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Gabriel Andral, pionnier de l'hématologie

De
412 pages
Ce livre retrace la carrière d'un honnête homme, comme on l'entendait au siècle des Lumières et d'un savant, émule de Laënnec. Gabriel Andral (1797-1876), professeur de pathologie médicale à la faculté de médecine de Paris est un des personnages les plus représentatifs de la médecine française de l'époque romantique et des débuts de l'aire industrielle. Ses travaux sur les maladies du sang en font le créateur de l'hématologie.
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Gabriel Andral, pionnier de l’hématologie Roger Teyssou
La médecine dans le sang
Gabriel Andral (1797-1876), professeur de pathologie médicale Gabriel Andral, à la faculté de médecine de Paris, membre de l’Académie de
médecine et de l’Académie des sciences, est un des personnages
les plus représentatifs de la médecine française de l’époque pionnier de l’hématologie
romantique et des débuts de l’ère industrielle. Né à Paris, le
6 novembre 1797, il appartenait à une longue lignée de chirur-
giens et de médecins installés dans le Lot. Ses travaux sur les La médecine dans le sang
maladies du sang, qui font de lui le créateur de l’hématologie,
ne représentent qu’une partie d’une activité scientifque consi -
dérable tant dans le domaine de la physiologie que dans celui
de l’anatomopathologie et de la clinique. Son cours d’histoire
de la médecine mérite également d’être mentionné. Rappelons
qu’Émile Littré et Jules Gavarret furent ses élèves. Ce livre rap-
pelle cette belle carrière d’un honnête homme, comme on l’en-
tendait au siècle des Lumières et d’un savant, émule de Laënnec.
Toujours, chez lui, l’humanisme le disputa à l’éclectisme.
Roger Teyssou est né à Paris en 1936. Il a fait ses études secon-
daires à Genève. Il a obtenu son doctorat en médecine à Paris en
1965 avec une thèse sur l’ulcère de Cruveilhier. Gastroentérologue,
il est membre de la Société française d’histoire de la méde-
cine depuis 1976. Dans la même collection, il est l’auteur d’une
Médecine à la Renaissance, d’une série de trois ouvrages inspi-
rés d’une réfexion sur Olivier de Serres, Quatre siècles de thé-
rapeutique, le Dictionnaire mémorable des remèdes d’autrefois,
le Dictionnaire biographique des médecins, chirurgiens et ana-
tomistes de la Renaissance, d’une Histoire de l’ulcère gastro-
duodénal et d’un recueil de biographies, L’aigle et le caducée,
médecins et chirurgiens de la Révolution et de l’Empire paru
en 2011.
Illustration de couverture :
portrait de Gabriel Andral à l’âge de quatre ans,
avec l’aimable autorisation de Madame Geneviève Buscailhon.
39,50 €
I S B N : 978-2-336-00612-3
ACTEURS-DE-LA-SCIENCE_GF_TEYSSOU_MEDECINE-DANS-LE-SANG.indd 1 17/10/12 17:42
Roger Teyssou
Gabriel Andral, pionnier de l’hématologie


Gabriel Andral, pionnier de l’hématologie


La médecine dans le sang





Acteurs de la Science
Collection dirigée par Richard Moreau, professeur honoraire
à l’Université de Paris XII
et Claude Brezinski, professeur émérite à l’Université de Lille


La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les
acteurs de l’épopée scientifique moderne ; à des inédits et à des
réimpressions de mémoires scientifiques anciens ; à des textes
consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs ; à des
évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la
Science.

Dernières parutions

Yvon Michel-Briand, Aspects de la résistance bactérienne aux
antibiotiques, 2012.
Roger Teyssou, Charcot, Freud et l’hystérie, 2012.
Djillali Hadjouis, Camille Arambourg, Une œuvre à travers le monde,
2012.
Jacques Marc, Comment l’homme quitta la Terre, 2012.
Georges Mathieu, La Sorbonne en guerre (1940-1944), suivi de
Journal de la Libération de Versailles, 2011.
Norbert Gualde, L’épidémie et la démorésilience, 2011.
Jean-Pierre Aymard, Karl Landsteiner. L’homme des groupes
sanguins, 2011.
ePierre Pageot, La santé des Limousins et des Périgourdins au XIX
siècle, 2011.
Yves Delange, Conversation au bord de la Sorgue : Jean-Henri Fabre
et Louis Pasteur, 2011.
André Audoyneau, D’un pays à l’autre. Chroniques d’un médecin
colonial, 2011.
Roger Teyssou, L’Aigle et le Caducée. Médecins et chirurgiens de la
Révolution et de l’Empire, 2011.
Henri Delorna, Les Tribulations d'Henri en Pologne occupée (1941-
1945). Témoignage, 2010.
J. Boulaine, R. Moreau, P. Zert, Éléments d'histoire agricole et
forestière, 2010.
Jean Céa, Une vie de mathématicien. Mes émerveillements, 2010.
Bernard Faidutti, Copernic, Kepler, Galilée face aux pouvoirs, 2010. Roger TEYSSOU






Gabriel Andral, pionnier de l’hématologie


La médecine dans le sang
























Du même auteur


Charcot, Freud et l’hystérie, Editions L’Harmattan, 2012.

L'aigle et le caducée. Médecins et chirurgiens de la Révolution et de l'Empire,
Editions L’Harmattan, 2011.

Une histoire de l’ulcère gastro-duodénal. Le pourquoi et le comment, Editions
L’Harmattan, 2009.

Dictionnaire des médecins, chirurgiens et anatomistes de la Renaissance,
Editions L’Harmattan, 2009.

Dictionnaire mémorable des remèdes d’autrefois, Editions L’Harmattan, 2007.

Quatre siècles de thérapeutique médicale du XVIè au XIXè siècle en Europe,
Editions L’Harmattan, 2007.

La Médecine à la Renaissance, Editions L’Harmattan, 2002.






















© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00612-3
EAN : 978233600612-3


Notre organisation est matérielle et par cela même assujettie
aux lois qui régissent la matière.
G. Andral, Cours de Pathologie interne.

L’hématologie pathologique ne commencera en effet de
s’enrichir de faits de quelque valeur, que lorsque le sang
d’un grand nombre de malades aura été soumis à
l’investigation chimique, et examiné par le microscope.
G. Andral, Essai d’hématologie.















































Collection particulière
































Préface





Toute la suite des hommes, pendant la série des siècles, peut être considé-
rée comme un seul homme, qui subsiste toujours et apprend continuellement.
1Pascal .
Gabriel Andral (1797-1876) connut une époque de grands bouleversements
historiques et scientifiques. Paul Triaire (1843-1912) affirmait, en 1899, qu’il
prit la plus grande part à l’expansion scientifique qui caractérise les dernières
2années de la Restauration . Pour parodier la Genèse, avant François Magendie
(1783-1855) et Claude Bernard (1813-1878), la médecine était un chaos.
Construite sur l'humorisme, elle ne savait pas encore qu'elle allait mourir. An-
dral l'avait deviné. Il fut la première sentinelle à pressentir les temps nouveaux
sans voir encore exactement ce qu'ils promettaient. Depuis 1816, date de paru-
tion sous la plume de François Broussais (1772-1838), de l’Examen de la doc-
trine médicale généralement adoptée, deux Ecoles s’affrontaient avec leurs
deux champions, Broussais d’un côté, René Théophile Hyacinthe Laënnec
(1771-1826) de l’autre. Le premier était farouchement matérialiste. Il écrivait
avec verve et maniait la plume avec pugnacité. Fidèle à François Marie Xavier
Bichat (1771-1802) et à Pierre Joseph Jean Cabanis (1757-1808), il rejetait ca-
tégoriquement le côté métaphysique des vieilles doctrines médicales et préco-
nisait d’élucider le mécanisme de la maladie plutôt que d’en décrire les roua-
ges anatomiques. Simplement, en toute bonne foi, avec les meilleures inten-
tions du monde, il ne voyait pas l’aspect doctrinaire de ses explications. Il
montrait le chemin sans s’y engager lui-même, aveuglé par son besoin de péro-
rer et de contester. Il suffit de lire la préface de son ouvrage De l’irritation et
de la folie pour s’en convaincre. Ses arguments étaient d’ordre philosophique
alors qu’il reprochait à Philippe Pinel (1745-1826) d’avoir adopté, sans succès,
une démarche identique. Il défendait les positions sensualistes de John Locke
(1632-1704) et d'Etienne Bonnot de Condillac (1715-1780) et se saisissait des
travaux de Francis Bacon (1561-1626), de René Descartes (1596-1650),
d’Albrecht von Haller (1708-1777), de François Chaussier (1746-1828), pour
justifier sa prétention à juguler les doctrines systématiques qui, selon lui, enva-

1 Triaire Paul, Récamier et ses contemporains 1774-1852, Paris, 1899, 5.
2 Triaire Paul, Op. cit., 341.

9 hissaient la science. Il voulait élever un rempart d’airain contre le kanto-
platonisme et reprochait aux spiritualistes d’être des gens dominés par une idée
3exclusive. Ce qui suscitera toujours l'étonnement en lisant l’auteur de
l’Examen critique, c’est qu’on peut lui retourner les arguments qu’il opposait à
ses adversaires. Il y a du Paracelse chez cet enfant de la Révolution. On ne peut
lui faire grief de donner la préférence à l’organique aux dépens des principes a
priori mais faudrait-il encore qu’il n’en soit pas lui-même le premier sectateur.
Laënnec, qui était d’une scrupuleuse honnêteté scientifique et d’une inébranla-
4ble fermeté de caractère, recommandait de s’intéresser à la lésion et aux symp-
tômes qui l’accompagnaient plutôt que de définir la maladie, à la manière des
pathologistes, qui cherchaient des classements à partir des causes ou à la façon
des zoologistes, comme si les maladies étaient des êtres. Il avait le projet
d’éditer un traité d’anatomie pathologique à partir des matériaux réunis pour
son cours du Collège de France. La mort l’avait empêché de mener à bien son
projet. Néanmoins, son cousin et fidèle disciple, Mériadec Laënnec (1797-
1873), avait poursuivi l’œuvre du maître à partir de ses leçons et de ses propres
notes. Mais la parution du Précis d’anatomie pathologique d’Andral en 1829,
précédé de celle de l’Essai sur l’anatomie pathologique en général de Cruveil-
5hier, en 1819, dont nous parlerons plus loin, l’en avait sans doute dissuadé .
Observateur exact et pénétrant, Laënnec privilégiait l’examen des formes pour
étudier et bien connaître les lésions des organes. Andral, on le verra, avait
adopté très tôt le stéthoscope et s'était même permis de critiquer le maître, tout
en restant fidèle à la méthode anatomoclinique qui en était le corollaire.
L’inventeur du cylindre (on appelait ainsi les premiers stéthoscopes constitués
d’un cylindre de bois), un peu froissé, ne lui en tint pas rigueur puisqu’il le
6considérait comme une des espérances les plus brillantes de la médecine .
Mais donnons la parole à Marie Paul Emile Chauffard (1823-1879), témoin

3 Broussais F.J.V., De l’irritation et de la folie ouvrage dans lequel les rapports du physique et du moral
sont établis sur les bases de la médecine physiologique, Paris, 1828, V-XXXII.
4 Il est bon de rappeler la définition du mot lésion à l'époque d'Andral : Toute altération du principe vital, des
fonctions de l'économie animale ou des tissus organiques. Nysten P.H., Dictionnaire de médecine ..., Paris,
1824, 459. Dix-sept ans plus tard, la huitième édition de ce même dictionnaire donnait un sens identique au
mot lésion, seule la tournure de la phrase ayant changé, car on ne parlait plus de principe vital mais de vitali-
té : Tout changement morbide, soit dans la vitalité des organes, soit dans le tissu de ces mêmes organes, soit
dans l’accomplissement des fonctions qu’ils ont à accomplir. Nysten P.H., Dictionnaire de médecine ..., Pa-
ris, 1841, 566 ; la onzième édition du Nysten revue et corrigée par Littré et Robin marquait un tournant déci-
sif en éliminant radicalement la référence au vitalisme : Toute lésion est organique, c’est à dire que, à un
point de vue quelconque, elle intéresse la constitution intime des tissus et des organes et qu’il ne peut y avoir
de lésion purement vitale, puisque la vie n’est qu’une manifestation de l’état dit d’organisation, le mode
d’activité des êtres organisés qui se trouvent placés dans un milieu convenable. Nysten P.H., Dictionnaire
de médecine ..., Paris, 1858, 806.
5 Laënnec R.T.H., Traité inédit sur l’anatomie pathologique ou exposition des altérations visibles
qu’éprouve le corps humain dans l’état de maladie ... introduction et premier chapitre précédés d’une pré-
face par V. Cornil, Paris, 1884, VII-VIII.
6 Laënnec R.T.H., Traité de l’auscultation médiate et des maladies des poumons et du cœur, Paris, 1826, 1,
XV.

