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La soif de vivre

De
241 pages
Alors qu'il assure un reportage de presse, l'auteur fait la connaissance du président de l'association "Vie Libre - La soif d'en sortir", ancien malade de l'alcool guéri seulement à l'issue de sa quatrième cure de désintoxication aprés avoir brisé sa vie et celle de ses proches. Confidences stupéfiantes du parcours atypique d'un homme prisonnier de l'alcool qui saura se relever, rebondir et alors qu'il retrouve le bonheur il lui faudra à nouveau engager une lutte contre la "maladie dite du siècle" pour enfin en sortir vainqueur.
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2 Titre
La soif de vivre

3

Titre
Bernard Cantala
La soif de vivre
Vivre libre
Écrits intimes
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8234-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748182347 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8235-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748182354 (livre numérique)

6





. .

8 PREFACE

PRÉFACE
Alors que j’assurais de modestes prestations
de correspondant de presse pour un quotidien
régional, je reçus courant avril 2004, du
responsable de l’agence locale, une invitation à
prendre contact avec le président de
l’association « Vie Libre – La soif d’en sortir »
pour la section de Decazeville. Il s’agissait
principalement de faire le point sur les activités
des responsables de l’association, de rappeler
aux lecteurs son existence, ses objectifs, ses
actions de prévention.
Je ne connaissais pas cette association loi
1901 qui définit son action au niveau de notre
nation sous le vocable de « mouvement national
familial et populaire de buveurs guéris, d’abstinents
volontaires, de sympathisants et de jeunes ». Elle se
donne pour objectif de libérer les hommes et
les femmes de l’esclavage de l’alcool et par voie
de conséquence de son cortège de violences
routières, de criminalité, de problèmes
familiaux, en résumé, des drames qu’il
engendre.
9
Je rencontrais donc le président de la section
locale dont la compétence s’étend sur quelque
30 communes autour de Decazeville. Ancien
buveur, libéré depuis quelques années de
l’emprise physique et psychique de l’alcool, il
m’expliqua ses échecs lors de trois cures de
désintoxication suivies de récidives. Finalement
il connut le mouvement « Vie libre » composé
en majorité d’anciens buveurs, et, bien que
sceptique, il accepta leur aide, se prêta à une
quatrième cure et rejoignit le groupe à la sortie
du centre d’alcoologie. « Il m’aida, me soutint
jusqu’à ma guérison et depuis je peux parler librement
de l’alcool sans être jugé ni catalogué. J’essaye à mon
tour, et de mon mieux, d’aider ceux qui comme moi
dans le passé sont tombés dans sa dépendance.
Comprenant leurs problèmes, leurs angoisses, leur mal-
être, je sais mieux que d’autres les guider, les soutenir
pour les conduire vers la guérison. Pour l’alcoolique,
s’abstenir de consommer de l’alcool est un parcours long
et difficile, jalonné le plus souvent d’échecs. Ainsi, tout
au bout, la réussite n’en est que plus une grande victoire.
Alors, le plus souvent, à son tour le
buveur ‘’guéri ‘’mettra toute son expérience pour
conduire d’autres malades à l’abstinence ». La
conclusion de cet entretien avec le responsable
de la section locale « Vie Libre – la soif d’en
sortir » aurait pu simplement résider en la
rédaction de l’article de presse, d’ailleurs paru
quelques jours plus tard, si mon interlocuteur
10

n’avait pas ressenti le besoin de se confier, de se
raconter, comme c’est souvent le cas. Et ses
confidences me stupéfièrent, la vie de cet
homme que d’aucuns pourraient qualifier de
classique, me captiva par ses côtés atypiques,
ses rebondissements, ses échecs puis ses succès,
ses bonheurs, ses peines qui au lieu de l’abattre
l’ont conduit à parier sur l’avenir.
C’est la vie de cet homme que j’ai
brusquement désiré raconter, une vie qui n’avait
rien d’exemplaire dans sa première partie, faite
de déboires, de débauche, pigmentée de détails
curieux, puis soudain assagie, consacrée en
partie aux autres, misant sur l’avenir, et, alors
que tout allait pour le mieux, l’annonce d’une
maladie qui aurait accablé, abattu les plus
courageux, mais pas cet homme toujours rempli
d’espoir, pariant sur un lendemain prodigue en
projets.

