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Vues de l'Europe d'en bas

294 pages
Pour combattre le chômage chaque État s'ingénie à élaborer des dispositifs qui aggravent toujours un peu plus la condition même des chômeurs : diminution des allocations, mise en place de mesures d'"activation" qui contraignent les chômeurs à accepter des travaux souvent précaires et mal rémunérés. Etudier le chômage revient à s'interroger sur la place du travail dans un monde en profonde mutation, à mesurer le poids de l'Europe dans la politique économique et sociale des Etats, à questionner la position des syndicats sur ce qui apparaît comme l'un des fléaux majeurs du XXI° siècle.
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© L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-8626-X
EAN: 9782747586269 VUES DE L'EUROPE
D'EN BAS
Chômage et résistances Collection « L'esprit économique »
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996
dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis
Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute
réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection
« L'esprit économique » soulève le débat, textes et images à l'appui,
sur la face cachée économique des faits sociaux : rapports de pouvoir,
de production et d'échange, innovations organisationnelles,
technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques
de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le
monde en mouvement...
Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux
chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques
et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des
institutions.
La collection est divisée en cinq séries : Economie et Innovation, Le
Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.
Economie et Innovation sont publiés des ouvrages Dans la série
d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie
économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques
et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes
de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande
et touche le coeur même des rapports sociaux et de leurs
représentations institutionnelles.
Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages
d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les
économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi
que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont
les sujets de prédilection dans le choix des publications.
La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des
problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux
métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle
comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes
autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée
et des faits économiques.
été créée pour fixer les impressions du monde La série Clichés a
économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire
ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier
thème directeur est : mémoire et actualité du travail et de
l'industrie ; le second : histoire et impacts économiques et
sociaux des innovations.
Cours Principaux comprend des ouvrages simples, La série
fondamentaux et/ou spécialisés qui s'adressent aux étudiants en
licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son
principe de base est l'application du vieil adage chinois : « le plus long
voyage commence par le premier pas ». Catherine POZZO DI BORGO
(sous la direction de)
VUES DE L'EUROPE
D'EN BAS
Chômage et résistances
INNOVAL
21, Quai de la Citadelle
59140 Dunkerque, France
L'Harmattan L'Harmattan Konyvesbolt L'Harmattan 'tafia
5-7, nie de l'École-Polytechnique 1053 Budapest Via Degli Artisti, 15
75005 Paris Kossuth L. u. 14-16 10124 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
Crédit photos
Photo de couverture : M. Fischer
Photos, sauf indication contraire, extraites du film de
Catherine Pozzo Di Borgo : « Chômage et précarité.
L'Europe vue d'en bas » (Institut National de
l'Audiovisuel)
L'auteur remercie toutes les personnes qui figurent sur
ces photos INTRODUCTION
Catherine POZZO DI BORGO
Les systèmes de protection sociale arrachés de haute lutte un
peu partout en Europe depuis la seconde guerre mondiale sont
aujourd'hui fortement mis à mal. Le chômage de masse et les
politiques de plus en plus coercitives mises en place pour tenter
de l'enrayer en sont un exemple particulièrement frappant.
En 2003, j'ai réalisé un film documentaire, « Chômage et
précarité, l'Europe vue d'en bas », qui tente d'aborder cette
question à travers les témoignages de chômeurs et de travail-
leurs sociaux'. Parce qu'il porte sur quatre pays — la France, la
Grande-Bretagne, la Belgique et l'Allemagne —, le film permet
notamment de mieux comprendre comment les politiques
sociales sont aujourd'hui orchestrées depuis Bruxelles et de voir
qu'en dépit des particularismes locaux, les mêmes objectifs
sous-tendent ces politiques. Dans une Europe désormais sou-
mise aux impératifs de la mondialisation, il est essentiel, nous
dit-on, de faire baisser le coût du travail et d'accroître la
flexibilité. Ce qui passe, entre autres, par la mise au travail
forcé des chômeurs, à n'importe quel prix.
Une équipe d'universitaires 2 a eu l'idée de prolonger cet
essai cinématographique par un recueil de textes qui, chacun à
sa manière, apportent un éclairage particulier sur l'un des
problèmes majeurs de notre époque. Cet ouvrage est loin d'être
exhaustif, mais il nous semble que les contributions réunies ici
I Le film, produit par l'INA, a été financé en partie par la Commission
européenne.
2 Le Laboratoire de recherche sur l'industrie et l'innovation de l'Université du
Littoral Côte d'Opale. donneront un aperçu pertinent des recherches actuellement en
cours concernant les conséquences des politiques néo-libérales
dans le domaine de l'emploi et de la protection sociale.
La première partie de l'ouvrage, « Explorations », est con-
sacrée à l'enquête de terrain à travers, d'une part, le journal de
bord des repérages que j'ai effectué dans les quatre pays et,
d'autre part, une description de la méthode utilisée pour
l'enquête sociologique sur laquelle je me suis également ap-
puyée pour réaliser le film. Dans la mesure où il n'existe pas de
profil type du chômeur, la difficulté de ce genre d'enquête est
d'arriver à déterminer, parmi la masse des personnes inter-
rogées, ce qui fait sens et peut donner lieu à des considérations
d'ordre général. ,
Sous le titre « Éclairages », nous avons ensuite regroupé un
ensemble de textes qui analysent le chômage dans son contexte
économique, politique et social. Le chômage y sert en quelque
sorte de révélateur des profondes transformations que subit
notre société.
Marianne Debouzy analyse les origines et le fonctionnement
du workfare qui a été mis en place en 1997 aux Etats-Unis et
sert en quelque sorte de modèle aux instances européennes dans
leur entreprise de démantèlement de l'État providence. La loi de
réforme du welfare votée par le président Clinton amorce un
tournant radical dans la façon de concevoir l'aide sociale. Celle-
ci n'est plus désormais considérée comme un droit universel,
mais elle doit être mérité, ses bénéficiaires devant fournir une
contrepartie sous forme de travaux d'intérêt général. Les
résultats d'une telle politique n'ont pas tardé à se faire sentir.
On assiste à « la création d'une nouvelle catégorie de tra-
vailleurs sans statut et sans droit qui exerce une pression sur les
salaires des emplois peu qualifiés et permet d'instaurer un sous-
salaire minimum très inférieur au salaire minimum. » Une
tendance que l'on va retrouver, sous diverses formes, dans de
nombreux pays européens.
La prééminence du marché est au centre de la réflexion de
Robert Castel, une « hégémonie » qui selon lui est incontour-
nable mais qu'il faut nécessairement arriver à réguler si l'on
veut sauvegarder notre système de protection sociale. Recon-
naissant qu'il n'existe pas de recettes toutes faites, le sociologue
reprend une proposition d'Alain Supiot qui permettrait d'adou-
cir le passage du statut de salarié au statut de chômeur à une
époque où chacun va être de plus en plus amené à alterner les
périodes d'emploi et les périodes de non emploi. L'idée serait
d'attacher des droits au travailleur mobile, qui continuerait ainsi
à bénéficier de ses avantages de salarié en période de chômage.
8 Une idée à laquelle réfléchirait également la CGT qui parle de
mettre en place une « sécurité sociale professionnelle ».