10 plus proche que nous des dernières convulsions de la médecine des systèmes
(sa thèse, soutenue en 1846, s’intitulait : Essai sur les doctrines médicales) et
de ces querelles qui nous laissent perplexes, imbus que nous sommes de nos
certitudes, pourtant elles-mêmes remises sans cesse en question : Depuis la
publication de ce long et hardi pamphlet scientifique, Broussais dominait la
scène, fanatisant les uns, subjuguant les autres, ne rencontrant de résistance
que dans l’Ecole anatomopathologique qui travaillait à fonder l’Ecole de Pa-
ris. A ce moment, cette école, si elle n’eût eu pour elle la découverte de
l’auscultation et l’âpre et dédaigneuse résistance de Laënnec, eût pâti et mo-
mentanément disparu devant ce que l’on appelait alors l’Ecole du Val-de-
7Grâce ... C’étaient là les deux écoles qui, depuis 1816, se partageaient le
monde médical : l’une, école de travail, de recherches, de distinctions minu-
tieuses, digne, patiente et calme dans ses œuvres, réunissant autour d’elle une
jeunesse laborieuse, toute vouée à la science, qui recueillait de longues obser-
vations, s’attachait à bien reconnaître le caractère extérieur des lésions et les
signes par lesquels elle se révèle chez les malades, trop absorbée peut-être par
l’étude du fait, trop éloignée des idées générales, mais préservée par cela
même des témérités de l’esprit de système. L’autre école, fondée sur une phy-
siologie systématique à laquelle devaient se soumettre tous les faits pathologi-
ques, affirmant une explication simple, facile à saisir, unique, de tous les faits
de la santé et de la maladie, entraînant la foule par les séductions d’une inter-
prétation nouvelle, prétendant reconstituer toute la médecine, pénétrer de clar-
té toutes les régions obscures de la science et de l’art, ardente et habile à la
polémique, méprisant le passé, déversant le sarcasme sur les réputations les
plus respectées comme était celle de Pinel, puissante dans ses invectives, ac-
cablant d’épithètes inattendues, mais portant coup, tous ceux qui ne se ren-
daient pas, ayant réussi à faire considérer comme ennemis de tous les progrès
modernes les ennemis de la physiologie de l’irritation, matérialiste en philoso-
phie, révolutionnaire en politique, cette école, sortie du Val-de-Grâce, exerçait
une domination prestigieuse, fascinant parfois et entraînant ceux-là même qui
8luttaient contre elle .
Il y avait eu dans le passé bien d’autres novateurs persuadés détenir la vérité
et acharnés à l’imposer aux autres. Paracelse (1498-1546) voulut expliquer par
la pensée magique et astrologique les processus chimiques, physiologiques et
pathologiques ; Johann Baptist Van Helmont (1577-1644) lui emboîta le pas et
en rajouta, attribuant aux sorciers et au diable une foule de maladies, croyant
aux amulettes et aux songes, inventant l’archée, sorte d’arbitre des fonctions du
corps, précurseur du principe vital ; François de la Boë (1614-1672) ramena
tout aux fermentations, distillations, effervescences, acidifications ou alcalini-

7 Chauffard M ., Andral-La médecine française de 1820 à 1830, Paris, 1877, 14.
8 Chauffard M ., Op. cit., 18.


11 sations, les maladies étant dues à un excès ou à une insuffisances de ces deux
dernières ; Georg Ernst Stahl (1660-1734) érigea l’âme en principe moteur et
coordinateur de la matière vivante, selon la formule de Jean de la Fontaine : Un
esprit vit en nous et meut tous nos ressorts. Ce fut l’animisme ; mais voilà que
Théophile de Bordeu (1722-1766), Paul Joseph Barthez (1734-1806), François
Chaussier, évoquant les mânes d’Hippocrate, proposèrent deux causes supé-
rieures pour expliquer la logique du vivant : d’un côté l’âme ou sens intime,
qui présidait aux actions de la conscience, de l’autre, la force ou principe de
vie qui dirigeait, sans que nous en ayons conscience, notre développement et
notre conservation : cela devint le vitalisme, spécialité montpelliéraine ; à
l’opposé, Herman Boerhaave (1668-1738), soutint que les lois physiques qui
s’appliquaient à l’hydraulique comme à la mécanique ou à l’hydrostatique, ré-
gissaient le fonctionnement du corps humain, d’où une pathologie basée sur la
stase, l’obstruction, le croupissement des humeurs. Ce fut l’iatro-mécanisme.
Francis Glisson (1596-1677) avait posé comme principe que l’irritabilité était
la propriété fondamentale des tissus et le primum movens de la nutrition, de la
sensibilité et de la motilité. Haller reprit ses idées en leur adjoignant la sensibi-
lité, spécifique aux nerfs et l’irritabilité, propre aux muscles. Dès lors, les trai-
tements visèrent à diminuer ou accroître ces deux propriétés de la matière vi-
vante. On vit William Cullen (1712-1790) ramener toute la pathologie au
spasme et à l’atonie ; John Brown (1735-1788) parler d’incitabilité pour dési-
gner une propriété qui stimulait et activait les corps vivants, la vie n’existant
que par l’incitation qui dépendait elle-même des stimulants. S’ils étaient trop
forts, il survenait une maladie sthénique, s’ils étaient trop faibles, une maladie
asthénique. Ils influencèrent Broussais, qui ajouta un système à ceux qui
l’avaient précédé. On pourrait admettre qu’en ces temps où les techniques
d’investigation de l’organisme étaient pratiquement inexistantes, la pratique
médicale ait cherché refuge dans la seule observation. On comprendrait égale-
ment le besoin de sacrifier à la synthèse qui groupait et comparait les faits per-
mettant d’accéder à la connaissance du rapport des choses et d’établir les lois
censées régir les phénomènes morbides. Toujours est-il que cela reposait sur
des constatations empiriques qui donnaient, à l’époque, une légitimité et une
utilité factices à ces systématisations.
Si l’on en croit La Rochefoucauld : Il y a toujours une part de vérité dans
les grandes erreurs. On peut penser que les évènements et les faits les plus
anodins du temps présent trouvent leur origine dans les évènements et les faits
qui se sont déroulés dans le passé. Les excès du broussaisisme provoquèrent
une réaction en sens opposé qui aboutira, à travers Gaspard Laurent Bayle
(1774-1816), René Laënnec, Gabriel Andral, et François Magendie à la nais-
sance de la médecine scientifique, née de l’alliance de la physiologie et de la
clinique. Celle-ci connaîtra une véritable métamorphose en accédant à une sé-
miologie construite à partir de nouvelles techniques d’exploration. C’est ainsi

12 que la percussion, préconisée par Jean Nicolas Corvisart (1755-1821), et
l’auscultation médiate, inventée par Laënnec, révolutionneront la façon de voir
le malade et sa maladie, en permettant la confrontation entre les signes objec-
tifs recueillis par la méthode d’exploration et les lésions découvertes par
l’autopsie. C’est ainsi que la mesure précise de la température par le thermo-
mètre modifiera l’interprétation des fièvres, les faisant passer du statut de ma-
ladie à celui de signe, bouleversant une sémiologie et une nosologie plusieurs
fois centenaires. C’est cette confrontation anatomoclinique qui tuera les systè-
mes aussi sûrement que la découverte de la circulation sanguine et du système
lymphatique avaient tué l’humorisme de Galien. Broussais et Andral avaient en
commun d’exprimer le besoin d’une recherche et d’une démonstration expéri-
mentales, le premier se berçait avec des mots et des concepts, le second avec
des observations et des lésions. Mais tous deux n’avaient en tête que
l’anatomie pathologique. Le premier observait par le gros bout de la lorgnette,
et ne voyait partout que l’inflammation. L’autre par l’oculaire, démarche plus
pragmatique, qui lui permettait de dire que, si le processus fébrile se traduisait
par des manifestations générales, il n’en restait pas moins qu’il devait corres-
pondre à des affections locales, siégeant dans les liquides ou les solides, et suc-
9cédant à une lésion de nature et de siège inconnus . Broussais, qui n’employait
pas le microscope, ne voyait que ce qu’il imaginait. Andral identifiait tout ce
qu’il pouvait.
L’élève de Nilamon Theodoric Lerminier (1770-1836) arrivait à une époque
èmequi remettait en question le XVIII siècle dans le domaine philosophique et
médical notamment. Les conceptions philosophiques et politiques du Siècle
des Lumières avaient abouti à la tourmente révolutionnaire, encore toute pro-
che. Le sensualisme régnait en maître. Dans un ouvrage fondateur de la psy-
chologie sensualiste en France, le Traité des sensations, publié en 1755, réédité
en 1778, Etienne Bonnot de Condillac (1715-1780), son promoteur, affirmait
que toutes les opérations de l’esprit provenaient de nos sensations. C’est son
matérialisme que dénonceront les Romantiques, ce qui fera dire à Andral, qui
visait Broussais et l’empirisme : Lorsqu’on a rapporté au phénomène de
l’irritation toutes les lésions dites organiques, lorsqu’on les a regardées
comme l’irritation transformée, n’a-t-on pas procédé comme les métaphysi-
ciens qui ont regardé la sensation comme le point de départ de tous les phé-
nomènes intellectuels et moraux et qui les ont ainsi appelés la sensation trans-
10formée .
L’Empire avait saigné l’Europe. Le siècle des lumières (Aufklärung) faisait
place à celui des orages et au Weltanschauung (conception du monde) qui re-

9 Andral G., Cours de pathologie interne professé à la faculté de médecine de Paris par M.G. Andral re-
cueilli et publié par M. le docteur Amédé Latour. Deuxième édition augmentée et entièrement refondue, Pa-
ris, 1848, 3, 640-645.
10 Andral G., Précis d’anatomie pathologique, Paris, 1829, 1, 7.

