Ethique médicale

De
Publié par

La culture éthique et scientifique nécessaire à un exercice épanoui des professions médicales et paramédicales repose sur un certain nombre de principes simples et pourtant mal connus, exposés et discutés dans ce livre. En partageant avec les professionnels de la santé les principes de cette "philosophie médicale", le premier objectif de cet ouvrage est de mettre en œuvre les éléments de réflexion pour saisir les particularités du contexte sanitaire et envisager une carrière ancrée dans des valeurs humanistes.
Publié le : mardi 1 juin 2010
Lecture(s) : 206
Tags :
EAN13 : 9782296699878
Nombre de pages : 251
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Éthique médicale : l’engagement nécessaire

Louis ROY

Éthique médicale : l’engagement nécessaire

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11987-1 EAN: 9782296119871

À la mémoire de ma mère Lise

Remerciements

Toute ma reconnaissance à ceux qui m’ont enseigné et à ceux qui m’ont permis de le faire à mon tour : merci à mes maîtres et à mes étudiants.

Je remercie également mes collègues et amis, médecins, pharmaciens, infirmiers/infirmières, enseignants, chercheurs, qui ont à un moment ou l’autre contribué à cet ouvrage en m’éclairant de leurs conseils et de leurs réflexions.

Des remerciements biens spécifiques iront au Dr Pascale Vassal, médecin-philosophe en soins palliatifs au CHU de St-Etienne, lectrice passionnée et humaniste engagée. Merci aussi à Jean-Clément Gallet, correcteur rigoureux et appliqué, lecteur avisé des ces pages.

L’écriture de ce livre a été rendu possible par l’affection et les encouragements de Cécile, Ludovic et Anna dont l’amour et le courage m’inspirent l’essentiel.

Sommaire Avant-propos 0. Introduction : Y a-t-il un humanisme médical ? 1. Anthropologie historique La sélection naturelle La culture La technique dans le cadre de l’anthropologie évolutive 2. De la mythologie à la science Le mythe La science L’épistémologie La connaissance du vivant Dépasser les mystères de la vie ? La science : un mythe des temps modernes ? 3. Histoire de la médecine : de l’art à la clinique Culture : technique, religion, médecine Les paradigmes fondateurs de la médecine moderne Les Égyptiens Les Grecs Le Moyen Âge La Renaissance Les 18ième et 19ième sicles : de la santé à la normalité 4. Éthique et bioéthique Éthique et morale L’émergence de la bioéthique Les biotechnologies et la culture démocratique Bioéthique et démocratie Bioéthique et relativisme Le cas de la bioéthique 9 13 17 18 22 26 33 34 37 40 46 53 56 67 67 71 73 74 75 76 79 87 87 97 98 100 104 108

7

5. Droits de l’Homme et dignité humaine De l’usage de l’Homme par l’homme Le code de Nuremberg L’universalité de la dignité humaine Les principaux mouvements d’éthique 6. La réalité éthique Déontologie et législation L’éthique au quotidien Secret médical et données nominatives La notion de personne L’identité et la logique du don Usage et respect du corps humain Recherche et expérimentation sur l’homme Génétique et destin Douleur et souffrance La mort 7. Santé et santé publique La notion de santé La santé publique Une culture de santé publique Notions d’épidémiologie Le sida : exemplaire et historique 8. L’environnement Le respect impossible Les pollutions Le risque et la précaution 9. Conclusion : L’humanisme médical L’ouverture L’humanisme 10. Lexique 11. Bibliographie

111 112 114 117 119 127 129 132 136 142 145 153 159 165 172 177 183 184 189 194 198 209 215 216 219 223 229 229 234 237 247

8

Avant-propos Les professions liées aux soins requièrent des savoirs et des aptitudes toutes particulières. Etre soignant c’est d’abord avoir des compétences techniques et scientifiques. Il est difficilement pensable aujourd’hui d’agir en soignant hors de la maîtrise des gestes scientifiquement élaborés et expérimentés par les sciences médicales. Même si les sciences de la vie en général, et les sciences médicales en particulier, ont un objet qui se dérobe constamment au regard ; en matière de soins, les doses sont calculées, les mesures sont précises, les conséquences sont prévisibles. Cet objet a été difficilement cerné au cours de l’histoire et ce n’est que depuis très récemment que la biologie s’intéresse aux organismes vivants plutôt qu’à la vie ellemême. De même et sans doute plus tardivement encore, les sciences médicales, redevables de la biologie en un premier temps, s’intéressent d’abord à la santé elle-même et s’intéressent ensuite progressivement à la normalité, à la santé des individus, puis à celle des populations. Quelques révolutions historiques et scientifiques ont été nécessaires pour produire ces mutations. Elles sont d’ailleurs encore en cours aujourd’hui et se manifestent en outre dans les nouvelles préoccupations environnementales. On comprend en effet de mieux en mieux que les sciences de la santé ont une dimension fondamentalement « humaine » en ce qu’il est impossible de parler de « santé » en dehors du contexte élargie de la biologie aux sciences humaines, de la médecine clinique à la culture générale. Le métier de soignant ne requiert donc pas seulement des compétences techniques, il requiert aussi une véritable philosophie à partir de laquelle il peut s’exercer dans la compréhension et la conscience des enjeux qui lui sont liés. Les programmes de sciences humaines et sociales de la première année du premier cycle des études médicales (SHS/ PCEM1) et les épreuves de culture générale (CG) d’entrée en Institut de Formation en Soins Infirmiers (IFSI), sont des manifestations institutionnelles de cette prise de conscience. Bon nombre de candidats aux Universités de médecine ou aux Instituts de Formations en Soins Infirmiers ne voient dans ces épreuves qu’une manière d’exercer une sélection arbitraire. Contrairement aux QCM de biologie ou d’anatomie, une dissertation de science humaine ou de culture générale offre apparemment une part supérieure d’aléatoire. Avec un coefficient de 20%, la sélection des meilleurs sur une base 9

