Contes philosophiques

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Chaque conte de ce livre est un appel à la méditation du lecteur qui, hors de son horizon habituel et lors de soirée opportune, s’évadera pour entretenir son imaginaire. Ainsi font les enfants plus proches du monde invisible qui côtoie l’homme imperceptiblement. Exprimer ses rêves burinés par l’existence est un dialogue avec l’enfance qui perçoit l’essentiel sous la brume de l’éphémère.


Publié le : jeudi 11 février 2016
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EAN13 : 9782356621030
Nombre de pages : 290
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Henri La Croix-Haute

Contes philosophiques

Le Mercure Dauphinois

Du même auteur et chez le même éditeur

— Articles dansCes hommes qui ont fait l’alchimie au xxe siècle, 1999, etLes Nobles écrits de Pierre Dujols et de son frère Antoine Dujols de Valois, 2000.

— Préambule àLa Génération et Opération du Grand-Œuvre pour faire de l’Or(anonyme) : un manuscrit peint du début du XVIIe siècle, 1999.

Propos sur« Les Deux Lumières »de Henri Coton-Alvart, suivis de Fragments d’hermétisme et de ses contes philosophiques, 2001.

— [corps-âme-esprit]par un philosophe, 2002.

Correspondances astrologiques, 2003.

— Préface auSolidonius, manuscrit du XVIIIe siècle orné de dix-huit splendides aquarelles, 2003.

Du Bestiaire des alchimistes, 2003.

Au gré des jours – Méditations philosophiques, 2008.

Sur le même sujet

Patrick Burensteinas,

– Le disciple – trois contes alchimiques,2004.

De la matière à la Lumière – pierre philosophale, modèle du monde, 2009.

Heptalion, 2013.

En souvenir de Jacquette, ma très chère épouse,

qui a participé à ces contes pour nos 38 descendants

©, Éditions Le Mercure Dauphinois, 2005

4, rue de Paris 38000 Grenoble – France

Tél. 04 76 96 80 51

E-mail : lemercuredauphinois@wanadoo.fr

Site : lemercuredauphinois.fr

ISBN : 978-2-913826-51-9

Le grimoire d’un alchimiste

Dans l’évidemment dissimulé d’une cheminée du XIVe siècle, dont quelques pierres mal jointes à l’usure du temps révélaient des sculptures frustes de signes alchimi­ques, furent découverts quelques feuillets enroulés qu’un inconnu avait griffonnés de ses réflexions sous forme d’un dialogue entre maître et disciple. En voici le texte imparfait puisque des passages en sont illisibles et même effacés par endroits.

« Il y a tant de misères, de méchancetés, de malheurs sur cette terre d’épreuves que si l’homme n’est pas éclairé par la grâce, il ne fait que balbutier. La joie de l’âme n’existe que dans le service de Dieu.

Après de multiples calculs sur le cours des astres et sur la transformation de la matière qui m’ont fatigué et réjoui, je me suis demandé si dans mon existence qui jusque-là ne me paraissait qu’un échec, ne se trouvait pas une vocation négligée. Et pour ne pas avoir su la décou­vrir ni répondu à l’appel de l’Invisible, je m’accusais d’avoir dissipé mon intelligence et mon énergie dans des domaines où il ne m’avait pas été demandé de m’aven­turer. La carrière des armes m’avait été imposée par tradition familiale et par les ; événements : c’était peut-être le signe à suivre correspondant à mon tempéra­ment. Néanmoins, je me sentis appelé à servir par des qualités plus intellectuelles que mes chefs apprécièrent au point de me diriger vers des missions étrangères où je pensais avoir saisi ma chance. Mais la chance trop facilement acquise entraîne la malchance et la jalousie.

Je fus donc muté au gouvernement d’une province avec la satisfaction de pouvoir donner tout de moi-même. Mon destin était marqué là encore.

