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Internement des aliénés

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253 pages

Parmi les tristesses inhérentes à la folie, il ne faut pas compter pour une des moindres cette nécessité d’appliquer au malheureux qui en est atteint des mesures destinées à faire de lui un être à part dans la société, que ces mesures, d’ailleurs, soient prises à l’effet de le traiter avec le plus d’efficacité possible ou dans le but de garantir l’ordre public et la sûreté des personnes.

Lorsque, sous l’impulsion de Pinel et d’Esquirol, on a mieux étudié la nature, les symptômes et l’évolution des maladies mentales, on s’est assuré de plus en plus que dans le traitement de l’aliénation une indication prime toutes les autres : celle d’isoler le malade, c’est-à-dire de l’enlever à son milieu habituel.

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Paul Garnier

Internement des aliénés

Thérapeutique et législation

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

C’est le destin, semble-t-il, de toute civilisation d’être suivie dans sa marche par la folie qu’on voit s’attacher à elle comme un parasite. De là cette nécessité pour les peuples parvenus à un certain degré d’organisation sociale de se préoccuper de leurs défaillants intellectuels, ainsi qu’une armée en campagne ensevelit ses morts et pourvoit aux soins que réclament ses blessés. De là cette obligation stricte, matérielle et morale, de veiller sur eux, tant pour les secourir que pour les protéger contre leurs égarements.

Eh bien, ce devoir qui nous apparaît, aujourd’hui, comme une chose si simple et si naturelle, la société a été, il faut le dire, bien lente à le comprendre et, surtout, à le pratiquer.

Si les civilisations anciennes, si Athènes et Rome semblent s’être préoccupées, à l’instigation sans doute de leurs grands médecins, de la condition spéciale des aliénés et des moyens de les contenir et de les traiter, il est bien certain que lorsque ce flambeau s’éteignit et que le Moyen-Age étendit partout ses ténèbres, on ne sut plus ni voir ce qu’était la folie, ni comprendre que l’homme, assez malheureux pour perdre la raison, méritait plus de compassion que de mépris et d’horreur.

Pendant toute la durée de cette longue éclipse de la civilisation, l’aliéné est seulement considéré comme un être malfaisant et l’habitat choisi par le démon. Aussi, ne songe-t-on qu’à le réduire. Et comme le délire ne se rétracte pas ainsi que l’erreur, les bûchers s’allument de toutes parts, et, en brûlant le fou, on espère bien atteindre le démon dont on le croit possédé. Ici la croyance n’était guère moins insensée que la folie. On cherche la raison, on ne la trouve nulle part.

La Renaissance n’éteint pas les bûchers et le XVIe siècle est marqué par les pires atrocités. Le père de la chirurgie française, Ambroise Paré, si grand par sa science et les qualités du cœur, n’échappe pas à ce vertige de crédulité. Lui aussi croit à l’intervention des démons.

Casaubon, dans son singulier livre sur la crédulité, où il cherche à établir la réalité des esprits et des sorciers, n’en était pas moins amené à écrire ceci : « Que les autres admirent comme ils voudront les sorciers et les magiciens qui peuvent leur rendre leurs bijoux et leurs objets précieux perdus, j’honore et j’admire beaucoup plus un bon médecin qui peut, comme un instrument de Dieu, par la connaissance de la nature, rendre à un homme l’entendement qu’il avait perdu. »

Lorsque, enfin, la barbarie perd du terrain, et que l’horizon s’éclaire de nouveau, c’est la France qui va être la véritable initiatrice des mesures d’assistance concernant les aliénés.

Jean Wier (1818-1582), le premier élève la voix en faveur des malheureux insensés que, chaque jour, on torture et on brûle. L’esprit du savant, du médecin, se dégage enfin du fanatisme séculaire et la raison, si longtemps muette, se fait entendre, heurtant de front les stupides croyances.

Il y avait, certes, du courage à réagir contre un tel courant. Ce courage, Jean Wier sut le montrer et ce n’est que justice de l’honorer comme un vaillant précurseur. Mais l’œuvre néfaste se poursuit et en plein rayonnement du grand siècle, il fallut l’autorité de Louis XIV et de son ferme ministre Colbert pour modérer le zèle exterminateur des conseillers des divers parlements de France. Parfois, elle fut impuissante.

