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L'anesthésie-réanimation en France

De
290 pages
L'anesthésie chirurgicale, venue des Etats-Unis en 1846, a été accueillie en France avec enthousiasme et a suscité une floraison de travaux expérimentaux tant chez les chirurgiens que chez les savants. Surtout elle a permis ce miracle pour l'époque d'opérer les patients sans douleur, élargissant le domaine de la chirurgie et ouvrant des horizons qui lui étaient jusque-là interdits. C'est cette histoire, quelque peu chaotique, allant de l'archaïque éther aux techniques modernes, que nous conte l'auteur.
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Villermé LR. Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie. in Le journal de la France, tome III. De la monarchie parlementaire à l'empire : p 1251. Voir aussi l’ ouvrage de Villermé réedité : Paris, Etudes et Documentation internationales ; 1989. 2 Lefranc G. De l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie. in Le journal de la France : p 1240-1251.

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3 Ces renseignements sont tirés des hommages rendus par les sociétés savantes à ces personnages. Voir aussi Guivarc’h M. Jobert de Lamballe. Paris : Association des amis du musée d’histoire de la médecine ; 2001. 4 Informations. Gaz Med Lyon 1849; 1 : 111. 5 Dubois P. Effets de l'éther sulfurique. Bull Acad Med 1847; 12 : 401-411. 6 Simpson JY. Recherches statistiques sur les résultats de l'éthérisation dans les amputations. Rev Med Chir Paris 1848; 3 : 284-291. 7 Almanach Domange in Feuilleton. Union Med, 1847; 1, 49.

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8 Goerig M. The role of the Societas Medicorum Germanicorum Parisiensis for the spread of anaesthesia in Europe. 4th International Symposium on the History of Anaesthesia, Hamburg, 1997. 9 Editorial. Union Med 1847; 1: 73. 10 Démarche de la Société Médicale du 4ème arrondissement de Paris auprès du député de cet arrondissement. Union Med 1848; 2 :1.

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Union Med 1848; 2: 319. Rappelons que, après la révolution des bourgeois, les journées de juin sont celles de la canaille. 16 Compte-rendu de la séance de l'Académie de Médecine du 31 octobre 1848. Union Med 1848 ; 2 : 524-528.

15

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Chapitre II

L’anesthésie par inhalation Première partie L’éther

A bas ! A bas le magnétisme ! A l’éther seul la royauté Des débris du charlatanisme Un socle au flacon enchanté ! * Alph. G. Ode à l’éther, Union Médicale 26 février 1847.

*

Il pourrait s’agir d’Alphonse Guérin.

Chap II

L’idée d’inhaler des substances qui soient capables d’entraîner le sommeil et l’insensibilité est vieille comme le monde : de l’Odyssée à la Genèse, et jusqu’à Poutine en 2002, des substances mystérieuses, non identifiées, ont prétendument rempli cette fonction, que ce soit pour délivrer de la magie des hommes transformés en porcs, pour la naissance d’Eve ou pour libérer des otages … Pour inhaler des substances, il faut qu’elles soient à l’état gazeux ou sous forme de vapeurs de liquides volatils et qu’elles pénètrent dans l’organisme par la ventilation. Disons d’emblée que des substances telles que celles qui entrent dans la composition des éponges salernitaines peuvent rentrer dans cette catégorie, à condition de disposer de solutions alcooliques, volatilisables. Alain Ségal a évoqué l’idée que si elles étaient efficaces, c’est parce qu’elles étaient absorbées par la muqueuse nasale et transportées par les vaisseaux ou par une voie plus directe allant vers le cerveau à travers la lame criblée de l’ethmoïde 1. Après tout, la voie per nares est celle qui a été utilisée pour le tabac à priser, la cocaïne, et plus près de nous, la post-hypophyse. Venons-en à des substances que les alchimistes ont recueillies à l’extrémité de leurs alambics. Parmi elles, l’une a franchi les siècles et s’est révélée celle avec laquelle Morton a offert au monde l’anesthésie : l’éther sulfurique. D’autres n’ont pas été reconnues au moment de leur invention : le chloroforme, qu’Albert le Grand a peutêtre distillé en faisant agir de la chaux vive sur du vin et que des chimistes plus modernes ont synthétisé sans en percevoir l’intérêt thérapeutique ; le protoxyde d’azote, qui n’entra dans les salles d’opération que 90 ans après son invention par le chimiste anglais Priestley.

