Et vous, docteur, ça va ?

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Que se passe-t-il derrière la porte close du cabinet médical ? Qui accompagne les patients en fin de vie et assure les soins de premier recours ? Quelle est la place du spécialiste en soins primaires dans le système de santé ? Tour à tour "urgentiste", "psychiatre", "gynécologue", "pédiatre" et maître de stage, il devient éducateur-professeur et acteur de la vie publique. Entre cris d'amour et coups de gueule, ce sont 40 ans de la vie d'un généraliste au coeur de la cité qui se dévoilent à nous.
Publié le : vendredi 1 juin 2012
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EAN13 : 9782296493667
Nombre de pages : 260
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Et vous, docteur, ça va ?
Parcours d’un médecin généraliste
















Jean Van Elslande






















Et vous, docteur, ça va ?
Parcours d’un médecin généraliste















































































































































































































































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96743-4
EAN : 9782296967434
Avertissement
ans le serment d’Hippocrate, prêté par tout médecin le jour de la Dprésentation de la thèse, moment crucial où le titre de « Docteur » lui est
remis, il est stipulé : « Tout ce que je verrai ou entendrai autour de moi, dans
l’exercice de mon art ou lors de mon ministère, et qui ne devra pas être
divulgué, je le tairai et le considérerai comme un secret. »
Parler de son métier, c’est partager la vie des patients dans leur plus stricte
intimité. Au même titre que les soignants dans la structure hospitalière, le
médecin de famille pénètre dans les foyers et reçoit les confdences.
Même si les situations décrites sont réelles, les noms et les lieux ont été
créés de toutes pièces et respectent l’anonymat.
5Prologue
a médecine à la française est-elle malade ? LCertainement pas si on considère l’infuence des savants français et de leurs
découvertes dans le monde, si on observe les paramètres de réussite en terme
de longévité de la population ou si, voyageant en dehors des frontières, on est
amené à juger de l’accès aux soins et de la couverture sociale.
En revanche la médecine libérale de premier recours rend l’âme, à la
grande surprise des patients, étonnés que le métier de médecin mis en exergue
dans la réussite sociale de leurs enfants ne soit pas plus attractif. Ce système
performant ne semble plus répondre aux attentes de la médecine de proximité
chère aux Français.
Que sont donc ces soins de santé primaires (S.S.P.) dont la pierre angulaire
repose sur le médecin généraliste, dénommé auparavant médecin de famille ?
A Alma Ata, en 1978, à l’échelle mondiale, les S.S.P. étaient définis :
« accès de tous à des soins de base. » Plus proche de nous, au niveau européen
en 2009, voici une approche plus précise : « Les S.S.P., c’est la notion de premier
recours, d’accessibilité, de continuité, de permanence des soins, en lien avec les
autres secteurs. Les médecins généralistes en sont les acteurs essentiels, bien
que d’autres professionnels, notamment les infrmières, puissent y être
impliqués. »
Toute ma vie de médecin de base, consacrée à la médecine générale, quarante
ans déjà, j’ai beaucoup réféchi au service rendu à la population dans
l’exercice de ma profession.
J’ai été formé dans l’après-guerre, dans une culture de reconstruction, et
l’appréhension du choix professionnel valorisait alors les métiers de service rendu
à la société, d’autant que l’établissement secondaire que je fréquentais dans la
capitale normande, Rouen, avait tout axé sur la science : pas de section L, la
philo de l’époque.
7Et vous, docteur, ça va ?
Quatre décennies plus tard, reprenant la recherche de la sagesse, cette fois
non pour envisager les perspectives professionnelles ou sentimentales mais
pour effectuer un bilan, je me trouve dans la situation du voyageur en quête
d’une destination originale, lointaine, qui observe à travers la vitre arrière le
chemin parcouru, les étapes franchies.
L’analyse d’une vie professionnelle me semble l’aboutissement de sensations
de l’enfance, des réfexions sur lesquelles entre amis nous nous sommes donné
le temps de méditer. Adolescents, on refait le monde, on franchit les étapes,
encombrés de principes pour élaborer nos propres valeurs.
Pourquoi revenir sur sa vie ? Fourmi au sein de sept milliards d’individus
qui naviguent sur cette planète, j’aurais pu naître au Pakistan et cultiver
l’opium, en Russie et être membre de l’armée rouge ou en Amérique latine et
cultiver le haricot et défendre ma parcelle de terre face aux gringos usurpateurs.
C’est que j’ai aimé la vie ; je l’ai prise à bras-le-corps sans me retourner. En
actif, hyperactif, je me suis comporté en coureur de fond, allant de l’avant
avec l’espoir de résoudre les problèmes, de répondre à l’urgence, de laisser
mon empreinte dans cette société en mouvement. Utopie, réussite,
fatalisme ? ce voyage est une évaluation sur la place d’un agent de santé de
base dans une petite ville de province.
Il y a quarante-trois ans, j’entrais à la faculté de médecine. Rien ne me
prédisposait à ce métier. Je n’ai jamais eu ce qu’on appelle la vocation de
médecin. Je suis entré dans la profession par hasard après un échec en classes
vétérinaires en 1967. J’ai exercé ce métier avec application depuis l’âge de vingt-
trois ans, époque des premières gardes à l’hôpital.
Me voici en fn de carrière, soixante-trois ans déjà, âge où nos concitoyens
ont rendu leur tablier. Je dévisserai sans doute la plaque vers 2014 : encore trois
ans. Ces derniers temps, je mets la pédale douce ; je profte de ces périodes de
moindre activité professionnelle pour un retour sur ce parcours de « généraliste
de base » comme j’aime me présenter.
