L'ABC de Jojo

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Autobiographie d'un héros en culottes courtes. L'enfance d'un jeune alsacien de la Guerre à la Libération Chassé de sa ville natale, Metz, et réfugié en Normandie au cours de la guerre, Jojo apprend la vie avec des enfants de son âge. Il connaît alors les rigueurs de l'Occupation mais aussi la liberté de la vie rurale et les 400 coups avec les copains. Il partage aujourd'hui ses souvenirs avec nous, dans cette autobiographie riche en anecdotes. Un témoignage exceptionnel.
Publié le : vendredi 17 juin 2011
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EAN13 : 9782304018103
Nombre de pages : 273
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2 Titre
L’ABC de Jojo

3Titre
Jean Mourot
L’ABC de Jojo
Souvenirs d'enfance et de jeunesse
Autobiographie
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01810-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304018103 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01811-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304018110 (livre numérique)

6 L’ABC de Jojo






ABC : 1-Petit livre pour apprendre l’alphabet ; 2-
FIG Rudiments, premiers principes d’une connaissance,
d’un art.
Le Petit Robert


« Ô choses de mon enfance. Quelle impression vous
m’avez laissée ! »
Alphonse Daudet
Le Petit Chose

7 L’ABC de Jojo
8 L’ABC de Jojo
LE GUIGNOL DE L’ESPLANADE
C’était un samedi de début novembre 1934 ;
Maria commençait à sentir bien lourd le gros
ventre qu’elle promenait à présent depuis
plusieurs semaines. Elle traînait son impatience
dans son vieil appartement de la rue de la
Chèvre, à Metz où elle s’était installée avec
Henri, son mari quelques mois après leur
mariage, quand il y avait été nommé par son
employeur Dunlop au centre d’entretien de la
1SGTD . L’enfant à venir se faisait attendre.
Devrait-elle accoucher seule ou son mari serait-
il revenu à temps ? Il voyageait toute la semaine,
en train ou en autocar, pour aller visiter les
dépôts de Moselle et Meurthe-et-Moselle, y
contrôler les pneus des autocars et les
remplacer au besoin. Il avait organisé ses
tournées de façon à terminer par Metz le
samedi. Il n’allait donc pas tarder à rentrer.
Maria avait commencé à ressentir « les
mouches ». Comme c’était sa première

1/Société Générale des Transports Départementaux
9 L’ABC de Jojo
grossesse, elle ne se rendit pas bien compte de
ce qui lui arrivait quand, soudain, elle « perdit
les eaux ». C’est alors qu’enfin Henri arriva.
Pour grogner, selon son habitude. Persuadé
qu’elle avait uriné sous elle, il la tança : « Tu as
encore bu trop froid ! ». Il dut bien vite se
rendre à l’évidence : ce n’était pas d’urine qu’il
s’agissait ; les premières douleurs se faisaient
déjà sentir ; le travail avait commencé. Il
conduisit bien vite sa femme à la maternité de la
Charité maternelle, tenue par des bonnes sœurs,
où sa place était retenue depuis un bon
moment.
Il fallut attendre le lendemain jusqu’à
16 h 15 pour que l’enfant se décide enfin à
montrer sa tête et à faire son entrée dans le
monde… J’étais né. Je faisais en braillant mon
entrée dans le monde.
Alsacienne née allemande en 1905, devenue
française en 1918 « par réintégration », Maria, ma
mère, était l’avant-dernière d’une famille de
quatre enfants vivant à Monswiller, un village
limitrophe de Saverne. Son père, Joseph
Hausser, alors robuste sexagénaire, était né
français en janvier 1869. Sa marraine, la Get’l, se
souvenait d’avoir vu jouer le petit Joseph entre
les pattes des chevaux de uhlans pendant la
guerre franco-prussienne de 1870. Devenu
allemand en 1871, il n’avait repris la nationalité
française qu’en 1918… pour la reperdre en
10 Le guignol de l’Esplanade
1940 et ne la retrouver que sur la fin de sa vie
en 1944/45. Parlant avant tout le dialecte
alsacien, il est mort en mai 1953, ne sachant
2plus que quelques mots de français . Il avait
passé trois ans en Allemagne au service du
Kaiser, dans un régiment d’infanterie, de 1889 à
1892. J’ai encore dans mon bureau sa belle
gourde de réserviste, en verre recouvert de cuir
rouge orné d’inscriptions patriotiques en lettres
dorées et percé au dos d’une fenêtre permettant
d’apercevoir à l’intérieur une gravure
représentant le départ d’un conscrit. Pendant la
ère1 guerre mondiale, âgé d’environ 45 ans et
père de quatre enfants, il avait été mobilisé sur
place dans la Territoriale.
Il travaillait à l’usine Zornhoff qui fabriquait
des outils sous la marque Goldenberg. Comme
beaucoup d’ouvriers alsaciens, il était aussi
paysan, cultivant avec sa femme, Émelie Ott, les
petits lopins que leur avaient légués leurs
parents, réduits à peu de chose à la suite de trop
de partages successifs. Ils avaient quand-même
possédé une vache, animal de trait plutôt que
laitière, et élevaient, en plus des traditionnels
poules et lapins, des chèvres dont le lait, au goût
prononcé, suffisait aux besoins domestiques et

