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Du suicide

De
502 pages

Nous comprendrons sous ce titre la distribution géographique du suicide et ses rapports avec la population ; l’influence qu’exercent sur sa production les climats, les saisons, les différents âges, les sexes, les professions, etc. Enfin, avant de passer à l’étude des causes occasionnelles, nous rechercherons quels sont les moyens de destruction les plus généralement employés par les malheureux qui veulent se donner la mort.

Dans la période de dix-sept années, comprise entre 1836 et 1852, le nombre des suicides s’est élevé au chiffre énorme de 52,126, ce qui donne une moyenne de 3,066 par année.

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Égiste Lisle
Du suicide
Statistique, médecine, histoire et législation
ERRATUM TRÈS IMPORTANT
Une grave faute d’imprimerie s’est glissée dans le titre-courant de la page 106 à la page 177. Celui-ci porte : Le suicide n’est pastoujours une forme de la folie. Le lecteur est prié de le rectifier ainsi : Le suicide n’est pas une forme de la folie.
PRÉFACE
Mes premières recherches sur la question qui fait le sujet de ce livre remontent à une époque déjà bien éloignée. Elles ont été abandonnée s et reprises plusieurs fois ; elles ont subi, à de longs intervalles, des changements plus ou moins importants qui leur ont donné, chaque fois, une physionomie nouvelle et un but d’utilité plus sérieux. Enfin elles ont été soumises deux fois à l’appréciation de l’Ac adémie impériale de médecine, en 1846 et en 1848. La première fois, le temps m’avait manqué et je n’avais pu terminer que le premier chapitre. La seconde, mon travail s’était accru du deuxième chapitre, et c’est dans cet état qu’il fut couronné en 1848 par l’Acad émie. Cependant il était loin de me satisfaire complètement ; et lorsque je me suis enf in décidé à le faire imprimer, il y a quelques mois, j’ai compris qu’un troisième chapitre était indispensable pour expliquer et compléter les deux premiers. Il en est résulté prob ablement un peu moins d’unité entre les différentes parties de mon livre ; mais ce défaut, s’il existe, ne peut avoir rien de bien sérieux par lui-même, et je tenais à ne rien change r aux chapitres que l’Académie avait honorés de sa haute approbation. Je me suis borné à augmenter mes tableaux des chiffres correspondants à la période de sept années comprise entre 1846 et 1852. Et, chose remarquable, les résultats définitifs n’en ont été en rien modifiés ! Quelques mots maintenant sur le plan que j’ai suivi et sur le but de mon livre. En choisissant la question dusuicide pour sujet du prix fondé par madame Bernard de Civrieux, l’Académie impériale de médecine l’avait posée dans les termes les plus généraux, laissant à chacun la liberté absolue de l a limiter ou de l’étendre selon la disposition de son esprit ou la direction de ses études. Quant à moi, ma voie paraissait toute tracée d’avance. Depuis longtemps j’avais fait de la folie le but à peu près exclusif de mes études. J’étais alors médecin adjoint d’un établissement privé d’aliénés, sous la direction si habile et si intelligente de mon maître et ami M. le docteur Leuret, que la mort a si prématurément enlevé à la science. Je dus dès lors me poser tout naturellement cette question préliminaire : Le suicide est-il tou jours un signe de folie, et tous les individus qui se donnent volontairement la mort doivent-ils être considérés par cela seul comme des aliénés ? C’était là en effet le problème capital, celui dont la solution devait, pour un médecin surtout, tout dominer et tout éclai rer de sa lumière. Je savais que la plupart des médecins contemporains, Esquirol à leur tête, s’étaient prononcés pour l’affirmative et avaient fait du penchant au suicid e et de l’acte lui-même une forme particulière de la folie, sous le nom demonomanie ou mélancolie suicide. Cependant cette opinion si exclusive m’avait toujours paru tr ès hasardée, et il me répugnait singulièrement de regarder comme des fous tant de grands hommes de l’antiquité, qui, à l’exemple de Caton ou de Brutus, s’étaient donné la mort. D’un autre côté, je cherchais inutilement des signes de folie dans tous ces récit s de suicides que les journaux nous transmettent presque chaque jour. J’y trouvais au c ontraire, le plus ordinairement, la preuve que leurs auteurs avaient conservé, jusqu’à la fin, une appréciation saine de l’acte qu’ils allaient commettre, un sang-froid imperturba ble et une force de volonté peu commune. Il y avait là évidemment un malentendu ou une erreur. Je. relus donc les ouvrages des médecins aliénistes. Cette lecture ne servit qu’à augmenter mes doutes et ma perplexité. J’y trouvai beaucoup d’assertions sans preuves, des conclusions basées sur des faits incomplets ou trop peu nombreux, voir e même des contradictions plus ou moins apparentes, et, par-dessus tout, la preuve que ces honorables écrivains s’étaient bornés à étudier le suicide dans les maisons d’aliénés. Ils n’avaient vu dans la question de la mort volontaire que son côté le plus restrein t : les conclusions qu’ils avaient
