Fabienne

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Fabienne a dix-sept ans et soufre physiquement. Dans l'internat de son lycée, l'infirmière n'appellera pas la doctoresse responsable de l'établissement alors que l'élève souffre de malaises répétés. Le premier médecin consulté refuse d'ausculter cette belle adolescente : "C'est psychique!" déclare-t-il en montrant la porte. Enfin, elle consulte le médecin de famille qui, ne comprenant pas, l'envoie à l'hôpital général le plus proche. A près plus de cinq années d'évolution du drame pour toute la famille, Fabienne meurt dans de très grandes souffrances physqiues et psychiques. Un roman vrai...
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296326408
Nombre de pages : 251
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FABIENNE
LES NÉGLIGENCES MÉDICALES SONT-ELLES UNE FATALITÉ?

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4676-4

Ann Voisin

Fabienne Les négligences médicales sont-elles une fatalité?
roman vraI

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HO;-..JGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 ] 0214 Torino ITALIE

Collection Histoire de vie

Préface

Ce livre traduit la douleur d)une mère devant la lente agonie de sa fille atteinte de cancer de l)ovaire. Avec raison) elle nous met en cause) nous médecins) pour la légèreté avec laquelle nous posons parfois un diagnostic de commodité qui nous évite de nous investir. Consulté pour des douleurs abdo-

minales de l'enfant, le médecin déclarad)un air narquois: « C'estpsychique!»)
et renvoya la patiente sans même l'examiner. Cette attitude qui retarda le diagnostic fut probablement fatale à l)enfant. Écrit d)une plume alerte et dans un style bien rythmé) le livre représente un vivant témoignage sur la souffrance des malades et de leur famille face à une médecine technicienne à la sensibilité émoussée) attentiste) sûre d)ellemême) mais peu à l'écoute du patient.

Docteur Joseph Lévy, juillet 1998.

Le docteur Joseph Lévy est lauréat de la faculté de médecine en sciences physiques, diplômé de l'Institut international

de Paris, docteur d'acupuncture,

de spécialité titulaire de

l'attestation de médecine nucléaire délivrée par le Centre d'études nucléaires de Saclay. Il a publié, entre autres, La révolution silencieuse de la médecine, aux éditions du Rocher, Le dictionnaire de la médecine écologique et Les voies alternatives dans le traitement du cancer.

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J'exprime ici ma reconnaissance envers mon fils Thomas, dont la présence affectueuse à mes côtés a été essentielle à ma survie pendant ces longues années, à mes amis et à ma filleule Claude pour leur aide chaleureuse, à tous les malades dont je me suis occupée, souvent très attentionnés, mais aussi à toutes les personnes ayant eu à mon égard le plus petit geste d'humanité. Merci à Jérôme Kaslin et à sa petite famille qui m'a mise en rapport avec le docteur Lévy. Je témoigne ma gratitude à Véronique, Catherine, Sonja et celles et ceux qui m'ont encouragée pour que cet ouvrage voit le jour. J'adresse des remerciements particuliers au docteur Joseph Lévy pour le temps qu'il a consacré à la lecture de mon livre, pour ses appréciations encourageantes et la préface traduisant son ressenti si proche du mien.

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À ma fille,
Pour qu'elle existe ailleurs que dans des archives d'état civil. . . . . . et autrement qu'inscrite sur une pierre tombale.

Introduction

En 1976, enfin la loi sur le divorce à l'amiable est votée. Après de multiples explications avec mon compagnon, je réussis à le décider à accomplir ensemble cette démarche chez le même avocat. Ce dernier ne m'a pas aidée lorsque mon mari a déclaré vouloir garder notre appartement alors qu'il savait l'obligation pour lui d'accepter un T2 par la suite. Nous habitions alors un grand T4 au douzième étage d'un bâtiment HLM de la région parisienne. Je ne veux plus me battre, alors je laisse faire.
Au premier juillet Fabienne, Thomas et moi, nous retrouvons dans la cité tout à côté, juste séparée par une route. Notre logement de type HLM des années trente nécessite des travaux de réfection. Lavantage c'est que nous ne changeons pas vraiment d'environnement. Celui qui est encore mon mari et que j'aime pourra récupérer son héritier à la sortie de l'école lorsqu'il travaillera en équipe le matin à son usine. Mon fils, aux cheveux châtain comme moi, a huit ans, il est petit et chétif pour son âge. Souffreteux, il refuse presque tous les aliments. Ma fille, jolie blonde aux cheveux souples, juste un petit peu ronde, a presque seize ans. Depuis plusieurs mois, je l'observe et découvre chez elle un désir de mourir. Au cours de ces années de tension je l'ai surprise plusieurs fois penchée à sa fenêtre au douzième étage, à fixer le bas du bâtiment. Chaque fois, je signalais ma présence et sentais son embarras, la peur m'étreignait. Un jour elle me déclare: -C'est parce que ma copine habite en face que je ne peux me jeter par la fenêtre.

