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Les Tiroirs de la Mémoire

De
243 pages
Voici un livre de souvenirs très personnels qui n'a rien de la mièvrerie d'un roman familial laudatif ou expurgé. Il se veut la sauvegarde d'une histoire se déroulant entre le percement du canal de Suez aux premiers pas de l'homme sur la lune et qui raconte les vies convergentes d'une famille de marin au long cours et de celle d'un orphelin cévenol devenu médecin colonial en poste en Mauritanie, à Dakar, à Madagascar, sur le front de la guerre de 14, au Tonkin, en Chine et en Indochine. Le récit se fonde sur les comptes-rendus d'éléments objectifs comme des lettres, des albums de photos et des entretiens, il s'enjolive d'anecdotes qui font déjà partie de la légende et se met parfois à l'écoute impudique des sentiments très personnels
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2
Les Tiroirs de la Mémoire

3René Soulayrol
Les Tiroirs de la Mémoire

Essais et Documents
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00258-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304002584 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00259-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304002591 (livre numérique)

6
7Éditions Le Manuscrit
8
.
POURQUOI OUVRIR LES TIROIRS ?
Du fond de mes tiroirs, du fond de ma
mémoire j’ai tiré ces souvenirs et pourtant j’ai
longtemps résisté à vouloir les écrire.
Les souvenirs familiaux sont fragiles, ils
trébuchent au seuil étroit de leur évocation ou
se pulvérisent comme un bois vermoulu quand
on veut les gratter. Et, si une pieuse sensiblerie
croit les restaurer en les embellissant, ils se
parent alors d’une insupportable hagiographie
qui rend peu fiable l’histoire qu’ils voudraient
raconter.
Or, je ne voulais transmettre ni le flou de
l’infidélité, ni la sélectivité d’un imprimatur et
encore moins la guimauve d’un familialement
correct.
Je crains aussi que ces balbutiements du
passé n’intéressent guère que les contemporains
qui s’y reconnaîtront, à moins de laisser faire la
poussière indulgente du temps pour donner à
celui qui les exhumera plus tard, l’impression
d’en être l’archéologue heureux.
9 Les Tiroirs de la Mémoire
Qu’importe finalement ! Résignons-nous à
devenir le simple relais de notre époque pour
conter à nos descendants l’histoire de ceux qui
ont fait qu’ils sont là.
Pourquoi me direz-vous cette rage narcissi-
que à vouloir continuer d’exister quand tout
sera fini ? C’est que, si on ne s’obstine pas à le
leur démentir, les enfants, ces sales gosses, ont
une impudente faculté à se croire issus d’une
génération spontanée et que tout commence
avec eux.
Ceux qui les ont précédés sont pour eux de
parfaits inconnus bien qu’ils en portent souvent
le nom, un nom qu’ils pourraient lire sur leurs
tombes s’ils allaient au cimetière. La pratique
actuelle de la crémation n’arrange rien, elle ne
disperse pas seulement les cendres du défunt,
elle éparpille aussi sa généalogie. Le ciel, la terre,
la mer se refusent au burin qui pourrait la
graver et cette pulvérulence répandue retombe
dans l’anonymat.
Par bonheur, il existe les prénoms. Ils sont
en nous les fantômes bienveillants qui agitent
les chaînes légères de la continuité familiale,
encore qu’elle soit toujours menacée par la
modernité imbécile de la mode. Ils sont là
comme des repères dans les couches
successives des générations où s‘enracine l’arbre
héréditaire. Ils doivent continuer d’être
transmis.
10 Les Tiroirs de la Mémoire
Les enfants n’ont parfois de leurs ancêtres
directs que des images floues évoquées par les
récits de leurs parents et encore se bousculent-
elles dans une pagaille anachronique. À propos
de la guerre de 14, mon petit-fils m’a demandé
si j’y avais participé, ce qui pourrait être
glorieux, mais ma sœur aînée a été franchement
vexée quand, le même, lui a demandé si elle
avait connu les dinosaures ! C’est dire la
nécessité de mettre un peu d’ordre identitaire
sur les visages photographiques de ceux que
l’on peut encore nommer et d’ordre
chronologique dans les époques où ils ont vécu.
Mettre au dos d’une photo le nom du sujet et
la date du cliché est un devoir de mémoire
pieux et utile. Alors seulement le fantôme sort
du placard, il prend un visage, un regard, une
attitude, un grain de peau que l’on s’émerveille
de reconnaître, reproduit à l’identique, chez l’un
de nos enfants. C’est encore plus émouvant
quand ces êtres s’animent en sautillant sur des
images échappées d’un vieux Pathé Baby en
singeant une vie depuis longtemps éteinte.
Merci monsieur Niepce, merci messieurs
Lumière, c’est grâce à vous que j’ai construit la
galerie de portraits que je vais vous présenter.
Mes sources vives sont peu profondes, elles
ne remontent que jusqu’à mes deux grands-
pères et encore, je n’ai jamais entendu leurs voix
11 Les Tiroirs de la Mémoire
me commenter leurs vies puisque je n’ai connu
ni l’un ni l’autre.
Mais justement on pourrait commencer par
parler d’eux, bel exemple de deux vies
totalement contenues dans le seul discours de
leurs enfants, mère et tantes pour le côté
maternel, père et tante pour l’autre lignée.
L’inégalité de transmission est flagrante entre
les deux.
L’un, Alexandre Ravel mon grand-père
maternel, a eu la chance posthume d’avoir trois
filles, Gabrielle dite Gaby, Marguerite dite
Maguy et Yvonne, ma mère, dite Vonvon. Ces
trois filles, qui ignoraient tout de Freud,
n’avaient pas honte de vouer à leur père, qui le
leur rendait bien, un culte d’adoration quasi
mystique. L’une d’elles, ma tante Maguy, nous a
laissé un petit carnet de souvenirs, précieux
témoignage d’une tranche de bonheur familial
edu début du XX siècle. Alexandre, qui aimait la
photo et qui devait être un peu narcissique, a
constitué pour chacune de ses deux dernières
petites filles un album intitulé simplement « À
Maguy, son papa. À Vonvon, son papa ». C’est dire
que dans cette famille de marins, rythmée par
les sirènes des appareillages et des accostages,
l’affection ne s’assoupissait jamais dans
l’habitude. Les déchirures des départs en
ravivaient les braises qui couvaient pendant
l’absence jusqu’à se porter à incandescence dans
12 Les Tiroirs de la Mémoire
la joie des retours. Il me sera donc aisé de parler
de lui puisque je puis suivre son personnage au
travers de documents mais il n’est pas sûr que je
ne cède pas à l’influence contagieuse de ses
filles à perpétuer sa légende.
Quant à mon autre grand-père, Élisée
Soulayrol, je n’ai pour l’évoquer, que des
comptes-rendus de journaux, ou d’avis de décès
et des bribes d’anecdotes rapportées de seconde
main par mon père et sa sœur, Mercedes,
puisque eux-mêmes l’ont très peu connu. C’est
peu.
Bruits de la mer et prestige des voyages d’un
côté, silence et modeste sédentarité de la terre
de l’autre, de là viennent mes fascinations mais
aussi les hésitations de mes choix entre marin et
paysan.