Il me restait à le convaincre d’accepter. Il le
fit sans enthousiasme débordant, jugeant que
contrairement à mon opinion, l’histoire de sa
vie ne présentait rien de très exceptionnel.
Pourquoi ai-je intitulé l’ouvrage « La soif de
vivre » ? J’ai voulu retenir le mot « soif » qui
figure dans le titre du mouvement des anciens
buveurs et j’ai jugé que le verbe « vivre » le
complétait parfaitement dans ce récit, tout
d’abord, pour notre personnage, « la soif de
11
vivre », de brûler une jeunesse dorée, de faire la
fête qui l’a insensiblement mais sûrement
conduit vers l’alcoolisme, puis « la soif de
vivre » qui l’a aidé à se libérer de l’emprise de
l’alcool, à se réinsérer dans la société. Enfin et
encore « la soif de vivre » pour combattre la
grave maladie qui le frappe et parier, malgré
cette nouvelle épreuve, sur l’avenir, sur un
avenir que je lui souhaite heureux.
Pour moi, la difficulté fut celle de me glisser
dans la peau d’un homme soumis à l’alcool, par
conséquent de faire ressentir au lecteur
l’emprise de cette drogue, de ce poison sur le
cerveau humain et les conséquences physiques
qui en découlent. J’espère y être parvenu. Je me
suis appuyé pour cela sur ce que j’ai pu
percevoir lorsqu’au cours de ma vie j’ai eu à
côtoyer des buveurs, mais surtout en assistant,
depuis que j’ai décidé d’écrire cet ouvrage, à
quelques réunions de l’association « Vie Libre ».
Dirigées par d’anciens alcooliques guéris, ces
réunions sont basées sur les confessions de
buveurs à la recherche de solutions à leurs
problèmes ou de buveurs sur la voie de la
guérison. J’ai ainsi pu comprendre la souffrance
de ces gens qui un jour ont rencontré l’alcool
sur leur chemin et n’ont pu échapper à ses
griffes. J’en ai surtout conclu que nous ne
sommes pas égaux devant l’alcool.
Bernard Cantala.
12
PATRICK ENFANT ROI D’UN COUPLE MÛR
« Patrick, je te baptise au nom du Père, du Fils
et du Saint-Esprit. »
– Nous sommes en octobre 1955, dans
l’église Saint-Pierre de Golfe-Juan. Âge de
quelques mois, Patrick Devernois vient de
recevoir le sacrement du baptême. Il ne semble
pas avoir apprécié les quelques gouttes d’eau
que le prêtre vient de lui verser sur le front et il
le fait savoir avec force cris. Serge Devernois, le
papa tente maladroitement d’éponger avec un
linge l’eau sur la tête du bébé tandis que la
maman, Jeanne, le berce dans ses bras. Ce
manque de coordination provoque le sourire
attendri mais aussi quelque peu moqueur de la
marraine Jacqueline Roques. Tout près, Jim, le
parrain ne sait visiblement quelle attitude
observer, troublé par les cris du bébé et gêné de
se trouver sous les flashs des appareils
photographiques des invités, famille et amis,
empressés de fixer sur la pellicule ces instants
de bonheur.
13
Patrick premier enfant du couple Devernois
n’aura ni frère ni sœur. Né en 1914, Serge le
père est alors âgé de 41 ans et Jeanne la maman
n’est guère plus jeune. Catholiques, ils se
devaient de porter leur fils unique sur les fonts
baptismaux. C’était plus particulièrement la
maman, croyante mais assez peu pratiquante en
raison des rares moments de loisirs dont elle
bénéficiait, qui avait insisté. Serge, lui, ne s’y
était pas opposé parce que « ça se faisait comme
ça, de génération en génération ». Lui d’ailleurs
avait fait exception à la règle. Il n’avait reçu le
sacrement du baptême qu’à l’âge de 28 ans
« dans un coin d’église » comme il aimait le
raconter, pour faire plaisir à sa belle-mère et
surtout pour tenir la promesse engagée de se
faire baptiser s’il revenait sain et sauf de la
guerre. N’y avait-il pas, dans ce vœu, dans cette
promesse tenue, une certaine reconnaissance
timide, sous-jacente, refoulée, d’une puissance
divine ? Bien plus tard, en plaisantant bien
évidemment, mais aussi peut-être pour montrer
le peu d’intérêt que représentait la religion pour
lui, et pour exprimer son sens aigu de la probité
à laquelle il n’avait jamais failli, il dira à ce fils
qui n’a pour l’instant que quelques mois : « Il y
a surtout deux orientations qu’il me serait
pénible de te voir embrasser, curé ou voleur. »
Ce n’était évidemment qu’une boutade car il ne
14
fut apparemment qu’assez peu directif à l’égard
de son fils.
Le couple est installé à Golfe-Juan depuis
quelques années seulement, arrivant d’Orléans
où il exploitait un petit garage en société avec
un ami. Ce changement de région, ils le doivent
à un simple brin de mimosa. Un jour de fin
février, alors que les frimas de l’hiver couvraient
de givre la campagne orléanaise, Serge
Devernois, à la demande d’un client, s’était
déplacé pour assurer le dépannage d’un camion
sur la Côte d’Azur. Au retour, il tendit un brin
de mimosa à son épouse :
« Tu vois, c’est là-bas qu’il nous faut aller vivre
dorénavant. Sur la côte il y a des forêts de
mimosas sous un magnifique soleil tandis qu’ici,
on se gèle. »