Oleum vitriolis dulce
La légende veut que l’éther ait été fabriqué par Jabir (ou Geber), un philosophe arabe (VIIIe siècle). On sait en tout cas que les alchimistes du XIIIe siècle, Raymond de Lulle (1234-1315), vers 1275, Arnaud de Villeneuve (1238-1316), devaient bien le trouver dans leur alambic. Ils faisaient agir de l’acide sulfurique sur l’esprit de vin et obtenaient l’oleum vitriolis dulce. Ce qui est étrange, c’est que cette formule fut conservée alors que l’on n’avait point vu l’usage médical qu’on pouvait en attendre. La tradition est gardée entre autres par Basile Valentin (vers 1400) et par ses contemporains, les « frères Hollandais », Isaac et Jean. Beaucoup plus tard, vers 1540, Paracelse (1493-1541), reprenant les travaux des Hollandais, précisa son mode de fabrication et observa les effets de l’oleum dulce sur les poules qui, soit par voie digestive soit par inhalation, s’étaient endormies 2.
Cependant, il faut noter ici en ce qui concerne ce sulfure que de toutes les choses extraites du vitriol, c’est le plus remarquable parce qu’il est stable. Et de plus, il lui est associé une telle douceur qu’il est pris même par des poulets, et ils en tombent endormis pendant un moment mais ils s’éveillent plus tard sans dommage. (Operum Medico-Chimicorum sive Paradoxorum, 1ère edition 1605.)

1 Ségal A. Réflexions sur les spongia somnifera : leur évolution du IXe au XVe siècle. Actes du 32e Congrès International d’Histoire de la Médecine, Societas Belgica Historiae Medicinae, Anvers 1990 : 1255-1261. Ségal A, Paillardy G. Réflexions sur l’origine de la spongia somnifera. Actes du 36e Congrès International d’Histoire de la Médecine, Carthage, 1998 : 169-173. 2 En 1847, le physiologiste Ducros rappela à plusieurs reprises (l’inévitable Ducros) que c’était lui le véritable inventeur de l’anesthésie à l’éther : il avait endormi des poules avec cet agent. Voir infra.

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Chap II

Il en entrevoit l’utilisation médicale pour soulager les douleurs. Dans la mesure où un alchimiste entoure de secret ses modes de fabrication, à cet égard, Paracelse est déjà un chimiste puisque son apprenti Valerius Cordus (1515-1544) recueillit la formule de sa préparation et la publia dans son livre De artificiosus extractionibus. Deux siècles plus tard, en Angleterre, le chimiste Robert Boyle (1627-1691) qui fit sortir la chimie des obscurités de l’alchimie, mentionna une opération où il aboutissait à la synthèse de l’éther, de même que Newton, qui n’était pas seulement physicien. Le chimiste allemand Frobenius, dans les Philosophical Transactions de la Royal Society de Londres, présenta en 1730 un mode précis de préparation de ce qu’il appela le spiritus vini aethereus, littéralement l’éther extrait de l’esprit de vin c’est-à-dire extrait de l’alcool. Dès lors l’éther est reconnu comme un médicament antalgique qui se prend à l’intérieur, autrement dit par voie digestive. Nous avons vu au chapitre précédent que Lavoisier cherchait à comprendre le mécanisme de ses effets antalgiques quand il était pris par voie orale. Le médecin et chimiste allemand Frédéric Hoffmann (1660-1742) prescrivait un mélange de son fait : la liqueur anodine (liquor mineralis anodinus Hoffmani), qui n’était rien d’autre qu’un mélange à parties égales d’alcool et d’éther. Il avait repris les formules de Paracelse pour la préparation de l’éther. Ce mélange alcool-éther a été plus tard préconisé et même utilisé avec succès 3 . Si quelquefois on inhalait de l’éther, c’était mélangé à l’alcool ou bien en si faible quantité que l’on n’arrivait pas à la perte de conscience. C’est dans les frolic parties, que le public s’amusa à le « sniffer », ce qui amenait à un état d’excitation plaisante et, rarement, à la perte de conscience. Les effets antalgiques étaient incidemment découverts mais l’inhalation n’était presque jamais proposée par les médecins. En 1818, une note anonyme, attribuée à Michael Faraday, mettait en garde contre ses effets stupéfiants 4 .