Dans son entretien, Robert Castel prend également position
dans le débat actuel sur la place du travail dans une société où,
sous l'effet conjugué des nouvelles technologies et des délo-
calisations d'entreprises, celui-ci justement se fait rare. Selon le
sociologue, si l'on peut parler d'une réelle mutation des formes
d'organisation du travail, cela ne veut pas dire pour autant que
le travail perde de sa centralité. Certes, dit-il, la forme du travail
a changé, il a perdu sa consistance, mais cette transformation
n'aboutit pas à dire que le travail serait une valeur en voie de
disparition.
Sophie Boutillier compare la période des « trente
glorieuses » et sa croissance économique exceptionnelle à la
période contemporaine que d'aucuns nomment le « nouveau
capitalisme » et qui est marquée par la réapparition d'un chô-
mage de masse et la précarisation de l'emploi. Malgré l'empi-
lement des dispositifs mis en oeuvre par les pays européens
pour faire baisser le chômage, aucune institution ne semble en
mesure à l'heure actuelle de faire face à la situation. Plus grave
encore, tout porte à penser, estime Sophie Boutillier, qu'un taux
de chômage élevé serait nécessaire au marché pour maintenir
les salaires à la baisse.
Coordinatrice belge des Marches européennes contre le
chômage et la précarité, Marie-Paule Connan propose une édi-
fiante relecture des textes émanant des institutions européennes
sur les politiques de l'emploi. On apprend ainsi que la Com-
mission européenne recommande une réduction de 20 à 30 %
du coût salarial des activités peu qualifiées, ainsi qu'une réduc-
tion équivalente des allocations de chômage et des prestations
sociales. Au centre des décisions, le conseil ECOFIN qui
regroupe les ministres chargés des questions économiques et
financières des Etats de l'Union européenne. Chaque année, le
conseil élabore les Grandes orientations de politique écono-
mique (les GOPE). Ses « recommandations » peuvent donner
lieu à des sanctions dans le cas où un Etat refuserait de s'y sou-
mettre. Parmi ces recommandations, il y en a une qui revient
chaque année comme un leitmotiv : « les Etats membres
doivent s'attaquer au manque de flexibilité du marché du travail
et prendre des mesures pour réformer les systèmes de
prestations. »
S'appuyant sur une recherche qu'elle a menée auprès des
salariés licenciés de l'usine Chausson, Danièle Linhart nous
livre une analyse fine de ce qui fait le désarroi de ces ouvriers
brutalement jetés à la rue. Ce ne sont pas seulement les
9 difficultés financières qui sont la cause de ce désarroi, mais le
sentiment d'une véritable disqualification sociale. Car le monde
du travail a radicalement changé. L'entreprise exige désormais
de ses salariés compétence, mobilité, adaptabilité, dévouement.
Un univers dans lequel ces anciens ouvriers ne trouvent pas leur
place. Souvent peu qualifiés, ils faisaient partie d'un collectif de
travail avec ses savoir-faire et ses solidarités. Or ces valeurs
traditionnelles ont volé en éclats.
La sociologue britannique Anne Gray a choisi pour sa part
d'examiner le chômage à travers le développement spectacu-
laire de l'intérim en Europe. Elle montre que les agences de
travail temporaire participent au processus d'ajustement à la
baisse des salaires et des conditions de travail, qui est la so-
lution proposée par les économistes néo-libéraux pour résoudre
le chômage. L'intérim est souvent la seule voie offerte pour
sortir du chômage (selon les pays, le quart ou la moitié des
intérimaires sont des anciens chômeurs ou des personne à la
recherche d'un premier emploi), mais il est rare qu'il débouche
sur des emplois stables et correctement rémunérés.
Estelle Kreszlo s'est intéressée de près à la lourdeur des pro-
cédures administratives auxquelles sont soumis les allocataires
sociaux en Belgique, un pays célèbre pour la multiplicité de ses
autorités publiques et la complexité de ses institutions. Analy-
sant les « parcours d'insertion » proposés dans le cadre des
nouvelles politiques d'activation des chômeurs, elle en conclut
à une volonté délibérée de moralisation. Tout se passe, dit-elle,
comme s'il fallait à tout prix imposer des épreuves supplé-
mentaires aux catégories sociales en difficulté, pour tester en
quelque sorte leur bonne volonté à « s'en sortir ». La sociologue
se penche également sur le malaise des travailleurs sociaux eux-
mêmes, chargés d'appliquer des règles qui se heurtent à leur
conception d'une société démocratique.
Dans la dernière partie de cet ouvrage, intitulée «Résistan-
ces », on trouvera un ensemble de textes qui portent sur les
mouvements de lutte des chômeurs et interrogent le rôle des
syndicats sur la question du chômage et de la précarité. Cofon-
datrice d'AC ! (Agir ensemble contre le chômage), Claire
Villiers retrace les origines et les spécificités de l'association.
AC !, explique-t-elle, c'est la défense des chômeurs, mais c'est
aussi un endroit où l'on porte les grands débats de société : la
place du travail, la construction de la société, la maîtrise de son
destin.
Une façon, selon elle, de réduire la précarité serait de
contraindre les entreprises utilisatrices d'intérimaires, de CDD
et de temps partiels non choisis à accroître le montant de leurs
10 cotisations aux caisses de chômage. Cela pourrait avoir un effet
dissuasif, pense-t-elle. Quant au chômage, elle ne peut que
constater la difficulté que semble éprouver le mouvement
syndical à l'intégrer dans sa stratégie, comme s'il avait peur de
contaminer les salariés par cette « image infamante ». Le chô-
mage, dit-elle, ça signifie l'échec de la bataille pour l'emploi,
l'un des fers de lance du syndicalisme. Pour ce qui est d'or-
ganiser les chômeurs, elle sait d'expérience que la tâche est
ardue. « S'organiser, c'est se projeter dans l'avenir, or le chô-
mage n'est pas un avenir. S'organiser, c'est entrer dans un
schéma collectif, or le chômage est vécu comme individuel. »
En fin de compte, ceux que l'on retrouve dans les associations
sont les chômeurs de longue durée qui ont perdu tout espoir de
réinsertion.
L'exemple d'organisation le plus abouti sans doute restent
les Marches européennes contre le chômage et la précarité qui,
depuis 1995, manifestent en masse à chaque Sommet européen.
L'Allemande Angela Klein, qui participe aux Marches depuis le
début, décrit ses impressions de militante. Pour elle, les
Marches ont représenté une nouvelle forme d'action et ont
permis de réveiller une conscience politique européenne. Mais
elle reconnaît que le travail à faire dépasse les forces du réseau,
d'autant que le mouvement des chômeurs s'est considé-
rablement affaibli ces derniers temps sous les coups de boutoir
des politiques libérales. Le sociologue anglais Andy Mathers
pour sa part nous livre une chronologie des Marches euro-
péennes et s'interroge sur le rôle qu'elles peuvent être amenées
à jouer dans la construction d'une véritable Europe sociale.
Les relations complexes qu'entretiennent syndicats et
associations de chômeurs sont au centre de l'étude que propose
le sociologue belge Stephen Bouquin. La Belgique a une parti-
cularité en ce que les syndicats font également office de caisses
de paiement des allocataires sociaux. En conséquence, la ma-
jorité des chômeurs sont syndiqués, ce qui ne veut pas dire
nécessairement qu'ils se sentent soutenus par les centrales.
