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Victoire Fayrzac
4 POUR 1 Illustration : Néro Publié dans la Collection Freyja,
Dirigée par Hannah Stazya
© Evidence Editions 2017
1 - Jules Jules referme la porte de l’appartement en prenant soin de ne pas la claquer pour éviter de réveiller son compagnon. L’aube se pointe à pein e et le soleil n’arrive pas à percer l’épaisse couche de nuages qui promet une pluie abo ndante en ce jour de fin de printemps. Il est harassé de fatigue, épuisé nerveusement et p rofondément choqué. Sa garde de vingt-quatre heures s’est rallongée de trois heures en raison d’une urgence dont il se serait bien passé et qui l’a mis dans une rage noir e. Ses mâchoires sont encore douloureuses tant il a serré les dents pour ne pas hurler, rester neutre et faire ce pour quoi il est né : soigner. Putain! Il en a vu des horreurs aux urgences, mais celle qu’il vient de vivre l’a touché plus que tout. Il avait fini son tour de garde à Bichat et se vidait la tête à raconter des conneries avec ses collègues lorsque des pompiers ont présenté à l ’accueil deux adolescents, l’un le visage en sang, les vêtements déchirés et le corps tremblant de frayeur, ne lâchant pas la main d’un autre garçon, visiblement du même âge et dans un état encore plus piteux que le sien, allongé sur un brancard, inconscient et pâle comme la mort. «S’il vous plait… il a mal… s’il vous plait»a sifflé le gamin entre ses lèvres tuméfiées, le regard affolé, tenant à peine debout, mais ne pe nsant qu’à son ami. Jules et un autre médecin les ont immédiatement pris en charge sans faire de commentaire, trop occupés à leur donner toute l’attention nécessaire. Après avo ir constaté un bras cassé, plusieurs côtes fêlées et un œil qui restera fermé pendant quelques jours pour le gamin lucide puis le corps couvert d’hématomes, la mâchoire brisée, la jambe droite cassée en trois endroits différents pour son ami, Jules et son collègue n’ont pas eu besoin de se concerter pour se rendre compte que ces deux ados avaient été lâchement agressés. Tenu de faire un rapport, Jules a interrogé le jeune capable de s’exprimer et, malgré les propos confus, a compris qu’ils ont été battus sauv agement par un groupe de quatre individus, avinés, haineux et investis de la mission «casser du pédé». En voyant le corps supplicié de son ami, un des agresseurs a eu peur d ’avoir été trop loin, les a embarqués dans sa voiture puis les a jetés devant l’accueil des urgences. Jules a déjà eu affaire à ce genre de violence, il a souvent rongé son frein pour ne pas exploser de rage et garder son sang-froid, mais voir ces deux jeunes gens si perdus et pourtant si soucieux l’un de l’autre a failli lui faire monter les larmes aux yeux. Pourquoi cette haine de celui qui «ose» aimer différemment, cette envie de massacrer ceux qui ne vivent pas comme «il faut», ce refus de reconnaitre un amour, quel qu’il soit? Jules n’a cessé de ruminer tout le long du retour, assis dans la rame du métro, encore
peu fréquenté à cette heure matinale. Il a laissé les deux gamins à l’équipe du jour, mais s’est promis d’avoir un œil sur eux, se sentant totalement impliqué dans leur histoire. Cette horreur aurait pu lui arriver, mais par la grâce du divin hasard, Jules n’a jamais eu à subir cette violence-là. Non. En revanche, il en a connu une autre, aussi dure, aussi marquante et traumatisante. À 16 ans, il est tombé amoureux du fils du professe ur de français de son lycée qui suivait les cours de rattrapage de maths avec lui. Jules n’a jamais nié son homosexualité, s’étant très vite rendu compte que ses regards s’at tardaient plutôt sur les garçons, fantasmant durant ses nuits chaudes et veloutées sur les bouches de ceux qui avaient