu plus haut qu'en cas de monopole il peut y avoir une concurrence acharnée entre des demandeurs pris à la gorge. Et si notre jeune chasseur a très envie de conquérir le cœur d'une jolie cromagnone, il hésitera entre l'achat des pointes de flèches et celui d'un collier en os, par exemple, à offrir à la belle. Les deux vendeurs se retrouvent en concurrence bien que ne produisant pas les mêmes objets et chacun devra vanter sa marchandise auprès du client potentiel, faire sa publicité.

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Ce qui vaut pour les pointes de flèches et les colliers en os est transposable à bien d'autres biens et services et nous laissons au lecteur le plaisir d'imaginer la suite. Nous venons de décrire ainsi les bases de la société protolibérale, c'est-à-dire les trois types de concurrence: entre offreurs, entre demandeurs et entre produits. Cette forme de société aura une abondante postérité.
LA CONCORDANCE TEMPS DES BESOINS, DES LIEUX ET DES

il n'y a aucune raison que les besoins du demandeur et les exigences de l'offreur soient compatibles, que le troc, qui est le nom de ce type de marché, soit possible. Un fabricant de pointes de flèches peut vouloir les échanger contre un poulet alors que le demandeur ne dispose que de légumes. il faut donc trouver un troisième larron désireux d'échanger un poulet contre des légumes et l'affaire pourra se régler au mieux. On voit tout de suite que les choses peuvent devenir de plus en plus complexes si tout ne se passe pas au même endroit et en même temps. Or c'est souvent le cas, encore de nos jours: la foire aux haricots d'Arpajon ne se tient pas en même temps que le marché de la truffe d'Excideuil. Finalement, ce serait vraiment un effet du hasard si offreur et demandeur se trouvaient en même temps au même endroit et exprimaient des besoins compatibles! C'est cette nécessité de concordance qui est à l'origine des marchés, lieux où, à période fIxe, se retrouvent offreurs et demandeurs. Pour ceux d'entre vous qui ont eu la chance de musarder dans un grand marché africain ou oriental, ils se rappellent sans doute l'extraordinaire variété de l'offre comme de la demande qu'on y constate. Parfois, le demandeur n'a pas la marchandise que souhaite obtenir l'offreur. il peut cependant emporter ses pointes de flèches en laissant un gage à l'offreur. Ce gage peut être n'importe quoi, du moment que toute la tribu sait ainsi que le producteur de légumes doit quelque chose au fabricant de flèches. Celui ci pourra échanger ce gage contre un poulet avec un volailler qui lui même l'échangera contre un fagot de bois avec un bûcheron qui etc. jusqu'à ce qu'en défmitive le demandeur le récupère contre les légumes dont n'a pas voulu le fabricant de pointes de flèches. Toute cette série d'échanges repose sur la confIance qu'ont les acteurs les uns dans les autres. Nous pouvons constater le même phénomène de nos jours avec les lotos ou loteries campagnardes: les lots sont souvent 18

de la forme "bon pour un poulet" ou "bon pour une bouteille" et autres "bons pour...". A la fm du tirage, on voit les heureux gagnants échanger leurs bons pour la plus grande satisfaction de leurs désirs. Le système du gage est la forme la plus embryonnaire de ce qui deviendra le système monétaire.
LE PROTOCOMMERCE INTERNATIONAL

Bien que les communications entre des tribus dispersées sur d'immenses territoires, souvent hostiles, soient très réduites, certaines peuvent trouver avantage à échanger les produits dont elles sont mieux pourvues que leurs voisines. Cet échange se pratique encore entre tribus mélanésiennes habitant sur des îles différentes. A une période défmie de l'année, la tribu offteuse vient déposer ses produits, en petits tas bien séparés, sur la plage de l'île de la tribu supposée demanderesse. Elle reviendra un peu plus tard et trouvera en face de chacune de ses offtes un autre petit tas de produits représentant le prix que le demandeur est prêt à payer. S'il y a satisfaction de l'offteur, il emporte le tas du demandeur et l'affaire est réglée. Sinon, il laisse sa marchandise en place et repart faire un tour. Si l'offteur, entre temps, a accru son propre tas, il peut y avoir accord comme ci dessus. Sinon, l'offteur n'a plus qu'à repartir avec son tas sous le bras. Ce type d'échange ne fait appel ni à la parole ni à une quelconque monnaie, ni même à un contact direct entre offteur et demandeur. TIva se perfectionner assez vite. En Mélanésie, par exemple, certains chefs de tribus, séduits par les offtes d'autres tribus, vont aller se servir à la source: d'où les guerres, les pillages et les esclaves. Plus près de nous, la recherche de biens de plus en plus rares et lointains, comme les épices, a fait naître et prospérer une forme de troc international à longue distance dont l'expédition de Marco Polo en Chine est un exemple célèbre. Les grandes découvertes de la fin du XV ème siècle avaient pour objectif non de découvrir l'Amérique, mais d'ouvrir de nouvelles routes aux commerçants, de nouveaux lieux d'échange, de nouveaux marchés.

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LA PROTOINFLA

nON

Rendons visite à nouveau à notre fabricant de pointes de flèches. TI a trouvé dans le fond de sa grotte une mine inépuisable de silex blonds et une méthode de taille dix fois plus rapide que celle qu'il utilisait autrefois. Son coût de fabrication est devenu extrêmement bas. TI se garde bien de crier tout cela sur les camps. Mais chaque fois qu'il est en concurrence avec les autres fournisseurs de pointes de flèches, il emporte le morceau car c'est lui qui en offre le plus grand nombre pour un objet donné, ou, ce qui revient au même réclame le moins d'objets pour en fournir une. La chose fInit par se savoir et les offreurs qui s'estimaient heureux lorsqu'ils recevaient douze pointes de flèches contre un quartier de chevreau vont maintenant en demander quinze. Comment peut on traduire cela dans la logique coût-prixvaleur? Le coût s'est effondré pour l'offreur de pointes de flèches. Mais la valeur qu'il attache au quartier de chevreau n'a pas changé. Donc il est prêt à accepter un prix en pointes de flèches plus élevé. Les offreurs de chevreaux en concluent que les pointes de flèches ont une moindre valeur d'échange, qu'elles sont dévaluées. On dirait aujourd'hui qu'il y a inflation de pointes de flèche, considérées comme moyen d'échange. Les choses peuvent aller plus loin encore. A force de fabriquer et échanger des pointes de flèches notre offreur aura saturé les envies des demandeurs dont les greniers seront pleins de flèches inutilisées. Pour eux, la valeur de la pointe de flèche sera nulle, et cela quel que soit leur coût de fabrication, et l'offreur se retrouvera en faillite. Inversement, il peut distribuer ses pointes au compte-gouttes pour ne pas les dévaluer, et faire ainsi de substantiels bénéfIces. Tout au long de ce chapitre, nous n'avons pas vu apparaître la monnaie sous sa forme actuelle. C'est que son utilité n'a été admise que tardivement par une humanité où l'échange de biens ou de services, le troc, fonctionnait correctement. La civilisation Inca ne connaissait pas d'autre moyen de commercer. TI est d'ailleurs encore utilisé à une très large échelle de nos jours, et même dans les pays les plus avancés économiquement et parfois même entre pays différents. TI est fréquent de voir en France de nos jours le règlement des baux fermiers rédigés en quintaux de blé, en kilogrammes de porc ou de bœuf sur pied. On y trouve même des obligations d'entretien de chemins ou de puits, lointain héritage des "corvées" féodales.

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