13 mettait en cause le rationalisme trop destructeur à ses yeux. Un idéal positif
devait permettre à l’homme d’oublier guerres et révolutions au profit d’idéaux
nobles et romanesques. La chute de l’Aigle entraîna celle du rationalisme for-
cené. On allait revisiter le Moyen Age et ses preux chevaliers en lisant Walter
Scott, en restaurant les monuments gothiques. Lord Byron se dévouait à la
cause grecque contre l’oppression ottomane, Garibaldi luttait pour l’unité ita-
lienne. La vague franchissait la manche et réveillait le vieux Shakespeare jus-
qu’ici assoupi ; bientôt apparaissaient Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) et
William Wordsworth (1770-1850) et leurs Ballades lyriques. Madame de Staël
(1766-1817), la bonne dame, die gute Frau, intelligente, ardente et sentimen-
tale, dénonçait le matérialisme et importait le romantisme allemand en France.
Le nationalisme pointait son nez derrière l’idéalisme germanique. On a dit du
romantisme allemand qu’il était le plus vireux, le plus toxique, peut-être à
cause du Sturm und Drang (tempête et passion). Goethe (1749-1832), Schiller
(1759-1805), Grimm (1785-1863), Heine (1797-1856) allaient bouleverser la
littérature et Beethoven (1770-1827), Schubert (1797-1828), Weber (1786-
1826), la musique. Bientôt Chopin (1810-1849), tendre, mélancolique, rêveur
et passionné allait faire vibrer le cœur romantique de Paris. Et Berlioz (1803-
1869), transfuge de la médecine, dont la Symphonie fantastique avait épouvan-
té les Meyerbeer (1791-1864) ou les Halévy par la nouveauté de son ample et
infinie mélodie, faisait croire aux Français qu’ils avaient trouvé leur Beetho-
ven. Et surgissait Géricault (1791-1824), peintre rempli de véhémente vio-
lence, aux coloris nourris de deuils, de souffrances et de sang. Et puis venaient
Chateaubriand (1768-1848), arborant Dieu, la nature et l’histoire, Lamartine
(1790-1869), ce grand mélancolique à la prosodie mélodieuse et cadencée,
Hugo (1802-1885), géant frénétique et grandiose. Entre Hernani et la Fantas-
tique, pas de querelles mais l’harmonie, complice des outrances et des lyris-
mes, les mots qui explosaient, les notes qui éclataient. La guerre des chevelus,
terreurs du bourgeois glabre et chauve, était déclarée. Aux grognards de
l’Empire succédaient les émeutiers de Juillet. A l’idéal figé, au dogmatisme in-
transigeant se substituait la suprématie du cœur et des forces irrationnelles de
l’âme. Comme nous le verrons, pourquoi ne pas admettre que Gabriel Andral
avait obéi à ce mouvement en abandonnant sa carrière pour se consacrer à la
femme qu’il aimait.
Le monde scientifique ne pouvait échapper à cette tendance et tout particu-
lièrement le wissenschaftliche Welt (le monde savant) germanique dans lequel
la Naturalphilosophie avait un peu erré au début avec Lorenz Oken (1779-
1851), fervent patriote, ardent partisan de l’unité allemande, dont le mysti-
cisme des nombres et les théories fumeuses ramenaient le règne animal dans sa
totalité à un gigantesque et unique organisme. Cela ne l’avait pas empêché, dès
1805, d’avoir l’intuition de la structure cellulaire des tissus vivants. Un édifice
métaphysique avait été élaboré, dissimulé derrière un décor scientifique. Le

14 Weltanschauung (conception du monde) inspiré d’Emmanuel Kant (1724-
1804) avait donné lieu à de fumeuses spéculations où la force expansive
s’opposait à la force répulsive en un pugilat permanent entre l’esprit et la ma-
tière, entre l’électricité positive et l’électricité négative, entre l’unité et la plu-
ralité. La création était assimilée à une colossale pyramide qui culminait avec
la vie organique, et dont le sommet était l’existence humaine. Dès lors, la rai-
son et l’expérience fusionnaient dans l’esprit divin, intégrant la vie dans le
concert des forces cosmiques. La médecine devait accueillir d’un même coeur
raisonnement et observation, l’un et l’autre étant d’origine divine ;
l’omnipotence de Dieu les mettait à l'abri de toute contradiction. La médecine
redevenait une explication philosophique de la santé et de la maladie. Les sys-
11tèmes faisaient florès en Allemagne. L’historien Richard Shryok cite le Sys-
tem der Medicin (Système de Médecine), 1817, de Dietrich Kieser (1779-
1862), proche de Oken, ouvrage dans lequel ce professeur d’Iéna consacrait les
trois quarts de son texte à des spéculations, comme l’attraction des principes
mâles et femelles, et le dernier quart à des observations. Et que dire d’August
Heinroth (1773-1843), qui rattachait la folie à l’immoralité consécutive au pé-
12ché originel, le seul remède étant la religion et le repentir . Ce fut à cette épo-
que que le mesmérisme connut un regain de faveur et que la phrénologie, avec
laquelle Broussais pactisera, s’épanouit. Les théories idéalistes, abstruses et
stériles, mêlant l’ontologie de Kant aux données des sciences de la vie, me-
naient à l’échec. Les Allemands le comprirent vite. Une jeune génération de
scientifiques contribua à fonder l’anatomie microscopique et l’hématologie, sur
des bases histologiques et chimiques novatrices, comme Rudolph Virchow
(1821-1902) qui publia en 1845 sur la leucémie, comme Otto Funke (1828-
1879) qui découvrit l’hémoglobine en 1851, ou Anton Cramer (1822-1855) qui
permit la numération des globules rouges avec le premier hématimètre en
1855, ou Anton von Biermer (1827-1892) qui, en 1868, décrivit l’anémie per-
nicieuse.
En France, le vitalisme matérialiste de Bichat considérait les propriétés vita-
les, instables et imprévisibles, comme impropres aux applications de la physi-
que et de la chimie. Ces tissus qu’il regardait comme simples et qu’il compa-
rait à l’hydrogène, à l’azote et au carbone, étaient en fait infiniment plus com-
plexes. Cette vision schématique de la structure de la matière vivante ouvrait la
porte à Broussais qui bâtit son système sur l’indéterminisme de l’auteur du
Traité des Membranes. Puisqu’il fallait dédaigner les forces physico-
chimiques, l’irritation devenait dès lors le concept unificateur qui permettait
d’abolir la pathologie des organes pour lui substituer la pathologie fonction-
nelle, vaste entité floue qui avait pour ambition de ramener tous les symptômes

11 Shryock Richard H., Histoire de la médecine moderne, Paris, 1956, 78.
12 Teyssou R., La médecine à la Renaissance, et évolution des connaissances, de la pensée médicale, du qua-
torzième au dix-neuvième siècle en Europe, Paris, L’Harmattan, 2002, 381.

15 à la gastro-entérite. Flaubert disait que la médecine française était sortie du ta-
blier de Bichat, mais le broussaisisme est sorti du Traité des Membranes qui
instaura le concept de maladie tissulaire, l’inflammation de toutes les membra-
nes séreuses, qu’elles soient méningées, pleurales ou péritonéales se manifes-
tant par les mêmes symptômes. On comprend pourquoi Andral a combattu de
toutes ses forces cette doctrine qui détournait la pensée de Bichat et ramenait la
médecine aux errements du passé.
Il s’est produit finalement pour l’anatomopathologie et la physiopathologie
èmeau XIX siècle le même phénomène que pour l’anatomie et la physiologie au
èmeXVII siècle, la connaissance de l’anatomie normale avait conduit à une meil-
leure connaissance de la physiologie, celle de l’anatomie pathologique condui-
ra à une meilleure connaissance de la physiologie de la maladie. Au début du
èmeXIX siècle, cette discipline était encore dans l’enfance, se contentant de rap-
porter les formes, les couleurs, les rapports. Andral, avec ses pairs, occupait un
peu la place des grands anatomistes, comme Govaert Bidloo (1649-1713), Fre-
derik Ruysch (1638-1731), William Cheselden (1688-1752) ou Bernard Sieg-
fried Albinus (1697-1770). Mais eux fixaient par le dessin ce que leur regard
avait saisi. Pourquoi diable Andral ne nous laissa-t-il aucune iconographie ?
Etait-il intimidé par Jean Cruveilhier (1791-1874) qui commençait à publier les
planches in-folio de sa monumentale Anatomie pathologique du corps humain
et plaidait pour ce procédé, encore plus utile qu’en anatomie normale, pour
pallier la fugacité du regard, la difficulté de traduire le processus pathologique
par des mots, la tendance qu’a l’observateur de s’impliquer dans ses descrip-
tions. Plus prosaïquement, il rappelait que c’était le seul moyen de contourner
la difficulté à conserver intacte les pièces anatomiques. Il ajoutait avec ma-
lice : Combien de faiseurs d’hypothèses, si tranchans, si dogmatiques dans une
description animée dont l’imagination avait fait tous les frais, ont été trahis
par la figure même qu’ils invoquaient, critique muette, mais irrécusable de
13leur erreur ou de leur mauvaise foi . C’est possible. Mais Philippe Ricord
(1800-1889) nous a peut-être donné l’explication en racontant une anecdote
révélatrice de l’état d’esprit de ses confrères à l’époque. On trouve ce récit
dans la préface de son Traité complet des maladies vénériennes : Avant de
commencer l’atlas que je publie aujourd’hui, je crus utile de consulter une de
nos anciennes célébrités chirurgicales : Gardez-vous, me dit ce maître habile,
d’ajouter de nouvelles images à celles qui encombrent déjà la science et qui ne
font le plus souvent que la défigurer. J’allais être convaincu qu’il avait raison,
lorsque, dans le cours de notre conversation sur les maladies des organes gé-
nitaux, le savant chirurgien, qui venait de jeter une si grande défaveur sur la
représentation matérielle des faits anatomiques ou chirurgicaux, pour mieux
me faire comprendre la nature de quelques cas remarquables dont il avait

13 Cruveilhier Jean, Anatomie pathologique du corps humain ou description avec figures lithographiées et
coloriées des diverses altérations morbides dont le corps humain est susceptible, Paris, 1829-1842, 1, I.

16 donné l’histoire, me montra, (oublieux de ce qu’il venait de me dire), les plan-
ches qui accompagnaient son travail et qui, en effet, quoique assez mal exécu-
tées, me servirent beaucoup mieux que les bonnes descriptions que je venais
d’entendre. Je sortis alors de chez lui avec la persuasion que ce qui pénètre
dans l’intelligence par plusieurs sens à la fois s’y grave plus profondément, et
qu’une description, en présence autant que possible de la chose qu’on décrit,
14semble toujours plus claire et se retient mieux .
Toutes les publications de Gabriel Andral ont été consultées, particulière-
ment la troisième édition de sa Clinique médicale de la Charité, 1834 et la
deuxième édition de son Cours de pathologie interne, 1848, elles seules com-
portant une table alphabétique. Les éventuelles différences entre les diverses
éditions ont été vérifiées et signalées quand cela était nécessaire. Par conven-
tion, le prénom, la date de naissance et de décès des personnes citées figureront
in extenso uniquement lors de leur première apparition dans le texte.



















14 Ricord Philippe, Traité complet des maladies vénériennes, Paris, 1851, 1.

17


























1

Une enfance italienne,
une jeunesse parisienne ...


Né à Paris, le 6 novembre 1797, Gabriel Andral était issu d’une lignée mé-
dicale séculaire, sa famille, originaire d’Espedaillac dans le Lot, comptant déjà
trois générations de médecins. Son père, Guillaume Andral (1769-1853), était
15membre honoraire de l’Académie de médecine depuis le 16 avril 1823 . Il
avait exercé la chirurgie dans les armées de la Révolution. Affecté d’abord
dans un hôpital d’Amiens, il y reçut les blessés de la division de Joachim Mu-
rat (1767-1815), son ancien condisciple au lycée de Cahors. Celui-ci se l'atta-
cha comme médecin à l'armée d'Angleterre. Chirurgien militaire en Toscane,
Guillaume Andral retrouva Paris quelque temps, aux Invalides, où il avait été
nommé adjoint au médecin chef, le vénérable Jean-François Coste (1741-
1813). Il quitta bientôt la Capitale pour accompagner en Italie celui qui était,
er 16désormais, le prince Murat proclamé roi des Deux-Siciles, le 1 août 1808 .
En 1805, Murat écrivait dans une lettre où il recommandait un frère de Guil-
laume Andral au ministre des finances Martin-Michel-Charles Gaudin (1756-
1841) : Il est le frère du docteur Andral, médecin de Madame Murat et de sa
maison, qui possède depuis longtemps mon estime et mon attachement et que je
17désire beaucoup obliger dans cette circonstance ... A Naples, Guillaume An-
dral était non seulement médecin de l’hôpital et de la Garde Royale, mais éga-
lement inspecteur général des établissements de santé civils et militaires, avec
les plus hautes distinctions. Il y avait d’abord séjourné sans sa famille. Dans
une lettre destinée à sa mère, datée du 6 janvier 1809, il avouait : Je deviens de
plus en plus incertain sur l’époque à laquelle je ferai venir ici ma femme à
cause de mon fils ; il n’y a ici aucun moyen d’instruction et il serait bien mal-

15 Index biographique des membres, des associés et des correspondants de l’Académie de Médecine, Paris,
1984, 4.
16 Tulard Jean, Murat, Paris, 1983, 141-151 ; Gillet Jean Claude, Murat, Paris, 2008, 269-277 : à consulter
pour apprécier l'œuvre réformatrice de Murat à Naples.
17 Bergounioux, Un médecin de Joachim Murat, Guillaume Andral (1769-1853), Bulletin de la société des
études littéraires, scientifiques et artistiques du Lot, Cahors, 1912, 37, 56.