eu l’heur de lui plaire. Incapable de cacher ce sentim ent incroyable, euphorique et bouleversant, Jules s’étouffait de ne pouvoir le partager. Il a cru que le confier à Adrien, son grand frère, l’aiderait vis-à-vis de ses parents qui, sans être rétrogrades, étaient un peu limités au niveau de la compréhension de certai nes choses de la vie. Malheureusement, Adrien a réagi violemment et s’est empressé de tout raconter à ses parents lors d’un dîner. Des années plus tard, la discussion lui laisse toujours un goût d’arsenic dans la bouche. Ses parents sont tombés des nues ce soir-là et se sont ancrés dans un déni terrifiant, instaurant insidieusement l’enfer dans sa vie. Le r ejet de son père, la passivité de sa mère, la haine de son frère et l’incrédulité de Lucie, sa petite sœur, encore trop jeune pour comprendre, l’ont amené à se terrer et à ne plus co mmuniquer avec eux. Ils se sont contentés de lui donner le gite et le couvert qu’il mangeait seul dans sa chambre, ne supportant plus les discussions homophobes de son f rère volontairement blessantes et vivement encouragées par son père. Petit à petit, Jules est devenu un fantôme, se rend ant invisible pour sa propre famille. Arthur a été son unique élément heureux de cette période, mais son petit ami a déménagé dans une autre région et l’éloignement a achevé ce qui n’est plus qu’une ancienne jolie histoire à présent. Jules a tenu le coup tout le lo ng de ses études de médecine, prenant tous les petits boulots pour payer ses frais de matériel, de livres et d’abonnements divers, acceptant toutes les gardes qu’il pouvait durant so n internat. Assommé de fatigue, il ne sortait pas très souvent le soir, mais, parfois, so n besoin d’évacuer le trop-plein de mal-être prenait le pouvoir et il s’oubliait dans les b ras des uns ou des autres. Malgré ces conditions éprouvantes, Jules a obtenu son diplôme pour être médecin-urgentiste avec un poste à l’hôpital Bichat, signant ainsi sa totale a utonomie et la liberté, enfin, de foutre le camp de la chape de plomb familiale. Une dernière vision, la plus cuisante, celle qui l’a amené à réaliser qu’il n’aura jamais droit à un espoir de réconciliation : juste avant d e partir définitivement, les bagages au pied et le sac au dos, Jules a vu sa mère retirer toutes les photos où il apparaissait avec Adrien et Lucie, sans dire un mot, sans un regard v ers lui, le reniant définitivement. Accablé mais résolu, Jules a repris ses valises puis a disparu de leur monde. Depuis qu’il est parti, il n’a gardé contact qu’avec sa petite sœur qui lui a donné raison de le faire et l’imitera dès qu’elle le pourra. Il s’inquiète un peu pour elle et la surveille de loin, mais en aucun cas il ne remettra les pieds chez ses parents et son connard de frère. Il est médecin-urgentiste depuis deux ans à présent et fier de l’être. Son travail connait
plus de tragédies que de petits moments de bonheur mais Jules a trouvé une solution idéale pour tenir le coup et évacuer tous ses ressentiments, ses angoisses, ses peurs qui remontent de temps à autre, surtout quand son métier lui balance à travers la gueule les atrocités de la vie. Il écrit. Au début, ses histoires étaient sanglantes, effrayantes, mais au fil du temps, Jules s’est plu dans un autre domaine , le BDSM, et depuis, prend un pied total à modeler ses personnages en respectant les codes du genre. Paradoxalement, il n’est pas du tout versé dans ces pratiques, n’ayant jamais vécu de près ou de loin des scènes sado-maso, mais il a une grande imagination, beaucoup de livres à l’appui et Internet est son ami. En rentrant chez lui ce matin, le médecin a besoin d’extérioriser sa rage et de la traduire dans des mots. Il s’est débarrassé de ses fringues