Même s'ils ont mis sur pied des comités de « travailleurs sans
emploi », les syndicats belges éprouvent encore des difficultés à
ouvrir leurs structures aux luttes des chômeurs.
Reconnaissant qu'en dépit d'une augmentation considérable
du nombre des demandeurs d'emploi, le chômage n'arrive pas à
susciter une intense mobilisation, Maria-Teresa Pignoni
présente deux expériences exemplaires : celle des chômeurs
« organisés » de Naples et celle des chômeurs « rebelles » de
Marseille, deux expériences qui, en dépit d'histoires très
11 différentes, finissent par se rejoindre pour poser des questions
de fond qui concernent l'ensemble de la société et son devenir.
Pour terminer, Evelyne Perrin relate son expérience auprès
de jeunes en situation précaire qui travaillent dans la
restauration rapide ou dans les grandes chaînes de con-
sommation culturelle. Malgré les efforts déployés par leurs
employeurs pour paralyser leur résistance, ces jeunes salariés
témoignent ces dernières années d'une combativité nouvelle et
ont mené plusieurs grèves dures. Tournant le dos aux partis
politiques et aux syndicats traditionnels, ils découvrent de
nouvelles formes d'engagement militant dans lesquelles
s'exprime un refus des hiérarchies, de la délégation de pouvoir
et de l'endoctrinement.
12 PARTIE 1
EXPLORATIONS
Où l'on parle de l'élaboration d'un film et d'une enquête
sociologique, deux façons d'appréhender le chômage L'équipe de tournage : Francisco Camino (son), Isabelle
Bourzat (image), Catherine Pozzo di Borgo (réalisation) VOYAGE DANS L'EUROPE D'EN BAS
Catherine POZZO DI BORGO
« Le monde du travail, tu le dessines comme une marguerite.
Au milieu, tu as le coeur, c'est les gens en CDI, ils sont
tranquilles avec des boulots pépères jusqu'à la retraite. Et
autour, tu as les pétales de la marguerite. Un pétale, c'est le
CES, un autre le RMI, un autre le CEC. Et ces gens-là, on leur
fait croire qu'ils vont revenir au centre. Ils n'y reviennent
jamais, mais ils ne le savent pas. Donc ils se taisent, ils font
leurs stages comme on leur a dit de faire, parce que ça les
occupe et que ça leur donne de quoi survivre. C'est un leurre
complet. C'est pour ça que les gens ne bougent pas. Ils sont tout
le temps dans l'espoir que peut-être... »
Annie S., assistante sociale
L'origine de ce film vient d'un séjour aux États-Unis en
1998 où j'ai découvert le workfare, cette mise au travail forcé
des allocataires de l'aide sociale aux forts relents esclavagistes.
A New York, je me suis postée plusieurs jours durant à l'entrée
d'un Job Center, comme on appelle là-bas les agences pour
l'emploi, munie d'une petite caméra vidéo. Les Américains,
même les plus démunis, estiment qu'ils sont libres de dire
publiquement ce qu'ils pensent. Aussi, à peine avaient-ils
repéré ma caméra, qu'ils se précipitaient vers moi, vociférant,
pleurant parfois, me confiant, sans que j'ai besoin de les
solliciter, des histoires accablantes. J'ai recueilli ainsi des
dizaines de témoignages terribles dont je pensais qu'ils
pourraient servir de base à un film. Faute de pouvoir trouver les
subventions nécessaires, j'ai dû abandonner ce projet. Vers cette époque, je suis tombée sur un article dans
Libération sous le titre éloquent : «A Perpignan, les Rmistes
échappent au travail obligatoire ». Christian Bourquin, alors
président PS du Conseil général des Pyrénées-Orientales, y
annonçait son intention de monnayer l'octroi du RMI contre un
travail forcé. A l'appel de plusieurs associations de chômeurs,
un millier de personnes défilèrent dans les rues de Perpignan et
M. Bourquin dû finalement retirer son projet. Mais cette
tentative m'a fait prendre conscience que ce que j'avais observé
aux Etats-Unis était entrain de faire son chemin de notre côté de
l'Atlantique. Ainsi est née l'idée d'une étude comparative des
nouvelles mesures prises par les gouvernements de nombreux
pays européens à l'égard des chômeurs.
J'ai été secondée dans mon travail par les chercheurs qui
avaient collaboré à l'étude coordonnée par Catherine Lévy sur
les minima sociaux en Europe'. Chaque chercheur m'a mise en
contact avec les associations avec lesquelles il avait travaillé
dans son pays. Puis, au gré de mes rencontres, j'ai été aiguillée
vers d'autres centres. Au total, j'ai sillonné l'Angleterre,
l'Allemagne, la Belgique et la France pendant trois long mois.
Trois mois de voyages en train, de chambres d'hôtel sans âme,
de repas solitaires. Il m'est arrivé de parcourir des centaines de
kilomètres pour rien. Il m'est arrivé d'avoir des moments de
découragement. Mais j'ai aussi rencontré des gens très at-
tachants qui, bien que privés d'emploi, n'avaient pas perdu
l'envie de comprendre le monde ni la volonté de se battre. De
quoi reprendre confiance !
Ce qui suit sont des extraits du journal de route que j'ai tenu
pendant les trois mois de repérage. Fragments épars qui ne
prétendent pas à l'exhaustivité, mais donneront un aperçu de
cette Europe d'en bas à laquelle on donne trop rarement la
parole.
GRANDE-BRETAGNE
Norwich, petite ville tranquille au nord-ouest de Londres. Le
Centre des chômeurs est un local spacieux sur deux étages.
Dans une grande pièce, une dizaine d'ordinateurs : le Centre
propose aux chômeurs des formations gratuites en informatique.
Les organisateurs ont informé leurs adhérents de ma présence et
leur ont demandé de venir en nombre. On m'installe dans une
I Voir dans le présent ouvrage la contribution de Catherine Lévy, Enquête sur
les minima sociaux. Une méthodologie originale.
16 petite pièce. Au-dehors, les chômeurs attendent sagement leur
tour. Je vais les recevoir l'un après l'autre, entrer dans leur
intimité, fouiller les coins douloureux de leur vie. Accoucheuse
des souffrances de l'autre. Position d'autant plus inconfortable
que je n'ai rien à offrir d'autre que ma compassion et qu'en
réalité je suis là pour jauger, pour choisir celui ou celle sur qui,
plus tard, je braquerai la caméra — parce que son histoire est
plus intéressante qu'une autre, parce qu'il ou elle s'exprime
mieux qu'un autre, parce qu'il ou elle est un « personnage ». En
documentaire aussi on choisi ses acteurs. Il faut que ce qu'ils
disent soit crédible, soit émouvant, en bref, remporte l'adhésion
du spectateur. Alors, derrière ma table, armée de mon magné-
tophone, je pose des questions et j'écoute. Et parfois, je fais une
belle rencontre.
