La Douleur de l'enfant

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Quand Aurélie arrive à l'hôpital avec son bras cassé, sa mère croit pouvoir faire confiance à l'institution. Elle a raison : la fracture d'Aurélie sera bientôt traitée. Mais elle a tort aussi : ce sera sans doute au prix d'une douleur très vive que l'on aurait pu éviter à sa fille. Et elle serait bien étonnée d'apprendre que soulager la douleur d'un enfant blessé, brûlé, opéré ou malade est rarement l'un des objectifs des médecins qui le soignent.
Deux médecins, une psychiatre et un anesthésiste, racontent ici ce qui reste un scandale ignoré de notre monde occidental : le déni de la douleur de l'enfant. Ils affirment qu'on peut soulager beaucoup de douleurs, même chez le nouveau-né, et essaient de comprendre pourquoi on ne le fait pas. C'est un appel qu'ils lancent aux parents et aux soignants.
Publié le : vendredi 1 avril 1994
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702150689
Nombre de pages : 272
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INTRODUCTION
La plus atroce offense que l'on puisse faire à un homme, c'est de nier qu'il souffre.
Cesare PAVESE, Le Métier de vivre
De ce jour où sa fille s'est cassé le poignet, Brigitte se souvient des moindres détails. C'était un après-midi de fin août, juste après leur retour de vacances. Les enfants s'ébattaient dans le jardin, Brigitte rangeait la cuisine après l'affairement du goûter, tout en laissant ses pensées vagabonder entre la rentrée à venir, les vaccins à ne pas oublier, et l'organisation de son prochain déplacement pour affaires.
Tout à coup, le cri perçant d'Aurélie et l'appel angoissé de son frère la tirent hors d'elle-même. La chute du portique a dû être rude. Le visage de la fillette est décomposé, ses yeux, comme absents, fixent sa mère. Elle tient son poignet gauche dont la déformation fait surgir en Brigitte une certitude : « C'est cassé. »
Entre la violence de la peur, la colère qui l'étreint, secouant en rafale sa poitrine, et la pensée que c'est à elle, la mère, de faire... faire quelque chose... elle vacille quelques instants, puis sent sa raison reprendre le dessus. Elle soutient la petite pour la ramener à la maison, l'installe dans le canapé, et bondit sur le téléphone. D'abord demander aux voisins s'ils peuvent garder le jeune frère, puis joindre son mari pour lui dire qu'elle part pour l'hôpital et qu'il vaudrait mieux décommander la soirée chez les amis.
Aurélie a cessé de pleurer. Immobile, toute tassée au fond du canapé, elle a le regard un peu fixe et s'anime seulement pour repousser son jeune frère qui s'agite auprès d'elle, turbulent dans son inquiétude.
Bon, ça y est, on peut partir. Aurélie pousse un cri quand sa mère l'aide à mettre sa veste, un autre lors de l'installation dans la voiture, puis se calme, presque murée dans son silence. À quoi pense-t-elle ? se demande Brigitte. Elle doit avoir peur, mais que lui dire pour la rassurer ? Le trajet laisse du temps pour préparer Aurélie au cérémonial des urgences : la consultation avec l'interne - qui sera sûrement très gentil -, et puis la radio - cela ne fait pas mal -, et puis, après, peut-être, il te faudra un plâtre.
Voici l'hôpital. Pour se garer c'est un peu loin des urgences, il faudra marcher. Aurélie, est-ce que ça ira ? Aurélie est blême, elle avance à petits pas en soutenant son bras. Sa mère s'émeut de sa détresse, de cette épreuve qu'elle affronte et qu'elle ne peut lui épargner. Mais une fois qu'elle a donné au guichet de l'entrée leur nom et la raison de leur venue, puis qu'elle a rejoint la salle d'attente, elle sent un début de détente la gagner. Ici, ce n'est pas elle qui doit faire, prendre les décisions. Bousculée et émue par ces événements précipités, elle se sent prête à accorder sa confiance à ceux qui savent ce qu'il faut faire quand une fillette de 7 ans tombe d'un portique et a mal au poignet...
Arrêtons là le récit de cet accident, somme toute banal, pour nous concentrer sur la confiance de Brigitte vis-à-vis de l'hôpital. Elle-même, dans la confusion des sentiments qui l'animent, serait probablement incapable d'en décrire le contenu. « Ils savent ce qu'il faut faire, ils vont voir ce qu'il y a. » Une confiance globale. Et peut-être indue. Car s'il ne fait guère de doute qu'aux urgences on saura ce qu'il faut faire pour la fracture d'Aurélie, en revanche, que l'on sache ou que l'on veuille soulager sa douleur est bien plus incertain.
Et cela, Brigitte serait bien étonnée de l'apprendre : alors que des médicaments efficaces pourraient venir à bout très rapidement de cette douleur, en toute sécurité, il est très peu probable qu'Aurélie en bénéficie. Parce que tel n'est pas l'usage. Contrairement à ce que beaucoup croient, il n'est pas habituel, et c'est même rare, que soulager la douleur chez l'enfant blessé, brûlé, opéré ou malade soit directement un des objectifs des médecins qui le soignent.
Ni des parents, d'ailleurs. Car Brigitte n'a rien donné à sa fille pour la douleur avant de partir, elle n'a pas pensé qu'un châle aurait fait moins mal que la veste, qu'une écharpe aurait atténué les chaos de la route... Brigitte a pensé à préparer psychologiquement Aurélie à l'arrivée aux urgences, elle n'a pas vraiment pensé à sa douleur et à tout ce qu'elle pouvait faire pour l'atténuer avant même le recours à la médecine...
Brigitte ne savait pas. Certes. Mais qu'est-ce donc que Brigitte ignorait ?
Qu'une fracture fait mal ? Si, cela, elle le savait. D'ailleurs, elle-même se souvient encore nettement de son entorse de cheville, quand elle avait juste un an ou deux de plus qu'Aurélie : une douleur vive, pulsatile, qui l'avait tirée en quelques secondes hors de l'enfance, comme Aurélie aujourd'hui, pour la confronter à une implacable et invisible réalité.
Que l'on pouvait « faire quelque chose » pour diminuer cette douleur, pour la combattre ? Pourtant, c'était bien pour mettre fin à la souffrance de la petite qu'elle s'était précipitée à l'hôpital. Mais elle n'avait pas pensé que la douleur d'Aurélie pouvait valoir un combat spécifique, en plus du traitement de la fracture.
 
