ANTHROPOLOGIE DU TABAC

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Lorsqu'il introduisit le tabac en France, au milieu du XVIè siècle, Jean Nicot ne se doutait pas que son herbe occuperait, plus de quatre siècles après, une telle place dans nos mœurs. En effet le tabac intervient aussi bien dans les comportements individuels (comment devient-on fumeur ? que signifie l'acte de fumer ?) que dans les différentes formes d'expression sociale, que ce soit la publicité ou l'art (tant littéraire que théâtral ou cinématographique). C'est à ce voyage anthropologique à travers les volutes, odorantes ou nauséabondes, de l'herbe à Nicot que nous invite cet ouvrage.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296345560
Nombre de pages : 256
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ANTHROPOLOGIE

DU TABAC

Collection Santé, Sociétés et Cultures dirigée par Jean Nadal et Michèle Bertrand
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire. Dernières parutions:

Psychothérapie des femmes africaines, D. Lutz-Fuchs. Les Racines criminelles, P. Delteil Thérapies corporelles des psychoses, G. Pons Carrefours sciences sociales et psychanalyse, B. Doray et JM Rennes La décision sur soi, A. Lacrosse. Psychopathologie de la Côte d'Ivoire, D. Tchichi. La perception quotidienne de la santé et de la maladie, Flick Uwe. Le père oblitéré, L. Lesel. La démiurgie dans les sports et la danse, N. Midol Sujet, parole et exclusion, F. Poché L'interculturel de la psychosociologie à la psychologie clinique, D.Paquette Clinique de la reconstruction,. une expérience avec des réfugiés en exYougoslavie, A. Chauvenet, V. Despret, J-M. Lemaire. Yo Garéï, G. Dorival. Communication et expression des affects dans la démence de type Alzheimer par la musicothérapie, S.Ogay Adoption et culture:de lafiliation à l'affiliation sous la direction de S. Dahoun. Thérapiefamiliale et contextes socioculturels en Afrique Noire, G. Dimy Tchetche. Médecine des philosophes et philosophie médicale, Jacques Chazaud. Psychiatrie en Afrique, l'expérience camerounaise, Léon Fodzo. Santé, jeunesse et société. La prise en charge desjeunes 18-25 ans au sein d'un Service de Prévention à l'hôpital, B. N. Richard @ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5675-8

Textes réunis par

Sylvain BOUYER

Alain GAFFET

avec la collaboration de Christine DENIS

ANTHROPOLOGIE
DU TABAC

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

INTRODUCTION
Alain GAFFET*, Sylvain BOUYER**

Lorsqu'il introduisit le tabac en France, au milieu du XVIO siècle, Jean Nicot ne se doutait pas que 'son' herbe occuperait, plus de 4 siècles après, une telle place dans nos moeurs. A usage personnel de détente -de vice diraient d'aucuns-, le tabac sous toutes ses formes n'est cependant pas affaire strictement individuelle, et sa pratique s'initie et se développe largement au 'cours d'activités collectives. A l'inverse, si sa présence dans notre culture quotidienne -que ce soit dans la publicité ou à travers l'art, par exemple- en fait un objet a priori collectif, il est difficile d'ignorer que son caractère social influe, peu ou prou, sur le comportement de
.

chacun, fumeur ou non, d'ailleurs.
Le découpage de ce recueil en deux parties, l'une consacrée aux appropriations psychologiques individuelles du tabac, l'autre à ses appropriations culturelles collectives, ne doit donc pas masquer l'interaction, voire l'intrication, des comportements du fumeur et des us et coutumes de la société. Les pratiques individuelles du fumeur sont fortement ancrées dans son environnement, et ses pratiques sont largement influencées par son entourage. Cette idée générale traverse tous les textes de la première partie, plus centrés sur le fumeur en tant que sujet. C'est avec cette optique HOUSSEMAND et Sylvain BOUYER psychologiques relatifs aux facteurs tabagisme de l'adolescent (p. 17), sous-jacente que Claude passent en revue les travaux qui interviennent dans le et que Géraldine GRUET