Mika. 50 ans. Des cheveux blonds fatigués. Elle est arrivée
en Angleterre de sa Pologne natale il y a dix ans. Elle ne parlait
pas anglais et aujourd'hui elle cherche encore ses mots. «En
Pologne, dit-elle, j'étais une cuisinière très qualifiée. J'aime
beaucoup faire des bonnes choses à manger. Mais depuis que je
suis ici, on ne m'offre que de tout petits salaires. Je ne com-
prends pas ça. Parce que quand vous êtes en cuisine, vous êtes
entièrement responsable. Si la nourriture est empoisonnée, ça
sera de votre faute. Donc vous êtes responsable et vous êtes à
peine payé - £4,50 de l'heure, le salaire minimum ici ! » Elle dit
encore : « il faudrait changer toute la législation sur les
chômeurs. Il faudrait qu'on nous donne l'occasion de montrer
ce qu'on sait faire. »
Autre histoire, autre profil : Clive. À 52 ans, il n'a jamais eu
d'emploi stable. Faute d'argent, il n'a pas pu terminer ses
études de biologie. Il enchaîne petits boulots, périodes de
chômage et stages de formation. « Ils m'obligent constamment
à faire des stages, explique-t-il. L'ennui, c'est qu'ils ne servent
à rien. Cinq fois j'ai dû suivre des cours de base en infor-
matique... Pour eux, ces stages, c'est une façon de nous faire
sortir des statistiques, parce que quand on est en stage, on n'a
plus le statut de chômeur. Ce dont j'aurais vraiment besoin,
c'est d'obtenir mon diplôme en biologie. Mais ça, ils ne veulent
pas le financer ». Clive ne baisse pas les bras. Il suit des cours
en auditeur libre à l'université et milite activement dans le
mouvement écologique. «A 65 ans, je finirai peut-être par
décrocher mon doctorat », dit-il en souriant.
Deux jours plus tard, sous un crachin persistant, je regarde la
plage déserte de Lowestoft, petite ville en plein marasme
économique. Steve, un organisateur bénévole, me prend en
charge. Au chômage depuis cinq ans, il donne de son temps à
17 l'association locale des chômeurs et milite activement au parti
travailliste. C'est un gaillard à la panse rebondie, le visage ca-
ché par une épaisse barbe rousse. On boit des bières dans un
pub de bord de mer et on parle. Steve est un marxiste pur et dur
(en Angleterre, on rencontre encore des gens qui parlent de lutte
de classe et d'exploitation du prolétariat. Ça a quelque chose de
rafraîchissant).
Ma visite a été annoncée dans la presse locale. Le respon-
sable du Centre des chômeurs m'accueille gentiment et m'offre
un coin de bureau où poser mon magnétophone. Je m'entre-
tiendrai successivement avec un autiste léger, une dyslexique,
un mathématicien fou qui est resté cinq ans enfermé dans sa
chambre, un transsexuel. Le soir, il me faudra plusieurs bières
en compagnie de Steve pour me remettre de tant de témoigna-
ges de détresse.
Comme à Norwich, le centre offre des formations aux
chômeurs : stages d'informatique, cours de dessin, de langues
étrangères. Le tout financé par la région. Ces centres font un
peu fonction de boîtes de sous-traitance pour le Job Centre. Ils
donnent aussi des conseils aux chômeurs et les aident à s'y
retrouver dans le dédale des formulaires bureaucratiques. Mais
ils ne mènent pas vraiment d'actions de défense des droits des
chômeurs. Il faudra que je monte plus au nord pour trouver des
associations véritablement militantes.
Après un long voyage en train pendant lequel je regarde
défiler la paisible campagne anglaise, je découvre Chesterfield
et son étonnant clocher en vrille. C'est une ancienne ville
minière. Le dernier puit a fermé il y a dix ans mais la mine est
encore très présente dans les esprits et la misère suinte dans les
petits villages alentour. Je tombe sous le charme de Colin
Hampton, le directeur du Centre des chômeurs. Très grand, des
yeux qui pétillent dans un visage tout rond, il s'exprime avec
beaucoup d'aisance. C'est aussi un politicien aguerri. Le Centre
est abrité dans une baraque de fortune. Ici, contrairement à
Norwich ou à Lowestoft, on n'offre pas de formations, mais
uniquement des conseils et des aides aux chômeurs. Le centre
fait partie d'un réseau très actif qui a des ramifications dans
plusieurs villes du nord de l'Angleterre.
Nous nous sommes attablés dans un petit restaurant italien.
Colin parle avec enthousiasme de son travail d'animateur. « Il
faut, dit-il, être présent sur tous les fronts : dans la rue, devant
les Job Centre, mais aussi au niveau européen, car c'est là que
se prennent toutes les décisions nous concernant ». Colin fait
partie de l'EAPN (European Antipoverty Network), une organi-
sation qui regroupe des représentants de toute l'Europe et qui
18 s'efforce d'influencer les recommandations de la Commission
européenne. Parmi ses principales demandes, l'EAPN réclame
que les associations de chômeurs soient associées à l'élabora-
tion des politiques de l'emploi. Colin reconnaît que la tâche est
immense et que les associations de chômeurs ne font guère le
poids face aux institutions et aux gouvernements, ce qui ne
l'empêche pas de multiplier les actions. Il se trouve justement
qu'il mène une enquête auprès des chômeurs de Stavely, une
petite ville voisine de Chesterfield.
Par un matin glacial, nous nous rendons avec un groupe de
volontaires devant la porte du Job Centre de Stavely. « Nous
allons demander à chaque personne qui entre dans le centre de
bien vouloir nous accorder un entretien d'une demie-heure,
explique Colin. Au cours de cet entretien, nous tenterons de
cerner les raisons qui font qu'elle n'arrive pas à retrouver un
travail stable. Cette enquête devrait nous permettre de dé-
montrer que, contrairement à ce qu'on veut nous faire croire, ce
ne sont pas les chômeurs qui sont responsables de leur situation
mais bien le gouvernement. Car s'il y a chômage, c'est bien
parce qu'il n'y a pas de création d'emplois ». Une évidence,
sans doute. Encore faut-il en apporter la preuve dans un pays où
l'on tend trop souvent à considérer le chômeur comme un
paresseux qui vit aux crochets de ceux qui travaillent.
Le lendemain, j'accompagne les volontaires à Eckington,
une autre petite ville voisine. Cette fois, il s'agit de faire signer
une pétition afin d'empêcher la fermeture du Job Centre local.
En Grande-Bretagne, les chômeurs doivent pointer tous les
quinze jours et apporter la preuve qu'ils recherchent activement
un emploi. Faute de quoi, leurs allocations risquent d'être
suspendues. La fermeture de l'agence locale les contraindrait à
aller pointer dans une autre ville, ce qui entraînerait pour eux
des frais de transport supplémentaires.
Plus tard, Colin me fera rencontrer trois licenciés de chez
Daewoo, une verrerie industrielle qui a fermé ses portes il y a
deux ans. Sally, Andy et Steve on chacun travaillé plus de
quinze ans dans cette usine. Le licenciement a été brutal et a
complètement bouleversé leur vie. Sally, qui souffre de graves
problèmes lombaires suite à un accident du travail non reconnu,
a de terribles crises d'anxiété et survit à coup d'antidépresseurs.
