Le journal d'une dépression

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Infirmier psychiatrique à côté de sa vie, Jean-François Gaudin se laisse laminer par sa profession jusqu'à sombrer dans une profonde dépression qui l'entraîne jusqu'au fond du fond pendant plus de deux ans. Pris en charge dans un centre spécialisé, il consigne son désespoir et ses efforts pour le combattre dans un journal qu'il tient au jour le jour. Criant de sincérité, il parle de son mal-être, de ses espoirs, de ses rechutes, de ses traumatismes passés, de ses projets pour l'avenir qui lui semblent inaccessibles, de son mariage raté et qui n'en finit pas de lui empoisonner la vie, de son amie, de ses deux enfants...

« Un livre qui parlera à toutes les victimes du burn-out ! »

« On entend souvent dire : ‘Telle personne se laisse aller, il faudrait qu’elle se bouge !’ ». L’idée de la dépression ne vient pas à l’esprit, et si elle vient, elle est fort méconnue. Ce qu’il faut en comprendre se trouve dans ces écrits, rédigés en direct, au jour le jour : la maladie tétanise et a le dessus sur l’esprit ».

« Jean-François sait réfléchir et écrire juste. Il le démontre dans la narration de ses maux consignés par écrit, comme demandée par sa psychiatre qui emportait ses feuilles après chaque jet d’écriture, pour lecture, étude, et guider ses interventions thérapeutiques. Le savoir réfléchir et écrire de Jean-François se retrouve à l’issue de son journal de notes, quand il fait le point sur sa vie dans un épilogue rédigé quelque temps plus tard... ».


Publié le : jeudi 31 mars 2016
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EAN13 : 9791094391075
Nombre de pages : non-communiqué
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LE JOURNAL D’UNE DÉPRESSION

Jean-François Gaudin

 

Couverture : Cédric Daly

 

Parution : avril 2016

ISBN : 979-10-94391-07-5 

ÉDITIONS JERKBOOK Jean-François Pissard

 

 

AVERTISSEMENT

 

Ce texte n’a jamais été destiné à être publié.

Jean-François Gaudin m’a dit lorsque je l’ai rencontré, qu’il avait noirci des feuilles pendant les deux ans qu’avait duré sa dépression parce qu’il ne se voyait pas à utiliser sa guitare dans le centre de repos où il a séjourné, comme le lui avait préconisé la psychiatre qui le suivait. Il s’est alors mis à écrire sa vie au jour le jour. Il m’a confié qu’il consignait ses pensées sur des feuilles qu’il remettait ensuite à sa psychiatre.

Elle s’asseyait près lui dans le fauteuil de sa chambre, lors de ses visites quotidiennes, les lisait, puis elle les emportait avec elle pour les classer dans le dossier de Jean-François. Vers la fin de sa dépression, avec la timidité et la délicatesse qui le caractérisent, Jean-François lui demanda s’il lui était possible de récupérer ses feuilles. La psychiatre lui a répondu que : « Oui, bien sûr », en lui précisant, tout sourire : « Vous savez, vous n’êtes pas mon plus vieux patient, mais vous êtes mon plus gros dossier ».

Et c’est ainsi que Jean-François est reparti avec sa pile de feuilles sous le bras, qu’il a rangée chez lui dans un coin.

Si je suis tombé en possession de ces pages, c’est parce qu’il m’arrive d’écrire des livres, et qu’avec Jean-François, nous avons parlé de nos passions respectives et similaires lors d’une rencontre fortuite. Et comme j’ai l’esprit curieux, j’ai voulu me rendre compte.

Cela n’a pas été possible immédiatement, car Jean-François m’a dit : « Oh ! je n’ai jamais retouché à ces feuilles depuis le temps de ma dépression, elles doivent être déclassées telles que me les a rendues ma psychiatre ».

J’ai donc dû attendre quelque temps que Jean-François réordonne tout cela.

Et c’est ainsi que j’ai hérité d’un paquet de 432 feuilles écrites à la main. Je les ai lues, fait des coupes afin d’éliminer les redites, et fait un peu de remise en forme, mais très peu.

Il en résulte une confession très épurée, sans artifice et sans aucune retenue. Le texte est criant de sincérité, poignant, parfois drôle, et surtout, surtout, il s’en dégage qu’avec de la volonté et l’aide d’un entourage, médical et affectif, l’on peut se sortir de bien des situations, aussi désespérées soient-elles.