aussi floue n’en paraît que plus injuste, voire, scandaleuse. D’excellents scientifiques risquent de se voir refuser l’accès aux études. Parmi les candidats aux épreuves, tous ne sont pas forcément aptes à exercer la profession à laquelle ils se destinent. Parfois, ils l’idéalisent ; parfois, ils en sous-estiment les difficultés. Souvent, ils se relèvent trop tard de leurs illusions et sont contraints d’exercer un métier certes passionnant par ailleurs, mais décevant ou insatisfaisant pour eux. Les conséquences sur leur propre vie sont importantes, parfois dramatiques. Les conséquences sur la profession et sur la société le sont tout autant : démotivés, ils exercent sans passion, ternissent l’image de la profession en étant vénaux, arrogants, ou amers ; ils démissionnent et se réorientent ailleurs. Une nouvelle situation émerge alors : des pénuries de personnel, des Facultés de médecine et des Instituts de Formation saturés et des investissements massifs à réaliser dans l’urgence. Les conditions de travail sont encore plus difficiles pour ceux qui restent à cause des surcharges de travail et donc, plus de gens encore perdent leur motivation et quittent la profession. D’un autre côté, des étudiants aigris d’avoir échoué le concours. On entre alors dans une figure de cercle vicieux et on est tenté de parler de décadence ou, au moins, de crise du système de santé. C’est aussi bien pour éviter de telles déconvenues que pour améliorer la qualité des soins que les autorités ont imposé dès (1991) pour les Universités de médecine et (1992) pour les IFSI des épreuves faisant appel aux connaissances générales des candidats en matière de problèmes sanitaires et sociaux, à leur compréhension de l’actualité et à leur capacité de comprendre, d’interpréter et de produire une réflexion articulée à leur égard. Les formations médicales et paramédicales sont longues et difficiles, mais les conditions de travail ne sont pas forcément plus faciles par la suite. L’appât du gain ou la menace du chômage ne suffisent pas. Pour supporter les contraintes de ces professions, il faut une bonne détermination. Pour s’y maintenir sa vie durant, on pourrait même dire qu’il faut une véritable « vocation ». Cependant, avec la sécularisation de la société contemporaine, avec un État et des institutions laïques, dans un monde capitaliste et individualisé ; il est irréaliste d’exiger des gens cette « vocation » pourtant nécessaire. Par ailleurs, il semble bien que les motivations salariales soient aussi très insuffisantes pour garantir la persévérance 10

des soignants. Les médecins généralistes et spécialistes de même que les infirmiers ont des raisons légitimes d’exiger une meilleure reconnaissance financière : leur formation est longue, ils ont de grandes responsabilités, leur travail est très exigent et parfois pénible. Or, les mesures qui pourraient être prises pour revaloriser les salaires ne pourraient satisfaire temporairement qu’un nombre restreint de professionnels. Par définition, la valeur du travail des médecins et des soignants est inestimable. Dans une logique de marché, leur rémunération serait nécessairement insatisfaisante. Il ne faut pas oublier cependant que malgré toutes les difficultés qui sont inhérentes à ces professions, de nombreuses personnes persistent toujours dans l’exercice de leur métier. La plupart d’entre elles s’y épanouissent et y sont heureuses. Sans doute ont-elles des personnalités particulièrement fortes, des caractères « trempés ». Sans doutes sont-elles plus tenaces, plus opiniâtres voire, sont-ils simplement vindicatives. Ce qui semble clair cependant, c’est que leur vie n’est pas une interminable corvée, pleine d’ingratitude et de souffrance. Ce qui distingue très certainement les soignants heureux des soignants carriéristes ou démissionnaires, c’est la haute idée qu’ils ont de leur profession, la compréhension de leur rôle et de leur importance dans la société, leur conscience de la richesse et de la variété de leurs tâches et surtout l’intérêt et l’estime sans cesse renouvelés qu’ils ont pour l’être humain. En fait, il est très difficile, voire impossible de s’épanouir dans de telles professions sans s’instruire d’une certaine culture, sans développer une certaine philosophie. Cette culture, cette philosophie, reposent sur un certain nombre de principes exposés et discutés dans les chapitres qui suivent. En partageant avec les futurs professionnels de la santé les principes fondamentaux de la philosophie du soignant, le premier objectif de cet ouvrage est d’exposer les éléments de réflexion et les principes qui permettent de réussir les épreuves d’accès aux formations médicales et paramédicales. Mais au delà de faciliter l’accès aux formations, il s’agit aussi de contribuer à la professionnalisation des candidats dans les métiers de la santé et les carrières de soins et à leur épanouissement humain et citoyen. Ces principes devraient permettre au lecteur de saisir les particularités du contexte historique sanitaire et d’envisager une carrière profondément ancrée dans des valeurs humanistes. Ici, il n’est pas question de vocation : il est question d’engagement et de responsabilité.