ne gardant qu’un boxer et s’assoit sur le canapé en cuir rouge, attrape son o rdinateur portable et écrit. Jacob va morfler. «— Pourquoi m’as-tu désobéi, Jacob? À genoux au sol, les mains croisées dans le dos, le s yeux baissés, son soumis laisse couler ses larmes, désespéré d’avoir déçu son Maître. — Réponds! Le soumis sursaute. — Je n’ai pas su résister, Monsieur, souffle-t-il. — Pourquoi? cingle le Dom, lui tirant les cheveux en arrière pour constater les joues humides. Le soumis a toujours les yeux fermés, son Maître ne lui autorisant aucun regard. — Parce qu’il m’a poussé à jouir, Monsieur. — Ne te l’ai-je pas interdit? Ne t’ai-je pas dit que tes orgasmes m’appartenaient? Est-ce ainsi que tu entends me plaire, Jacob? En cédant à la première difficulté? — Aidez-moi, Monsieur, s’il vous plait, murmure le soumis. Aidez-moi! — Et pourquoi le ferais-je? — Parce que je vous aime et que je ne saurais vivre sans vous, Monsieur. Martin regarde son soumis, intensément. Il soupire et devrait lui dire non, or il ne le peut pas. De tous ceux qu’il a éduqués, celui qui est à ses pieds est le seul à lui apporter ce qu’il cherche vraiment depuis qu’il s’est révélé da ns cette voie. Mais son rôle est de l’amener là où ils le veulent tous les deux : l’acc eptation d’être soi et d’assouvir leurs besoins, l’un de domination, l’autre de soumission. L’idée que Jacob soit définitivement à lui le fait bander comme jamais, toutefois il doit se maîtriser pour mieux le contrôler. Chaque chose en son temps. — Écoute-moi, Jacob. Écoute-moi vraiment. Une fois que je t’aurai puni pour ta désobéissance, je veux que tu rentres chez toi et que tu reprennes ta vie, ton travail, tes habitudes. En aucun cas, tu n’auras d’autres relations sexuelles, en aucun cas tu te ne branleras et tu ne jouiras. Je veux que, quel que soit le temps que je prendrai à le faire, tu attendes mon appel et tu fasses exactement ce que je te dirais de faire. Si tu me désobéis, ce ne sera plus la peine de venir me supplier. As-tu compris ce que cela implique? — Oui, Monsieur. — As-tu compris? répète sciemment Martin.
Le bel homme agenouillé semble confus quelques instants puis saisit. — Oui, Monsieur. J’ai compris que je dois rentrer chez moi, reprendre mes activités et attendre votre appel. J’ai compris que je ne me car esserai pas tant que je n’aurai pas l’autorisation de le faire. J’ai compris que c’est ma seule et unique chance de vous prouver mon besoin d’être à vous et celui de me soumettre à vos désirs. Je vous aime et suis à vous. J’ai compris, Monsieur. Merci, Monsieur, finit-il par murmurer, la voix étranglée par la peur de perdre l’amour et l’estime de son Maître. Il a enfin trouvé ce qu’il cherche grâce à cet homme splendide qui est devenu sa raison de vivre et il est prêt à tout pour lui. Il se maud it d’avoir cédé au connard qui l’a acculé volontairement à jouir, pour le perdre aux yeux de leur Maître. Il a aussi compris que l’autre soumis ne veut pas le partager et est prêt à tout pour le discréditer, mais il se battra pour rester auprès de son Maître, car il est là où il veut être, à ses pieds. C’est la première fois qu’il est enfin lui-même depuis qu’il est entré dans ce monde et il est hors de question qu’il gâche sa chance. — Je ne suis pas sûr que tu me remercies après ce q ue je compte te faire, répond calmement Martin. Prépare-toi dans la salle, choisis toi-même le fouet, et choisis-le bien! Mets-le entre tes jambes et attends-moi ».Jules a envie d’aller plus loin, mais son corps le rappelle à l’ordre. Au moins, il se sent mieux et sa colère est retombée. Pour l’instant. Il ferme son ordinateur et s’allonge sur le canapé, rabattant un plaid sur lui, trop épuisé pour se glisser dans le lit.