19 heureux que l’éducation d’un enfant qui annonce autant de dispositions fût né-
gligée. Le 15 avril 1809, il faisait part à son ami Delpont, de ses hésitations : Je
suis toujours dans l’incertitude de faire venir ici ma femme et mes enfants au
mois de septembre. Sa lettre du 12 octobre 1810 lui permettait d’annoncer en-
fin à sa mère que sa femme et ses deux enfants, Gabriel et sa sœur Caroline,
qui ne connaissaient pas leur grand-mère paternelle, étaient arrivés à Naples,
sans trop de fatigue : Mon fils est toujours studieux, je suis très content du pré-
cepteur que ma femme a emmené avec elle ; il est peut-être un peu trop vieux,
mais mon fils est si raisonnable que l’âge de monsieur Bertrand ne m’inquiète
pas ; vous apprendrez avec plaisir que c’est un prêtre respectable, ce qui fera
que votre petit-fils sera un peu plus dévot que votre Guillaume. Dans un cour-
rier du 7 août 1812, ce fut encore à Delpont, qu’il parla de Gabriel, dont la pré-
cocité l’étonnait : Il m’a souvent dit : "mr. Delpont devrait bien faire un
voyage en Italie, je serais son cicerone (souligné), et je t’assure qu’il ne s’en
acquitterait pas mal ; il ne fait jamais une course sans mettre par écrit tout ce
qu’il a vu, où je trouve parfois des réflexions bien au-dessus de son âge ; il est
toujours très appliqué, et cela ne nuit en rien à sa santé, ni à sa croissance ;
sais-tu bien qu’il va avoir quinze ans ? Quel coup de cloche, mon ami, elle
sonne la retraite ... De Gabriel Andral enfant, nous avons un portrait à l’âge de
4 ans, reproduit dans un supplément illustré du Progrès médical en 1935. Dans
la même publication, P. Astruc présentait un fragment de la lettre envoyée par
Guillaume Andral à son frère Antoine, le 14 février 1810, dans laquelle il rap-
portait des propos flatteurs de Murat, alors roi de Naples, sur le jeune Gabriel :
C’est vraiment un sujet extraordinaire, se serait-il exclamé après avoir vu
18l’enfant . Il était toujours au service de Murat en janvier 1814, alors que sa
famille avait regagné Paris un an auparavant. Dans un courrier envoyé à Espé-
daillac, le 11 janvier de cette année, marquée par la campagne de France et
l’abdication de Napoléon, il précisait : Je reçois toujours d’excellentes nouvel-
les de mes enfants, mais je n’en suis pas moins malheureux d’être obligé de vi-
vre loin d’eux. Après la chute de Murat, Guillaume Andral gagna Toulon, et
rejoignit plus tard Napoléon auprès duquel il participa à la bataille de Water-
19loo. Il fera partie des médecins de Louis XVIII . Il avait épousé la fille d’un
procureur du Châtelet, issue d’une famille anciennement janséniste, Madeleine
Louise Jobineau de Marolle. Selon Fosseyeux, les deux Andral, père et fils,
20habitaient à Paris, 11 rue des Saussaies . Dans une lettre adressée le 11 sep-
tembre 1811, il demandait à son beau-frère, de faire expédier deux dindes truf-
fées à sa femme à cette adresse, proche du faubourg Saint-Honoré. Le jeune
Gabriel, de retour en France dès 1813, fut inscrit au lycée Louis le Grand. Se-

18 Astruc P., Deux documents sur la jeunesse de Gabriel Andral, Le Progrès médical, supplément illustré, 12,
11, 1935.
19 Hirsch August, Biographisches Lexikon des hervorragenden Aertze aller Zeiten und Völker, Wien, 1888,
6, 412.
20 Fosseyeux Marcel, Il y a cent ans, Paris médical 1830, Paris, 1930, 65-68.

20 lon Victor Albans Fauconneau-Dufresne (1798-1885), il avait une bonne
21connaissance de l’Italien . Des années plus tard, ses ouvrages seront d’ailleurs
traduits dans cette langue. En 1815, il commença ses études de médecine sous
22la direction de Marie-Alexandre Désormeaux (1778-1830) , membre de
l’Académie de médecine en 1821 et traducteur du De sedibus et causis morbo-
rum de Giovanni Battista Morgagni (1682-1771), de 1820 à 1824. Il suivit les
leçons de clinique médicale de Pierre Fouquier (1776-1850) et celle du baron
Alexis Boyer (1760-1833), en chirurgie. Il racontait qu’un jour, il accompagna
Lerminier, chef d’un service de médecine à l’hôpital de la Charité, à
l’amphithéatre où celui-ci devait effectuer une autopsie. Il fit bonne impression
à Lerminier, qui connaissait son père, et qui l’invita à revenir dans son service.
C’est ainsi qu’Andral devint l’interne bénévole de cet ancien élève et ami de
Corvisart, ancien médecin par quartier de la maison de l’Empereur, qu’il avait
23suivi en Espagne et en Russie . Andral père et Lerminier se connaissaient et
24partageaient les mêmes opinions bonapartistes . La salle de Lerminier à la
Charité comportait 112 lits et Gabriel Andral, levé dès 5 heures du matin, arri-
vait tôt puis suivait la visite du maître et, rappellera Béclard : Chaque jour on
pouvait voir entrer dans les salles de la Charité, ce jeune homme à peine sorti
de l’adolescence, à l’air sérieux, réfléchi, appliqué, portant sur toute sa per-
sonne comme la marque de la vieille souche janséniste d’où descendait sa
mère. Il se faisait remarquer par l’aménité et la douceur de son caractère, par
son assiduité et son travail, dira plus tard Fauconneau-Dufresne, son condisci-
ple chez Lerminier, avec le futur chirurgien Philippe Blandin (1798-1849).
Sans projet préconçu, et c’était bien dans son caractère, il commença immédia-
tement à recueillir les matériaux qui lui servirent à composer la Clinique Médi-
cale, l’idée ne lui en étant venue qu’en 1822. C’est à cette époque qu’il se lia
d’amitié avec Pierre Charles Alexandre Louis (1787-1872), assistant
d’Auguste François Chomel (1788-1858), également chef de service à la Cha-
rité. Ils échangèrent des observations. Andral publia beaucoup dans la Gazette
de Santé, dès 1820, notamment sur les hémorragies interstitielles des muscles,
et sur les cancers méconnus de l’estomac. Il soutint sa thèse en 1821. Dédiée à
ses parents, elle comprenait 104 pages et s’intitulait : Recherche sur
l’expectoration dans les différentes maladies de poitrine.
Andral ne présenta jamais le concours de l’internat. Il semble que le
confort, que lui apportait sa situation familiale, et les facilités de recherches,
que lui apportait son travail à la Charité, lui permirent de ne pas être intéressé
par les avantage matériels et scientifiques que ce concours procurait aux autres

21 Fauconneau-Dufresne V., Souvenirs des commencements de la carrière du professeur Andral, L’Union
médicale, 1877, 23, N°67, 922.
22 Dechambre, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 1883, S.1, 28, 418-419.
23 De, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 1876, S.2, 2, 198.
24 Fauconneau-Dufresne V., Op. cit., 921.

21 25élèves . Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, la Charité était un établissement
modèle et non ce bâtiment vétuste qui fut abattu en 1937 pour céder la place à
l’actuelle faculté de médecine de la rue des Saints Pères ; l’architecte Nicolas
Clavareau (1757-1816), sous la direction de Corvisart, construisit un amphi-
théâtre de 400 places, avec table de dissection, transforma la chapelle en pro-
menoir pour les élèves, installa deux salles de pathologie et d’anatomie, des
douches, des salles de bain ; au premier étage, il aménagea trois infirmeries ;
au second furent installés les femmes malades et les convalescents. Le médecin
26de l’Empereur y inaugura ses leçons magistrales de clinique, dès 1799 .
Le 3 juin 1823, Andral fut élu adjoint résident de la section de médecine à
la jeune Académie de médecine, fondée par ordonnance royale de Louis XVIII,
27le 20 décembre 1820 . Il deviendra membre élu de la section de pathologie
médicale le 26 février 1833. Labarthe racontait comment Andral, qui se pré-
sentait à l’Académie de médecine, en 1833, ayant pour adversaire Pierre Fran-
çois Olive Rayer (1793-1867), aurait fait négocier par ses partisans
l’attribution à ce dernier, sans contestation, du fauteuil vacant de la section
d’économie rurale de l’Institut, s’il renonçait à ses vues sur celui de médecine.
Rayer aurait accepté, convaincu qu’une fois de la maison, la première place
vacante ne pourrait lui échapper, ce qui se réalisa en 1835. Labarthe, mali-
cieux nouvelliste, ajoutait ironiquement : Et dire qu’aujourd’hui, comme
alors, tout se passe ainsi en famille à l’Institut ! Risum teneatis, amici, (Amis,
28retenez-vous de rire) .
En 1828, il fonda avec Bouillaud, Blandin, Cazenave, Littré, Dalmas,
29Raynaud, Hippolyte Royer-Collard, le Journal Hebdomadaire de Médecine ,
qui paraissait une fois par semaine et dans lequel il publiera certaines observa-
tions de sa Clinique Médicale.
Il ouvrit un cours privé d’anatomie pathologique à l’Ecole pratique. Cela se
faisait couramment. Bichat avait inauguré un cours d’anatomie, rue du Four, et
Donné en organisera un de microscopie à l’Ecole pratique également. C’était
un excellent tremplin pour accéder à des postes plus officiels, l’administration
universitaire se laissant volontiers forcer la main par des candidats ayant fait
leurs preuves. Le cours remporta un franc succès : J’étais bien jeune encore,
écrira-t-il, il me sembla que je n’avais pas acquis l’autorité nécessaire pour me
livrer d’emblée à l’enseignement de la pathologie, et j’ouvris un cours
d’anatomie pathologique. En décrivant les lésions, je remontais à leur mode de
production et beaucoup de mes leçons furent consacrées à discuter les leçons
30de pathogénie qu’avaient soulevées les doctrines de Broussais . Fauconneau-

25 Fauconneau-Dufresne V., Op. cit., 922.
26 Champion Pierre, Les vieux hôpitaux français, La Charité, Lyon, 1937, 38.
27 Centenaire de l’Académie de Médecine, Paris, 1921, 13.
28 Paul Labarthe, Nos médecins contemporains, Paris, 1868, 226.
29 Journal Hebdomadaire de Médecine, 1828-1830, cote BIUM : 90243.
30 Béclard J., Eloge d’Andral, Gaz. Des Hôp., jeudi 22 juillet 1880, 53, 84, 666.