* Maître de Conférences de Psychologie sociale à l'Université Nancy 2. **Maître de Conférences de Psychologie clinique à l'Université Nancy 2. 5

s'intéresse aux différentes facettes du tabagisme, aussi bien en ce qui concerne les circonstances qui entourent la (les) premières cigarette(s) et les significations psychologiques qu'on peut y lire, que par rapport aux implications de la décision, mise en acte, d'arrêter de fumer (p. 90). Et si la société incite parfois à l'arrêt du tabac, pour des raisons souvent beaucoup moins simples et plus idéologiques qu'on ne veut le faire croire, comme le montre Fernand GUYOT, elle ne pourra réaliser efficacement son intention qu'en prenant en compte les caractéristiques psychologiques de chaque fumeur particulier (p. 127). Cela ne signifie absolument pas qu'on puisse opposer les fumeurs et les non-fumeurs selon une typologie de leur personnalité. Les défenseurs de la pureté à laquelle s'attache l'abstinence tabagique en seront pour leurs frais: Sylvain BOUYER confirme des travaux classiques montrant l'absence de structure psychologique qui pourrait « expliquer» qu'une partie de la population fume et l'autre non (p. 25). Mais dans sa composante individuelle, qu'elle en soit à des débuts initiatiques ou qu'elle corresponde à une habitude solidement installée, qui cherche parfois des argumentations 'rationnelles' pour se justifier, l'activité tabagique ne se limite pas à un comportement phénoménologiquement descriptible. Expression symbolique d'une conception personnelle du rapport aux contingences spatiotemporelles, elle traduit, dans le langage que le fumeur, occasionnel ou non, développe pour parler d'elle -véritable égérie de sa liberté par rapport à l' espace-temps- tout un implicite, voire une fantasmatique du sujet face à la mort, c'est-à-dire, en définitive, une philosophie de la vie. C'est à cette réflexion que nous mène Alain GAFFET, d'une part à travers l'analyse textuelle des discours de fumeurs sur leur activité (p. 37 et p. 45), d'autre part dans l'étude qu'il a menée avec Joël FLAMBEAU et Marc-Henri ROLLAND sur le rapport dialectique qu'entretient le fumeur occasionnel au tabac (p. 63). A une sorte d'interface entre les aspects individuels et les composantes sociales, Sylvain BOUYER et Jocelyne TOURNOIS se penchent sur les représentations que l'on peut avoir du fumeur, en fonction du type d'activités (fumer la pipe, la cigarette ou le cigare, par exemple), et en fonction du fait que l'on est soi-même fumeur ou 6

non-fumeur. Si beaucoup de leurs résultats confirment les images que chacun de nous peut construire du fumeur (et du non-fumeur), certaines données remettent en question les stéréotypes que l'on pouvait avoir -ou dont la désirabilité sociale nous imprégnait- (p. 75). La deuxième partie est articulée autour de différents aspects culturels que prend le tabac dans la vie sociale. Fumer est un acte de langage qui transmet des informations sur l'univers de référence du fumeur et qui, dans le même temps, transforme le contexte interlocutif. Le signifié de la consommation du tabac ne doit pas nous faire perdre de vue le corps du fumeur, rendu signifiant; tout espace de signification n'est-il pas circulaire? Les multiples composantes de l'acte de fumer sont des signes qui ont la même structure sémiotique que les indicateurs verbaux: les objets (et les lieux) fétiches qui permettent la réassurance personnelle, la mise à distance du monde -le briquet, le paquet de cigarettes, la flamme, la fumée, etc.-, sont autant de constituants d'un déguisement symbolique qui se prolonge encore et en corps, en attestant de la densité de cette quasi énigme symbolique. On aboutit à une entité mixte indissociable, où corps individuel et corps social sont intriqués; c'est une véritable interaction symbolique qui s'est construite, avec comme enjeu un pacte a-social. Le tabac est un plaisir; avec lui, c'est tout un espace-temps de liberté qui se construit, véritable contre-pouvoir des carcans qu'impose parfois le groupe social. Alors, la chasse au plaisir est ouverte; le classique trio répressif des institutions qui brandissent comme emblèmes qui le code pénal, qui la Bible, qui le dictionnaire médical, entre en jeu; tous ces Diafoirus se penchent affectueusement sur le fumeur, sur ce signe qui, pour se construire, ne sacrifie pas le corps... malgré les menaces institutionnelles. Or les polémiques qui se développent dans la société autour du tabac ne datent pas d'aujourd'hui. Leur persistance, dans termes quasi identiques, à travers les siècles, serait d'ailleurs un indice que leur fondement n'est pas scientifique, mais correspond la plupart du temps à des réactions épidermiques, -fumées affectives ou volutes 7