11

Introduction Y a-t-il un humanisme médical ?

A priori*1, poser la question de l’humanisme* à la médecine, c’est interroger l’objet central de son activité et, implicitement, questionner les compétences même des professionnels. L’humanisme, culturellement et historiquement, semble parfaitement s’incarner dans l’activité médicale. Hippocrate, honorable ancêtre et figure de prou de la profession, « père de la médecine » n’est-il pas celui par qui tout médecin se lie par le Serment et accède de ce fait à ses lettres de noblesse ? Douter de ce médecin qui se représente dans l’imagerie populaire comme un phare de bienveillance et d’humanité, et qui se fait tour à tour homme de cœur et homme de science peut sembler incongru. Cette haute figure d’autorité se justifie d’elle-même dans le « Bien » qu’elle recherche pour l’humanité. Le médecin, de ses compétences et de son Serment, est celui qui peut voir clair au travers les propos confus que le malade porte sur lui-même. Il est capable, parfois mieux que le patient, de savoir où se trouve son bien et veille ainsi sur son bonheur, comme un bon père de famille veille sur celui de ses enfants. Mais on reviendra vite sur ces images d’Epinal et on condamnera la confusion entre l’humanisme présumé et le paternalisme exacerbé. De fait, on constate que les compétences ne suffisent pas à mettre le médecin hors de toute forme d’erreur de jugement ou d’appréciation. Malgré le Serment et l’Ordre des médecins, certains praticiens exercent aux limites de la déontologie* et proposent à leurs patients des remèdes qui sont hors de proportion au mal dont ils souffrent, entretiennent un clientélisme rentable ou laissent croire ou entendre que leur médecine a le pouvoir de prolonger indéfiniment la vie et la jeunesse de leurs patients. Ces dérives, régulièrement dénoncées, témoignent simplement du fait que le monde change et que les promesses d’humanisme et de bienveillance ne suffisent plus, trouvant dans le marché un concurrent
Pour leur première occurrence, les mots suivis d’un astérisque renvoient au lexique, page 237.
1

13

puissant et infatigable. Le devoir* cède souvent aux assauts du capital. Mais d’autres dangers, bien plus essentiels, menacent de fait la possibilité même de l’exercice de la médecine scientifique. L’humanisme que l’on interrogera ici se pense dans une perspective classique qui place l’Homme au centre de ses valeurs et de ses préoccupations. Il admet que l’Homme est l’artisan de son propre savoir sur le monde, que c’est lui qui est à la source des valeurs, et qu’il peut aussi s’autoriser à influer directement sur les variables qui président à sa propre existence. Le pouvoir est énorme, certes, et la responsabilité qui lui est lié l’est tout autant. Le pouvoir se manifeste de lui-même dans une autosuffisance arrogante. Quant à la responsabilité, elle se délite derrière l’expertise et la « judiciarisation » des pratiques. Il s’agira donc de questionner la manière dont se fonde et se construit le savoir médical. En effet, si l’Homme et surtout la vie ne se réduisent pas à des conjonctions neuronales et à des phénomènes chimiques, la question de savoir pourquoi vaudrait-il mieux se fier à la médecine scientifique plutôt qu’au savoir issu de traditions plus anciennes et parfois plus complètes ou plus « humaines » se pose. La multiplication des pratiques alternatives, l’engouement général pour les médecines « douces », presque aussi nombreuses que les maux qu’elles prétendent guérir, témoignent de l’importance d’une telle réflexion. Il est aujourd’hui flagrant que nos concitoyens ne disposent pas des éléments nécessaires pour distinguer le savoir scientifique des savoir alternatifs. Ainsi, alors que tous appellent à la transparence et à la responsabilité, chacun se replie sur des pratiques médicales préscientifiques ou parascientifiques. Par exemple, les comportements que nous observons et les réflexions que nous entendons aujourd’hui même à l’égard de la vaccination nous renvoie à l’évidence que la culture médicale et scientifique ne progresse pas au même rythme que nos moyens techniques. Sachant mieux ce qui relève de la science et ce qui n’en relève pas, il faudra ensuite questionner les principes qui président à l’élaboration de l’éthique* biomédicale. Les pouvoirs qu’offrent maintenant ce savoir technique et scientifique et les horizons d’espoirs qu’ils inspirent aux pratiques médicales appellent aujourd’hui des mesures de renforcement du Serment, que l’on formulera en de multiples lois, mais ne dispensent pas la remise à jour des idéaux de la médecine humaniste. Il faut en effet, faire en sorte que cette culture 14

