La Vigne de Jean

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Imaginez un vieux couple, lui Languedocien accroché à ses racines, elle pied-noir qui ne s’est jamais tout à fait éveillée de son enfance heureuse là-bas. Lorsque l’orage gronde chez lui, Jean se réfugie dans son cabanon à l’ombre du figuier au bord de sa vigne. Or, celle-ci devient constructible et son fils a un grand projet. Vite, vite, il faut tout arracher, vendre le plus cher possible, gagner de l’argent, beaucoup d’argent.

Oui, mais c’est sur son plateau que Jean goûte ses rares moments de bonheur, c’est aussi de là-haut qu’il voit les vignes de son pays disparaître les unes après les autres dans d’immenses brasiers pareils à ceux qui ont dévoré les Cathares il y a huit siècles.

La rentabilité va-t-elle encore une fois l’emporter sur la passion ? Jean va-t-il se laisser déposséder ? Peut-il résister ?


Dans La vigne de Jean, Jean-Pierre Grotti raconte comme nul autre l’attachement à la terre, et le bonheur de vivre en symbiose avec la nature. Il nous parle d’une génération de paysans qui laissait couler sa vie au rythme des saisons.


Jean-Pierre Grotti se classe désormais parmi les grands auteurs de Terroir français...


Publié le : lundi 2 novembre 2015
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EAN13 : 9782366520798
Nombre de pages : 220
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I

 

 

 

 

Depuis que son fils lui a téléphoné, Janine se tourmente. Que se passe-t-il ? Quelle catastrophe va-t-il encore lui annoncer ? C’est évident, il y a quelque chose d’anormal.

Il arrive à Michel de l’appeler pour lui dire qu’il vient manger ou bien qu’il ne dort pas à la maison, mais jamais au grand jamais, il ne l’a fait pour lui demander si elle était seule et si elle avait quelques minutes à lui accorder. Pourquoi toutes ces précautions ? Bien sûr qu’elle est seule, elle l’est toujours l’après-midi et il le sait bien.

L’emploi du temps de son père est immuable et connu de tous. En ce moment, il est au boulodrome en train de regarder la partie et d’écouter ceux que tout le village appelle les Sénateurs. Un peu plus tard, lorsque les pétanqueurs cesseront de jouer, il ira rendre visite à sa vigne sur le Plan de Rasclet

Et du temps… il lui demande si elle a du temps ! Il est devenu fou ou quoi ? Elle en a trop ! Elle s’ennuie… Voilà bien cinquante ans qu’elle vit ici. Cinquante ans ! Elle qui a connu une enfance radieuse en Algérie, s’est emprisonnée dans ce trou. Que peut-elle faire sinon regarder les idioties à la télévision ?

Oui, il est arrivé quelque chose. Mais quoi ? Michel ne veut pas que son père soit là, ce n’est pas bon signe… Le pauvre, il faut dire que jusqu’ici, il n’a pas eu beaucoup de chance. Malgré sa gentillesse, sa bonne volonté et son intelligence, il a connu bien plus d’échecs que de réussites dans sa vie.

Que lui est-il arrivé Bon Dieu ? Il s’est blessé pendant son travail ou bien il a eu un accident sur la route ? Il s’est définitivement fâché avec Caroline ? Il a contracté des dettes qu’il ne peut pas rembourser ? Sa voiture est en panne et irréparable ?

Elle essaie de se rassurer : il pourrait aussi venir lui annoncer qu’il a enfin trouvé un vrai travail ou bien qu’il se marie… Ce serait bien, il a tout à fait l’âge de fonder un foyer.

Mais enfin que fait-il ? Il lui a dit qu’il sortait de Narbonne lorsqu’il l’a appelée, il devrait être là. Oui, c’est ça, son cœur de mère ne peut pas la tromper, il a eu un accident…c’est grave… Il est à l’hôpital ! Non, non, elle devient folle ! Il ne lui aurait pas dit qu’il venait la voir…

 

Le voilà. Elle sort en courant à sa rencontre et le serre contre elle avec force. Michel est tout étonné par cet accueil :

—Bonjour ‘man, qu’est-ce qu’il y a ?