déduites de leurs observations ne s’appliquaient dès lors qu’à un petit nombre de faits et n’avaient pu les conduire qu’à l’erreur. Il y avait là un écueil sérieux à éviter. Mais comm ent compléter les observations de mes devanciers ? Où trouver les faits qui leur avai ent manqué ou qu’ils avaient négligés ? Comment en réunir un nombre assez consid érable pour leur donner une autorité réelle ? Je ne pouvais pas espérer y arriv er par moi-même. Les recherches ayant pour objet l’énumération et le classement des actions humaines, et l’étude de l’influence que celles-ci exercent tant sur l’indiv idu que sur la société, ne peuvent conduire à des découvertes utiles, ou donner lieu à des déductions légitimes qu’autant qu’elles s’appuient sur de longues séries d’observa tions. Les statistiques officielles pouvaient seules me fournir les éléments dont j’ava is besoin. Je compulsai donc ces statistiques, et je trouvai, dans les comptes génér aux de la justice criminelle, des renseignements extrêmement précieux sur les causes de l’acte que je voulais étudier. Dès lors mon siège était fait et mon plan arrêté. Il me sembla que je remplirais surtout le but que se proposait l’Académie, en étudiant le suicide, non plus comme une maladie individuelle dont rien ne prouvait l’existence, mai s comme un fait général malheureusement trop commun, et dénotant, au sein d e nos sociétés modernes, en apparence si prospères, un malaise profond et caché qui les ronge jusque dans leurs éléments les plus sains. Je devais donc constater a vant tout, à l’aide des chiffres officiels, toute l’étendue de la plaie qu’il s’agis sait de sonder, et chercher ensuite à découvrir les causes plus ou moins éloignées qui lu i donnent naissance ou l’entretiennent, et les lois générales suivant lesquelles elle se développe. C’est ainsi que j’ai étudié successivement ce qu’on peut appeler les causes prédisposantes du suicide, sa distribution géographique sur le sol de la Franc e, l’influence sur sa production, des climats, des âges, du sexe, des professions, de l’i nstruction, etc., et ses causes déterminantes ou prochaines, la misère, les chagrins, les passions, et enfin les maladies. Parmi ces dernières, j’ai dû donner une large place à la folie ; car, tout en proclamant bien haut que tous les individus qui se tuent ne so nt pas aliénés, je n’en reconnais pas moins que les fous se tuent très souvent, et que la folie est une des causes immédiates les plus actives de la mort volontaire. Là se plaçait tout naturellement l’examen du problème que nous nous étions posé tout d’abord, à savoir si le suicide doit ou non être co nsidéré comme un signe constant de folie. L’étude attentive et impartiale des faits m’a conduit à une négation absolue de cette thèse, dont j’ai dû faire ressortir toutes les impossibilités et tous les dangers. J’ai donc été amené à discuter les opinions exclusives émises par quelques médecins que j’aime et que j’honore, et avec lesquels j’aurais été heureux de me rencontrer. C’était une nécessité triste et malheureuse que j’ai vivement d éplorée, mais à laquelle il m’était impossible de me soustraire. Toutefois je me suis e fforcé de ne jamais m’écarter du calme et de la modération qui doivent présider à toutes les discussions scientifiques ; et si, dans la chaleur du discours, quelque expression un peu vive m’avait échappé, ce serait tout à fait contre mon gré, et je le désavoue d’avance. Après avoir constaté toute la gravité du malaise so cial que révèle l’augmentation constamment progressive du chiffre des suicides, ap rès en avoir étudié avec soin les causes éloignées et prochaines, il me restait encore à en indiquer les remèdes. Mais ici mon embarras a été grand : je n’avais plus pour me guider les statistiques officielles. La pratique médicale, s’appliquant exclusivement à des faits particuliers, ne pouvait m’être d’aucun secours. Restait la législation qui n’est guère de ma compétence, et qui d’ailleurs est aujourd’hui tout à fait muette. Je me suis alor s résolu à interroger le passé et l’expérience des peuples, espérant qu’il en sortira it des enseignements utiles pour le