Quittons là Brigitte et sa fille pour en venir à cette nuit agitée chez les Coudry, les parents de Marc. Il faut dire que c'était mal tombé. La veille, un imprévu contrariant avait retenu tard à son bureau M. Coudry, et ses soucis l'avaient tracassé toute la soirée. Mme Coudry, elle, se relevait tout juste d'une bonne grippe. Et Marc, sentant peut-être une atmosphère plus lourde que de coutume, s'était montré exigeant. Le coucher avait été difficile, et il avait fallu raconter plusieurs histoires pour qu'il se calme.
Et voilà qu'au plein milieu de la nuit il s'était mis à pleurer, et comme ses parents s'extirpaient trop lentement de leur sommeil, il avait enjambé la barrière de son petit lit et avait débarqué dans leur chambre. Pris de court, ils l'avaient un peu grondé, puis lui avaient proposé à boire et l'avaient recouché. Moins d'une heure plus tard, nouvelle visite dans leur chambre, et, cette fois, Marc esquisse le geste de grimper dans le grand lit. Son visage est sillonné de larmes, et tout chiffonné. Il serait attendrissant... s'il n'était pas 2 heures ! Peut-être a-t-il fait un cauchemar ? Mme Coudry le berce un peu dans ses bras et sent qu'il s'apaise. Elle le recouche, au fond assez fière de sa patience. Mais moins d'une demi-heure plus tard, la scène recommence, et, cette fois-ci, elle s'emporte, lui expliquant avec un peu de rudesse que la nuit, c'est fait pour dormir, et qu'il devait rester dans son lit.
Tôt le lendemain matin, quand elle alla le rejoindre, éveillée par son timide appel, elle trouva son oreiller taché de petits ronds brunâtres, et s'aperçut que son oreille gauche, la plus fragile, avait coulé. Elle sut qu'il avait, encore, une otite, et repensa à ses pleurs de la nuit. C'était donc cela ? Mais alors, il avait peut-être mal ?
Les médicaments efficaces pour atténuer la douleur parfois très intense d'une otite existent. Ils sont simples d'emploi et sans danger. Elle ne lui en avait pas donné. Elle n'y avait pas pensé.
 

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