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt les témoignages de confrères. J’ai partagé
leurs expériences, livres piochés de-ci de-là en librairie ; j’ai apprécié. J’ai eu
le plaisir de lire et même l’honneur de rencontrer Martin Winckler, l’auteur de La
Maladie de Sachs et trouvé agréable l’image humaniste que ce médecin généraliste
de campagne donnait du métier. J’ai parcouru les confessions, le journal,
partagé leurs états d’âme. Je me suis délecté des récits de vies consacrées à ce
métier au service des hommes.
Y a-t-il beaucoup de professions qui demandent autant de
connaissances ? Ne réussissent que ceux qui ont des mentions au baccalauréat.
Ils vont passer deux années de bachotage pour franchir à 15% un concours qui
leur ouvrira neuf années de cours théoriques et de stages pratiques avant
8Prologue
d’être propulsés soignants, années de contrôles continus, de formation au lit du
malade, tout un chemin pour devenir Docteurs.
Quelle est la place des généralistes dans le système de santé ?
Le public les plébiscite. Ils arrivent après les pompiers dans la cote d’amour
des Français. Ce sont les professionnels du premier recours, les acteurs des
Soins de Santé Primaire. Cet agent de santé redevient ce qu’il n’aurait jamais dû
cesser d’être, l’omnipraticien, la référence, le médecin traitant.
Pour valoriser la profession, elle a été artifciellement élevée au rang de
spécialité alors que, curieusement, elle n’en est pas une. Cet artisan travaille
plus que les membres des autres professions médicales et il a les plus faibles
1rémunérations. Il doit couvrir tous les champs de la médecine et d’une P.M.E. .
On lui demande de savoir lire un scanner et pratiquer la médecine d’urgence,
de prodiguer des soins du nourrisson à la personne âgée, de gérer les Ressources
Humaines. Il doit assimiler une trentaine de documents administratifs, entretenir
son outil de travail, le cabinet médical : des semaines de soixante heures en
moyenne...
L’interne choisira donc la spécialité, mieux reconnue, où il sera plus aisé
d’effectuer des actes répétitifs, sur rendez-vous, sans gardes, quitte même à
réaliser des actes de médecine générale, dans une région délicieusement
choisie, laissant le généraliste au cœur de la tourmente. Alors qu’il faudrait
proposer 70 % de postes de généralistes à la répartition, on n’en propose
que 50 % et 15 % des postes restent vacants chaque année. Il y a trente-six
façons d’exercer la profession, selon le lieu d’implantation, banlieue, campagne
2ou centre-ville, selon la pratique particulière, M.E.P. , ou l’omnipratique,
selon le statut libéral ou salarié...
Ce livre n’est pas un journal. C’est un rapport, le témoignage d’une expérience
professionnelle riche, c’est ainsi que je l’ai ressentie. Il relate les réfexions d’un
homme de terrain baigné dans une société semi-rurale, à Gaillon, en Vallée de
Seine, dans l’Eure. Dans cette ville, je me suis installé le premier novembre
1978, comme médecin associé dans un groupe de deux où nous exerçons à cinq
actuellement dont trois médecins généralistes.
J’ai voulu relater la relation d’un médecin dans la cité, ville dans laquelle
j’ai vécu, élevé ma famille, occupé quelques fonctions associatives,
participé à la réfexion sur la santé dans les dimensions sociale, économique,
humaine et éducative. C’est le fruit de près de quarante ans d’un engagement
à défendre une certaine idée d’une médecine au service de tous, comment
l’exercer, avec qui et à quelles conditions. C’est la plus longue phase de ma
vie ; voilà trente-trois ans que je suis en Normandie, sur mon lieu de travail
1 P.M.E. : Petite et Moyenne Entreprise.
2 M.E.P. : Médecin à Exercice Particulier, comme l’homéopathie.
9Et vous, docteur, ça va ?
cinq jours sur sept, à écouter, examiner, traiter. Un bilan s’impose, une
évaluation, comme s’il s’agissait d’un état des lieux.
J’ai beaucoup réféchi durant toute ma vie médicale sur cette notion de
Santé Publique, les Soins de Santé Primaires. Cela me vient de l’immersion
dans des populations défavorisées quelques semaines après avoir prêté serment,
suite à l’obtention du titre de docteur en médecine. J’ai même réalisé un jeu de
l’oie que j’ai nommé La Santé pour Tous. Pourquoi ne pas s’en faire un
idéal ? Pour les politiques, les sociologues, les S.S.P. à l’échelle mondiale
reposent sur la santé publique adaptée aux différences de niveau de vie, à
l’accès à l’eau, à l’éducation et aux grands féaux sanitaires.
En France la défnition que je donnerais d’une telle entité serait : apporter
des soins de qualité à un maximum de personnes à un meilleur coût, en offrant
l’accès pour tous à une permanence médicale dans le cadre de soins préventifs
et curatifs, de pathologies aiguës et chroniques.
Reprenant ce parcours professionnel, j’ai réparti en quatre entités la mission
que la société m’a confée.
– La première est le déroulement de l’activité de base, l’accompagnement de
générations de malades, la relation médecin-patient ; j’ai intitulé ce chapitre
« Un jour de consultation. »
− En deuxième lieu, il m’a semblé intéressant de regrouper quelques
situations diffciles à gérer, ne correspondant pas à ma logique ou à ma
personnalité ; j’ai regroupé cette problématique dans « Le généraliste dans la
tourmente. »
− En troisième lieu, je n’ai pu passer sous silence l’engagement dans
la vie associative mené en équipe avec des prises de position intéressant
l’environnement, la médecine de proximité (médecine d’urgence),
l’humanitaire... Ceci correspond au chapitre intitulé « Le médecin engagé. »
− Finalement, les jeunes bacheliers expriment un grand attrait pour les
professions de santé. Quelles solutions leur proposer pour rendre le métier
attractif ? Il convient à mon avis de rechercher des exutoires. Ainsi je n’ai pas
renié un passé de tropicaliste et je me suis intéressé à la formation des futurs
3collègues. Est-ce la réponse à l’éviction du burn-out ? Cela me semble une
perspective pour les futurs toubibs. Ces propositions sont rassemblées dans la
dernière partie du récit : « La médecine de demain, la reconnaissance dans
la diversité. »
Au niveau international, je reprendrai une approche de la santé telle qu’elle
fut défnie par la Charte Populaire de la Santé : « L’équité, la Paix et un
développement durable compatible avec la protection de l’environnement sont
3 Burn out : s’user (à force de travailler) ; surmenage pouvant entraîner une dépression.
10Prologue
au cœur de notre vision pour un monde meilleur, un monde dans lequel la
santé soit pour tous une réalité, un monde qui respecte la vie et sa diversité
sous toutes ses formes, un monde qui favorise le développement des talents et
des capacités de chacun et leur enrichissement mutuel, un monde dans lequel
la voie des individus guide les décisions qui façonnent leurs vies. » Vaste
programme !
