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GUILHEM

De
176 pages
Ce texte est l'histoire de Guilhem, 21 ans, enthousiaste de plongée bouteille et de chasse sous-marine en apnée, sports à risques dont les dangers réels sont trop souvent occultés. Après l'inéluctable, sa mère prend la plume et témoigne. Elle ouvre un espace propice à son questionnement, s'adresse à son fils, l'apostrophe, l'écoute en elle-même, médite. Ce livre est leur conversation continuée.
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Guilhem
La plongée, une passion interrompue

Collection Au-delà du témoignage
dirigée par Dominique Davous

Quand le meilleur devient le pire! Quand soudain, sur le chemin surgit l'événement, celui-là même qui peut vous terrasser et vous laisser au bord, celui-là même aussi qui peut faire
de vous un autre. . .

Des hommes, des femmes racontent et se racontent. Ils utilisent l'écriture comme un filet pour empêcher la chute. Ils refusent la violence du silence qui enferme. Ces hommes, ces femmes qui écrivent ne s'arrêtent pas au pourquoi mais s'engagent sur le chemin du pour quoi, en vue de quoi... Ils retraversent leur vécu et en dégagent les lignes de force. Ils introduisent la pensée dans l'expérience, rejoignent l'universel dans le singulier et risquent une parole critique pour suggérer d'autres possibles. Ils jettent un pont vers le lecteur et l'incitent à les rejoindre. Dominique Davous, que la mort d'un de ses enfants a conduite à l'écriture, dirige la collection Au-delà du témoignage, dont elle propose qu'elle devienne pour ceux qui la fréquenteront, auteur ou lecteur, un jardin où l'on se promène avec envie... contre le pire et pour le meilleur

Déjà paru
Aline BOULÉTREAU,Un enfant né très prématurément, 1999. Jeanne JORAT, Une enfant face au sida, Daphné ou l'art de vivre, 1999. Marie DELL' ANIELLO, Gilles DESLAURIERS, Rencontre entre un thérapeute et unefamille en deuil, 2000. 384 384 Jeannine DEUNFF, Dis maîtresse, c'est quoi la mort?, 2001. Annick ERNOULT, Dominique DAVOUS, Animer un groupe d'entraide pour personnes en deuil, 2001.

Jo GRIL

Guilhem
La plongée, une passion interrompue

Postface de David SMADJA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-0899-4

Pour Anna, ses cousines, ses cousins et leurs enfants à venir.

I

Guilhem, depuis des mois je suis hantée par ces photos, qui dorment en vrac dans un grand sac de papier, j'aimerais pouvoir continuer à les glisser dans l'album de famille, comme je l'ai fait depuis ta naissance - une façon de conserver la mémoire. J'ai souvent pensé à Anna, à toi, à la chance que vous auriez de montrer un jour à vos enfants ces photos de votre histoire, de notre histoire. J'ai retrouvé quelques photos de mon enfance, très peu de celle de mes parents. Mon père en a conservé une ou deux prises lorsqu'il avait douze ans, ma mère n'en possède aucune, et probablement n'en a jamais eues. Aujourd'hui il m'est très difficile d'imaginer les enfants qu'ils ont été. En réaction peut-être, votre père et moi vous avons photographiés sans cesse dès votre naissance. Le besoin de fixer les différents temps de votre vie a toujours été présent en nous.

Depuis que Guilhem n'est plus là, le temps s'est arrêté. Il y a avant, il y a après, au milieu c'est le trou, la cassure. Mois après mois, je me dis: «Ce serait bien de reprendre le rangement des photos », au moment de le faire c'est la paralysie, toute mon énergie se dissout, une énorme fatigue m'envahit. Je reporte à plus tard mais cela m'obsède. Ces photos dans un coin deviennent de plus en plus encombrantes.

Si je pouvais exprimer tout ce qui se bouscule en moi depuis l'accident, cela m'aiderait peut-être à me pencher sur ces photos, derniers témoignages de la réalité physique de Guilhem, à les ranger dans la continuité de notre histoire. Comment trouver les mots pour dire la douleur qui m'accable devant son sourire, son corps plein de vie, là sur le papier? Comment admettre qu'à partir d'un certain mois d'août il n'y aura plus de photos de Guilhem dans l'album de famille? Ces photos qui me font mal aujourd'hui ont eu une importance particulière. Très vite après l'accident, nous avons fait reproduire celles qui retraçaient les derniers temps de sa vie, et nous en avons distribué des dizaines à notre entourage. Il était indispensable pour nous que chacun en garde le souvenir visuel, j'aurais voulu le retrouver partout où j'allais. Nous nous sommes entourés de photos où Guilhem était heureux de vivre, nous le gardions parmi nous.