J’ai aimé ce texte et je pense qu’il en sera de même pour vous.

Jean-François Pissard

LE JOURNAL D’UNE DÉPRESSION 

 

Vendredi 13 mars 1998

J’ai mal. Je ne sais plus où j’en suis, je ne sais pas ce que je fais là. Ma seule évidence est cette souffrance qui me tenaille depuis des mois, et qui perdure dans cette chambre d’hôpital. Que va-t-il m’arriver ? Pourquoi toujours cette envie de rien. J’ai juste envie de dire et répéter : j’ai mal… j’ai mal ! J’en ai marre d’avoir mal.

~

Samedi 14 mars

Je fais connaissance de la psychiatre qui va me suivre. Le docteur Bénichou dégage une bonne énergie, un charisme certain. Elle me rassure. Cela faisait partie de mes nombreuses peurs. Comment serait le médecin qui allait me suivre pendant mon séjour ? J’avais de bonnes raisons de m’inquiéter, j’en ai tellement connu quand j’étais infirmier. Mais là ça va, elle me paraît être “normale”…

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Dimanche 15 mars

Est-ce le traitement, est-ce mon organisme qui ne veut plus rien engranger, mais je ressens un dégoût permanent. Je n’ai jamais faim, l’idée de manger me provoque une souffrance supplémentaire.

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Lundi 16 mars

J’ai l’impression que l’angoisse monte toujours en fin de matinée. Je pense à l’heure du repas qui approche et ça provoque un écœurement. Je pense toujours à cette envie de rien, j’ai l’impression de ne pas avancer, je suis de plus en plus dans ma chambre où je ressens ce besoin d’écrire. Une carte postale ou deux et après je m’accroche à ce bloc de papier, seul endroit où je déverse mes peurs.

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J’ai peur de mon retour à Poitiers , je ne peux pas me l’imaginer, cette démarche est pour moi impossible, angoissante.

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À seize heures, je vais aller prendre mon café. Pourquoi l’infirmière a eu l’air de tiquer quand madame Bénichou a dit qu’elle me prescrivait un supplément d’une crème. Je crois qu’elle a dû souffler ou faire un signe avec son visage, mais madame Bénichou lui a répondu : « Vous trouvez qu’il est trop chouchouté ? », ou quelque chose comme ça. Ça n’a duré que quelques secondes. Mais que voulait dire cette infirmière ? Que c’était de la comédie de ma part ? J’ai bien aimé la réaction ferme et rapide de madame Bénichou. Elle m’a défendu, je l’aime vraiment beaucoup. Si elle savait cette infirmière que même pour un pot de crème, je me force aussi. Je sens que je vais me sentir gêné de demander cette crème avant d’aller prendre mon café.

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J’ai pris mon traitement à vingt-et-une heures. Est-ce le traitement, la douche, le yoga, l’écriture de la journée, mais je profite de ce moment de calme que je ressens en moi. C’est si rare.

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Vers minuit et demi, je me réveille, je me sens calme. J’ai un peu mal au ventre, mais je sens que je vais me rendormir. Petit à petit des idées m’envahissent l’esprit,  mais doucement au départ. Je repense à ce que m’a dit madame Bénichou sur le fait que j’étais sensible à mon apparence. Je réfléchis et je pense que ce n’est pas à mon apparence que je suis sensible, mais juste à mon visage. Mon corps, mon habillement ne me dérangent pas, mais mon visage si. Je me mets à penser à l’acné de mon adolescence. Je restais dans ma chambre, et dès qu’il y avait du  oleil je m’exposais le visage, je pensais que ça le ferait guérir. Combien de lotions, de crèmes, j’ai pu mettre à cette époque. J’avais les joues couvertes d’acné, avec des grosses pustules. Ça passera, on me disait. À dix-neuf ans, un jour, on m’a appelé Bol de pus 