—Quoi qu’est-ce qu’il y a ? Tu me fais faire un sang d’encre et tu me demandes qu’est-ce qu’il y a ? C’est bien toi qui as téléphoné pour savoir si j’étais seule, si j’avais du temps ?

—Oui, oui mais je ne voulais pas que tu t’inquiètes…

—Hé bé moi, je me suis inquiétée, voilà. Alors, tu me dis ce qui se passe ou non ?

Son garçon hésite avant de répondre, elle sent qu’il est un peu gêné. Il se lève, se sert un café et le fait chauffer. Il saisit la tasse, la porte à ses lèvres et souffle dessus. Elle sourit; bébé, il soufflait sur tous les aliments qu’on lui présentait en disant : « C’est chaud ! »…

Il n’a pas perdu cette habitude.

Il boit, repose la tasse sur la table. Il va parler… Non, pas encore, il se tourne vers la fenêtre comme s’il attendait quelqu’un. Quel bel homme ! Quoi qu’en disent les mauvaises langues du village, son fils n’est pas un perdu, un de ces jeunes mal habillés, désœuvrés et plus ou moins drogués qui traînent dans les rues à longueur de journée.

Depuis quelque temps, il est tout à fait sérieux. Cela fait maintenant six mois qu’il est employé par une agence de travail temporaire de Narbonne et, ma foi, il est souvent appelé, preuve qu’il doit bien faire ce qu’on lui demande. Même sa relation avec Caroline semble stabilisée et au beau fixe depuis plus d’un trimestre.

Janine apprécie assez cette jeune femme simple, souriante et qui paraît d’humeur égale.

Comme Michel, elle est née ici. Ils ont la même culture, ils n’éprouveront guère de difficultés à vivre ensemble. Le seul point noir, c’est qu’elle travaille comme serveuse dans un bar-restaurant en ville. Ce n’est pas une profession très honorable pour une fille sérieuse, encore moins pour une femme mariée.

Oui, Michel est un bel homme. Il a hérité de son père sa petite taille et ses épaules larges. Elle lui a donné la couleur châtain clair de ses cheveux, ses traits bien dessinés et, malheureusement, la longueur de son nez. Même si son côté rêveur et instable le rend imprévisible, c’est un garçon affectueux et doux.

Elle secoue la tête, revient dans l’instant, s’impatiente :

—Bon, tu me dis ce que tu as ou non ?

—Hé bé… je voulais savoir si vous étiez au courant pour la vigne.

—La vigne ? Quoi la vigne ? Qu’est-ce qu’il y a ?

—Mutos, le premier adjoint, m’a dit qu’ils avaient reçu le rapport du commissaire enquêteur concernant la demande de modification du PLU. Il est favorable. Tu me diras, c’est normal, toute la plaine est classée en zone inondable.

—Qu’est-ce que ça change ? Je n’y comprends rien moi à ces lettres.

—Maman, le PLU, c’est le plan local d’urbanisme. Dans six mois tout au plus, le Plan de Rasclet sera le seul terrain constructible de la commune. De deux ou trois euros maximum le mètre carré, son prix de vente va être multiplié par trente ou par quarante !

—C’est vrai ?

—Oui, puisque je te dis que c’est sur la bonne voie. Le terrain sera classé en zone AU.

—Laisse-moi tranquille avec tes lettres. Alors, notre vigne, elle va valoir une fortune bientôt ?

—Oui, vous allez pouvoir la vendre cher. Elle va vous rapporter plus d’argent que vous n’en avez jamais eu. Et encore, je ne compte pas la prime d’arrachage.

—Bah, comme on a toujours été pauvres, avoir plus de sous que d’habitude, ce n’est pas trop difficile. Et puis de l’argent, de l’argent, tu sais, ton père et moi, on n’en a plus trop besoin. À une époque, oui, on aurait aimé en avoir davantage, mais maintenant, que veux-tu qu’on en fasse ?

—Vous pourriez m’aider.

Janine fronce les sourcils. C’est donc ça, son petit est dans le besoin. Qu’a-t-il fait ? Que lui est-il arrivé ? Elle en était sûre, elle l’avait pressenti… Il a des dettes… Il est venu demander du secours. Elle s’exclame, inquiète :

—Tu n’as pas fait de bêtises au moins ?