Dans ce nouvel appartement, dès que les meubles sont en place avec l'aide de Claude, ma filleule, de El Hassan, d'autres amis et de mes enfants, nous fêtons la fin de l'emménagement. Nous sommes réunis autour d'un «apéritif» accompagné de rafraîchissements, de fromages, de chorizo, de petits légumes, bref: avec tellement à manger que chacun pourra aller se coucher sans avoir faim. Le quatre de ce mois, nous fêtons les seize ans de ma grande. Elle m'avait donné ses économies en me demandant: - Ma petite mère, je voudrais un poste avec lequel j'aurais la possibilité d'entendre des cassettes. Elle devait économiser son peu d'argent de poche depuis longtemps car la somme correspondait à, presque, la moitié du prix de ce cadeau. Ce fut quand même une surprise: - Chouette! Ce poste est encore plus beau que je l'avais imaginé, avec des baffles en pl us ! Ses amies lui ont apporté leurs offrandes et leur joie de vivre. Les anecdotes et les éclats de rire des jeunes filles nous ont amusés tout l'aprèsmidi. Après leur départ nous étions vraiment satisfaits de notre journée tous les trois et, en musique, nous avons préparé et dégusté nos petits plats dans la salle à manger éclairée de bougies. Je continue à favoriser nos relations pour notamment rassurer mon gamin qui ignore les sentiments que sa mère lui porte. J'organise des soirées de détente au cours desquelles nous écoutons notre chanson préférée chacun à notre tour en dégustant une tisane ou un dessert. J'avais acheté, il y a plusieurs mois, un tourne-disques et quelques 45 tours. Mon mari supportait malles moments de joie à la maison sauf lorsque, assez rarement, une personne étrangère se joignait à notre noyau restreint. Nous essayons d'oublier le temps perdu.
Depuis longtemps, j'ai une sinusite chronique et ma doctoresse me permet d'obtenir une cure à Luchon pour la deuxième année consécutive. Pleine d'espoir d'une amélioration de vie, je me suis organisée pour les trois dernières semaines de juillet. Thomas reste avec son père et Fabienne vient avec moi. Le voyage en train nous permet d'apprécier les paysages et les animaux dans les campagnes, de rêver et d'échanger nos réflexions. Tout de suite après mes séances de cure je désire parcourir les montagnes comme l'an passé mais à peine avons-nous franchi deux cents mètres que ma fille s'essouffle. Je lui demande si elle est fatiguée. Elle ne sait pas, sa réponse est vague, nous redescendons.

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L an dernier elle était plus gaie. Nous étions arrivées dès le début du mois et elle avait participé à un concours de rock avec un jeune de la région et ils avaient gagné ce concours le jour même de ses quinze ans. Un Espagnol relativement âgé avait découvert que c'était le jour anniversaire de cette jeune fille avec laquelle il avait discuté de son pays tandis que j'étais à la cure. Fabienne étudiait précisément la langue ainsi que la culture de cet homme. À notre grande surprise, il nous offrit un gros gâteau, les quinze bougies et une bouteille de champagne ainsi que les deux tomes de Don Quichotte de Cervantès et partit discrètement. Nous avions trouvé cela dommage. Cette année, il n'est pas trop tard pour les réjouissances du quatorze juillet. Des bals populaires sont organisés chaque soir pendant à peu près une semaine dans la ville ou dans un village alentour. Quelle chance, et, pour ne pas être trop fatiguée, je dors l'après-midi. Très vite après le repas nous nous dirigeons vers le lieu de la danse. Avant tout nous concluons un accord: -Si un cavalier ennuie l'une de nous deux, elle ferme les yeux d'un air las vers l'autre qui vient la délivrer. C'est ainsi que ma fille est heureuse de me venir en aide puisque les garçons ne l'invitent pas l'estimant trop jeune pour eux. Ils ne sont pas contents quand elle vient: Dis, maman? - Oui, ma chérie? À ce moment le jeune homme contrarié s'écarte et finalement nous dansons souvent ensemble, surtout les valses, malgré la terre battue peu propice. Pourtant relativement vite, elle est courtisée par un très jeune garçon décidé à obtenir rapidement une relation physique; chaque soir, je dois discuter longuement puisqu'elle a grande envie de se laisser faire. Heureusement que j'avais suivi la formation de conseillère au planning familial, je peux ainsi l'aider. Enfin, je suis un peu soulagée lorsqu'elle part avant moi chez ma filleule en Haute-Savoie où je la rejoins pour quelques jours de vacances. Lorsque j'arrive à mon tour, Claude et moi sommes heureuses d'être réunies avec Fabienne. Cela fait longtemps que nous nous sommes rencontrées et comme nous avons beaucoup de tendresse l'une pour l'autre, il nous est doux de vivre quelques jours ensemble. Ma Biche à un contact bizarre, me semble-t-il: -Que se passe-t-il ma chérie? Très vague, elle hausse les épaules sans que je puisse deviner si elle est triste ou indifférente. Claude m'explique: 15