22 Dufresne vantera la facilité de sa parole, la chaleur de sa diction, le jugement
profond et assuré qu’il portait sur toutes choses, tant les sujets qu’il traitait lui
31étaient familiers ...
En 1824, il se présenta à l’agrégation avec un travail rédigé en latin : An an-
tiquorum doctrina de crisibus et diebus criticis admittenda ? an in curandis
morbis et praesertim acutis observanda ? (Doit-on admettre la doctrine des
Anciens à propos des crises et des jours critiques ? doit-on suivre leurs recom-
mandations pour traiter les maladies, notamment aiguës ?). Ce concours avait
été institué récemment, à l’instigation de Mgr Frayssinous, Grand Maître de
l’Université, par la loi du 2 Février 1823. Andral y fut nommé, en même temps
que Jacques André Rochoux (1787-1852), Antoine Louis Dugès (1797-1838),
32Alfred Velpeau (1795-1867) et Jean Cruveilhier (1791-1874) . Les Archives
Nationales conservent le décret de nomination de M. Andral fils à la chaire
d’hygiène en remplacement de Joseph René Hyacinthe Bertin (1757-1827) dé-
cédé, décret du 3 janvier 1828, signé par le ministre des affaires ecclésiastiques
et de l’instruction publique de l’époque, Denis Frayssinous, Evêque
33d’Hermopolis, dont nous reparlerons plus loin .
Sa carrière universitaire débuta donc en janvier 1828 lorsqu’il devint pro-
fesseur d’hygiène, en remplacement de Bertin. Au moment de la révolution de
juillet 1830, il abandonna cette chaire à René Desgenette (1762-1837), qui en
avait été évincé, pour celle de pathologie médicale. Lors de la distribution des
prix, au début de 1831, Andral se livra à une violente diatribe contre le gou-
vernement de Charles X et se félicita de l’éviction des professeurs nommés à la
34suite des incidents de 1823, tout en ménageant Antoine Dubois . Il s’assurait
ainsi la sympathie de ses collègues et celle du monde étudiant. A l’époque,
même les plus réactionnaires n’hésitaient pas à flagorner pour s’attirer les bon-
nes grâces d’une jeunesse turbulente, que son romantisme inclinait aux tumul-
tueuses manifestations et aux ténébreux complots. Eclectisme et diplomatie
étaient bien assortis. Andral attira, pendant huit ans, une foule d’élèves, séduits
par la qualité des leçons du jeune et talentueux maître. Son enseignement se
faisait parallèlement à celui de Broussais, ce qui, aux dires des contemporains,
n’allait pas sans frictions avec le vieux lion du Val-de-Grâce, dont la doctrine
était en perte de vitesse. En effet, le cours du fondateur de la médecine physio-
logique précédait celui de son jeune rival, si bien que les étudiants qui vou-
laient bénéficier d’une bonne place au cours d’Andral, arrivaient en avance et
occupaient les places laissées libres, et il y en avait beaucoup, quitte à écouter
les imprécations de Broussais pendant la demi-heure précédant l’arrivée de son
35rival . Voici le court et pittoresque portrait qu’en donnait, en 1833, le médecin

31 Fauconneau-Dufresne V., Op. cit., 923.
32 Astruc Pierre, Gabriel Andral, Les biographies médicales, Paris, 1935, 195.
33 AN : AJ 16 6499.
34 Dupic A., Antoine Dubois, chirurgien et accoucheur, Paris, 1907, 239-240.
35 Valentin Michel, François Broussais, empereur de la médecine, Dinard, 1988, 252.

23 poète américain de Boston, Olivier Wendell-Holmes (1809-1894), alors étu-
diant en médecine à Paris : Broussais ressemblait alors à un vieux volcan qui a
presque usé tout son feu, toute sa lave, mais qui bouillonne encore dans son
36cratère . Dans la troisième édition de son Examen des doctrines médicales,
Broussais dépeignait ainsi son jeune compétiteur : M. Andral ne déprécie point
avec aigreur, car son caractère est doux et bienveillant ; mais il marche cons-
tamment vers un double but, la désorganisation des systèmes, parce qu’il ne
croit pas à leur utilité ; la substitution du doute, car le doute lui semble plus
sage et plus philosophique que tous les systèmes explicatifs des phénomènes de
37la vitalité . Il lui reprochait surtout de négliger ce qu’il appelait les modifica-
teurs appréciables, autrement dit l’agent causal qui lèse l’action vitale et dont
l’intervention précède la lésion anatomopathologique. Or, pour Broussais,
c’était l’irritation. Andral commettait un sacrilège en lui substituant le terme
38d’hyperémie et poussait même l’audace jusqu’à parler d’hypémie , s’il y avait
diminution du sang dans sa quantité normale. Circonstance aggravante aux
yeux de Broussais, Andral était le créateur de ces mots qui faisaient fi de l'in-
flammation.
Le dédain de Broussais pour les éclectiques en général s’exprimait parfois
avec plus de rudesse : Que les éclectiques prétendus, que des intrigants qui
font leur gloire à une indépendance aussi ridicule, en fait de dogmes médi-
caux, qu’elle est impossible, trompe la bonne foi, la simplicité ou la paresse
des académiciens étrangers à la médecine, se fassent adjuger des récompenses
qui ne sont dues qu’à leurs maîtres, et manquent de loin la chaire ou le fau-
teuil qu’ils convoitent, que m’importe à moi qui, depuis que j’existe, ai fait le
serment de n’écrire que pour proclamer la vérité ! Les insectes parlants qui
repullulent aujourd’hui avec plus de force que jamais sous l’influence d’astres
malins, trop visibles pour qu’il soit besoin de les montrer ; ces êtres dont le
souffle flétrit tout ce qu’ils touchent, ont déjà dit, en lisant ces lignes, et se
proposant sans doute d’écrire au plus vite, que le dépit de n’être pas là où je
crois devoir être me fait tenir ce langage. Je ne puis mieux leur répondre qu’en
39publiant la préface du premier examen, publié en 1816 ...
En 1836, les leçons magistrales du jeune professeur, recueillies par Amé-
40dé Latour (1805-1882) , avaient été éditées à Paris par Just Rouvier et Lebou-
vier. Latour, originaire de Toulouse, avait passé son doctorat à Paris, en 1834,
et se consacrait au journalisme médical. C’est lui qui dirigeait la rédaction du
Journal Hebdomadaire de Médecine qui deviendra La Presse Médicale. Il fon-
dera l’Union Médicale, en 1850, et publiera dans les pages de ce journal, puis

36 Gourcuff, Olivier de, Paris médical et anecdotique sous Louis-Philippe d’après un médecin-poète améri-
ercain, La Chronique Médicale, 1 novembre 1919, 16, 11, 325.
37 Broussais F.J.V., Examen des doctrines médicales et des systèmes de nosologie, Paris, 1829. 4, 527.
38 Andral G., Précis d’anatomie pathologique, 1, 80.
39 Chauffard M., Andral-La médecine française de 1820 à 1830, Paris, 1877, 32-33.
40 Vapereau G., Dictionnaire universel des contemporains, Paris, 1880, 1093.

24 en livre, les fameuses Lettres sur la syphilis de Ricord. Dans l’introduction de
ce Cours de pathologie interne, il proclamait sa communauté de pensée avec
Andral, et approuvait le rejet des systèmes par une génération entière de méde-
cins : ... vous savez que pour un Galilée on trouve mille Cyrano de Bergerac.
C’est un des plus grands et des plus incontournables principes de la philoso-
phie baconienne, qu’en critique scientifique, une idée, une assertion, une théo-
rie n’est rien sans la démonstration, sans la preuve, sans le fait. Or, ce fait que
vous demandiez, on ne le produisait pas ; c’est tout ce que vous aviez à consta-
ter. Entrer sur le terrain spéculatif et dogmatique, c’était s’exposer à être bat-
tu par des adversaires qui auraient manié mieux que vous, homme de science
41pratique, l’arme perfide et si souvent décevante de la dialectique . Le plan
adopté par le jeune professeur était donné dans les préliminaires de son cours.
Il différait totalement de celui de ses prédécesseurs. Pinel, inspiré par Linné,
avait distingué six classes morbides, les fièvres, les phlegmasies, les hémorra-
gies, les névroses, les maladies du système lymphatique et les maladies inclas-
sables et sa nomenclature reposait sur des causes inconnues, incertaines et obs-
cures et, pire encore, sur un regroupement spéculatif de symptômes. Alibert,
inspiré par Bichat, avait réparti les maladies d’après leur siège tissulaire ou or-
ganique, ce qui lui permettait de créer de superbes néologismes comme les
gastroses, les entéroses, les choloses, les uroses, les pneumonoses, les angio-
ses, les leucoses, les adénoses, les ethmoplécoses (maladies du tissu cellulo-
graisseux) et les blennoses (maladies du tissu muqueux). Cela avait été
l’occasion pour l’auteur de l’Arbre des dermatoses, de léguer à la postérité le
superbe atlas en couleur, dont seul le premier tome parut en 1817, et intitulé :
Nosologie naturelle ou les maladies du corps humain distribuées par familles.
Cette œuvre, qui devait être monumentale, était restée inachevée en raison du
coût exorbitant de sa réalisation. Alibert avait eu un émule en Piorry qui avait
édité de 1841 à 1850 les huit volumes de son Traité de pathologie iatrique.
Dans cette tentative fastidieuse de créer une nomenclature unifiée de la termi-
nologie médicale, le préfixe de chaque mot indiquait le siège de la maladie, sa
désinence, le type d’altération : les gastrites se répartissaient ainsi en hyper- et
hypogastronervies. Cette ultime tentative de classification de type linnéen
n'avait connu ni succès ni postérité. On comprend dès lors qu’Andral ait choisi
de répartir tout simplement les maladies locales d’après les différents appareils
qu’elles concernaient et de les grouper en lésions de circulation, de sécrétion,
de nutrition, d'innervation et en productions morbides. Il avait appliqué la
même méthode pour répertorier les maladies générales qui formaient un
groupe à part caractérisé par des altérations du sang et des liquides sachant
qu'une affection locale pouvait se compliquer de symptômes généraux et
qu'une maladie généraleit préluder à des lésions locales. Il avait donc

41 Ricord Ph., Lettres sur la syphilis adressées à M. le rédacteur en chef de l’Union Médicale, Paris, 1851,
VIII.

25 repris sa typologie basée sur les troubles de la circulation générale (altération
dans la formation ou la composition du sang), sur les troubles de la nutrition
générale (diathèses atrophiques, hypertrophiques, gangréneuses et perversion
de toutes les nutritions), sur les atteintes générales de l'innervation (diathèse
hypo- ou hypersthénique, diathèse ataxique, perversion de l'innervation) et, en-
fin, diathèse pyrexique.
42En 1838, Broussais mourait d’un cancer rectal . Andral fut nommé à
l’unanimité professeur de pathologie médicale.
Selon Amédée Latour, qui recueillit et rédigea ses leçons, la parole du pro-
fesseur était rapide, chaleureuse et convaincue, ce qui recoupe l’opinion de
Fauconneau-Dufresne. Le cours, inventaire honnête des connaissances de
l’époque, commençait par les maladies du tube digestif. Venaient ensuite celles
de l’appareil circulatoire, celles de l’appareil respiratoire. Les maladies des
systèmes de sécrétions regroupaient les organes d’exhalation, les séreuses (pé-
ricarde, plèvre, péritoine), les appareils de sécrétion glandulaire (glandes sali-
vaires, pancréas, foie, appareil urinaire, thymus). Venaient ensuite les maladies
des structures de la vie de relation (centres nerveux, organes des sens, appareil
locomoteur, organes génitaux). Une seconde édition, augmentée et entièrement
refondue, paraîtra chez Germer Baillière, en 1848. Dans sa préface, Amédée
43Latour précisait que l’auteur n’y avait pas collaboré . L’ouvrage, qui compor-
tait une table alphabétique, était augmenté d’un supplément sur les maladies
des fosses nasales et de l’oreille. Le troisième volume était complété par une
histoire des empoisonnements au nombre desquels Latour citait, pêle-mêle, les
virus, les morsures et les piqûres d’animaux venimeux, la morve, le farcin et la
syphilis. A propos des fièvres, il citait, in extenso, des passages de la Clinique
médicale et développait particulièrement la description de la fièvre typhoïde à
44la lumière des travaux de Louis, Bouillaud, Chomel, et Forget .
Mais l’œuvre majeure d’Andral avait été cette Clinique médicale de la Cha-
rité, dont le premier volume, imprimé en 1823, était consacré aux fièvres et
comportait une table alphabétique. Lerminier n’avait jamais publié. Dès son
entrée dans le service et sur les recommandations de son maître, le jeune An-
dral avait commencé à réunir les matériaux de ce livre dont Chauffard, en
1877, soulignait l’influence sur la médecine du début du siècle. Andral, en en-
treprenant ce travail considérable, se remémorait sans doute cette phrase de
Corvisart : Toute théorie se tait ou s’évanouit presque toujours au lit du ma-
45lade, pour céder la place à l’observation et à l’expérience , et cette autre de
Laënnec : L’anatomie pathologique est une science qui a pour but la connais-
sance des altérations visibles que l’état de maladie produit sur les organes du

42 Amussat J.Z., Relation de la maladie de Broussais suivie de quelques réflexions pratique sur les obstruc-
tions du rectum, Epernay, 1845, 14.
43 Andral G., Cours de pathologie interne ... Paris, 1848, 1, VI.
44 Andral G., Cours de pathologie interne..., Paris, 1848, 3, 585-630 ; 641-699.
45 Corvisart J.N., Nouvelle méthode pour reconnaître les maladies internes de la poitrine, Paris, 1808, VII.