L’éther avant l’éther
On appelle éther le produit de la distillation d' corps issu de l' un action de l' alcool éthylique sur un acide. Selon l' acide utilisé, on obtient, à partir de l’acide sulfurique l' éther sulfurique, de l' acide nitrique, l' éther nitrique, etc . Vauquelin mit en évidence le fait que, à la fin de la réaction, l’acide était retrouvé inchangé (voir chapitre I). On connaissait ainsi des éthers phosphorique, muriatique (chlorhydrique). On dit de nos jours éther diéthylique. La formule générale des éthers est : R-C-O-C-R. En France, le pharmacologue Mathieu Orfila (1787-1853), dans son Traité de Médecine légale, édition de 1826, traite des effets de l’éther sur l’économie animale en une seule phrase et renvoie le lecteur au chapitre alcool 5. Il avait déjà étudié cette question en 1812, comme il le dira plus tard aux académiciens.
3

Cara M. QEL, 2004. En fait, c’était par erreur qu’en juin 1940, le pharmacien d’un hôpital de campagne, à St Dié, lui avait fourni ce mélange, qui s’avéra efficace. 4 Faraday M. ( ?). Effects of inhaling the vapors of sulphuric ether. Quart J SC and the arts, 1818; 4 : 158-159. 5 Orfila M. Traité de Médecine Légale, Paris : 1826 tome III : p 301. Dans son Traité de Toxicologie de 1814, il avait signalé que l’on pouvait employer utilement l’éther dans des opérations courtes et douloureuses, mais qu’il ne fallait pas pousser l’inhalation au delà de 20 minutes, sinon le sommeil

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Chap II

L’éther agit sur les animaux à peu près comme l’alcool, mais avec plus d’énergie..

Le physiologiste Magendie, comme nous l’avons vu au chapitre I, l’avait expérimenté sur les chiens ; il avait utilisé la voie rectale 6.
Quand vous ajoutez de l’éther à un lavement, vous reconnaissez bientôt, dans l’air expiré, l’odeur caractéristique de cette substance. (…) L’éther est transporté dans le torrent de la circulation (…) il s’échappe par la voie de la respiration. J’injecte dans le rectum d’un chien une petite quantité d’éther. Quelques secondes à peine se sont écoulées et déjà ceux qui m’entourent reconnaissent l’odeur de cette substance dans l’air expiré. L’animal est chancelant et paraît disposé à dormir, ce qu’il faut attribuer aux propriétés enivrantes de l’éther que les courants sanguins ont emporté vers le cerveau.

En 1831, dans leur Dictionnaire des Sciences Médicales, François-Victor Mérat et A.J. Lens l’indiquaient dans le traitement des douleurs nerveuses, des migraines, du croup 7. Ils en indiquaient le mode d’administration :
On administre l’éther en vapeur au moyen d’un flacon dont une tubulure reçoit un tube droit qui plonge, par une extrémité dans l’éther, par l’autre dans l’air, et dont la seconde tubulure, recourbée en arc, s’adapte à la bouche du malade. Celui-ci aspire, et l’air qui rentre par le tube s’imprègne d’éther, en traversant ce liquide. Cet exercice prolongé pendant une ou deux minutes est ordinairement renouvelé plusieurs fois par jour.