présent. Mais, à mesure que j’avançais dans ce nouv eau travail, la question s’agrandissait de plus en plus, et insensiblement j ’ai été amené à suivre l’histoire du suicide chez les différents peuples et aux principa les périodes de l’humanité. Il y avait d’ailleurs dans ces recherches un attrait puissant qui m’entraînait comme malgré moi, et qui explique le développement considérable qu’a pris mon troisième chapitre. En procédant ainsi, je suis arrivé à des résultats le plus souvent en désaccord avec les opinions le plus généralement adoptées ; mes conclusions-sont souvent inattendues, et paraîtront peut-être, au premier abord, un peu paradoxales. Cela tient probablement à ce que, avant d’édifier une théorie, on n’avait pas en core pris la peine de réunir un assez grand nombre de faits pour la rendre légitime. Sera i-je plus heureux que mes devanciers ? Je n’ose guère l’espérer. L’esprit de l’homme est prompt à se faire illusion sur la valeur de ses conceptions, et je ne crois pas, sous ce rapport, être meilleur qu’un autre. Cependant je sais que les faits ont une logi que inexorable à laquelle il est impossible de se soustraire. Je sais aussi que le véritable observateur se contente le plus souvent de les laisser parler eux-mêmes, et se gard e bien de substituer ses idées théoriques à leur langage toujours si clair, si simple et si exact. Ce sont ces principes que j’ai essayé de mettre en pratique dans les longues études que je soumets aujourd’hui à l’appréciation du lecteur.
Paris, 14 août 1856.
RECHERCHES STATISTIQUES ET MÉDICALES
CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES. On a beaucoup écrit sur le suicide. On a très longt emps et très longuement disserté sur la question de savoir s’il est permis à l’homme de mettre fin à sa vie, ou si cet acte doit être considéré comme un crime. Personne n’igno re que cette question a été très diversement résolue par les différents écrivains qui s’en sont occupés mais jamais d’une manière complètement satisfaisante. J.-J. Rousseau lui-même, qui a résumé avec tant d’éloquence les raisons alléguées à l’appui des deux opinions contraires, n’a pas été plus heureux que ses devanciers, et la lecture de ses de ux admirables lettres ne sert évidemment qu’a démontrer l’impossibilité d’arriver jamais à une solution définitive de ce difficile problème. Est-ce donc à dire que toutes les recherches sur le suicide soient aussi inutiles, et doivent être abandonnées comme tout à fait stériles ? Non sans doute. On s’est peu inquiété jusque dans ces derniers temps de la recherche du principe même de cet acte et des causes si nombreuses et si variées qui peuvent y conduire. On ne s’est pas inquiété davantage de connaître son degré de fréquence, selon les lieux et selon les époques, les mœurs, les formes de gouvernement, etc. Il y avait là cependant une mine féconde à exploiter, et bien autrement digne d’atti rer l’attention et les méditations des philosophes. Montesquieu paraît être le seul écriva in, tant du siècle dernier que des époques antérieures, qui en ait entrevu l’importance. Ce grand homme ne craint pas, en effet, d’attribuer une grande influence sur la prod uction du suicide aux circonstances extérieures climatériques et sociales. La fréquence de cet acte chez les Anglais s’explique, selon lui, par une maladie du climat,qui affecte tellement l’âme, qu’elle peut porter le dégoût de toutes choses jusqu’à celui de la vie.il ajoute : : « Cette action Puis tient à l’état physique de la machine, et est indép endante de toute autre cause. II y a apparence que c’est un défaut de nitration du suc n erveux ; la machine dont les forces motrices se trouvent à tout moment sans action, est lasse d’elle- même ; l’âme ne sent point de douleur, mais une certaine difficulté de l’existence. La douleur est un mal local qui nous porte à désirer de voir cesser cette douleur : le poids de la vie est un mal qui n’a 1 point de lieu particulier, et qui nous porte au désir de voir finir cette vie . » Il y a, dans cette explication de Montesquieu, quel que chose d’ingénieux et de séduisant qui a pu satisfaire ses contemporains. Mais il n’est plus permis de nos jours de rechercher la vérité dans des théories pures, dans de vaines abstractions ou des hypothèses gratuites. L’observa-lion rigoureuse des faits est devenue, à juste titre, le point de départ et la base de toutes nos connaissan ces. De cepositivisme éclairé, qui forme le principal caractère de notre époque, est n ée l’application de la statistique à la médecine et à l’étude des questions morales et politiques. Ces sciences si diverses en ont retiré déjà de très grands