- Ta fille est un peu étrange depuis quelques jours et je ne sais pourquoi. Pendant mon bref séjour, ce sera comme à notre habitude les jeux de mots et les plaisanteries ainsi qu'une sortie en «boîte» à Annecy. Soirée pendant laquelle ma fille ne s'amuse pas vraiment, serait-elle jalouse? Quelque chose m'échappe. Au bout de presque un mois et demi d'absence nous retrouvons notre chez-nous et mon gamin qui ne semble pas très joyeux non plus. J'ai l'impression de devoir tout recommencer pour que nous nous sentions bien ensemble. Heureusement que j'ai récupéré un peu moralement cet été. Un après-midi, tandis que nous sommes occupées à des rangements à la maison, Fabienne me parle un peu vaguement d'un moment passé fin juillet chez quelqu'un de très proche de Claude. Cette dernière travaillait ce jour-là et elle avait confié la garde de ma gamine à cette personne en qui elle avait toute confiance. Ma fille ne termine pas mais elle mentionne en bredouillant la présence d'un homme, puis disparaît dans sa chambre et revient seulement au moment où son frère se manifeste en fin d'après-midi. Pendant ce temps j'ai avancé le repassage puisque je reprends le travail. La rentrée des classesme procure des soucis pécuniaires. Au tout début de septembre, il me faut encore accepter la routine dans mon emploi de lingère au centre médico-social. Ces tâches me pèsent puisque je n'éprouve qu'ennui à ravauder, repasser, plier les blouses des soignants qui parfois me méprisent. Certains imaginent sans doute que je suis incapable de faire autre chose, l'idée que la vie ait pu m'empêcher d'accomplir les études espérées ne leur étant sans doute pas venue à l'esprit. Dès le premier jour, je ressens ce pincement à l'estomac et le mal de tête lorsque je glisse la clef dans la serrure de la porte. Heureusement nous sommes nombreux à franchir le seuil du centre en ce jour de retour. Bientôt un brouhaha emplit cet espace public et les habitués démontrent leur satisfaction de retrouver le personnel au complet. Les vacances ne sont déjà que des souvenirs à raconter et les échanges avec les collègues me remontent le moral. En autobus puis en métro, après mon labeur, je recommence mes voyages trois fois par semaine à Paris pour avancer ma psychanalyse avec un médecin psychanalyste de l'école freudienne, je crois. À partir de rêves, j'entame la période de ma petite enfance, époque où des événements graves se sont produits. C'est éprouvant de découvrir et de revivre des éléments parfois douloureux de sa vie. Cette activité doit se dérouler grâce à la mémoire intellectuelle en même temps que la mémoire affective. En reliant le pourquoi des faits d'aujourd'hui par rapport à 16