2/À cette époque, on publiait encore en Alsace des
journaux bilingues permettant aux dialectophones de ne
pas se sentir trop abandonnés
11 L’ABC de Jojo
permettait la confection de délicieux petits
fromages. Leurs prés donnaient de l’herbe pour
la vache, les lapins ou les chèvres, leur jardin
des légumes, leurs vergers des quetsches et des
mirabelles à l’origine de succulentes tartes,
confitures et autres eaux-de-vie. Ils
entretenaient même une petite vigne, qui leur
donnait de quoi tirer quelques litres d’une
modeste piquette, le long d’un mur de la
maison, une belle petite maison en grès des
Vosges avec une menue pompe à piston sur le
bord d’un évier également en grès rose, sous un
grenier que parfumait la réserve de foin et au-
dessus d’une cave où, l’hiver, macérait la
choucroute dans un grand pot de grès. La vie
était dure, mais bien moins que dans les cités
ouvrières de la France de l’intérieur, la
législation sociale allemande, que l’on avait
maintenue, étant en avance sur la législation
française, et l’environnement rural bien plus
3sain que l’environnement urbain . Les produits
de la terre apportaient en outre un complément
de ressources quand on pouvait les vendre au
marché. Pour cela, il ne fallait pas ménager sa
peine et ne pas craindre de faire des kilomètres

3/Vers 1930, pendant la « Grande dépression », le
chômage fit cependant des ravages ; et il arriva que mon
grand-père aille à l’usine pour ne travailler qu’une heure
par jour ! Il fallait souvent emprunter pour faire face
aux dépenses courantes.
12 Le guignol de l’Esplanade
à la rencontre des clients. Il est ainsi arrivé à ma
grand-mère de franchir les Vosges à pied, ses
paniers au bras, pour se rendre au marché de
Phalsbourg. Encore heureux quand elle
réussissait à tout vendre avant de rentrer…
Maman avait grandi paisiblement à
Monswiller, dans cette famille catholique d’un
village qui comptait aussi une forte
communauté protestante, avec ses propres
écoles et son temple, à quelques pas de l’église,
les uns et les autres vivant en bonne entente
4sans toutefois se mélanger . . Elle avait obtenu
son certificat d’études en allemand vers 12 ans
et pris quelques cours de couture et
d’enseignement ménager avec des bonnes
sœurs, en même temps qu’appris secrètement le
français. A 18 ans, comme à l’époque beaucoup
d’Alsaciennes ou de Bretonnes, par l’entremise
du bureau de placement de Saverne, elle avait
trouvé à se placer en ville pour se constituer
une dot, chez un banquier retraité de Nancy,
qui l’avait engagée comme femme de chambre,
place qu’elle ne quittera qu’à la mort du maître,
peu avant de se marier, pour servir quelque
temps chez des Suisses, où elle découvrira
étonnée la cuisine sans matière grasse… Elle y
avait pour collègue une autre alsacienne, Anna