avantages. C’est ainsi, sans parler de la médecine, qu’on a pu se rendre compte du mouvement de la population d’un pays et de l’importance de ses richesses industrielles, commerciales ou agricoles. On a même été plus loin ; on a demandé à la statistique la solution des plus haute s questions de législation criminelle, d’instruction et de moralité publiques. Celle du su icide devait nécessairement trouver place au milieu de ces recherches si nouvelles. Aus si des faits nombreux ont-ils été recueillis par des travailleurs isolés d’abord, et un peu plus tard, par les administrations publiques de quelques-uns des principaux pays de l’ Europe. Il en est résulté la publication d’un grand nombre de tableaux statistiques plus ou moins exacts et complets dans leurs éléments constitutifs. Laissant désormais de côté la question de savoir s’il est
ou non permis à l’homme de se donner la mort, on a cherché à déterminer, à l’aide de ces faits, quelle influence exercent sur le plus ou moins de fréquence des suicides, les climats, les saisons, les sexes, les âges, les form es de gouvernement, les progrès de la civilisation, les bouleversements politiques, les o pinions religieuses ou philosophiques, etc. On est allé plus loin ; on a voulu connaître les causes intimes, immédiates de cet acte. On a interrogé avec soin les dernières paroles et les dernières actions des malheureux que le désespoir ou le dégoût de la vie entraînaien t à se donner la mort. On est descendu, pour ainsi dire, dans le secret de leur conscience, et l’on s’est demandé si ce désespoir et si ce dégoût, souvent inexplicable de la vie, n’étaient pas des signes d’une véritable maladie morale. Dès lors la question rent rait, en partie du moins, dans le domaine de la médecine. Mais après avoir constaté que, dans un grand nombre de cas, le suicide est un signe d’aliénation mentale, on a fait, comme il n’arrive que trop souvent, on s’est hâté de conclure du particulier au général, et l’on est arrivé à cette conséquence dont nous démontrerons plus loin l’erreur et le dan ger, quele suicide est toujours le résultat d’une affection mentaleaprès avoir troublé profondément l’intelligen ce, qui, destitue le malheureux qui en est atteint de toute liberté morale, et le porte fatalement, irrésistiblement, au meurtre de lui-même. C’est ain si que de conséquence en conséquence on en est arrivé à assimiler au suicidé provoqué par des hallucinations ou par le délire de la manie, la mort volontaire de Ca ton, dè Brutus, de Cassius, de Démosthène, etc., et de tant d’autres grands hommes de l’antiquité. On a dû encore ranger sur la même ligne le malheureux qui se tue p our échapper à la terreur de la damnation éternelle ou aux persécutions incessantes d’ennemis invisibles, et l’homme, plus malheureux encore, qui n’a pas la force d’affronter, après avoir vécu dans le luxe et l’abondance, toutes les horreurs de la misère et de la faim. Et comme il est rare qu’on s’arrête lorsqu’une fois on est entre dans la voie de l’exagération et de l’erreur, il s’est trouvé des médecins qui ont disserté très longuemen t et très sérieusement dans le but de démontrer que le suicide estune maladie du cerveau, suîgeneris, dont l’anatomie pathologique et l’étiologie physiologique, s’il est permis de s’exprimer ainsi, révèlent incontestablement, l’existence. Enfin, quelques-uns , plus habiles ou plus hardis, ont prétendu que toutes les fois qu’un homme se tue, il existe dans son cerveau une modification matérielle, palpable, toujours la même, ou du moins de nature analogue, qui rend parfaitement compte de son action. Seulement ils se sont contentés de proclamer l’existence de cette altération pathologique, et ils ont remis à un autre temps d’en faire connaître les caractères essentiels. Mais jusqu’à ce que cette grande découverte ait été mise au jour, nous ne craindrons pas d’avouer notre complète ignorance, et aussi notre incrédulité, qui est partagée d’ailleurs par un cer tain nombre de médecins d’aliénés. Ceux-ci ont résisté avec courage à l’entraînement général, et ont protesté de toute leurs forces contre l’admission d’une doctrine aussi désa streuse. Pour eux, dans un grand nombre de cas, le suicide est une faute ou une faib lesse, mais toujours un acte parfaitement raisonné, et accompli avec une pleine liberté de pensée et de volonté. La question du suicide est donc encore loin d’être jugée. Bien des points restent à éclaircir, bien des problèmes à résoudre, même au point de vue purement médical. C’est probablement cette considération qui à décidé l’Aca démie royale de médecine à la mettre au concours pour le prix fondé par madame Bernard de Civrieux. C’est aussi cette conviction qui nous a engagé à entreprendre ces rec herches. Nous n’ignorons pas que nous nous chargeons d’une tâche ingrate, et que bien des écueils nous attendent. Peut-être même aurons-nous le malheur de froisser quelques amours-propres en combattant des opinions qui nous paraissent erronées. Mais nou s croirions manquer à tous nos