idéologiques. Les arguments tombent nombreux pour dénigrer ce comportement, ou, tout aussi bien, justifier son interdiction; parfois même, les opposants avancent des prétextes scientifiques, prophylactiques, voire moraux, pour y mettre un terme. C'est ainsi que Jacques 1er d'Angleterre, dès l'introduction de l'herbe à Nicot dans son nouveau royaume, saisit l'occasion pour, à travers un pamphlet, le Misocapnie, asseoir son autorité politique et économique (Eric MARTIN, p. 115). De nos jours, évolution scientifique oblige, les arguments économiques sont plus sophistiqués, mais ce n'est pas pour autant que leur valeur relève davantage qu'autrefois de la démonstration rationnelle, comme le montre de façon incisive Fernand GUYOT (p. 127). Si certaines personnes ne peuvent voir les fumeurs en peinture, la peinture, elle, s'est immédiatement saisie de cette nouvelle composante de la vie sociale pour l'intégrer dans son art. Et Claude
PETRY nous rappelle qu'
«

on imagine mal une peinture hollandaise

du XV//O siècle oÙ ne figure quelque pipe ». Dans la description qu'elle nous propose de quelques oeuvres (p. 133), elle nous fait découvrir la symbolique, souvent sexuelle, de la pipe dont ne se séparent pas les personnages de Jan Steen, mais qui apparaissent aussi dans des oeuvres de Georges de La Tour ou des frères Le Nain. Cette pipe, on la retrouve qui accompagne Courbet dans plusieurs de ses autoportaits. A la fin du XIXO siècle, la peinture se fait le miroir de l'évolution des moeurs tabagiques, et c'est Manet. qui nous offre La Gitane à la cigarette ou, plus tard, La prune. Parmi les arts où le tabac s'est immiscé, la littérature tient une place de choix. En France, le XIXO siècle, en particulier, a vu des auteurs attachés aux vertus de ce plaisir dans leur vie personnelle, et l'on pense à Flaubert et à sa correspondance, mais aussi .des adversaires avérés de ce 'vice', parmi lesquels Balzac, et la Physiologie du Cigare qu'on lui attribue, même si cette aversion n'est pas nécessairement transférée sur les personnages produits par son imagination. De ces auteurs et de leurs rapports au tabac, René GUISE parle (p. 143), avec une verve et un humour dont il était seul capable, lui qui, fin lettré spécialiste de cette période et fumeur

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invétéré, savait le prix à payer parfois au plaisir de fumer. Cette publication est d'ailleurs l'occasion de lui rendre un affectueux hommage. On ne peut pas parler de la présence du tabac dans la littérature sans évoquer le personnage de Carmen, la célèbre cigarière espagnole. C'est de ses compagnes de travail que nous entretient Marie ROIG MIRANDA en évoquant le tabac dans le théâtre espagnol des XVIIo et xvmo siècles (p. 157). Coïncidence, ou fidélité de l'Histoire, le tabac revient en force en Espagne depuis quelques années -depuis le retour de la démocratie?- dans le roman actuel. Ce personnage secondaire, et pourtant tellement présent, tant physiquement que symboliquement, Isabelle RECK nous le présente de façon telle que le lecteur a parfois l'impression que c'est lui l'assassin, ou le coupable, que c'est lui qui a cette épaisseur psychologique qu'il subtilise au fumeur (p. 173). Le 70 art, pour sa part, quand il prend dans sa toile les volutes de fumée, c'est pour en faire autant le symbole d'une caractéristique d'un personnage qu'un élément de la mise en scène. Ecran, miroir, corps, cadre et lumière, ce sont tous ces rôles de la cigarette que retrace Michèle LAGNY à travers l'analyse de nombreux films (p. 199). Et de nous rappeler, en conclusion, que « la fumée de cigarette aide à construire l'espace de simulacre qu'est l'image filmique. C'est pourquoi, malgré toutes les sollicitations, si justifiées soient-elles, médicalement et socialement, le cinéma ne peut pas suivre les campagnes antitabac ». Depuis que Lucky Luke, le cow-boy de papier inventé par Morris!, pour être accepté aux Etats-Unis comme héros «clean» dans les adaptations télévisuelles de ses aventures, a été contraint de troquer son éternelle cigarette roulée contre un brin d' herbe, on peut imaginer que les ligues anti-tabagiques s'emparent de la censure