Il était besoin du coup de théâtre de Bicêtre, en 1792, pour qu’une grande nation fût rendue à ses instincts généreux et prît, enfin, conscience de ce qu’elle devait à cette immense infortune que constitue la folie.

Ce sera l’immortelle gloire de notre grand Pinel d’avoir réalisé cette réforme considérable dont le germe était comme contenu dans cette haute philosophie du XVIIIe siècle, la généreuse inspiratrice du droit moderne.

Ce n’est pas le lieu de redire une fois de plus les souffrances et l’état misérable des aliénés avant ce que l’on pourrait appeler l’ère Pinelliste. Le tableau lamentable en a été tracé bien souvent et d’une façon saisissante.

En réalité, le traitement des aliénés séquestrés commence au moment où une main généreuse, guidée par l’esprit le plus haut, fait tomber leurs chaînes.

Jusque-là, dans leur condition effroyable, ils étaient au-dessous des criminels. La bienfaisante initiative de Pinel leur rendait le respect dû à tout être qui souffre et les élevait, suivant une noble parole, à la dignité de malades.

C’était humain et c’était surtout médical, ce qui s’allie bien mais ne se confond pas. « Quand nous, médecins, dit Griesinger1, nous faisons dominer notre pratique des grands principes de l’humanité, c’est avant tout pour arriver à notre premier et unique but : la guérison de la maladie... Ce n’est pas un principe philanthropique abstrait qui nous guide, c’est l’utilité pratique, ce sont les résultats du traitement convenablement dirigé, soit au lit du malade, soit dans la cellule du fou furieux... La psychiatrie ne doit pas se départir de son rôle d’observation scientifique pour dégénérer en une sentimentalité qui conviendrait à peine aux gens du monde. »

 

Dans ce dernier quart de siècle la fréquence de la folie a suivi un mouvement ascensionnel si rapide qu’elle est devenue une des plus grosses préoccupations de notre époque ; et, de fait, il n’est guère de questions plus dignes d’éveiller l’attention publique. Cette progression incessante qui engendre, par les nécessités d’une assistance et d’une protection auxquelles la collectivité ne se saurait soustraire, une charge budgétaire de plus en plus lourde, a des causes multiples ; mais, entre toutes, une prédomine dans des proportions énormes : l’alcoolisme. Nous l’avons montré ailleurs2, avec chiffres à l’appui. Déjà, à ce moment, il était prouvé que la folie alcoolique figure pour un tiers dans la totalité des cas d’aliénation mentale, et qu’on retrouve l’alcool comme appoint de causalité dans un autre tiers, environ, des cas de délires n’ayant pas la physionomie de la folie alcoolique.

Une autre cause importante est le surmenage engendré par l’ardeur de la lutte pour la vie. Les maladies cérébrales dues à une usure intensive des éléments nerveux se sont accrues considérablement et la paralysie générale qui marche ordinairement pari passu avec l’alcoolisme est, ainsi que cette intoxication, la maladie du jour.

 

Le péril résultant de la progression de l’alcoolisme cérébro-spinal est un sujet de telle actualité que j’ai jugé utile de consacrer à cette question, envisagée sous le rapport de la défense sociale, des considérations assez étendues dans cet ouvrage qui, par son titre même se divise tout naturellement en deux parties d’importance à peu près égale.

L’une porte sur l’étude des conditions thérapeutiques de l’internement.

La seconde, sur l’examen de la législation actuellement en vigueur et des dispositions nouvelles et fondamentales dont s’est, depuis de nombreuses années, occupé et s’occupe encore le Parlement, sans que pour cela la solution apparaisse prochaine.

 

Mêlé, depuis tantôt vingt-cinq ans, aux plus délicates questions que soulève l’application de la loi de 1838, je me suis efforcé de montrer, après bien d’autres d’ailleurs, que cet instrument législatif ne fait pas si mauvaise figure dans l’arsenal de nos lois et que si, à l’usage, certaines défectuosités se sont révélées, — ce qui est bien explicable — c’est à un perfectionnement qu’il convient d’avoir recours et non à une rénovation totale.