Au cours d’un Salon des Solidarités où nous animions un jeu sur la Santé
4auprès d’O.N.G. de Solidarité, j’avais proposé un espace de libre expression
sur la question « la Santé pour Tous, comment la voyez-vous ? » Au milieu de
multiples témoignages, je retiens celui-ci : « la Santé pour Tous est un rêve
mais j’ai envie de rêver, d’y croire et d’y contribuer. Et c’est pour cela que je suis
là. »
En France, on a la chance de connaître la paix, dans une société de
distribution des ressources pas trop inéquitable, de bénéfcier d’une santé qui
nous accorde une des meilleures longévités, de vivre dans un environnement
agréable où tout le monde a le droit d’exprimer ses idées. Je ne suis pas un
politique, mais je vote. Je ne suis pas un économiste ; néanmoins je gère mon
budget et participe à la gestion de la Sécurité Sociale. Je ne suis pas leader
médical ni syndicaliste, ni médecin ordinal, ni professeur de médecine, mais je
suis médecin au sens noble du terme, médecin de famille, médecin proche de
la personne, impliqué dans la cité.
Tout n’a pas été facile ; le métier a évolué mais j’aime toujours cette
profession qui m’a apporté de nombreuses joies, des témoignages de sympathie et
beaucoup de bonheur. Je me suis engagé ; j’ai pris la parole ; j’ai pris des
coups ; je n’ai pas toujours su me taire.
Finalement je pars avec quelques convictions ; j’espère avoir rendu un
service au plus grand nombre. Puisse ce rapport éclairer les futurs « toubibs »
et renseigner sur les dessous d’une profession fort honorable ! C’est tout cela
qu’il me plaît à relater à un moment où la mission du généraliste semble en
pleine mutation.
4 O.N.G. : Organisation Non Gouvernementale.
11chapitre 1

un jour de consult Ation
La médecine générale est une médecine qui aborde l’individu dans son
milieu de vie, son milieu naturel. elle fait appel à des données biomédicales
et techniques, aux sciences humaines, à la psychologie, à la sociologie,
compte tenu du contexte économique. a travers une journée de travail,
essayons d’embrasser quelques aspects de cette discipline.
Mise en route
e n’aime pas arriver en retard. Hier, on m’a interpellé en salle d’attente ; je Jn’avais pas le cahier de rendez-vous :
– Qu’il vienne à 7h45, ai-je proposé.
Je me souvenais que, la dernière fois, sa sœur avait bien voulu consulter à
8h. Alors, à un quart d’heure près, pourquoi pas le garçon ? Il est huit heures
moins vingt ; j’ouvre la porte qui sépare le cabinet médical de mon domicile ;
j’écoute le crissement des gonds mal huilés de l’ouverture pivotante et je
m’installe à ma table de travail.
Je perpétue cette forme de médecine à l’ancienne. J’ai repris le domicile
attenant à la fonction, celui où résidaient depuis 70 ans mes différents
prédécesseurs, sur la principale avenue de la ville.
– Bonjour, Alice, comment allez-vous ?
Arrivée à six heures, Alice s’applique à tenir les locaux en bon état de
propreté. Il y a quatre cabinets médicaux et trois salles d’attente. Je m’installe
à mon bureau.
13Et vous, docteur, ça va?
En attendant le premier rendez-vous, je me donne toujours un petit programme,
5un article à retrouver dans le cando , ma bibliothèque professionnelle, un
dossier à éplucher, une lettre à parcourir ou quelque examen de biologie à
expliquer.
Le premier de la liste n’est toujours pas arrivé. A 8 h, le portail donnant sur
l’avenue s’ouvre ; je me dirige vers l’entrée. Ce n’est pas la personne inscrite
pour 8 h.
– Bonjour, Madame.
La femme âgée lit une ordonnance que je lui ai préparée.
– Rentrez deux minutes, je vais vous expliquer.
J’ai l’habitude de laisser au secrétariat des prescriptions de pharmacie,
kinésithérapie, biologie. Je lui expose l’intérêt d’aller plus loin dans les
investigations avant de prévoir un traitement.
– Merci pour toutes ces explications.
– On se reverra avec les résultats.
Je raccompagne la dame. Personne d’autre dans la salle d’attente. C’est vrai,
le rendez-vous de 8 h, c’est un jeune ; il lui faut un certifcat pour entrer à
l’école d’infrmières. C’est moi-même qui l’ai inscrit sur l’agenda. Sa mère m’a
dit : « Bon, à 8h, on va le tirer du lit ! » Je retourne dans le cabinet ; il me reste
quelques plis à parcourir.
Première prescription de pilule
8h15 : ce rendez-vous est honoré. La jeune flle est accompagnée de sa
maman ; des questions d’ados ; elle vient pour des règles douloureuses qui n’en
fnissent pas, qui arrivent toujours au mauvais moment, sans qu’on les attende.
C’est normal qu’elle m’entretienne de cette préoccupation. Je retrouve le
dossier ; j’avais marqué pour la charmante jeune flle lors de la dernière
6 consultation « parlé P.F. », entendez Planning Familial. Tout de go, la maman
annonce la couleur :
– Ça ne serait pas mieux de lui donner la pilule ?
– OK, miss ! Je n’ai pas besoin de lui montrer comment ça fonctionne ?
– Non, elle la prendra comme moi.
– M’adressant à l’adolescente :
– Quand t’es-tu trouvée indisposée la dernière fois ?
– Je les ai depuis ce matin.
– Ça tombe bien ; tu prends le premier comprimé ce soir. Tous les soirs,
5 Le cando est un dictionnaire de références médicales.
6 Planning Familial : ensemble des moyens mis au service d’une population pour l’informer et
l’aider dans la régulation des naissances.
14Chapitre 1: Un jour de consulation
j’insiste bien, tous les soirs, pendant 21 jours, arrêt de sept jours puis 21 jours
de pilule. C’est bon ?
– Vous inquiétez pas, Docteur, je m’en occupe. C’est pas une flle qui
s’intéresse aux garçons.
– Elle fait ce qu’elle veut ; c’est une jeune femme. Mais n’oublie pas, Camille ;
l’hormone ne résout pas tout, ça empêche le bébé, mais ça ne te protège pas
7des I.S.T.