4/Il y avait en outre une communauté juive à Saverne,
avec sa synagogue.
13 L’ABC de Jojo
Gemmerlé, originaire d’un village voisin du
sien, Steinbourg, qui occupait la place de
cuisinière. Elle avait épousé un solide Vosgien,
Joseph Schalck qui, après une enfance difficile,
avec un père ivrogne et violent, était venu
travailler à Nancy, où elle l’avait connu alors
qu’il installait le chauffage central dans une
maison d’en face. Par la suite, il trouvera un
emploi de livreur. Armé d’un fouet, il conduira
longtemps à travers la ville son camion à cheval.
Anna quittera son emploi pour suivre son mari,
remplacée par une Lorraine dialectophone,
Anna Ham, de Gosselming, en Moselle . Joseph
sera mon parrain et Anna Ham ma marraine,
Anna Schalck devenant ma « tante d’Afrique »,
faute d’avoir un « oncle d’Amérique » !
Henri, mon père, était l’avant-dernier d’une
famille ouvrière de sept enfants, si l’on excepte
le bébé né pendant la Grande Guerre et mort
peu après de la terrible « grippe espagnole ».
Mon grand-père, Eugène Mourot travaillait
comme mouleur en fonte pour les hauts-
fourneaux de Pont-à-Mousson. C’était un petit
bonhomme sec à l’oeil vif et à la moustache en
croc, dont le seul luxe était la petite chopine de
vin qu’il lampait de temps à autre. Il arrondissait
ses fins de mois par l’exploitation d’un petit
jardin à la périphérie de l’agglomération de
Nancy, où la famille s’était établie pendant la
ère1 Guerre Mondiale. Il est mort en 1945… Sa
14 Le guignol de l’Esplanade
femme, Marie Bouvel, à laquelle Papa
ressemblait beaucoup, était une petite bonne
femme rondouillarde qui complétait les
ressources du ménage par les quelques sous que
lui rapportait ses heures de ménage chez des
bourgeois de la ville. Elle est morte en
novembre 1959, après des années de survie
grabataire dans une grande salle commune de
l’Hospice de Nancy, après une attaque
cérébrale. Je l’y ai visitée, deux ans avant sa
disparition. C’était déprimant, et elle ne méritait
pas une fin aussi misérable. Mais elle requérait
une assistance médicale permanente et ses
enfants n’avaient pas les moyens de lui payer
une résidence plus humaine que ce mouroir
archaïque où l’on perdait toute dignité…
Le petit Henri avait été un bon élève à
l’école, mais à 12 ans, muni de son certificat
d’études, il avait dû se mettre au travail. Il avait
fait toutes sortes de petits métiers, suivant le
matin, avant l’ouverture des magasins, des cours
professionnels lui permettant de briguer un
emploi de bureau. Après un début de carrière à
la verrerie Daum, interrompu par le service
militaire et la crise économique, il avait trouvé à
se faire embaucher par Dunlop qui, après une
brève période nancéenne, l’avait envoyé à Metz.
C’est par l’entremise des Schalck que Papa
avait fait la connaissance de Maria et d’Anna
15 L’ABC de Jojo
5Ham . Ils s’étaient rencontrés à l’occasion des
fêtes et sorties organisées par la Fraternité de la
Cathédrale de Nancy, le « Patronage », aux
activités de laquelle il participait avec son ami
Joseph. Pendant son service militaire qu’il avait
effectué en Algérie, il avait envoyé à Maman
deux cartes postales et même une lettre. Mais
quand ses camarades l’interrogeaient ou le
taquinaient à son sujet, il leur répondait que
c’était une amie et rien d’autre. Cependant, petit
à petit, à son retour à Nancy, un sentiment
réciproque plus fort que l’amitié était né entre
eux. Ils s’étaient de plus en plus souvent
rencontrés, à l’occasion des manifestations du
Patronage, notamment des spectacles du
groupe théâtral dans lequel Papa faisait l’acteur.
. Ils se plaisaient et étaient devenus intimes. Ils
étaient sortis ensemble, au début, avec d’autres,
puis seuls tous les deux. A la belle saison, ils
allaient pique-niquer dans la forêt aux environs
de Nancy, à Sion, le centre de pèlerinage de la
Lorraine, sur la Colline Inspirée chère à Maurice
Barrès, ou encore à Gérardmer, n’hésitant pas,
pour cela, à se lever très tôt dans la nuit.
Cette situation d’amitié amoureuse aurait pu
durer encore longtemps si Maman n’avait pris le