Tout d’abord amusée par ces propos qu’elle
n’avait pas pris au sérieux, elle s’inquiéta bientôt
devant la fermeté qu’elle lisait maintenant sur le
visage de son mari.
« Tu plaisantes j’espère ?
– Pas du tout. Nous allons bien sûr en
discuter, mais si j’arrive à te convaincre, eh
bien nous partirons !
– Mais et le garage ? Et là-bas, qu’allons-nous
faire ?
15
– Nous vendrons notre part dans la société
et nous trouverons toujours quelque chose à
acheter sur la Côte d’Azur. »
Et c’est ainsi que, quelques mois plus tard,
Serge et Jeanne Devernois devenaient après
maintes démarches les propriétaires exploitants
d’un garage avec station service, quartier des
Eucalyptus à Golfe-Juan. Lui, il allait continuer
à mettre les mains dans le cambouis aidé par un
ouvrier mécanicien tandis qu’elle aurait à
s’occuper de la comptabilité et du secrétariat
tout en servant les clients de la station service.
Pierre le mécanicien, ils l’avaient trouvé sur
place, employé du précédent propriétaire qui se
retirait pour profiter d’une retraite qu’il jugeait
avoir bien gagnée.
Ce furent alors pour les Devernois de
longues années d’un travail acharné. Il fallait
non seulement fidéliser les clients de
l’établissement mais en convaincre d’autre part
la qualité des services offerts, ceci pour vivre
bien sûr, mais également pour payer les
emprunts contractés.
Et les années de labeur se succédèrent sans
autre préoccupation majeure que celle de
satisfaire les clients mais aussi d’agrandir dans
les limites du possible l’atelier et de l’équiper
convenablement.
Sans problèmes particuliers, mais au prix
d’efforts rarement récompensés par quelques
16
jours de repos, les Devernois, les emprunts
enfin remboursés, devinrent au bout de
quelques années définitivement propriétaires de
leur garage station-service. Ils s’aperçurent alors
qu’ils étaient seuls, qu’ils avaient, dans leur
souci de réussite professionnelle, totalement
oublié qu’un enfant pourrait leur apporter du
bonheur et pourquoi pas, un jour leur succéder.
C’est à ce moment-là que Jacqueline Roques
apparut dans leur vie. Pour faire réparer sa
voiture, elle s’était présentée au garage comme
cliente provisoirement en situation pécuniaire
difficile. Elle avait brièvement expliqué qu’après
un divorce, elle revenait en France avec sa fille
Catherine âgée d’une dizaine d’années, venant
d’Afrique où son ex-mari exerçait la profession
d’ingénieur. À la recherche d’un emploi, elle
acquitterait sa note dès qu’elle le pourrait.
Confiant, mais surtout généreux, Serge
Devernois avait accepté cette proposition. Il fut
d’ailleurs réglé rubis sur l’ongle peu après,
Jacqueline Roques ayant trouvé un emploi aux
galeries Madoura de la ville jumelle voisine,
Vallauris, ville de métiers d’art mais également,
petite digression, ville marquée par un grand fait
historique. C’est en effet dans le port de cette
ercité que débarqua, le 1 mars 1815, Napoléon
Bonaparte de retour d’exil de l’île d’Elbe,
reprenant ainsi rapidement le pouvoir pour les
célèbres « Cents Jours ». Cette embauche chez
17
Madoura va lui permettre d’approcher de
prestigieux artistes, et l’un d’eux, celui dont
l’œuvre fut immense, bouleversera totalement
sa vie. Peu à peu, Françoise, reconnaissante de
la confiance que lui avait spontanément
accordée Serge, devint une familière des époux
Devernois, à tel point qu’ils échangèrent
rapidement des sentiments amicaux. Jeanne
Devernois un jour lui confia son désir de
concevoir un enfant.