Mon zèle me contraignit à l’exil dans cette maison des champs. L’expérience de la vie à la terre que j’avais souhaité faire m’était donc offerte et semblait répondre à mon besoin d’absolu.

Je participais au jardinage, à l’élevage de chevaux ; je défrichais, je plantais des arbres ; j’aidais à vivre les oiseaux l’hiver. La joie musicale de les écouter rejoignait celle d’improviser à la flûte. Lire pour étudier, écrire pour se rappeler, dégurgiter son expérience à ses petits-enfants, soulager les misères des uns et des autres…

[ Cinq lignes effacées…......... ]

des charges journalières qui m’accaparaient et nuisaient à ma méditation. Il est plus réconfortant d’écouter le chant des oiseaux de voir ses arbres grandir et de cueillir leur fruit, que d’attendre quelque gratitude de ces voisins dont parlait Cicéron et qui pèsent dans le cadre de vie. J’avais cru étancher dans le contact quotidien avec l’âme paysanne cette soif d’absolu que je ressentais toujours. Or ma déception s’accrut dès la septième année : le paysan ne regarde pas la nature au milieu de laquelle il vit ; il l’utilise pour manger et faire des réserves, ses appétits sont les mêmes que ceux des gens des villes. Il dissimule, et sa foi n’est qu’habitude ancestrale. Il ne sait pas et veut ignorer les vraies valeurs. Il préfère être toujours mécontent de tout, être soutenu par les brancards de ses occupations et la quiétude de son ignorance. Le contact avec la nature révèle et exige le caractère, sans quoi l’homme n’est qu’esclave.

À la onzième année, je pensais qu’il ne me restait plus beaucoup de temps à vivre et pris d’une frénésie inaccoutumée, je voulais achever tout ce que j’avais commencé. Après quelques semaines de recherches parmi les écrits empilés dans des coffres, je compris qu’il me faudrait une autre existence pour réaliser mon projet. Un soir, épuisé d’avoir veillé et trop pensé, je m’assoupis et là se produisit le choc. Je fus transporté ailleurs dans un monde inconnu où la lumière était si vive que je me sentis être réduit à une dimension infinitésimale. Avais-je franchi le seuil ? Le premier être que je rencontrai fut une jeune femme qui me déclara : « Je souhaite devenir votre disciple. » Cela avait toujours été un de mes désirs de laisser à quelqu’un le résultat de mes méditations. Allais-je être exaucé ?

Puis l’austérité du cadre dans lequel avait lieu cette rencontre s’évanouit. Je fus transporté au bord d’un lac sous un ancien portique dont il ne restait qu’une colonne et un cercle de pierre. Au milieu de ce cercle, un vieillard à barbe blanche m’attendait sans le montrer par l’impassibilité de son visage. Il me dit alors :

­­ — Rien ne sert de vivre si tu ne sais les véritables raisons de vivre. L’homme ignore cette condition nécessaire pour enseigner. Lorsque tu auras trouvé, les disciples croiseront ton chemin et tu pourras leur transmettre le message qui n’est pas le tien, mais sera celui qui t’aura été adressé.

Je demandai :

— Par quelle voie ?

Le maître répondit :

— Il y a deux voies sur la terre, l’une qui conduit au Diable, l’autre à Dieu. La première est choisie par 95 % des hommes, la plupart ignorants, quelques-uns convaincus, car ils y sont satisfaits de la facilité sans contrainte morale et de l’assouvissement de leurs instincts vers la puissance, l’argent, le plaisir. Sur la deuxième voie, à peine 5 % cheminent par connaissance et volonté en proie à toutes les difficultés ; leur réussite ne peut-être pesée qu’à leur mort car l’épreuve terrestre est un échec pour le plus grand nombre.

— Si la première voie est celle de la société, ceux que les hommes appellent les grands, soldats, savants, politi­ques, intendants, ne sont que les grands de ce monde terrestre et matériel.