26 corps humain. L’ouverture des cadavres est le moyen d’acquérir cette connais-
sance, mais pour qu’elle devienne d’une utilité directe, ... il faut y joindre
l’observation des symptômes ou des altérations de fonction qui coïncident avec
46chaque espèce d’altération d’organe . Dans les premières pages du premier
volume totalement consacré aux fièvres, il proclamait son impartialité : Entiè-
rement étranger à tout esprit de parti et persuadé qu’un sage éclectisme est la
voie la plus sûre pour atteindre la vérité, nous n’avons dédaigné l’examen
d’aucune opinion ; mais nous n’avons pas craint de signaler l’erreur partout
où l’erreur nous a paru exister ... Nous garantissons seulement l’exactitude
47des faits ; le lecteur jugera si ces faits ont été bien ou mal interprétés . En
1829, dans la préface de la seconde édition, il réaffirmait les principes qui
avaient dirigé son travail : La médecine, en effet, est loin d’être à présenter un
ensemble systématique de connaissances qui permette de négliger
l’investigation patiente des faits particuliers ... Aussi, éclectique par nécessité,
comme l’est tout médecin près du lit des malades, je me suis efforcé de tenir
compte des divers systèmes que pour les discuter en présence de chaque fait
considéré dans son individualité ... Cet ouvrage ne doit donc être considéré
que comme un recueil de faits ... C’est une exposition tout analytique des cas
les plus remarquables de médecine pratique que j’ai eu l’occasion d’observer
48à la clinique de M. le docteur Lerminier . Il était en tout point le fils de son
siècle : clinicien, anatomopathologiste et un peu sceptique.
Son Essai d’hématologie pathologique sera sa dernière contribution scienti-
fique. Il était alors âgé de 46 ans. L’ouvrage, précédé de publications sur le
49même sujet dès 1840, en collaboration avec Louis Gavarret (1809-1890) et
50Onésime Delafond (1805-1861) , aura un fort retentissement dans toute
51l’Europe . L’hématologie était une spécialité ignorée jusque-là, le sang étant,
des quatre humeurs, la plus significative, puisqu’on y trouvait toutes les autres,
et que par voie de conséquence son étude isolée était sans objet, car indissocia-
ble de celle des humeurs dans leur ensemble. Il y avait eu néanmoins quelques
précurseurs, et non des moindres. Le premier semble être le Hollandais Anton
van Leeuwenhoek (1632-1723), génial bricoleur, qui parvint à fabriquer plus
de 200 microscopes simples, avec lesquels il décrivit les globules rouges, en
1674, et observa également la circulation capillaire, découverte par Marcello

46 Laënnec R.T.H., Anatomie Pathologique, Dictionnaire des Sciences Médicales de Panckouke, Paris, 2, 49.
47 Andral G., Clinique médicale ou choix d’observations recueillies à la clinique de M. Lerminier, Paris,
1823-1833, 1, 9.
48 Andral G., Clinique médicale ou choix d’observations recueillies à l’hôpital de la Charité (Clinique de M.
Lerminier), Paris, 1829, 1, VI-VII.
49 Gavarret avait dédié à Andral sa thèse de doctorat, soutenue à Paris en 1843 et intitulée De l’emphysème
des poumons ; il citait fréquemment les travaux du vétérinaire Delafond qui, avec la collaboration d’Andral,
avait été associé à ses publications sur le sang.
50 Delafond fera mention de son travail avec Andral et Gavarret dans la deuxième édition de son Traité de
pathologie générale comparée des animaux domestiques, Paris, 1855, 417, 445, 449, 482, 492, 452, 456.
51 Jaccoud S., De l’humorisme ancien comparé à l’humorisme moderne, Thèse d’agrégation, Paris, 1863, 58.

27 Malpighi (1628-1694) en 1661. Leeuwenhoek avait été précédé, en 1658, par
Jan Swammerdam (1637-1680) qui n'avait pas publié sa découverte de corpus-
cules ovalaires dans le sang de batraciens. Malpighi avait observé des corpus-
cules identiques dans le sang des hérissons, mais il les avait pris pour des glo-
bules graisseux ; il fut plus heureux en découvrant dans le sang coagulé un ré-
seau de filaments élastiques et blanchâtres qu'Antoine Fourcroy (1755-1809)
èmeidentifiera comme de la fibrine, au début du XIX siècle. Quant à la première
monographie consacrée au sang, elle aurait été écrite par un obstétricien
d’Utrecht, Thomas Schwencke (1694-1768) sous le titre latin d’Haematologia
sive sanguinis historia (Hématologie ou histoire du sang), 1743. L’Anglais,
John Huxham (1694-1768), avait bien établi que les globules rouges étaient
nombreux dans la pléthore et raréfiés dans l’anémie, il avait même pressenti
l’hémolyse, en imaginant qu’ils se déchiraient et se brisaient en parcelles sous
52l’effet de la fièvre . François Quesnay (1694-1774) avait bien confirmé l’effet
raréfiant des saignées sur le nombre des globules rouges et le rôle joué par leur
53agglutination dans la coagulation . John Hunter (1728-1793) avait longuement
écrit sur le sang et ses constituants, sa grande trouvaille étant d’avoir démontré,
dès 1762, que les globules rouges tombaient beaucoup plus vite au fond d'une
éprouvette dans les maladies inflammatoires que chez le sujet sain, ce qui fai-
54sait de lui l’inventeur de la vitesse de sédimentation . Même Paul-Joseph Bar-
thez (1734-1806), plus enclin aux spéculations philosophiques qu’aux travaux
de laboratoires, avait trouvé une explication vitaliste à la coagulation du sang,
rejetant, une fois encore, l’intervention de phénomènes chimiques, hydrauli-
ques et mécaniques, et affirmant la prééminence de la puissance vitale, après
55avoir pris connaissance de l’action des courants voltaïques sur la fibrine : On
ne peut guère douter de la présence d’une force motrice vitale dans le sang,
depuis les expériences qui ont été faites dernièrement et qui prouvent que la fi-
56brine du sang peut avoir un mouvement de contractilité vive ou d’irritabilité .
Intéressant amalgame entre force vitale et courant électrique. Enfin, le chirur-
gien William Hewson (1739-1774), en 1777, avait le premier allégué que les
globules blancs se transformaient en globules rouges dans la rate et dans les
ganglions lymphatiques et que la fibrine n’était pas contenue dans les globules,
mais dissoute dans le sang dont elle provoquait la coagulation. Toutes ces re-
cherches recélaient une commune faiblesse : l’absence totale d’étude chimique
crédible. Finalement, il faudra l’avènement de la chimie moderne, notamment
avec Jöns Jakob Berzélius (1779-1848), pour que l’étude de cette chair cou-

52 Huxham Jean, Essai sur les différentes espèces de fièvres en tant qu’elles dépendent des différentes cons-
titutions du sang ..., Paris, 1752, 52-54.
53 Quesnay, Perversion des humeurs, Mémoires de l’Académie Royale de Chirurgie, Paris, 1743, 1, 149.
54 Hunter John, Œuvre complète de ... traduites de l’anglais sur l’édition du Dr J.F. Palmer par G. Richelot
..., Paris, 1840, 3, 398.
55 Barthez J. P., Nouveaux élémens de la science de l’homme, Paris, 1806, 1, Notes, 196.
56 Barthez J. P., Op. cit., 1, 232.

28 lante ne soit plus soumise à l’empirisme. Berzélius expliquait comment on
voyait au microscope les mouvements des globules du sang dans les capillaires
de la membrane natatoire d’une patte de grenouille, et leur forme aplatie qui
57leur permettait de se faufiler dans des vaisseaux de petit calibre . Il pensait que
la fibrine agissait sur le sang comme le blanc d’œuf qu’on emploie pour clari-
fier les liqueurs troubles et la considérait comme une des quatre parties consti-
58tuantes albumineuses du sang avec l’albumine, la globuline et l’hématine ,
composants que le médecin et chimiste hollandais Claas Mulder (1796-1867)
désignera sous la dénomination commune de protéines. Le berlinois Johannes
Peter Müller (1801-1858) donnait une bonne représentation des globules san-
guins dans son Manuel de physiologie, en 1844, et estimait qu’il n’existait au-
59cun moyen d’en évaluer sûrement la quantité , même avec les méthodes mo-
dernes d’analyse en chimie organique.
Pierre Adolphe Piorry (1794-1870), dès 1840, avait publié un Traité des al-
térations du sang dans lequel il s’attachait particulièrement à l'étude de
l’augmentation de la fibrine et appelait hémite, l’inflammation du sang qu’elle
60révélait, comparant ses résultats avec ceux d’Andral . Ce dernier, ainsi que ses
deux collaborateurs, Gavarret et Delafond, avait malheureusement adopté,
mais avait-il le choix, la méthode d’évaluation des globules reposant sur la me-
sure du poids du caillot desséché, admettant, a priori, que la totalité de l’eau
perdue par le sang coagulé appartenait au sérum, ce qui revenait à faire abs-
traction de l’eau combinée aux globules rouges eux-mêmes. Leurs résultats
manquaient donc de précision, mais ils avaient eu le mérite d’ouvrir la voie à
leurs successeurs. En effet, avec leur méthodologie assez grossière, Andral et
Gavarret avaient tout de même établi que la fibrine augmentait pendant la
grossesse et les phlegmasies (inflammations) et que la proportion des globules
rouges fluctuait de façon constante et mesurable dans la pléthore, la chlorose,
la thérapeutique par le fer, les saignées, la malnutrition et la diète, et, enfin, que
61la fibrine du sang diminuait ou restait stable dans les fièvres . En Allemagne,
les travaux sur le sang se multipliaient. En 1843, paraissait la traduction par A.
J. L. Jourdan de l’Anatomie Générale de Henle, dont l’édition originale alle-
mande datait de 1841. On y trouvait les descriptions des différents microsco-
pes, notamment celles des modèles équipés de lentilles achromatiques, des
conseils de fixation et de coupe fine des tissus, et la critique du parti pris de
certains contre la micrographie : Au reste on a singulièrement exagéré le dan-
ger des illusions, et par là fait tomber le microscope dans un discrédit qu’il ne

57 Berzélius J.J., Traité de chimie, Bruxelles, 1839.
58 Berzélius J.J., Op. cit., 510-511.
59 Müller J.P., Manuel de physiologie, Paris, 1845, 1, 88-89, 95.
60 Piorry P.A., Traité de médecine pratique et de pathologie iatrique ou médicale, Paris, 1847, 3, 196-197.
61 Monneret Ed. ; Fleury L., Compendium de médecine pratique ou exposé analytique et raisonné des tra-
vaux contenus dans les principaux traités de pathologie interne, Paris, 1839, 7, 461.