– Oui, je sais, c’est le préservatif.
La leçon semble acquise.
L’information est passée, la famille; l’école, les campagnes de prévention,
quel que soit l’intervenant, le message a percuté son oreille vigilante.
Retour d’examens complémentaires
Le troisième patient est à l’heure. C’est un peu spécial ; il me rapporte des
examens ; c’est un cas complexe au niveau de la prise en charge ; en réalité il n’est
pas pris en charge ; il me présente d’ailleurs une feuille de Sécurité sociale. Il
semble perturbé dans le labyrinthe des papiers rassemblés :
– Qu’est-ce que je dois faire avec ça ?
– Vous n’avez pas de droits ouverts à la caisse d’assurance maladie ?
– Non, je n’y ai pas accès, mais c’est apparenté.
– Le mieux, c’est de vous renseigner auprès de l’association qui vous reçoit.
Alors, que donnent les recherches ?
Il me tend une grande pochette jaune que j’emporte à côté, près du
8négatoscope .
– En effet, le cliché est intéressant. Vous voyez, votre poumon a gardé des
cicatrices de votre infection de 1999 ; vous vous en êtes bien tiré.
– Oui, mais pourtant ; je tousse toujours ; c’est pas normal.
– Vous savez, c’est l’hiver, une période de grippe ; il fait froid. Avez-vous les
autres résultats ?
Il tire d’une sacoche une petite enveloppe que je décachette méticuleusement.
Je prends mon temps avant de commenter ; j’essaie toujours d’évaluer la
représentation que le patient se fait des diagnostics qu’on se propose de
révéler ; je pèse mes mots.
– Il y a forcément une petite atteinte des globules après ce qui vous est
arrivé. C’est normal ; on va arranger ça.
Je griffonne une ordonnance sur laquelle s’alignent des stimulants des
globules rouges.
7 M.S.T. ou I.S.T. : Maladies ou Infections Sexuellement Transmissibles.
8 Négatoscope : écran lumineux permettant d’exposer et de lire les radios.
15Et vous, docteur, ça va?
– Malgré tout, ça ne vous empêche pas d’être vacciné. Ça fait bien dix ans
que vous n’avez pas été piqué.
– Qu’est-ce que vous dites ? Depuis l’école.
– J’ai ce qu’il faut dans le frigo. Avez-vous apporté votre carnet ?
– Ah, c’est vrai ; je l’ai laissé à la maison.
– Je ne vous inscris rien sur un nouveau document. La prochaine fois, je
transcrirai sur votre carnet de santé ; vous y penserez ? Vous n’avez pas peur
d’une piqûre ?
– Vous rigolez, après tout ce qu’ils m’ont fait au sana...
– Ah, c’est vrai, j’avais oublié !
L’injection effectuée, je colle la vignette sur son dossier papier, le raccompagne
à la porte, non sans avoir prévu une rencontre prochaine.
Bien vivre à la cinquantaine
Quatrième rendez-vous, troisième consultation effective.
– Bonjour, Monsieur, qu’est-ce qui me vaut le plaisir de vous rencontrer ?
– Si j’allais bien, j’aurais pas besoin de venir vous voir.
Un homme d’une cinquantaine d’années prend place devant mon bureau.
– Vous avez quelque chose à m’annoncer alors.
– Oui, ma femme vous a téléphoné ?
– C’est arrivé il y a bien longtemps. On avait déjà évoqué l’entretien ; vous
m’aviez dit : « de quoi elle se mêle ? »
– C’est bien. Aujourd’hui, je viens pour un contrôle. J’ai mal à la tête ;
j’arrive pas à dormir ; faut dire que je suis couché à huit heures et demie, je me
réveille à minuit ; j’allume la télé ; je fume ; je suis debout à cinq heures.
J’aime prendre mon temps avant de quitter la maison.
– Finalement vous êtes un peu décalé. Vous commencez le boulot à quelle
heure ?
– Je démarre à sept heures. Je bois un coup sur la route avec les copains ;
ça me donne le temps de me préparer ; j’arrive sur le chantier à 8 h1/2. Vous
savez, dans les travaux publics, il y a des intempéries ; cet hiver, quinze jours
d’arrêt, mais je cours pas après les heures sup. Le patron, il m’a proposé des
déplacements sur Paris ; qu’il aille se faire foutre : 300 euros de plus, tout ça
pour les refler aux impôts, pas question !
– A vous de voir. Voulez-vous vous allonger ? On va examiner la tension,
le cœur, les pieds. Vous n’avez plus de douleurs ?
– Vous savez, fnalement, oui : des fourmis dans les muscles des jambes,
le jour, et quelquefois dans les pieds, la nuit.
– Prenez-vous un traitement ?
16Chapitre 1: Un jour de consulation
– J’ai arrêté les médicaments pour la tension ; je les ai pas supportés.
– On va étudier tout ça.
Ce monsieur m’intéresse ; il faut bien s’en occuper. Il a 55 ans ; il fume ; il
est un peu enrobé. Il est à l’âge où peuvent apparaître toute une série de
troubles : tumeurs, problèmes cardio-vasculaires. Il n’y a qu’un ou deux
points à réviser sur son hygiène de vie pour qu’il puisse rester en forme
quelques années de plus. Mais l’homme est un bon vivant.
– C’est excellent. Finalement vous avez bien fait de ne pas suivre l’ordonnance
de la tension. 12 / 7 aujourd’hui, et si on parlait du tabac ?
– Pour ça, impossible, déjà qu’on ne peut plus fumer au travail : même sur
les chantiers, les collègues, ils font la gueule.
– Je vous donne quand même de quoi vous distraire cette nuit entre une et
cinq heures. Bonne lecture !
Je lui remets quelques feuillets : « arrêter le tabac sans grossir. » Puis je concocte
à l’imprimante une belle ordonnance pour ses douleurs.
– Allez, Monsieur, à dans six mois.
9J’aurais pu aborder l’intempérance : ses crampes viennent
probablement de l’apéro du soir. J’en ai dit assez pour aujourd’hui : un
problème à la fois, le tabac ce jour ; l’alcool viendra plus tard.
« une association, c’est comme un mariage »
Retour en salle d’attente. Je salue au passage la petite jeune qui se prélasse
sur sa chaise ; il est 9 h. Est-elle en avance ou vient-elle voir une collègue ? Je
le saurai tout à l’heure.