1 Clin d'oeil du destin? Ce personnage prompt à rouler une cigarette entre deux cases de ses aventures ou avant de remplir un nouveau phylactère, quitte à se faire parfois aider par son Jolly Jumper de compagnon chevalin, voit son créateur porter le nom d'une marque de cigarettes américaines! 9

hollywoodienne pour interdire la diffusion de certains films classiques qui n'auraient pas été expurgés. Mais quel sens pourraient bien avoir alors Humphrey Bogart sans sa cigarette ou Orson Welles sans son cigare? Cette censure est au centre de la question publicitaire. Légalement interdite2, la publicité, après avoir pendant plus de 50 ans vanté un produit en s'appuyarit directement sur les valeurs successives en vogue dans la société française (la patrie et ses défenseurs, le colonialisme et l'exotisme, etc.), a dû se faire plus subtile, pour évoquer indirectement les qualités d'un produit qui ne pouvait plus dire son nom. La transparence de la lecture y a peut-être perdu, mais l'esthétique publicitaire y a souvent gagné. C'est ce mouvement que nous invitent à décrypter Eric CAPELLa (p. 215), en mettant plutôt l'accent sur l'aspect social du phénomène, et Alain GAFFET et ses collaboratrices (p. 225), en se plaçant plutôt du point de vue du spectateur que l'affiche publicitaire cherche à séduire en le flattant dans ses motivations parfois les plus profondes. La publicité que suscite le tabac sous toutes ses formes n'est pas la seule 'oeuvre' esthétique inspirée par cet objet. Philippe MARTIN nous fait revivre, dans un vivant raccourci historique, l'épopée des têtes de pipes, dont en France, un seul artisan essaie de maintenir la tradition en reproduisant d'anciens modèles. La pipe, simple objet usuel, par le façonnage de son fourneau en tête, est devenue un véritable art populaire, où se reflètent les moeurs sociales, mais aussi l'actualité politique et les idéologies successives de notre pays (p. 239). Avant de laisser le lecteur visiter, à travers ce recueil, ce qu'on pourrait appeler un musée anthropologique du tabac, nous lui devons une précision.

2Après la loi du 9 juillet 1976 qui prohibait la publicité dans les publications pour la jeunesse, la loi du 10 janvier 1991 spécifie que «toute propagande ou publicité, directe ou indirecte, en faveur du tabac ou de produits de tabac [...] est interdite [...] ». 10

Loin de nous l'idée de nous faire les thuriféraires du tabac ou de le vouer aux gémonies: l'un de nous fume, l'autre non. Nous avons simplement voulu, à travers ce recueil, évoquer quelques aspects de cet objet qui, comme la langue d'Esope, est, suivant les circonstances et surtout selon les personnes, la meilleure ou la pire des choses, mais qui, qu'on s'en félicite ou qu'on le regrette, .fait actuellement partie intégrante de notre culture. Et si, filtrées entre les lignes, le lecteur attentif réussissait à entrevoir quelques volutes de tolérance, nous n'en serions que plus heureux.