 

Au poste où j’ai l’honneur d’être placé, on est en mesure de recueillir de fort utiles indications sur les vices ou qualités de fonctionnement d’un organisme comme la loi de 1838. Si je n’avais pas été un témoin amplement renseigné, je ne me serais pas permis d’apporter, en une aussi grave matière, des affirmations dont on voudra bien reconnaître la netteté.

PREMIÈRE PARTIE

I

INTERNEMENT DES ALIÉNÉS — INDICATIONS THÉRAPEUTIQUES GÉNÉRALES

Parmi les tristesses inhérentes à la folie, il ne faut pas compter pour une des moindres cette nécessité d’appliquer au malheureux qui en est atteint des mesures destinées à faire de lui un être à part dans la société, que ces mesures, d’ailleurs, soient prises à l’effet de le traiter avec le plus d’efficacité possible ou dans le but de garantir l’ordre public et la sûreté des personnes.

Lorsque, sous l’impulsion de Pinel et d’Esquirol, on a mieux étudié la nature, les symptômes et l’évolution des maladies mentales, on s’est assuré de plus en plus que dans le traitement de l’aliénation une indication prime toutes les autres : celle d’isoler le malade, c’est-à-dire de l’enlever à son milieu habituel.

Si, a une autre époque, on n’enfermait guère que les aliénés furieux, c’est qu’on était préoccupé, à peu près exclusivement, de les mettre dans l’impossibilité de nuire, La mesure prise était toute de défense sociale. On négligeait le malade aux premières étapes de sa folie ; on le laissait livré à lui-même autant de temps que ses allures ne provoquaient point de trop grandes inquiétudes. Son affection mentale se développait ainsi tout à l’aise, s’implantait fortement et s’exacerbait par l’appoint des excitations que le fou trouve toujours au dehors.

Quant on s’emparait enfin de lui, il justifiait généralement l’idée qu’on se faisait de l’incurabilité de la folie.

Cette incurabilité a été si longtemps considérée comme la règle qu’aujourd’hui encore on a souvent à constater et à déplorer la survivance de cette opinion dans le public, resté, malgré tout, très sceptique à l’endroit de l’efficacité de n’importe quel traitement dirigé contre l’aliénation mentale.

Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt écrivait en 1789, après une visite qu’il venait de faire à Bicêtre : « La folie est considérée ici comme incurable ; les fous ne reçoivent aucun traitement. »

Si, de nos jours, des paroles d’une telle désespérance ne sauraient plus être prononcées, c’est qu’on a fini par se rendre compte que la folie est une maladie qui ne s’affranchit point des lois de l’évolution morbide générale et offre, comme les autres affections, d’autant plus de chances de guérison qu’elle est traitée plus hâtivement.

On ne l’a plus envisagée avec le souci exclusif de se prémunir contre le danger qui peut se dégager d’elle ; avec moins d’égoïsme et plus de compassion, on a compris qu’un devoir d’assistance s’imposait à la collectivité sociale ; et, de ce jour seulement, il a été possible d’entreprendre le traitement rationnel de l’aliénation mentale.

Isoler l’aliéné de son milieu habituel est l’indication fondamentale qui se déduit le plus clairement de l’observation clinique et l’on peut dire que, d’ordinaire, il n’en est pas de plus pressante, de plus impérieuse.

Les raisons qui impliquent la nécessité de cette rupture complète avec les conditions de la vie antérieure sont faciles à saisir. Rien n’est plus propre à entretenir les interprétations délirantes de l’aliéné que de le laisser environné des êtres et des choses auprès desquels le trouble de ses idées est né et a grandi. Il trouve là, c’est absolument certain, un aliment à ses préoccupations morbides ou à son excitation. C’est là qu’il a pris coutume de sentir, de penser et de réagir maladivement et, à tout instant, il reçoit de ce milieu des impressions qui renouent entre eux les fils encore épars de son délire, semblent prêter quelque consistance à ses craintes et donner un corps aux chimères de son imagination malade.

« Presque toujours, écrit J..P Falret, l’aliéné trouve des points d’appui à son délire dans l’impression des lieux et des personnes qui l’entouraient avant sa maladie et ces impressions ajoutent aux désordres de son esprit, en réveillant une foule d’émotions, de souvenirs et d’associations d’idées »1.