—Non maman, non. J’ai des projets, c’est tout.

Il prend le journal, le repose, s’étire et poursuit :

—Je viens de discuter avec Émile.

—Émile ? Quel Émile ?

—Émile Costes, l’ancien cafetier !

—Ah bon et qu’est-ce qu’il t’a raconté ?

—Pas grand-chose, c’est surtout moi qui lui ai parlé. Voilà, on va se mettre ensemble avec Caroline. Sa tante nous prête la maison qu’elle a rue Rousseau. Peut-être même qu’on va se marier et faire un héritier. À part ça, elle en a assez d’être serveuse et moi j’en ai marre de l’intérim. Ce sont des boulots de crève-misère.

Janine est tout à fait d’accord avec son fils, ce ne sont pas de vrais métiers. Tout en l’approuvant, elle tente de deviner en vain à quoi il a pensé. Elle demande :

—Et alors ?

—Alors, j’ai vu Costes pour savoir s’il serait d’accord pour nous louer son café.

—Son café ? Et pour quoi faire Bon Dieu ?

—Pour le rouvrir et le transformer en même temps en restaurant. Caroline aime cuisiner et elle le fait bien, crois-moi. Pour ma part, je m’occuperai de l’approvisionnement et du bar.

Boudiou, mais depuis qu’il est fermé, tout doit être moisi là-dedans ! Et puis un café ! Dans les villages du canton, ils ont tous fermé et toi, tu crois que ça va marcher ici ?

—Un café-restaurant maman ! Pourquoi pas ?

—Il va te falloir une fortune pour le remettre en état et Costes va te le louer très cher…

En même temps qu’elle prononce ces mots, elle comprend pourquoi Michel lui a parlé du Plan de Rasclet. Il lui répond calmement et d’un air convaincu. Janine a l’impression qu’il lui récite un discours qu’il s’est répété maintes fois sûrement pour se persuader lui-même de la faisabilité de son projet.

—Le loyer ne sera pas élevé. Émile m’a assuré à plusieurs reprises qu’il serait ravi de revoir son établissement ouvert. Il m’a promis qu’il serait très raisonnable pour le loyer. Nous ne manquerons pas de clients, personne ne fait à manger ici. Par contre, tu as raison, pour renouveler le mobilier et faire une cuisine aux normes d’hygiène actuelles, oui, ça va coûter cher.

—Et c’est pour ça que tu veux que ton père vende la vigne ?

—Oui, en partie… De toute façon, elle ne rapporte rien, il ne pourra pas continuer à la travailler bien longtemps et puis… je suis fils unique non ?

—Bien sûr, tu es bête… Moi, je vais te dire, cette vigne je ne l’aime pas. Ton père passe plus de temps avec elle qu’avec moi et, tu as raison, elle ne nous rapporte rien. Le problème, c’est que c’est sa vigne et ce sera difficile de la lui faire lâcher.

—Pourquoi tu dis ça maman ? Vous en avez déjà parlé ?

—Non, mais figure toi que je le connais bien depuis le temps. Il a peut-être l’air doux et pas méchant du tout, mais il est têtu comme une mule. Quand les Sénateurs de la pétanque lui ont appris l’an dernier qu’elle allait être classée en terrain constructible et qu’il allait devenir riche en la vendant, il est revenu si contrarié du boulodrome qu’il n’y est pas retourné pendant trois jours.

—On le fera changer d’avis, tu verras. D’habitude ‘man, il fait toujours ce que tu veux non ?

—Oui, oui, mais là ce sera compliqué… Ce n’est pas une question d’argent Michel, c’est… c’est qu’il l’aime. Voilà. Tiens, pour te dire, il y va tous les jours même quand il gèle. Il ne travaille pas non, simplement il va la voir.

—Il doit avoir peur qu’elle s’en aille… Allez maman, tu peux toujours commencer à lui en parler, tu verras bien ce qu’il te répondra.

—Oui je le ferai, mais ne te fais pas trop d’illusions.

—Mais enfin toi, qu’est-ce que tu en penses ?