5 /Elle restera célibataire, après une déconvenue
amoureuse de jeunesse. Son frère , Joseph, épousera par
ailleurs la sœur aînée de ma mère, Joséphine, et lui
donnera cinq enfants.
16 Le guignol de l’Esplanade
taureau par les cornes. Un beau jour, lasse de
cette situation ambiguë, elle avait posé à Papa la
question de confiance : « Je ne suis plus toute
6jeune . Sortir ensemble comme nous le faisons,
c’est très bien. Mais je voudrais savoir si, nous
deux, c’est du sérieux ». Un peu étonné, il s’était
finalement décidé : « Eh ! bien, oui, c’est
d’accord ! Nous allons nous marier. » C’est ainsi
qu’ils s’étaient retrouvés fiancés. Ils s’étaient
mariés le 12 août 1933 à la cathédrale de Nancy,
en toute discrétion, Maman venant de perdre
subitement sa mère un mois auparavant, à l’âge
de 59 ans, usée par une vie laborieuse à laquelle
son cœur n’avait pas résisté.
Les bonnes sœurs ne perdaient pas de temps.
Peu après ma naissance, je fus baptisé à la
maternité-même. Je reçus les prénoms de Jean,
Joseph (comme mon grand-père maternel),
Eugène (comme mon grand-père paternel).
Quand ma grand-mère paternelle viendra faire
ma connaissance, elle sera effarée par le nombre
de troncs invitant à verser son obole qu’on
trouvait dans tous les coins de cette
maternité… On organisa quand-même une
petite réception avec parrain et marraine après
la sortie. Ce jour-là, Papa s’était proposé d’aller
attendre tout le monde à la gare. Au moment

6/Le 26 juillet 1932, elle avait eu 27 ans ; Henri en avait
à peine plus de 22.
17 L’ABC de Jojo
où il se préparait à partir, on sonna à la porte. Il
ouvrit… et se trouva nez à nez avec ses invités !
« Mais… quel train avez-vous pris ? Je devais
aller vous chercher à la gare.
– Ben ! nous avons pris le train prévu. Il est
arrivé tout à fait normalement. Mais tu as dû
oublier de mettre ta pendule à l’heure… »
Effectivement, on venait de passer à l’heure
7d’hiver, ce que Papa avait complètement
oublié !
On m’installa dans la grande salle à manger
de l’appartement sur laquelle ouvrait la chambre
des parents. Maman m’allaita. Je commençai à
marcher assez tard, ayant acquis une trop
grande vélocité à me traîner à quatre pattes, une
jambe repliée sous une cuisse. Maman réussit
quand-même par obtenir que je me tienne
debout, mais j’avais les jambes arquées avant-
même d’avoir chevauché mon cheval à roulette
en carton peint.
Au cours de l’été 1937, nous quittâmes ce
logement agréable mais infesté de punaises
pour un autre plus moderne, dans une maison
neuve d’un quartier en voie d’urbanisation où
subsistaient encore de nombreux terrains
vagues, celui des Sablons, au 125 rue aux