Mais ce n’est pas tout. Le propre de la folie est, précisément, de porter atteinte, le plus habituellement du moins, aux opérations intellectuelles à l’aide desquelles tout homme prend connaissance de soi-même et de la réalité extérieure. Aussi l’aliéné se méconnaît-il presque toujours et on a pu dire, avec raison, que la folie est une infortune qui s’ignore.

 

Une conséquence toute naturelle découle de cette situation, tout à fait à part dans le cadre de la pathologie, c’est qu’il est superflu d’attendre de cet homme, qui a cette cécité morale, qu’il accepte des soins pour une maladie dont il n’a ni le sentiment, ni la sensation. Force est donc, si pénible que puisse apparaître cette nécessité, de se priver de son adhésion à des procédés thérapeutiques dont il lui est impossible de comprendre l’utilité, et d’exercer sur lui une contrainte qui se trouve d’ailleurs largement légitimée, ne serait-ce même que par le souci de son intérêt personnel.

Il ne peut venir à la pensée de personne, de contester à une famille le droit de faire traiter, volens aut nolens, un de ses membres frappé de folie. C’est plus qu’un droit, c’est un devoir et si cette famille y manque, non seulement elle encourt une grande responsabilité morale, mais les circonstances peuvent être telles, aussi, que sa responsabilité matérielle l’expose à de graves dommages-intérêts.

Les parents d’un aliéné laissé en liberté, alors que son état de folie est notoire, peuvent être poursuivis à l’occasion de ses actes préjudiciables ou attentatoires à la vie des personnes. Un triste événement venait le démontrer péremptoirement, il y a deux ou trois ans. Un paralytique général, que l’on se proposait, il est vrai, de mettre dans une maison de santé, échappe à la surveillance de ses parents, court à travers les rues de Paris, s’introduit dans une maison sous l’empire d’idées délirantes et, au concierge, qui cherche à le pousser dehors, répond par un coup de canne à épée qui l’atteint mortellement. Une action en dommages-intérêts — l’irresponsabilité de l’auteur de ce meurtre ayant été démontrée par l’expertise médicale — fut intentée par la famille de la victime contre les parents de l’aliéné et ceux-ci furent condamnés par le Tribunal au paiement d’une forte indemnité.

Si grand qu’on suppose le dévouement-d’une famille, si éclairé même que soit ce dévouement et si intelligents que puissent être les soins prodigués, à domicile, à un aliéné, il y a, pour les rendre le plus souvent stériles, des conditions inhérentes aux manifestations mêmes de la folie.

Qui de nous n’a constaté, sur place, l’impuissance des meilleures intentions ? Qui de nous n’a vu ces intérieurs où tout est bouleversé, où le délire s’impose, provoque la plus extrême confusion et règne en maître ? Tout est réuni, là, pour le plein épanouissement de la folie et tout prépare l’intronisation de la chronicité en dépit des efforts d’un entourage bien vite débordé.

C’est donc un principe thérapeutique que l’aliénation mentale exige l’isolement. Comment le pratiquer ? Un asile créé pour recevoir, abriter, contenir les aliénés est-il la condition la meilleure pour réaliser la surveillance et le traitement de la folie ? Beaucoup se demanderont si la question valait la peine d’être posée, tellement tout indique aujourd’hui que le seul mode de traitement, à peu d’exceptions près, est l’isolement dans un établissement spécial.

Renaudin a précisé en excellents termes l’importance de l’asile, dans l’organisme social : « L’asile d’aliénés, écrit-il, est un corollaire de la civilisation, car plus la société met en œuvre tous ses éléments d’activité, plus y progresse l’aliénation et plus l’aliéné y fait l’office d’un corps étranger : perturbation, s’il se mêle au mouvement ; obstacle, s’il est hostile ou inerte et propagateur du mal, s’il reste libre. »

Esquirol, en retraçant les avantages de l’isolement, a bien montré que c’est dans les asiles créés pour eux, que les aliénés trouvent les conditions appropriées à leur état ; ce n’est guère que là qu’on peut écarter d’eux tout ce qui est de nature à aviver leur délire. Une des raisons de l’excitation très grande de certains malades conservés à leur domicile est l’obstination que met un entourage maladroit à vouloir les convaincre de l’invraisemblance de leurs allégations. Que d’irritations profondes n’ont eu d’autres causes que ces luttes syllogistiques entretenues avec de malheureux délirants.