— Certes, tout ce qui concerne la société a été créé par les hommes, les nations, les églises, les états, la puissance, l’argent, les honneurs, les plaisirs… D’ailleurs, ces êtres-là vont jusqu’à se prendre pour Dieu, depuis Icare jus­qu’à Henri VIII d’Angleterre et au-delà.

— Je pense aussi que les grands parmi les hommes ne peuvent mériter cette épithète que s’ils conforment leur vie aux Commandements, s’ils se sont préparés à recevoir la grâce, s’ils ont cherché en tout ce qu’ils ont fait la gloire de Dieu ou le service des autres.

— La grandeur n’existe que dans le cheminement mystique, le lien avec l’Invisible, la primauté du minéral ou du végétal sur l’animal. Quelle que soit la longévité d’un éléphant, d’un perroquet ou d’une tortue, elle ne peut rivaliser avec l’âge d’un séquoia gigantea ou d’un pinus aristata qui atteint le demi-millénaire. Quant au minéral, il ne se pollue pas comme l’animal ou le végétal. Les témoins des siècles révolus sont parmi les minéraux, les pierres. Et que dire des pierres delune ?

[Une page complètement effacée dans le manuscrit à l’exception de :Le végétal est plus proche de l’homme, l’arbre naît, vit et meurt comme l’homme.]

­­— L’hermétisme est un louable effort mais plein de périls. Rappelle-toi que Prométhée a dérobé le feu par orgueil et que fabriquer de l’or peut mener à la damna­tion éternelle. Nous ne sommes pas faits pour tout connaître, pour nous égaler à Dieu : là est une tentation diabolique ; de même, pratiquer la langue d’Enoch pour dominer les puissances et découvrir les clefs de l’univers conduit à la torture, ce qui est arrivé à Giordano Bruno. Ce n’est pas non plus en courant le monde que l’homme peut briser ses chaînes. De même que Dieu est partout dans l’univers, l’homme reste lui-même partout. Seule la grâce peut le transformer. Des hermétistes sont souvent la proie des démons. Dans les domaines de l’alchimie ou de la voyance, le danger est grand de devenir leurs auxiliaires. Il ne faut pas que tout soit connu et dit : il y a des choses à ne pas dire et d’autres qui ne nous sont pas révélées. Le danger serait grand de livrer à un mortel le secret de sa destinée.

— La Moïra homérique attribuait aux êtres dès leur nais­sance ce qui leur reviendrait de bonheur ou de malheur. Le Fatum romain retenait de la parole des Parques le destin de l’enfant dès sa naissance. Le déterminisme peut-il se concilier avec la vocation ? Je veux dire que les dons reçus sont-ils destinés à ne pas être utilisés ?ce qui serait contraire aux impératifs de la religion.

— Il est évident que Dieu qui peut tout n’a pas voulu jusqu’à maintenant le triomphe des Bons sur les Mau­vais. Il le décidera peut-être un jour. Quelle présomption stupide serait de Lui prêter telle ou telle intention !

— Alors dans ce règne de la médiocrité, de la lâcheté et du mensonge, quel espoir pour ceux qui cherchent à s’élever, qui sacrifient leurs intérêts au nom d’un idéal de probité, de courage. Quelle utilité dans leur abné­gation ?

— Il y a les forces de Lumière et les forces de Ténèbres, dit le vieillard. Sur cette terre, il est nécessaire que les premières aient quelques représentants afin que le combat continue et que, dans l’épreuve, les hommes puissent choisir. Nous savons qu’il y aura peu d’élus. Déjà dans la Nature la qualité l’emporte sur la quantité et des espèces inadaptables disparaissent. Or ce sont les hommes qui par leurs manquements établissent le diable, ce sont ces hommes-là qui le font vivre, qui le nourrissent. Le péché originel est un état d’esprit qui dure toujours : Il est plus facile de dire oui à ses instincts, de travailler dans le mensonge et les ténèbres que d’accomplir même ses fautes au grand jour.

