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L’Exilé de Capri

 

 

 

Roger Peyrefitte

 

 

 

 

 

Je remercie tous ceux et toutes celles qui m'ont donné les moyens d'écrire ce livre, sans écouter leur amour-propre de famille ou de caste ni leur pudeur de sentiment.

R. P.

 

 

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Jacques d’Adelsward-Fersen, adolescent.

 

 

 

 

 

 

Avant-Propos

 

de Jean Cocteau, de l'Académie française.

 

 

Éros aptère

 

Être privé de génie, lorsqu'on en rêve, doit être le pire des supplices.

J'ai toujours aimé les créatures incapables de créer des chefs-d'œuvre et qui cherchent, faute de mieux, à en devenir un elles-mêmes.

C'est, victimes de ce mal étrange, que vécurent et moururent Louis II de Bavière et l'impératrice Elisabeth.

Fréquenter des génies, les louer, les protéger ne leur suffisait pas. Un soleil noir calcinait leur âme.

Dans ma pièce : L'Aigle à deux têtes, je montre une de ces reines qui veulent diriger le destin et lui imprimer jusqu'à la catastrophe un lyrisme que leur esprit ne peut produire.

Il me semble que Roger Peyrefitte, en se penchant sur Fersen d'Adelsward, veut mettre à l'étude ce phénomène de l'impuissance lyrique.

Mais là encore se dressent des obstacles, car « rien n'est plus difficile à soutenir qu'une mauvaise réputation ». La curiosité malsaine de la foule s'émousse vite et, chez l'immoraliste, une sorte de génie négatif me paraît indispensable. Sinon, l'hôtel de tourisme, le dancing et la roulette remplacent vite, même dans un lieu mal famé (ou mal femmé), le temple des amours interdites.

 

*

* *

 

Il va de soi que le génie étant une désobéissance aux règles de la norme, il transcende, dans le domaine de l'âme, ce qu'on a coutume de nommer vice dans le domaine du corps, et qui n'est autre chose qu'une désobéissance de l'organisme aux habitudes admises d'une libre disposition des sens, d'une audace qui consiste à envisager comme fin de luxe le moyen que la nature emploie pour se perpétuer à l'aveuglette.

On devine que des faibles s'imaginent trouver dans cet écart sexuel et le faste de mauvais aloi qu'il entraîne, un dérivatif à leur impuissance créatrice.

 

*

* *

 

Or, si je m'incline devant certains grands damnés, s'il arrive pour Oscar Wilde, comme pour le capitaine Alfred Dreyfus par exemple, que le drame auréole la victime, en revanche j'ai toujours eu vive répulsion pour une certaine petite fleur bleue des enfers.

Fersen reste l'exemple de ce bric-à-brac gréco-préraphaélitico-modern'style. Le prêtre et l'acolyte des messes roses. Aussi le livre de Peyrefitte ne doit-il pas être lu sous l'angle du scandale. Ceux qui le chercheraient entre les lignes risqueraient d'éprouver une grande déception. Puisse L'Exilé de Capri apprendre à la jeunesse que la beauté n'existe que si une beauté interne et le travail l'exorcisent et luttent contre sa morgue. Puisse-t-elle comprendre que la jeunesse est un privilège fragile et non pas une race robuste qui s'oppose à la race croulante des vieux.

 

*

* *

 

Éros aptèros

 

Tel aurait pu s'intituler un ouvrage que l'auteur consacre magistralement à l'un de ces Icares dont le soleil de la gloriole fait fondre les ailes.

Jean Cocteau

de l'Académie française.

 

 

 

Capri_sights.png

Carte de l’île de Capri. La villa Lysis bâtie par Jacques d’Adelsward-Fersen se trouve au nord-est.

 

 

 

L’Exilé de Capri

 

 

Première partie

 

 

1

 

 

Deux Français, un jeune homme de dix-sept ans, mince et blond, et un homme d'une trentaine d'années, venaient de faire connaissance au haut du Vésuve : Jacques d'Adelsward-Fersen, élève de philosophie dans une école parisienne, et Robert de Tournel, poète amateur, ex-officier de cavalerie.

Ils se soupçonnaient d'avoir en commun mieux que le goût des ascensions : ils avaient pris de trop jolis guides pour ne pas se trahir. La découverte que leurs familles étaient liées, leur sembla plus gênante. Mais le paysage qui les environnait, à la fois infernal et divin, servait de complice. Tournel en savait les secrets et il lui était aisé de captiver un néophyte. Il se débarrassa d'un personnage, à qui le titre de « gardien du Vésuve » donnait le droit d'escroquer quelques lires et, en cette matinée de septembre 1897, assis avec Jacques loin des fumerolles, s'abandonna au charme d'un entretien imprévu.