~

Je n’ai plus du tout envie de dormir, ma cogitation semble s’accélérer. Je me souviens qu’au début de ma sieste l’autre jour, je me disais que je ne me pendrai pas, et là je pense aux deux pendus que j’ai vus dans ma carrière, surtout le deuxième. C’était il y a deux ans. C’est un collègue et moi qui l’avons décroché. Il s’était pendu à une poignée de fenêtre avec une serviette de toilette nouée autour du cou. Il semblait juste appuyé-là, sur le radiateur. Je me souviens du mal que nous avons eu à le décrocher, il était très gros, très lourd. Nous avons dû nous y prendre à deux fois pour pouvoir le soulever et l’allonger par terre. Notre impuissance à le réanimer, il était mort. Après le SAMU, la police. Par contre, pour une fois, j’avais trouvé notre médecin sympa. Il nous a réuni le soir pour nous parler du traumatisme que cela pouvait représenter pour nous.

~

Je vais lire un peu pour chasser ces mauvaises idées.

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Mardi 17 mars

Je me réveille vers sept heures trente. Je reste allongé dans mon lit. Je me sens calme. Rapidement, je me remets à penser à hier matin, lors de la visite de madame Bénichou, quand cette infirmière semblait désapprouver que l’on me donne une crème supplémentaire. Je sens une colère qui monte en moi contre cette infirmière. Pourquoi des détails prennent chez moi des proportions aussi importantes ? J’aurais envie de dire à cette infirmière que je n’ai pas l’impression de voler cette crème. J’aurais envie de lui dire le prix que va me coûter mon séjour ici, que c’est moi qui paye le supplément de ma poche étant donné que ma mutuelle ne prend pas en charge le prix de la chambre, et que mes économies sont en train d’y passer. J’aurais envie de lui dire que je préférerai avoir une jambe cassée, que la souffrance que l’on ressent en de telles circonstances n’est pas mesurable. Je crois que les gens qui sont passés par là peuvent comprendre. Ce matin je ressens de la haine.

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À midi, je sens que je ne peux plus me forcer, je veux me servir des carottes râpées et puis je me dis non, je ne peux pas. Je prends quand même une cuillerée de pâtes.

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Ce matin, je me dis que je dois manger un petit peu si je veux fumer une cigarette, car depuis toujours je me suis refusé à fumer à jeun ; c’est un vieux réflexe. Je mange aussi un minimum pour ne pas tomber, la peur de l’évanouissement est importante. Ça me rappelle quand, étant petit, j’ai vu ma mère tomber à plusieurs reprises. Une fois, c’était à La Rochelle, il y avait plein de monde. J’ai juste l’image de ma mère étendue sur le trottoir, c’était le soir. Il y avait mon père près d’elle, des gens qui se regroupaient autour. Puis elle s’est relevée au bout d’un moment, aidée par d’autres personnes. C’est très flou dans ma mémoire.

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Après avoir fumé, je me rends dans le salon de l’aile, comme d’habitude, pour prendre un thé léger. Là je me sens fatigué et j’ai une crampe dans le ventre. Je vois passer l’infirmière que j’aime bien, la seule avec qui j’arrive à communiquer. Je lui parle de ce qui m’arrive aux repas, de cette grande difficulté à l’effort, et de la douleur que je perçois au niveau du ventre. Elle me parle de régression, et à ce moment je pense au “rebirth que j’ai fait il y a quelques années et de l’envie que j’avais d’entrer dans le ventre de ma partenaire. J’avais mis ma tête entre ses cuisses et je voulais entrer entièrement dans son ventre. J’ai pensé aussitôt après à mon amie Éliane qui est éducatrice pour jeunes enfants dans une crèche. J’ai l’impression que notre relation est une relation mère fils. Elle est là, toujours réconfortante, elle me téléphone tous les jours. Je sais que j’aime bien me blottir contre elle, poser ma tête contre son ventre et qu’à plusieurs reprises je lui ai dis que j’aimerais être tout entier à l’intérieur d’elle. Je sais qu’elle m’aime beaucoup, moi je n’en suis pas sûr du tout. Je m’aperçois qu’en fin de compte c’est un retour vers un néant que je recherche. 