2 - Nicolas
Le soleil parvient à envoyer des signaux d’alarme q ui réveillent Nicolas. Comme d’habitude, il tend son bras vers sa gauche, cherch ant instinctivement la chaleur de son compagnon, mais le drap est froid. Nicolas se redre sse et grimace. Il regarde sa montre posée sur le cube en tôle qui fait office de table de nuit : onze heures. Merde. Il aurait voulu se lever plus tôt. Il s’est écroulé la veille, éreinté de cette dernière journée de cours avec ses élèves de première, surexcités à l’approche du week-end et fatigués de la semaine écoulée. Il a eu beau les rappeler à l’ordre, rien n’y a fait. Il s’est résigné à accepter leur demande de faire autre chose qu’une analyse de texte «barbante» sur un poème de Victor Hugo pleurant la mort de sa fille. Barbante! Nicolas a failli s’étrangler quand un des élèves a osé parler ainsi du sublime «Demain dès l’aube». Alors, plutôt que de se rendre complice d’un massacre annoncé, Nicolas a cédé et leur a proposé de faire un exercice peu commun : à partir d’un mot, imaginer la suite à condition qu’elle soit cohérente et qu’elle comporte au moins cinq des mots du poème. À sa grande surprise, ses élèves ont joué la partie et ont élaboré un texte qui a tenu la route, exercice qui lui a pompé toute son énergie déjà bien affaiblie par ses heures de cours de la semaine. Non seulement il a en charge toutes les premières du lycée mais il est aussi le professeur principal d’une Terminale L. Épuisant. Une fois arrivé chez lui et s’être contenté d’un repas froid, Nicolas s’est allongé dans le lit, pensant visionner un film, or la fatigue a eu raison de lui et il s’est écroulé, se blottissant confortablement sous la couette. Sans son compagnon. Il a passé la nuit seul et même si cela arrive parfois en raison du métier de son mec, Nicolas n’aime pas ce vide dans ses bras. Il se lève, enfile un boxer, un tee-shirt et se dirige dans la salle de bains pour un besoin pressant. Il fait la moue en se passant une main su r sa barbe naissante, d’un blond plus foncé que ses cheveux, assombrissant une peau déjà mate qui valorise la couleur de ses yeux, noisette clair. Presque miel. Il s’asperge d’eau, s’essuie puis se rend dans la cuisine pour préparer le café. Nicolas passe devant le salon et marque un temps d’ arrêt, attendri de voir Jules endormi sur le canapé, enroulé dans un plaid tel un nem, le visage serein et la bouche entr’ouverte, laissant chanter un léger ronflement. Nicolas sourit, s’approche de lui très doucement po ur ne pas le réveiller trop brusquement puis observe l’ordinateur à proximité et comprend aussitôt. Dure nuit, hein? chuchote-t-il en caressant les cheveux bruns qui courent sur ses yeux et une partie de sa joue. Il le bouscule doucement aux épaules. — Jules… tu seras mieux dans le lit. Jules! Réveille-toi, aide-moi à t’y mettre.
Jules marmonne et peine à soulever ses paupières. I nstinctivement, il attire Nicolas contre lui, mais celui-ci ne le lui permet pas. — Tu sais que je ne suis jamais contre un câlin, ma is je te veux en pleine possession de tes moyens, alors avant de s’envoyer en l’air, il faut que tu dormes! Viens. Jules soupire et se laisse à moitié porter par son compagnon qui l’installe confortablement dans leur lit, tire les rideaux, l’ embrasse doucement sur les lèvres et referme la porte derrière lui. Nicolas déjeune seul dans la cuisine tout en se rappelant qu’il a une tonne de copies à corriger et qu’il devrait s’y mettre pendant que Jules dort. Autant se débarrasser de cette corvée afin de pouvoir profiter pleinement du week- end avec lui. Ils n’ont encore rien programmé, ce n’est pas leur genre, mais une chose est sûre : il va savourer chaque seconde passée avec lui. Ils ont tous les deux un travail prenant et passionnant, mais très chronophage. Déterminé à en finir au plus tôt, Nicolas rince son mug dans l’évier, nettoie vite fait la cuisine puis attrape son cartable, délaissé la veille sur la console de l’entrée et prend la place de Jules sur le canapé. Il en sort les dossiers détenant les dizaines de copies de ses classes et son ordinateur portable qu’il allume pour consulter ses mails avant de se jeter dans la bataille des corrections. La lecture de l’un d’eux lui fait froncer les sourcils. «Seures de ton temps, tous lesalut Nicolas. Est-ce