« Si vous avez un jour un enfant, combien
j’aimerais en être la marraine ! » s’écria aussitôt
Jacqueline Roques.
Proposition que Jeanne accepta d’emblée
déjà pratiquement certaine de sa très future
maternité.
« Rien ne s’y oppose, j’en serais ravie et je
crois que Serge le sera tout autant que moi. »
Et voici comment Jacqueline Roques devint
marraine du petit Patrick, ce qui marquera très
profondément son enfance en lui permettant
d’approcher grâce à sa marraine un homme à
l’immense talent, un maître incontesté, reconnu
du monde entier, qui imprimera dans l’histoire
de l’art du vingtième siècle sa marque
impérissable.
18
PATRICK ENFANT
La prime enfance de Patrick ne revêtit aucun
relief très marquant. Jeanne sa mère poursuivit
ses activités de secrétaire comptable tout en
assurant le fonctionnement de la station-service
Shell dans un premier temps, puis Agip par la
suite, tandis que Serge continuait à faire
fructifier son affaire. La clientèle se multipliant,
il avait dû embaucher un autre ouvrier
mécanicien puis plus tard, alors qu’il devenait
concessionnaire départemental de la marque de
camions Bedford, un troisième. Enfin il avait
accepté de transmettre son savoir-faire, ses
connaissances, à de jeunes apprentis qui en
retour lui fournissaient une aide non
négligeable. Devenu peu à peu un vrai patron, il
conservait cependant les habitudes acquises
alors qu’il débutait dans le métier, toujours
revêtu de sa cotte bleue de travail et, même s’il
régentait son équipe, il mettait toujours la main
dans la mécanique.
Et Patrick vécut sa prime enfance, entre une
nourrice qui restera pour lui impersonnelle, sans
19
reliefs, et des parents préoccupés qu’il ne voyait
que le soir et les jours de fermeture du garage,
encore que la station-service soit ouverte tous
les jours.
Jacqueline Roques demeurait fidèle dans son
rôle de marraine, mais à ses occupations
professionnelles vinrent se greffer des
préoccupations sentimentales qui allaient
bouleverser son avenir et ainsi laisser dans son
affection un peu moins de place, du moins
provisoirement, à son filleul. Quant au parrain,
Jim, l’exploitant de l’épicerie qui faisait face au
garage familial, il n’a probablement eu d’autres
soucis à l’égard de son filleul que de lui glisser
de temps à autre quelques friandises dans les
poches.
Patrick grandissait. Dès qu’il eut l’âge requis,
il entra à l’école maternelle. Jeanne un jour, ne
sachant trop comment occuper les vacances
scolaires de son fils accepta la proposition
d’amis, et au tout début d’un mois de juillet, elle
lui expliqua :
« Patrick, nos amis de Jarny, en Savoie nous
ont proposé de te garder jusqu’à la rentrée
scolaire chez eux. Je pense que ça devrait te
faire plaisir ? »
L’enfant ne pouvait encore imaginer ce que
ces mots « amis » et « Savoie » signifiaient
réellement mais, comme ils étaient susceptibles
de lui apporter un changement sensible dans sa
20
vie quotidienne, il s’en réjouit. Ces vacances se
renouvelèrent quelques années sans laisser
cependant de traces particulières dans la
mémoire de Patrick.
En obtenant un emploi dans l’atelier
Madoura de Suzanne et Georges Ramié de
Vallauris, ville voisine, Jacqueline Roques ne
pouvait imaginer que sa vie en serait totalement
bouleversée. À son arrivée, elle y fit la
connaissance de Pablo Picasso qui, dés 1946,
attiré par l’art de la céramique, avait ici réalisé
ses premières œuvres en la matière.
Peintre espagnol de l’école de Paris, Pablo
Picasso était alors l’artiste le plus contesté,
comptant certainement plus de partisans que
d’adversaires, mais tous convaincus du bien
fondé de leurs appréciations, qualifié par le plus
grand nombre de génie, mais par d’autres tout
bonnement de fumiste.