— Que reste-t-il pour s’accrocher et pour orienter sa vie comme Dieu le demande sans le dire à chacun ?

— Tout est dans l’homme. Il est son diable et sa planche de salut. La terre est une arène où les sports sont prati­qués et où les coups sont interdits. Dieu ne retient pas forcément les plus forts, les premiers. Sa milice appellera les plus méritants ceux qui font le plus grand effort, le plus grand sacrifice. Ainsi la Terre, lieu de combat est aussi un lieu d’épreuves, de recrutement, pour accéder au vrai royaume. Le philosophe doit avoir eu contact avec les réalités de la vie. On ne peut enseigner aux autres sans avoir souffert et compati à la souffrance des autres…

[Quelques lignes illisibles…......]

— Je répondrai que mon existence a exigé un choix au moment où comme vous le dites l’homme d’action doit céder devant le philosophe. Renoncer aux hochets de ce monde est déjà donner un sens à sa vie. Mieux connaître la vie des plantes, des oiseaux, le rythme des jours, des saisons, de la lune et du soleil. Passer l’année entière au milieu du clan de sa tribu… Tout cela aboutit à se ressour­cer, aller boire à la source où tous les animaux vont boire. Mais cela ne suffit pas. La parabole de la Samaritaine nous rappelle qu’il y a deux sortes de sour­ces : il ne suffit pas d’avoir soif, il faut atteindre le puits.

Je persiste à penser qu’il est préférable de souffrir d’une existence difficile parce qu’on agit conformément à son idéal, que de souffrir d’une existence facile pour avoir renié cet idéal. Mais où est le devoir ? de renoncer à ses dons ou de tenter de les faire fructifier ?La parabole des talents ou le choix de François d’Assise ?

— Aucun prophète et certains avaient des dons extra­ordinaires, ne fut jamais écouté et encore moins dans son pays. Personne ne veut écouter si ce n’est ce qu’il souhaite.

Comment une écrasante majorité de médiocres peut-elle écouter ou choisir ceux qui la dépassent et la surpassent ? Tout système social est orienté vers le bas, vers la descente aux Enfers. Le pouvoir et l’argent sécrètent leur poison et n’élèvent pas l’homme. Le devoir l’emporte sur les dons et oriente les dons. Celui qui a le don de parole peut s’adonner à la futilité des discours, ou prêcher la bonne nouvelle. Là aussi il est un choix à faire.

— Si j’ai bonne conscience de ce que j’ai choisi, ne serais-je pas jugé sur ce que j’aurais pu faire ?Le déterminisme planétaire à la naissance indique la vocation ; d’autres directions sont possibles, mais comporteront des obs­tacles.

— Combien d’hommes qui avaient qualités et mérites pour accéder aux premières charges de l’État, de l’Église, de l’Armée, sont restés dans l’ornière ? L’appel à ces postes ne dépend pas de l’être. Certes il peut les briguer par ambition ou par des manœuvres indélicates et réussir, mais la catastrophe se produit inexorablement. Au contraire on est venu chercher Cincinnatus qui labourait sa terre et le supplier d’accepter la charge des affaires publiques. L’homme doit faire fructifier ses talents pour être prêt si on l’appelle ; si on ne l’appelle pas, une autre corde de sa harpe doit être pincée. Les dons ne servent de rien s’ils ne sont pas exploités dans le sens indiqué par Jean l’Évangéliste.

— L’Évangile johannique est un code de chevalerie céleste. Nous devons bien le connaître, tenter de le pratiquer ici-bas et être prêt à l’adoubement quand la mort nous donnera accès au monde céleste. La Terre est bien le lieu des épreuves, des prouesses et des échecs.

— La métempsycose n’est-elle pas née de l’échec d’une vie ? Comment se rattraper pour être admis dans le vrai royaume, si cen’est en recommençant, espoir que don­nent les religions à leur origine.