13
DU CÔTÉ RAVEL
15



Les retours du commandant Ravel
Mon grand-père Ravel était officier de la
marine marchande à la CGT qu’on appelait « la
Transat ». Il a commandé des « vapeurs »
prestigieux comme « Le Pampa » ou « L’Algérie »
qui desservaient les lignes de l’Amérique du
Sud, en embarquant à Gênes les émigrés italiens
à destination de l’Argentine.
À cette époque de pleine expansion de
l’empire colonial et d’activité intense du port de
Marseille, le prestige d’un commandant de
paquebot aux yeux de sa famille devait être
immense, d’autant plus que cette image
paternelle était intermittente au foyer où
l’attendaient comme des vestales sa femme et
ses trois filles.
Ses retours se racontent comme les évangiles,
c’est-à-dire comme une bonne nouvelle avec
une annonciation par la vigie, une apparition
sur la passerelle, les paraboles des récits de
voyage et les rituels des fêtes du séjour à terre.
Pour ne pas gâcher cette joie je me réserve de
ne parler que plus tard de la crucifixion du
17 Les Tiroirs de la Mémoire
retrait du commandement et de la descente de
croix au dernier débarquement !
Les signes prophétiques du retour c’est
d’abord la Compagnie qui les annonce et le
journal en précise le jour.
Et quel jour !
Dès 5 h du matin, branle-bas de combat, tout
le monde sur le pont. On se débarbouille plus
soigneusement en passant bien le linge par-
derrière les oreilles. On brosse bien longuement
les longs cheveux blonds qui descendent jusqu’à
la taille, ça tire un peu mais il faut souffrir pour
être belle ; Vonvon, la plus petite les attache
avec un ruban. Les robes blanches sont celles
du dimanche, les plus neuves, et les deux filles y
rajoutent d’immenses cols en dentelles qui les
font ressembler à Mazarin, puis on lace les
bottines qui recouvrent des petites chaussettes
montant à mi-mollet. Ma fine grand-mère au
regard bleu lavande égaré par un léger
strabisme, revêt un manteau cintré qui affine sa
taille et arbore un chapeau à plumes d’où tombe
une voilette. C’est que, des filles à la mère,
toutes doivent faire honneur au commandant
devant son équipage !
Par le premier tram « Jardin zoologique-Place de
la Joliette », sur des banquettes en bois cannelées
brinquebalantes sous les secousses, voilà la
famille qui se rend chez Tata Coli, femme d’un
chef mécanicien et mère, d‘un fils prédestiné
18 Du côté Ravel
« François » qui fut le parrain de Maguy et dont
nous reparlerons.
eD’une superbe terrasse au 6 étage de cette
maison de la Joliette on peut voir toute la baie
de Marseille, y compris la vigie de Notre-Dame-
de-la-Garde sur laquelle se fixent avec
impatience tous les regards. L’attente est parfois
longue, monotone, mais quelle excitation
lorsque la première de la famille voit la boule de
cuir noir monter au mât de la Vigie suivie de
l’envoi du pavillon de la Compagnie. Le bateau
est signalé, le bateau est en vue et c’est bien
celui de papa.
Alors on dégringole des étages pour gagner à
pied soit le quai du Lazaret, soit celui, plus
lointain, du cap Janet. Maguy se souvient de
cette longue marche fébrile sur ces
interminables quais mal pavés et de ces rails
béants où parfois sa bottine restait coincée au
point qu’elle était obligée de la délacer pour
l’extraire au milieu des fous rires de ses soeurs
et de l’exaspération amusée de sa mère.
Pendant ce temps-là, après un arrêt à
Pomègues pour prendre le pilote, le bateau,
majestueux dans sa lenteur tiré par des
remorqueurs Chambon à cheminée rouge et
noire, avait franchi les feux verts de
l’autorisation d’entrée au port. La famille s’était
dépêchée de passer le pont tournant d’Afrique
pour attendre sur le quai des Anglais que le
19 Les Tiroirs de la Mémoire
bateau enfin vienne le caresser de sa coque.
Cela sentait bon la mer, le goudron, et le bois
de campêche.
Après l’annonciation, et l’attente