ceux de notre passé, nous réalisons un parcours de type spéléologie au tréfonds de soi. Ce travail est essentiel pour abaisser notre souffrance et assurer ainsi une aptitude à prendre une décision qui ne sera pas courtcircuitée par une émotion ancienne réveillée à notre insu. Mes enfants préparent les sacs et revoient leurs amis de classe ou de jeux. Les jumelles, Armelle et Bacchus le professeur de maths de Fabienne, ainsi que les copains de Thomas, ont ressurgi dans la maison, créant un peu de mouvement. Vers la mi-novembre, je termine mon travail psychanalytique par ma naissance. Le résultat réellement extraordinaire me permet de bien comprendre les manières de réagir. Quel enseignement! Moins inquiète, plus sûre de moi et plus détendue, j'observe que mes agissements sont de plus en plus adaptés face aux problèmes de la vie. Cela démontre la nécessité de connaître les raisons qui nous poussent à agir. Changer de comportement reste encore un travail important.
Fabienne et moi allons à la mairie pour le bal de la Sainte-Catherine. La salle est immense et les danseurs nombreux. L orchestre traditionnel joue toutes les danses connues, ainsi tout le monde a son moment de bonheur. En attendant que nos futurs cavaliers se rendent compte que nous savons danser, nous entrons sur la piste et entamons une marche pleine d'entrain en formant des figures, nous feignons de nous toiser. . . Puis nous nous apercevons de l'amusement des musiciens et le fou rire nous prend. À partir de ce moment, nous demanderons les morceaux de notre goût qui seront joués pour la plupart. Nous ne nous séparerons qu'à la condition que nous ayons chacune un cavalier. Ma Biche est vraiment détendue ce soir, c'est merveilleux.

Elle est gênée dans sa vue et nous consultons, aux «Quinze-vingts », les médecins qui ne comprennent pas. Elle aura quand même une paire de lunettes pour l'aider. Peu de jours avant Noël, nous nous rendons à Tours dans ma famille. La veille du réveillon mes enfants lisent. Allongée sur le lit de notre chambre, Fabienne découvre une œuvre de Zola. Thomas a emprunté quelques livres dans la bibliothèque et, assis au pied du lit, il les consulte avant d'en choisir un. Pendant ce temps mes parents et moi discutons un peu à bâtons rompus des événements de l'année écoulée, en buvant un thé dans la salle à manger. Peu à peu, ils m'amènent à comprendre 17

qu'ils désirent savoir où j'en suis depuis mon divorce, ce qui s'est passé. . . Je réponds assez évasivement aux questions, n'ayant pas envie d'expliquer les problèmes de mon couple. J'estime ne pas avoir à me justifier, à risquer d'abîmer l'image de mon mari. Les enfants vont bien, leur travail en classe est satisfaisant. Puis, je tente d'exprimer mes préoccupations en général, entre autres, mon intérêt pour les religions. Mon père est athée et s'inquiète, il imagine que je le remets en cause:
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Tu me reproches de ne pas t'avoir donné la possibilité d'aller à

