L'épidémie et la démorésilience

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En réponse à l'épidémie, la démorésilience représente, pour une communauté humaine, sa résistance antimicrobienne, émergence de la fédération des résistances de chacun des membres de la collectivité. La démorésilience est également un fait culturel et pose la question du vaccin ; elle n'est plus alors entendue comme résistance physiologique aux microbes, mais comme un principe qui suscite une réflexion et des mesures appropriées, en ce qu'il se manifeste à la suite d'un refus vaccinal de plus en plus fréquent.
Publié le : mardi 1 novembre 2011
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EAN13 : 9782296472440
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L’épidémieetladémorésilienceActeursdelaScience
Collection dirigée par Richard Moreau, professeur honoraire
à l’Université de Paris XII
etClaudeBrezinski, professeur émérite à l’Université de Lille
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études
sur lesacteurs de l’épopée scientifique moderne ;à des inédits età
des réimpressions de mémoires scientifiques anciens ; à des textes
consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs ; à des
évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique
de laScience.
Dernières parutions
Jean-Pierre Aymard, Karl Landsteiner. L’homme des groupes
sanguins, 2011.
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XIXe siècle, 2011.
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Fabre et Louis Pasteur, 2011.
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colonial, 2011.
RogerTeyssou, L’Aigle et leCaducée. Médecins et chirurgiens de
la Révolution et de l’Empire, 2011.
Henri Delorna, Les Tribulations d'Henri en Pologne occupée
(1941-1945). Témoignage, 2010.
J. Boulaine, R. Moreau, P. Zert, Éléments d'histoire agricole et
forestière, 2010.
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Bernard Faidutti, Copernic, Kepler, Galilée face aux pouvoirs,
2010.
David Hanni, Rencontres avec des guérisseurs. Magnétiseurs,
radiesthésistes et rebouteux enChampagne-Ardenne, 2010.
Richard Moreau, Pasteur et Besançon. Naissance d’un génie,
2009.
Jean Dominique Bourzat, Une dynastie de jardiniers et de
botanistes : les Richard.De Louis XV à Napoléon III, 2009.Norbert GUALDE
L’épidémieetladémorésilienceDu mêmeauteur
Immunité et humanité : Essai d'immunologie des populations,
L’Harmattan, 1995
Un microbe n'explique pas une épidémie. L'immunité entre Gaia et le
chaos,LesEmpêcheurs dePenser enRond, 1999
Epidémies : La nouvelle carte,Desclée deBrouwer, 2002
Les microbes aussi ont une histoire,LesEmpêcheurs dePenser enRond,
2003
Comprendre les épidémies : la coévolution des microbes et des hommes,
LesEmpêcheurs dePenser enRond/LeSeuil, 2006
Resistance: The Human StruggleAgainst Infection ,DanaPress, 2006
©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’Ecole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56560-9
EAN : 97822965656091. La démorésilience : le sixième sens, le miroir de
l’épidémie, le vaccin, la catoptromancie et l’exposome
1.1. Le concept de démorésilience
Le 11 mai2010,lorsd’une séance de l’Académie de
1Médecinedédiée àla vaccinatio n on se posalaquestio n
suivante: jusqu’où peut allerlerefus vaccinal en France ?
L’interrogationfut inspiréepar uneobservationdésolantemais
indiscutable: nous disposons de vaccins plus nombreux et dont
la qualité n’acessé de s’améliorermaisles Françaissont plus
réticentsque naguèreàêtre vaccinés.Lacommunicationd u
rapporteur futainsi résumée:
«Lesrefus de vaccinationont pour principale conséquence
l’insuffisance de la couverture vaccinale. Le bénéficecollectif d’une
vaccinationn’est obtenu qu’au prix d’une couverture vaccinale
efficace et maintenue. Son insuffisance conduità la persistance des
maladies et parfois àleur glissement vers l’âge adulte.C’est
actuellement le cas de la rougeoleenEurope où certains pays, dont la
France.[…]La récentepolémique surlavaccinationdelagrippe
pandémique H1N1 adémontréque le public et lesmédias sont
beaucoup plus sensiblesaux inconvénientshypothétiques de la
vaccinationqu’àson avantage. Uneréflexion éthiqueetpolitique
s’imposeconjointement pour parvenirà une préventionvaccinale
e
moderne efficace et acceptableauXXI siècle.»
Nous envisagerons plus loin l’attitude déplorableselon nous
du refus vaccinal.Disons simplement iciqu’il s’agit non
seulement de soupçons surl’innocuité des vaccins et/oula
réalité de leurs vertusprotectrices mais que le refusest souvent
la conséquenced’une «inquiétude» vague et irrationnelle
engendréepar d’obscures référencesésotériques ou de
suspicionsàproposdecôtés fructueux,maisillicitesà tous les
niveaux,que pourraient,selon le public,cacher lescampagnes
1Bégué P. Conséquencesdes oppositions vaccinales en France. Comment
maintenirune couverture vaccinaleen2010. Communicationprésentée lors de
la séance thématique du mardi11mai 2010 (Vaccinationset société).