7/Une pratique qui sera abandonnée après la guerre
pour n’être reprise qu’au moment de la crise pétrolière
des années 70.
18 Le guignol de l’Esplanade
Arènes, au pied de la voie de chemin de fer, à
quelques centaines de mètres de la gare centrale.
On y entrait par un vestibule donnant sur une
cuisine complétée par une arrière-cuisine très
appréciée de Maman, sur une grande salle à
manger, une grande chambre et une petite pièce
initialement prévue pour être une salle de bain
mais qui, faute d’être aménagée, devint ma
chambre. Contrairement à l’appartement de la
rue de la Chèvre où l’on s’éclairait au gaz et où
les WC étaient sur le palier, on y disposait de
l’électricité, de l’eau courante, de WC dans
l’appartement, mais pour la toilette de la seule
eau froide et de la classique « pierre à eau » de la
cuisine.
Je revois la chaussée bordée de quelques
autos, le terrain vague derrière une palissade de
bois où je n’arrivai pas à récupérer mon lapin en
peluche que j’y avais jeté pour le punir de je ne
sais plus quelle faute imaginaire, le dépôt d’un
marchand de charbon et j’ai encore dans
l’oreille les appels d’une voisine appelant à
pleins poumons son enfant occupé à jouer dans
la rue : « Coco ! Co-co ! »…
Un jour, un petit camarade avait traversé
entre deux autos en stationnement. Il avait été
happé par un véhicule de passage. J’étais allé lui
porter des oranges à l’hôpital avec une petite
amie, un peu plus âgée que moi, qui avait de
belles anglaises. Elle nous accompagnait parfois
19 L’ABC de Jojo
à l’Esplanade, un bel espace de détente sablé
agrémenté de parterres fleuris et de quelques
arbres où Maman me conduisait quand il faisait
beau. Sur cette esplanade, où se dressait un
impressionnant monument aux morts anti-
allemand enlevé par les nazis après la ré-
annexion de 1940 et réinstallé depuis, on
trouvait des bacs à sable et surtout un théâtre
de Guignol qui me ravissait. On s’asseyait sur
des bancs, et le spectacle commençait. Une
marionnette surgissait devant le rideau pour
présenter ce qui allait suivre et finissait
immanquablement par nous asperger du
contenu d’un petit pot de chambre, ce qui nous
effrayait à chaque fois délicieusement… Le
rideau s’ouvrait alors sur une saynète classique
du Guignol lyonnais. Nous criions à Guignol de
se méfier de Gnafron, à Gnafron de se méfier
du gendarme… Tout le monde prenait sa volée
de bâton et le rideau se refermait sur le
triomphe de Guignol, à notre plus grande
satisfaction.
Pendant la semaine, Papa voyageait au volant
d’une fourgonnette Dunlop, de marque
Rosengart puis Peugeot. Maman tenait la
maison et s’occupait de moi, son petit Jeannot.
Le dimanche matin, j’allais souvent me
promener avec Papa. Nous montions par
exemple au fort de Ham, sur l’une des collines
dominant la ville. Je marchais comme un grand,
20 Le guignol de l’Esplanade
sans arrêter de jacasser. M’écoutant
distraitement, Papa me répondait parfois
machinalement. Je lui reprochais alors
innocemment de dire le contraire de ce qu’il
m’avait dit quelques instants auparavant…
Quelque fois, nous recevions des visites
familiales, celle de mes grands-parents Mourot,
par exemple. Un jour que nous nous
promenions après déjeuner, il me virent
fourailler dans la braguette de ma culotte.
« Qu’est-ce que tu fais Jeannot ? —Je donne du
plantain à mon canari ! » Mon « canari » c’était