— Quelle mémoire auras-tu de ta vie antérieure ? il est possible que l’âme, qui a joué le rôle attendu, soit des­tinée à un rôle plus élevé. La grâce est octroyée, elle vient comme un coup de foudre, elle est une promotion spirituelle accordée à quelques-uns. Est-elle prédétermi­née ? Peut-être, nous n’en savons rien.

Nous constatons la prédétermination dans tout ce qui est matériel, social : l’ascension vertigineuse d’un fils du peuple au commandement d’une armée, d’une province, d’un État. Les rois reconnaissent qu’ils sont rois par la grâce de Dieu ; les autres sont peut-être chanceux par cette même grâce ou par la volonté du démon. Et même la chance peut les conduire à l’orgueil et là, ils tombent sous les fourches du diable.

Le seul domaine où il y ait liberté, libre arbitre, c’est le spirituel. Nous ne pouvons y accéder que dans la mesure où nous avons reçu vocation à la naissance et grâce en cours de route.

— Celui qui n’a pas reçu la grâce serait condamné à recommencer sur cette terre ou ailleurs ?

— Ptolémée a écrit : « Celui qui sait peut éviter quelques événements des astres et se préparer soi-même avant l’événement. » Celui qui sait ne peut contrecarrer les lois naturelles et astrales mais sa volonté l’aide à supporter, à résister, à échapper aux démons. En cela sa volonté est conforme à la volonté divine.

— La Force et la sagesse sont nécessaires à l’homme, l’une pour assurer sa vie, l’autre pour être éclairé par la grâce. Le corps et l’esprit sont reliés de même manière, mais l’un doit rester l’instrument de l’autre. S’il n’y a pas de sagesse, la force est aveugle. Si l’esprit est débile, le corps est anarchique. Machiavel écrit non sans raison qu’il faut profiter de sa force pendant qu’on la possède, car après ce sera le tour des autres.

— C’est une conception animale et diabolique. La force n’est pas donnée à l’homme pour sa gloire, mais pour être utilisée par l’esprit, lui-même orienté vers la gloire de Dieu. Tout ce que l’on fait pour soi est vain. Il faut entretenir le corps, mais seul l’esprit est relié à la quatrième dimension hors du temps et de l’espace : il est ce qui dure, ce qui nous dépasse. Il est l’Essence vers laquelle tous nos efforts de vieil homme doivent tendre. Notre esprit n’est qu’une parcelle de l’Esprit. Il y a un temps pour courir, un temps pour édifier pierre sur pierre, avoir des enfants, former un patrimoine pour aider sa descendance à survivre et puis il y a un temps de préparation à l’Au-Delà où la force physique ne sert plus et où seul l’esprit peut capter la Lumière… »

Le vieux maître à la barbe blanche disparut comme par un enchantement. Je me retrouvai seul, à demi éveillé, mes feuillets égarés sur la table.

L’oiseau de paradis

En ce temps-là, les moines avaient reconstruit leur couvent incendié par la guerre. Loin du bruit des hommes, ils partageaient leur temps entre travaux manuels et méditations spirituelles. Certains étaient savants, tel le Père Anselme ; ses recherches métaphysiques lui valaient d’arri­ver en retard à l’office ou au réfectoire. Ses distractions étaient si fréquentes qu’il avait obtenu la liberté d’errer dans la garrigue.

Un jour qu’il était dans cet état de méditation mystique, un chant d’oiseau troubla son attention. Il chercha l’oiseau du regard, l’aperçut et poussa un cri d’admiration, car il était aussi beau à regarder qu’agréable à entendre.

Le Père Anselme s’approcha du genièvre, désireux de l’attraper pour le montrer à ses frères, comme témoignage de son observation de la nature. Mais chaque fois qu’il essaya de tendre la main, l’oiseau s’envola. Et pourtant il n’était pas sauvage et revenait se poser auprès du moine. Le Père Anselme ne se découragea pas et continua longtemps, si longtemps que le soleil se coucha.