l'église? Mais non, simplement l'étude des religions en tant que première culture des peuples me passionne, c'est tout. Par exemple, j'aimerais avoir la Bible des grands-parents. En effet, ils étaient protestants, alors j'explique ma curiosité pour cet ouvrage et finis par demander à mon père de bien vouloir me l'offrir en héritage: - D'accord, mais je ne mourrai pas tout de suite pour te faire ce cadeau! Nous éclatons de rire tous les trois. Finalement, je suis satisfaite de notre conversation et de cette promesse. La Bible me renvoie au souvenir de ma grand-mère bisaïeule. Je l'ai connue à la Libération et je la revois, âgée de plus de quatre-vingt-dix ans, assise dans son fauteuil crapaud dont les bras étaient recouverts de dentelle en fil blanc créée par une grand-tante. Elle m'apprenait à tricoter avec de courtes aiguilles en bois pour que je ne me blesse pas. Frêle, avec sa voix claire mais tremblotante surtout lorsqu'elle chantait, ses mains dont la peau était devenue transparente, Hélène était d'une tendresse et d'une patience merveilleuses. Elle est un doux souvenir. Le lendemain de cette conversation, juste avant l'arrivée des frères, des belles-sœurs et de leurs enfants, je vais acheter des jouets en bois. Depuis quelque temps, la fabrication de ces objets traditionnels a repris. Je les admire. Ils sont les plus beaux, les plus chauds, les plus colorés, les plus pacifistes et les quilles, les cerceaux, les chariots à bœufs et les échasses me rappellent les jeux des années quarante. Pendant le réveillon, mon père, assez passionné de photographie, prépare des souvenirs lors du repas de fête puis lorsque nous dansons et jusqu'à la fin de sa réserve de pellicules, à l'instant où nous découvrons nos cadeaux. Mon ex-mari dont les parents habitent aussi la région vient chercher son fils et l'emmène entre Noël et le jour de l'an. Nous ressentons un
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manque, notamment les cousines et les cousins qui n'ont pas souvent l'occasion de le rencontrer. Dès le matin du premier janvier, ma fille et moi attendons avec impatience la cérémonie des étrennes. Nous savons que mon père va distribuer un livre à chacun de nous mais lequel, là est la surprise, cependant nous savons qu'il s'est rarement trompé dans ses choix. Après les moments de bonheur et les longs repas en famille, les offrandes pour ceux qui avaient prévu cette tradition, nous sommes bien contentes Fabienne et moi de rejoindre notre chez-nous où chacun a su personnaliser son petit coin. Nous profitons des deux jours de vacances qu'il nous reste avant le retour de Thomas pour une promenade à Paris. En presque dix ans de présence dans cette région nous n'avons rien visité de cette ville qui, pourtant, représente un attrait. Nous décidons d'aller place du Tertre dont ma mère, élevée dans la capitale, a bien souvent parlé. Le soleil éclaire les peintres emmitouflés et leurs «croûtes », un jeune artiste découpe avec dextérité et en deux minutes le profil des personnes intéressées dans un papier noir brillant et autocollant. Fabienne pose et, ravie, emporte le souvenir réussi de cet instant. Nous avons des rapports amicaux, confiants et tendres, ma Biche et moi, et son bras sur le mien, ses cheveux blonds dans le soleil ùn peu voilé de l'après-midi, elle me raconte ses secrets, ses échanges avec ses amies, nous sommes bien. Après avoir apprécié les nombreuses œuvres de style naïf ravissantes et vives en couleurs nous rentrons en métro, ce qui nous plaît beaucoup. Rapidement avant que le soleil ne s'enfuie nous décidons un détour aux Puces, porte de Clignancourt, où nous nous extasions devant les poupées anciennes et regardons le prix des jeans. Nous reviendrons samedi prochain. Dans l'autobus, ma fille se place à l'autre bout de la voiture et attire mon attention en m'adressant discrètement des grimaces afin de me provoquer un fou rire; alors, elle rit autant que moi ce qui occasionne l'interrogation des autres passagers et cela la rend très joyeuse. Une dame s'esclaffe: - Vous alors, vous n'engendrez pas la mélancolie! Dès sa toute petite enfance, ma Biche faisait le clown et nous nous sommes toujours beaucoup amusées ensemble. En fait, depuis que je suis séparée de mon mari, Fabienne a été très soulagée de ne plus avoir à supporter ces tensions permanentes, elle est donc très gaie. Pourtant depuis quelques mois j'ai l'impression que sa joie n'est plus aussi profonde. Je ressens son rire comme un peu forcé et elle ne s'exprime pas sur la raison de ce fait, elle qui me confiait tout. À présent, je suis soucieuse, 19

ayant l'impression qu'elle a un regret; je n'ose la questionner, craignant sa réaction. Peut-être a-t-elle un problème. Au retour de mon fils nous décidons, pour la dernière soirée avant l'école, de nous lancer dans la fabrication de bougies. Je garde depuis longtemps les bouts de chandelles que nous récupérons. Au cours de cette activité enfumée, nous observons que certaines couleurs virent à la chaleur mais aussi que des récipients prévus craquent sous la température de cette masse presque liquide. Il en résulte des cris, des grands gestes, des rires, des précipitations et des chahuts entre nous. Mes enfants vivent enfin heureux. Après avoir nettoyé avec beaucoup de malles traces de nos expériences, toujours dans la bonne humeur, nous organisons notre repas, ce qui a comme résultat d'éveiller leur appétit et m'évite de discuter longuement. La rentrée de janvier 1977 se déroule sans problème pour mes enfants. En ce qui me concerne, l'espoir se mêle à l'inquiétude puisque je me suis fait inscrire au concours d'entrée à l'école d'infirmières de Villejuif. Tous les stages dont j'ai bénéficié depuis presque deux décennies maintenant vont peut-être aboutir... Absolument personne n'est au courant de ma démarche tellement j'ai peur que l'on casse mon espoir fou. Pour mes trente-sept ans, je réussis l'écrit du concours en obtenant des points supplémentaires grâce au sujet de rédaction. À ce moment seulement, j'informe mes amies de ma décision car pour moi le plus dangereux est passé. L avant-veille de l'oral, j'informe mon chef et les infirmières de mon désir d'envisager ce concours. De toutes les personnes averties, trois ou quatre seulement m'encouragent et j'aurai le plaisir de déclarer la date de mon départ, peu de temps après. Les reproches de ma fille: - ... Tu n'as pas le droit de faire des études, tu te dois à tes enfants, c'est un abandon! Pourtant, par la suite, elle aborde de plus en plus fréquemment son besoin d'indépendance. Un jour: - ... Je veux être au lycée en internat pour la rentrée prochaine. Je ne veux plus être dans tes jupes à l'âge que j'ai maintenant. Elle devient indépendante à l'approche de ses dix-sept ans, c'est bien normal mais elle sera absente de la maison au moment où je commencerai mes études à l'hôpital en y travaillant parfois à des heures tardives. Thomas se sentira abandonné lorsque son père sera en équipe du soir. Enfin, je ne réponds pas puisqu'il semble que ce soit tellement important pour elle et je la comprends. 20