À vrai dire, c'est lui surtout qui en faisait les frais ; mais il avait un auditeur sensible aux discours savants et délicats. Il expliquait cette ville de Naples qui s'alanguissait au loin dans la plaine, les ruines d'Herculanum et de Pompéi qui émergeaient du fond des siècles, ce golfe dont une brume légère estompait les contours, cette race dont ils avaient près d'eux les enfants ingénus ou cyniques. Et maintenant, c'étaient des horizons plus lointains que vantait le voyageur poète : l'Égypte, la Syrie, la Grèce. Ces noms chantaient aux oreilles de l'adolescent, qui n'avait fait encore que les lire dans ses livres d'étude. Ce séjour en Italie, récompense de son premier baccalauréat, remplissait déjà ses vœux d'artiste, mais il apercevait, grâce à son interlocuteur, tout ce que reflétait ce lac de Méditerranée, sur les rives duquel les hommes ont exprimé leurs plus belles pensées et bâti aux dieux leurs plus beaux temples. Lui aussi, il verrait Athènes, Palmyre, Louqsor. Robert l'entraînait à présent vers des civilisations non moins raffinées. Il comptait partir, dans quelques mois, pour les Indes et y passer deux ou trois ans. Plus tard, il irait au Japon et en Chine. Il parlait de ces pays comme s'il les avait vus, illustrait leur psychologie, décrivait leurs mœurs. Jacques, sur ce sommet qui semblait dominer la terre, croyait être un jeune dieu auquel un éloquent démon venait l'offrir.

Tournel ramena son esprit à ce qu'ils avaient sous les yeux. Il montrait le golfe qui enchâssait Capri à la façon d'une perle baroque, et résuma dans cette île les légendes et l'histoire de toute l'antiquité : ses rochers avaient abrité les sirènes ; elle avait vu passer Ulysse et Énée ; un de ses chênes avait reverdi en présence d'Auguste ; Tibère y avait cherché un refuge et des plaisirs ; son phare s'était écroulé le jour où était mort le Christ. Elle était restée un lieu d'exception, d'asile et de délices.

— Voulez-vous m'y accompagner ? dit Robert. J'y vais demain au soir.

— Merci de l'invitation. Je pense que ma mère me permettra de l'accepter. La température l'accable et elle ne quitte pas l'Excelsior, où elle tient prisonnières mes deux petites sœurs.

Ils s'étaient levés. Ils contemplèrent le volcan, dont la lave bouillonnante semblait prête à déborder.

— Il faudrait se jeter dans ce cratère : il faudrait mourir, dès que l'on a goûté un vrai bonheur, murmura Robert.

— Que vous êtes sérieux !

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans…

Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade,

ajouta Jacques en riant.

Il montrait les pentes brûlées, où ne poussait pas une herbe.

— Un lycéen qui connaît Rimbaud ! s'écria Tournel.

— Je suis même poète à mes heures, dit le jeune homme en se rengorgeant.

— Je ne l'étais pas encore à votre âge, tandis que vous êtes à l'âge de Rimbaud et beau comme lui. Et combien d'autres avantages avez-vous ! La naissance, la fortune…

— Ce n'est pas nécessaire pour être un grand poète.

— Non, mais cela ne l'interdit pas.

Précédés de leurs guides, ils descendirent ensemble vers le funiculaire. Jacques, devenu loquace, parla de ses projets d'avenir. Il avait d'abord songé à être officier de marine, mais sa faiblesse en mathématiques avait réglé la question.

— Quelle chance ! dit Robert. Mgr Dupanloup a écrit que « l'étude des mathématiques, en comprimant la sensibilité, rend quelquefois l'explosion des passions terribles ». J'ai quitté l'uniforme, que je devais à l'amour des mathématiques, autant qu'à l'amour de la patrie, et, depuis lors, le monde me semble à peine assez vaste pour l'explosion de mes passions.

Jacques raconta qu'il n'avait pas eu bonne grâce à vouloir être marin, puisque son père, mort de la fièvre jaune à Panama durant une croisière, avait été jeté aux requins. Plus sagement, il ne voulait désormais qu'être diplomate – le premier diplomate français de sa lignée, son grand-oncle ayant été ministre de Suède à Paris sous Napoléon III.

— Au fait, qu'est-ce qui me vaut l'honneur de vous avoir pour compatriote ? demanda Robert. Je vous avoue que c'est seulement d'aujourd'hui que votre famille me passionne, mais d'une manière tout à fait explosive.

— Il sera banal de vous dire que mon arrière-grand-père, venu de Suède, a fondé la branche française des barons d'Adelsward et que mon grand-père a fondé encore plus heureusement les Aciéries de Longwy.

— Tout cela fait de beaux noms et de belles rentes. Votre silhouette se découpe sur un fond de volcan et de hauts fourneaux.

— Vous me poétiserez un peu plus en sachant que mon grand-père paternel, l'homme des hauts fourneaux, a été l'ami de Victor Hugo et même, un temps, son compagnon d'exil à Jersey. Il y possède une villa dont je pillais les espaliers dans mon enfance. Quant à mon grand-père materne], de la famille alsacienne Wuhrer, il s'est borné à fonder le journal parisien Le Soir.

