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De l'alcoolisme au savoir-boire

De
294 pages
Depuis l'Antiquité et à travers le monde, les manières de boire des êtres humains ont toujours été d'une grande diversité. Les problèmes d'alcool et l'alcoolisme qui touchent certains d'entre eux sont complexes et parfois difficiles à comprendre et à soigner. Ce livre propose une approche novatrice entre la santé publique, la viticulture et l'éducation. Bref, au coeur d'un éternel débat de société, un livre politique. Hors des sentiers battus. A boire et à manger? A déguster et à discuter.
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De l'alcoolisl1te au savoir

- boire

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation.. . Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Richard SITBON, Une réponse juive à l'anarcho-capitalisme, Judéo-économie, 2007 David SADOULET, La coopération au développement en France. Réforme et modernisation de l'Etat, 2006

Sylvie TROSA, Pour un management post bureaucratique, 2006 Jean LAURAIN, Du partage, 2006. Francis JAUREGUIBERRY, Question nationale et mouvements sociaux en Pays Basque sud, 2006. Gérard NAMER, Réinventer en France les principes d'une nouvelle démocratie « solidariste », 2006.
Roger VICOT, Pour une sécurité de gauche, 2006. Joachim de DREUX-BREZE, Femme, ta féminité fout le camp! Sur une lecture masculine du Deuxième Sexe, 2006. Lazare BEULLAC (sous la direction de), Armes légères: Syndrome d'un monde en crise, 2006. Jean-Loup CHAPPELET, Les politiques publiques d'accueil d'événements sportifs, 2006. Bernard SALENGRO, Le management par la manipulation mentale, 2006. Yves MONTENA Y, Retraites, familles et immigration en France et en Europe, 2006. Jacques MYARD, La France dans la guerre de l'information, 2006.

Guy CARO

De l'alcoolisme

au savoir - boire

2ème édition

Dessin de WOLINSKI

L'Harmattan 5-7, rue de l' École-Polytechnique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa L'Harmattan ItaUa

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

- RDC

ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Du m.êm.e auteur:

La médecine en question, Ed. Maspero, Paris, 1969 et 1974, Ed. La Découverte, Paris, 1982. Traduction en espagnol, japonais, portugais. Alcoolisme et Bretagne, dirigé avec Yvon Bertrand, Ed. Cirrees, Rennes, 1977.
Yec 'hed mad. A votre santé,

en collaboration avec Yvon Bertrand, Ed. Le Signor, Le Guilvinec, 1981.
Cultures, manières de boire et alcoolisme, dirigé avec Jean-François Lemoine, Ed. Bretagne, Alcool et Santé, Rennes, 1984. De l'alcoolisme au bien boire, dirigé avec Edgar Morin, Ed.L'Harmattan,

Paris, 1990.

Aspects socio-culturels de l'usage et de l'abus d'alcool et stratégies de prévention par l'éducation. Interdire, diaboliser ou apprivoiser l'alcool? Ed. V.N.E.S.C.O., Paris, 1995. Traduction en anglais et espagnol. Ce soir on vous met le feu! Ed. Le petit véhicule, Nantes, 1998.

« Quand on est un sage et qu'on a du savoir-boire»
Georges Brassens de la chanson « Le V in »

Extrait

« Le vin est une chose merveilleusement appropriée à l 'homme si, en santé comme en maladie, on l'administre avec à propos et juste mesure, suivant la constitution individuelle. » Hippocrate

« N'écoute pas ton médecin, comme lui, fume la pipe et bois du vin»

Proverbe

« Ce n'est que par la constante remise en cause des vérités établies et par la floraison d'idées nouvelles suggérées par l'intuition créatrice que la science peut progresser. Mais tout progrès scientifique réel se heurte à la tyrannie des idées dominantes des establishments dont elles émanent. Plus les idées dominantes sont répandues, plus elles se trouvent en quelque sorte enracinées dans la psychologie des hommes, et plus il est difficile de faire admettre une conception nouvelle, si féconde qu'elle puisse se révéler ultérieurement. » Maurice Allais Prix Nobel 1989. Extrait de sa Conférence Nobel.

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

2007 ISBN: 978-2-296-02357-4 EAN : 9782296023574

@ L'Harmattan,

UNE TRENTAINE

D'ANNÉES

En 2006, ça fait un peu plus de 30 ans: c'est en 1974 que le chantier a été ouvert, qu'un champ a été labouré et semé. D'abord en Bretagne, puis au plan national français et international. De 1974 à 1977, avec Yvon Bertrand, économiste, chercheur au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), j'ai animé une équipe pluridisciplinaire de recherche sur « Alcoolisme et Bretagne ». Un premier ouvrage de 450 pages, sous ce titre, a été rendu public en 1977, par les Editions Cirrees à Rennes. En janvier 1981, une association de recherche appliquée: Bretagne, Alcool et Santé, était créée et organisait les 2, 3, 4 et 5 juin 1982, à Rennes, un premier colloque national «Recherche - prévention de l'alcoolisme ». De 1982 à 1984, c'était «Cultures, manières de boire et alcoolisme », deux semaines d'animation à Saint-Brieuc et à Rennes puis une rencontre internationale à Rennes et un ouvrage de 563 pages. Ensuite, entre 1986 et 1990, «La complexité des manières de boire et de l'alcoolisme»: inspirés par les travaux d'Edgar Morin, l'éminent socioanthropologue français, une recherche transdisciplinaire, un colloque international et un ouvrage: «De l'alcoolisme au bien boire »,2 tomes de 320 et 418 pages. A partir de 1999, la recherche appliquée s'élargit à l'ensemble «Gastronomie, vin, santé, cultures, éthique », avec, notamment, Claude Fischler, Directeur de recherche au CNRS et Bertil Sylvander, Directeur de recherche à l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) et dans le cadre d'une nouvelle association nommée «Le Banquet », en référence à Socrate et à son élève Platon. L'alcoolisme, à distinguer des « problèmes d'alcool », est bien défini. Même si l'opposition au « mal-boire» est claire, parler de