Comment se fait-il que j’aie toujours un pincement quand je vois un
« fdèle » m’échapper ? C’est naturel fnalement. On s’attache ; on est
possessif. Je ne demande jamais aux patients de revenir ; je n’ai aucun
report. C’est un principe de liberté que je m’applique et qui me tient à cœur.
On est quatre professionnels de santé à se partager trois salles d’attente : une
ostéopathe, une orthodontiste – docteur en orthopédie maxillo-faciale – ,
qui s’épanouit dans la sphère ado, et deux généralistes, moi et une femme
médecin de la cinquantaine avec laquelle je partage déjà vingt ans
d’activité commune. « Une association, c’est comme un mariage », m’avait
déclaré mon premier associé qui, soit dit en passant, venait de larguer trois
collaborateurs. « Tu signes le contrat, tu le ranges au placard, tu t’arranges
pour qu’on n’ait plus à s’en servir, » avait-il ajouté.
Le mariage, de bons moments, des périodes d’ennui, un idéal à partager,
un brin de concessions, d’écoute. N’importe comment je n’aime pas la
9 Intempérance: manque de modération dans le manger ou le boire.
17Et vous, docteur, ça va?
solitude ; je ne me vois pas exercer seul ; je n’y ai jamais pensé. On arrive
toujours à s’adapter. D’ailleurs j’aime trop mon indépendance pour nuire
à celle d’autrui. chacun son domaine de compétences, son espace, ses
horaires. au travail, c’est comme à la maison ; on n’y passe pas sa vie. De
la variété naît le plaisir. Je regrette qu’on n’échange pas assez, mais nous
sommes tous très occupés. Je suis comme ma collègue, assez individualiste,
trop sûr de mes convictions. On échange de temps en temps, le soir, la journée
fnie, souvent après 20 h.
« C’est à votre tour. » un de mes fdèles se lève avec diffculté. Ça fait un
moment qu’on ne s’est pas vus : plus d’un an. Mais je suis de plus en plus
souvent absent.
« Vous étiez en vacances… »
A 61 ans, cela fait déjà deux ans ; j’ai décidé de travailler en moyenne quatre
jours et demi par semaine au cabinet, douze heures quotidiennement, tout en
gardant ma consultation de médecine des voyages à Evreux, les cours en
10I.F.S.I. , les interventions au lycée, les missions humanitaires au Mali. Cela
revient à 60 h régulièrement consacrées au métier. Je ne me plains pas ; j’aime
ça. Aurais-je procédé autrement si j’avais exercé une autre profession, si j’avais
suivi mes désirs de jeunesse, en qualité de « véto », l’ami des animaux ou
d’agriculteur, celui qui nourrit l’humanité ? Ces pensées me turlupinent. Je
sais qu’on me reproche d’être toujours en vacances. Je comprends : vacances de
mon activité de médecin à mon cabinet.
Le citoyen peut être souffrant 24 h sur 24 ; de mon côté, j’ai assumé, durant
30 ans, 50h de consultation, 10 h de visite à domicile par semaine. Pour ce
qui est de se rendre chez les gens, c’est de plus en plus rare ; on répond aux
préoccupations au téléphone ; conseils, prescriptions à venir chercher.
t oujours est-il que j’ai du mal à répliquer quand on me dit : « vous étiez en
vacances ! » moi ; dont l’épouse, justement, essaie de me sortir du travail.
c’est une drogue. J’ai été formé ainsi, dans le milieu des agriculteurs
famands des années 50 :
« t ravail, Famille, patrie ! »
Pourtant, je suis un peu pantoufard. Je passe plus de temps avec les enfants
et les petits-enfants qu’avec les copains, qu’en loisir. c ’est un choix ; je ne le
regrette pas ; j’aime ça et je suis aimé. Quant à la patrie, fls de « migrants »
belges, j’ai entendu des remarques désobligeantes, dans ma jeunesse, sur
le chemin de l’école primaire. Les Belges étaient venus s’installer dans les
plus belles fermes de Normandie. Il y avait un peu de méfance, de convoitise,
de jalousie même, vis-à-vis des « gens du Nord ».
10 I.F.S.I. : Institut de Formation en Soins Infrmiers.
18Chapitre 1: Un jour de consulation
a propos des vacances, un patient m’avait interpellé : « Vous n’étiez pas là.
Je n’ai pas pu vous voir », phrases à la fois valorisantes– que feraient-ils sans
moi ? – et désobligeantes. J’ai pas le droit de me distraire, sous-entendu,
comme vous. La veille, j’étais allé accompagner mon père à sa dernière
demeure, ce dont je fs part à mon interlocuteur, qui se confondit en
multiples excuses.
« j’en ai plein le dos ! »
Reprenons le cours de notre consultation. Je m’enquiers des changements
nombreux survenus dans la vie de mon interlocuteur. Je l’avais quitté en
recherche d’emploi ; il avait essayé de se mettre à son compte dans la peinture ;
des commandes, quelques contrats honorés, trop d’impayés. Déclarer une
entreprise, ce n’est pas pour travailler « au black », beaucoup de concurrence -
11 12retraités dans la force de l’âge, bénéfciaires du R.S.A. , du R.M.I. , voire en
arrêts de travail –, tout ça l’avait « coulé ». Il avait bien essayé de s’y mettre,
lui aussi, en arrêt, mais la caisse des indépendants n’était pas généreuse.
Maintenant, après ces mois de vaches maigres, il a la tête hors de l’eau. Le
13voilà en C.D.I. ; « embauché », il a de bonnes relations avec son patron ; il est
quasiment chef d’équipe. Travailleur indépendant, histoire ancienne. Mais
revenons à l’objet de l’entretien.
– Alors qu’est-ce qui vous amène ?
– Mon dos. Je n’arrive plus à dormir. Si je ne démarre pas le matin avec
mes deux Antiprofènes*, je ne peux pas tenir la journée. Le soir, je ne prends
rien ; j’ai pas envie de me défoncer l’estomac ; je me retourne dans mon lit. Je
suis fatigué, y à pas moyen de passer un scanner, une I.R.M.? Qu’on voie ce
qu’il y a là-dedans ?
– O. K., déshabillez-vous.
C’est alors que nous accomplissons l’examen clinique de cette lombalgie.
Ça peut être une sciatique, stade d’aggravation de ce pincement discal.
Les troubles musculo-squelettiques, T.M.S., première cause d’arrêt de travail.