Introduit à l’état liquide dans le canal auditif, l’éther pouvait provoquer un état syncopal. Prosper Ménière, spécialiste des maladies de l’oreille, rappela que son prédécesseur, le Docteur Itard, avant 1821, faisait pénétrer de l’éther réduit en vapeur, à la dose d’un gramme, dans la caisse du tympan en passant par la trompe d’Eustache, ce qu’à partir de 1838, Ménière avait repris, pour soulager des douleurs et traiter certaines surdités. L’effet était local et n’allait jamais jusqu’à l’ivresse 8. En fait, l’éther était utilisé depuis longtemps en usage médical et nous dirions, paramédical. Christophe-Fortuné Ducros revendiqua sa priorité sur les Américains : en 1840, il avait obtenu un sommeil cataleptique en faisant inhaler l’éther à des gallinacés. En friction dans la cavité buccale, 2 centigrammes étaient aussi actifs que 2 grammes per os. Il se servait aussi des propriétés stupéfiantes de l’éther pour endormir des hypochondriaques. C’est ce qu’il avait exposé en 1846 dans un mémoire à l’Académie des Sciences intitulé : Effets physiologiques de l’éther sulfurique, d’après la méthode des frictions buccale et pharyngienne, chez l’homme et chez les gallinacées 9. De multiples prescriptions se basaient sur cet effet stupéfiant mais ces faits seront surtout proclamés en 1847. On apprendra que le chimiste Louis-Jacques Thénard soignait ses caries dentaires à coup d’acide chlorhydrique et que pour soulager

devenait cadavérique. C’est Malgaigne qui fit cette citation le 19 janvier 1847 à l’Académie de Médecine (1847 ; 12 : 284). 6 Magendie F. Leçons sur les phénomènes physiques de la vie. Paris : Baillière ; 1842. p 88-89. 7 Mérat FV, Lens AJ. Dictionnaire des Sciences Médicales. Article Ether. Paris : 1831. 8 Ménière P. Action des vapeurs d’éther. Bull Acad Med 1847; 12 : 274-278. 9 Ducros CF. Sur l’inhalation de l’éther. Bull Acad Med 1847; 12 : 281-283.

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Chap II

l’horrible douleur qu’il s’imposait, inhalait de l’éther 10. On se rappellera alors qu’une thèse avait été publiée en 1842 11. Un docteur Simon avait traité des accès de suffocation en faisant respirer la vapeur d’éther 12. Un docteur Delaroche, beau-père du naturaliste Auguste Duméril, l’avait utilisé en inhalation trente ans auparavant pour calmer la toux. Dans le chapitre ‘Historique’ de sa thèse consacrée en 1847 à l’anesthésie par l’éther, François-Joseph Lach rappelait qu’on devait à un certain Grosse l’introduction de l’éther en France en 1734 13. Lach soulignait sa large utilisation par les médecins.
Ce ‘joujou de la science’ comme l’appelle un docteur anglais. (…) L’éther se prend en liquide ou en vapeurs, respiré directement du flacon. Embaumant la voie publique comme les boudoirs, les vapeurs éthérées ont arraché à la mort plus d’un pauvre en proie à des convulsions les plus effrayantes, ont calmé plus d’une fois la migraine et les douleurs d’affections terribles qui n’épargnent pas le riche. J’ai vu des observations de cancer du sein dont les douleurs ont été combattues avec succès par des inhalations de vapeur d’éther sulfurique.

L’éther est là et on a laissé échapper l’occasion que les dentistes américains sauront saisir.