« bien-boire» est un peu ambigu et quelque peu... manichéen. Finalement, une préférence s'est imposée pour le terme « savoirboire» qui peut être défini comme suit: savoir-boire, c'est être capable d'apprécier les boissons, alcoolisées ou non, et d'en maîtriser les risques, individuellement et collectivement. Apprécier au double sens du terme: évaluer la qualité et avoir de l'estime ou, mieux peut-être, du goût pour cette qualité. Cette définition s'applique aux boissons non-alcoolisées. Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer l'importance du thé dans certains pays, notamment en Asie et au Moyen-Orient. Et les manières de boire aux USA, empire du coca-cola, où l'obésité, en particulier parmi les enfants et les adolescents, est un problème préoccupant pour la santé. Nous arrivons, en 2006, avec, au premier plan, une thématique de recherche appliquée inspirée par l'actualité française et internationale. Depuis quelques années, on parle de «guerre du vin» dans le contexte de la mondialisation. Et en France, comme dans plusieurs autres pays, une grave « crise du vin» s'est installée. C'est pourquoi les activités de l'auteur, en équipe avec d'autres chercheurs et professionnels, se sont centrées sur la question « Vin et santé publique ». Des «Etats généraux de l'alcool» sont organisés par le ministère de la Santé, quelques mois avant des élections présidentielles et législatives en 2007. Cette conjoncture peut ouvrir une période historique favorable à des changements en profondeur, dans le bon sens. Un vif débat parcourt la France, dans les régions et au plan national. C'est pourquoi, à peine 6 mois après la parution de ce livre, voici déjà une 2èmeédition, enrichie par ce débat. Inscrit dans cette histoire, ce livre comprend trois parties principales qui correspondent aux trois périodes 1982 - 1984, 1986 - 1990 et 1999 - 2006. J'ai gardé presque intégralement les principaux écrits que j'ai signés sur ce sujet durant ces trois périodes. Inconvénient: il y a quelques répétitions, dans un contexte différent. Avantage: cette présentation permet d'observer aussi une évolution historique perceptible à la fois dans les 10

événements et dans les discours. Inconvénient ou avantage: il y a une diversité de styles, selon les périodes et selon les publics auxquels s'adressaient les écrits. Rabelais est l'un de mes maîtres, avec deux autres anciens, Socrate et Confucius, et avec deux modernes, Edgar Morin et Jacques Puisais, œnologue et pédagogue, fondateur de l'Institut du Goût. Référence à Rabelais, ce livre peut être considéré comme « la substantifique moelle» de cette recherche appliquée que j'ai pu animer grâce à un travail avec des équipes renouvelées durant ces quelque trente ans. Je rends ici un hommage ému à toutes celles et à tous ceux, bénévoles et permanents, qui ont participé à cette aventure. Ce livre est d'abord destiné au « grand public» : pas seulement à des professionnels de la santé, du vin, à des spécialistes, étudiants, chercheurs, universitaires, alcoologues, certes intéressés. Mais bien plus largement aux gens concernés par certaines questions, parfois difficiles, qui peuvent se poser dans la vie de personnes, de familles, dans la vie sociale: qu'est-ce que j'aimerais boire? qu'est-ce que je peux boire? et pour certains, qu'est-ce que je dois ou ne dois pas boire? qu'est-ce que je peux faire et qu'est-ce que je ne dois pas dire, face à quelqu'un qui a des problèmes d'alcool, et face à son entourage? Et, ce qui peut arriver et compliquer les choses: est-ce que je peux, est-ce que je dois demander de ne pas répéter ce que je dis et garder secret ce qu'on me dit? Question parfois utile: à quoi ça sert? A quoi servent et quels sont les résultats de telle manière de boire ou de tel changement de législation ou de réglementation dans ce domaine? Ce livre est destiné aussi aux historiens. Notamment aux historiens de la vie culturelle, du vin, de l'alcoolisme. Juste retour des choses, car j'ai pu apprécier et bénéficier de travaux d'historiens, en particulier Thierry Fillaut et Didier Nourrisson, historiens de l'alcoolisme, Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue et historienne de l'ivresse, Gilbert Garrier, historien du vin, Pascal Ory, historien de la gastronomie et, plus largement, de la culture.