messianique, voici alors l’apparition. Il est enfin
visible ce père tant aimé debout sur sa
passerelle, donnant par un sifflet d’étain des
ordres pour les ultimes amarrages. Casquette
molle galonnée, veste croisée aux boutons d’or,
barbe en pointe dressée vers le ciel, comme il
est beau, comme il est grand ! (en fait sur son
carnet maritime il ne mesurait qu’un mètre
soixante-cinq, mais ne sortons pas du
merveilleux regard de ses filles).
Déjà apparaît à la coupée dont l’échelle est à
peine descendue, François, le garçon du bord,
qui prend ensemble dans ses bras les deux
petites pour les déposer dans la cabine du
commandant. Une cabine qui sentait le bois
ciré, éclairée, non par des hublots, mais par
deux grandes fenêtres à vitraux losangés. Sur un
bureau massif en acajou surmonté d’une grande
glace, des plantes exotiques en pot, la lourde
boule d’un presse-papiers en verre soufflé et un
chromo émaillé de Notre-Dame-de-la-Garde
qui l’a accompagné dans tous ces voyages et
que je possède encore. (Prenez-en soin, enfants,
les objets ont une âme qui est celle que nous
leur donnons mais attention, l’indifférence peut
les faire retourner à l’état de choses). C’est donc
20 Du côté Ravel
là dans cette cabine après une collation servie
par François, qu’ont lieu les vraies retrouvailles
et les premiers échanges de nouvelles. Gaby,
l’aînée et la plus sensuellement attachée à son
père, a-t-elle bien travaillé à l’école ? Oui,
puisqu’elle a décroché son certificat d’études le
15 juillet 1898, à 11 ans et son brevet de
capacité pour l’enseignement primaire le 27 juin
1903 à 16 ans, deux examens difficiles à une
époque où on ne badinait pas avec
l’orthographe ni avec la compétence des
institutrices de la République. Maguy était
l’enfant sage et Vonvon l’espiègle à qui l’on
pardonne tout.
Et puis, tout ce monde rentre à la maison où
doivent se dérouler deux cérémonies rituelles.
Celle de « La malle » d’abord, et celle de « La
corbeille ».
La malle était une grosse cantine qui, à peine
déposée, trônait dans le vestibule massive par
son poids et énigmatique jusqu’à son ouverture.
Il en dégorgeait des trésors dignes de ceux d’Ali
Baba. Il y avait là des friandises, spécialités de
tous les pays d’escale, des cadeaux insolites
pour des filles comme de grandes ceintures de
cuir et des pistolets de gauchos ou des
poignards, ce qui était peut-être une offrande
inconsciente au fils aîné Charles mort en bas
âge. Mais la malle contenait aussi des cartons
frémissants de plumes d’autruche ou d’aigrettes
21 Les Tiroirs de la Mémoire
d’oiseaux de paradis et même des petits oiseaux
colorés, naturalisés par des religieuses d’un
couvent de Las Palmas. Tout cet
« emplumement » se retrouverait en boa autour
du cou de ma grand-mère ou piqué en volière
sur les chapeaux de Gaby, dont l’exotisme le
disputait à l’originalité. Parfois les oiseaux
étaient vivants et force perruches et canaris
énervaient de leurs cris la maisonnée. Ne
doutant de rien, mon grand-père avait une fois
débarqué à la maison deux petits pumas qui,
pendant la traversée, avaient grandi plus vite
que leur cage et dont les feulements avaient si
peu séduit ma douce grand-mère qu’elle
s’empressa, au grand dam de ses filles, d’en faire
don au Jardin Zoologique qui se trouvait un
peu plus haut à gauche dans le boulevard du
même nom.
Mais un autre rituel accompagnait les retours.
Si « La malle » était la caverne d’Ali Baba, « La
corbeille » était la corne d’abondance. C’était la
redevance alimentaire que la Compagnie offrait
au personnel navigant au retour des longs
cours. Avec la prodigalité exubérante propre à
cette époque et sans grand souci réaliste de la
conservation, cette corbeille qui venait des
établissements Gaymard, avitailleur attitré de la
1CGT , contenait des huîtres, des crustacés, du