humaniste s’anime « de l’intérieur » et vivent d’elle-même dans la pratique médicale quotidienne. On sait bien aujourd’hui que la stimulation artificielle du civisme par le biais de la répression a des effets conjoncturels. De même, encenser l’opinion publique de discours multipliant les occurrences du terme « éthique » ou augmenter le nombre des lois et l’importance des peines ne peut tout autant qu’avoir des effets restreints. Il importe donc de faire comprendre, en en expliquant les fondements et les limites, les principes et les enjeux de l’éthique médicale. Enfin, il est urgent de percevoir la situation particulière où se trouve aujourd’hui l’histoire de la médecine dans la perspective générale de l’histoire de l’humanité. Une réflexion sur le sens de la santé et sur les impératifs de santé publique doit aujourd’hui s’articuler sur une compréhension globale du phénomène en resituant l’Homme dans son environnement. Il ne sera pas question d’explorer en profondeur les tenants et les aboutissants des éco-éthiques, mais il sera néanmoins nécessaire d’en examiner la pertinence relative à propos des pratiques et des usages de la médecine d’aujourd’hui et de demain. L’individualisme contemporain et le grand intérêt que porte l’exercice de la médecine à la protection de ces intérêts individuels ne doit pas justifier la mise à l’écart des intérêts collectifs. Il faut donc se donner les moyens de penser la tension inhérente à la prise en compte de la collectivité contre l’individu, se remémorer la solidarité essentielle de la condition humaine. Mais d’abord, puisque la question de l’humanisme concerne surtout la question de l’Homme, il est primordial, pour pouvoir « boucler la boucle » avec la compréhension des enjeux environnementaux, de saisir, bien en amont, la manière dont l’Homme émerge dans la nature sauvage. Pour être pertinent et saisir l’essentiel des principes humanistes de la médecine, il faut aller plus loin dans notre réflexion et s’introduire aux idées fondamentales de l’anthropologie moderne. Il sera donc premièrement question de généralités anthropologiques ayant trait à l’étude du phénomène par lequel, dans une acculturation progressive, le primate devient Homme. Ce phénomène « d’hominisation » souligne la pertinence et la profondeur des enjeux environnementaux qui nous préoccupent aujourd’hui tout aussi bien que de la nécessité d’une réflexion sur ce qui fait de nous des êtres dignes.

15

Enfin, il apparaîtra que la culture médicale est bien plus qu’une exigence à la réussite d’un concours. Pour soigner l’homme, il faut le comprendre. Les êtres humains que nous sommes sont en effet des créatures singulières. Il est impossible d’en percevoir la valeur et l’intérêt sans en percevoir aussi la complexité. Sans les clés de la compréhension d’un site archéologique, il est possible de n’y voir que des pierres et des gravas.

16

Chapitre 1 Anthropologie historique
« Notre monde classique n’a que quelques milliers d’années, mais pour le préparer, l’homme avait travaillé pendant au moins deux millions d’années » A. Leroi-Gourhan, Les chasseurs de la préhistoire, 1983

Si l’on prenait l’histoire de l’univers pour échelle, l’existence humaine y apparaîtrait infime, voire, insignifiante. On estime en effet que les débuts de l’univers remontent à environ 20 milliards d’années (20,000,000,000). La formation de la planète Terre, relativement jeune, ne remonte qu’à 4,6 milliards d’années (4,600,000,000). Sur la Terre, la vie n’émerge que très tardivement, 4,2 milliards d’années après la formation de la Terre, le temps que les conditions favorables soient réunies, soit il y a environ 400 millions d’années (400,000,000). Dans la continuité, l’Homme n’apparaît que 360 millions d’années plus tard, soit il y a environ 4 millions d’années seulement, ne participant qu’à un petit dixième de l’histoire de la vie terrestre. En toute humilité, il ne faut pas omettre que l’histoire de notre espèce se constitue d’ailleurs d’une immense part de « préhistoire ». Si l’on ne tient compte que des premières civilisations, comme de l’Égypte des Pharaons par exemple, à 3100 ans avant notre ère (il y a donc environ 5100 ans) ; eh bien notre « histoire » ne compte que pour 0,1275% de l’existence du genre homo. Notre histoire ne compte que pour 0,0000155% du temps global qui s’est écoulé depuis l’hypothétique Big Bang ! Une petite goutte d’eau dans un immense océan cosmique : voilà à peu près ce que représente l’humanité toute entière. Une petite goutte, certes, mais une goutte de culture, tout de même ! Aujourd’hui, tout se vit en temps réel. C’est l’époque où les medias sont en voie de tout rendre « immédiat » et où l’on ne se sent « vivre » que « branché aux réseaux électroniques » qui nous rendent tout à la fois témoins de la vie des autres et qui nous assure, en effet miroir, que tous les autres sont témoins de la nôtre. C’est aux époques 17