Il

L'une des contributions publiées dans le livre «De l'alcoolisme au bien boire» est intitulée «L'anti- alcoolisme en Norvège» et signée Ole W. Lund. Voici, autre hommage aux travaux des historiens et signe de l'intérêt des comparaisons par la «concordance des temps », (selon le titre d'une émission radiophonique de Jean-Noël Jeanneney sur France Culture), le texte par lequel je le présentais. «Monsieur Ole W. Lund n'est pas un médecin soignant des malades alcooliques ni un chercheur ni un intervenant social en alcoologie. C'est un citoyen norvégien. Économiste, il est analyste, en particulier de certains pays étrangers, dans la plus grande banque de Norvège. Il a une bonne connaissance de la France, de sa langue et du mode de vie français. Il a pu, en « amateur intéressé par le problème de l'alcool », comparer les manières de boire, les discours et les politiques concernant l'alcool en Norvège et en France. Ayant eu connaissance du colloque organisé à Rennes en 1987, il a pris contact avec Bretagne, Alcool et Santé, pour demander des informations et exprimer ses observations et ses réflexions. Celles-ci nous ont paru suffisamment intéressantes pour être publiées dans les actes du colloque. Nous en avons apprécié la liberté de ton et l'humour, en particulier la savoureuse petite histoire qui conclut son texte. Ce n'est pas un texte sur l'histoire des manières de boire ou de l'alcoolisme. Pourtant le thème principal, l'anti-alcoolisme, nous a amené à l'insérer dans l'atelier « Les enjeux de l'histoire de l'alcool », aux côtés de ceux de D. Nourrisson et de Th. Fillaut qui abordent aussi ce thème, mais en France et à une autre époque: rapprochement historique et géographique intéressant à plusieurs titres ». Et voici la petite histoire qui conclut la contribution de Ole W.Lund : « Je termine en citant une anecdote bien connue ici: le vieux ala est assis à côté de sa femme mourante. Elle lui donne ses dernières instructions avec une voix faible: «Promets-moi que vous ne boirez pas des alcools pendant le dîner de réception après mon enterrement ». « Cela, c'est typiquement de toi, me priver de tout plaisir en toute occasion », répond ala.

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PREMIÈRE PARTIE: 1982

- 1984

Cultures, manières de boire et alcoolisme

Présentation de la rencontre internationale

« Gwin ha goad a red enn gefred. .. Goad, gwin ha koro Il. .. Ha kan ha kann... » « Vin et sang coulent mêlés.. . Sang, vin et danse. .. et chant et combat. .. » Extrait d'un chant breton du VIe siècle, in Barzaz Breizh. Recueil de chants populaires de la Bretagne, de Hersart de la Villemarqué. (publiés de 1841 à 1867)

« Au bout du petit matin. .. Les Antilles dynamitées d'alcooL.. » « ... Et nos gestes imbéciles et fous pour faire revivre l'éclaboussement d'or des instants favorisés. .. Le pain et le vin de la complicité le pain, le vin, le sang des épousailles véridiques. » Aimé Césaire, in Cahier d'un d'un retour au pays natal. (1939)

La Rencontre Internationale « Cultures, Manières de boire et Alcoolisme », organisée par « Bretagne, Alcool et Santé », centre de recherche-prévention de l'alcoolisme, s'est tenue à Rennes les 18, 19, 20 et 21 janvier 1984. En Bretagne... Par sa programmation inhabituelle dans ce genre de manifestation (reposant sur une alternance communicationsdébats/spectacles) comme par son intitulé, cette Rencontre a montré son souci d'aborder les problèmes de l'alcoolisme et des manières de boire de façon non manichéenne, en tenant compte de leur grande complexité et diversité. Prévu d'abord au singulier, le terme de cultures a été préféré dans la mesure où ce pluriel reflète mieux l'ampleur des contradictions, des spécificités et des innovations qui se dessinent dans le champ des pratiques culturelles. Michel de Certeau a d'ailleurs parfaitement justifié

cette conception critique dans un ouvrage précisément intitulé « La culture au pluriel» : « .. .on ne saurait établir en norme de la culture la forme « littéraire» ou « artistique », disons élitaire, que prend cette pratique de l'écart. De cette manière, un milieu particulier impose à tous comme la loi ce qui n'est que sa loi. Une classe privilégiée inscrit ainsi son pouvoir dans l'éducation et la culture... Mais le logement, I'habillement, le bricolage, la cuisine, les mille activités urbaines ou rurales, familiales ou amicales, les formes multiples du travail professionnel sont aussi des champs où la création sort de toutes parts. Le quotidien est parsemé de merveilles, écume aussi éblouissante, sur les rythmes longs du langage et de l'histoire, que celles des écrivains ou des artistes. Sans nom propre, toutes sortes de langages donnent lieu à ces fêtes éphémères qui surgissent, disparaissent et reprennent. » Sans nier aucune des dimensions de l'alcoolisme, il s'agissait de développer une recherche dans ce sens, afin qu'une prévention d'une autre nature puisse naître et s'enrichir de l'apport d'une pratique culturelle diversifiée et accessible au plus grand nombre de personnes directement concernées par ces problèmes. De plus, il n'est pas sans intérêt, pour la compréhension de notre entreprise, de considérer le lieu où elle s'est développée: la Bretagne. Selon les statistiques de mortalité dans les dernières décennies, la Bretagne a plus souffert de l'alcoolisme que toute autre région française, dans un pays qui a la réputation d'avoir le record mondial de consommation d'alcool par adulte. L'ampleur et la gravité du problème sont telles que la majorité des Bretons y est sensibilisée, touchée consciemment ou non. La Bretagne est aussi l'une des régions françaises dotée d'une forte identité culturelle, nourrie d'une mémoire collective, d'une langue, de traditions et d'une culture populaire vivante. L'alcoolisme s'est surtout développé en Bretagne depuis un siècle. Or, c'est pendant cette période que l'État français a conduit une politique culturelle de négation de l'identité bretonne. C'est pourquoi l'un des thèmes majeurs, dans la recherche et la prévention, de l'équipe de «Bretagne, Alcool et Santé» a été l'étude des relations entre