— Je regarde votre ciel astral qui me paraît très constellé. J'y vois l'étoile de la Renommée – je ne sais trop laquelle – l'étoile de Vénus, les étoiles des Muses, des îles, de l'exil.

— Pourquoi Vénus ?

— Parce que vous êtes beau.

— Tant que vous y êtes, ne me voyez-vous pas l'étoile des morts tragiques, comme si mon père m'attendait chez les requins ?

— Ce serait bien dommage ; mais il se peut que votre navigation terrestre soit fort agitée. Ne me supposez pas devin : je constate simplement que vous avez tout reçu au berceau et l'on sait que les mauvaises fées aiment ballotter un trop parfait ensemble. Mais je suis sûr que vous ne souhaiteriez pas éternellement des eaux calmes. Dites-moi à présent, s'il vous plaît, comment le beau Rimbaud descend du beau Fersen, ce qui vous vaut une étoile supplémentaire ?

— Laquelle ? celle des reines ou celle de la lapidation ?

— Que voulez-vous dire ? Le favori de Marie-Antoinette mourut lapidé ?

— Lapidé par la populace de Stockholm pour son dévouement au fils de son roi, comme il s'était dévoué à la reine de France qui lui devait un fils.

— Eh là ! vous décidez bien lestement un problème historique.

— Je vous dirai plus – des secrets de famille : le beau Fersen fut un des favoris de Gustave III ; Gustave III, jaloux de ses amours avec Marie-Antoinette, le rappela auprès de lui, l’emmena à Naples, fit avec lui l’ascension du Vésuve et Fersen, tiraillé entre une reine et un roi, fut sur le point de trancher la difficulté en allant s’installer à Capri.

— Que d’étoiles, Seigneur ! que d’étoiles !

— La mienne reçoit une lueur de Fersen par mon arrière-grand-mère, qui était sa cousine germaine. Je me suis cru autorisé à relever un nom éteint, pour rappeler aux Français un maréchal de Suède qui faillit sauver leur monarchie.

— Rejeton de deux maréchaux de France, je salue bien bas celui du dernier défenseur des lys.

Il enleva son canotier et lui fit balayer la poussière en l’honneur de Jacques, dont la révérence fut aussi galante. Ils éclatèrent de rire, puis se dévisagèrent, comme si c’était la première fois.

 

 

 

2

 

 

Tout leur facilita les choses. Le vicomte de Tournel alla présenter ses hommages à la baronne d’Adelsward. Elle fut ravie qu’il voulût bien servir de guide à son fils pour l’excursion de Capri. Elle parla avec lui de leurs amis communs, le comte Audouin de Dampierre, tuteur de Jacques, et la comtesse, marraine de sa fille aînée. Le lendemain après-midi, ils s’embarquèrent sur le « Queen Margherita » de la Vicker and Co.

La traversée fut délicieuse, avec ses escales de Sorrente et de Massa. Cependant, une grêle de coquilles de noix tomba du haut d’une falaise : c’était les représailles de la Compagnie napolitaine de navigation à vapeur, rivale de la Vicker and Co. Le capitaine du « Queen Margherita » répondit par une bordée d’injures et fit servir des tasses de café pour qu’on oubliât l’incident.

On n’était plus loin de l’île des sirènes. Le roc fantastique qui pointait au nord, semblait le prolongement de la péninsule de Sorrente. C’est sur cette hauteur que Tibère avait construit la plus belle de ses villas, dédiée à Jupiter. Le soleil qui se couchait du côté d’Ischia, enflammait ce rocher abrupt et les murailles calcaires où se dessinaient le plateau de la ville et l’anfractuosité du port. À droite, s’élevait le mont Solaro et s’entrevoyaient les premières maisons d’Anacapri.

Le vapeur jeta l’ancre dans la baie de Marina Grande, mais ne pouvait accoster : des barques recueillaient les passagers pour les conduire à un môle rudimentaire. Robert et Jacques prirent une carrozzella qui monta, par une route sinueuse, à travers des vignes et des bosquets. leur cocher leur célébra, en mauvais français, la gloire que devait l’île à ses habitants britanniques d’hier et d’aujourd’hui : le fameux Hudson Lowe, qui la défendit contre Joachim Murat ; Mrs. Anderson, peintre de déesses et de nymphes ; lady Burton, fille d’un meunier d’Anacapri et amie de la reine Victoria ; Mr. Trower, consul de cette gracieuse Majesté ; la duchesse de Connaught qui allait tous les jours humer son gin au café Morgano. Il les félicita d’avoir emprunté le bateau confortable de la compagnie anglaise, plutôt que celui de la compagnie napolitaine, malgré les coquilles de noix. Il leur recommanda enfin l'excellent hôtel de Londres, sis à Anacapri, et le journal des étrangers, The Naples Echo.