que tu peux nous donner deux h soirs de la semaine prochaine, pour aider un Soudan ais qui doit passer les épreuves du 1 TEF en vue de sa naturalisation dans quelques mois. Tu es le seul encore dispo, tous nos autres profs sont pris. Tu me réponds oui, stp? Merci bcp, c’est pour la bonne cause. À plus et bises Arielle, qui je te le rappelle est ton amie, MAIS a ussi la présidente de l’association Le français n’est pas une langue étrangère, ou LFPLE c omme tu veux, je ne suis pas sectaire.» Nicolas renifle. Deux heures par soir? Merde, c’est lourd. Ceci dit, s’il a adhéré à cette association ce n’est pas pour se tourner les pouces. Donc, oui, bien sûr qu’il va aider ce mec. Une fois sa réponse envoyée, Nicolas regarde s es dossiers en souriant. Sa vie lui parait idyllique en comparaison de ce que peut vivre ce pauvre gars. Il a la chance de n’avoir jamais connu de problème depuis qu’il est né. Il est fils unique, sa mère ayant décidé qu’un seul enfant lui suffisai t, et a été élevé dans le respect des autres à commencer par lui-même. Ses parents, profe sseurs bientôt à la retraite, lui ont toujours expliqué l’importance de communiquer entre eux et il ne s’est jamais gêné pour le faire. Dès la première émotion physique, il a su qu’il aimait les garçons et que les filles ne dépasseraient jamais le statut de bonne copine ou d e meilleure amie à la rigueur. À quinze ans, il l’a tout naturellement annoncé à ses parents qui ont accueilli cette nouvelle comme il se doit. Nicolas se souviendra toute sa vi e de ce que lui a dit sa mère à l’époque : «Est-ce que les hétéros disent qu’ils le sont? Non. Tu aimes les garçons, c’est bien. Aimer est le seul mot à employer, pas besoin de savoir quel sexe tu aimes, je m’en moque
éperdument. Ce qui me rend heureuse, c’est que tu aimes. Point. En revanche, sache que d’autres ne comprendront jamais, refuseront toujours cet amour-là et nieront sans cesse ton droit d’aimer. Il te faudra être vigilant, ne pas baisser ta garde, combattre. Souvent. Ne jamais te résigner et surtout, te révolter. Toujour s. Sois aussi conscient que ce ne sera pas facile, car les insultes, les railleries, les fausses gentilles moqueries, les crachats ne sont pas supportables. Quand tu auras des moments de dépression, des jours de “à quoi bonr de notre conversation. Le jour où”, des soirées d’idées noires, il faudra te souveni cela arrivera, viens nous voir, ne garde surtout pas cela pour toi. Tu me le promets? — Écoute ta mère, Nicolas. Je pense comme elle, et comme d’habitude, elle a dit ce qu’il fallait. Tu aimes qui tu veux et merde à ceux qui ne comprennent pas. Et promets-moi aussi que tu viendras nous voir quand tu ne seras pas bien. Nous sommes là pour toi, tu fais partie de nous et gare à celui qui te chercher a des poux. Je suis ton père et fier de l’être.» Il a promis. Et ne l’a jamais regretté. Il a eu effectivement des moments de doutes, non pas de sa sexualité, mais des attitudes de certains se disant ses amis, des instants d’accablement face à l’incompréhension de sa hiérarchie des lycées où il enseignait. Ses parents ont été son seul réconfort pendant longtemps jusqu’au jour où il a rencontré Jules et où il s’est aperçu qu’il était un sacré veinard en comparaison. Jules lui a souvent dit, dans un soupir d’envie, qu ’il a des parents en or et Nicolas le reconnait aisément. Il est heureux de les voir en pleine forme, prêts à goûter une retraite bien méritée. Ils lui ont donné la passion d’enseigner et il ne les remerciera jamais assez pour cela. Le seul point noir de cette famille équi librée et aimante, c’est qu’il n’a plus aucun grands-parents. Celui qu’il préférait, le pèr e de sa mère, a toujours eu une tendresse particulière pour Nicolas et c’est grâce à lui s’il vit dans ce loft, rue Joseph de Maistre, qu’il lui a légué de son vivant. Il est mo rt, il y a quelques mois, et Nicolas a toujours du mal à penser à lui au passé. Il secoue ses épaules comme pour effacer la petite déprime qui s’annonce et entame la première série de corrections : la classe de première à qui il a demandé de disserter sur Arthur Rimbaud. Les premières lignes lui disent qu’il ne va pas être à la fête : «Arthur Rimbaud, né au dix-huitième siècle…» Et merde.
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