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L'Oursein

De
257 pages
Le cancer m'apparaît comme un hiéroglyphe, un rébus inscrit dans le corps, à presser, imprimer sur un autre tissu... Par ces mots, la narratrice nous présente l'Oursein, récit d'un combat de plus de quinze ans contre le cancer, mené jusqu'au succès, grâce à la médecine mais aussi et surtout, grâce à la lecture, la poésie, l'humour. Humour dévastateur d'une femme meurtrie dans sa chair, humour émouvant qui fait face aux réactions des autres,à leurs maladresses. Révoltes, incompréhensions et espoirs d'une femme se mêlent avec intelligence et élégance au sein de ce témoignage qui est aussi un parcours initiatique vers la découverte de soi, sans complaisance, sans pathétique. /
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L’oursein

Témoignage






Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-7529-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748175295 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7528-X (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748175288 (livre imprimé)



Aux malades, aux soignants,
si souvent les mêmes.
Au pèlerin.


« Pourquoi la vérité engendre-t-elle la haine ?
Ils (les hommes) l’aiment quand elle se fait voir comme elle
est et la haïssent quand elle leur fait voir ce qu’ils sont. »
Saint Augustin, Les Confessions, livre X, 23, 34

« L’histoire (…), un moyen d’organiser le passé pour
l’empêcher de trop peser sur les épaules des hommes. »
Lucien Fèbvre, Vers une autre histoire, 1949

« L’avenir tu n’as point à le prévoir, mais à le permettre ! »
Saint-Exupéry, Citadelle






Il fait chaud, ce printemps…
Lui est parti en pèlerinage à Saint Jacques de
Compostelle, 1800 kilomètres… Seul.
Seule avec nos animaux, j’entreprends à
l’ombre des mûriers mon pèlerinage singulier :
J’écris le récit de mon aventure. Lui qui a bien
voulu se faire l’accoucheur de cette histoire qui
nous précède, qui excède notre rencontre, Lui
est déjà sur les chemins.

Je le suis sur la carte tandis que sur mon
cahier, j’entreprends de défricher des terrains
sauvages pour un autre pèlerinage.
Il avance. J’avance. Sur une voie séparée et
pourtant la même, car avancer, pour chacun,
c’est ne pas laisser intact le point de départ…
Lui comme moi nous nous retrouverons,
chacun et tous les deux, où et comment nous
n’en savons rien.

Notre chien ne me quitte pas, notre chat part
à la chasse. Je rêve d’un verger, de cueillir les
fruits de notre travail et du travail de la terre, de
les cuire, les offrir, de dormir à l’ombre du
9
pêcher… Il fait chaud, il fait bon rêver, dormir
dans les vignes, regarder la Voie lactée qui brille
haut et fort dans ce pays loin des villes. Je
l’entends, Lui, dans le champ des étoiles, son
pas fait chanter son chemin, mon chemin, le
chemin…






















10






« Comme vous le savez, on ne guérit jamais
vraiment d’une métastase. »
La consultation peut bien continuer, autre
chose vient de commencer…

À la sortie de l’hôpital un silence lourd, gros
des paroles entendues, véritables bombes à
retardement prêtes à éclater, m’enveloppe. Je
me sens agitée, je saute autant que ma faiblesse
le permet, je danse sans le savoir. Lui est là, son
anxiété muée en prévenances et attention,
stoïque et disponible, Lui.

« La vérité peut faire mal, elle n’est jamais
toxique. »
Le commentaire est juste, libérateur.

Plusieurs fois au gré de ma solitude, j’ai tenu
des bouts de journal, plusieurs fois j’ai entrepris
l’écriture de mon histoire de malade, mais j’ai
toujours suspendu cette écriture dévorée
d’angoisse, prise dans des pensées magiques
contradictoires : « écris, c’est ta chirurgie ! », « si
tu écris, ça va flamber ! »
11
L’injonction et la menace -qui font si bon
ménage au royaume du surmoi-, m’ont conduite
à la même impuissance.

Ce qui a eu lieu est et sera toujours là,
toujours actuel. Il n’y a donc ni guérison, ni
rechute à attendre. Je vais enfin pouvoir écrire
cette vieille histoire, la conduire à son terme !
12






PETITE T.