-—Je te l’ai dit, la vigne, on peut l’arracher demain, je m’en moque… Pour le reste, tu m’annonces plein de choses en même temps : un mariage, un bébé, un café, un restaurant… Je ne sais plus où j’en suis. En plus, tu comprends, je ne voudrais pas que tu sois déçu plus tard.

—C’est un super projet maman. Je serai déçu si je n’arrive pas à la réaliser.

—Peut-être que ça serait bien… On pourrait te donner un coup de pouce et nous, ça nous permettrait de changer et d’aménager pas mal de choses ici. En plus, si ton père n’a plus sa vigne, il me laissera moins seule.

—Tu vois, ça nous arrange à tous les deux, alors aide-moi ! s’exclame Michel en se dirigeant vers la porte.

—Tu manges avec nous ce soir ?

—Non ‘man, avec Caroline, on se fait un dîner en amoureux.

—Vous avez raison, profitez bien. Après…

 

Quelle idée, rouvrir le café ! Plus personne ne sort maintenant. Chacun reste chez soi devant son téléviseur. Elle se met à recenser les établissements dans les environs, tous ont fermé sauf celui de Pilhan dont la cuisine a bonne réputation.

Après tout, pourquoi pas ? Elle pourrait aller leur donner un coup de main les jours d’affluence pour servir, débarrasser les tables, ranger et peut-être même préparer des repas pieds-noirs avec cocas, couscous et la mouna à Pâques…

Elle sourit, cela lui permettrait de voir un peu de monde et surtout des gens différents de ceux qu’elle rencontre tous les jours en faisant ses courses.

Même eux, s’ils touchaient de l’argent, ils pourraient enfin changer leur salon qui a plus de quinze ans… et le four qu’elle ne peut plus programmer… et acheter un téléviseur à écran plat… et faire repeindre la façade qui est d’un gris triste à pleurer… et ouvrir une baie pour éclairer la salle à manger dans laquelle une lampe est allumée toute la journée. Oui, cette petite fortune ferait du bien à tous et colorierait la vie de la famille d’un peu de bonheur.

Le plus difficile sera de convaincre Jean. Bien que d’habitude, elle parvienne toujours à se faire entendre et même à imposer son point de vue, il lui faudra cette fois beaucoup de ruse, de patience et de force pour lui faire abandonner cette satanée vigne qui ne vaut plus rien.

Avant d’en discuter avec lui, elle doit tout de même être sûre que Michel et Caroline sont bien décidés à vivre ensemble, ils ont si souvent changé d’avis… Il faut aussi qu’elle se renseigne à propos de cette histoire de PLU, de AU à laquelle elle n’a pas compris grand-chose.

C’est vrai, les gens en ont parlé pendant une ou deux semaines l’an passé puis plus personne n’en a dit mot. Jean et elle pensaient que le projet avait été abandonné. Est-ce que la décision va vraiment être prise maintenant ? Elle demandera à Jacqueline, la secrétaire de mairie avec qui elle marche chaque dimanche matin.

Pour le moment, elle n’en dira rien à son époux, c’est sûr. Elle s’installe sur son vieux fauteuil, allume le téléviseur. Michel lui a fait rater le début de son film de l’après-midi, mais ce n’est pas grave, le fil de l’intrigue est toujours facile à saisir.

Pendant presque deux heures, Janine va suivre les démêlés, les échecs et les succès des autres; qu’ils ne soient que des personnages imaginaires importe peu. Ils lui permettent de sortir de sa maison, de sa rue, de son village. Ces gens de la ville bien habillés, ces paysans charmants et polis, beaux, pleins d’argent et de bons sentiments la font toujours rêver.

Après, elle pourra fermer les yeux, sommeiller, se laisser emporter au gré des vents qui traverseront son esprit.

 

Tissous : Et bé vous avez entendu ce qui se dit dans le village ? Le Jean, il va devenir riche, il va pouvoir s’acheter des sandales !

Fissou : Son fils a dû magouiller avec Mutos, le premier adjoint, ils sont cul et chemise.

Croustet : Qu’est-ce qu’il y a ?

Khrouchtchev : Encore une fois l’intérêt de l’un passe avant celui de tous. Le Plan de Rasclet va devenir constructible.