La hantise du salarié qui a mal, de l’employeur et des « Caisses ». Des
courriers à n’en plus fnir entre le médecin du travail, le généraliste, le
médecin de la Sociale. Déclarations d’accident de travail » ou de « maladie
professionnelle», « rechute », « prolongation. »
Le souci aujourd’hui est fnancier.
– Je ne touche plus rien depuis deux mois.
– Vous voulez contester ?
11 R.S.A. : Revenu de Solidarité Active.
12 R.M.I. : Revenu Minimal d’Insertion.
13 C.D.I. : Contrat à Durée Indéterminée.
19Et vous, docteur, ça va?
– Evidemment, je ne vais pas rester comme ça.
Un dossier à reprendre, un examen à renouveler, l’imagerie à décrypter, les
avis de spécialistes, tout ça pour quoi ? « La Cotorep ? » Commission de
Reclassement : vous en avez vu des patients retrouver un job après être passé par
là ? C’est peut-être pour cela qu’elle a changé de nom. Cette nouvelle
dénomination d’ailleurs, je ne m’en souviens plus. « L’invalidité. » Solution de
dernier recours.
On n’en est pas là. Ce patient souffre. Il ne demande qu’à travailler. Je
dois trouver une solution. L’examen est satisfaisant : Main-sol zéro centimètre.
Pas de déformation du squelette.
– Asseyez-vous.
J’empoigne le « marteau à réfexes », percussion à droite, à gauche, aux
tendons rotuliens et achilléens.
– Superbe. Voulez-vous vous allonger ?
Le malade s’exécute. Je féchis successivement les deux membres inférieurs
et m’apprête à rassembler ses deux jambes puis l’une et l’autre séparément en
14vue d’évaluer la fexion membres inférieurs-rachis .
– Doucement ! N’allez pas si haut. Vous allez me casser.
– Vous ne vous débrouillez pas mal.
Dans notre jargon, cette épreuve correspond à la manœuvre de Lassègue,
70 degrés à droite et à gauche, autant dire normal. Je palpe la région lombaire,
les fessiers.
– Avez-vous mal ?
– Non, mais allez-y doucement tout de même.
15 16Je sors le diapason , le « fl » ; pas de trouble sensitif. Pique-touche, R.A.S,
position des orteils : reconnue. On reprend la station debout : marche talons,
pointes : no problem.
– Monsieur, vous pouvez vous rhabiller.
Changement de pratique, petite séance d’éducation à la santé : Je pose
devant le malade sur mon bureau un tableau de dix positions de la vie courante.
– Que pensez-vous de ces dix positions ? Lesquelles d’après vous ne sont
pas bonnes pour votre dos ?
Le patient se rassoit, attrape un crayon et barre ce qui lui semble mauvais.
On se croirait à l’école ; ça tombe bien. Aujourd’hui c’est à moi d’apposer les
annotations.
14 Rachis : colonne vertébrale.
15 Diapason: instrument de métal formé d’une lame vibrante en U montée sur une tige et
utilisée pour le diagnostic des surdités et pour explorer en neurologie la sensibilité superfcielle.
16 Fil : instrument en nylon explorant la sensibilité superfcielle, très utile chez les diabétiques.
20Chapitre 1: Un jour de consulation
– Huit sur dix, vous avez quatre bonnes réponses sur cinq.
– Vous savez, docteur, j’ai appris « Gestes et postures » ; la médecine du travail
avait organisé la formation quand j’ai été embauché.
– Voyez, Monsieur, il faut toujours plier les genoux, pas les lombes. Observez
l’homme qui nettoie le récipient ; il doit pouvoir faire mieux ; il est plié en
deux ; il s’arc-boute sur la caisse.
– Comment doit-il se positionner alors ?
– Il appelle sa femme.
– O.K., j’ai compris. J’en parlerai à Madame.
Trêve de plaisanterie, on n’est pas là pour rigoler. Je m’installe debout,
jambes légèrement écartées, devant la porte de mon bureau. Je me lance dans
une démonstration de gymnastique : fexions droite, gauche, rotations
droite, gauche, fexions en avant, ni trop, ni trop peu ; ça peut redéclencher la
douleur ; c’est souvent comme ça que surviennent les ennuis ; hyper-extension
en arrière. C’est ma gym personnelle ; j’en profte en consultation pour me
maintenir en forme ; le plus diffcile ; fexion sur les genoux, position debout.
– Vous pouvez faire tous ces mouvements dix fois de suite.
– Quand voulez-vous que j’effectue ça ? De l’exercice, j’en pratique tous les
jours.
– O.K., vous êtes fatigué. C’est pour vous montrer. En plus de l’éviction des
mauvaises positions, il faut s’entretenir la colonne, ne pas porter de choses trop
lourdes, s’arranger pour ne pas être pris au dépourvu : chute d’échelle, glissade.
Je lui remets un petit livret. Je l’ai sélectionné parmi la somme de documents
reçus, de journaux médicaux ; c’est devenu ma principale source de formation
médicale continue, les publicités pour matériel orthopédique, et je propose
d’autres mouvements pour lesquels les circonstances, le lieu ne me
permettent pas la démonstration : allongé sur le dos, à quatre pattes, sur le
côté, dos creux, dos plat, jambes féchies.
– Dix minutes par jour, vous essaierez, avec Madame ; je crois qu’elle aime
la gym.
Que puis-je lui proposer de plus, une ceinture lombaire ?
– Avez-vous une bande de contention ?
– J’en ai une ; je ne la mets pas souvent.
– Vous avez peut être raison. Il ne faut pas la porter en permanence, seulement
si vous avez mal ou si travaillez plus dur. Je ne vous en prescris pas, vous
l’avez. On va essayer de modifer un peu le traitement ; d’abord, il faut
dormir, un relaxant pour la nuit, une demi-dose, vous verrez, ça suffra
sûrement, le matin, après la gym, au petit déjeuner ; continuez les deux cachets
qui vous réussissent ; j’en ajoute un ou deux à prendre dans la journée, si vous ne
supportez plus. Je vous propose une ordonnance pour six mois. Vous pouvez
21Et vous, docteur, ça va?
revenir quand vous voulez. Je vous laisse gérer. Je suis sûr qu’avec ça, en
faisant attention, vous retrouverez la forme. Obligez-vous à porter à deux ou
à laisser aux plus jeunes, si c’est trop diffcile.
– Les jeunes, ils ne font pas la moitié de ce que je fais.
– N’importe comment, on a des ressources : le kiné, le rhumato ; on réserve
ça pour la prochaine fois. On ne grille pas toutes ses cartouches. Il sera
toujours temps de faire une radio, une IRM.