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alcoolisme et identité culturelle et, plus généralement, alcoolisme et culture.

entre

Au cours d'un colloque national que nous avons organisé en juin 1982, trois des dix-sept tables rondes concernaient ce thème: « La dimension culturelle de l'alcoolisme à partir de l'exemple de l'identité bretonne », « La diversité régionale des manières de boire et de l'alcoolisme en France », «Les médias, l'audiovisuel et l'alcoolisme ». Avaient été également organisées une soirée culturelle (réunissant conteurs, chanteurs, musiciens et comédiens) ainsi qu'une exposition photographique, une animation graphique et une dégustation symbolique de vins et d'eaux. Les coulisses de la Rencontre La décision d'organiser cette Rencontre a été prise le 30 septembre 1982 conjointement par l'équipe de « Bretagne, Alcool et Santé », par le Cabinet du Ministre de la Culture et la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Nous avions proposé qu'elle se déroule en deux temps rapprochés: une Semaine Rennaise d'Animation et d'Information, suivie de plusieurs jours de spectacles et de débats interrégionaux et internationaux. Nous souhaitions, en accord avec le Ministère de la Culture, associer étroitement à l'organisation le Ministère de la Santé et ses services régionaux. Malheureusement, ce thème était probablement trop original pour ce dernier. En outre, l'ensemble de notre recherche et de nos actions de prévention comporte une nécessaire dimension critique, épistémologique, qui ne peut taire certaines erreurs et insuffisances passées ou présentes du Ministère de la Santé et de la Recherche Médicale dans ce domaine. Ces raisons et peut-être d'autres que seuls les responsables du Ministère de la Santé pourraient préciser, aideront à comprendre les obstacles que nous avons rencontrés et les grandes difficultés que nous avons dû surmonter pour organiser la Rencontre. Le comité interministériel du Fonds d'Intervention Culturelle, présidé par le Premier ministre, devait étudier notre dossier en avril 1983 afin de prendre en charge éventuellement les frais d'organisation. Malgré l'accord de plusieurs autres ministères, le 17

ministère de la Santé s'y est opposé, entraînant l'opposition du ministère de la Recherche et de l'Industrie et du Haut Comité d'Étude et d'Information sur l'Alcoolisme. Nous avons alors modifié le programme initial et décidé d'organiser seulement, dans un premier temps, du 24 au 29 mai 1983, la Semaine Rennaise, au programme moins coûteux, ce qui cependant nous fit prendre des risques financiers. Dans notre esprit, la seconde partie, interrégionale et internationale, serait organisée plus tard, si les perspectives intéressantes sur le triple plan de la recherche, de la prévention, de la création (et de l'animation culturelle) se confirmaient après la Semaine, tant aux yeux des organisateurs qu'à ceux des organismes financeurs. Organisée avec la collaboration d'environ cinquante organismes ou associations de la ville de Rennes, cette Semaine fut assez réussie pour renforcer l'intérêt suscité par le projet complémentaire. Finalement, le soutien constant du ministère de la Culture et du Fonds d'Intervention Culturelle (appuyant la patience, la persévérance et la ténacité d'une équipe bretonne qui a pris des risques parfois lourds à assumer) a entraîné la décision, prise le 3 novembre 1983, de financer la Rencontre avec une participation, faible mais non négligeable, des ministères de la Santé (devenu secrétariat d'État) et de l'Industrie et de la Recherche. Ces difficultés ont quelque peu pesé sur la préparation et le déroulement de cette manifestation: certains intervenants ont renoncé à venir, adressant pourtant leur contribution écrite. La phase ultime de préparation, assez brève, a été très dense pour l'équipe organisatrice, chargée d'un travail considérable avec des moyens réduits. Dans certains milieux scientifiques, médicaux, associatifs, on nous a reproché de dépenser beaucoup d'énergie, de temps et d'argent pour mettre en place une telle Rencontre. C'est faire peu de cas du travail conséquent de recherche et de prévention réalisé sur le terrain par l'équipe organisatrice, expérience autour de laquelle s'articulait la programmation scientifique et culturelle. C'est aussi mésestimer l'effet puissamment catalyseur et mobilisateur d'une telle manifestation pour les travaux de