Picou : Avec cet argent, il va pouvoir se payer du bon temps… Moi, je prendrai un abonnement au Paradise à La Junquera… Juste pour regarder les filles parce que ça fait longtemps maintenant que ma pendule, elle s’est arrêtée à six heures et demie.

 

 

II

 

 

 

 

Très souvent, Janine se retrouve jeune et heureuse en Algérie.

Il lui semble respirer tous les parfums qui accompagnaient les saisons là-bas, parfums sucrés, enivrants qu’elle n’a jamais oubliés. Dans le parc, les mimosas et leurs boules de fleurs pareilles à des poussins ébouriffés s’installaient au cœur de l’hiver. S’épanouissaient ensuite, bercés par les premières douceurs du printemps, les orangers et leur parure immaculée. Les jasmins éclataient en été semblables à des essaims d’étoiles odorantes et douces.

À présent, elle se laisse bercer par le piétinement doux des vagues sur le sable brillant. Elle a onze ans. Ils sont une vingtaine, parents, amis et voisins sur la plage bleue à Tipaza. Jamais elle n’a vu, jamais elle n’a retrouvé une eau si transparente, si pure, si belle.

Loin, là-bas, au-delà de la courbe brumeuse de l’horizon, il y a la France, un pays mythique, rêvé, dont les parents parlent parfois en évoquant des villes ou des villages aux noms étranges. Pour elle, c’est une nation immense, grande comme la mer, couverte de forêts et de pâturages toujours verts, de fleuves gigantesques, peuplée de gens riches, heureux et souriants, le paradis.

En discutant et en riant, les adultes déchargent tout le matériel du pique-nique : les immenses parasols, les couverts, les marmites, les chaises et même les tables. Aussitôt arrivés, les hommes s’activent à dresser les tentes pour se protéger du soleil : quatre mâts sur lesquels sont fixées et tendues des tentures multicolores de laine.

Janine se baigne avec ses cousins dans l’eau limpide et tiède au-dessus du miroitement fugace des poissons et des fonds enluminés par les algues, les éclats de soleil et les grappes noires de moules ou d’oursins. En face d’eux, un rocher énorme, sombre, irrégulier, jaillit de la mer comme une vieille dent usée.

 

Le repas est joyeux, criblé de rires et de cris : on se partage les cocas vivement colorées, les énormes salades de riz et les melons sucrés qui fondent dans la bouche et coulent au bord des lèvres brillantes.

Pendant la sieste des grands, les enfants vont escalader les pics aigus et les arêtes vives que le vent salé a sculptés et qui ferment la plage vers Beldj.

Il fait chaud. Le temps s’arrête là, sur le sable brûlant.

Rien ne bouge. Seuls, un soupir, la chanson des vagues, le cri des mouettes disent que la vie continue, sereine, paisible comme une rivière de France… C’est l’Algérie heureuse, celle où papa et maman se tiennent par la main, rient et dansent ensemble, s’embrassent parfois…

Janine aimerait bien rester dans cet été lumineux de sa vie sur la plage bleue de Tipaza mais elle sait qu’inexorablement viendra bientôt l’hiver.

 

L’automne s’annonce par une suite de petits événements sans importance qui ajoutés l’un à l’autre altèrent la belle lumière estivale. Elle a treize ans. Peu à peu au collège, les surveillantes deviennent plus sévères avec les Algériennes. Une barrière de silence se dresse entre elles, les roumis, et leurs camarades arabes. Elles ne bavardent plus ensemble, ne rient plus ensemble. Un petit sourire parfois, un signe discret de la main, c’est tout.

Papa pose un grillage haut qui enserre toute une partie du parc contre la maison. Selon ses dires, il s’agit d’empêcher les renards de pénétrer dans le poulailler, mais c’est désormais dans cette immense cage et seulement là qu’elle pourra jouer avec ses cousins. Il n’est plus question d’aller se baigner dans les flaques chaudes et le petit courant du Bourouni qui coule pourtant à peu de distance du Clos de Saint-Pierre.

Une nuit, deux ouvriers quittent la ferme sans explication. Les soldats français patrouillent de plus en plus souvent dans leur secteur. Ils viennent, parlent de prudence, de couvre-feu, de provocations. Après leur départ, les parents restent longtemps silencieux.