D’ailleurs cela ne changera rien, le cas n’est pas chirurgical.
Le voici qui franchit la porte.
ai-je répondu à sa demande ? ai-je tout cherché ? c’est sûr qu’on n’a pas
tout évoqué. Je me souviens ; c’était justement à une journée de F.M.c .
17(Formation Médicale continue). etaient abordées les causes des lombalgies .
ramenant ma science, j’ai proposé le t .r. (entendez le toucher rectal).
rigolade… Le toucher rectal dans un lumbago !
18Les touchers pelviens , cela sert à quoi ? Le cancer de la prostate envahissant
en haut, le volumineux fbrome compressif en arrière.
et la clinique ? D’abord l’œil, l’oreille, le nez, le palper, avant l’imagerie,
avant la biologie. réminiscence de cinq années de médecine hospitalière,
mise en application des « questions d’internat » pour le médecin apprenti.
examen au « lit » du malade durant une à deux heures, en contrevisite, le
temps de reprendre toute l’histoire, une observation de huit pages. pas un
organe laissé sous silence, du conduit auditif à l’examen gynécologique,
19du diapason à l’ophtalmoscope , tout y passait, le patron et l’interniste
attendaient cela. analyse, rigueur, démarche standardisée. La clinique
prime. Médecine lente mais précise, médecine économe, aujourd’hui
considérée comme précaire. combien d’i.r.M. demandées, à peine
regardées, perdues, rendues au bout de huit jours, pour interprétation ?
c ombien d’examens biologiques sans intérêt, dont le prescripteur lui-même
serait étonné de l’indication ou bien gêné dans l’interprétation ?
« – Vous avez mal au pied ?
– Je vous prescris une radio. »
Tout compte fait, c’est un cor au pied. Il eût fallu ôter la chaussette, le juste
milieu, la bonne mesure.
Consultation d’ado
Au suivant ! Changement de décor. Un galant jeune homme précède sa
mère.
17 Lombalgie : mal de « reins ».
18 Touchers pelviens : rectal (examen de proctologie) et vaginal (examen gynécologique).
19 Ophtalmoscope : appareil optique utilisé par les ophtalmologues pour observer la rétine à
travers la cornée, le cristallin.
22Chapitre 1: Un jour de consulation
– Bonjour, Madame, il va bientôt pouvoir consulter tout seul.
– Il n’a que quatorze ans.
– N’a-t-il pas rattrapé son père ?
J’ai en effet l’impression qu’il me dépasse moi aussi.
– Alors, qu’est-ce qui t’amène ?
– Il tousse, a le rhume depuis un mois. Pas moyen de s’en débarrasser,
rétorque la mère.
Effectivement il a toujours besoin d’un tuteur.
« – Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? Es-tu d’accord avec Maman ?
– C’est elle qui a pris rendez-vous.
– Vous savez, docteur, rétorque la dame, c’est pas agréable d’avoir toujours
à côté de soi quelqu’un qui tousse et qui renife.
– On va regarder tout ça. Carte vitale... Carnet de santé...
– La carte vitale, elle est en réfection ; le carnet de santé, je l’ai oublié.
– Bien, on va te soigner quand même.
Consultation systématique : Mesures anthropométriques : poids, taille, vue,
audition, colonne vertébrale, cœur, tension, poumon, examen O.R.L., bouche. On
arrive à trouver des anomalies : la vue n’est pas toujours 10/10, des caries, ça
existe, quant au rachis, l’âge est déjà avancé, mais il doit être contrôlé.
20On aurait bien supervisé les vaccins... c’est sur le carnet .
pour gagner du temps, je donne une ordonnance type préétablie ; c’est mieux
écrit ; on rajoute une petite explication si nécessaire. cela fait aussi
comprendre que le cas du fston n’est pas si grave, qu’il y a beaucoup
d’autres cas identiques en ce moment, éventuellement qu’elle aurait
pu se dispenser de venir, mais ça, je ne me permets pas de le dire ! Les
parents inquiets, cela existe. ces consultations banales nous permettent de
maintenir la cadence de trois patients à l’heure, en moyenne, entre ceux
qui ne viennent pas ; et ceux dont la pathologie mérite vingt à trente
minutes de présence.
Un beau métier
Les deux rendez-vous suivants viennent de décommander ; ça tombe bien :
celui de huit heures a franchi la porte. Il s’agit d’un certifcat pour rentrer à
l’I.F.S.I. (Institut de Formation en Soins Infrmiers).
– Alors, vous voulez devenir soignant.
20 Si la consultation de médecine générale est un examen centré sur le patient, le thérapeute se
devant de traiter la plainte et les symptômes multiples du malade, il n’empêche qu’il doit tenir
compte de l’environnement, prévenir des pathologies graves et examiner l’individu dans sa
totalité ; c’est ce que l’on défnit comme l’approche globale de la personne.
23Et vous, docteur, ça va?
J’ai un faible pour l’école d’infrmiers.
aurais-je aimé qu’un de mes enfants y entre ? Je m’étais posé la question
et j’ai répondu par l’affrmative quand ma flle redoublait son P.C.E.M. 1. Elle
m’avait répondu : « t ant qu’à louper médecine, je change complètement
d’orientation, je m’inscris en Lettres ! » t iens, c’est curieux, je ne me suis
jamais posé la question pour mon fls, qui, lui aussi, redoublait sa première
année de médecine, reste de machisme, phallocratie, sexisme, la médecine
aux hommes, infrmière pour les flles ?
– C’est un beau métier, vous savez.
– Je suis en langues vivantes appliquées. Je ne vois pas les débouchés
actuellement. J’ai côtoyé le personnel médical lorsque ma mère était
hospitalisée ; je me suis dit : « Pourquoi pas ? »
– Vous avez bien raison.
Je dois dire que je me suis fait ma petite opinion sur ce métier et on me
donne la réputation de vouloir faire rentrer tout le monde à l’ i.F.S.i. Quand
je vois une jeune flle en première, terminale, je reviens un peu sur mon
passé. a son âge, je m’étais rendu dans une école d’éducateurs mais je me
serais bien vu prof de sport, avant de me lancer dans cette foutue « prépa
21véto » dont j’ai failli ne pas me remettre. alors, quand je sens un(e) jeune
un peu sensible, avec de l’empathie, il en faut un minimum pour s’occuper
des malades ; que je vois qu’il (ou elle) se dirige vers des études que je
pressens aboutir directement à la case Pôle Emploi, il ne faut pas être
conseiller d’orientation pour le deviner, j’use de toute ma persuasion et
de mon infuence.