Bulletin de l’Académie NationaledeMédecine.Paris.Mai2010.
7de vaccination. Beaucoup des concitoyens de LouisPasteur sont
hostilesauxvaccins!Ils ne sont pas lesseulsenEurope et dans
le monde.
Pour l’instant limitons nousàune lecturedelanotequi
précède en soulignant trois mots essentiels:« bénéficecollectif
d’une vaccinatio n». Cela paraîtallerdesoi mais une
vaccinationn’a de sens que si elle rassemble le plus grand
nombred’individus surunterritoire où l’onsouhaite ralentir
l’extensiond’une maladieinfectieuse, voire éradiquer la dite
maladie. La vaccinationest donc l’affaire de tous carelle
2
modifieauseind’une populatio nce quenous pouvons nommer
démorésilience.
3,4,5,6La démorésilience estunconcept proposésous une
7formeinachevéeen1994,sous le nom d’«immunité des
populations ». La démorésilience représentepour uneationune résistance antimicrobienne collective,
8émergence de la résistance antimicrobienne de chacundeses
membressubsumés dans une collectivité.Ladémorésilience
2Parpopulationnous entendons,selon Joan Roughgarden, un biologiste
évolutionniste américain, un ensembled’individus fonctionnant comme une
unité du point de vue évolutif et écologique. (Roughgarden J.Theory of
PopulationGeneticsand Evolutio nary Ecology:anIntroduction. 1st ed.
PrenticeHall.New York 1979.).
3
Gualde. N. Épidémie,démographieetdémorésilience. Démographieet
esanté. XIV Colloque National de DémographieBordeaux 21-24 mai2007.
345-53.
4Gualde N.Epidémie et démorésilience.Corps.2008;5:15-22.
5Gualde N. Resistance.The human struggleagainstinfectio n.Dana Press.
Washington DC 2006.
6Le vocablerésilience estnédans lespayslatinsoù «re-salire»adonné
«ressaut»et« résilier ». in Cyrulnik B. La résilience, unenouvelle naissance.
Pour La Science.2010;394:57-64.
7 Gualde N. Immunité-humanité.Essaid'immunologiedes populations.
L'Harmattan.Paris 1994.
8Nous utilisons le vocable«émergence»ausens où l’entend Edgar Morin
c’est-à-dire:«qualitésoupropriétésd'unsystèmequi présentent un caractère
de nouveautépar rapportaux qualitésoupropriétésdes composants
considérés isolément ou agencésdifféremment dans un autre type de
système».P.280 in Morin E. La méthode. 1. La naturedelanature. Seuil
(Point)Paris 1977.
8ignorelesolipsismeelle ne peut s’écarterdel’expérience
antimicrobienne des autreselle s’accorde avec la notionanglo-
saxone de herdimmunity que nous devons,depuis 1923, à
9WilliamTopley et George Wilson,terme souvent affreusement
employéenfrançais sous le vocable« effettroupeau».
Un état de démorésilience naturelle estissu de la
10cohabitatio n qui,lorsqu’elle se prolonge, prend lesatours
biologiques de la coévolutionentre Homo sapiens et le microbe.
Bien queladistinctionentre natureetculture soit dans maintes
11circonstancesdélicateàdiscerner ,ilest des situations où,fort
clairement,ladémorésilience naturelle connaîtune correctio n
anthropique, culturelle.Bienentendu, démorésiliencesnaturelle
et culturelle peuvent combiner leurseffets bénéfiques.La
démorésilience signifiedonc dans un groupe humainune
communauté, un nombred’individus résilientsaumicrobe
suffisamment important pour empêcher ou tout au moins
12ralentir la marche de l’épidémie .Nous nommerons altruistes
lesindividus résistantsaumicrobe délétèreet, par là,facteurs
de démorésilience et maltôtiers ceux non résistantsmaisqui
jouissent de la résilience antimicrobienne des premiers.Les
deuxvocables seront explicitésplusloin. La démorésilience au
9Topley W. W. C.,WilsonG.S.The SpreadofBacterialInfection. The
ProblemofHerd-Immunity.
Journal ofHygiene.1923;21: 243-9.
10Déjà,en1923, dans sonéditiondu8juillet, le NewYorkTimes publiait,
sous la signaturedeWilliamH.Parkalors directeur des laboratoiresd u
Département de la Santédela ville de New York un article intitulé«Doctor
SaysSteady Contact with GermsMakes City Dwellers Immune to Disease»
(Lemédecindit que le contact constantavec lesgermesrend le citadinimmu n
àlamaladie):« Lespassagersdumétro respirenttant de germesnombreux
que leur systèmes’habitueàeux. […]Les germesvoyageant de domicile en
domicile perdent une partie de leur virulence. […]Dans le métro l’air est
rempli de millions de germesqui produiraientdeterribles épidémies si le
corps humain n’avaitpas apprisàles assimiler.»(TraductionN.Gualde).