Il

PREMIERE PARTIE

LE TABAC. SON APPROPRIATION PSYCHOLOGIQUE INDIVIDUELLE

«... Je prends un billet de première classe et monte en wagon. Je m'installe et je fume ... J'étais seul dans le compartiment. Il n'est pas interdit de fumer, mais cela n'est pas davantage permis ... La glace était baissée. Tout à coup, juste au moment du départ, deux dames avec un bichon viennent s'asseoir en face de moL.. Naturellement, je fume comme si de rien n'était. A vrai dire, j'ai un moment d'hésitation, mais je continue quand même de fumer en me tournant vers la fenêtre, puisqu'elle est ouverte. Le bichon est sur les genoux de la dame en bleu clair... Je reste coi puisqu'elles ne disent rien. Si elles avaient parlé pour me prévenir ou me prier de cesser, alors bien... Et voilà que tout à coup, sans avertissement... la dame en bleu clair, comme hors d'elle, m'arrache mon cigare des mains et le jette par la fenêtre. Je la regarde, hébété... Alors, sans proférer un mot, avec une politesse exquise et peu commune, avec raffinement pour ainsi dire, j'allonge deux doigts vers le chien, je le saisis délicatement par la nuque et je l'envoie par la fenêtre rejoindre mon cigare!... Car si les cigares sont interdits en wagons, à plus forte raison les chiens
doivent-ils l'être.
»

L'Idiot Dostoïevski

L'ADOLESCENT

ET LE TABAGISME
Sylvain BOUYER**

Claude HOUSSEMAND*,

INTRODUCTION
Pour mettre en évidence un éventuel terrain propice au tabagisme, nous nous sommes proposé de recenser à travers différentes études effectuées dans le monde les causes attribuées à ce comportement. Puisque le tabagisme débute généralement pendant l'adolescence, il était primordial de nous intéresser à cette période de la vie pour vérifier si des caractéristiques particulières chez des jeunes pouvaient être éventuellement considérées comme des prédicteurs du tabagisme. Cette revue de question a permis de comparer différentes études portant sur ce sujet, et de mettre ainsi en évidence en quoi elles convergeaient ou divergeaient à propos de l'influence qu'avaient différents facteurs habituellement reconnus comme «causes» du tabagisme. Si les divergences s'avéraient importantes, il faudrait admettre que le tabagisme résulte d'interactions entre différents facteurs, et que ces interactions dépendent de la population dans laquelle on les étudie. Il ne serait plus possible, dès lors, d'accepter le consensus classique comme une explication générale sur les déterminants du tabagisme, mais de le limiter à une population donnée et à une période particulière. Pour réaliser cette revue de question, nous avons utilisé différents types de recherche bibliographique. Globalement, deux techniques principales peuvent être retenues. D'un côté, on trouve un

* Doctorant au Laboratoire de Psychologie de l'Université Nancy 2. ** Maitre de Conférences de Psychologie clinique à l'Université Nancy 2. 17

mode de recherche par revues spécialisées (Psychological Abstracts et Current Contents), de l'autre, un mode de recherche informatique par banques de données (Psychinfo et Pascal). Dans cette recension bibliographique -non exhaustive-, nous n'avons retenu que les études les plus importantes qui utilisaient des concepts (<< déterminants») communs, pour pouvoir permettre une comparaison entre les différentes recherches.

LES DETERMINANTS
Si les travaux consacrés aux déterminants du tabagisme chez l'adolescent s'intéressent souvent à des caractéristiques différentes, on peut cependant remarquer que la plupart des déterminants présumés du tabagisme se retrouvent fréquemment d'une étude à l' autre. CLASSIFICATION DES DETERMINANTS

Une première comparaison nous a permis de classer les déterminants du tabagisme selon trois dimensions distinctes. Les déterminants d'ordre personnel: ils regroupent des caractéristiques comme le sexe, l'âge, les comportements des adolescents qui sont en rapport avec le tabagisme, les images. Les déterminants d'ordre familial: on trouve, dans cette. catégorie, le tabagisme parental, le type de structure familiale, le style éducatif, les rapports parents/enfant. Les déterminants d'ordre social: ce sont la catégorie socioprofessionnelle, le statut scolaire, le lieu d'habitation.

. .
.