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recherche et leurs applications, dans un domaine relativement peu étudié jusqu'ici. Pendant ces journées, on a pu remarquer l'absence de certains organismes, pourtant concernés au premier chef par les travaux: secrétariat d'État à la Santé, Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales, ministère de l'Industrie et de la Recherche, Direction Régionale de l'industrie et de la Recherche, Haut Comité d'Étude et d'Information sur l'Alcoolisme, Comité National de Défense Contre l'Alcoolisme, Comité Français d'Éducation pour la Santé, Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, (I.N.S.E.R.M.), quelques chercheurs de cet organisme ayant cependant présenté, à titre personnel, une communication. Comme si cette Rencontre et le travail d'une petite équipe de province, leur paraissant trop novateurs et ambitieux, gênaient les organismes nationaux et leur approche, d'abord parisienne, des problèmes d'alcoolisme. Faut-il voir, dans ces absences, l'illustration d'un texte de l'I.N.S.E.R.M., inséré dans sa brochure « L'I.N.S.E.R.M., la Santé Publique et l'épidémiologie» et qui s'intitule: «La Recherche en Santé Publique et en épidémiologie ». Je cite: «La naissance et le développement de disciplines nouvelles sont, chez nous, freinés par la rigidité des structures; elles ne peuvent prendre place qu'au sein d'organismes jeunes et souples. »... Malgré cela, la Rencontre sembla constituer une réussite, tant au point de vue des participants que des organisateurs, comme le laissaient présager ces quelques extraits de courriers ou de textes (reçus avant ces journées) : - Jack Lang, ministre de la Culture: «.. .Le grand nombre d'artistes qui doivent participer à cet ensemble de manifestations, leurs qualités, l'expérience de ceux qui auront à débattre de ces problèmes, tout concourt à faire de la Rencontre de Rennes un événement national de la plus haute importance. » - Lucien Tenenbaum, Médecin-chef de service (L'Abbaye), Hôpital Pasteur, Nice: «.. .Je travaille en psychiatrie publique depuis dix-huit ans avec, depuis douze ans, la responsabilité d'un secteur psychiatrique et j'ai bien sûr été confronté de façon intense et répétée au problème de l'alcoolisme sous tous ses aspects. Il me

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semblait enfin que, par le mode d'approche de la question et le contenu annoncé des interventions, ces rencontres internationales allaient aborder le cœur véritable du problème de l'alcoolisme. » - Alain Rigaud, Médecin assistant, secteur de psychiatrie, Reims II : « .. .Votre initiative me paraît essentielle pour modifier à terme les discours sur l'alcool, donc sur l'alcoolisme et les pratiques du boire. » - Bernard Metz, Président du Comité Départemental de Défense Contre l'Alcoolisme (C.D.D.C.A.) du Bas-Rhin et Président sortant du Haut Comité d'Étude et d'Information sur l'Alcoolisme, Directeur de recherche C.N.R.S. : « .. .11y a là un modèle dont on devrait s'inspirer sous réserve d'une mutation des esprits puritains. » - Marie-Christine Robert, «Le Monde », 19 juillet 1983: « ... Cette expérience bretonne qui a permis de sortir la prévention de l'alcoolisme des sentiers battus et de toucher un public nouveau... » (extrait d'un article intitulé « Boire bien et peu»). - Louise Nadeau, Coordinatrice du Certificat de Toxicomanie, Université de Montréal Québec, Canada: «.. .Je souhaite participer à ce colloque pour la satisfaction de partager et de discuter avec des collègues des résultats des travaux, bien sûr, mais surtout pour profiter de la stimulation intellectuelle francophone qui m'apparaît de plus en plus nécessaire pour les chercheurs qui lisent surtout en anglais. Le projet de ce colloque, qui déplace les problèmes liés à l'alcool de leur étroite perspective clinique pour situer les manières de boire dans le contexte plus large de ses rapports à la santé et à la culture, m'apparaît une définition à la fois plus saine et plus réaliste de la question. » - David Alun Jones, Président du Conseil sur l'Alcoolisme du Pays-de-Galles, Grande-Bretagne: «Puis-je dire combien il est intéressant de voir avec quelle fmesse vous prenez en compte les facteurs locaux et les singularités du problème de l'alcoolisme dans une région particulière.. . Vous travaillez d'une façon très originale dans un domaine où l'originalité est difficile à trouver; je pense que votre contribution est d'une grande valeur, pas seulement dans votre région, mais aussi plus largement en Europe et au-delà. » 20

- Dwight B. Heath, Professeur d'anthropologie, Brown University, Providence, Rhode Island, U.S.A.: «...Ce thème de "Cultures, manières de boire et alcoolisme" comporte une signification immense à travers le monde entier pour la compréhension, la recherche, l'éducation et la prévention. »
Un premier bilan Sur le plan quantitatif: Cinquante intervenants étaient escomptés et il y en eut quatrevingt-quinze, dont dix-sept étrangers (six seulement ont pu se déplacer en raisons des contraintes budgétaires, les autres adressant leur communication par courrier) qui représentaient dix pays: U.S.A., Canada (Québec), Grande-Bretagne (Ecosse, Pays-deGalles), Irlande, Allemagne Fédérale, Pays-Bas, Suisse, Finlande, Pologne, U.R.S.S. Il faut y ajouter une communication sur « L'Islam et le vin ». Dix-sept régions françaises étaient présentes également; neuf régions dites «à haut risque» par rapport à la mortalité moyenne de la France entière: Alsace, Bretagne, Martinique, Nord-Pas-de-Calais, Normandie, Pays-de-Loire, Champagne, Limousin, Lorraine; huit autres régions: Bordelais, Bourgogne, Centre, Franche-Comté, Languedoc-Roussillon, Provence-Alpes-Côte-d'Azur, Région Parisienne et Savoie. De plus, les intervenants appartenaient sur le plan professionnel à de nombreuses institutions: hôpitaux, foyers de post-cure, universités, équipes C.N.R.S., I.N.R.A., I.N.S.E.R.M., etc. Finalement, ce sont 295 personnes qui ont participé aux tables rondes et séances plénières de ces journées. Les spectacles ouverts au grand public furent suivis par 1 420 personnes, sans compter les visiteurs des trois expositions dont l'entrée était gratuite. Sur le plan qualitatif: Globalement, multiplicité de interrégionale et recherches et les communications et débats témoignent d'une points de vue exprimés: grande diversité internationale des intervenants et, partant, des expériences relatées, pluridisciplinarité des 21