11 Fox KellerE.The mirage ofaspace between nature and nurture.Duke
University Press.Durham 2010.
12 ChoY.et al.The impactofpopulationimmunity on antigenicdrift durin g
largeepidemicsand smalloutbreaks.The Journal of Young Investigators.
2010;20:2-12.
913microbedécrit l’étatderésistanceàunagent pathogène d’une
population, d’un corps social,plusprécisément un groupe
humainpour ce qui nous intéresse ici,sachantque des étatsde
démorésilience existent chez lesespèces animales. La
démorésilience n’estpas qued’essence biologique;elle associe
la biologieàun volet culturel, celui des procédés avec lesquels
leshommesgèrent lesagressions microbiennes.Nous
entendons par culture tout simplement ce qui estdifférent de la
nature, ce qui estdel'ordre de l'acquisàlasuite de manœuvres
anthropiques et non de l'inné mais également
«L’ensembledes représentations et des comportementsacquis par
14l’homme en tant qu’être social ».
En fait nous séparons artificiellement la démorésilience
«biologique»decelle qui est« culturelle»pour des raisons
didactiques et de simplification–toutes choses égalesa u
demeurant–denos propos.Celaétant nous sommesconvaincu
que la séparationentre les deuxvoletséchappe
fondamentalementàune rigueur scientifique absolue.
Par exemple la vaccination, en augmentant la démorésilience
d’un groupe, empêche la diffusion de l’agent pathogène;e n
l’espèce la démorésilience obtenue estd’origineculturelle (bie n
que les vaccins ne soient efficaces quedans la mesure où ils
représentent l’utilisationréfléchie, pertinente, de potentialités
biologiques).
De fait, le termerésilience (expriméenJoules par centimètre
carré)a étéutilisépour qualifierlarésistance des métaux
évaluée en fonctiondel'énergienécessaireàlaruptured’une
13 Nous écrivons«à un agent pathogène»car la démorésilience possède une
notiondespécificité.Autrement dit, etàtitre d’exemple,dans unepopulatio n
vaccinée contre la rougeole, la démorésilience contre cette maladiepeut être
excellente. Si la même populationn’est pas vaccinée contre la poliomyélite,la
démorésilience contre l’affectionparalysanteneseraque le produit des
éventuellesimmunisations naturellesdes membresdelapopulationconcernée
elle sera donc différente, et plus faible,que la démorésilience antirougeoleuse
obtenue parvaccination.
14
Marfaux L. M. Vocabulaire de la Philosophieetdes Sciences Humaines.
Armand Colin.Paris 1991.
1015pièceétalonnée . Historiquement le motrésilience ne futdonc
pas réservéauchampdelapsychologie; il futemployéd’abor d
dans l’industrie puisen zoologiepour estimer lescapacités
reproductives d’espèces animales. Le concept de résilience, s’il
apour originelaphysique des matériaux,a été, dès 1973,
appliqué àd’autreschamps des sciences; par exemple
l’écologiste canadienCrawford Stanley Hollingavaitdéfinila
résilience comme :
«the capacity ofasystem to absorband utiliseoreven benefit
from perturbations and changesthat attain it, and so to persist
16withoutaqualitativechange in thesystem’s structure .»
Le termerésilience de la mécaniquephysique, qui par
certainscôtés est, selonHollingcité ci-dessus, synonyme de
17ténacité,fut utilisépar Emmy Werner pour qualifierla
capacité de certainsenfantsà luttercontre le stress de situations
18familialesdifficiles . C’estsans doutelaraisonpour laquelle le
vocablerésilience désigne lesq ualitésmorales,les vertusde
celui ou celle qui ne se laisse pas abattre.Le vocablerésilience
futparfois mentionné en littérature,par exemplepar André
Maurois:
«Dans ce deuil, une fois encore,elle étonna sesamispar so n
19
immédiaterésilience . »
15
BarralisJ.& Maeder G. Précisdemétallurgie.Afnor.Nathan.Paris 1991
16 HollingC.S.1973.Resilience and Stability of EcologicalSystems.
Annual Review of Ecology and Systematics 4:1-23. (Lacapacité pour un
systèmed’absorber et éventuellement de bénéficierdes perturbations et des
changementsqui l’atteignent et,ainsi, de persister sans changement qualitatif
dans sesstructures.) (TraductionN.Gualde)
17 Néeen1929, Emmy Werner estune psychologue américaineàl’origined u
concept de résilience en psychologie.Dès 1955 elle étudia le devenirde698
nouveau-néshawaïens de famillesendifficultés(pauvreté, alcoolisme,
violence,sévices,etc.).Elle observaqu’àl’âge de dix ans lesenfants
rencontraientdes problèmesd’apprentissage auxquelssuccédaient des faitsde
délinquance. Néanmoins, plus du tiers des enfantsà haut risquearrivèrent à
l’âge adulte sans problèmeparticulier. Cesenfantsavaient su tireravantage
desoccasionsapportées par lescirconstancespour s’améliorer.