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Je repense à la proposition que m’a faite madame Bénichou de faire venir ma guitare. Je sais que je ne jouerai pas. Plus jeune j’ai passé tout mon temps à ça : à écrire des chansons, toutes sortes de chansons, tout ce que je ressentais passait par l’écriture de chansons, mes émotions, mes joies, mes peines, tout se transformait en chansons. Mais je n’ai jamais pu écrire s’il y avait quelqu’un dans la maison, il fallait absolument que je sois seul pour écrire. Je n’ai pratiquement jamais interprété les chansons des autres. Je ne suis pas vraiment un musicien, juste à la rigueur un mélodiste dont le plaisir est d’apposer des mots sur les notes, sur les mélodies que je crée.

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C’est drôle ce que m’a dit madame Bénichou ce matin, une même phrase qu’avait prononcé Anne de Fouquet, mon analyste. C’était : « Continuez dans la musique ». Le docteur Bobin m’a dit la même chose, lors d’une séance, il y a quelques mois. Malgré cela je m’en désintéresse, je n’ai plus envie. Pourtant je pense à Élodie que j’ai rencontrée il y a peu de temps et qui s’est mise à interpréter mes chansons d’une façon admirable, je ne pouvais pas rêver mieux. Mais déjà je n’étais plus tout à fait là. Nous avons fait une radio locale, une soirée cabaret où elle a été extraordinaire. C’est la seule parmi les chanteurs de cette soirée qui a été rappelée. Malgré cela je sentais que je perdais pied. Je commençais à sombrer et je repense au texte d’Aznavour : “Les parois de ma vie sont lisses, je m’y accroche et puis je glisse”. La rencontre avec Élodie, la création de la chorale que j’avais essayé de mettre en place en octobre, c’était mes derniers efforts pour essayer encore de me raccrocher à la vie. Mais déjà je glissais dans l’entonnoir, c’était certainement trop tard.

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Je repense à la question que m’a posé madame Bénichou sur les chanteurs que j’aimais bien. J’ai oublié Henri Tachan. Je l’ai découvert à la radio vers une heure du matin alors que je rentrais sur Poitiers. Sa chanson s’appelait La chasse, avec un texte contre les chasseurs. Ça a été le déclic. Dès le lendemain, j’allais chez le disquaire et, là ça été une véritable passion. Je l’ai vu sur scène au moins cinq ou six fois, je faisais de la route pour aller le voir. C’est vraiment le seul chanteur qui m’a fait frissonner. J’aimais ses textes, ses musiques, les peurs qu’il exprimait, sa sensibilité à fleur de peau. J’ai acheté tous ses premiers disques, et puis je ne me retrouvais plus dans ses dernières chansons, c’était plus fade, cette passion s’est estompée. 

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Mercredi 18 mars

Hier soir, je me suis endormi assez rapidement, j’ai dormi d’une traite et je me suis réveillé vers sept heures quarante-cinq. Du coup, ce matin, je demande une crème supplémentaire pour mon petit déjeuner et elle passe bien. J’ai l’impression d’avancer d’un petit pas en avant.

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Du coup je me fixe d’aller seul à Esvres, après la sieste, pour retirer de l’argent et acheter des cigarettes. J’y vais donc, mais je me sens fatigué et je me dis : « Il le faut ». C’est dur de marcher vite pour être de retour pour seize heures. Tout en marchant, ça n’arrête pas dans ma tête, je marche la tête baissée sans pouvoir m’arrêter de penser. À un moment je pense à Rain Man, je me vois dans le démarche de Dustin Hauffman. Je me dis par moment : « Relève la tête, soit plutôt Depardieu dans Cyrano avec sa force et sa vigueur ». Sur le chemin du retour, je me dis il faut que je tienne le coup, ne pas m’évanouir. Je me mets à penser à un ancien collègue à la super prestance, sûr de lui tout le temps et qui vers la fin de sa carrière a disjoncté. Rapidement il s’est mis à boire. À boire de plus en plus, même dans le service il buvait de l’alcool modifié. Il a été hospitalisé à la Milétrie à Poitiers dans le pavillon juste à côté d’où il travaillait. Une fois je l’ai revu dans la rue, il était voûté, il marchait au ralenti, j’étais en voiture, il m’a reconnu, m’a fait un petit signe et un léger sourire. J’ai superposé dans ma tête son image d’avant et sa présente image. Il était devenu un autre. Je regrette toujours de ne pas m’être arrêté pour lui serrer la main, pour lui parler. Je me suis senti lâche. Le chemin de retour me paraît long, je me sens de plus en plus fatigué, c’est vraiment une épreuve. Quand j’arrive à Champgault, que j’entre dans le hall d’entrée, je me dis : « Ouf, j’ai réussi ». J’ai envie de prendre ma crème, un café et d’aller vite dans ma chambre pour m’étendre un peu. Je perçois tout mon corps, c’est désagréable. Les poumons me brûlent un peu, je me mets à penser à la tuberculose. Je ne reste pas trop longtemps allongé car je me fixe de prendre une douche avant le yoga. Finalement je prends une douche, mais je ne vais pas au yoga. L’effort me semble trop important et j’ai déjà réalisé deux objectifs dans ma journée. 