L’internement a pour effet de couper court à toutes ces tentatives intempestives de redressement et, au lieu de ce déchaînement que redoutent tant les familles, c’est le plus souvent un calme très grand qui marque les premières heures passées à l’asile. Comme le dit avec raison Maudsley, « si la séparation et l’essai d’un nouveau milieu, produisent un choc moral, le mal ne sera pas grand ; il vaut mieux avoir un chagrin, avoir une cause réelle de chagrin que de broder continuellement sur des maux imaginaires, et une affliction sincère peut parfois être pour le malade le point de départ d’un ordre d’idées différent de ses idées fixes ».

L’aliéné, en perdant la raison, ne perd pas toujours, pour cela, la faculté du raisonnement ; et pour cet homme qui raisonne encore, bien que le délire le prive de sa raison, ce n’est pas inutile qu’il puisse faire telle ou telle remarque logique sur les assertions fantaisistes ou manifestement absurdes des autres malades. Si cette constatation ne l’amène pas encore à une critique de soi-même, à des doutes qui seraient l’aurore de la guérison, elle a toujours pour résultat d’attirer son attention sur d’autres souffrances et de l’amener à s’absorber moins dans sa propre douleur et dans ses idées fixes.

Le fait de la réunion de nombreux aliénés astreints, dans un même lieu, à une même règle, soumis à la même autorité médicale est d’une très grande importance thérapeutique. C’est un salutaire spectacle pour un malheureux insensé que cette obéissance déférente à laquelle il voit se plier la plupart de ses compagnons d’infortune. Il s’en dégage un effet moral susceptible d’agir puissamment sur son esprit. Comme l’a dit Fodéré, l’agglomération des malades, en nécessitant des mesures plus précises d’ordre, de discipline, constitue une chance de succès de plus, dans le traitement de la folie.

« L’isolement, dit, de son côté, Guislam, développe des sentiments affectueux ; il fait naître le désir de la liberté, celui de revoir les parents, les amis. L’attention se porte de cette manière sur des idées étrangères au délire.

L’isolement, ainsi entendu, agit comme une puissance révulsive... Le chagrin que cause l’isolement place le malade dans des conditions favorable à son rétablissement ».

A part certaines circonstances exceptionnelles où il est permis d’essayer d’isoler un aliéné, soit en le transportant à la campagne, dans une maison disposée, le mieux possible, pour l’y recevoir, et qui, avec son organisation médicale simule, mais de loin à vrai dire, une maison de santé en réduction ; soit, lorsqu’il est calme, en le faisant voyager sous la surveillance permanente d’un médecin, l’isolement n’est et ne saurait être pratiqué que dans une maison de santé publique ou privée. Dans la pratique courante les deux termes : isolement et internement, ont donc une signification à peu près équivalente et nous voici ainsi ramenés naturellement à la lettre même du programme.

II

INDICATIONS PARTICULIÈRES DE L’ISOLEMENT SUIVANT LA. FORME D’ALIÉNATION MENTALE

L’exposé des indications générales de l’internement, au point de vue thérapeutique, appelle après lui la discussion, au moins sommaire, des indications relatives, qui nous mettent en face des situations individuelles et des espèces cliniques. En effet, s’il y a des cas pour lesquels, d’une manière absolue et en toutes circonstances, l’internement de l’aliéné s’impose, il en est d’autres où l’opportunité de cette mesure est plus discutable, étant subordonnée elle-même à des conditions très variables. Là, interviennent les questions soit du caractère propre à chaque variété d’aliénation mentale (l’une exigeant plus impérativement que l’autre l’isolement immédiat), soit de la période à laquelle est parvenue la maladie, du degré de son intensité, des probabilités de son évolution particulière, de sa durée et sa terminaison, de l’assistance qu’il est permis d’attendre d’une famille ou au contraire de l’abandon absolu dans lequel se trouve l’aliéné, etc., etc.

Il est presque superflu de remarquer que toute décision médicale relative à l’internement doit s’appuyer sur un diagnostic aussi précis que possible, énonçant l’espèce clinique en cause et ses principales manifestations directement constatées.