18 Werner E.E.Childrenofthe garden island.
Scientific American.1989;260:106-11.
19 AndréMaurois,1952. Lélia ou la viedeGeorge Sand.
11Nous pouvons définir la résilience antimicrobienne
corporelle comme une protection biologique contre des
microorganismes pernicieux, corps entendu ici dans le sens de
20partie matérielle de l’individu . La démorésilience culturelle
est celle obtenueau terme de manœuvres de natureanthropique
(vaccination, quarantaine, antibiothérapie, etc.). La
démorésilience antimicrobienne en conférant un soutien et, par
là, une adaptation aux écosystèmes contribue à l’homéostasie
c’est-à-dire à la propension d’un système à rester dans sa
norme, à maintenir un équilibre tendant vers le statu quo ,
malgré les pressions de l’environnement. L’homéostasie est un
concept développé en 1860 par le physiologisteClaudeBernard
pour qui le maintien normal des conditions internes de
l’organisme était primordial.
L’essentiel des moyens de démorésilience naturelle est
supporté par un appareil d’une extrême sophistication et d’une
complexité fascinante : le système immunitaire. Cela étant,
cette démorésilience n’est pas synonyme de protection soutenue
exclusivement par la machinerie immunitaire car il est des
moyens naturels de résilience antimicrobienne qui sont
indépendants du système immunitaireappréhendéau pied de la
lettre.Nous verrons, par exemple, que dans le cas du paludisme
(malaria) la démorésilience s’appuie, entre autres choses, sur
des molécules d’hémoglobines constituant la raison d’être des
globules rouges mais n’étant pas des molécules produites par le
système immunitaire stricto sensu .
Revenons sur les notions de démorésilients vrais (les
altruistes) et de maltôtiers ou profiteurs ou profitards (qui
malgré son apparence argotique est un terme du français
21« correct »). Pouvons-nous considérer les démorésilients
comme des altruistes ? Notre réponse est oui. En effet,
altruisme, un terme dûàAugusteComte, désigne :
20 Rey A. (Editeur.). Dictionnaire culturel en langue française. Tome 1. Le
Robert.Paris 2005.
21Bertaud duChazaudH.Dictionnaire des synonymes.Gallimard.Paris 2007.
12« La disposition innée de l’être humain à la bienveillance à
l’égard des autres membres de sa communauté, et qui coexiste avec
l’égoïsme. Sa valeur s’est étendue en morale pour toute conduite et
attitude ou l’intérêt personnel est subordonné à celui des semblables,
22sans motivation religieuse ».
Un disciple du philosophe écrivait en 1866, à propos
d’altruisme et d’épidémie :
« Il faut distinguer nos sentiments en sympathiques et en
personnels, ou, en se servant de deux expressions désormais
consacrées, dont l’une rappelle immédiatement l’autre, en altruistes et
égoïstes.Dans les espèces insociales, c’est l’égoïsme qui prévaut […]
mais dans les espèces sociales, les mobiles personnels, sans jamais
23cesser de fonctionner, se mettent au service des plus élevés . »
La signification de l’altruisme est discutée par André
24Comte-Sponville quia écrit :
«Altruisme : «C’estvivre pour autrui » disait Auguste Comte,
autrement dit tenir compte des intérêts de l’autre plus que des siens
propres, ce qui n’arrive presque jamais, ou autant, ce qui est, déjà
bien difficile. C’est donc le contraire de l’égoïsme ; c’est pourquoi
c’est si rare. […] Le mot, qui fut forgé par Auguste Comte, gêne
pourtant par ce qu’il a d’abstrait, de prétendument explicatif ou
théorique. On se trompe si l’on voitdans l’altruisme un instinct ou un
système. Prendre en compte les intérêts de l’autre autant ou plus que
les siens propres, cela ne va pas, selon les cas, sans effort, sans
tristesse ou sans joie : cela ne va pas sans générosité, sans
compassion, sans amour. Deux vertus, une grâce. L’altruisme, sans
elles, n’est qu’une abstraction ou un mensonge. »
Dans le cas de la démorésilience, l’altruisme n’a aucune
connotation morale, religieuse ouaffective mais il n’est pas non
plus une abstraction ou un mensonge. L’altruisme que nous
proposons est unaltruisme de fait et non de projet.Il s’agitbien
d’un état de fait et non d’unacte volitif.Celui qui, par exemple,
se vaccine le fait généralement pour lui-même et n’a par son
22 Rey A (Direction) Dictionnaire culturel en langue française. (Tome 1 a-
deti).LeRobert.Paris 2005.
23AudiffrentG.Des épidémies. Leur théorie positive d’aprèsAugusteComte.
LouisLeclerc.Paris 1866.
24 Comte-Sponville A. Dictionnaire philosophique. Presses Universitaires de
France.Paris 2001.