La voiture s'arrêta sur la petite place. Une grosse tour carrée qui arborait un cadran de faïence bleue, tenait en respect l'humble palais de la mairie, l'édifice de la poste, un petit café, l'échoppe d'un savetier, une pharmacie, une galerie de tableaux, une boutique de nouveautés à l'enseigne « La Parisienne », deux ruelles étroites qui s'ouvraient en arches vers la gauche, une rue qui descendait vers la droite, et un large escalier conduisant à une église. Assis sur les degrés, des spécimens de la population semblaient poser pour un photographe – enfants dépenaillés et les pieds nus ; femmes en casaque bleue, un mouchoir autour de la tête ; hommes en culotte bouffante, avec le grand bonnet napolitain ; pêcheurs à barbe blanche, une longue pipe au bec. Le groupe se dérangea vivement pour courir vers les voyageurs. Les rôles étaient bien distribués : les enfants demandaient l'aumône, les hommes vendaient des souvenirs, les femmes portaient les bagages.

 

Hotel Quisisana.png

Vue d’époque de l’Hôtel Quisisana, Capri.

 

Par la rue descendante, Robert et Jacques gagnèrent l'hôtel Quisisana, situé à peu de distance. Au passage, ils virent le café Morgano, dont une pancarte vantait l'afternoon tea. C'était le lieu de réunion des étrangers et, en même temps, une banque, un bureau de placement, une librairie. La promiscuité y était de règle et, les autochtones y étant admis aussi bien que les princes, Robert y avait vu, lors de son dernier voyage, le vieux duc de Cambridge attablé avec un jeune pêcheur.

Les deux Français prirent des chambres contiguës. Après une brève toilette, ils se retrouvèrent sur leur balcon. Une odeur de tubéreuses montait jusqu'à eux, d'un grand jardin verdoyant. Plus loin, apparaissaient les murs gris d'un ancien monastère de chartreux et se devinait la baie de Marina Piecola qui faisait pendant, du côté de la haute mer, à celle de Marina Grande. C'est là qu'il y avait le rocher des sirènes, puis, à l'est, les trois Faraglioni, jetés près du rivage comme par un cyclope. Cette partie de l'île était déjà dans l'ombre et les gerbes du couchant n'irradiaient que le sommet du mont Solaro.

Robert posa son bras sur l'épaule de Jacques qui se dégagea doucement et lui dit :

— Je vous permets tout, sauf de me déplaire.

— Dieu m'en préserve ! Vous seriez sans doute plus indulgent pour l'un de vos camarades.

— Encore faudrait-il qu'il fût mon cadet. Par conséquent, si vous étiez Verlaine, je ne serais jamais votre Rimbaud.

— Heureux Verlaine, qui n'eut pas seulement Rimbaud, mais, au même âge son élève Lucien Létinois !

Il avait dix-sept ans, quand cela m'arriva.

— Quand cela ne m'arriva pas, dit Jacques. Toutes vos références poétiques à cet âge critique ne peuvent me changer. Mais nous resterons amis, si vous me promettez qu'il n'y aura plus entre nous de débat verlainien. Je vous autorise tout juste Platon.

En homme de bonne compagnie, Robert prit le parti de sourire, puis il passa la main sur son front, comme s'il sortait d'un rêve.

— Que vous ai-je dit ? fit-il. Je ne sais plus. Allons dîner.

Ils descendirent. Les tables, éclairées par des lampes, étaient installées sur une terrasse, où un orchestre jouait : « Daisy, Daisy. » Le maître d'hôtel s'empressait à placer les clients. On n'entendait parler qu'anglais ou, par-ci, par-là, allemand. Le menu, il est vrai, était en français : Robert et Jacques saluèrent la primauté gastronomique de la France. Soudain, un homme et un jeune homme se montrèrent sur le seuil : un homme à la tête puissante, aux longs cheveux gris, aux joues flasques, les doigts chargés de bagues, et un jeune homme pâle, l'air insolent, un stick à la main.

— Oscar Wilde et lord Alfred Douglas, murmura Robert.

Jacques, bouleversé, regardait ces deux personnages que le sort lui faisait rencontrer à Capri. Ils se dirigeaient vers une table libre, lorsqu'un Anglais appela le maître d'hôtel pour lui dire à voix haute :

— Si ces messieurs dînent ici, je m'en vais à l'instant.

Il faisait déjà mine de se lever ; les autres Anglais l'imitèrent. Il y eut un moment de stupeur. Oscar Wilde et Alfred Douglas hésitaient à s'asseoir. Le maître d'hôtel s'approcha d'eux avec une résolution courtoise.

— Excusez-moi, messieurs, leur dit-il : toutes les tables sont retenues.

Le cœur de Jacques battait à grands coups.

— Prions-les de s'asseoir avec nous, dit-il à son compagnon d'une voix fébrile.

Robert lui saisit la main sur la nappe :

— Calmez-vous, mon enfant, calmez-vous.

D'un air ironique, le jeune lord toucha de son stick l'épaule du maître d'hôtel.

— Je vous félicite au nom de l'Angleterre, dit-il.