– Dans trois ans, tu touches 1500 euros ; ce n’est pas trop diffcile ; il y a une
promotion interne : anesthésiste, puéricultrice, monitrice, surveillante, infrmière
scolaire, panseuse, beaucoup de variétés et beaucoup de responsabilités.
Evidemment cette profession ne te permettra pas de fréquenter la jeunesse.
22Soixante-quinze pour cent des I.D.E. travaillent auprès des personnes âgées,
la mort à affronter, la déchéance. Tout le monde n’en a pas le courage.
après tout si on y travaille dur, on a aussi des moments de décompression.
On travaille en équipe et on peut s’investir dans une dynamique de groupe
comme le permettent les nouvelles maisons médicales. On innove, il y a des
espaces à occuper. Je suis d’ailleurs convaincu que l’avenir ouvrira aux
futur(e)s infrmier(e)s de plus amples champs d’intervention, tenus
actuellement par les médecins, dont les soins de premier recours.
21 Prépa veto : classe préparatoire aux grandes écoles en vue de rentrer en école vétérinaire.
22 I.D.E : Infrmières Diplômées d’Etat.
24Chapitre 1: Un jour de consulation
– Alors qu’est-ce qu’on vous demande pour rentrer à l’école ?
Il me présente un formulaire à remplir, fondé essentiellement sur des
immunisations à respecter. Je ne connais pas le jeune homme.
– Avez-vous votre carnet de vaccinations ?
Il m’étale un paquet de documents, écrits dans différentes langues, tampons,
signatures partout. Je tourne et je retourne, réactions tuberculiniques, cela
ne devait pas se faire au Maghreb.
– Portez-vous des cicatrices de vaccin ? Voulez-vous découvrir vos
épaules ?
Je note deux magnifques scarifcations à deux centimètres d’intervalle
en regard du deltoïde gauche.
23– Tiens, les stigmates du B.C.G. .
L’hépatite n’est pas indiquée. En revanche on fnit par reconstituer des traces
24écrites d’un D.T.C.P. tenu à jour.
On ne me demande pas un examen comme lorsque j’étais assermenté.
Je ne suis pas sollicité pour formuler si j’estime que le jeune homme « a les
qualités physiques et psychologiques » pour effectuer le métier d’infrmier.
t ant mieux ! J’avais toujours une inquiétude en remplissant le formulaire.
e st-ce qu’il (elle) me cache quelque chose ? Suit-il un traitement ? il m’est
arrivé d’appeler le médecin traitant dans ces cas-là. J’ai préféré arrêter
les fonctions de médecin agréé, de peur de passer à côté d’un cas
psychiatrique ; c’est diffcile en vingt minutes de cerner le personnage.
Je propose au futur infrmier quelques examens biologiques de référence,
de déposer le tout au secrétariat, avec son téléphone ; j’aviserai. Inutile de fxer
un autre rendez-vous ; s’il a besoin d’un vaccin, je lui ferai entre deux. Je
reviens à mon « abonné absent » :
– Tu n’avais pas rendez vous à huit heures ?
– J’avais compris dix heures.
Mon œil. Elle avait raison, sa mère. N’avait-elle pas dit
« On aura du mal à le sortir du lit. » ?
J’espère qu’il saura se lever pour aller à l’école d’infrmiers ! Après tout,
une bonne partie des enseignements ne sont pas obligatoires.
Je le raccompagne au secrétariat et propose leur tour à une maman africaine
et à une petite flle d’environ sept ans.
« mamou, je t’ai connue toute petite »
Voilà trente ans qu’on s’est rencontrés ; elle s’est offert quelques
« rondeurs ». C’est souvent le cas des Africaines de cette génération. Je les ai
23 B.C.G. : Bacille de Calmette et Guérin, vaccin contre la tuberculose.
24 D.T.C.P. : vaccin contre la Diphtérie, Tétanos, Coqueluche, Poliomyélite.
25Et vous, docteur, ça va?
vus atterrir à dix-sept ans, longilignes, éblouissantes dans leur pagne,
superbes, timides aussi, toujours accompagnées d’un mari plus âgé. J’imagine
l’homme un bon moment au travail, dans la solitude de sa chambre du foyer,
économisant le plus d’argent possible, se constituant une belle dot avant de
s’offrir la perle. Elle est arrivée, première, deuxième, voire troisième femme à
la suite de l’époux attentif traduisant chacune de mes questions.
Je la vois s’asseoir. Ça devient diffcile de rester debout.
– Alors comment vous sentez-vous ?
– Et toi, Slande ? Ça a duré !
Slande, c’est comme ça que les migrants maliens m’appellent ici, mon nom
étant Van Elslande, je les connais bien. « ça a duré ! » Entendez, ça fait
longtemps qu’on ne s’est pas vus.
– Vous n’habitez pas Evreux ?
Je me dis : encore une dont je ne suis pas le médecin traitant. pourquoi
empêcherais-je ceux qui veulent reprendre contact avec moi de me
consulter ?
– Oui. Tu ne me reconnais pas ?
– Je ne connais que vous. C’est gentil de venir me rendre visite. Vous étiez
bien la femme d’Aboubakar ?
– Oui, je travaille maintenant.
– Pourquoi viens-tu me voir ? »
Finalement c’est plus simple de se tutoyer. Elle me tutoie bien aussi ! Mon
père, expatrié des Flandres, a tutoyé toute sa vie, à commencer par le Bon
Dieu ; les Français ont suivi.
« – C’est pour la petite. Elle est malade.
– C’est ta flle ?
– Non, c’est la flle à Niakalé. »
Elle dépose le carnet de santé. Je ne reconnais pas la petite. Ravissante.
Pas très malade. Je consulte le carnet de santé que les familles africaines ont
pris l’habitude d’apporter.
elles sont très attentives à se munir du document et, en général, mieux
vaccinées que les Caucasiennes. Elles font confance à leur généraliste,
même si le café a quelquefois auréolé la couverture. Si quelques pages ont
été déchirées, on recolle ; j’ai toujours un rouleau de scotch à proximité.
– Dis-donc, Mamou, je t’ai connue toute petite ! Est ce que tu te souviens ? »
De la balance où elle s’est installée, où les enfants stationnent toujours,
elle me gratife d’un sourire charmeur. J’interpelle sa « tante. »
« – Où est-elle née ?
– A V... »
26

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