13acteaucune intentiondedémorésilience.Son altruisme estnon
conscient.Les maltôtiers,aucontraire,étaient historiquement
ceux qui bénéficiaient d’un droitqui,fondamentalement,ne
leur étaitpas dû.Le vocablefut autrefois trèslargement utilisé
de façon péjorative. On disait maltôtierenentendant profiteur
ou profitard.Le« Trésor de la LangueFrançaise Informatisé »
(http://atilf.atilf.fr/tlf.htm)nous préciseque :
«Maltôtierest un substantif masculin désignant un individu
chargé du recouvrement de la maltôte,plusgénéralement de l'impôt »
Le vocableancien était, nous le comprenons, dévalorisant.
Dans le cas de la démorésilience,l’appellationdemaltôtierne
s’accompagne d’aucunjugement de valeur.Les maltôtiers sont
tous ceux qui bénéficient passivement,eneffet, de la protectio n
apportéepar lesdémorésilientsétant entendu que la notionde
mériteoupas de cette protectionn’a iciaucune pertinence.
Dans la propositionque nous faisons,onergoterasur le fait que,
dans le cadredeladémorésilience,altruiste et maltôtiernesont
pas lestermesrigoureusement appropriés. Malgré cette absence
d’acribie il nous paraîtque les vocables choisissont en accor d
avec la réalité des étatsdedémorésilience.Nous l’écrivions
antérieurement :
«Toutsepasse comme s'il existaitune espècedesolidarité de fait
entre lesindividus,unaltruismeimmunitaire, particulièrement lors
25des épidémies[…] permettant ainsilapersistance du groupe ».
Rappelons qu’il ne peut y avoir de démorésilience
individuelle comme il ne peut être observéd’épidémie chez un
individusolitaire.Une communautéhumaine démorésiliente
comprend unemajorité d’individus protégés, porteursd’une
couverture corporelle(résilientsantimicrobiens vrais), la
minorité de non-immunisésbénéficiant,comme nous le
montrerons,delaprésence des résilients vrais. Le rapportentre
sujets résistantsetnon résistantspermetd’évaluer la
démorésilience.Plusune populationcomporte d’individus au
corps matérielqui s’opposeaumicrobe virulent,meilleureest
25
Gualde N. Immunité-humanité.Essaid'immunologiedes populations.
L'Harmattan.Paris 1994.
14sa démorésilience.Ceci s’accorde avec la pensée du philosophe
26
Peter Sloterdijk pour qui :
«L’immunité du Nous constitueunphénomène plus profond que
l’immunité du Moi. En un tempsoùl’onnejureque par lesparticules
27élémentairesetles individus,pareille affirmationnevapas de soi .»
Plus généralement Sloterdijk nous dit:
«Chez leshommes, nous devons donc toujourscompter sur
l’existence de troisniveauxsynchronisésdesystèmes immunitaires :
l’immunité biologique, l’immunité sociale(assuréepar des systèmes
de solidarité simples, complexes et parlesystèmedudroit) et,dans la
plupartdes cultures, des systèmes immunitaires symboliques ou
rituelsque l’ondésigne conventionnellement en Europe sous le nom
de «religions ». Les systèmes immunitaires symboliques compensent
la mort et garantissent la transmission des normescommunes […].
Lessystèmes immunitaires juridi ques et religieux pratiquent […]l a
distinctionentre ce quileur estpropreetce qui leur estétranger,à
cette nuance près qu’ils ne définissent pas le «propre» d’une
manièrepurement biologique, mais culturelle.À ce palier, l’immunité
implique donc toujoursunélément fort d’altruismeculturel. Dans la
mesure où lesindividus apprennentàagirenacteurs de leur culture,
ils repoussent lesavantages privés pour œuvrer àl’avantage du
groupe d’assez grande taille.[…].Lac o-immunité est[…] le motclef
pour comprendretoutes leshistoirespolitiquesetsociales réussies.
Elle permetdecomprendrecomment leshommespeuvent, d’une
manièregénérale, coopérer au sein de groupes d’une certaine taille.
Le calcul co-immunitaireexplique pourquoi l’ondoitsacrifier
quelque choseàunniveau inférieur si l’on veut gagner quelque chose
àunniveau supérieur.C’est surceprincipe que reposent tous les
sacrifices et tous lesimpôts, toutes lesbonnes manières et tous les
services,toutes lesascèses et toutes lesvirtuosités».
Si nous remplaçonslaconceptionsocialeetmétaphysique de
coimmunité sloterdijkienne par celle de démorésilience
26 PeterSloterdijk,néà Karlsruheen1947, estprofesseurdephilosophieet
d'esthétiqueàlaHochschulefürGestaltungde Karlsruhe, recteur du même
établissement depuis2001. Il enseigneaussi aux Beaux-Arts de Vienne.
Sloterdijk reconnaîtavoirété influencé (entre autres) par GastonBachelard,
GillesDeleuze, JacquesDerridaetMichelFoucault.
27
P. 9-10 in Sloterdijk P. Écumes.Sphères III (TraductionOlivierMannoni).
MarenSell.Paris 2005.