1. Il ne s’agit évidemment pas de la fameuse centrale
syndicale qui n’a pas coutume de faire des cadeaux à ses
22 Du côté Ravel
gibier, des viandes à rôtir, des fromages et des
fruits, du vin, des liqueurs et des cigares. Tout
cela en quantité telle que c’était l’occasion d’en
faire profiter le reste de la famille et tous les
amis.
D’ailleurs, saturé de plats fins servis à bord à
chaque repas qu’il présidait et qui ont sans
doute contribué à la goutte qui lui rongeait les
orteils, mon grand-père réclamait à sa femme de
lui servir surtout des haricots blancs en salade et
des sardines.
Oui, chaque retour était une fête à laquelle
s’ajoutait, pendant le temps du séjour à terre du
père, la certitude de sa quotidienne présence
confirmée par l’odeur de « l’acqua florida », son
eau de toilette favorite ramenée du Brésil et
dont ses filles se grisaient.
On hésite à abandonner ces témoignages
touchants d’une piété filiale bien réelle qui a
continué d’habiter pendant toute leur vie les
trois filles Ravel au point qu’elles me l’ont
transmise puisque vers six, sept ans, je me
revois moi-même, chez ma grand-mère offrant
au portrait de mon grand-père, comme à une
idole, l’assurance que ses jumelles de marine
que l’on m’avait prêtées continueraient de lui
appartenir !

patrons mais de La Compagnie Générale
Transatlantique.
23 Les Tiroirs de la Mémoire
C’est dire que vous me pardonnerez peut-
être que je puisse atténuer la sécheresse de sa
biographie objective en y injectant les quelques
adoucissements de sa légende.
Une précoce vocation maritime
Alexandre Ravel est le petit-fils d’Alexandre
Ravel plâtrier, né à Auriol en 1798 (soit 100 ans
exactement avant ma mère Yvonne). Son père
était Marius, Bernard Ravel, également plâtrier,
né en 1829 (Soit 100 ans exactement avant moi)
et sa mère, Marie Estienne née en 1835. Lui-
même, Alexandre est né le 5 novembre
1857 (100 ans, à deux mois près, avant ma fille
Sophie) dans le quartier du Pont de Joux à
Auriol un petit hameau sur la vallée de
l’Huveaune.
L’Huveaune était à l’époque un charmant
fleuve côtier creusant des gorges pittoresques
avant de s’étaler dans les plaines d’Aubagne et
de Marseille, ses eaux descendent du massif de
la Sainte-Baume ce qui fait dire qu’il est
alimenté par les larmes de sainte Madeleine
laquelle, nous le savons, avait la réputation de
pleurer d’abondance. C’est dans ses eaux pures
que les petites en vacances allaient attraper des
écrevisses. Depuis ce cours d’eau n’est plus
qu’un cadavre de fleuve, mort empoisonné.
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