approches: histoire, psychanalyse, psychologie, anthropologie, sociologie, ethnologie, médecine, psychiatrie, esthétique, travail social, création et animation culturelles, œnologie, économie, production des boissons. Ceci a permis notamment un dialogue interdisciplinaire et un approfondissement de chaque type d'approche par la confrontation avec des disciplines complémentaires. Enfin, on ne peut présenter les Actes de la Rencontre sans évoquer, pour le lecteur, l'ambiance et l'esprit qui anima ces journées. À la sollicitation d'ordre principalement intellectuel, habituel dans les colloques de ce genre, s'ajoutaient une curiosité et un intérêt pour les spectacles parfois insolites, donnant plaisir à voir, à entendre et même à déguster. La presse régionale a manifesté une attention soutenue à l'événement, lui donnant un très large écho; ce fut principalement le cas de « Ouest-France» qui fut quotidiennement présent et de FR3 Bretagne-Pays-de-Loire qui lui consacra une émission de son magazine mensuel d'information. La presse nationale, notamment Le Monde et Libération, ont rendu hommage à l'esprit novateur de l'événement. La programmation de la Rencontre en a fait une manifestation autant culturelle que scientifique. La création et la diffusion de spectacles et animations sur le thème du boire, ouverts au grand public, ont été étroitement associées aux communications et tables rondes. Trente-huit artistes ont présenté des prestations très variées: chansons, contes, festival théâtre comprenant sept pièces, cycle « cinéma spécialisé» et « fiction» de treize films, lecture spectacle « Boire» de textes inédits de fiction, écrits spécialement pour la Rencontre par onze écrivains. A cela, s'ajoutaient des dégustations de boisons alcoolisées, vins, bières, cidres et de boissons sans alcool et trois expositions: historique, photographique et bande dessinée. La recherche scientifique et la recherche culturelle se sont mutuellement interpellées, fécondées et enrichies, dans un champ complexe, difficile, depuis l'amélioration des connaissances jusqu'aux pratiques de soins, de prévention et de pédagogie. A partir de là, l'équipe organisatrice a développé un «chant du boire» et un « cinéma du boire ». 22

Une distance critique Pour cette présente Rencontre, nous avions défini les objectifs suivants: 1) mieux distinguer les diverses attitudes culturelles dans la consommation des boissons alcoolisées et mieux définir les manières de boire selon qu'elles sont heureuses ou non, dommageables ou non, en prenant en compte les valeurs positives de nombreuses pratiques de consommation (non nécessairement modérées), ensemble de phénomènes dépendant étroitement du sexe, de la classe d'âge, du contexte géographique, socioprofessionnel et culturel du consommateur. 2) développer l'analyse des processus d'acculturation, notamment celle des rapports entre le recul de certaines cultures traditionnelles, la transformation des manières de boire et le développement de l'alcoolisme. Le terme d'acculturation est pris ici dans son sens large: processus par lequel un groupe humain assimile tout ou partie des valeurs culturelles d'un autre groupe humain, que ce groupe soit une ethnie ou une classe sociale, que ce processus soit volontaire ou le résultat d'une domination. 3) approfondir la connaissance des facteurs culturels de l'alcoolisme. 4) proposer le développement de moyens culturels pouvant être mis au service de la recherche, de la prévention, des soins et de la réadaptation à partir du recensement, de la présentation et de l'analyse critique de documents culturels concernant les manières de boire et l'alcoolisme. 5) développer le travail déjà commencé afin de combler le fossé qui existe trop souvent: entre les activités de recherche et de prévention; entre les spécialistes, les professionnels de la recherche, de la prévention, des structures de soins et de réadaptation, et l'ensemble de la population; entre les discours théoriques et l'expérimentation sociale ou les réalisations sur le terrain. Cette orientation générale entraîne, dans une certaine mesure, une rupture avec certains discours et pratiques dominants des 23