Hôpital Saint-Louis, mardi 15 Décembre 1846..... Antoine Jobert (1799-1867)
Au programme opératoire, ce matin-là, Antoine-Joseph Jobert (de Lamballe) (Figure II1) a inscrit M. Pierre Dihet pour l' opérer d' cancer de la lèvre inférieure. Ce patient un âgé de 59 ans, exerçant la profession de charretier, a été hospitalisé le 7 décembre dans le service de M. Jobert, au n° 33 de la salle Saint Augustin. Il souffre depuis dix-huit mois d' lésion de la moitié gauche de la lèvre inférieure qui s' progressivement une est étendue et ulcérée et a saigné sous l' effet d' traumatisme. Un jeune médecin américain un étant venu à l' hôpital Saint-Louis engager le chirurgien à essayer l' inhalation d' éther, ce dernier l' applique le jour même. Mais laissons la parole à M. Gustave Gogué, interne à l' hôpital Saint-Louis, qui en fit le compte-rendu complet dans la Gazette des hôpitaux civils et militaires 14.
Nous rapporterons d' abord l' observation du malade qui fut le premier, en France, chez lequel on expérimenta l' aspiration de la vapeur d' éther sulfurique comme moyen de prévenir la douleur dans les opérations chirurgicales. Ce ne sera peut-être pas sans intérêt que l' apprendra quel fut l' on appareil dont se servit en cette circonstance un docteur américain, ami de Morton, en présence de M. Jobert. (...) Le 15, M. Jobert, sur le point de pratiquer l' opération, confia ce malade aux soins du docteur américain, afin qu' le rendît il insensible à la douleur. Voici comment il s' prit : y Ayant apporté un globe de verre à deux tubulures et une fiole contenant de l' éther, on introduisit des morceaux d' éponge dans le vase et on y versa le liquide contenu dans la fiole; aussitôt l' odeur caractéristique

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Serres AER. De l' action de l' éther sur le tissu nerveux. CR Acad Sci 1847; 24 : 227-230. Editorial. Ether sulfurique. Rev Med Franc Etrang, 1847; 90 : 209-212. Editorial. Des inhalations éthérées dans les maladies internes. Rev Med Franc Etrang 1847 ; 90 : 246-247. Lach FJ. De l’éther.Thèse Paris, 1847, n° 219. Gogué G. Aspiration de la vapeur d' éther. Gaz Hop Civ Milit 1847 ; 9 : 39-40.

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Chap II de l' éther se répandit, tous les assistants perçurent la même sensation et pensèrent qu' devait ainsi enivrer on les malades. (…) On recommanda alors d' aspirer fortement, afin que l' chargé de vapeur d' air éther pénétrât dans la cavité buccale, et de là dans les voies respiratoires (…) Disons qu' bout de dix-huit minutes il n' au avait pas encore pu obtenir quelques symptômes bien tranchés. L' expérimentateur manquant des objets nécessaires pour terminer l' expérience, M. Jobert se mit à pratiquer l' opération. Depuis cette époque, M. Jobert a répété luimême plusieurs expériences, soit à l' hôpital, soit en ville, pour apprécier les effets de l' éther.