Andy a été contraint de suivre plusieurs stages de formation qui
n'ont débouché sur aucun emploi. Il travaille aujourd'hui à mi-
temps au Centre des chômeurs et ne décolère pas. « Le système
vous rend responsable de votre chômage. Le gouvernement
n'est pas responsable ! C'est à vous de prouver que vous êtes
employable ». Quant à Steve, il n'a trouvé qu'un emploi de
19 manutentionnaire dans un supermarché, payé un salaire de
misère. Son contrat expire dans une semaine.
Les deux hommes évoquent le passé avec nostalgie. Chez
Daewoo, le travail était pénible, mais il y avait les copains. On
s'entraidait, on buvait des coups ensemble. Et il y avait la paye
à la fin de chaque mois. Aujourd'hui, à 47 ans, Steve et Andy se
demandent avec angoisse comment ils vont arriver à nourrir
leurs femmes et leurs enfants. « Avant, on s'en sortait, dit
Steve. Mais aujourd'hui, il faut se battre pour garder la tête hors
de l'eau. Tout ce qu'ils font, c'est nous forcer à prendre des
boulots sous-payés. Il y a beaucoup de pauvreté ici, seulement
on ne la voit pas. Et ce n'est pas seulement le chômage. C'est
tous ces boulots payés au lance-pierre ». De fait, si les statisti-
ques indiquent un taux de chômage de 5% seulement, ce qui en
fait l'un des plus faibles d'Europe, le nombre d'emplois pré-
caires et faiblement rémunérés ne cesse de croître dans des
proportions alarmantes.
Jill, que je rencontre un peu plus tard, me guidera dans le
dédale de la législation britannique sur le chômage. Jill travaille
au Job Centre de Chesterfield et précise qu'elle s'exprime au
titre de déléguée syndicale. Elle est très critique du New Deal
qui a été mis en place il y a quelques années pour tenter de
résorber le chômage. Dans ce cadre, les chômeurs sont obligés
de suivre des formations, souvent peu qualifiantes, ou d'ac-
cepter des emplois dits d'utilité publique (« voluntary service »
ou « environmental task force »). Or, dit-t-elle, ni ces emplois,
ni ces formations ne débouchent sur de véritables contrats de
travail. Le New Deal offre également des subventions aux
employeurs qui acceptent d'embaucher des chômeurs. Ces
subventions durent six mois, au terme desquels l'employeur a
souvent tendance à se séparer de son employé pour prendre un
nouveau contrat aidé. C'est un système qui ne permet pas de
sortir de la précarité, estime Jill. Et le désarroi des chômeurs se
traduit souvent par des violences à l'encontre du personnel des
Agences pour l'emploi qui reçoivent désormais leurs clients
derrière des grilles. Dernièrement, un chômeur hors de lui a mis
le feu à un Job Centre. Heureusement, les personnes qui se
trouvaient à l'intérieur ont pu être évacuées rapidement.
L'homme, lui, est aujourd'hui derrière les barreaux.
J'irai encore à Newcastle, grand centre de construction
navale, où je rencontrerai le merveilleux Kevin Flynn, qui lui
aussi a lu Marx et qui ponctue chaque discours par un
retentissant : « il faut mettre l'homme avant le profit et non pas
le profit avant l'homme ». Kevin m'emmènera voir Davey Guy,
représentant du syndicat des mineurs. Davey m'explique que
20 chaque syndiqué est censé verser chaque semaine l'équivalent
d'un euro à un fond d'aide aux chômeurs et que cet argent sert à
maintenir en vie les associations de chômeurs. Mais il reconnaît
que dans l'ensemble, le mouvement syndical n'a jamais
vraiment su soutenir la lutte des chômeurs.
Je finirai mon périple outre-manche par Liverpool où je fais
la connaissance d'un autre personnage étonnant, Mike Fox.
Petit, râblé, la tête surmontée d'une crinière de cheveux blancs,
Mike a travaillé toute sa vie dans le bâtiment. Son dernier
contrat a expiré il y a six ans et depuis il ne trouve plus
d'embauche. «A 50 ans, tu es trop vieux », dit-il. La façon dont
la société considère les chômeurs le met hors de lui. « J'ai
travaillé pendant 30 ans, j'ai payé des tonnes d'impôts, j'ai fait
des milliers d'heures supplémentaires, j'ai fait des boulots que
personne d'autre ne voudrait faire. Et maintenant que je suis au
chômage, ils disent que c'est de ma faute, que je suis un bon à
rien. Je suis quelqu'un de très ordinaire, je n'ai jamais fait de
mal à personne. Tout ce que je demande, c'est de vivre mieux.
Mais ça, il paraît que c'est pas possible. »
Mike est un des chômeurs les plus actifs que j'ai été amenée
à rencontrer. Il est membre d'un nombre considérable d'asso-
ciations caritatives et se présente, avec de bonnes chances,
pense-t-il, aux prochaines élections municipales. Il m'a em-
menée faire le tour de son quartier, un quartier pauvre et mal
famé avec un fort taux de vandalisme et de criminalité. « Il y a
quelque temps, raconte Mike, Gordon Brown, qui était ministre
de la Sécurité Sociale, a déclaré : « si vous travaillez chaque
semaine pour un penny de plus que vos allocations-chômage,
vous pouvez dire que vous avez réussi, car vous avez retrouvé
votre fierté ». Mais, poursuit Mike, si vous ne gagnez qu'un
penny de plus par semaine, vous ne pourrez même pas vous
offrir une bière après le travail. «Et personne ne va aller
travailler juste pour l'amour du travail. Il faut aussi qu'il y ait
du plaisir. »
ALLEMAGNE
Je ne parle pas allemand. Martin Gück, un jeune chercheur
plein d'enthousiasme, me sert d'interprète lors d'un premier
séjour que j'effectue dans l'ouest de l'Allemagne. Ensemble,
nous visiterons Mannheim, Mayence et Francfort. En Alle-
magne, m'explique Martin, il y a trois régimes de chômage :
l'assurance-chômage proprement dite, l'allocation de fin de
droit et l'aide sociale, cette dernière étant l'équivalent de notre
21 RMI. Depuis mon séjour, l'allocation de fin de droit a été
basculée dans l'aide sociale et l'on estime qu'un million et demi
de personnes ont ainsi vu brutalement chuter leurs indemnités.
A Mannheim, je ferai la rencontre de Thomas Wagner. Cet
ancien comptable de 54 ans recherche désespérément du travail
depuis 1999. «Au moins 200 actes de candidature par an, dit-il.
Sans résultat. » Thomas s'exprime dans un anglais très acadé-
mique, choisissant soigneusement chaque mot. A première vue,
il fait penser au stéréotype de l'Allemand calme et méthodique.
Mais à l'intérieur, on sent un bouillonnement qui s'exprime,
toujours d'une voix étale, à travers d'étonnantes anecdotes.
Comme celle de sa femme malgache à qui on a refusé la
nationalité allemande parce qu'il était chômeur. «Je leur ai dit
que j'étais prêt à renier ma nationalité, que je n'en voulais pas.