institutions traditionnelles, tout au moins en France, sur le plan épistémologique, méthodologique, déontologique et politique. Sur le plan épistémologique (l'épistémologie, discipline scientifique, est l'étude historique et critique des sciences), les savoirs concernant l'alcoolisme relèvent d'une discipline relativement récente, l'alcoologie (le premier certificat d'alcoologie en France datant de 1977), encore trop centrée sur l'expérience médicale, hospitalière ou hospitalo-universitaire. Celle-ci est trop souvent limitée à l'observation de données recueillies auprès des malades alcooliques. Quant aux discours et pratiques de prévention, ils sont encore trop emprunts d'un manichéisme moralisateur, hérité du XIXe et du début du XXe siècle, pour produire les effets attendus auprès des groupes sociaux auxquels ils sont censés s'adresser. Sur le plan méthodologique, la recherche concernant l'alcoolisme est en France très insuffisante et relativement négligée par les grands organismes publics et privés. En outre, elle est déséquilibrée par la place prédominante des recherches biomédicales et quantitatives. Les recherches en sciences sociales et humaines, en particulier les méthodes qualitatives, l'observation participante, les recherches pluridisciplinaires, doivent être développées avec des moyens conséquents. Les recherches pluridisciplinaires peuvent favoriser une étude globale des multiples aspects contradictoires, actuels et historiques, des manières de boire, de l'alcoolisme et des pratiques d'information et de prévention. Elles peuvent confronter et associer divers points de vue complémentaires, sans les œillères trop fréquentes de nombreux travaux, études et recherches dans ce domaine. Sur le plan déontologique, ce champ de recherche pose tout particulièrement la question du rapport entre le chercheur et la population concernée par l'objet de la recherche. Pour qui fonctionne la recherche scientifique, c'est-à-dire au service et au bénéfice de qui? En priorité pour les intérêts, concrétisés dans des pratiques sociales, de la population concernée. ? Dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, la «neutralité» et l'objectivité prétendument «scientifique », la distance froide, réelle (à des centaines de kilomètres) ou symbolique (les diverses barrières 24

entre les chercheurs et les sujets observés) établie avec les sujets ou groupes étudiés sont souvent des défenses, des illusions et parfois des malhonnêtetés. Ils ne sont pas des animaux de laboratoire ou des cultures tissulaires avec lesquels pourraient s'effectuer des expériences reproductibles en chambre stérile. Une difficulté, familière aux chercheurs des sciences de l'homme et de la société, ne doit par être éludée: nous ne sommes pas seulement observateurs mais aussi acteurs engagés dans une action sociale, pris dans une relation intersubjective avec d'autres acteurs sociaux, qui sont d'abord des sujets. Sur un plan politique enfin, les pouvoirs de décision et les moyens de la recherche concernant l'alcoolisme sont, pour la majeure partie, concentrés dans la région parisienne. Dans ce domaine, le jacobinisme de l'État français, associant le centralisme parisien du pouvoir et la négation ou l'insuffisante reconnaissance des identités culturelles diverses de la population française, est particulièrement fort. S'y ajoute une exploitation économique des régions périphériques par le centre: les fonds de la recherche publique (provenant des impôts) et privée (drainés par des dons et collectes) sont recueillis dans toutes les régions. Or, ils sont principalement destinés à des organismes et à des équipes de chercheurs de la région parisienne, lesquels se soucient peu des besoins de la recherche dans l'ensemble des régions françaises, d'autant plus que, n'étant pas sur le terrain, ils sont généralement mal placés pour conduire des recherches de valeur, concernant en particulier les diversités régionales. Le concept de « centralcoolisme» caractérise l'incidence du jacobinisme d'une part, parmi les facteurs de l'alcoolisme, d'autre part, comme frein à une politique efficace de prévention. On peut aller plus loin et parler d'« alcoolonialisme » de la société française pour qualifier l'application du « colonialisme interne» (associant le jacobinisme et l'exploitation économique) au champ de l'alcoolisme. Le concept d'« alcoolonialisme» pourrait s'appliquer aussi à d'autres pays que la France et caractériser le développement de l'alcoolisme en rapport avec le colonialisme et le néocolonialisme. Dans ce domaine, on peut parler des contradictions d'intérêts entre certaines catégories sociales de régions françaises 25

périphériques et la caste principalement parisienne de la recherche scientifique, catégorie sociale au statut privilégié et dont le pouvoir est auto-reproduit en particulier par l'intermédiaire des commissions qui gèrent les crédits et les carrières de la recherche. L'une des conséquences les plus regrettables de cette situation est que la recherche sur l'alcoolisme nie ou prend très insuffisamment en compte l'une de ses données essentielles en France: sa grande diversité régionale, sociale et culturelle, d'autant plus que, selon les statistiques officielles, les régions les plus touchées par la mortalité alcoolique sont périphériques: Bretagne, Nord-Pas-de-Calais et autres.

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Le chant du boire et le cinél11a du boire

Un chant du boire a été développé dans le prolongement des « Fêtes du Vin en Bretagne» (Pontivy 1977, 1978, Rennes 1979, Le Sel de Bretagne 1980, Pontivy 1989), où chanteurs bretons et occitans fraternisaient sur le podium et au fest-noz, (fête de nuit en breton). De Kerguiduff, avec «Ripaille », chanson culte sur le boire et l'identité bretonne, à Elisa interprétant « Les cercliers » où Dieu invite à sa table dans un Paradis convivial, la continuité est manifeste dans l'histoire de Bretagne, Alcool et Santé puis de sa fille légitime l'ARIA - Louis Pasteur: Association Recherches et Innovations en Alcoologie. Une aria signifie «Air, mélodie accompagnée d'un instrument ou d'un petit nombre d'instruments» . Une continuité au cœur d'une recherche et d'une création sur «Les cultures du boire », enracinées en Bretagne et jalonnées notamment par plusieurs colloques internationaux, à Rennes, à Guernesey (L'alcool dans les pays celtes), à la Rochelle (Les cultures européennes du boire); par des expositions, des conférences-débats, des publications, des créations théâtrales, des réalisations pour la radio et la télévision, un cinéma du boire... ; par des soirées, des journées, des semaines culturelles dans plusieurs villes bretonnes, en particulier Saint-Brieuc, Lannion, Tréguier, Quimper (Avec «Art et Cinéma »), Lorient (avec le Festival Interceltique), Rennes (avec le Grand Huit), Nantes. Ces manifestations, inventées en Bretagne, se sont parfois exportées: Poitiers, La Rochelle, Alsace, Martinique, Jura, Midi-Pyrénées, Région Parisienne. Le Boire fait partie de la convivialité festive et ne doit pas être confondu avec l'alcoolisme, même si quelques débordements méritent une vigilance intelligente, bien adaptée à la nature diverse