L'envie d'écrire, de parler de Guilhem m'a tenaillée dès les premiers jours après l'accident. J'aurais souhaité le faire avec Maurice, mais notre trajet n'était pas le même. L'écriture était peut-être la seule façon d'apaiser ma peur terrible de l'oubli, de donner du sens à une vie si courte. Je devais laisser trace de son existence qui ne pouvait se résumer à un drame. Guilhem aimait la vie, il avait des projets plein la tête. Je voulais transmettre une image, au plus proche de ce qu'il était, même s'il restait des points d'ombre: c'était un être secret, indépendant, multiple. Je ne pouvais le faire qu'à travers mon regard, ma sensibilité. J'ai commencé en pensant aux enfants qu'Anna aurait un jour, à ceux de ses cousins, cousines, nés ou à naître, qui en lisant ces pages auraient une vision plus juste de ce qu'il

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avait été. Un être qui disparaît, surtout s'il est jeune, est dépossédé de son histoire, son image est brouillée par le drame. Guilhem a pensé, a agi, a aimé avant son accident, c'est de tout cela dont je voulais témoigner. Mon désir était lancinant, mais c'était le chaos, l'anéantissement était tel que je devais bouger, agir. La confrontation avec la feuille blanche était une douleur insoutenable. J'étais dans un état second, je bougeais comme un automate, l'esprit vide. Je ne pouvais faire face à ma solitude. J'avais besoin de parler de Guilhem, de l'accident, de comprendre l'incompréhensible, je cherchais à éclairer un monde qui m'était inconnu, celui de la plongée sousmarine qu'il aimait tant. Pendant des mois j'ai épluché les revues de plongée que nous avons trouvées dans sa

chambre. J'ai longuement parlé avec des plongeurs, des
médecins spécialisés, je voulais tout savoir sur ce monde étranger et secret qui m'avait volé mon fils. La première année j'ai beaucoup rédigé en pensées, j'en ai seulement transcrit quelques éléments sur des bouts de papier. C'est ma douleur qui sortait, mon effondrement était tel que je ne pouvais retrouver Guilhem dans sa force de vie. J'étais anesthésiée, mon esprit était dévasté. Je me raccrochais aux miettes d'énergie qui me restaient pour tenir encore debout. Anna avait besoin de moi, je luttais désespérément contre l'envie de lâcher prise. Si j'avais écrit à ce moment-là, je n'aurais pas parlé de Guilhem mais uniquement de ma souffrance. L'onde de choc passée, malgré la bienveillance de nos amis j'étais emmurée dans une douleur innommable, je ne pouvais leur exprimer ma souffrance, je n'habitais plus le même univers qu'eux. L'irréparable, le point de non-retour étaient là, barrière infranchissable. Je ne pouvais plus leur parler. L'écriture me libérerait-elle?

Il

Je venais de terminer le livre d'Anny Duperey Le Voile noir; à sa lecture j'avais été touchée par la place donnée aux photos réalisées par son père. Des années elles étaient restées enfouies au fond d'un tiroir, c'est seulement lorsqu'elle a réussi à les sortir de l'ombre qu' Anny Duperey a pu interroger sa mémoire endormie. Cette parenté dans nos histoires m'a permis d'amorcer ce long parcours. J'étais toujours obsédée ,par le besoin de ranger les dernières photos dans l'album de famille, tétanisée, je ne pouvais y parvenir, les photos dormaient. Quand j'ai pu enfin toucher la poche où je les avais déposées, je l'ai sortie de son coin, sans les regarder. Ce jour-là, en mai 1996, j'ai commencé à écrire quelques pages, puis plus rien. À quoi bon parler de mon incapacité à admettre l'absence? J'ai été paralysée pendant des mois, pourtant j'avais besoin de fixer le récit des événements des derniers jours qui couraient sans cesse dans ma tête. Je devais me confronter à cette douleur insondable, redoublée par la solitude de l'écriture. Seule je n'y parvenais pas. C'est seulement le troisième été après l'accident que j'ai pu entreprendre le rangement des photos. Pendant des jours je me suis obstinée à cette tâche, au prix de la souffrance que je devais retraverser. Là, sur les photos, je retrouvais les moments heureux vécus l'année précédant ce terrible mois d'août 1994. Le sourire de Guilhem, le jour de ses vingt et un ans, m'a éclaboussée jusqu'à l'intolérable. Il n'y aura plus de photos d'anniversaire. J'essayais de regarder ces photos sans les voir, il fallait coûte que coûte continuer le rangement. Je me suis battue avec l'angoisse et je suis enfin arrivée aux photos du dernier week-end passé ensemble à la plage. Il était en maillot de bain, resplendissant. J'ai longuement regardé ces dernières images, je voulais les incorporer, les graver au plus profond de mon être.