LES DETERMINANTS

D'ORDRE

PERSONNEL

LE SEXE
La plupart des études générales qui s'intéressent aux différences de tabagisme entre les sexes montrent que les hommes fument plus 18

que les femmes. Cependant, des recherches qui se consacrent plus spécifiquement aux adolescents obtiennent des résultats contradictoires: si certaines ne dégagent aucune différence significative entre les sexes, d'autres montrent que les adolescentes fument plus que les adolescents. L'AGE L'âge a une influence importante sur le comportement tabagique, et cette conclusion se retrouve dans toutes les recherches. Non seulement il existe une période critique -comprise entre 12 et 16 anspendant laquelle le tabagisme va s'installer, mais en plus l'âge auquel l'adolescent commence à fumer va déterminer sa consommation quotidienne ultérieure: un tabagisme précoce caractérise les «gros» consommateurs. COMPORTEMENTS DES ADOLESCENTS EN RAPPORT AVEC LE TABAGISME Des comportements particuliers au cours de l'adolescence permettent de distinguer les futurs fumeurs et les futurs non-fumeurs. On relève, entre autres, qu'un fort esprit de rébellion et un faible contrôle de l'impulsivité permettent de prédire un tabagisme à l'âge adulte. Certaines variables de pattern antisocial pendant l'adolescence semblent également être impliquées dans le tabagisme, et plus particulièrement dans son déclenchement. Par ailleurs, l'homme fumeur serait celui qui aurait essayé le plus de projeter une image masculine pendant l'adolescence, alors que la femme fumeuse serait celle qui aurait tenté de rejeter le plus sa féminité à cette période. En outre, les adolescents fumeurs seraient moins responsables, et plus tolérants vis-à-vis des comportements déviants (dont le tabagisme), que leurs pairs non-fumeurs. Enfin, des symptômes psychosomatiques apparaissent plus fréquemment chez l'adolescent fumeur. LES IMAGES On peut résumer les corrélations qui ont été relevées entre image de soi, image du fumeur (c'est-à-dire la représentation et la perception, réelles ou imaginaires, qu'une personne se fait d' ellemême et de l'autre, en l'occurrence le fumeur, ici) et tabagisme en ces 19

termes: plus l'image de soi est appréciée, moins l'intention de fumer est importante; plus l'image du fumeur est dévalorisée, moins l'intention de fumer est importante. L'intention de fumer est donc d'autant plus importante que l'image de soi est dépréciée et que l'image du fumeur est valorisée. LES DETERMINANTS D'ORDRE FAMILIAL

LE TABAGISME PARENTAL Dans la plupart des recherches qui s'intéressent à ce facteur, on retrouve le consensus de la littérature consacrée à l'éducation sanitaire: le tabagisme des parents influe sur celui des enfants. Pour résumer, et en négligeant les variations qu'on relève à propos de l'influence différentielle des pères et des mères, on notera que le taux d'enfants fumeurs est plus important dans les familles où les parents fument que dans celles où ils ne fument pas. LA STRUCTURE FAMILIALE Cette variable, dont l'indicateur est le nombre de parents vivant au foyer, est corrélée avec le tabagisme de l'adolescent: le tabagisme des enfants est inversement proportionnel au nombre de parents avec lesquels il vit. LE STYLE EDUCATIF Les orientations éducatives semblent être un facteur déterminant du tabagisme des enfants. Au début de l'adolescence, tous les parents semblent manifester la même attitude à l'égard du tabac, l'interdiction. Quand le tabagisme en est à s,es débuts, on remarque que les critiques des parents sont proportionnelles à la consommation tabagique des enfants. Puis, lorsque le tabagisme est installé, les parents sont d'autant plus libéraux (envers la consommation de tabac) que les enfants sont plus fumeurs: l'interdiction des parents en ce qui concerne le tabac est inversement proportionnelle à la consommation des enfants.
LES RAPPORTS
TI