où le présent est une préoccupation constante que le temps d’une réflexion sur nos origines se révèle la plus utile. On aurait trop vite tendance en effet à ne faire notre « devoir de mémoire » qu’en rapport à notre propre vie, oubliant que des milliers de générations d’hommes et de femmes nous ont précédés. Ce sont ces gens, par leur travail, leur éveil à la nature et leurs combats, leurs créations multiples (matérielles, intellectuelles et spirituelles) que nous sommes devenus ce que nous sommes aujourd’hui. Loin d’ouvrir un panneau à la culpabilisation ou de plaider pour un « culte de nos ancêtres », il importe davantage de saisir notre dimension individuelle et de comprendre le rôle que nous avons, à ce titre, dans la préservation et la transmission de cet héritage durement acquis. On pourrait tirer d’immenses bénéfices à savoir que les mêmes questionnements, les mêmes angoisses existentielles devant la vie, la vieillesse, la douleur, la solitude et la mort, étaient déjà le lot quotidien de nos ancêtres. S’aider de leurs solutions, s’apercevoir que les nôtres leur sont toujours apparentées et relativiser nos problèmes à la lumière du passé ne peut être qu’une source de sérénité. Cette mémoire avivée pourrait nous permettre de reprendre courage et d’inventer, à notre tour, un avenir pour l’être humain. La sélection naturelle Il est certain que nous sommes en lien avec des êtres humains ayant vécu il y a des millions d’années, aussi bien de par la culture dont nous avons hérité, que par les gènes dont nous sommes porteurs. La généalogie humaine, même si elle est fort complexe, n’échappe pas à des règles inscrites profondément dans la nature elle-même. Il faut beaucoup de temps et beaucoup de générations pour que les choses évoluent comme les anthropologues le pensent. En effet, les premiers êtres humains, malgré leurs acquis culturels, ne parviennent pas encore à échapper à la dure et impitoyable loi de la sélection naturelle. Ils évoluent, de même que les autres espèces, pour « s’humaniser » toujours davantage au fil du temps. Ce que l’on nomme « hominisation », c’est le processus évolutif par lequel le primate devient Homme. La question qui sous-tend la réflexion à mener concerne la manière dont, de générations en générations, les êtres « changent », « évoluent », au point de passer d’une espèce à l’autre ; des 18

Australopithèques (Afarensis, Africanus, Robustus, Boiseï) aux Homo Archaïques (Habilis, Erectus), aux Homo Présapiens (Neandertalensis) à Cro Magon ou aux Homo Sapiens modernes. Entre tous ces « Hommes », une quantité quasi infinie de variations et de degrés les distingue. Observant autour de nous les différences morphologiques qui existent entre nos contemporains, on peut imaginer combien, pendant ces millions d’années, le hasard de la conjugaison des gènes, « le loto de la vie » a pu faire d’êtres différents ! Certains ont tendance à penser que les êtres se « reproduisent » toujours à l’identique, comme des poteries dans un moule. L’idée de reproduction, en biologie, est rarement juste et représente en réalité un abus de langage résultant d’une ancienne habitude. En ce qui concerne les êtres sexués notamment, il faudrait bien davantage parler de « procréation ». En effet, la « procréation » dénote plus exactement la manière dont deux êtres vivants s’unissent pour mélanger leurs gènes et donner naissance à un autre être vivant qui sera bien « issu » des deux premiers, mais qui ne sera pas identique au premier, ni au second. Il s’agira en fait d’un troisième, un tiers, un « alter », un être nouveau qui dispose à son tour de son propre code génétique qu’il pourra encore unir à celui d’un autre pour procréer encore du nouveau. Il faut remarquer que la « reproduction sexuée », c’est-à-dire la procréation, a elle-même été « sélectionnée » par la nature. Il s’agit là en effet d’un immense avantage évolutif en ce qu’il génère de la diversité et par conséquent, de l’adaptabilité. La « sélection naturelle », c’est l’idée suivant laquelle, dans un groupe donné d’individus, seuls les plus aptes, c’est-à-dire les plus susceptibles de survivre, pourront transmettre leurs gènes par la procréation. Les « plus aptes », ce sont les individus qui ont les atouts nécessaires pour survivre dans leur environnement jusqu'à la maturité sexuelle. Ceux qui auront la chance de s’accoupler seront ceux qui auront eu la chance et/ou la force de survivre à leur naissance, de supporter un certains nombre d’épreuves, comme les épidémies, les disettes, les prédateurs, les accidents. Sur un long terme, à force d’épreuves, leur survie devient la preuve qu’ils portent en eux des qualités biologiques qui sont, du point de vue de l’écosystème auquel ils appartiennent, des qualités favorables à la vie. Le « struggle for life » de Darwin, le « combat pour la vie », c’est surtout la manière dont un organisme parvient à transmettre ses gènes.