Canaille, le féroce chien-loup de l’oncle Victor meurt. On dit aux enfants qu’il était vieux et malade, mais Janine a vu la flaque de sang sombre près du portail et entendu les hurlements de rage de son maître.

Lorsque papa va faire les courses à El Affroun ou à Mouzaïa, la maison devient silencieuse, crispée dans l’attente de son retour. Maman ne répond pas aux questions, reste assise devant la fenêtre ou dans le jardin. Elle-même n’ose pas jouer du piano. Elle se retire dans sa chambre et dessine ou rêve sur son lit.

Les visites des amis ou des parents se font rares. On ne va plus à Tipaza depuis que des voisins ont été attaqués sur la route du mont Chenoua. La chaleur et l’ennui écrasent les journées brûlantes d’été qui s’allongent démesurément.

 

Elle a seize ans. L’hiver surgit soudain comme une bourrasque mauvaise, annoncé par la radio qui se met à parler de désordres, de soulèvements, d’enlèvements, de haine et toujours de prudence, surtout de prudence.

C’est d’abord un viticulteur ami de papa qui disparaît puis l’oncle Victor, le frère de maman, qui est enlevé en revenant de boire l’anisette à Ameur-el-Aïn.

C’était un homme lourd, puissant, violent, invincible dont les éclats terrorisaient Janine, un roc planté dans la ferme bâtie par ses grands-parents sur des terres arrachées aux marécages.

Le coup de poing facile, la voix tonitruante, il régnait sans partage sur ses terres, rudoyant les siens autant que ses ouvriers. Connu et craint de Mouzaïa-ville à El Affroun, il ne manquait jamais une occasion de sortir, de boire et de s’amuser.

Maman, sa sœur aînée de quatre ans, avait toujours pour lui des yeux émerveillés et indulgents. Il était resté pour elle le gros bébé braillard qu’elle promenait dans sa poussette et qui jetait de colère son biberon dès qu’il l’avait fini…

Chaque fois que quelqu’un se plaignait des excès de son frère, elle répétait, peut-être pour se convaincre elle-même :

—Victor, il n’est pas méchant, il a le sang chaud, c’est tout !

Les soldats viennent, s’installent dans le parc pendant une semaine, cherchent, interrogent, surveillent puis lèvent le camp. Chaque minute qui passe éloigne l’oncle de la vie. Chaque minute qui passe enfonce dans le cœur de sa sœur une incurable tristesse.

L’espoir se dilue dans une attente désespérée. L’oncle n’est pas retrouvé. La tante et ses enfants partent pour la France. Sur le lit à peine défait, dans la pénombre fraîche de la chambre, maman dépérit, pâle, presque blanche, transparente, couchée comme un grand lys que le vent a brisé.

Une nuit, un gros orage éclate. Le père travaille dans son bureau. Comme lorsqu’elle était enfant, Janine court se réfugier dans la chambre de ses parents. Lorsqu’elle entre dans la pièce, un éclair l’illumine totalement. Dans la lueur violente et crue, elle aperçoit les yeux grands ouverts de sa mère, la fixité de son visage, la raideur de son corps. Elle hurle. Maman ne se réveillera plus.

 

Trois mois plus tard, en janvier, accompagnée par son père, Janine arrive en France, dans cette petite commune du Languedoc où sa tante et ses cousins se sont installés.

Il n’y a ni pâturages, ni grandes forêts. Il pleut et il souffle un vent froid qui emprisonne les gens chez eux. Janine se croit dans un village fantôme. Une semaine plus tard, son père repart en Algérie. Elle l’embrasse de toutes ses forces alors qu’il se tient raide et crispé sur le pas de la porte, une valise noire à la main. À peine l’entend-elle lui murmurer :

« Heureusement que je t’ai, princesse ! » et il s’en va.

Elle vient d’avoir dix-huit ans, elle se sent abandonnée pour la deuxième fois, tout à fait orpheline. Elle ne l’est pas pourtant. Tous les deux ou trois mois, son père vient la voir, la serre dans ses bras, lui dit qu’elle ressemble à sa mère, que c’est elle qui lui donne la force de vivre, la couvre de cadeaux et repart quelques jours après, toujours raide et crispé sa valise noire à la main.