-

Je veux fumer, tu m'achètes un paquet de cigarettes!

Je ne reconnais plus ma fille, évidemment elle me provoque puisqu'elle a de l'argent de poche. De plus, elle sait que tout a été dit sur les raisons pour lesquelles on désire fumer et sur les multiples conséquences de ce geste. J'achète le paquet demandé et le lui donne sans un mot en constatant qu'elle est assez contrariée de ma réaction pacifiste. Aucune odeur de cigarette fumée ne trahira un acte redouté. Un jour, parcourant la ville pour des achats nécessaires, je découvre dans une vitrine un très beau coffret recouvert de cuir travaillé. Je ne m'inquiète pas trop du prix assez élevé ni de la raison pour laquelle j'acquiers cet objet inutile mais il me semble qu' il le faut pour Fabienne. Je devrais attendre sa fête ou son anniversaire mais non, je dois le lui offrir maintenant et je ne sais pourquoi. Ma grande est très étonnée, ne comprend pas puisque cela n'est pas dans nos habitudes. Elle accepte et je me sens bizarre, presque mal à l'aise et soulagée à la fois au moment où je lui remets ce cadeau. En février et mars nous allons danser à Paris, aux salons Vianney où les descendants d'Auvergnats retrouvent les rythmes de leurs ancêtres. Quelle merveilleuse ambiance! Là, il y a de la joie et les messieurs sont sympas et corrects. Malgré les changements de comportement de plus en plus fréquents de ma fille, elle reste assez charmante et me rejoint souvent dans ma chambre au moment du coucher pour des confidences. Le jour de la fête des mères elle fait régner une atmosphère de secret et prépare des gourmandises. Elle m'aide pour le ménage sans que je le lui demande. De temps en temps elle et moi organisons une soirée tendresse, éclairée de nos bougies et animée de la musique. Un soir, avant le repas, je cache un tout petit train en bois derrière l'assiette de Thomas et un clown pour sa sœur. Il ne comprend pas et s'exclame, stupéfait: - C'est l'anniversaire de qui? - De personne, c'est une surprise, juste pour avoir du plaisir ensemble. Mon gosse apprécie et se détend de plus en plus. Nos relations nous procurent de grands moments de bonheur. Les résultats scolaires de mes enfants sont satisfaisants, je suis de plus en plus rassurée. Le treize mai Thomas a neuf ans et nous lui préparons une belle journée. Son père nous rejoint pour le repas et nous offrons une tenue superbe
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de judo au futur champion. C'est l'euphorie et, comme nous, il est heureux de voir sa famille réunie. La fin de l'année scolaire arrive ainsi que mon départ en cure. Je ne reviendrai pas puisqu'après mes vacances, dès le premier septembre je commence mon premier stage de formation à l'hôpital. Alors, avant de quitter le centre dans lequel j'ai travaillé pendant douze ans, j'organise un grand couscous. Trois collègues amies m'aident à l'élaboration de ce repas pour les soixante qui se sont inscrits. Lune d'elles me chuchote: - Ne t'en va pas, Ann, tu le regretteras! Tous les services sont largement représentés dans la salle immense du centre de jeunesse. J'éprouve une grande satisfaction mais en même temps un certain regret de quitter une ambiance si exceptionnellement familiale. Un jeune collègue photographie les convives à chaque table, certains chantent. Le repas est presque terminé lorsqu'une grande émotion m'envahit, je fonds en larmes; attristés, les amis s'interrogent. Il y a la fatigue bien sûr mais j'ai conscience qu'une grande page se tourne. Mon divorce est prononcé, je garde la souffrance de cette séparation. Ma réussite inespérée à ce concours m'apporte l'espoir d'être enfin soignante. En cette fin juin, je reçois de nombreux témoignages d'amitié et je quitte mes habitudes de «petit personnel» dans cette banlieue ouvrière solidaire à laquelle je dois tant. Fabienne fréquente pour la première fois et Pascal, un jeune mécanicien sympathique, vient à la maison assez souvent ces dernières semaines. Elle souhaite consulter ma gynécologue pour les examens nécessaires av~nt la prise de la pilule contraceptive. Nous y allons. Les résultats sanguins se révèlent normaux et la doctoresse lui délivre l'ordonnance correspondante. Avec un peu d'avance, en compagnie de son copain, ses amis, son père, Thomas et moi, nous fêtons ses dix-sept ans. Elle reçoit de belles fleurs et une tente de camping, précieux cadeau pour les vacances prochaines dont le départ est prévu demain. En début de soirée, elle offre le reste de son paquet de cigarettes à ses amies et me toise en souriant: - Il n'en manque que trois, et je sais que je voulais fumer pour faire comme les autres! Le lendemain nous partons de très bonne heure, mes enfants, Pascal et moi dans la 4L que l'un de mes frères m'a récemment vendue. À Ingrandesde-Touraine, un camping possède quelques rares places, nous montons 22