mon « zizi », ma « zigounette », mon « robinet »
comme on disait alors. Et je savais que le grand-
père Mourot élevait de ces oiseaux auxquels on
donnait des épis de plantain. Je l’imitais à ma
façon ! C’était l’époque où à la question
« Comment t’appelles-tu ? » , je répondais d’un
trait : « Jean-Joseph-Eugène-Mourot » et où je
manifestais mon impatience ou ma lassitude en
répétant : « J’ai faim, j’ai soif, j’ai sommeil ! » …
Dans notre immeuble habitaient de pauvres
juifs très discrets et au-dessus de nous une
famille de juifs plus aisés chez qui j’ai parfois
été admis, dans une belle salle à manger
chaleureuse, où l’on me montrait des livres
d’images et où il me fut donné de dessiner et de
faire de l’aquarelle. Ils travaillaient dans la
couture et nous leur avions commandé le petit
sac à dos de toile qui me suivrait dans nos
21 L’ABC de Jojo
pérégrinations à venir. Il régnait en ce temps-là
dans le « grand public », une atmosphère
d’antisémitisme culturel latent qui nous
conduisait à nous étonner de la normalité des
juifs ordinaires qu’il nous était donné de
côtoyer. Pour tout un chacun, les juifs
formaient une mystérieuse franc-maçonnerie au
sein de laquelle régnait une forte solidarité dont
nous pouvions faire les frais à l’occasion. Dans
le langage courant, un « juif » était un avare ou
un usurier. On s’amusait à s’affubler d’un nez
crochu fixé à des lunettes qu’on appelait « nez
de juif ». Mais, à ma connaissance, rares étaient
ceux qui souhaitaient les voir disparaître et qui
auraient applaudi à leur persécution.
De cette époque, j’ai gardé le souvenir d’un
abécédaire qui me fascinait, « l’ABC de Jojo » que
j’ai retrouvé chez mes parents, écorné d’avoir
servi, couvert de gribouillis de la petite sœur et
de mes premiers essais en écriture. Le héros en
était un petit garçon de cinq ans vivant dans
« beaucoup, beaucoup d’années, en l’an 2000 »,
époque magique où tout le monde se
déplacerait en volant, grâce à une espèce
d’avion-hélicoptère personnel à bretelles dont
on apprendrait à se servir très facilement,
« comme d’une patinette ». Aucune mention
d’éditeur : on sait seulement que l’ouvrage a été
imprimé à Nevers en 1937. La valeur
pédagogique d’un tel ouvrage, très moralisateur
22 Le guignol de l’Esplanade
et conformiste (le récit en images de la journée
du petit Jojo inclut la prière du soir au pied du
lit) dont les textes, difficiles bien que puérils,
répondaient avant tout au souci de regrouper le
maximum de mots commençant par une même
lettre, est quasi nul. Il m’a quand-même permis
une précoce approche de la lecture à défaut
d’une scolarisation en Maternelle et m’a fait
rêver. Ce fut ma première lecture initiatique.
8Une année, pour la Saint-Nicolas, on
m’emmena à la grande parade organisée pour
cette occasion devant de la gare monumentale,
construite à l’époque de la Lorraine allemande
dans le colossal style wilhelmien. Le prélat -ou
tout au moins sa doublure ! -était apparu au
balcon pour bénir la foule qu’il avait ensuite
traversée, accompagné de son âne et du terrible
Père Fouettard qui pouvait déposer, à la place
des jouets attendus, un martinet dans nos
souliers… Une autre fois, au cinéma, nous
assistâmes en famille à la projection du fameux
film de Walt Disney « Blanche-Neige et les Sept
Nains ». Si je trouvais les petits nains fort
sympathiques, la marâtre- sorcière