Dés sa présence à Vallauris, ville de la poterie
et de la céramique, Picasso ne va donc plus
cantonner son art à la seule peinture, mais
toucher non seulement à la céramique mais
également à la sculpture. Ainsi on pourra lire
dans le Monde du 25 novembre 1948 : « Jamais
peut-être Picasso n’apporta de telles preuves de
son génie artistique que dans l’art de la
poterie. »
21
Pourtant, les Ramié, exploitants de l’atelier
Madoura, diront bien plus tard : « un apprenti
qui aurait travaillé comme Picasso n’aurait
jamais pu trouver d’emploi ». En effet, qu’il ait
été guidé par son génie créatif ou par le hasard,
en prenant des initiatives risquées contraires aux
méthodes de travail traditionnelles, il créa de
1947 à 1961 quelque 4 000 à 5 000 œuvres
originales.
C’est donc chez Madoura que Jacqueline
Roques connut, dès qu’elle y fut embauchée,
Pablo Picasso. Il l’épousa le 25 octobre 1961.
Elle devint ainsi sa dernière épouse et par là
même son unique modèle jusqu’à sa mort à
l’âge de 92 ans, en 1973.
Patrick Devernois, toujours très entouré par
l’affection de sa marraine, bénéficiant également
de ses prodigalités, allait ainsi, lui aussi,
approcher le grand homme, le côtoyer durant
son enfance et son adolescence. Il en garderait
de grands souvenirs.
Ami, puis époux de Jacqueline Roques, il fut
tout naturel que Pablo Picasso devint client du
garage Devernois.
Si, la plupart de ceux qui approchaient Pablo
Picasso utilisaient à son égard, le terme
respectueux de maître, Serge Devernois, sans
cependant user d’une familiarité qui aurait pu
choquer, l’appelait simplement par son prénom,
Pablo. Le maître n’en prenait nullement
22
ombrage et même semblait goûter la
sympathique mais respectueuse liberté que
Serge s’autorisait.
La plupart du temps, c’était le chauffeur,
Jacques, qui venait au garage pour les besoins
d’entretien de l’Hispano Suisa du maître, mais il
arrivait que Pablo Picasso l’accompagne.
Si les relations entre les Devernois,
Jacqueline Roques et Pablo Picasso n’étaient
somme toute pas très régulières, ils se
rencontraient assez souvent cependant. Un jour
qu’ils étaient ensemble sur la plage, Patrick,
profitant d’un instant d’inattention échappa à la
surveillance et, paniqués, tous se mirent à sa
recherche. Ce fut Pablo Picasso qui le retrouva
et le ramena, très fier de son instinct qui l’avait
guidé vers l’enfant.
Il arrivait aussi assez souvent que Jacques, le
chauffeur, vienne prendre Patrick chez lui ou
bien à la sortie de l’école et le conduise chez sa
marraine au Mas Notre-Dame de Vie à
Mougins. Grimper dans la magnifique voiture
devant ses camarades, quel bonheur ! Patrick
n’en était pas peu fier. Le soir, après la
fermeture du garage, Jacques le ramenait chez
lui. Parfois même, il dormait au Mas Notre-
Dame de vie. Le lendemain, en arrivant à
l’école, il jouait l’effacé, le modeste, tout en
sachant que ses camarades allaient l’interroger,
ce qui arrivait immanquablement.
23
« Elle est vachement chouette la bagnole, à
combien elle monte ? le questionnait un copain.
– Au moins à 220, c’est marqué sur le
compteur, » répondait un Patrick quelque peu
orgueilleux mais sachant le dissimuler sous une
modestie affectée.
« Et il t’emmène où ?
– Et bien chez ma marraine, répondait-il,
sachant que ses camarades traduisaient chez
Picasso. »
Chez Picasso, au Mas Notre Dame de Vie à
Mougins, Patrick retrouvait Jacqueline, sa
marraine, dévouée, débordante de passion pour
son immense artiste. Elle l’entourait de tout son
amour, de toute sa tendresse, le faisait vivre
dans une sorte de cocon. Cela ne l’empêchait
nullement d’assumer parfaitement son rôle de
mère tendre et attentive à l’égard de Catherine
sa fille et de marraine attentionnée pour son
filleul Patrick. Elle le gâtait, le couvrait de
cadeaux pas toujours très appréciés, tels ces
vêtements qu’elle était heureuse de lui acheter
dans les plus luxueux magasins, mais qui ne
plaisaient pas spécialement à celui qui devait les
porter. Elle recherchait le chic distingué,
l’élégance, alors qu’il aurait plutôt aimé
s’accoutrer dans les gammes de fringues au goût
du jour portées par ses camarades d’école.
Passionné, intrigué par le maître, il se glissait à
l’entrée de l’atelier et passait de longs moments
24