19

Précisons que si la vie effectue bien une « sélection », il faut aussi comprendre que les critères ne sont pas définis par avance. En fait, il s’agit là encore d’une expression impropre à désigner la réalité du phénomène puisque l’on ne pourra dire qu’après coup, quels étaient les gènes ou les qualités favorables à la vie. Il se trouve donc que dans la nature « les bons gagnent toujours ». Mais il faut entendre là que, si ce sont les « bons », c’est seulement parce qu’ils ont gagné ! Ils sont déclarés « les meilleurs » à l’issue du combat, et non pas en fonction de qualités repérées avant. Par exemple, étant dépositaire d’un gène de la résistance à cette infection pulmonaire, un individu a pu survivre aux autres mâles de sa horde et transmettre ces gènes. Ce n’est pas qu’il soit le plus beau, le plus fort ou le plus intelligent, et encore moins le plus vertueux ; c’est simplement que le hasard, la loterie de la vie lui a offert une particularité avantageuse du point de vue de cette épidémie de grippe. Il s’en trouvera que ses descendants auront à leur tour une chance de posséder ce gène et qu’ils auront peut-être à leur tour un avantage évolutif sur les autres. Puisqu’ils survivent et transmettent leurs qualités, ont les dits « sélectionnés » par la nature, mais nous devrions dire plus exactement qu’ils ont « échappé à l’élimination naturelle des moins aptes ». Rien ne nous permet de dire que la nature « poursuit un but » et qu’elle a des plans prédéfinis. C’est là un réflexe de la philosophie primitive et un obstacle à la pensée scientifique que nous nommons « finalisme* » (Bachelard, 1938). Cet exemple simple et « monofactoriel » peut se complexifier à un degré presque inimaginable. Les gènes, en fait, ne sont pas forcément en eux-mêmes les porteurs des caractères biologiques perçus. Parfois, le caractère ne se révèle qu’en fonction de la position d’un autre gène, d’une autre combinaison de gènes ou même, en fonction d’un contexte environnemental particulier. Parfois, les gènes sont porteurs d’informations qui ne se manifestent pas chez l’individu porteur, mais peut-être seulement lorsqu’ils seront combinés, quelques générations plus tard, avec d’autres gènes, dans un autre environnement. En fait, le processus évolutif est si complexe qu’il est pour l’instant impossible à modéliser. C’est d’ailleurs là un formidable défi lancé au génie génétique et aux mathématiques contemporaines. Pour l’heure, on sait que, pour un nombre restreint de phénomènes

20

biologiques, certaines qualités génétiques sont, en contexte, plus favorables que d’autres. Charles Darwin fit preuve d’un courage immense, en 1871, lorsqu’il publia son ouvrage De l’origine des espèces. Fut-il courageux, il ne se doutait probablement pas de l’ampleur des débats et des révolutions de la pensée qu’il allait provoquer. D’abord, les bien-pensants, installés dans leurs privilèges au sommet de la société des hommes, refusèrent violemment de se voir attribuer un lien biologique quelconque avec des primates. Il faut souligner qu’au 19ème siècle encore, les biologistes s’attachent à des nomenclatures qui relèvent de « l’échelle des êtres » d’Aristote, où chaque chose est à sa place ; les minéraux en bas, puis les végétaux, les animaux, et les êtres humains. Dans chaque catégorie, des sous-catégories et chez les Hommes, il y a les esclaves, les femmes et enfin les « vrais » hommes, de sexe mâle, dernier échelon avant le monde céleste ! De plus, pour l’Occident Chrétien, c’est Dieu et lui seul qui avait créé l’Homme à son image. Il ne pouvait être question de remettre en cause la véracité du récit biblique. Mais il n’est pas nécessaire que tous les scientifiques du 19ème ne soient des défenseurs ardents des théories bibliques pour s’opposer à Darwin. D’autres, des scientifiques accomplis, avaient du mal à admettre que leur position sociale ne soit liée à leur « lignée ». Les lamarckiens par exemple, c’est-à-dire, les tenants de la première théorie de l’évolution, celle de Jean-Baptiste Lamarck (1809), résistaient à l’idée qu’une telle masse de hasard soit impliquée dans l’émergence de l’espèce humaine. Il faut dire que la paléontologie de l’époque ne fournissait pas les ordres de grandeur temporels suffisants pour que l’on admette aisément la théorie de Darwin. Il était à la fois plus plausible mathématiquement et plus commode socialement d’en rester à « l’hérédité des caractères acquis ». Cette idée, au centre de la théorie de Lamarck implique que les espèces se distinguent, progressivement, par l’acquisition de caractéristiques physiques qui se transmettent aussitôt à la descendance. Par exemple, le cou de la girafe est devenu ce qu’il est aujourd’hui à force que les girafes, de générations en générations, tendent le cou vers la cime des arbres. Ayant « développé son cou », chaque individu transmet à sa descendance un cou légèrement plus long, jusqu'à obtenir un cou suffisant pour se nourrir à sa guise. Il en est de même pour la musculature, le pelage, la dentition et toutes ces 21