Il partit avec son ami et les dîneurs se rassirent, sans lui demander raison de ce mot. Des larmes brillaient dans les yeux de Jacques, comme il en avait vu briller dans ceux d'Oscar Wilde. Froidement, Robert avait appelé le maître d'hôtel pour commander le menu.

— Excellence, dit celui-ci, vous savez sans doute qui sont ces deux messieurs ? Ne pensez pas qu'ils soient à l'hôtel ; nous n'avons pas de clients comme ça. Lord Douglas a loué la villa Federico, où il était déjà venu seul, il y a deux ans, après la condamnation de Mr. Wilde. Ce dernier est arrivé il y a quelques jours, mais nous ne l'avions jamais vu an Quisisana.

Ces lâches paroles, mêlées à cet « Excellence » de flagornerie et à une assertion imprudente, achevaient d'exaspérer Jacques.

— Vous avez été atroce, dit-il à Robert quand ils furent seuls.

— Je connais la vie.

— Moi, je connais maintenant l'hypocrisie.

— Hélas ! malheur à celui par qui le scandale arrive. Vous venez d'en voir le plus lamentable exemple.

— J'ai vu de quoi me dégoûter de l'Angleterre et des Anglais.

— Que vous êtes naïf, cher Jacques ! Ainsi, vous prenez la manifestation de ces Anglais pour une manifestation de vertu. Vous en voulez à l'Angleterre d'avoir envoyé son plus grand écrivain faire deux ans de « hard labour » pour des choses qui, à vos yeux, ne le méritaient pas. Vous imaginez-vous que ces Anglais et l'Angleterre ignoraient, au temps de sa gloire, les mœurs d'Oscar Wilde ? Nul, si ce n'est le père du jeune Douglas – et avouez qu'il en avait bien le droit – ne l'a jamais vitupéré pour cette liaison. Il aurait continué de braver tout le monde, s'il avait satisfait ses goûts dans sa classe intellectuelle et sociale, tandis que son procès le dévoila acoquiné à des grooms, des commis et des prostitués. L'Angleterre se révolta contre un homme qui avait été assez stupide pour faire remuer tant de boue autour de son génie et cette boue a rejailli sur toute l'Angleterre, parce que tout Anglais, au collège, a fait ce qu'on reproche à Oscar Wilde.

— Et Verlaine ne fit-il pas scandale avec Rimbaud, bien qu'ils fussent de la même classe intellectuelle et sociale ?

— Verlaine a purgé deux ans de prison, lui aussi, mais pour avoir tiré un coup de revolver sur Rimbaud. En tout cas, soyez certain qu'avant son procès, Oscar Wilde aurait reçu une ovation au Quisisana. N'accablez donc personne que lui.

— Je vous crois, mais ne voudrais pas vous croire.

— C'est vous que je défends. Vous êtes encore à l'âge où l'on peut faire ce que l'on veut. Ces Anglais que vous détestez, prennent votre parti, sans que vous vous en doutiez. Ils vous laisseraient en paix avec vos éphèbes, parce que vous êtes un éphèbe.

— Comme ils nous laisseraient nous aimer, puisque nous sommes de la même classe, n'est-ce pas ? II y a classe et classe. Je m'intéresse aux élèves et non aux professeurs.

— Ah ! glorieuse antiquité et splendide Renaissance, où l'amour du maître et de l'élève était le corollaire d'une bonne éducation ! Mais vous avez tort de rester sur vos principes : si vous n'aimez que l'extrême jeunesse, il est un jour où cela deviendra dangereux.

— À vous écouter développer les hypocrisies nécessaires, j'oubliais que j'ai manqué vous prendre en flagrant délit sur le Vésuve, hors de votre classe.

— En flagrant délit de quoi ? Je sacrifie toujours à la jeunesse et à la beauté, même dans le choix d'un guide. Certes, toute religion a ses péchés : je ne reproche pas à Oscar Wilde d'en avoir commis, mais de n'avoir pas su les commettre. Je ne lui reproche même pas ce qu'il faisait à Paris où il distribuait des lys aux « petits jésus » des grands boulevards – « petits jésus » qui sont très peu catholiques, comme vous savez : je lui reproche, ainsi que le lui reprocha l'Angleterre, ce qu'il faisait à Londres, où étaient sa femme et ses enfants. Reconnaissez qu'en allant sur le Vésuve, j'étais allé assez loin et monté assez haut pour respirer l'air des tentations. Et si j'y avais cédé d'une façon indigne, j'aurais quitté Naples le lendemain pour reprendre immédiatement mes distances. Wilde n'allait même pas respirer sur les bords de la Tamise : il emmenait ses plus viles conquêtes à l'hôtel Savoy ou chez lui, en l'absence des siens.

— Il croyait aux « nuits oubliées des étoiles et de la lune voyageuse ».

— La lune oublie, les étoiles oublient, mais les hommes n'oublient pas.