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Après le dîner, je vais prendre ma tisane et je regarde le film en me forçant un peu et en me remémorant que de me coucher plus tard hier soir m’avait fait passer une nuit d’une seule traite. Finalement cette fois-ci ça ne marche pas, sans doute parce que le film raconte le divorce d’un couple où le père souffre de la séparation d’avec son enfant, sentiment que j’éprouve depuis notre séparation avec Christine. C’est le déchirement de ne plus voir mes enfants tous les jours.

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Jeudi 19 mars

Je repense à l’entretien avec madame Bénichou. J’aime bien son humour au sujet du nombre de maladies que j’imagine avoir. Cette dérision me rassure, quelque part. Dans l’instant suivant, je me remémore ce jour chez les amis de mes parents quand j’étais petit. La trachéotomie de leur ami. Le pire fut à table, je ne pouvais pas manger, j’étais très impressionné. Ma mère a dit : « Oh, il a pris un grand petit déjeuner ce matin, c’est pour cela qu’il n’a pas faim ». J’ai dû manger un peu en me forçant. Le second souvenir, c’est cet après-midi où l’ami de mes parents se trouvait près de mon père, dans la voiture, au moment où il s’est mis à tousser. Je revois les résidus de crachats sanguinolents expulsés sur le pare brise. C’est une image très forte, même s’il les a essuyés rapidement avec son mouchoir. Et c’est ainsi que pendant des années je me suis raclé la gorge, observant la moindre anomalie, la moindre douleur, en pensant que j’avais un cancer de la gorge. À l’adolescence, alors que mes seins pectoraux se sont mis à pousser, je touchais ces deux masses, je pensais là aussi que j’avais un cancer. Je ne mettais jamais torse nu, à cette époque. J’avais peur que ça se découvre, je n’en parlais pas, j’avais peur de la peur de ma mère aussi. Je me demande si elle n’était pas cancérophobe. Elle parlait souvent de la maladie. Un jour, sans rien me dire, on m’a amené chez ma grand-mère pour quinze jours. J’avais moins de dix ans. Ma mère a dit plus tard qu’elle avait été opérée de la Totale. 

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Pensées sur cette envie de rien… ou peut être, si, sur l’envie d’une grande histoire d’amour, une fusion totale, avec une rencontre même pour quelques jours. C’est vrai que je me sentais bien quand j’étais très amoureux. C’est peut être le seul rêve qui me reste, mais il faudrait une histoire magique, car j’ai perdu le goût de la conquête, cette faculté de parler beaucoup, d’être un autre que moi, cette faculté de la dérision, du rire.

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Ce soir, je n’ai pas envie de regarder la télé, comme souvent le soir je me sens mieux et l’idée de mettre au lit avec un livre me fait plaisir. Pourquoi je ne me sens pas comme ça toute la journée.

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Vendredi 20 mars

Toujours cette envie de rien, je n’arrive pas à me projeter dans un avenir. Cela fait trois semaines que je suis ici et je ressens ce non-chemin parcouru, cet enfoncement dans l’isolement. Je pense à chez moi. Je me vois refermer mes volets, me remettre au lit et dormir. Je me sens perdu. Je ne vois plus où je vais aller, le vide ; l’inquiétude est encore plus grande en ce moment. Les quelques jours sans voir madame Bénichou qui s’absente et le fait de réaliser qu’il va bien falloir un jour sortir d’ici, tout ça m’épuise. J’aurais envie de me coucher tout de suite et de dormir. J’ai un tourbillon dans la tête, avec comme l’image d’une baignoire qui se vide, et l’eau qui tourne et s’enfonce dans le siphon. Reprendre ma vie d’avant me paraît impossible. Reprendre mon travail, là, c’est totalement et définitivement impossible. Je ne vois plus ce qu’il peut se passer. Les images de mon quotidien à Poitiers défilent comme une projection de diapositives, et toutes me font peur. La seule image apaisante est le cimetière de Mignaloux pour y dormir tranquille dans une éternité sereine. En écrivant cette phrase, pourtant, je me dis qu’il y a encore une petite étoile en moi. Comment la faire grandir ? Comment la faire devenir énergie ? Je ne sais pas. J’attends un déclic, un miracle…