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Sur cette photo prise le jour de l'enterrement, les copains de Guilhem sont réunis dans un coin du jardin chez les grands-parents à Narbonne, la douleur se lit dans leur regard. Leur présence m'a évité de sombrer dans le néant, à travers eux je retrouvais mon fils. Après maintes hésitations j'ai placé cette photo dans l'album, ensuite j'ai laissé une page blanche. Maurice, le premier, a refait des photos d'Anna, je ne pouvais imaginer utiliser à,nouveau un appareil photographique, tout aurait dû s'arrêter là. Pourtant l'album de famille devait se poursuivre. Après cette page blanche, la vie continuerait, à trois.

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Dans les premières années qui ont suivi l'accident de Guilhem, j'ai seulement jeté quelques bribes sur le papier. 1994 - Effondrement de tous mes repères, je vis avec un sentiment de danger permanent, le pire peut arriver à tout instant, je n'ai plus rien à quoi me raccrocher. Agrippement excessif à Anna. Cette impossibilité de séparation avec elle est en miroir à la séparation inéluctable avec Guilhem. Je n'ai plus confiance dans le sens de la vie, cette notion ne veut plus rien dire. Importance du courrier, de la présence, du soutien des amis qui nous aident à rester debout, à rester parmi les vivants. Cela me permet de combattre le sentiment d'être anormale, différente. Je suis une mère dénaturée, je n'ai pas su protéger mon fils. Dans les mois qui suivent, nous rencontrons beaucoup de monde, nos proches eux aussi ont besoin de nous voir, de nous parler. Je répète un nombre incalculable de fois le récit des événements. Je ne sais comment je peux le faire, cette répétition lancinante qui martèle ma tête m'oblige-telle à intégrer l'insupportable que je refuse d'accepter? Sensation de vivre à deux niveaux: une partie de moi éprouve les sensations d'autrefois, comme le bonheur de vivre, la confiance dans l'avenir, une autre partie est morte, je suis là et ailleurs, je suis étrangère à ce que j'étais, à Cf
que Je SUIS.

Je ne supporte pas d'entendre les plaintes occasionnées par les tracas ordinaires, dont les autres se plaignent, qu'est-ce à côté de la perte définitive d'un enfant? J'ai du mal à communiquer avec les amis qui s'inquiètent pour l'avenir de leurs enfants. Mais je veux garder le contact, je dois me taire. J'essaie de me boucher les oreilles. J'ai envie de hurler: «Il y a toujours une solution, moi je n'en ai plus, mon fils ne reviendra pas. Il vaut mieux avoir un enfant vivant, même en difficulté, qu'un enfant mort ».

Je me sens différente des autres, j'ai peur d'annoncer la perte de mon fils, au risque d'affronter la réaction de ceux qui se sentent agressés, qui se barricadent, bafouillent, ne savent comment me parler, tant ils sont renvoyés à leur propre angoisse. Je suis presque gênée pour eux, je me sens coupable de leur dire une horreur pareille, cela me révolte en même temps, la situation est renversée, c'est moi qui souffre, qui suis à consoler, pas eux. Je veux m'enfermer, ne plus rencontrer personne. Je suis amputée, Guilhem me manque, je suis vide, je pense à lui sans cesse, je n'arrive pas à me protéger de l'affreuse réalité, ma force vitale s'évanouit, cela m'effraie. 1995 - Depuis des jours et des jours, la vie n'a plus aucune valeur. La seule que je lui accorde passe par Anna. Je sais qu'elle y a droit, je dois le respecter. Seule j'en suis incapable, toute mon énergie a disparue. Je n'ai plus de corps, il est parti avec celui de Guilhem. C'est grâce à Anna que j'ai pu réintégrer mon enveloppe, accepter que le désir de vivre m'habite à nouveau. Quelques mois après, j'ai repris mes cours de gymnastique, dès les premiers mouvements cela a été le choc, mon corps était toujours là, il était dissocié de celui de Guilhem et n'était pas parti avec lui. J'ai alors mieux accepté les violentes douleurs physiques qui me torturaient, j'avais des courbatures en permanence, de fortes migraines. Elles m'ont permis de garder la conscience de mon corps, de le faire vivre. Longtemps j'ai cru que j'allais avoir une maladie grave. Pendant des mois j'ai bénéficié de massages qui m'ont aidée à reconstituer le vide de mon être. Long trajet parcouru, bagarre intérieure pour que la vie revienne, continue.