 

 

 

3

 

 

Les deux amis avaient décidé d'aller, le lendemain matin, aux ruines de la villa de Tibère – de la villa de Jupiter. Le portier du Quisisana leur avait conseillé de visiter la villa Narcissus du peintre américain Coleman, voisine de l'ex-couvent de la mère Sérafine de Dieu et bâtie dans le plus pur style mauresque, avec une cour pompéienne. Ils y verraient des trésors d'art et des tableaux du maître, notamment son Orgie de Tibère, dont il avait fait hommage au Sénat de Washington, lequel la lui avait renvoyée. Ils aimaient mieux aller voir Tibère chez Tibère.

Jacques, en dépit de Robert, acheta une gerbe de glaïeuls et de tubéreuses : la villa Federico se trouvait sur leur chemin. Il sonna et pria le domestique de remettre ces fleurs à Mr. Wilde, de la part d'un jeune Français de l'hôtel Quisisana. Du moins Robert lui avait-il fait taire son nom.

Dans le sentier, ils croisaient des enfants qui menaient des chèvres ou des moutons, des hommes qui poussaient des ânes chargés de ballots, des femmes qui tenaient en équilibre sur la tête un panier ou une cruche – le transport de l'eau était une des principales occupations à Capri. Il y avait des transports d'un autre genre : tous les visiteurs de la villa de Tibère n'y allaient pas sur leurs jambes ; ceux qui n'osaient enfourcher un mulet, prenaient des chaises à porteurs, en usage depuis plus d'un siècle.

Au delà d'une zone désertique, semée de figuiers d'Inde, la masse confuse des ruines se dressa tout à coup. Un phare de briques roses s'en détachait sur la droite, à côté d'un cabaret. Puis, on voyait des arcades, des escaliers, des pans de murs, enfoncés dans les broussailles. Une construction moderne occupait le plateau supérieur. Jacques demanda qui avait eu la hardiesse de s'élever au-dessus de Tibère : c'était la chapelle de Sainte-Marie du Secours.

Ils firent halte au cabaret et se rafraîchirent sous une pergola de branchages. Les jeunes propriétaires, Carmelina et Raffaello, dansèrent en leur honneur une tarentelle qui avait pour toile de fond les abords d'un précipice. Sur la façade, une inscription en français commentait le spectacle : « Ici, le saut de Tibère, d'où l'on jetait ses condamnés à mort. On y jouit d'une belle vue. »

Près de la chapelle, un ermite à barbe grise, vêtu d'un froc marron, se hâta vers les arrivants. Il leur dit être fra Giovanni, du tiers ordre du Poverello d'Assise, et remplir l'office de cicerone. Il leur montra les restes d'une mosaïque, dont il détacha quelques fragments pour leur en faire cadeau. Les voyant sourire de sa façon de conserver les antiquités, il leur déclara que la plus remarquable des mosaïques trouvées dans ces ruines était en lieu sûr : on l'avait placée devant le maître autel de l'église de Capri – l'ex-cathédrale, qui avait perdu son titre depuis un siècle, lorsque l'infâme république parthénopéenne avait supprimé l'évêché. Il ajouta qu'on avait, de même, trouvé là des saphirs et autres pierres précieuses, incrustées maintenant dans la mitre de saint Constance, patron de l'île. Sous son pied, il fit retentir les voûtes des citernes qui avaient alimenté la villa impériale ; avec un rat de cave, il éclaira des entrées de cryptoportiques. Tels étaient les vestiges des fouilles effectuées par un secrétaire d'ambassade autrichien à la fin du XVIIIe siècle.

Manifestement, la chapelle tenait plus au cœur de fra Giovanni. Il fit admirer ses tableaux, qui représentaient dans diverses attitudes la Madone et l'enfant Jésus, et releva la piété des Capriotes, qui avaient offert son autel de marbre au cours d'une disette, comme le témoignait une inscription. Discrètement, il indiqua un tronc « Pour les réparations de la chapelle » et la générosité des deux Français parut le contenter. Elle l'excita sans doute à leur en indiquer un autre, d'un nom assez singulier : « Pour la Madone de Tibère. » Quand ils se furent exécutés et qu'il leur en indiqua un troisième, « Pour la béatification de la mère Sérafine de Dieu », ils regardèrent s'il n'y en avait pas un quatrième. Tandis qu'ils obtempéraient, il leur apprit que cette vénérable fondatrice des Thérésiennes de Capri, avait refusé, par modestie, le sein de sa nourrice, s'était punie de s'être regardée dans l'eau de sa cuvette, ne s'était jamais assise sur une chaise où un homme l'eût précédée, s'élevait en l'air au milieu de ses prières, léchait le pavé de sa chambre avant de communier, faisait couler sur sa peau la cire brûlante des chandelles et pourtant son procès de béatification durait depuis deux siècles. À chacun de ces traits, Jacques avait laissé tomber une obole dans le tronc.

Ravi de tant de zèle, sans se douter qu'il fût d'un protestant, l'ermite alla vers la sacristie pour chercher, dit-il une récompense.

— Probablement une image pieuse, dit Robert.