Grâce à l’affection de sa tante et de ses cousins, elle retrouve le goût de sourire et même parfois de rire. Elle n’a aucune relation, aucune amie, aucun amoureux dans le village. Les gens les regardent avec curiosité, méfiance et même hostilité.

Parfois, lorsqu’elle entre dans l’épicerie ou la boulangerie, les conversations s’arrêtent ou bien les clientes se mettent à parler patois. Personne ne veut s’afficher avec ces étrangers, ces pieds-noirs bouffis d’argent et d’orgueil – croient-ils – qui viennent acheter les meilleures terres languedociennes, coloniser l’Occitanie.

Elle attend son père qui, elle en est persuadée, l’emmènera loin de cet endroit triste où elle s’ennuie. Il lui fait part de son arrivée dans une belle lettre qui la fait pleurer de joie. En même temps, la tante lui annonce qu’elle quitte la région pour rejoindre une partie de sa famille qui vit en Auvergne.

En fait, son père ne revient pas seul. Une amie prénommée Sarah l’accompagne. Janine ne comprend pas ce que cette femme vient faire chez eux. Elle ne veut partager son papa avec personne. Est-il possible qu’il ait déjà oublié maman ?

Janine refuse de parler à l’intruse. Elle ne prend pas ses repas avec les nouveaux venus, se retire dans sa chambre ou bien passe ses journées à sillonner la campagne.

Chaque sourire, chaque caresse, chaque baiser qu’elle surprend entre les deux amants accroissent sa haine de l’étrangère, la blessent jusqu’au cœur. Elle aimerait ressembler à sa mère qui s’est laissé mourir de chagrin…

Malgré plusieurs tentatives de leur part pour instaurer un dialogue, elle s’enferme dans son refus. Un mois s’écoule dans un silence et une tension terribles.

Un matin, son père la rejoint dans sa chambre; il est très en colère, elle aussi. Il lui reproche sa mauvaise volonté et son entêtement qui font beaucoup de peine à Sarah, femme très douce animée du seul désir de bien s’entendre avec elle…

Il ajoute que son attitude de petite fille gâtée le déçoit énormément et, qu’à presque vingt ans, il avait pensé qu’elle serait plus compréhensive, plus ouverte à la vie.

—J’avais deux choses que j’aimais par-dessus tout : ta mère et l’Algérie. J’ai perdu ta mère et je vais perdre l’Algérie. Je ne crois pas un mot de ce que racontent ces politiciens dans leurs fauteuils à Paris. Ils ne comprennent rien, notre pays est foutu. J’ai eu de la chance, j’ai réussi à vendre le Clos à un prix raisonnable, je ne retournerai jamais plus là-bas, ça me fait trop mal rien que d’y penser.

Il ne me reste que toi. Si tu n’avais pas été là, j’aurais rejoint ta mère depuis longtemps… Mais la vie est si imprévisible, si…folle.

Il soupire, repousse ses cheveux en arrière, poursuit :

—Tu vois, au moment où je n’espérais plus rien, j’ai rencontré Sarah. Nous nous sommes aimés au premier regard, ça peut te paraître ridicule, injuste, indécent même, mais c’est comme ça !

Il baisse la tête, murmure :

—Nous allons nous marier à la fin du mois. Nous irons vivre chez elle en Provence. Ses parents qui sont très riches possèdent beaucoup de vignes et une belle maison, presque un château, pas très loin de Bandol. Je vais investir une partie de la vente du Clos dans leur propriété et m’en occuper. C’est là que je vais recommencer ma vie.

Janine écoute, silencieuse et pleine de rage :

—Et moi ? Tu me perds aussi ?

—Oh non ma chérie, il n’en est pas question, répond-il en tendant ses bras vers elle pour l’enlacer.

Elle s’écarte vivement.

Il la regarde droit dans les yeux, et poursuit :

—Tu as toute ta place avec nous si tu le désires et bien sûr, si tu acceptes d’avoir des relations normales avec Sarah. Je ne te demande pas de l’aimer, mais simplement d’être correcte avec elle. Je peux même te dire quelle chambre nous avons prévu de te donner là-bas, c’est l’une des plus belles et des mieux exposées.