15(biomédicale et culturelle), nous y trouvons la notio n
d’altruisme de groupe humain:
«Ilnefaut cependant pas négliger le fait que l’idée d’âmed u
monde, de par sonapproche éthique, constituaitaussi le contraire
exact d’un systèmeimmunitaireindividuel:dans le régime
métaphysique, on soumet lesindividusàune instructionholistique qui
lesincite àsacrifierleur individualisme et àsesoumettreà
l’administrationdupland’ensemble; ici, le seul salutrestant,c’est le
rapportautout et le fait de convaincrel’individu de se dévouer à
28
l’englobant .»
La démorésilience estbienunétatdefaitaucoursduquel
«l’individu se dévoue àl’englobant»mêmes’il n’y aen
l’espèce aucune dispositionconscienteàservir.Tous les
penseursattachés àintégrer le concept (parfois qualifié de
paradigme) d’immunité ne perçoivent pas dans la notionde
communautéune perspectives’accordant avec la résilience de
29cette communauté. Ainsipour Roberto Esposito :
«…la communitasest l’ensembledes personnes uniesnon pas par
une «propriété»maistrèsexactement parundevoiroupar une
dette;non pas par un «plus»,maispar un «moins », par un
manque, par une limite prenant la formed’une charge, voire d’une
modalité défective, pour celui quienest«affecté»àladifférence de
celuiqui en est« exempt»ou« exempté».Ici prend corps la dernière
associationdes contraires[…]àsavoircelle qui opposecommunitas
et immunitas. Si l’ondit qu’estcommuniscelui quiest tenu de remplir
un office–oudeprodiguer une grâce –,àl’inverse,etpeut par
conséquent demeurer ingratus […]. Tandisque la communitasest liée
3 0
au sacrificedelacompensatio ,l’immunitasimplique le bénéficede
31,32la dispensatio .»
Esposito reprend plus loin :
28 P.213i nibid
29 Roberto Esposito,néàNaples en 1950,est philosophe de la philosophie
morale et politique.Espositoaété trèsinfluencé parMichel Foucault.
30Du lat.compensation,échange.
31 Du lat.distribution,partage.
32
P. 19 in Esposito R. Communitas. Origineetdestin de la communauté.
(TraductionNadine Le Lirzin).PressesUniversitairesdeFrance.Paris 2000.
16« »«L’ immu nn’estpas simplement différent du «commun»,ile n
estlecontraire. De la même façon,leprojet« immunitaire» de la
modernité ne se retourne pas seulement contre lesmunera(charges)
spécifiques qui pesaient surles hommes[…] mais aussi contrelaloi
33
même de leur vieensociété, de leur associatio n.»
Cette appréhensiondurapportcommunauté– immunité
(démorésilience)nes’accorde pas avec la réalité du fait
épidémique. Dans le champdeladémorésilience,immunité de
la communauté(démorésilience)etcommunautéelle-mêmene
s’opposent pas.Les altruistescommunautaires, porteursdeleur
résilience individuelle,contribuent au contraire au bien-être du
groupe;les muner aimmunitaires des altruistessont bénéfiques
lorsqu’ellessurpassent en efficacité (ennombre) lesmaltôtiers.
1.2. La démorésiliencevaccinale(culturelle)
antivariolique
Un rappel de l’histoire de la variole permettra de
comprendreleconcept de démorésilience d’une populationavec
sesdémorésilientsetses maltôtiers.Ils’agitégalement d’un
compendium,d’unexploitunique de la démorésilience
vaccinale, culturelle.Ilest bon préalablement de savoirqu’au
eXVIII siècle, dansles villesanglaises par exemple,la variole
représentait10%dutotal des décès,latrèsgrande majorité des
victimes étant des enfantsdemoins de cinq ans.Chez ces
dernierslamortalité lors d’épidémiesde variole atteignait80 à
e90 %.Àlafin du XVIII siècle, la variole représentait10%de
la mortalité européennesoitenviron400 000 morts annuels
auxquelsilfallait ajouterles nombreuses personnes rendues
infirmes par le virus. Dans lesannées1970,lacampagne de
vaccinationdel’OMS éradiquala variole.Alors,grâce àla
vaccination, le monde se trouvapeuplé d’une populatio n
pratiquement homogène pour sonexcellentedémorésilience
antivariolique postvaccinale.
33 P.27 in ibid.
17eAvant la vaccination(figure1), au XVIII sièclepar
exemple, la démorésilience européenne pouvaitêtre
schématisée ainsi: lesrésilientscontre la variole (enblanc)
étaient protégéscontre la maladiecar,pour la grande majorité
d’entre eux,ils l’avaient eue et avaient survécu. Ceux
34représentés en noir, victimes du virus ,n’étaient bien entendu
pas des maltôtiers car ilsnebénéficiaient d’aucune protectio n
due aux altruistesqui,à ce moment de l’histoire de la variole,
ne composaient pas encoreunpourcentage de résistants
salutaire pour une démorésilience effective. La populationdece
tempsétait composéederésistantsimmuniséscontre la variole
àlasuite d’une épidémie antérieuremaisleur nombre était
insuffisant pour empêcher la palingénésique épidémie
variolique. De ce fait, lesnon-immunisés, majoritairement des
enfants, étaient exposés aux méfaits du poxvirus.