Que ce que je voulais, c'était du travail. »
Thomas bénéficie de l'allocation de fin de droit, dégressive
au rythme de 3 % par an, « alors que le coût de la vie, lui, ne
cesse de grimper ». Il doit pointer tous les trois mois. « Ils ne
m'aiment pas beaucoup à l'Arbeitsamt (l'Agence pour
l'Emploi) parce que j'écris beaucoup de lettres de protestation.
Mais que voulez-vous, je n'aime pas être chômeur ». Thomas
ne se sépare jamais d'un gros classeur dans lequel il range tout
ce qui est publié sur le chômage. Il me montre la première page
du Bild, un journal populaire. En gros titre, cette déclaration du
chancelier Schrôder : IL FAUT INTERDIRE LA PARESSE. Il
y a aussi dans son classeur un dessin qu'il a composé sur
ordinateur : une étoile de David avec au centre l'inscription
« chômeurs ». « Nous sommes les nouveaux Juifs d'Alle-
magne », dit-il.
Thomas fréquente les deux associations de chômeurs de
Mannheim. L'une est liée au syndicat, le DGB. Mais d'après
lui, le syndicat ne fait pas grand-chose pour les chômeurs et
aucune des deux associations ne parvient véritablement à mo-
biliser les sans-emplois. En Allemagne, me dit-il, les mani-
festations de chômeurs sont extrêmement rares.
Pourtant, lorsque j'arrive à Erfurt, dans l'ex-Allemagne de
l'Est, les milieux de lutte contre le chômage sont mobilisés
contre un vaste plan de réforme concocté par Peter Hartz,
directeur du personnel de Volkswagen, à la demande du chan-
celier Schrôder. Reprenant une tactique qui contribua largement
à faire tomber le mur, les opposants à la réforme vont organiser
chaque lundi et pendant plusieurs mois des manifestations dans
plusieurs villes de l'ancienne RDA. Outre des coupes sombres
dans les allocations et dans la durée des indemnisations, le plan
Hartz prévoit également de contraindre les chômeurs céliba-
22 taires d'accepter des emplois très éloignés de leur domicile.
Plus grave encore, tout chômeur devra accepter tout emploi qui
lui sera proposé. Comme me l'expliquera Herr Führer, chargé
des relations publiques à l'Arbeitsamt, on pourra désormais
obliger un ingénieur à devenir simple ouvrier, à condition que
son salaire ne soit pas inférieur à son allocation-chômage.
A Erfurt, jolie ville baroque, je serai prise en charge par
Ingrid et Hans Hermann, responsables d'ALI (Arbeitsloseni-
nitiative). Il s'agit d'une association de chômeurs qui a des
branches dans toute la Thuringe. Une prééminence qui lui
donne un certain poids au niveau politique. Dans la bonne
tradition communiste, Ingrid et Hans Hermann ont minutieu-
sement organisé mon séjour (il y a dans cette ancienne RDA
quelques relents de Politbüro !). L'une des fonctions d'ALI est
d'organiser des stages de réinsertion en ABM (Arbeit Bescha-
fungmansnamen), une mesure financée par l'Arbeitsamt et qui
permet aux chômeurs d'avoir pendant un an un travail d'utilité
publique correctement rémunéré. Dûment accompagnée de mes
mentors, je visiterai plusieurs centres de ce type, notamment un
centre d'accueil pour handicapés où je rencontrerai plusieurs
personnes, hommes et femmes, âgés de 30 à 50 ans et offrant
des profils très divers. Tous me diront qu'ils ont été obligés par
l'Arbeitsamt d'accepter ce travail sous peine de perdre leurs
allocations. Ces stages sont néanmoins une aubaine pour les
chômeurs qui ont la chance d'y accéder et le seul point noir est
qu'une fois leur contrat terminé, il leur faut attendre trois ans
avant de pouvoir prétendre en obtenir un autre. J'apprends
également que les autorités fédérales envisagent de réduire le
nombre des ABM, jugés trop dispendieux à l'usage.
Dans un autre centre, je rencontrerai Karola, la quarantaine,
mère de trois enfants, au chômage depuis 1993. Ses propos
illustrent bien ce qu'est aujourd'hui la situation économique et
sociale dans l'ex-RDA. Avant la chute du mur, Karola tra-
vaillait dans l'élevage porcin, un métier qu'elle aimait. Mais
l'élevage du porc, comme beaucoup d'autres entreprises, n'a
pas résisté à l'effondrement du mur. Des pans entiers de
l'industrie ont été démantelés. Certes, ces industries étaient
obsolètes, mais elles faisaient vivre toute une population. A
l'époque du mur, m'expliquera Karola, on ne connaissait pas le
chômage. Tout le monde, hommes et femmes, travaillait et il y
avait des crèches gratuites pour les enfants en bas âge. Au-
jourd'hui, le chômage est énorme (dans les régions frontalières
avec la Pologne, il frise les 30 %). Pour ces gens habitués à
travailler, la chute du mur a été un véritable traumatisme. Par la
suite, je filmerai Karola et ses compagnons de travail. Dans
23 cette séquence, ils crient leur désespoir d'être acculés au chô-
mage et de voir leurs enfants partir à l'Ouest en quête d'un
meilleur avenir. Et Karola de conclure : « si ça ne tenait qu'à
moi, je reconstruirais le mur ».
Après Erfurt, je me rendrai à Dresde où l'on m'a vivement
conseillé de rencontrer un certain Ronald Blashke. Malgré le
problème de la langue, nous deviendrons très vite amis. A
Dresde, une ville qui fut totalement bombardée pendant la
dernière guerre mondiale, je trouverai une atmosphère bon
enfant et tout est fait pour faciliter mes recherches. Je souhaite
rencontrer des mères célibataires ? Ronald m'en fait rencontrer
deux dès le lendemain. Je veux interviewer un responsable de
l'Arbeitsamt ? Rendez-vous est aussitôt pris. Ronald est porte-
parole de plusieurs associations de chômeurs et à ce titre, il joue
un rôle politique actif auprès des autorités. Il a une analyse très
fine des politiques mises en place. « L'objectif du libéralisme
aujourd'hui, dit-il, est de faire baisser les salaires en général. En
forçant les chômeurs à accepter des salaires de misère sous
peine de perdre leurs indemnisations, on arrive effectivement à
faire baisser le coût du travail. Mais c'est un objectif à courte
vue, car si la pauvreté s'accroît, ce qui est actuellement le cas,
la consommation, elle aussi, va baisser ! »
Nous aurons une longue discussion philosophique sur le sens
et la valeur du travail à une époque où les emplois se raréfient.
Ronald s'élève contre la vieille idéologie judéo-chrétienne,
relayée par l'école, la religion et les médias, qui met le travail
au centre de la société. « Le travail est certes nécessaire pour
vivre, reconnaît-il, mais l'homme a aussi besoin d'espaces de
liberté pour exprimer sa créativité. Et que dire de tous ces biens
inutiles que produit notre société de consommation et qui
finiront par détruire notre environnement ? »Vaste sujet dont on
commence à peine à définir les contours.
Après une émission à la radio locale alternative où l'on
parlera de mes recherches sur le chômage en Europe, nous nous
quitterons avec beaucoup d'effusion.
BELGIQUE
Le long de la Meuse, sur des dizaines de kilomètres, les
aciéries s'alignent, crachant du feu, panachées de fumées acres.