qualités qui peuvent, selon Lamarck, bénéficier d’un certain « développement » chez les individus et se transmettre à l’état « développé » aux descendants. Il en serait de même, évidemment des êtres humains, qui, à force d’efforts soutenus depuis des générations, « s’élèvent » à des statuts sociaux dominants. L’aristocrate n’hérite-til pas des vertus de ces ancêtres, valeureux chevaliers, héros historiques, qui justifient tout aussi bien sa fortune que son pouvoir sur les autres hommes ? Ses qualités ne sont-elles pas inscrites dans son patrimoine, comme gravées par l’habitude au fond de son être (Ravaisson, 1838) ? On aura bien fait de comprendre que la vertu n’est pas une qualité acquise qui se transmet par la voie des gènes. Il y a une différence essentielle à saisir entre ce qui est héréditaire et qui se transmet par les gènes et ce qui est « héritable » devant notaire, ou plus exactement, par immersion culturelle. Mais pour en être certain, il nous faudra attendre les distinctions récentes effectuées entre le génotype et le phénotype. Il faudra aussi que la génétique contemporaine élucide un certain nombre de mystères génétiques permettant encore de croire en l’inscription dans les gènes et à la transmission des qualités acquises par l’individu au cours de sa vie (Delsol, 1998). Depuis Darwin, de nombreux scientifiques se sont attelés à la tâche et ont accumulé des faits qui corroborent la théorie synthétique de l’évolution. Le fait qu’aujourd’hui encore certains hommes cherchent à affaiblir ou à nier la théorie darwinienne et soutiennent le récit de la création ou un « design intelligent » (Intelligent Design) (Davis et Kenyon, 1989) souligne l’importance du séisme darwinien. On voudrait pouvoir envisager l’origine de l’espèce humaine tout aussi bien du point de vue de la Bible que de celui de la science. Il y a là un relativisme épistémologique intenable qui nous conduit à mettre sur le même pied la physique Newton et l’alchimie de Paracelse, ou tout simplement à confondre les ordres du savoir avec ceux du croire. Il est vrai qu’au niveau de la conscience humaine, l’un pèse plus de deux milles ans d’habitudes, l’autre, 150 ans de cours de biologie moderne ! La culture Il faut admettre que l’aventure humaine plonge ses racines dans un passé très lointain et que les preuves dont nous disposons sont partielles. Le tableau de nos origines est obscur et fort complexe. On 22

trouve des lignées confuses de Prosimiens (65-70 millions d’années) et de Simiens (40 millions d’années) ; puis on perçoit, entre 40 et 20 millions d’années, des évolutions multiples vers le genre homo. Aujourd’hui même, les paléoanthropologues ne cessent, à rythme soutenu, de faire des découvertes complexifiant davantage la généalogie humaine qu’elle ne l’explique. Mais, mettons ici de côté la saga des nomenclatures de Prosimiens, Simiens, Catarhiniens et Platyrhiniens et allons directement aux premiers hominidés. C’est à l’Homo habilis qu’il faut donc commencer. La saga menant à Homo habilis dure environ 70 millions d’années depuis les Prosimiens. L’apparition d’Homo habilis, il y a 1,8 millions d’années, marque une phase évolutive particulière. Ces êtres dotés d’un volume crânien supérieur aux Australopithèques sont certainement les premiers à faire usage de l’outil de pierre (paléolithique inférieur). Ces premiers hommes se nourrissent de viande de gros mammifères, ce qui implique des stratégies usant de l’entraide et du partage, voire, de la solidarité. En effet, se nourrir de rhinocéros, d’éléphant ou d’aurochs, qu’ils soient déjà morts ou tués à la chasse, impose de faire face à la concurrence des prédateurs et des charognards. Ces premiers hommes sont dépourvus, comme nous, de griffes et de crocs acérés, ils n’ont pas de fourrure épaisse et sont relativement lents à la course. Ils sont « nus » au milieu de la savane, au milieu d’éléphants, de félins et de hyènes affamées. De plus, leur faiblesse est amplifiée du fait que leurs femelles portent des petits pendant une gestation longue et souvent difficile. Les accouchements sont dangereux aussi bien pour la mère que pour l’enfant. Les enfants, à leur tour, sont malingres, faibles et incapables de pourvoir à leurs propres déplacements pendant une durée incroyablement longue au regard de la durée nécessaire aux autres animaux. Il faut pouvoir investir en eux un temps important avant qu’ils ne soient en mesure de se rendre utiles à la horde. Bien qu’on puisse comprendre, étant donné leur maigreur et leur faible musculature, que les lions préfèrent les gazelles, ces hominidés sont, du seul point de vue de leurs caractéristiques physiques, terriblement faciles à attraper ! Un petit d’homme est une proie désignée pour n’importe quel prédateur, même inexpérimenté. Un apprenti charognard ou un chasseur débutant en vient facilement à bout. Ces hominidés sont en vérité de véritables victimes. Il est évident que la sélection naturelle joue un jeu d’une grande violence à leur égard. Les femelles sont fécondables en toute saison et il est fort probable qu’elles soient très régulièrement 23