Certains chroniqueurs racontent que le moine finit par le prendre et qu’il eut la stupéfaction d’avoir en sa main quelques grains de poussière. Mais l’histoire est différente.

La nuit tombée, le Père Anselme tenta de retrouver le chemin du monastère. Après avoir marché longtemps, il reconnut la porte du bâtiment et alla y frapper. Le Frère portier qui lui ouvrit n’était pas celui qu’il connaissait.

— Je suis bien au couvent de Filerme ? dit-il.

— Mais oui, répondit le Frère.

— Depuis quand êtes-vous portier ?

— Cinq ans.

— Qu’est devenu le Frère Jérôme qui m’a ouvert la porte ce matin ?

— Je ne connais pas ce Frère.

À ce moment, le Père Anselme s’aperçut que le portier ne portait pas le même habit que lui. Il se passa la main sur le front puis supplia d’être conduit devant le Père abbé. Il conta au Supérieur sa sortie du matin, la poursuite du merveilleux oiseau et sa surprise au retour.

L’Abbé le prit d’abord pour un halluciné, puis envoya quérir le plus vieux moine du couvent qui dit :

« J’ai lu autrefois sur un parchemin qu’il y a plus d’un siècle, un religieux du nom d’Anselme, connu pour ses profondes méditations, disparut un jour et qu’on ne retrouva jamais sa trace. »

Accablé par ce qu’il venait d’entendre, le Père Anselme salua et quitta le monastère. L’oiseau de paradis l’attendait pour lui indiquer le chemin qu’il devait suivre.

Le sanctuaire de Droifill

Une gitane lui tenant la main avait dit : « Deneb Adige vous domine, vous êtes ingénieux, nomade et dresseur d’oiseaux. »

Cette étoile de la constellation du Cygne était peut-être la sienne, celle vers laquelle il conduisait ses pas.

Comme à l’accoutumée, il allait vers les trois pierres à cupules dressées par des ancêtres inconnus au milieu d’un bois de chênes, difficile d’accès, qu’on appelait le sanctuaire des loups. Il n’y avait plus de loups depuis longtemps, mais sa méditation en ce lieu lui éclairait l’esprit et lui redonnait courage. Il repensait à Deneb Adige dans le silence et l’étendue de cette terre sans habitants où quelque cri d’oiseau effarouché ponctuait ses pas.

Il s’appelait Droifill, on ne lui connaissait pas de prénom. Il vivait à longueur de jour sur une glèbe peu fertile et préférait la lande roussie au pré vert, le bois de petits chênes rabougris à la haute futaie. Il avait deux poneys qui se plaisaient dans ce cadre naturel où l’homme n’inter­venait que pour éviter le retour à la jungle.

Chaque matin il allait leur dire bonjour pour savoir comment ils avaient passé la nuit et leur donner l’eau et la provende qu’ils attendaient du même œil tranquille et reconnaissant. Leur regard, leur attitude valaient des paroles. Ils pensaient tout comme lui et acceptaient leur sort sans maugréer. Leur entente entre mâle et femelle était exemplaire, comme la fidélité de la grue cendrée qui va jusqu’au sacrifice volontaire de la vie pour sauver son compagnon et quand l’un s’éloignait derrière les arbres, l’autre hennissait pour tenir le contact. Lorsqu’ils ne voulaient pas faire ce qu’il leur demandait, ils secouaient la tête de droite à gauche en signe de négation. Ils se souve­naient de tout et un arbre planté, une barrière réparée atti­rait aussitôt leur attention en rentrant du pacage. Ils étaient devenus des amis après douze années de vie ensem­ble et le départ de leur poulain annuel le chagrinait autant qu’eux. C’était toujours à la période de la chute des pommes dont ils se régalaient et comme ils étaient gourmands, le temps passé à croquer leur faisait oublier leur petit. En tout ils ressemblaient beaucoup aux hommes, exceptés qu’ils ne paraissaient pas se poser de problèmes philosophiques.

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