la tente et restons la journée ensemble. Enfin, rassurée quant au bonheur de ma fille, j'emmène mon fils auprès de son père. Nos voisins observent la façon dont je vis et comment j'élève ma fille, échangent des avis sur nos comportements, sur ce qu'ils imaginent et ce «village» reconstitué dans cet escalier de dix étages est en désaccord. Les langues marchent. Les hommes passent beaucoup de temps à m'observer et les femmes, envieuses de ce qui leur apparaît comme une vie «libre », surveillent leur mari car on ne sait jamais. . . Je vais à la cure pour la dernière fois. En effet, après il me sera difficile de renouveler l'expérience et quel dommage puisque je souffre moins de sinusite que les années précédentes. Mes enfants me rejoindront en Auvergne chez les cousins, début août. Seule cette année à Luchon, je campe pour un séjour plus économique, la Sécurité sociale refusant de participer aux frais de location pourtant obligatoires. Mais il pleut et j'ai froid, alors au bout de quelques jours je cherche, dans un hôtel reculé, une possibilité peu onéreuse de me loger. La chance me sourit puisque je découvre une toute petite chambre mansardée, juste ce qu'il me faut. Dans cet établissement, je m'installe, choisis la demi-pension et me repose au maximum. Le soir, il reste de la place à une table où deux femmes absorbent une soupe bienvenue étant donné la température. Agnès, de la région parisienne, mère de famille, un peu plus âgée que moi et Annick, de Rennes, jeune psychologue, m'acceptent volontiers. Nous nous découvrons bien des intérêts communs et les jours suivants, nous marchons dans les montagnes environnantes. Le dimanche, nous empruntons la route qui mène à la vallée du Lys. Après la pluie de ces derniers jours, la végétation d'un vert exceptionnel et les fleurs ravissent la Parisienne d'adoption que je suis. Des nuages se promènent au-dessus de nos têtes tandis que nous grimpons assez aisément un sentier jusqu'à la découverte de cascades, notre superbe récompense. Nous redescendons lentement en prenant le temps de mieux découvrir les arbres, les fleurs, les plantes et tout ce que nous offre cette merveilleuse nature. Quelques semaines après, je retrouve comme convenu mes enfants en Auvergne. Ma mère, née au milieu de ces montagnes dans la nuit du dix au onze novembre 1918, aime revenir dans la région de ses grands-parents paternels. Cette province n'est pas encore véritablement envahie par les touristes et c'est l'endroit des plus belles vacances de mon enfance.
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Ma mère rentre de la déportation à Ravensbrück en 1945 et après seulement deux mois de repos, elle trouve du travail dans une usine en attendant des nouvelles de mon père. Il revient plus tard, sauvé du mouroir de Sandbostel par les Canadiens. Il a quelques permissions et ne revient du sanatorium qu'aux environs de la mi-juillet 1947. À ce moment, ma mère bénéficie de congés bien gagnés et nous sommes hébergés, mon frère, mes parents et moi, dans une vieille maison appartenant à l'oncle du «Mont Brichet», situé au-dessus de la limite du Puyde-Dôme et de la Haute-Loire. Les quelques meubles dont nous disposons sont en piteux état et mon père place, sur les chaises de paille trouées, les valises permettant à mon frère et à moi, encore petits et gringalets après l'épreuve de la guerre, d'être à la bonne hauteur pour manger. Cette époque reste essentielle dans ma vie car ce sont les premières vacances au cours desquelles notre famille est enfin réunie après la Libération. Les petits cousins nous montrent la vie à la campagne, les poules, le goût des œufs gobés, celui du lait tiède juste sorti du pis de la vache, l'odeur de la bouse et du foin; que de beaux souvenirs! J'emmène mes enfants découvrir les hameaux qui ont vu naître et vivre nos ancêtres en narrant ces merveilleuses retrouvailles.. . Début septembre, je commence mon premier stage de formation d'infirmière. Fabienne rentre comme interne en seconde au lycée comme elle le désirait, Thomas ne change pas d'établissement. De plus en plus détendu, il se laisse moins malmener par les gamins de son école et ne souille plus son lit la nuit. Ma fille rentre le samedi après-midi et nous repartons ensemble le lundi matin à nos cours respectifs. Thomas a besoin d'une heure pour se préparer, je le réveille quelques minutes avant notre départ, cela nous permet de l'embrasser et de le laisser devant son déjeuner. Le mercredi, ma Biche préfère rester au lycée pour apprendre le théâtre ou sortir avec ses amies d'internat. Lorsque je travaille en équipe du soir, Thomas reste souvent seul. Quand mon ex-mari garde le petit le week-end et que je suis en repos, j'emmène Fabienne au bal du samedi soir si la 4L veut bien démarrer! Très tôt, j'avais appris à danser à ma fille dans la salle à manger en chantant. Nos préparatifs se déroulent telle une cérémonie joyeuse. Chaque fois, vers deux heures du matin, n'en pouvant plus, je tente de la convaincre: -Ma Biche, nous rentrons maintenant, je suis crevée. 24