8/En Lorraine, on fêtait alors la St Nicolas autant, voire
plus, que Noël. C’était l’évêque légendaire qui apportait
les jouets aux enfants. A Noël, c’était le Petit Jésus, mais
pas encore le Père Noël, qui nous viendra un peu plus
tard d’Amérique, avec le Coca-cola auquel il emprunte
ses couleurs et dont il sera l’homme-sandwich .
23 L’ABC de Jojo
m’impressionna si fort que son image de
cauchemar me poursuivit longtemps dans mon
sommeil…
Bien souvent, quand je suis devenu assez
grand pour cela, le dimanche, en été, nous
allions pique-niquer dans les environs de Metz.
Nous avions un lieu de prédilection : Gorze. S’il
faisait beau, Papa fonçait au bureau de la SGTD
où il demandait un permis de transport en
autocar gratuit pour toute la famille. Maman
pendant ce temps-là préparait le pique-nique.
On mettait la nourriture dans des boîtes bien
enveloppées. On emportait à boire, sans oublier
une petite bouteille de Pernod pour l’apéritif, et
en arrivant dans la campagne, on avait tout sous
la main. Il y avait même un petit ruisseau pour
mettre la boisson à rafraîchir… C’était un coin
charmant, hélas infesté de moustiques. Maman
essayait de nous en préserver en nous
frictionnant de vinaigre, mais le traitement était
d’une efficacité très relative et les insectes
provoquaient chez elle d’énormes boutons qui
la faisait cruellement souffrir !
De temps en temps, nous allions passer la fin
de semaine, voire même quelques jours de
vacances, à Monswiller. La gare, sur la ligne
Metz-Strasbourg, n’était qu’à quelques centaines
de mètres de chez mon grand-père. Je jouais
avec un voisin dans les allées du jardin de la
petite maison familiale que prolongeait un pré
24 Le guignol de l’Esplanade
proche de la Zorn où devaient se déverser les
profondes rigoles creusées le long des rues. Le
grand-père Hausser me laissait m’occuper de
ses biquettes et je balayais la cour avec un balai
de bouleau, protégé par un tablier bien trop
grand pour moi qui me tombait sur les pieds…
Quand j’y suis retourné en 1993, j’ai eu du mal à
reconnaître les lieux. Il a fallu la complaisance
d’un voisin pour me sortir du doute. Les
ruisseaux ont été canalisés ; la vieille maison a
été rachetée par un prêtre retraité qui a pavé le
petit jardin et revêtu les murs de plaques de
fibrociment — vraisemblablement pour
protéger des intempéries le fragile grès rose en
train de se déliter…
En mars 1937, sacrifiant à l’engouement
général pour le dépaysement permis par la
généralisation des congés payés, Papa nous
emmena en vacances à Nice. Par le syndicat, il
avait eu l’adresse d’un collègue de cette ville
auquel il avait écrit pour qu’il nous trouve une
pension à un prix raisonnable. Nous avons
quitté une région plutôt glaciale en cette saison
pour débarquer dans une autre où c’était
presque la canicule. Au collègue qui devait nous
accueillir, Papa avait écrit : « Tu nous
reconnaîtras facilement : un jeune couple avec
un petit enfant. » Quand celui-ci réussit enfin à
nous trouver, il se moqua gentiment : « Mon
pauvre Mourot, si tu savais combien il a pu en
25 L’ABC de Jojo
passer, de jeunes couples avec un petit enfant !
Le principal, c’est que je vous ai trouvés.
Dépêchez-vous, j’ai amené un bus de la
compagnie où je travaille. Il va vous conduire à
votre pension »… C’était une pension modeste
mais très convenable à tous points de vue. Le
patron, Monsieur Célestin, avait une petite fille
nommée Céleste, qui venait avec nous. C’est en
partie grâce à elle que j’ai enfin accepté de me
faire couper les cheveux que je portais longs
sous mon béret d’où ils dépassaient en
anglaises, ce que j’avais refusé jusque là, ayant
fait une telle comédie le jour où, pour que je ne
ressemble plus à une fille, mes parents
m’avaient emmené chez un coiffeur, que celui-
ci, excédé, avait déclaré forfait. A Nice, je
m’étais habitué au coiffeur qui tenait salon en
face de notre hôtel et, rassuré par Céleste, je me
suis enfin laissé faire.
Comme je commençais à être un grand
garçon de trois ans, la même année, mes
parents me confièrent, à Nancy, à mes grands-
parents Mourot et partirent pour l’Exposition
universelle à Paris . Quand ils revinrent me
chercher, un peu inquiets de m’avoir
abandonné pour la première fois si longtemps,
quelle ne fut pas leur surprise de me trouver
indifférent et de se voir accueillis distraitement
par un garçon faisant à peine attention à eux.
26 Le guignol de l’Esplanade
« Tiens ! c’est vous ? » Et se remettant à jouer
comme s’ils ne l’avaient jamais quitté…
A cette époque, nous allions aussi parfois
rendre visite aux frères et à la sœur de ma mère.
Ma tante Joséphine habitait alors avec son mari
près de Wissembourg. Mon oncle Joseph était
employé comme conducteur de travaux à la
construction de la ligne Maginot. Il était logé
avec sa famille par le génie militaire dans une
grand maison. Une fois, en fin de séjour, un
adjudant devait nous conduire à Haguenau pour
prendre l’autocar de Saverne où nous étions en
vacances. Avant le départ, ma tante nous avait
préparé une bonne soupe grasse avec le jus de
cuisson d’un énorme jambon. J’étais sur les
genoux de Maman qui m’aidait à manger. Un
moment d’inattention. Je donne un grand coup
de cuiller dans l’assiette ; le bouillon gicle en
tous sens, me brûlant bras et jambes. Par
bonheur, il restait à ma tante une pommade
dont elle s’était servie peu avant pour ma
cousine Nicole qui était tombée les mains en
avant sur la cuisinière et on a pu me donner les
premiers soins. Je mis du temps à guérir. La
nuit, il fallait me bander les mains pour ne pas
que je m’arrache les croûtes lors de la
cicatrisation.
En 1938, nos vacances nous conduisirent
l’été à Saint-Lunaire, où nous avions trouvé une
petite pension tout près du casino-hôtel où
27

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