enceintes. Le taux de natalité serait donc très élevé et la démographie galopante si la nature ne prélevait pas, avec force violence, un grand nombre de rejetons inaptes ou malchanceux. Ce sont des créatures si faibles et en apparence si mal adaptées que Prométhée* eut bien bon cœur d’en avoir pitié ! Or, comme on en a bien pris conscience, la sélection naturelle est un phénomène dynamique et chronique qui ne devrait pas permettre aux lignées inadaptées de survivre très longtemps. La question maintenant est donc de savoir pourquoi la nature a pu « sélectionner » des êtres aussi impropres à la survie ? Comment, étant si faibles, l’espèce Homo est-elle parvenue à survivre aux épreuves de la nature ? Encore une fois, l’histoire est complexe. Mais il faut comprendre que les mutations génétiques ou la sélection des qualités propres à l’émergence des êtres humains concerne une longue période de temps qui implique aussi bien des changements climatiques majeurs que des régressions, des stagnations, des bifurcations et des disparitions. D’abord, en adoptant la position debout permanente, les premiers primates hominiens ont favorisé l’augmentation du volume du cerveau qui, posé au sommet de la colonne vertébrale, pouvait ainsi se développer librement sans causer de déséquilibres corporels. Au zénith du corps, la tête - qui est aussi le siège de la plupart des organes sensoriels - acquiert plus de mobilité et capte plus d’informations que lorsqu’elle est placée plus bas. Cela stimule en retour le développement du cerveau. L’être qui naît malencontreusement avec un cerveau plus important que ses congénères n’est plus désavantagé. Dans cet environnement, c’est même un atout car il permet une activité cognitive plus intense. De plus la station debout est certainement un avantage sélectif du fait qu’elle augmente le champ de vision et qu’elle permet, dans la savane par exemple, de voir au dessus des hautes herbes. Cette faculté rend aussi possible un meilleur contrôle sur les proies et les points d’eau recherchés ainsi que sur les prédateurs qu’il faut fuir. On peut même imaginer qu’entre individus éloignés, les signaux faits avec le bras ont plus de chances d’être perçus. Un chemin menant à un autre, cette forte capacité cérébrale, ce champ de vision élargi, ces stratégies plus complexes et sans doute que déjà un proto langage émerge. A long terme, le succès remporté par les bipèdes favorise leur reproduction, leur multiplication et leur pérennité. C’est le rôle positif 24

de la sélection naturelle. Poussée par son succès dans de nouveaux écosystèmes, l’espèce s’engage vers de nouvelles adaptations qui favorisent à leur tour de nouveaux changements anatomiques. Et le processus évolutif continue. L’accroissement considérable des facultés psychiques de ces hominiens est certainement lié à ce processus évolutif d’hominisation. Aujourd’hui, le cerveau humain est le plus volumineux de tous les primates, mais aussi, le plus complexe et le plus riche en cellules corticales. Il serait tentant d’expliquer l’actuelle suprématie de l’espèce humaine sur le règne animal par le seul volume de son cerveau et la seule supériorité de son intelligence. Or, comme on l’a déjà remarqué, du point de vue strictement évolutif, « la grosse tête » des enfants humains est plutôt un inconvénient sélectif en ce qu’elle rend les accouchements difficiles et conduit à la naissance de bébés fragiles qui mettront plus de temps à gagner leur autonomie. La « grosse tête » des hominidés est très certainement un facteur important de leur hominisation, mais elle est aussi un handicap lourd. Il faut savoir par exemple que toute cette matière grise consomme énormément de matière plastique et énergétique pendant l’embryogenèse et ensuite, pendant la croissance. Les femelles des hominidés ont des besoins alimentaires considérables alors qu’elles ont de moins en moins de mobilité. Il faut des protéines en quantité, des glucides, des vitamines et les autres éléments nutritifs essentiels ; il faut de l’eau, quelle que soit la saison ; et de l’eau potable autant que possible ! De plus, les femelles hominidés ayant adopté la position debout et subi les transformations physiologiques que cela implique, notamment au niveau du bassin, ne peuvent porter en elles des enfants ayant des têtes plus grosses que des embryons de neuf mois. Elles sont ainsi « forcées » de les expulser précocement, mettant au monde des bébés chétifs, « sous-développés » et hyper-dépendants qui sont bien davantage une charge pour leurs parents que ne le sont les bébés crocodiles ou les bébés lions. Or, heureusement, le processus d’hominisation ne se réduit pas uniquement aux facteurs anatomiques et environnementaux. De ce point de vue en effet, la grosse tête est un véritable handicap, fut-elle porteuse de potentiels cognitifs considérables.

25

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.