-Ah non! On ne sort pas souvent, on reste jusqu'à la fin! Dès qu'une nouvelle danse commence, nous nous levons comme mues par un ressort, la fatigue disparaît. Nous repartons en rythme, folles de joie. Nous vivons des instants merveilleux et rions des messieurs un peu trop empressés, à la limite parfois de la familiarité. Sa petite jupe en forme, cousue en cinq minutes dans un tissu léger noir parsemé de petites fleurs claires et colorées, tourne autour de son corps et accentue son charme. Son chemisier bleu pastel échancré juste ce qu'il faut laisse entrevoir son joli buste un peu rond. Sa longue chevelure souple et fournie tombe en cascade sur ses épaules. Au cours des valses, lorsque brusquement je la fais tourner à gauche en la prévenant au dernier instant, une longue mèche passe devant son visage et son rire chante à mes oreilles. Pendant le retour, nous reprenons les refrains de Paris: C'est la plus bath des javas! ou Les gars de Ménilmontant. ..

I
Comment je découvre la maladie de ma fille

Un samedi de décembre, en rentrant du lycée, elle m'explique:
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... Tu sais, maman, en gymnastique, j'ai mal lorsque mon ventre

appuie sur les barres parallèles. J'ai des règles douloureuses et abondantes. Rien ne m'inquiète puisque, comme beaucoup de jeunes filles, j'avais les mêmes problèmes à son âge. Un lundi matin, au moment de notre départ, elle déclare tout à coup: - Maman, je ne vais pas à l'école, je veux voir un médecin! Ne sachant que faire: - Chérie, va voir notre gynécologue, tu la connais. Je lui tends l'argent nécessaire.
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Non, je ne veux pas aller au centre et voir tes anciennes

collègues.

Elles vont me dire: Ah! C'est la fille à Ann, mais tu as encore grandi, ça m'énerve! - Eh bien passe par la porte de derrière puisque le cabinet de la gynécologue est justement à part. -Non! Je ne veux pas y aller. Ma chérie, tu sais que notre médecin ne consulte pas le lundi, reviens mercredi. - Bon, alors je vais au lycée! Mi-janvier, le lundi matin, la scène se reproduit. Je décide de l'accompagner chez le médecin de notre ancien quartier. Avant d'être installé ici, il était médecin militaire et je le consultais en dépannage. Il avait peu de monde, on passait rapidement. Nous pénétrons dans

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