Donc « l' anesthésiste » n' pas obtenu des signes bien tranchés d’anesthésie. Le a rapporteur nous dit que le docteur américain ne disposait pas de tout le matériel. Que lui manquait-il ? N' avait-il pas assez d' éther ? Jobert mettra en cause non seulement la quantité insuffisante d' éther mais également l' appareil qui était mal conformé 15. Il y avait aussi l’inexpérience du «docteur américain». Celui-ci mettra clairement en cause la lésion buccale dont était atteint le patient et compromettant l' étanchéité du système. L’ami du «docteur américain», William-Thomas-Green Morton, était ce dentiste de Boston, devenu bientôt célèbre, à qui l’on doit l’invention de l’anesthésie à l’éther. L' appareil décrit par Gogué ne ressemble pas à celui dont s' servi le dentiste pour sa était grande première du 16 octobre 1846 au Massachusetts General Hospital. Morton avait obtenu du chirurgien John-Collins Warren de procéder à un essai anesthésique au cours d' acte chirurgical, alors que jusque-là ses essais cliniques n' un avaient porté que sur ses propres clients de chirurgie dentaire. Il avait cherché jusqu' dernier moment à au améliorer son appareil et dans ce but était retourné dès l' aube chez son fabricant d' instruments. Cela lui avait valu d' arriver en retard à l' hôpital et de s' attirer cette réflexion de Warren qui pensait que son "anesthésiste" n' avait pas osé venir : Je pense (que M. Morton) est retenu ailleurs, et comme ce dernier arrivait : Eh bien, Monsieur, votre malade est prêt 16. A quelques jours de là, - ajoute M. Jobert (voir note 15) - en fait trois semaines plus tard si du moins l' s' tient aux observations publiées - deux nouveaux essais sont on en couronnés de succès, en 4 minutes et 17 minutes respectivement.
Pour ces essais M. Jobert n' avait à sa disposition qu' flacon à double tubulure; il emploie pour les suivants un l' appareil de M .Charrière.

Suit la description détaillée de huit cas tous réussis. Jobert, bien que manifestement intéressé par la proposition de l' Américain, n’a pas au départ attaché une importance majeure à l’événement sans doute en raison de l' échec initial. C’est son interne qui rédige l’article princeps. Ce n' que le 2 février 1847 que Jobert révèle à l' est Académie de Médecine son premier essai. On croit l' entendre presque s' excuser devant Malgaigne de sa priorité 17.

Jobert A. Suite de la discussion sur les effets de l' éther sulfurique. Séance du 2 février 1847. Bull Acad Med, 1847; 12: 314-317. 16 Duncum BM. The development of inhalational anesthesia. London : Royal Society of Medicine Press; 1994. 2e ed. 17 Jobert A. Comptes-rendus des sociétés savantes. Séance du 2 février 1847, de l' Académie de Médecine. Rev Med Franc Etrang 1847 ; 89 : 237-43. Il ne nous dit toujours pas le nom de ce jeune docteur américain.

15

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Chap II

Figure II-1. Portrait de Jobert de Lamballe. Je suis, je crois, le premier chirurgien qui ait expérimenté le moyen en question à Paris. Ma première expérience remonte au 15 décembre. Un jeune médecin américain étant venu à l' hôpital Saint-Louis ...

Comment parvint l' information ? Qui était donc ce jeune docteur américain ? Gogué nous a appris que c' un ami de était Morton. Il s' d' dentiste, sans doute compagnon d' agit un études de Morton, qui exerçait à Paris 18. Il avait reçu en novembre un courrier de la Nouvelle-Angleterre (Figure II-2) relatant l’événement et lui demandant d’en être le héraut auprès des chirurgiens français. Le mystère sera éclairci quelques semaines plus tard dans un article du Boston Medical and Surgical Journal, signé F.-W. Fischer (sic) 19. Fisher y explique qu’il a été contacté par un ami médecin et s’en est allé trouver Velpeau qui, on va le voir, rejettera la proposition. Il est alors invité par le Dr Jobert à administrer l’éther à un de ses patients. A la séance de l' Académie des Sciences du 18 janvier 1847 20, Velpeau nous révèle, à propos des inhalations d' éther que …
… une lettre du docteur Warren de Boston, me l' fait connaître il y a plus d' mois et M. le docteur Willis a un Fischer (sic), de la même ville, est venu me proposer d' faire l' en essai à la Charité vers le milieu du mois de décembre dernier.