29 62mérite pas . Plus de 140 pages étaient consacrées au sang normal chez
l’homme et l’animal, avec une planche représentant des globules vus au mi-
croscope. L’auteur allemand distinguait bien deux sortes de globules, les uns
colorés en orange, les hématies, les autres incolores, les globules blancs. Le
noyau des globules de certaines espèces était identifié. L’examen morphologi-
que était mené de front avec l’étude biochimique. Un an après la publication de
l’Essai d’hématologie, en 1843, Alfred Becquerel (1814-1866) et M. A. Rodier
publiaient leurs Recherches sur les altérations du sang dans lesquels ils contes-
taient la validité des résultats d’Andral. En 1846, Alfred Donné (1801-1878)
éditait son Cours de microscopie bientôt accompagné, de l’Atlas du cours de
microscopie dans lequel l’auteur profitant de la merveilleuse invention du da-
guerréotype, les objets seront reproduits avec une fidélité rigoureuse, inconnue
63jusqu’ici, au moyen des procédés photographiques . Dans sa préface, Donné
expliquait également comment il avait été amené à lutter contre les préventions
du corps médical français vis-à-vis du microscope, et comment ces préjugés
avaient fait perdre dix ans à la recherche dans ce domaine. On est surpris d'ap-
prendre que les appareils qu’il utilisait étaient munis d’un miroir réflecteur et
d’un diaphragme permettant de régler l’intensité lumineuse, et grossissaient
jusqu’à six cents fois. Il citait longuement les travaux d’Andral et Gavarret,
soulignant que ceux-ci ne s’intéressaient pas aux altérations que subissent les
globules en eux-mêmes et que le microscope est apte à découvrir. On est en re-
64vanche surpris qu’Andral ait rarement cité Donné dont la thèse, soutenue à
Paris, en 1831, était intitulée : Recherches physiologiques et chimico-
microscopiques sur les globules du sang, du pus, du mucus, et sur ceux des
humeurs de l’œil. Donné avait décrit le premier les plaquettes qu’il nomma
65globulins et la leucémie avant Virchow. Il décrivait ainsi le sang leucémique
(on parlait alors de leucocythémie) : Dans certains cas où l’on présumait que
du pus circulait dans le sang, soit par suite d’une résorption, soit par suite de
l’inflammation des vaisseaux le sang m’a offert une si grande quantité de glo-
bules blancs, c’est-à-dire de globules sphériques, granuleux, incolores, se
comportant avec les réactifs comme les globules purulents, que je croyais
avoir affaire à du véritable pus et être en droit d’affirmer que le microscope
pouvait réellement servir à reconnaître la présence de pus dans le sang ; mais
en comparant de nouveau ces nombreux globules aux globules blancs, naturel-
lement contenus dans le sang normal, et que j’ai précédemment décrits avec

62 Henle J., Traité d’anatomie générale ou histoire des tissus et de la composition chimique du corps humain,
Paris, 1843, 1, 139.
63 Donné Al., Cours de microscopie complémentaire des études médicales, anatomie microscopique et phy-
siologie des fluides de l’économie, Paris, 1844, 35. Voir : Hahn André, Dumaître Paule, Samion-Contet Ja-
nine, Histoire de la médecine et du livre médical, Paris, 1962, 365.
64 Il parlait de ses expériences sur le pus et le sang dans une note de la quatrième édition du Traité de
l’auscultation médiate (Laënnec, Traité de l’auscultation médiate ... quatrième édition considérablement
augmentée par M. Andral, 1, 319-320).
65 Donné Al., Op. cit., 85.

30 soin, je retombai dans de nouvelles incertitudes, en retrouvant les mêmes ca-
ractères physiques et chimiques aux uns et aux autres, le même aspect, la
même manière de se comporter avec l’eau, avec l’acide acétique,
l’ammoniaque, l’éther, etc. Ne s’agissait-il donc alors que d’une simple aug-
mentation dans la quantité des globules blancs naturels par des causes que
nous examinerons tout à l’heure et non d’une altération par le mélange du pus
66... Il y a donc des cas dans lesquels les globules blancs paraissent en excès
dans le sang ; j’ai vérifié ce fait un trop grand nombre de fois, il est trop évi-
dent chez certains malades, pour que je puisse concevoir le moindre doute à
67cet égard . Donné, et Virchow le lui reprochera, ne donnait pas une descrip-
tion clinique de la maladie qu’il venait de découvrir. En somme, il péchait par
excès de biologie là où Andral péchait par excès de clinique. Le jeune Jean
Martin Charcot (1825-1893), publiera avec Charles Philippe Robin (1821-
1885), en 1853, un cas de leucémie observé dans le service de Rayer, à la Cha-
rité, chez un homme de 45 ans dont l’autopsie avait montré une splénomégalie,
une hyperleucocytose sanguine et la présence de cristaux octaédriques dans la
moëlle osseuse, cristaux retrouvés plus tard dans l’expectoration des asthmati-
68ques par Ernt von Leyden (1832-1910) .
On est également surpris par l’absence totale d’iconographie dans toute
l’œuvre anatomopathologique et hématologique de Gabriel Andral. Le clini-
cien l’emporta toujours sur l’anatomiste au contraire de Jean Cruveilhier
(1791-1874), anatomiste et pathologiste à la fois. Cette absence d’illustration
chez l’auteur de l’Essai d’hématologie est peut-être le fruit d’une tradition hé-
ritée de la médecine humorale. Pourquoi représenter la lésion si elle n’est que
la traduction aléatoire d’un processus diffus d’altération des humeurs se tradui-
sant dans les parties solides du corps par des stigmates non spécifiques. Les
cabinets de curiosité d’autrefois n’étaient-ils pas la traduction d’un éclectisme
à prétention scientifique chez un collectionneur cultivé. Certes, même chez
Broussais, cette négation de toute spécificité avait ses limites et si on lui acco-
lait le terme usurpé de physiologique, c’est qu’on pressentait le futur rejet de
l’anatomie pathologique figée dans la mort pour se tourner vers l’aspect dyna-
mique de la maladie vivante, si l’on peut dire. Broussais ne voulait pas étudier
69les lésions comme une pierre ou un cristal . De même, il était évident
qu’Andral s'était libéré des vieux systèmes et avait ébauché une approche bio-
logique de la physiopathologie. Ce n’était pas sa démarche scientifique qui
était en cause mais sa tournure d’esprit. La tradition était agrandie, mais non
bouleversée ; elle s’enrichissait de faits nouveaux sans sombrer devant ces
70faits . On était ramené à l’éclectisme.

66 Donné Al., Op. cit., 132-133, 135.
67 Dl., Op. cit.,124-126.
68 Charcot J.-M., Robin C., Observation de leucocythémie, C.R. Soc. Bio., 1853, 3, 44-50.
69 Chauffard M ., Op. cit., Paris, 1877, 17.
70 Chauffard M ., Op. cit., Paris, 1877, 13.

31 Sa carrière hospitalière et universitaire aura été fulgurante. Une ascension
de fils d’archevêque, aurait-on dit autrefois. Agrégé et membre de l’Académie
de médecine à 27 ans, titulaire de sa première chaire à 31, il devait beaucoup à
71l’appui de son beau-père, Pierre-Paul Royer-Collard (1763-1845) . Il avait
épousé sa fille, Angélique Royer-Collard, qui était riche, jeune, belle et re-
72 èmecherchée , le 12 juin 1827, à la mairie du 4 arrondissement de Paris. Fau-
conneau-Dufresne racontera qu’Andral, postulant au Bureau Central des Hôpi-
taux, n’avait obtenu une entrevue avec Jean-Antoine Chaptal (1756-1832)
qu’en arguant de son titre de gendre de Royer-Collard, ce que le seul exposé
73écrit de ses travaux n’avait pu obtenir ! De ce mariage devait naître Charles
Guillaume Paul Andral (1828-1889) qui mènera une carrière d’avocat et
d’homme politique brillante et qui épousera Blanche Delius (1837-1925).
Celle-ci habitera Chateauvieux jusqu’en 1925, le château devenant à cette date
la propriété de la Société Philanthropique.
On raconte qu'en 1845 il avait été appelé au chevet du compositeur italien
Gaetano Donizetti (1797-1848) avec le syphiligraphe Ricord et l'aliéniste Jules
Mitivié (1796-1871), neveu de Jean Etienne Esquirol (1772-1840). Le grand
compositeur avait été impressionné par l'élève de Laënnec, solide gaillard de
son âge, et s'était exclamé Quel cane d'Andral, faccia di bellissimo uomo ...
Batte a grande forza sulle coste dritte e dis si io : vol non fatte malo alcuno ;
ed egli rideva (Ce chien d'Andral avec son visage de beau gaillard ... il me
frappa avec beaucoup de force sur les cotes à droite et je lui dis : vous ne me
74faites aucun mal ; et il en rit) . On peut imaginer que le médecin s'était entre-
tenu avec son illustre malade dans la langue du Dante qu'il avait apprise à Na-
ples, dans sa jeunesse. Donizetti mourut trois ans plus tard, sans doute d'une
syphilis tertiaire.
Comment cette carrière s’interrompit-elle ? Peut-être du fait d’un certain
désenchantement. Certainement pas uniquement à cause de cela, bien que ce
fût dans l’esprit du temps. Vigny écrivait :
Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres
Avaient vu jusqu’au fond des sciences obscures ;
75Les mortels savaient tout et tout les affligeait .
Et Charles Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), parlant de l'homme roman-
tique dans ses Portraits Contemporains, répondait en écho : Son intelligence
s’est élargie, sa science s’est accrue ; il a étudié, appris, compris beaucoup de

71 Vapereau G., Dictionnaire universel des littératures, Paris, 1876, 1782-1783. Selon Vapereau, la famille
de Royer-Collard était janséniste, comme celle de la mère de Gabriel Andral.
72 Béclard J ; Eloge d’Andral, Gaz. Des Hôp., jeudi 22 juillet 1880, 53, 84, 666 ; Perpignan Jacques, La vie et
l’œuvre de Gabriel Andral (1797-1876), thèse N° 285, Paris, 27 avril 1964, 5.
73 Fauconneau-Dufresne V., Op. cit., 925.
74 Weatherson Alexander, traduction de Mme O. Bomsel, Un lotois au chevet de Donizetti, Bull. de la soc.
des études du Lot, CXXIV, avril-juin 2003, 148.
75 Vigny A. de, Œuvres complètes, Pléiade, 1948, 82.

32 76choses et de beaucoup de façons, mais il n’a plus osé, ni pu, ni voulu vouloir .
Jacques Perpignan mentionnait cette phrase dans sa thèse sur Gabriel Andral
77laissant entendre qu’elle le concernait directement . Or Sainte-Beuve voulait
parler du temps qui succéda à la chute du Premier Empire et les lignes qui pré-
cédaient cette citation lui donnaient une tout autre signification : Notre siècle, à
nous, en débutant par la volonté gigantesque de l’homme dans lequel il
s’identifia semble avoir dépensé tout d’un coup sa faculté de vouloir, l’avoir
usée dans ce premier excès de force matérielle, et depuis lors, il ne l’a plus re-
trouvée. On remarque le même état d’esprit chez Alfred de Musset quand il di-
sait, avec angoisse et nostalgie : Tout ce qui était n’est plus, tout ce qui sera
78n’est pas encore . Il est invraisemblable qu’un homme de l’intelligence
d’Andral, animé par une telle ardeur et un tel enthousiasme, ait baissé les bras
alors que la tâche déjà accomplie démontrait sa détermination et son acharne-
ment au travail. Mais il faisait des envieux et comptait des adversaires politi-
ques. Il incarnait un courant idéologique issu à la fois de l’Empire et de sa
chute. Ses relations lui venaient de sa propre famille liée à l’Empereur par son
rôle dans le service de santé de l’armée impériale et à la bourgeoisie libérale
par son alliance avec les Royer-Collard, eux-mêmes proches de Talleyrand
(1754-1838). Un de ses collègues parisiens, Claude Lachaise, écrivant sous le
pseudonyme de C. Sachaile de la Barre, reprochera à Andral d’être arrivé aux
plus hauts postes sans concours et, tout en admettant qu’il était un homme su-
périeur, soulignait qu’il avait échoué dans sa tentative de tout expliquer par les
lésions cadavériques. Il ajoutait perfidement : Si pourtant M. Andral persistait
dans son découragement, alors qu’il renonce franchement aux postes éminents
et après tout très lucratifs qu’il occupe, et il évitera de donner à penser à ceux
auxquels sa réputation porte ombrage, qu’il ne croit à la science que par les
79avantages matériels qu’elle procure . Paschal Grousset (1844-1909), alias
André Laurie, romancier émule de Jules Verne, médecin de son état, avait lais-
sé également quelques lignes sur le Docteur Andral. Il nous livrait sa version
de l’événement, proche de celle de Claude Lachaise, et l’attribuait au sentiment
d’échec et de frustration qu’Andral aurait éprouvé en prenant conscience de
l’impasse où menait la méthode anatomoclinique française, illustrée certes par
Bichat et Laënnec, mais impuissante à progresser au-delà d’une liste de signes
cliniques et d’un inventaire de rapports d’autopsies. Ce qu’on appellerait le
complexe du prosecteur. Grousset écrivait, méchamment, (n’oublions-pas
80qu’ils n’étaient pas du tout du même bord politique ) ces lignes au vitriol :
Chose étrange, au moment où il abandonnait ainsi la partie, le microscope al-

76 Sainte-Beuve C.-A., Portraits contemporains, Paris, 1852, I, 135.
77 A. Perpignan Jacques, Op. cit., 15-16.
78 Alfred de Musset, Œuvres complètes, Confession d’un enfant du siècle, La Pléiade, 1951, 3, 94.
79 Sachaile de la Barre, Les médecins jugés par leurs œuvres, Paris, 1845, 48.
80 Médecin, journaliste, Grousset fut collaborateur d’Henri de Rochefort, journaliste républicain, à l’époque,
et fondateur de La Lanterne, journal résolument anti-bonapartiste.