Fra Giovanni revint avec une bouteille, des verres et un cahier, remplit trois rasades – du meilleur vin de Capri, le « nectar du curé » et après avoir sifflé son rouge bord, montra son cahier. II y avait transcrit en plusieurs Langues des passages de Suétone et autres historiens concernant la vie de Tibère.

— Je fais lire cela à tous les visiteurs, afin qu'ils puissent s'indigner, déclara le moine. Lisez ! selon Suétone, Capri était devenue pour ce monstre « un siège de débauches cachées » – sexes arcanarurn libidinum.

— Au moins avait-il eu la discrétion de les cacher, dit Robert.

— Oui, mais le doigt de Dieu les a révélées, à la honte de sa mémoire et du paganisme. Lisez ! ce pervers obligeait les jeunes gens des deux sexes à se livrer devant lui à des turpitudes. Lisez ce misérable avait fait construire des édifices spéciaux, réservés à chaque espèce d'infamie, et distribuait des médailles – des médailles ! – où étaient gravés, d'un côté le numéro de la chambre, de l'autre, la figure des horreurs que l'on y accomplissait. Non content de souiller la terre, les rochers, les cavernes, ce scélérat souillait même les eaux : dans les piscines, dans les grottes marines, il faisait nager autour de lui des enfants qu'il appelait « ses petits poissons ». Lisez ! sa bibliothèque était remplie de livres aussi obscènes que les fresques et les statues de sa villa. Quelqu'un lui avait légué un tableau célèbre, mais abominable, avec cette réserve que, s'il en était choqué, il recevrait à la place un million de sesterces et il préféra le tableau. Lisez ! pendant un sacrifice, lui qui était grand pontife, il viola sur l'autel un des acolytes. Tibère, c'était une incarnation de Satan !

— Vous êtes bien dur pour l'empereur de Capri, fit Robert. Un chrétien doit en parler avec plus de modération, puisque Jésus-Christ a choisi son règne pour prêcher, mourir, ressusciter et monter au ciel. C'est même à lui que s'appliquait la parole divine : « Rendez à César ce qui est à César. »

— Oui, signor : c'est pour cela que Capri doit rendre à Tibère ce que Tibère lui a donné. C'est pour cela que Capri a édifié cette chapelle et ne cesse de l'enrichir – cette chapelle qui purifie l'air empesté par Tibère. C'est pour cela que nous quêtons en vue de faire mieux encore : ériger une statue à la Madone sur cette plateforme. Et je vous remercie d'y avoir contribué.

— Vous allez mettre ici une madone ? s'écria Jacques.

— Oui, une madone de dix mètres de haut, pour effacer le souvenir des immondes statues de Tibère. Nous ferons à Capri ce qui s'est fait à Pompéi où, près des ruines de la ville impure, une pieuse réparation a installé la Madone du rosaire – la fameuse Madone miraculeuse de Pompéi. Et qui sait si la Madone de Capri, la Madone de Tibère, ne fera pas des miracles ?

— C'en est déjà un d'accoupler ces deux noms, dit Jacques.

— La hauteur où nous sommes s'appelle le mont Tibère, dit l'ermite, et Sainte-Marie du Secours n'a jamais pu le débaptiser. Mais le jour qu'il y aura la Madone de Tibère, l'ombre de Tibère sera enfin exorcisée.

Il rangea verres et bouteilles pour s'avancer vers d'autres visiteurs avec son cahier. Le nectar n'était versé qu'après les offrandes.

Robert et Jacques continuèrent leur promenade parmi les ruines. Au nord, s'étendait une large terrasse, d'où l'on avait une vue magnifique sur la péninsule de Sorrente et sur le reste du golfe de Naples. On apercevait un peu plus bas le promontoire que Jacques avait remarqué en arrivant à Capri et qui semblait destiné à un palais ou à un temple.

— Vivre ici ! murmura-t-il. Et y vivre pour la beauté !

— Y bâtir une acropole ! s'écria Robert dans le même enthousiasme. Une acropole de la beauté !

— Sans doute, comme Platon, en chasseriez-vous les poètes. Si je bâtissais une ville ou même une simple villa, ce serait en vue de les accueillir, surtout s'ils sont maudits.

— Chaque génération est marquée par un scandale de mœurs. La vôtre semble sous le signe fâcheux d'Oscar Wilde. La mienne est restée plus discrète, peut-être parce qu'elle avait eu deux leçons : l'affaire Verlaine, qui vous a frappé, et l'affaire Germiny, qui fut, dans les milieux mondains et politiques, ce que l'autre avait été dans les milieux littéraires.

— Germiny ? J'adore le potage Germiny, mais j'ignore l'affaire.