PARENTSŒNFANT

est généralement reconnu dans les études que les enfants

fumeurs sont également ceux qui ont les moins bonnes relations avec

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leurs parents; ils éprouvent par exemple plus de difficultés à parler de problèmes personnels avec eux. LES DETERMINANTS D'ORDRE SOCIAL LA CATEGORIE SOCIOPROFESSIONNELLE (CSP) DES PARENTS La proportion d'enfants fumeurs est plus élevée dans les foyers de CSP défavorisées. Mais cette relation n'est pas toujours directe; dans certains cas, il faut rechercher le lien entre les deux en faisant intervenir le tabagisme des parents, car c'est dans les CSP défavorisées que les parents sont plus souvent fumeurs. D'autres résultats contradictoires relèvent que la CSP n'est pas corrélée avec le tabagisme, ou encore même que les enfants de foyers de CSP élevée fument plus que les autres. LE STATUT SCOLAIRE La majorité des études montrent que les adolescents fumeurs, malgré des capacités intellectuelles équivalentes à celles des nonfumeurs, se retrouvent plus souvent parmi ceux qui ont les performances scolaires les moins élevées. Le tabagisme s'observe par ailleurs principalement chez les adolescents qui ne sont plus scolarisés.

DISCUSSION
Les résultats de cette recension sont loin d'être exhaustifs; ils tentent seulement de présenter quelques-uns des déterminants du tabagisme qui reviennent le plus souvent dans.les recherches. La classification des facteurs -personnels, familiaux, sociaux- est subjective, mais elle permet néanmoins de mettre en relief les orientations des théories et des recherches sur le tabagisme. La comparaison des caractéristiques les plus fréquentes permet se rendre compte de la difficulté qu'il y a à trouver des lois générales .à propos des causes ou des déterminants du tabagisme chez 21

l'adolescent. Si un certain consensus peut être observé et admis pour quelques critères (par exemple l'âge, ou le tabagisme parental), des divergences apparaissent irréductibles pour d'autres (par exemple le sexe, la catégorie socioprofessionnelle). Elles peuvent sans doute s'expliquer, au moins en grande partie, en considérant que les données d'une recherche sont souvent fonction de l'échantillon sur lequel elle a été menée et ne sont donc applicables qu'à lui. De plus, et peut-être surtout, les indicateurs utilisés dans différentes études pour rendre compte des facteurs qu'on veut étudier, s'ils sont implicitement considérés comme semblables d'une recherche à l'autre, ne sont peut-être pas en fait équivalents. Même si les concepts abordés sont les mêmes, la variété des indicateurs qui permettent de les étudier peut entraîner des différences importantes dans les résultats. Il est donc important de garder présent à l'esprit que ce qui est découvert aujourd'hui et ici est peut-être différent de ce qui sera mis en évidence demain et ailleurs. Enfin, et pour conclure, il faut garder en mémoire que les facteurs retenus comme déterminants du tabagisme ne sont que des caractéristiques ou des comportements qui sont en co-variation avec lui. En aucun cas il n'est possible d'affirmer que la relation entre caractéristiques et tabagisme est directe, ni surtout de déterminer lequel est la cause et lequel est l'effet, sans parler des éventuelles interactions, plus que vraisemblables, entre les deux.

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LE FUMEUR A-T-IL UNE 'PSYCHOLOGIE PARTICULIERE?
Sylvain BOUYER*

INTRODUCTION
Les données que nous présentons ici sont issues d'une enquête portant sur 210 jeunes adultes, étudiants en DEUG de Psychologie, dont la moyenne d'âge est de 20 ans 2 mois (75% d'entre eux ont entre 19 et 21 ans). Avec 191 femmes et 16 hommes, soit plus de 10 femmes pour 1 homme, cet échantillon est très largement féminin; il est en cela tout à fait représentatif de la population étudiante qui se destine à poursuivre un cursus de psychologie. Ces étudiants ont eu à répondre à quatre questionnaires: Le test 16PF de Cattell. C'est une épreuve de personnalité qui comprend 187 questions, à partir desquelles R.B. Cattell (1972) pense avoir dégagé 16 traits de personnalité (Tableau 1, pp.28-29). Cette épreuve factorielle personnologique est classiquement utilisée en psychologie. C'est pourquoi nous l'avons reprise, sans remettre en cause ici certains aspects de cette échelle d'évaluation. Le test de dépendance de Fagerstrom. C'est un questionnaire dont les différents items interrogent le fumeur sur 8 comportements simples à l'égard de la cigarette (par exemple «avalez-vous la fumée? », ou «quelle cigarette trouvez~vous la meilleure? »). En se fondant sur le nombre de ces comportements que la personne

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* Maître de Conférences de Psychologie clinique à l'Université Nancy 2. 25

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