des problèmes rencontrés. Contrairement à des racontars calomnieux colportés parfois par des gens qui n'ont rien compris à la culture et à l'identité bretonne et qui sont dérangés par leur expression, les festivals, autres pardons bretons (les pardons sont des fêtes religieuses traditionnelles en Bretagne) pour nombre de jeunes d'aujourd'hui, peuvent être, aussi et paradoxalement, des facteurs culturels de prévention des problèmes d'alcool. Le chant du boire, sous ses multiples formes, exprime une parole de vérité subversive, une résistance conviviale, face aux idéologies et langues de bois anti-alcooliques puritaines. Voilà pourquoi l'équipe bretonne de recherche appliquée sur le boire et les problèmes d'alcool a travaillé avec des chanteurs et des chanteuses et sur diverses formes de chant: de la chanson populaire (du Barzaz Breiz aux chants de marins) à l'opéra, (merveilleux Don Giovanni de Mozart, Falstaff de Verdi...) de Michel Tonnerre à Brel et Brassens... Un début de recherche musicologique, avec les moyens du bord, un petit chant modeste et singulier. .. Le cinéma, le septième art, est un mode d'expression et un moyen de connaissance privilégié des sentiments, des émotions individuelles comme des réalités sociales et culturelles. Reflétant la singularité irréductible des personnages, la multiplicité, la diversité des situations sociales, puisant sa force et sa richesse aussi bien dans la mémoire, l'histoire et le réalisme que dans la fiction, le rêve et l'utopie, il se situe à l'opposé des schémas réducteurs et des langues de bois. Il n'est donc pas surprenant de constater la place importante tenue dans de nombreux films par les manières de boire et les problèmes d'alcool, dans toute leur complexité, dans leur intime relation avec le plaisir et la souffrance des personnages, avec les réussites et les difficultés des divers pays. Le boire peut être un révélateur, parmi d'autres, de l'identité d'un individu ou d'un peuple, et le cinéma l'exprime avec une vérité qui dépasse les discours officiels, souvent manichéens sur l'alcool, parfois considéré comme un sujet tabou. Cette réflexion est à l'origine des activités « Le cinéma du boire» inscrites dans

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une recherche et une animation plus larges sur «Les cultures du boire et des repas », à travers le Monde et plus particulièrement en Europe. Certains cinéastes, nombre de films ont porté intérêt à ces questions. Sans prétendre être exhaustif, citons notamment: Ozu et Kurosawa (Akira) au Japon, Zhang Yimou et Jia Zhang Ke en Chine, Satyajit Ray en Inde, Youssef Chahine en Egypte, Pavel Lounguine en Russie, Otar Iosselani en Géorgie, Emir Kusturica en Serbie-Monténégro, Etlore Scola en Italie, Alexander Mackendrick en Grande Bretagne, Gabriel Axel au Danemark, Luis Bunuel en Espagne, France et Mexique, John Cassavetes, Billy Wilder, John Huston, Woody Allen, Clint Eastwood aux U.S.A., et, en France, Jean Renoir, Claude Chabrol, Bertrand Tavernier...

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Des m.anières de boire et de l'alcoolism.e en Bretagne

Les particularités des facteurs de risque d'alcoolisme en Bretagne ont constitué l'un des thèmes principaux de recherche de l'équipe de « Bretagne, Alcool et Santé ». Dans ce cadre, j'aborderai brièvement les points suivants: indicateurs d'alcoolisme, consommation de boissons alcoolisées, qualité des boissons alcoolisées, catégories socioprofessionnelles, histoire et identité bretonnes. Indicateurs d' alcoolisme

Selon l'indicateur le plus généralement retenu, le taux de mortalité par alcoolisme, la Bretagne, caractérisée par cette tache régulièrement noire sur les cartes de France, a eu pendant les dernières décennies le triste record de la plus forte mortalité parmi les régions françaises. Selon les statistiques les plus récentes, elle vient de céder cette place à la région du Nord-Pas-de-Calais. Depuis quelques années, on observe une légère tendance à la baisse du taux de mortalité. Il faut remarquer cependant que les statistiques ont peut-être été établies en Bretagne de manière différente de leur mode d'établissement sur l'ensemble de la France. Voici un élément appuyant cette hypothèse: Le Comité Départemental de Défense contre l'Alcoolisme du Morbihan, département ayant le plus fort taux de mortalité par alcoolisme en France, notait en 1975: «Environ Il,5 pour mille des certificats de décès dans la France entière sont dus à des causes non déclarées, alors que 1,81 pour mille seulement le sont dans le Morbihan. » Les médecins bretons hospitaliers et extra-hospitaliers, qui rédigent les certificats de