Entrons donc dans l’examen des particularités fondamentales propres à chaque entité clinique. En dépit d’attaques étranges dirigées presque périodiquement contre les mesures prises à l’égard des aliénés et contre les asiles qualifiés si volontiers de bastilles modernes, par certains publicistes, les avantages et la nécessité de l’internement dans des établissements spéciaux ne sont pas sérieusement contestés.

Dans son dernier rapport, M. Lafont, député, après avoir examiné les modes de traitement des aliénés soit à domicile, soit chez des nourriciers, termine ainsi : « En résumé, on serait presque tenté de conclure que non seulement au point de vue médical, mais, même au point de vue administratif, le régime qui convient le mieux aux aliénés, même à ceux qu’on appelle inoffensifs, c’est le régime de l’asile où les soins sont toujours plus appropriés aux règles de l’hygiène1 ».

Mais ce n’est pas une raison pour que cet internement ne soit pas toujours précédé d’un examen très approfondi de toutes les circonstances qui peuvent motiver une détermination dont il ne faut pas plus méconnaître l’importance qu’il ne convient d’en grossir, outre mesure, les conséquences. Ce qu’on ne doit jamais perdre de vue, c’est que le placement de toute personne dans un asile d’aliénés, est susceptible, en l’état actuel de nos idées et de nos mœurs, de retentir, plus tard, sur sa vie civile, de lui créer par exemple des difficultés pour l’obtention d’un emploi.

Le malheureux qu’un accès de folie a conduit à l’asile d’aliénés, ne serait-ce que pour quelques semaines, est quelque peu disqualifié socialement. L’ouvrier qui se croit obligé de présenter, parmi ses papiers, un bulletin établissant le fait de son passage dans un établissement spécial, court grand risque de frapper à bien des portes avant d’être accueilli et embauché. La prévision de ces conséquences doit toujours être présente à l’esprit du médecin.

A l’Infirmerie spéciale de la Préfecture de Police, une étude attentive de chaque cas particulier nous permet d’épargner, ce qu’il est convenu d’appeler, bien injustement d’ailleurs, la tare de l’internement à cinq cents individus, environ, chaque année, soit presque le sixième des personnes soumises à l’examen médical.

C’est là, à tous les points de vue, un bénéfice social considérable.

DIAGNOSTIC

Pour former sa conviction, dans cette délicate question de l’opportunité de l’internement, le médecin emprunte les éléments de son appréciation à deux sources principales :

1° Aux résultats de son examen direct ;

2° Aux informations qui lui sont fournies de divers côtés et sur le passé et sur le présent du sujet.

Est-il besoin de remarquer que leur valeur est fort inégale et que c’est, avant tout, aux symptômes directement constatés par lui que le médecin, appelé à se prononcer, devra s’en rapporter. Ce qu’il reçoit de l’autre source ne peut avoir qu’une importance contingente et le premier devoir qui s’impose à lui est de ne jamais admettre que des renseignements, parfois intéressés, le fassent conclure à un internement, alors que ses constatations directes ne l’amenaient pas à cette conclusion. Il ne faut jamais perdre de vue que l’égoïsme, la cupidité et les passions les plus diverses, la colère, la haine peuvent inspirer à un entourage familial ou autre des déclarations suspectes.

 

Les indices qui nous guident, lorsqu’il s’agit de rechercher si un individu est aliéné, empruntent leur valeur à une connaissance exacte de la phénoménologie des maladies mentales. Le médecin n’a pas à s’attarder à des considérations métaphysiques. C’est en clinicien qu’il juge et non en philosophe ou en moraliste.

L’étude séméiologique poussée toujours plus avant, nous permet aujourd’hui, de former des groupements de symptômes correspondant à des types nosologiques. A chacun de ces types s’appliquent des considérations particulières, tant au point de vue de l’aliéné lui-même qu’au point de vue social. Tous les efforts du médecin doivent donc tendre à étiqueter, nosographiquement, une altération des facultés, que cette altération consiste dans la déviation de l’intelligence ou dans le défaut de fonctionnement cérébral.