Figure1: Avant la vaccinationantivariolique, en Europe, la démorésilience se
composait de sujets ayanteulamaladieetayant survécuetd’inoculés.Ceux-
là étaient définitivement immunisés(ronds blancs). Ceux n’ayant pas encore
étécontaminés et parmieux,les enfants« nouveauxvenus» dans le théâtre de
l’infectiologiereprésentaient la fragilité de la démorésilience lors de la
survenue du virus(flèche).Onpeut imaginer qu’unschémasemblablechez
lesAztèquesavant l’arrivée de Cortès n’auraitcomporté que des rondsnoirs.
34 Le virusdela variole appartientàlafamille des orthopoxvirus, dont deux
autresvirusdumêmegenre peuventinfecterl'homme:le monkeypox (celui de
la«variole du singe»)et levirusdelavaccine (cowpox)utilisé par Jenner.
18Àpropos des résistantsd’alorsàlamaladie, il convient ici
de dire deux mots de ce que furent lesinoculés par la variole.
Avant la vaccination, en Turquiepar exemple, on pratiquait
l’inoculation(ou variolisation) qui consistaitàadministrerle
virusdela variole prélevésur des lésions en voiedeguérison en
piquant celuiqu’on inoculaità l’aided’une aiguille ayantété
en contact avec ces lésions.Les Chinoisutilisaient une
technique différente: ils déposaient dans lesnarines de celui
qu’ilsdésiraient protégerdes croûtescicatricielles ou faisaient
inhaler le contenu d’un tampon imprégné du liquide des
35
pustules .En1717, EdwardWortley-Montaigu futnommé
ambassadeurd’AngleterreàIstanbul.Deux semainesàpeine
après sonarrivéeLady Montaigu, sonépouse, informaitson
amie SarahChiswell(qui mourut dela variole9ans plus tard)
36de ce qu’elle avaitappris surla variolisatio n.Lady Montaigu,
fitinoculer sonfils unique et assura ainsi unepublicitéàla
37méthode en Europe occidentale .Ilseraitinexact d’écrire que
Lady Montaigu futlaseulepromotricedel’inoculatione n
Europe. Selon Anne-Marie Moulin :
«L’introductiondel’inoculationenEurope occidentaleest due
aux effets conjugués de la traditionp opulaire,derecherches
médicales marginales et de la promotiondeceprocédé parune
personnalité charismatique. Il semble bien qu’une pratique empirique
« »de variolisatio n sauvage notamment par la mise en contact des
«
enfants sainsavec des malades atteints de petite véroledebonne
» 38espèce existaitdéjàenmilieupopulaire européen ».
L’inoculationfut également rendue fameusepar Voltaire qui
mentionna cette pratique dans sa onzième lettre philosophique
39surl’insertion de la variole .Enadministrant le virusdela
35 Cabanès. Mœursintimes du passé.Les fléaux de l’humanité.Albin Michel.
Paris 1955.
36 Dixon C. Smallpox.Churchill.London 1962.
37 Pain S.The poet and thepox.NewScientist.2003;18 January:44-5.
38 P.45 in Moulin A-M. L’aventure de la vaccinatio n.Fayard.Paris 1996.
39 «Les femmesdeCircassie sont de tempsimmémorialdans l'usage de
donner la petite véroleàleurs enfants, mêmeàl'âge de six mois, en leur
faisant une incisionaubras, et en insérant dans cette incisionune pustule
qu'ellesont soigneusement enlevée du corps d'un autre enfant. […]Cequi a
19variole on exposaitl’inoculéàdes effets indésirables et
potentiellement dangereux.L’inoculationétait une préventio n
risquée;enEurope généralement réservée àune minorité
socialement élevée, elle n’apporta que trèspeu (voire rien)àle
démorésilience antivariolique carlenombred’altruistes
produits par la variolisationdemeuralimité et les« altruistes
par variolisation» ne permirent jamais,entant quetels, de
limiterles diffusions épidémiques.Ladémorésilience n’est
effectivepour empêcher l’épidémie que si 85 à95% de la
populationest composéed’altruistes. La variolisationn’atteignit
jamais un telniveaudeprotection. L’inoculationfut,grâce à
40Jenner,remplacée par la vaccinatio n. Aprèsl’éradicatio n
(figure2), en 1980,dela variole par le vaccin(il s’agit
d’éradicationdelamaladieetn ondedisparitiondu virus), le
schémadeladémorésilience avait changé. La grande majorité
des vaccinés,altruistes(en blanc),faisait profiterdeleur
résilience antivariolique lesnon-vaccinés,maltôtiers,e n
empêchant la marche de l’épidémie,les maltôtiers«profitant »
de la vaccinationdes premiers.