—Jamais papa, jamais je ne vivrai avec cette… cette… femme. Je préfère rester ici toute seule dans cette maison triste plutôt que de me retrouver avec elle dans un palais.

—Tu ne m’as pas compris Janine !

En prononçant ces mots, sa voix se transforme, devient grave, presque solennelle. Son regard quitte la pièce, s’élance vers le ciel par-delà la fenêtre. Après un court instant de silence, il continue, totalement convaincu.

—Sarah pour moi, c’est un miracle ! Je n’avais plus d’avenir sinon toi et, dans un éclair, j’ai su que je pourrais à nouveau prendre du plaisir à vivre. Personne ne peut refuser un miracle. Je ne veux pas rester prisonnier de mon passé et tu ferais bien de m’imiter. Tu as toute une vie à te créer. Va de l’avant !

Elle s’attendait, elle espérait que, devant son refus de les accompagner, son père renoncerait à cette femme… Elle murmure :

—Et… Et tu vas me laisser ?

—Oui ma chérie. Tu me déçois et tu me blesses jusqu’au cœur, mais je n’ai pas le choix. Personne, même pas toi que j’adore, ne me fera renoncer à elle, ce serait comme… comme me suicider. Tu ne peux pas me le demander maintenant.

Il s’approche de la porte, pose sa main sur la poignée :

—Réfléchis Janine, nous avons quelques affaires à régler dans la région, nous reparlerons de tout cela à notre retour dans une semaine.

—C’est tout réfléchi !

—Chut, ma fille, dans une semaine !

Pendant deux jours, elle ne sort pas de la maison, n’ouvre même pas les volets, ne mange pas, se contente de grands verres de lait froid. Il faudrait qu’elle meure, c’est sûr, comme sa mère… mais c’est difficile de mourir. À presque vingt ans, le corps a faim de nourritures, de mouvements, de découvertes, d’amours.

Le mercredi, elle va acheter du pain et des fruits. Il lui semble qu’elle sillonne les rues du village pour la première fois. Il fait beau, une vieille femme la salue en souriant. Elle ne comprend pas ces changements. Vite, vite, elle retourne s’enfermer chez elle.

Elle ne veut pas laisser entrer le moindre éclat d’espoir dans son esprit. Elle ne veut surtout pas faire comme son père. Elle va rester fidèle, elle, toute sa vie fidèle à sa mère figée dans l’orage, fidèle à son pays si beau, fidèle à sa vie si heureuse là-bas.

 

Le lendemain, elle ouvre les volets et fait le ménage. Son père sera bien obligé de constater qu’elle sait s’occuper d’une maison, qu’elle n’est plus l’enfant qu’il l’accuse d’être.

Elle a du mal à dormir, elle s’épuise dans de longues promenades à grands pas dans la campagne. Elle essaie de ne pas penser au retour du couple, elle les nomme « les amants diaboliques » en souvenir du titre d’un article qu’elle a lu il y a quelque temps.

Elle appréhende sa nouvelle discussion avec son père. Elle ne veut pas partir, mais elle ne veut pas rester seule non plus. C’est lui qui a trahi, c’est lui qui doit céder. Il faut qu’il comprenne qu’il lui demande quelque chose d’impossible. Il doit abandonner son projet de mariage. C’est son père non ? Il est tout de même obligé de l’aider sinon de l’aimer…

Ils reviennent le samedi après-midi. Elle les regarde arriver de la fenêtre de sa chambre. Ils se frôlent, se sourient, se cherchent des yeux à tout moment, s’enlacent, s’embrassent. Ils sont rayonnants de bonheur et cette lumière frappe Janine, la transperce et renforce d’autant plus sa conviction. Elle ne pourra jamais vivre avec eux, elle ne peut rien partager avec cette femme, surtout pas son père.

Il vient la voir dans sa chambre le dimanche matin. Il semble bien moins nerveux que la semaine dernière, il paraît même tout à fait calme. Lui aussi a pris sa décision.

—Alors ma chérie, tu as réfléchi à notre situation ? J’espère que tu as retrouvé ton bon sens et que tu viens avec nous…

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