Nous sommes dans les environs de Liège, grand centre de
l'industrie lourde qui a connu la fermeture des charbonnages et
où les aciéries sont à leur tour menacées. C'est là, dans un
quartier ouvrier qui pleure la tristesse et la pauvreté que je
24 rencontre Denise. Denise ou la lutte permanente contre l'ad-
versité. Denise qui mériterait un film pour elle toute seule, tant
le personnage est attachant. Placée dans des homes d'enfants
quand elle était gamine, puis comme bonne à tout faire dès
l'âge de seize ans, elle a été ouvrière d'usine, elle s'est mariée,
a eu un enfant. Elle est au chômage depuis plusieurs années et a
renoncé à trouver un autre emploi. Elle a 54 ans et on lui en
donnerait dix de plus tant la vie l'a usée. Et pourtant, elle conti-
nue à se battre, à militer, à aider plus pauvre qu'elle.
« La réalité est dure à décrire, dit-elle. On dit que les chô-
meurs sont paresseux, mais s'ils font des actions militantes, ils
sont aussitôt pénalisés. La seule activité qui soit autorisée quand
on est chômeur, c'est de rechercher un emploi ». De fait, en
Belgique, un chômeur pris en flagrant délit de réparer la voiture
d'un ami ou de repeindre la cuisine de sa mère sera immé-
diatement soupçonné de travailler au noir et risque de voir
supprimer ses allocations. Jusqu'à très récemment, me raconte
Denise, les travailleurs sociaux effectuaient des visites inopi-
nées à domicile pour vérifier la situation des allocataires. Des
contrôles assimilés à du flicage pur et simple et qui ont été à
l'origine de violentes manifestations à travers la Wallonie. De-
puis, ces contrôles intempestifs ont cessé. Une des rares
victoires qui aient été remportées par les chômeurs à ce jour.
Denise touche le minimex, l'aide sociale belge. Pour joindre
les deux bouts, elle s'est inscrite à l'ALE, l'Agence locale pour
l'emploi qui offre aux chômeurs quelques heures de travail
d'intérêt général. La rémunération est de 3,75 euros de l'heure.
Les travailleurs ALE n'ont pas de contrat de travail, pas de
congés maladie ni de maternité. Denise surveille la cantine
d'une école primaire deux heures par jour. « Ça serait bien si
c'était proposé comme un vrai travail, dit-elle, mais c'est un
travail au rabais et ceux qui en profitent, c'est ceux qui nous
emploient. On ne leur coûte rien ! »
Depuis qu'elle est au chômage, Denise a le temps de ré-
fléchir. « Avec toutes les techniques qu'on a, on ne devrait pas
devoir travailler plus de quatre heures par jour. Et le reste du
temps, on pourrait se cultiver, parce que c'est important, ça
ouvre l'esprit. Depuis que je suis sans emploi, je n'ai jamais été
aussi occupée ». Elle aime la musique classique. Elle avait un
lecteur de cassettes, mais, récemment, elle l'a donné à un voisin
qui était déprimé. « Il en avait plus besoin que moi », dit-elle.
Denise peut vivre avec peu, ce qui ne l'empêche pas d'aimer les
belles choses. Et son visage s'éclaire lorsque soudain elle
évoque des draps de lin. Au moment de nous quitter, elle tient
absolument à me donner une boîte de biscuits.
25 Denise me fait rencontrer Bernadette qui travaille au CPAS
de Liège. Le CPAS est le Centre public d'aide sociale qui s'oc-
cupe des minimexés, l'équivalent de nos Rmistes en France.
C'est une militante, très critique du système belge d'aide aux
sans-emplois. Dernièrement, elle s'est battue contre la nouvelle
loi dite « d'intégration sociale » qui contraint les minimexés à
accepter tout emploi qui leur est proposé sous peine de perdre
leur revenu. La législation belge en matière de droits sociaux est
particulièrement complexe. Elle prend en compte le statut du
demandeur d'emploi et distingue entre chef de famille,
cohabitant et personne isolée. Le chef de famille au chômage
touche 60 % de son dernier salaire. Le cohabitant touche beau-
coup moins et peut même perdre tous ses droits si le chef de
famille a un revenu au moins égal au SMIC. Une situation qui
touche particulièrement les femmes. « La femme est souvent
cohabitante, m'explique Bernadette. Donc, ses allocations sont
réduites. En plus, il y a l'article 80 qui dit que les cohabitants
qui sont trop longtemps au chômage doivent être exclus du
système et n'ont plus droit non plus au minimex Si le conjoint
quitte le foyer, la femme ne peut retrouver ses droits aux
allocations chômage. Il y a des femmes qui tombent dans une
misère terrible ! » Avec des associations de chômeurs,
Bernadette lutte pour obtenir la suppression de ces différents
statuts et de l'article 80. «Ce système, dit-elle, est une injustice
totale. »
Bernadette m'explique également cette autre spécificité
belge qui est l'article 60. Le CPAS embauche un minimexé
jusqu'à l'ouverture de ses droits au chômage. Il tombe alors
dans le régime général de l'assurance-chômage. Les emplois
offerts par le CPAS au titre de l'article 60 sont le plus souvent
des emplois de manutention non qualifiés pour lesquels le
minimexé reçoit un euro de l'heure en sus de ses allocations.
J'apprends aussi que cette forme d'emploi bon marché s'étend
aujourd'hui aux services sociaux eux-mêmes qui de plus en
plus remplacent leurs agents statutaires par des personnes en
ALE ou par des articles 60.
Ma prochaine étape en Belgique est Charleroi où je suis très
chaleureusement accueillie par les membres de Chômeurs
Actifs, un petit groupe très militant qui est hébergé dans les
locaux de la FGTB, le principal syndicat du pays. Ils ont
organisé à mon intention deux journées de réunions qui seront
pour chacun l'occasion d'évoquer leur parcours professionnel
et d'échanger leurs visions du monde du travail en général et du
chômage en particulier. Autour de la grande table de confé-
rence, il y a Mariet, la seule salariée du groupe ; Christiane, une
26 ancienne militante syndicale pleine de vitalité ; Guiseppe, au
fort accent italien, qui s'est retrouvé au chômage après vingt ans
chez Caterpillar ; Walter, également un ancien de la même
entreprise ; Tizziana, une secrétaire hautement qualifiée qui, à
40 ans, n'arrive pas à retrouver de travail. Il y a aussi Antoine,
un jeune homme qui termine ses études d'assistant social et qui,
révolté par ce qu'il a pu constater lors de stages sur le terrain, a
rejoint Chômeurs Actifs.
On parle du passé de Charleroi, une ville industrielle où
existaient une culture et de fortes solidarités ouvrières. Au-
jourd'hui, la ville compte quelque 50 000 chômeurs et le climat
a radicalement changé. Encouragée par les autorités et les
médias, la délation fait rage. La législation belge interdisant aux
minimexés toute forme d'activité autre que la recherche
d'emploi, chaque personne prise en flagrant délit de travailler
est systématiquement dénoncée. « Cette année, raconte Walter,
on a eu 20 000 dénonciations de chômeurs. C'est le mari qui
dénonce la femme, la femme qui dénonce le voisin. C'est
toujours les plus malheureux qui dénoncent les malheureux.