Ailleurs, il a précisé qu' s' d' dentiste 21. Mais Velpeau (Figure II-3) ne saisit pas il agit un l' occasion, il n' croit pas, et il est vrai que son démonstrateur, qui n' pu s' y a exercer que

Zimmer M. Rôle du dentiste Christopher Starr Brewster et de certains dentistes d’origine américaine dans les débuts de l’anesthésie. Hist Sciences Med, 2000 ; 34 : 231-248. Dans cet article, très documenté, M. Zimmer évoque bien sûr le nom de Willis Fisher, qui devait recevoir courant janvier de Morton un appareil ; Morton était donc le correspondant sinon l’ami américain dont parle Jobert. 19 Fisher W. The ether inhalation in Paris. Boston Med Surg J, 1847 ; 36 : 109-113 20 Velpeau A. Inhalation d' éther sulfurique. Remarques. Séance du 18 janvier 1847. CR Acad Sci 1847 ; 24, 7678. La lettre dont parle Velpeau pourrait être celle du docteur Ware, datée du 19 novembre 46, destinée à un journal de Boston édité par le Dr Forbes, et qui a été envoyée à un correspondant anglais, le Dr Francis Boott. Un post-scriptum, signé J.C.Warren, atteste de la réussite de six cas au Massachusetts. Une lettre de Ware est traduite en français et paraît dans les gazettes le 12 janvier 1847. Trois ans plus tard, Velpeau affirme qu’il a été contacté en novembre 1846 par un jeune médecin américain, le docteur Whise. Confusion ? Il ajoute que les Français n’ont été informés qu’après les Anglais, ce qui est inexact.

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Chap II

sur lui-même et n' pas été un témoin direct de la technique qu' recommande, ne devait a il pas s' avérer très convaincant. Cette réserve, Velpeau s' fera bientôt un atout devant les en attaques du physiologiste Magendie qui reproche aux expérimentateurs leur témérité et leur empressement à publier et à communiquer leurs observations sans aucun recul.

Figure II-2. Un des trois bateaux de la Cunard-Line, qui, au cours du mois de novembre 1846, apporta à l’Europe l’annonce de l’anesthésie chirurgicale. Sur cette image, datée de décembre 1844, on voit un chenal tracé dans les glaces du port de Boston.

L’incrédulité de Velpeau suscitera des réflexions ironiques de la part de Fisher : qu’une découverte puisse être faite en Amérique, à 3500 miles de Paris, est un phénomène tout à fait anormal ! Morton avait déposé un brevet le 26 octobre 1846 aux noms de William-Thomas-Green Morton et Charles-Thomas Jackson. Ce dernier, chimiste reconnu par l' establishment bostonien, ne voulait pas se commettre avec un obscur dentiste comme Morton. Aussi avait-il dédaigneusement refusé une participation de 10% sur les bénéfices et s' était-il en tenu à un versement unique de 500 dollars. Mais bientôt, il s' avéra que l' éthérisation n' pas "une blague" (a humbug, selon les propres mots de Warren), et Jackson tenta était de s' approprier intégralement la paternité. Dans une lettre écrite le 13 novembre en 1846, complétée le 1er décembre et reçue le 18 décembre à l' Académie des Sciences, il revendique la totale responsabilité de la découverte et prétend que Morton lui a servi en quelque sorte de simple technicien. Il s' arrange pour ne pas le désigner par son nom !
en déterminant un dentiste de la ville à administrer la vapeur d' éther aux personnes auxquelles il devait arracher des dents (...) . Je priai ensuite ce dentiste d' aller à l' hôpital général du Massachusetts et d' administrer la vapeur d' éther...

Cette lettre, comme c' l' est habitude à l' Académie pour préserver des droits sur une invention encore incertaine, est gardée sous pli cacheté et ne sera ouverte à la demande de son destinataire, l' académicien Elie de Beaumont, que le 18 janvier 1847 22, au moment où la valeur de l' éthérisation est reconnue par les chirurgiens parisiens. Velpeau, qui va défendre Morton, déclare (cf. note 20) :
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Velpeau A. Discussion suivant la communication de J.-F. Malgaigne sur l' emploi de l' éther. Séance du 12 janvier 1847. Bull Acad Med 1847; 12 : 262-64. 22 Jackson CT. Lettres. CR Acad Sci 1847; 24 : 74-76.

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