33 lait apporter aux idées générales qu’il avait défendues, le renfort imposant de
ses révélations. Quelques années encore et l’école anatomique allait triom-
pher. Mais, sourd cette fois à l’appel des héritiers directs de sa doctrine, M.
Andral resta neutre et n’assista plus qu’en spectateur aux efforts de cette jeune
garde. S’il sortit quelquefois de ce rôle passif, ce fut pour laisser tomber de ses
lèvres pâles un blasphème contre ses anciens dieux. Enfin, ultime flèche meur-
trière : M. Andral a voulu gravir un sommet trop élevé pour ses forces. Arrivé
presque au faîte, il a été pris de vertige, et il s’est cassé les reins dans le préci-
81pice . Les reproches qui lui avaient été faits par ses adversaires d’être exclusi-
vement un ouvreur de cadavres tenaient d’autant moins que chez lui, toujours,
l’étude des lésions marchait avec celle des symptômes. Mais la tuberculose de
82son fils et la maladie de son épouse, survenue pour cette dernière vers l’année
1846, avaient contribué certainement, ou, pour certains, avait été le prétexte, à
son éloignement de la scène médicale. Ce que les contemporains nous rappor-
taient du caractère de l’homme nous incline à penser que la première hypo-
thèse est la plus plausible. Pourquoi refuser à ce médecin, hors du commun,
d’avoir obéi à son cœur plus qu’à son intérêt. Le fait qu’il n’ait pas postulé aux
concours hospitaliers, voie royale des ambitieux, plaide en faveur de cette
éventualité. Dès lors, Andral, de 1852 à 1856, s'était contenté de faire un cours
d’histoire de la médecine, édité par les soins de Tartivel dans le journal
l’Union Médicale de 1852 à la fin de 1856. Malheureusement, il n'avait pas
dépassé la période de Galien. Ensuite, l’état de santé d’Angélique Andral
s’aggravant, il avait renoncé totalement à ses activités professionnelles pour se
consacrer à sa femme. On trouve dans une biographie très documentée sur
Royer-Collard, écrite en 1857 cette remarque : Madame Andral depuis long-
temps ne quitte plus son lit et n’est pas encore rétablie de sa couche unique de
juin 1828, qui accrédite l’hypothèse d’une maladie grave chronique chez la
fille de l’illustre philosophe dont la postérité fut accablée de maladies : deux
enfants morts en bas âge et une fille morte en 1842 d’une affection rhumatis-
83male . Les Archives Nationales détiennent encore les décrets du ministère de
l'instruction publique et des cultes qui avaient autorisé Andral, professeur, titu-
laire légitimement empêché, à se faire remplacer par Louis Philippe Alfred
Hardy (1811-1893) pour l'année universitaire 1855-1856, par Amilcar François
Aran (1817-1861), pour celle de 1856-1857, par Ernest Lasègue (1816-1883),
de 1857 à 1860, par Paul Emile Chauffard (1823-1879) de 1860 à 1861, par
Alexandre Axenfeld (1825-1876) et Louis Victor Marcé (1828-1864), de 1861
à 1863, pour l'année 1863-1864, à nouveau par Chauffard et enfin, de1865 à
1866, successivement par Pierre Carl Edouard Potain (1825-1901) puis Paul

81 Labarthe Paul, Nos médecins contemporains, Paris, 1868, 80-83.
82 Une autorisation du ministre de l'instruction publique, adressée au doyen de la Faculté de Médecine de
Paris, en date du 15 juin 1844, spécifiait que le congé accordé à Andral l'avait été dans l'intérêt de la santé
de son fils. Archives Nationales (AN) : AJ 16 6499.
83 Philippe M.A., Royer-Collard, sa vie privée, sa vie publique, sa famille, Paris, 1857.

34 Joseph Lorain (1827-1875). Ses droits à la retraite devaient être admis en
84septembre 1866 . Il était âgé de 69 ans.
En 1868, Andral avait été appelé au chevet de Louis Pasteur (1822-1895) et
avait prescrit l’application de seize sangsues derrière les oreilles de son auguste
malade qui guérira non sans séquelle puisqu’il conservera une importante gêne
85fonctionnelle motrice de tout l’hémicorps gauche . La même année, il avait
prononcé l’éloge funèbre d'Etienne René Antoine Serres (1788-1866), dont les
travaux précurseurs sur la typhoïde annonçaient ceux de Bretonneau et de
Louis.
La guerre de 1870 avait éloigné le couple de Paris. Réfugiée à Chateau-
vieux, dans le Loir-et-Cher, où les Royer-Collard possédaient une propriété,
madame Andral y mourut en 1872. Pendant l’hiver 1875, lors d’un séjour à Pa-
ris, Andral contracta une pneumopathie et mourut quelques mois plus tard,
malgré les soins de son collègue académicien Louis Jules Béhier (1813-1876)
qui mourut lui-même le 7 mai de la même année, lui survivant d’à peine 4
mois.
Dans sa retraite campagnarde, le vieux maître consacrait son temps à soi-
gner les indigents du voisinage et à rédiger ses Notes et Souvenirs, documents
malheureusement perdus après son décès, survenu le 13 février 1876. Le do-
maine fut légué aux orphelins des cheminots du Paris-Orléans, dont son fils,
Charles Guillaume Paul Andral était administrateur. Andral fut inhumé dans le
caveau de la famille Royer-Collard à Chateauvieux, aux côtés de sa femme.



















84 Archives Nationales (AN) : AJ 16 6499.
85 Vallery-Radot René, La vie de Pasteur, introduction de Richard Moreau, Paris, 2009, 226.

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Page de titre de la thèse de doctorat d'Andral. Coll. particulière





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2

La thèse de Doctorat



Ce fut le 14 juin 1821 que Gabriel Andral soutint sa thèse de doctorat.
Elle s’intitulait Recherches sur l’expectoration dans les diverses maladies de
la poitrine. Le jeune médecin écrivait dans son introduction : Si l’on nous re-
proche d’avoir traité un sujet qui ne présente rien de bien nouveau, nous ré-
pondrons avec Stoll que ce ne sont point les faits extraordinaires et rares qui
doivent fixer l’attention du médecin praticien, mais que les plus communs sont
86au contraire ceux qui réclament son étude . Ce travail, qui préfigurait ses fa-
meuses Cliniques médicales, lui avait été inspiré par Lerminier dans le service
duquel il faisait fonction d’interne, à l’hôpital de la Charité. Elle traitait tour à
tour de l’expectoration dans le catarrhe, la pneumonie, la pleurésie, la phtisie et
quelques affections plus rares, la gangrène du poumon, les mélanoses, le can-
cer, les calculs, les hydatides, les kystes séreux, l’emphysème et l’œdème pul-
monaires. Un chapitre était consacré à l’hémoptisie, le sang provenant soit de
la muqueuse bronchique, soit des cavernes tuberculeuses, soit d’une apoplexie
pulmonaire (embolie), soit enfin de la rupture d’un anévrisme aortique. Bien
évidemment, le recours à la percussion et à l’auscultation était systématique.
Ainsi dans la pneumonie au début, la percussion rendait un son net, et le sté-
thoscope percevait des râles. A la période d’état, la poitrine percutée devient
87mate et le frémissement de la respiration devient nul du côté malade . Les cra-
chats, souvent couleur de rouille, étaient soigneusement examinés, ce qui non
seulement guidait le diagnostic et le pronostic, mais encore orientait le choix
thérapeutique. Des réactifs comme l’ammoniaque ou l’acide sulfurique, qui les
dissolvaient, étaient utilisés pour les différencier et Andral passait en revue les
méthodes chimiques d’identification basées sur l’action d’acides forts ou
d’ammoniaque, de potasse et de soude, méthodes moins prometteuses que
l’examen au microscope, toutes ces techniques, peu fiables, en étant à leur bal-
butiement : Rien n’est, à la vérité, plus dissemblable que le pus de bonne na-

86Andral, Recherches sur l’expectoration dans les diverses maladies de la poitrine, Paris, 1821, 7.
87 Andral, Recherches sur l’expectoration ... 31-32.

39 ture, fourni par un phlegmon, et le mucus exhalé par une membrane saine.
L’analyse chimique a démontré que le premier, composé de gélatine et de
beaucoup d’albumine, se comporte avec les réactifs d’une manière toute diffé-
rente que le mucus, qui est lui-même un principe immédiat ; leur distinction est
par conséquent très facile. Mais elle devient bien autrement délicate, lorsqu’on
veut soumettre à l’analyse le mucus secrété par une membrane malade : c’est
alors un liquide qui présente dans sa compositions autant de variétés qu’il
peut y avoir de modes différents d’irritation dans la membrane qui le fournit,
et qui enfin se transforme insensiblement en un véritable pus, ainsi qu’on le
88voit dans l’inflammation des muqueuses pulmonaire, urétrale et oculaire .
Dans la pleurésie, l’expectoration n’était pas spécifique et pouvait pro-
venir d’une maladie intercurrente comme une tuberculose. Andral en revenait
donc souvent à la bonne vieille méthode organoleptique basée sur la couleur, la
texture, l’odeur, la saveur de l’expectoration, notamment dans la phthisie.
89Ajoutons qu’il ne croyait pas à la contagiosité de la maladie . La gangrène du
poumon, maladie rare, correspondait à un stade avancé de la pneumonie, ce
que Bayle appelait la phthisie ulcéreuse, sans doute à juste titre car dans le
compte-rendu d’autopsie du seul cas présenté, Andral note, en dehors de la lé-
sion nécrotique détruisant le poumon droit, la présence dans le poumon gauche
de tubercules. La mélanose du poumon, retrouvée fréquemment chez les vieil-
lards, n’était pas spécifique de la tuberculose et ne se manifestait pas par une
expectoration particulière. Le cancer du poumon, peu fréquent, se traduisait par
la présence d’une volumineuse tumeur de l’apex des deux poumons. Les cal-
culs pulmonaires étaient expectorés parfois par dizaines, leur taille allant de
celle d’un grain de millet à celle d’un noyau de pêche. Inoffensive le plus sou-
vent, l’expulsion de ces pierres pouvaient entraîner une hémoptisie, parfois fa-
tale. Les ascaridioses et les hydatidoses pulmonaires étaient citées par Andral
chez d’autres auteurs, dont Morgagni et Laënnec. Il terminait son exposé par
les kystes séreux (kyste embryogénique ?), l’emphysème et l’œdème du pou-
mon. Un chapitre était consacré à l’hémoptisie, le sang provenant soit de la
muqueuse bronchique, soit des cavernes tuberculeuses, soit d’une apoplexie
pulmonaire (embolie), soit enfin de la rupture d’un anévrisme aortique.






88 Andral, Recherches sur l’expectoration ... 59.
89 Andral, Recherches sur l’expectoration ... 14, 18, 30, 61-64, 74.

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