J’écris au présent.
Le présent de l’écriture est un temps à valeur
composite. Le présent oblige. Le présent re-
présente chaque moment dont il parle. Le
présent contraint. Le présent resserre l’objet
qu’il porte. Le présent est le temps du vrai. La
valeur de son aspect se range sous la bannière
du renouveau, elle est celle de l’entreprise de
construction que j’inaugure posant en guise de
première pierre des matériaux de récupération


Le présent de l’écriture est immense, il
s’étend sur une durée élargie aux souvenirs
d’enfance, souvenirs puisés aux lèvres des
rêveurs. Les miens remontent à la guerre de 14-
18, ils ont la tonicité de la voix de Grand-mère,
l’amertume de ce petit garçon qui voit sa famille
voler en éclats, mon père, le parfum du maquis
corse, le flou des brumes océaniques de l’île de
Gorée et de Guinée ; ils se brisent dans les
13
tranchées de Verdun, éclatent de joie à chaque
été de la Saint Martin.
Le présent de l’écriture est lourd, nourri de la
gestation propre aux archives.
Son présent conduit à visiter les profondeurs
cachées de la terre et des corps. Son présent est
le temps de ma vie, temps compté, temps
conté, temps construit.
Mon présent est un temps qui confine à la
négation du temps, dont le propre est de passer.
Il est ce temps si bien ajusté au particulier de la
maladie dite mortelle. L’urgence se dresse,
immobile, face à…




14






Une nuit de fin juillet 1988, la douleur aiguë
d’une pointe de stylet s’enfonçant dans mon
sein droit m’a réveillée. Elle a mis trop de temps
à s’estomper pour que je ne me précipite pas
dès le matin chez le médecin. Pas chez mon
médecin, je n’en ai pas – ma santé toujours de
fer n’a jamais été un souci –, mais chez une
généraliste sympathique que j’ai vue quelques
fois, il y a déjà quelques années. Je traverse tout
Paris, on bavarde, tout va bien, je vais faire une
mammographie dans un centre réputé pour son
sérieux et son expérience en la matière.
Le radiologue, un peu pressé, beaucoup de
ses collègues sont en vacances, me demande :
« ça ne vous est pas déjà arrivé ? » – « non » –
« ah bon, – comme déçu, presque sceptique –,
beaucoup de femmes ont ça, ça va ça vient,
refaites donc une mammo dans 18 mois. » C’est
la conclusion du commentaire de la mammo,
qui a mis en évidence une petite T.
La petite tache est vite oubliée. La douleur a
disparu, je n’y pense plus. À tout hasard, je
retourne voir le médecin en décembre, on
bavarde. Décidément elle est bien sympathique,
15
mais je sais que je ne la reverrai pas : elle ne m’a
pas examinée.

Les mois passent. Une petite boule est
sensible à l’endroit de l’ancienne douleur. Peu à
peu, lentement, très lentement mais
continûment elle grossit. Trop d’événements
me sollicitent pour que je songe à considérer la
chose : je romps définitivement une liaison de
plusieurs années, j’arrête de fumer, je
déménage, grâce à l’intervention inattendue
d’une vieille cousine je deviens propriétaire, et
je décide de changer de travail. Bientôt la boule
commence à me faire mal. Je commence à me
dire que je devrais consulter, mais qui ? Je
demande « des noms » à des amis, je me sens
pressée. Je veux demander un avis sur « la
boule » : À la médecine du travail, on me
rassure, c’est bien connu ça ne fait jamais mal,
(au début), « si vous avez mal, c’est que ça n’est
pas grave ». Et j’avale ça ! Un généraliste me fait
évoluer toute nue et me dit qu’il n’y a aucun
préjudice esthétique… Je pense à ma Grand
mère, ancienne infirmière, qui demande un jour
une pommade à ma mère pour une boule qui la
gêne au sein… Elle avait passé largement les 80
ans, mais si elle n’est pas devenue centenaire,
j’en suis persuadée, c’est bien à cause de ce
cancer. Je téléphone à Curie, pas de rendez-
vous sans lettre d’introduction d’un médecin.
16
Nous voilà en décembre. Enfin, j’ai mal aux
oreilles ! Je vais voir un médecin généraliste
dans mon quartier, non conventionné, fort
cher. Une amie, qui l’a vu il y a quelques années,
ne le recommande pas vraiment, mais elle a dit
ce qui m’importe : il examine sérieusement !
Cette fois je ne parlerai pas de la boule, je suis
bien décidée à laisser au médecin le plaisir de la
découverte ! Il m’interroge, m’examine de a à z,
et me fait une lettre pour la dr L., gynécologue,
demandant son avis pour la boule, maintenant
grosse comme un « œuf de pigeon ». Mes
oreilles vont bien !
La secrétaire de la gynécologue est formelle :
il n’y a pas de premier rendez-vous possible
avant trois mois. Je fais l’idiote : « ah bon, je ne
comprends pas, je suis allée voir le docteur A.
pour un rhume et il me fait une lettre pour la dr
L. qu’il me recommande vivement ! ». J’ai un
rendez-vous trois jours plus tard. La dr L. lève
les bras au ciel et assène, péremptoire : « ça
évolue, il faut enlever ! » Devant la perspective
du bistouri, je suis bien près de perdre pied. Je
me défends comme je peux en me disant : en
voilà une qui tire sur tout ce qui bouge !