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1996 - Mon seul but est qu'Anna soit bien ancrée dans l'existence, non pas qu'elle soit heureuse à tout prix, mais qu'elle puisse affronter ses heurts et bonheurs avec toute son énergie, que vivre ne lui fasse pas peur. Cette idée s'est imposée immédiatement après la nouvelle. C'était une question de respect, la soutenir était ma seule raison de continuer. Toute mon expérience m'alertait sur sa souffrance et l'attention dont elle avait infiniment besoin. Je me rappelais la disparition de, mes sœurs jumelles mortes en bas âge, peu de temps avant ma naissance, je savais la dépression de ma mère qui a suivi, et comment j'ai dû faire face dès ma prime enfance. Plus tard, j'ai écouté la douleur de certains de mes patients, leur solitude immense après le décès d'un frère ou d'une sœur. La pire des choses, c'est l'impuissance. Jusque-là rien ne me paraissait insurmontable, toutes les difficultés de la vie pouvaient avoir une solution. Mon optimisme l'emportait toujours, quoi qu'il en soit, je ne me laissais jamais abattre. Le plus terrible, c'est ce point de non-retour auquel nous sommes confrontés devant la mort, il n'y a plus rien à faire, je ne pouvais l'admettre. Je me surprenais à réfléchir à ce que l'on pourrait faire pour changer le cours des choses. Je ne voulais pas accepter l'idée qu'il n'allait pas revenir, que je ne pourrais plus lui parler, c'était une telle douleur que j'ai mis en place une stratégie inconsciente: je repoussais cette pensée dès qu'elle arrivait dans un déni de la réalité, seul moyen pour survivre. Je me forgeais l'idée qu'il était ailleurs. Combien de fois ai-je cru voir Guilhem dans la rue, dans la foule, même dans la maison où parfois sa présence physique était palpable. Le soir, dans la pénombre je le sentais, lové dans son fauteuil favori devant la télévision, dégustant du fromage blanc et de la crème de marron, son grand plaisir.

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En rentrant, après une journée de travail, je levais la tête par réflexe, pour m'assurer qu'il était bien assis à sa table, dans sa chambre allumée. Mais la lumière était éteinte. Lorsque je montais vers les chambres des enfants, je voyais le grand corps de Guilhem qui me barrait le chemin dans l'escalier, combien de fois ai-je dû lui céder le passage, il y mettait un point d'honneur. À chaque fois c'était une épreuve, l'escalier était vide, je n'aurai plus besoin de le laisser passer, de m'énerver, comme que je l'ai fait tant de fois. Un jour, au fond de l'impasse sur le parking du garage, un groupe de jeunes gens s'affairaient autour d'une voiture. Machinalement j'ai regardé par la fenêtre, l'un d'entre eux portait un pull bleu marine, un pantalon blanc, il était grand, silhouette troublante de ressemblance. J'ai tressailli, je m'apprêtais à l'appeler, brutalement je suis restée glacée, mais non ce ne pouvait être Guilhem. Quelques minutes plus tard, Maurice est rentré, je lui ai raconté ma méprise, lui aussi avait eu cette même impression. Quand je crois le reconnaître dans la rue c'est à un trait, un mouvement du corps, un son de voix. Il est là devant l'entrée d'un établissement scolaire, boulevard Raspail, un groupe de jeunes gens attendent l'ouverture des portes en taquinant les filles. Je m'arrête, je les observe, je le cherche, ils ont le même âge. Un grand gaillard se retourne vers moi, mon cœur bondit, je m'approche, surpris le garçon me regarde, je fais demi-tour, meurtrie. Lorsque la blessure est à vif, que je n'arrive pas à me protéger de l'irrémédiable, je m'efforce de le retrouver dans ce qu'il a été. Mais cela nécessite une bagarre constante pour calmer la douleur insoutenable. Je sens que la bête est là au fond de mon être, elle peut bondir à tout

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