Dire d’une personne qu’elle est frappée d’aliénation mentale, c’est, à coup sur, faire un diagnostic, mais c’est là un diagnostic brut, en quelque sorte, qui se réclame d’un diagnostic plus délicat et différencié, celui de l’espèce morbide.

 

Y a-t-il une méthode précise et univoque qu’on puisse invariablement adopter pour l’interrogatoire des personnes présumées aliénées ? On peut dire qu’il n’y a pas à suivre passivement tel ou tel questionnaire, attendu que la diversité des formes mentales s’oppose à ce que l’on procède, en tous les cas, d’une seule et même façon.

Remarquons, en passant, que l’aliéné par ses dehors et ses propos, est loin de répondre à ce type de folie que nos romanciers et nos dramaturges mettent si volontiers en scène. Le public a toujours si bien devant les yeux le fou de théâtre, lorsqu’il veut se représenter l’aliéné, que sa surprise est grande quand il est mis en contact avec les malheureux qui peuplent nos asiles. Le visiteur qui traverse, dans un établissement, un quartier affecté aux malades tranquilles n’a pas d’expressions assez vives pour traduire son étonnement de voir des aliénés aussi raisonnables.

Je disais plus haut qu’il n’y a pas de méthode fixe pour interroger les aliénés. Mais il est un principe dont il importe de ne jamais se départir : il faut s’adresser à tout individu dont on se propose de vérifier l’état mental comme si on avait à engager une conversation avec une personne normale. Autant que possible, rien dans la question ne doit donner à penser au malade qu’on veut le traiter en être privé de raison. Rien n’est à négliger de ce qui peut gagner sa confiance. On ne saurait apporter dans l’interrogatoire trop de tranquille bonhommie, de douceur et de patience. La brusquerie des questions ne peut avoir pour résultat que de mettre obstacle aux confidences du malade. Pour le lypémaniaque, par exemple, un interrogatoire hâtif, pressant, ne fait qu’ajouter à l’éréthisme douloureux. Il faut savoir attendre une réponse... Des sollicitations inopportunes l’arrêteraient au moment où elle se préparait.

Avec le délirant persécuté, il est nécessaire, plus que jamais, de peser la portée des questions. Il ne convient point de le heurter dans ses convictions ; il sait gré au médecin de prêter une oreille attentive à l’énumération de ses maux et de ses griefs. Jusqu’alors on lui a, le plus souvent, opposé des raisonnements pour lui montrer son erreur et cette insistance même l’a irrité. Il trouve enfin quelqu’un qui prête une sérieuse attention à ses dires, qui consent à en prendre note et à intervenir en sa faveur, dans la mesure du possible... et, dans ces conditions, il n’a plus rien à dissimuler.

L’une des difficultés que l’on rencontre le plus fréquemment, dans la pratique ordinaire à propos de ces délirants persécutés est d’avoir accès auprès d’eux sans éveiller leurs défiances. Une famille vient solliciter l’intervention de l’homme de l’art, mais ajoute : « Comment faire ? Jamais le malade, qui se croit bien portant, ne consentira à voir un médecin.

Et, de fait, en bien des cas, l’examen médical est plus ou moins retardé en raison de cet obstacle qu’il faut savoir tourner. Bien que certains auteurs soient d’avis que le médecin ne doit jamais se prêter à des combinaisons, où, d’après eux, il laisse toujours un peu de sa dignité, en adoptant, suivant les circonstances, un rôle qui lui permet de prendre contact avec la personne qu’il s’agit d’examiner, force est bien de s’y résoudre parfois. Le refus de consentir à tout subterfuge destiné à donner confiance au malade et à lui fournir l’occasion de s’expliquer a pour conséquence de laisser la maladie évoluer sans le moindre traitement et de mettre en péril la sécurité de la société et de l’aliéné lui-même.

Pourtant, il y a des limites qu’on ne doit pas franchir et il ne convient pas que le médecin se prête à toutes les combinaisons plus ou moins fantaisistes, que peuvent lui suggérer les parents du malade.

On ne saurait donner trop d’attention au fonctionnement des principaux appareils, tout en notant au passage, s’il y a lieu, les stigmates de dégénérescence. Un examen, même rapide, de l’état général mettra en garde contre certaines méprises possibles.

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