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Je me rappelle au début de notre séparation, avec Christine, quand elle a rencontré son ami Jean-Louis. Les enfants l’aimaient bien et j’en était content. Il a fait découvrir le ping-pong à Yohann qui a demandé, peu après, à s’inscrire dans un club. Il leurs a montré son ordinateur. Les enfants aiment bien aller chez lui, ils me parlent de son chien. Je suis comme rassuré, moi qui ai du mal à assumer mon rôle de père. Comme disait Christine : « Je suis obligée de faire la police, toi tu ne leurs dis jamais rien ». Quand, au début, elle me parlait de Jean-Louis, elle précisait, lui au moins il est ordonné, il met la main à la pâte pour les repas, c’est toujours nickel, il débarrasse la table, il est presque pire que moi pour ça (en riant). Plus tard, elle m’a dit qu’au lit, c’était pas mal non plus…

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Christine. Notre rencontre en décembre 1984. J’étais sûr de moi, les spectacles marchaient bien, nous formions une bonne équipe avec le groupe : nous étions quatre sur scène et deux à la technique. J’avais même du succès avec les filles. C’était certainement la meilleure époque de ma vie. Quand j’ai rencontré Christine, elle était dépressive, je voulais lui donner de l’énergie, je lui parlais beaucoup. Petit à petit notre relation amoureuse s’est installée. Maintenant, je me dis que je suis sûr que je l’aimais. Elle, elle était en deuil d’une rupture. C’est vrai que je lui disais que je courais beaucoup, que j’avais envie de poser mes bagages. Rapidement nous avons parlé d’un désir d’enfants, mois je me sentais prêt compte tenu de mon âge. Elle a été enceinte rapidement. Adeline est née le 26 novembre 1985. Notre relation était basée sur cette attente, les lectures de livres, l’évolution du fœtus, les échographies… Après la naissance d’Adeline, j’ai pensé insidieusement que notre relation changeait, que nous devenions surtout des parents centrés sur notre fille. Finalement je crois que notre relation s’est de plus en plus détériorée. Christine prenait de la force, de l’autorité sur moi. Je réalise qu’elle me rongeait, me grignotait petit à petit. Elle critiquait mon désordre, jamais le moindre compliment sur les travaux que j’effectuais dans la maison. Puis, elle s’est mise à critiquer le fait que j’aille faire des spectacles. Je me rappelle que dans les quelques spectacles où elle venait, elle ne me regardait jamais. Moi, je cherchais son regard. Je me rappelle que c’est pendant cette période que j’ai commencé à perdre confiance en moi, que je me suis mis à rougir par exemple. En refaisant tout ce film, je réalise finalement comment, sans m’en rendre compte, j’ai pu me faire assassiner. Je crois qu’elle a toujours voulu me faire payer quelque chose. Quand je repense à tout cela, je ressens pour la première fois une certaine haine pour elle. Cette distance, en me retrouvant à présent ici, me permet de réaliser tout cela. Il est l’heure du repas, je vais monter au réfectoire, et pourtant je n’ai pas faim, mais cette haine naissante me donne une énergie même si elle est négative.

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Après avoir mangé, peu et trop rapidement, je me sens très tendu, énervé. J’en ai mal au ventre. L’infirmière me donne du Sorbitol, ça me calme.

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Je suis dans mon lit comme tous les soirs, je me sens mieux. Je repense au film de ma vie avec Christine et je me dis que, ce soir, je viens de réaliser quelque chose d’important. Une prise de conscience, peut être un début du déclic que j’attends. J’ai espoir de pouvoir prendre des décisions pour l’avenir. Mais je suis prudent, car je sais que le soir est un moment particulier, voire privilégié.

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Lundi 30 mars

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