C'est horrible ! ».
On parle du durcissement des politiques de protection
sociale. « Le grand tournant, dit Christiane, c'est à partir de
1997, avec le traité de Luxembourg sur l'emploi. C'est à ce mo-
ment qu'on voit apparaître les notions d'employabilité, de
culpabilisation des chômeurs. On a décidé que le problème,
c'était le chômage. Alors que le problème, c'est l'emploi. Il y a
plus de machines, on sait produire plus en moins de temps.
Donc il faudrait peut-être diminuer les heures de travail pour
que plus de gens puissent travailler et avoir accès aux besoins
essentiels ». En souriant, elle ajoute : « C'est pas parce qu'on
est chômeur qu'on ne se pose pas ces questions. Au moins, on a
du temps pour réfléchir. C'est ça notre richesse ! »
On parle aussi de la difficulté de mobiliser les chômeurs.
« Lorsqu'on a décidé de lancer une grande action contre les
contrôles à domicile, raconte Mariet, de nombreux chômeurs,
qui n'étaient pas militants, se sont ralliés à nous parce qu'ils ne
supportaient pas cette situation. On a gagné et maintenant, il
faut trouver de nouvelles pistes d'action qui soient susceptibles
de rassembler les gens ». Christiane reprend la parole : « il faut
comprendre que le chômeur, il est tout seul dans son coin. Les
travailleurs, eux, se retrouvent tous les jours sur leurs lieux de
travail et ils discutent. On n'a pas ça chez les chômeurs. Et
malheureusement, ils voient les syndicats uniquement comme
une caisse de paiement ». Christiane fait allusion à cette autre
particularité belge, à savoir que ce sont les syndicats qui gèrent
27 les fonds d'indemnisation des chômeurs. Mais en dehors de
cette fonction spécifique, les syndicats belges, comme dans les
autres pays d'Europe, n'arrivent pas à intégrer la réalité du
chômage et de la précarité dans leurs programmes. Guiseppe le
dit avec ses mots : « les centrales, elles ont été créées pour les
travailleurs. Et c'est difficile de leur faire comprendre qu'un
chômeur, ce n'est qu'un travailleur. Et que les travailleurs eux-
mêmes, demain peut-être seront chômeurs. Alors nous, les
chômeurs, on doit se battre contre le gouvernement, qui se fout
de nous, mais aussi contre son syndicat ! »
Tizziana nous raconte son histoire. « J'ai été licenciée du
jour au lendemain. Je me suis trouvée totalement handicapée.
Heureusement, j'ai rencontré Walter, le premier jour de
pointage. J'étais là dans cette queue, j'étais très mal. J'avais
l'impression de quémander. Walter est venu vers moi et m'a
dit : il y a un comité de chômeurs, et je suis venue tout de suite.
J'avais cette révolte, je me disais, il faut faire quelque chose.
Maintenant, je ne me fais toujours pas à l'idée d'être chômeuse,
mais au mois j'ai arrêté de culpabiliser ». Tizziana soudain fond
en larme et nous essayons de la réconforter.
C'est au tour d'Antoine de prendre la parole. Il nous raconte
le stage d'assistant social qu'il a effectué à la ferme Bocace.
« C'est une entreprise qui dépend directement du CPAS. On y
fait des formations de réinsertion professionnelle dans le
domaine de la boucherie. Les minimexés y sont envoyés pour
un an et demi de formation. En fait de formation, ils apprennent
sur le tas. Dès huit heures du matin, ils se retrouvent dans
l'abattoir, il y a 200 poulets qui passent et vous abattez non
stop. Si le stagiaire a le malheur de protester contre les
conditions de travail, il est mis à la porte. En récompense de son
travail, il touche un euro de l'heure en complément de son
minimex. Mais c'est plafonné à 150 euros par mois. Donc s'il
produit pour 250 euros d'heures de travail, il ne touchera que
150 euros. Un bénéficiaire du minimex qui touche 500 euros
par mois aura 650 euros s'il travaille à temps plein, 40 heures
par semaine. Avec un chiffre d'affaires pour la ferme Bocace de
quelques millions de francs belges. »
Antoine est très critique de l'enseignement qu'il a reçu.
« L'orientation 'politique' des cours est plutôt orientée vers une
politique d'assistanat et de garde-fou de la pauvreté que vers
une réelle politique d'action sociale. On nous fait travailler sur
les conséquences de l'exclusion au lieu de nous faire travailler
sur les causes et pouvoir faire un travail à long terme. Parce que
pour moi, le but d'un assistant social, c'est que le public dont je
suis sensé m'occuper disparaisse. »
28 À l'issue de ces deux journées de discussions intenses, ils
étaient tous très émus. « C'est la première fois qu'on a l'oc-
casion de parler aussi intimement de nos problèmes », m'a dit
Christiane. J'étais très émue moi aussi.
FRANCE
C'est en France, le pays qui m'est pourtant le plus familier,
que, curieusement, j'ai eu le plus de difficultés à rencontrer des
chômeurs. J'ai commencé par m'adresser aux principales
associations (AC !, APEIS, MNCP, ainsi que le comité
chômeurs CGT). L'accueil était cordial mais sans plus, les
locaux souvent déserts. J'étais invitée à y passer tout le temps
que je souhaitais, mais j'ai vite compris que cela ne servirait pas
à grand-chose. J'ai donc quitté Paris pour aller explorer diverses
régions. J'ai commencé par Marseille, une ville qui me fait
toujours chaud au coeur. C'est aussi là que, en 1997, eurent lieu
les premières grandes manifestations de chômeurs qui servirent
d'exemple à travers l'Europe. A l'appel du comité chômeurs
CGT, 30 000 personnes avaient alors défilé sur la Cannebière
pour réclamer une prime de Noël. Les médias avaient largement
couvert l'événement et le nom de Charles Hoareau, le « chef
des gueux », comme il aime se décrire lui-même, était apparu à
la une des journaux. Il est probable que sans la détermination et
le charisme de ce syndicaliste convaincu, le comité chômeurs
CGT de Marseille n'aurait pas joué un rôle aussi stratégique.
J'ai rencontré Charles, entouré d'une équipe de bénévoles
qui lui sont entièrement dévoués. «La CGT, m'explique-t-il, est
le seul syndicat en Europe, et peut-être dans le monde, qui ait
organisé les chômeurs, ce qui l'a obligé à revoir un certain
nombre de conceptions et de fonctionnements. Il faut bien
comprendre que les chômeurs ne se rencontrent pas dans des
lieux collectifs comme les salariés d'entreprises. Pour les
trouver, il faut se rendre dans les quartiers et ça, ça change
complètement la nature du syndicalisme. Car en allant dans les
quartiers à forte concentration de chômeurs, on découvre tous
les problèmes liés à la perte d'emploi : une altération des droits
au logement, à la santé, à la formation, aux loisirs. Et il faut le
prendre en compte. Le défi que relève le syndicalisme en
organisant les chômeurs, c'est de les faire se rencontrer avec
des salariés et ainsi faire sauter les barrières que la société a
mises entre eux ». Mais derrière ce discours optimiste, Charles
sait bien que le combat est loin d'être gagné et que sur les
cinquante comités chômeurs mis en place par la CGT à travers
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