Me voilà à nouveau dans le centre réputé…
L’opératrice radio prend les clichés et j’attends.
Le médecin vient, elle me paraît avoir un
sourire jaune. À la fin de l’échographie tout en
17
jetant l’espèce de « souris » qu’elle a baladée sur
mon sein, elle ordonne : « on refait les
clichés ! » L’opératrice radio revient d’un petit
pas précipité. Elle me jette un regard aigu. Tout
en m’écrasant le sein avec une ardeur décuplée
elle m’interroge : « vous avez quel âge ? », « 36
ans », « Oh ! » dit-elle navrée, « vous avez des
enfants ? », « non », « Ah ! » la voilà soulagée.
Elle ne prononcera plus aucune parole…
Meurtrie, écrasée physiquement et
moralement, je reste assise, prostrée, seule, dans
l’attente du médecin. On m’invite à me
rhabiller, on m’accompagne au secrétariat. Je
m’exécute comme un automate, aspirant à sortir
de là au plus vite, vite, dehors, dehors. Au
secrétariat, la radiologue, debout derrière la
secrétaire, grimace ce qu’elle imagine être un
sourire à mon endroit et tout en reculant pour
disparaître par une porte latérale, me dit :
« téléphonez tout de suite au dr L., je l’ai mise
au courant », la secrétaire range des papiers, un
peu agitée, très souriante. Je tremble en
remplissant le chèque, je commence à sentir le
nœud qui serre ma gorge se desserrer et des
larmes monter. La secrétaire, qui fait ce qu’elle
peut : « allons, ne le prenez pas comme ça, ça se
soigne bien maintenant, c’est, heu… c’est
comme une grippe, quoi ! », moi, redressant la
tête dans la tempête : « une mauvaise grippe
tout de même ! » et je reçois le coup de grâce,
18
dans le dos, quand je franchis la porte : « et
surtout, cette année, profitez bien des Fêtes ! »

Je reçois ainsi, sûrement comme tant et tant
d’autres, l’information sur mon état de santé ou
plutôt de maladie sous la forme de ces messages
non verbaux qui placent immédiatement sur la
scène du danger extrême, de la peur. Peur des
mots. Peur de dire. Peur d’entendre, de
s’entendre dire. Les mots font peur, l’émotion
surtout fait peur. La chose a un nom et
pourtant elle reste indicible. Un blanc s’installe
devant moi sitôt dans la rue. Je marche, je
marche, je ne sais pas où je vais, mais il me faut
marcher. Je veux des mots. Il me faut des mots,
là, maintenant, tout de suite, des mots. Pas leurs
mots, ce ne sont que des noms, des façons
d’appeler, cancer, tumeur, sarcome, carcinome,
gnagna-nome, mais des mots à moi, des mots à
trouver, mais où ? Je sens le blanc en moi, je
n’ai pas les mots qu’il me faut. Je peux dire : j’ai
un cancer. Là, voilà c’est dit ; je le sais et c’est
moi qui le dis ! et après, et alors ? Je remarque
d’ailleurs que personne encore autour de moi
n’a dit ce mot, ne m’a dit ce mot. Toujours la
peur de l’émotion ! Allez pleurer ailleurs. Mais
je ne pleure pas, je veux, je cherche, je suis dans
le blanc de ce gros mot du dictionnaire. Ce qui
m’arrive à moi, moi, la petite fille qui trimbale
avec elle ce sac de radios, tellement grand pour
19
elle qu’il traîne par terre si elle ne lève pas le
bras, comme lorsqu’elle voulait porter les
commissions de sa mère, ce qui m’arrive à moi
petite fille perdue qui ne sait pas quoi faire de
ces commissions, je ne sais pas le dire. Je veux
des mots, d’autres mots, encore des mots ! Je
les ordonnerais en une belle phrase à la syntaxe
juste et déliée, son souffle épouserait, serait le
rythme même du corps, de mon corps. Sujet,
verbe, complément, proposition principale,
subordonnée, j’ai tant aimé l’analyse logique…
J’aspire à me subordonner toute entière à la
langue, à la vertu vivifiante, structurante d’une
belle langue…

Je lis, je lis enfin, je lis pour la première fois :
« petite T. » : « Petite, tu meurs ! »