devoirs si nous hésitions à faire taire nos convenances et nos prédilections personnelles en présence d’un intérêt aussi sacré que celui de la vérité. Et puis, d’ailleurs, que nous ayons à exposer-nos propres idées ou à discuter celles des autres, nous aurons toujours soin de ne nous écarter en rien de la dignité et de l’impartialité qui doivent toujours présider aux discussions scientifiques. Avant d’aller plus loin, il importe de bien s’entendre sur la signification du motsuicide. La plupart des auteurs qui ont étudié cette question au point de vue de la médecine ont indifféremment désigné sous ce nom l’acte par leque l un homme se tue, et là maladie qui, d’après eux, est la cause prochaine de cet acte. Il en résulte une confusion dans les termes, qui n’est pas sans quelques inconvénients, surtout pour les lecteurs étrangers à la médecine. Aussi aurons-nous soin, dans tout le cours de ce travail, de ne prendre le m o tsuicidec’est-à-dire pour que dans l’acception la plus généralement adoptée, désignerl’acte par lequel un homme se donne la mort,quelle que soit d’ailleurs la cause déterminante de cet acte, et le moyen employé pour l’accomplir. Ce que nous avons déjà dit du suicide suffit pour f aire voir que celui-ci n’est pas seulement un malheur partiel ou une maladie individ uelle, dont il importe de rechercher les causes et d’étudier la marche pour en empêcher le retour ; mais qu’on doit le regarder en même temps comme un fait général, d’une importan ce capitale, dont l’étude approfondie devrait appeler sérieusement l’attentio n des gouvernements et des assemblées délibérantes. Car, ainsi que nous le pro uverons plus tard, les suicides augmentent depuis quelques années dans une proportion effrayante. Il semblerait qu’à mesure que le bien-être général et la fortune publi que font des progrès, il s’accomplit dans les entrailles de la société un travail de déc omposition lente, mais tous les jours plus active, d’où naissent ce facile désespoir, ce dégoût profond de la vie, qui font un si grand nombre de victimes. Serait-ce. donc qu’on aurait le droit d’accuser la civilisation de corrompre tout ce qu’elle touche, et de s’écrier, avec Rousseau, que l’homme n’est pas né pour la société, et que la vie sauvage est seule compatible avec sa nature ? Cette question, si importante et si délicate, dominera une grande partie de nos recherches ; et comme des déclamations vagues, de vaines théories ne prouvent rien en définitive, nous aurons soin d’appuyer toutes nos déductions sur des chiffres positifs et officiels. Nous avons déjà dit que, depuis quelques années, des documents statistiques plus ou moins détaillés, tant sur le nombre des suicides qu e sur les circonstances très variées qui ont présidé à leur accomplissement, ont été rec ueillis par les soins de plusieurs gouvernements de l’Europe. Malheureusement il nous a été Impossible de nous procurer aucune des recherches de cette nature qui ont été faites à l’étranger, et qui, nous avons quelques raisons de le croire, sont bien moins complètes que celles que nous devons à notre gouvernement. Nous serons donc obligé de nous en tenir à celles qui ont été publiées, depuis 1827, dans les comptes rendus de la justice criminelle. Mais, quoique le chiffre en soit assez élevé pour être concluant, no us ne saurions trop regretter de ne pouvoir le comparer aux premières, et contrôler ainsi les unes par les autres. Les premiers documents publiés en France par le min istère de la justice remontent, avons-nous dit, à 1827. Pendant les premières années, on se contenta de faire connaître le nombre des suicides Survenus dans l’année dans c haque département. Ces renseignements, quoique très incomplets, ne laissaient pas que d’avoir déjà une grande importance. et M. Guerry a su en tirer un grand parti, comme nous le verrons plus tard, dans son bel ouvrage sur la statistique morale de la France. Une innovation radicale fut introduite dans le compte rendu de 1835, parles soins de M. Barthe, alors ministre de la justice. « J’ai dû, dit il, m’occuper du suicide, c ette maladie qui travaille nos sociétés modernes. Deux nouveaux tableaux présentent, sur le s individus qui se sont donné la
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