— Elle n'est pas liée au souvenir de Lucullus ou de Tibère, mais de Vespasien. Dans ma mémoire, elle est d'abord liée à un souvenir de collège. J'avais pour camarade, chez les jésuites, un Germiny, le plus gai de la classe. Une fois, le voyant tout triste, je lui en demandai la raison. Il m'avoua que quelqu'un lui avait dit que Germiny signifiait urinoir. Pour le consoler, je lui fis remarquer que ces édicules avaient toujours porté des noms illustres : après celui de l'empereur romain qui les créa, celui de leur réinventeur, le comte de Rambuteau. Plus tard, je cherchai la définition de Germiny dans le grand Larousse et, faute de cela, j'y en trouvai au moins l'origine. Je crois que c'est la seule affaire de cette espèce, relatée au long et au large par ce dictionnaire, heureusement dans son supplément, qui est moins consulté. Ce bon républicain de Larousse avait été enchanté de clouer au pilori un pauvre comte de Germiny, l'un des chefs du parti clérical, cueilli en posture équivoque dans une vespasienne des Champs-Élysées. L'article ne cachait rien, même pas la descente du parquet sur les lieux du crime. Mais chassons ces images, que fra Giovanni jugerait à bon droit méphitiques.

— Je retiens seulement votre allusion au collège.

— Heureux garçon pour qui le collège est encore une réalité ! Amassez des trésors de souvenirs ; la vie est longue.

— Je suis déjà riche.

— À la bonne heure ! Vous me consolez de ma pauvreté. Mais ces années-là sont uniques, pour ceux mêmes qui n'en ont rien fait. J'ai aimé sans le dire et cet amour m'illumine encore. Ce n'est pas la peine de vous réciter les vers qu'il m'a inspirés. Vous qui êtes la poésie vivante, racontez-moi votre enfance, votre vie de collège.

Ils avaient cheminé jusqu'à un long terrain planté de vignes, en lisière duquel un majestueux laurier étendait sa ramure. Cette ombre fraîche invitait au repos.

— Voilà donc le lieu où je vais me confesser, dit Jacques. C'est méritoire pour un parpaillot.

— Comment donc l'êtes-vous, puisque votre mère est catholique ?

— Vous semblez ignorer que, dans les mariages mixtes, les fils prennent ordinairement la religion du père et les filles celle de la mère. Ainsi mes deux sœurs sont-elles élevées chez les religieuses de l'Assomption, rue de Lübeck, tandis que vous aurez toujours sur moi l'avantage de l'éducation des jésuites. Mon enfance ? Orphelin de mon père, j'étais un enfant gâté. Je menais tambour battant ma mère et ma grand-mère maternelle, veuve elle aussi, qui partage notre existence. Ma joie la plus innocente était de faire naviguer mon cuirassé sur le bassin des Tuileries – le plus beau cuirassé français qu'il y eût alors : il s'appelait « Neptune » et je l'avais baptisé « Jupiter ».

— Déjà !

— Autres joies : monter les ânes des Champs-Élysées – nous habitons cette avenue, comme vous savez – ou, mieux encore, un joli poney pour accompagner ma mère au Bois. Mais mon grand-père Adelsward décida qu'il était temps de me mettre au collège pour me donner une éducation virile.

— Bénissons les parents qui trouvent un si joli moyen de nous la donner.

Le grand-père avait choisi un collège réputé pour sa position salubre : Sainte-Barbe-aux-Champs, où Jacques était resté de la sixième à la quatrième. Il se voyait encore le premier jour où il fut séparé de sa mère, se crispant pour ne pas pleurer, au milieu de ses condisciples qui l'examinaient, serrant dans sa poche une rose qu'il avait emportée comme souvenir de la maison.

Puis, ce fut le collège de Rochefort, pour sa brève velléité de marine ; enfin, la seconde et la rhétorique au lycée Michelet à Vanves. Son échec au baccalauréat avait mis fin à ces séjours champêtres. On l’avait confié à l'école Descartes, dont les élèves suivaient les cours du lycée Janson-de-Sailly, et c'est là qu'il allait préparer sa philosophie. Dans ces maisons où, comme dit Balzac, « l'enseignement le plus perfectionné n'est pas celui que vend l'État », il eut vite appris ce qu'il désirait.

— Et voilà ! conclut Jacques, voilà comment un désir devient une destinée.

— Dans tous les collèges fertiles en amours, avez-vous connu l'Amour ?

— Oui, sous de multiples visages.

— L'Amour n'en a qu'un.

— C'est peut-être hors du collège que j'ai le plus aimé un collégien : un petit Anglais d'Eton, connu à Jersey pendant les vacances. Je jouais au tennis avec lui et recevais les balles dans l'œil, parce qu'en le regardant, j'oubliais de les renvoyer.

Ils avaient pris le chemin du retour.

— Je vous envie, dit Robert, et vous mets en garde. Vous ne portez que des guirlandes de fleurs ; un moment viendra où elles risqueront de vous étouffer. C'est ce moment qui est décisif dans la vie d'un homme ; je vous souhaite de le surmonter. On y périt ou y renaît. Que vos beaux désirs restent dignes de votre destinée !

Le portier de l'hôtel remit à Jacques une lettre : il était facile d'en deviner l'auteur. Elle...

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