Mais les images, je ne sais toujours pas les
lire. J’ai beau fouiller dans le grand sac des
commissions, je ne trouve rien. Je dois me
contenter des commentaires écrits : deux mots
se détachent du blanc : « contours spiculés ». Je
spécule, je cherche, cette chose-là en moi je ne
peux pas la laisser comme ça, il me faut d’autres
mots, des mots du langage de tous les jours
pour désigner, pour dire, pour traduire.
Traduire le corps, traduire l’image. Le contour
laisse supposer un espace, un contenant, une
limite. Limite bien fragile, bien vague, pleine
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d’épines… Une couronne d’épines ? Non, je ne
suis pas condamnée à mourir maintenant. Je ne
veux pas mourir. Je ne veux pas de ces mots qui
ne sont que des images. Je veux des phrases
alors que je n’ai que des images. Je n’en peux
plus d’errer, de chercher, cette quête me rend
folle. Tout ça est trop lourd ! Il y a urgence et je
capitule. Les piquants de l’image l’emportent,
un nom tombe : l’oursein.
Nommer arrête la dérive du blanc qui
m’aspire, qui pourrait se déployer et m’emporter
loin, loin, si loin. Pourtant ce qui m’arrive à moi,
là, maintenant, à travers la survenue de cette
chose-là, je ne trouve pas de mots pour le dire.
Sans savoir encore bien ce dont il s’agit, ou peut-
être précisément parce que je ne sais pas bien ce
qui m’arrive, je ressens de la honte. Et j’ai honte
de ce ressenti-là.

Parler, je veux parler. Je marche, je déambule,
téléphoner, il faut que je téléphone. À l’Amie, à
l’Amie d’abord. Je m’installe au café où je
l’attends. Au milieu des secousses qui ont
desséché le paysage, un plaisir de bouche peu à
peu fait son chemin. Petit havane et verre de
Graves. L’Amie patiente, disponible, écoute et
ne dit rien, mais très vite me voilà munie d’une
adresse, les coups de fil vont bon train et
j’obtiens un rendez-vous avec le chirurgien H.
pour le surlendemain.
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L’OURSEIN


L’Oursein, ma petite folie à moi, île de ma
démence, Oursein qui s’offre en voie d’entrée
dans l’impasse de la nomination…
Quand je parle de mon oursein, – voilà un
sujet bien épineux –, je sens parfois le regard de
mes amis s’attarder sur moi avec le poids de
l’incrédulité. Parfois ils avancent avec
délicatesse un timide « ourson ? » que je fais
valser dans un grand éclat de rire ! Est-ce une
invite à décrocher du nom, de la fascination de
la nomination ? Oursein-ourson la différence
n’est pas si grande, le nom de baptême qui
m’était réservé si j’avais été un garçon, est un
prénom corse Orso !… Le chemin est difficile,
douloureux : quitter ce que je vis comme un
havre, les mots et leur sens, leur sens vrai !
J’aspire à entrer dans les phrases, la syntaxe, la
grammaire, l’analyse logique, illogique, mais je
n’y arrive pas et cela me panique. Je ne peux
que laisser les mots prendre place dans une
syntaxe approximative, très approximative. Moi
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qui aime tant jouer avec les mots, je me
découvre démunie, incapable de faire jouer la
langue, la parole. Comment dire ? comment
articuler les mots de façon qu’ils lient enfin le
corps à de l’humain ? Comment se nouent la
parole et le corps, la parole au corps, le corps à
la parole ? Comment dire le corps ? Chiffrer les
mots / Déchiffrer le corps ? L’oursein, message
chiffré de lettres capitales, véritables initiales
d’une phrase inaudible peut-être jamais
articulée ! La lettre obsédante qui s’y fait
entendre est absente, non écrite : le E, lettre
dite muette de ma langue, lettre dite aussi
marque du féminin, dit le lieu du malheur où
vie et mort s’originent…




O
U
R
S
(E)
I
N



24
La première lettre toute d’ouverture, le O,
d’être simplement écrite s’efface : elle accomplit
l’ouverture qu’elle désigne et qui la dessine,
bouche sans lèvres d’où sortent les deux crocs
de l’U. UR-SEIN !
L’allemand, la langue de l’ennemi héréditaire,
vient dire ce qui me hante ! L’être originaire se
donne à voir, là, logé au creux du corps
sensible, aimant et froidement haï ! Le sein c’est
l’être, je suis le sein, un sein, mon sein, je suis
malade de l’être, malade de letre. L’être
originaire me regarde fixement de ses pointes
mortelles qui inscrivent gravement l’ordre
ultime : tue ! meurs !
Ur-sein dit simplement : je suis née !
Et dans les craquements de la coquille
crayeuse de l’oursein retentit soudain l’impré-
cation tragique attribuée à Sophocle : mieux eût
valu ne pas être née.
La guerre est déclarée et j’entre en dissidence
à l’instant même où je nomme l’oursein ! Jamais
ce mot ne dit ce qui m’arrive, l’horreur et la
détresse où je suis, mais ce petit nom fait que je
ne suis plus simplement sous la coupe de ce qui
m’arrive : je prends possession, autant que faire
se peut, du lieu de l’abjection, je le nomme et le
tiens encapsulé dans les épines de son nom. De
ma bouche crispée, je veux broyer l’oursein en
son entier, corail, épines, bouche et coquille
incluses et recracher ses débris mêlés de mon
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