introduitenCircassie cette coutume,qui paraîtsiétrangeàd'autrespeuples,
estpourtant une causecommuneàtoutelaterre,c'est la tendresse maternelle
et l'intérêt. […]. LesTurcs,qui sont gens sensés,adoptèrent bientôt après
cette coutume,etaujourd'hui il n'yapoint de Bacha,dans Constantinople, qui
ne donne la petite véroleàson fils etàsafille en lesfaisant sevrer.[…] Tout
ce quej'aià dire surcette matière,c'est que, dans le commencement du règne
de George Ier, MmedeWortley-Montaigu, une des femmesd'Angleterre qui a
le plus d'esprit et le plus de forcedans l'esprit, étantavec sonmarie n
ambassadeàConstantinople, s'avisa de donner sans scrupulelapetite vérole
àunenfant dont elle étaitaccouchée en ce pays[…] Cette dame, de retour à
Londres,fit partdeson expérience àlaprincesse de Galles, qui est
aujourd'hui reine. […]Laprincesse,assuréedel'utilité de cette épreuve, fit
inoculer sesenfants: l'Angleterre suivit sonexemple, et,depuis ce temps, dix
mille enfants de famille au moinsdoivent ainsilavieàlareine etàMme
Wortley-Montaigu, et autant de fillesleur doivent leur beauté. […]»
e(Voltaire.XI lettre philosophique surl’introductiondelapetite vérole.)
40EdwardJenner (1749-1823) estunmédecinanglais. Au termedeses études,
il pratiqua la médecinedans le comté du Gloucestershire. Il vérifia alors ce
quebeaucoup savaient dans lescampagnes:les vachères ayantcontractéla
vaccine (cowpox ou picoteenfrançais) n’étaient jamais atteintesde variole
(smallpox).
20Figure2:L’éradicationpost-vaccinaledela variole en 1979 résultat d’une
vaccinationdemasse transformant la populationhumaine en résilients (ronds
blancs). Lesmaltôtiers,peu nombreux étaient pratiquement abritéspar la
démorésilience obtenue.Celle-cinéanmoins ne futque transitoire en raison de
l’arrêt de lavaccination.
Notons que dans le cas de la variole l’avenirdela
démorésilience n’estpas aussisimple. En raisondel’arrêtdela
vaccination, comptetenu du fait que la démorésilience
vaccinaleantivariolique ne perdurepas et qu’onne vaccineplus
depuis1980,tous ceux qui sont nés depuiscette datesont
dépourvus de la bénéfique protection.
La populationhumaine est, aujourd’hui,enterme de
démorésilience antivariolique, scindée en deux groupes:celui
quia acquis la démorésilience d’origine vaccinaleetcelui qui
est viergedetoutemanœuvre protectrice. Commelemontre le
tableau1,enfonctiondel’âge des vaccinés (ounon-vaccinés)
et des calendriers de vaccinationqu’ils ont connus,leur
efficience d’altruistespotentiels peut s’altérer. Ceux qui sont
nés avant 1966 ont reçu une vaccination« complète» et leur
rôle éventuel d’altruistesperdure;ceux qui ont été vaccinés peu
de tempsavant l’arrêt de toute vaccination(nés entre 1966 et
1971) n’ont eu aucune injectionderappel et leur fonctio n
altruiste n’estplusque de 50%! Tous ceux qui sont nés après
211980 n’ont pas été vaccinés;ils constituent un groupe dépourv u
de démorésilience antivariolique. La démorésilience
antivariolique supportéepar lesaltruistesqui avaient eu la
variole étaitdéfinitive; celle des vaccinés n’estque transitoire,
car la démorésilience acquise grâceau vaccin s’altère au cours
41du temps .Ceux qui ont été vaccinés contre la variole ne sont
altruistesque transitoirement.Letemps passant,les altruistes
(pour la protectionantivariolique) disparaîtront ainsique les
maltôtiers au demeurant car on ne peutprofiterdelaprotectio n
apportéepar autruique si ce dernier existe !
Démorésiliencethéorique Démorésilience
estimée
Annéede Primovaccinatio n Revaccinatio n
naissance
1979–2005 0 % 0 % 0 %
1972–1978 100 % 0 % 50 %
1966–1971 100 % 100 % 65 %
Avant 1966 100 % 100 % 90 %
Tableau1:Couverture vaccinalethéorique, au début des années 2000,des
vaccinés et des non-vaccinés contre la variole.(Mack T. M. The Journal of
Infectious Diseases.1972;125:161-9.)
La disparitiondes altruistesdeladémorésilience
antivariolique signifiera ipso fact ol’évanescence du statut de
41 La différence vient de la naturedu virus quiainstallé chez chacun la
résilience individuelle.Chez celui quiavaitsurvécuàlamaladie, la résilience
obtenue,consécutiveàl’infectionpar le terrible virusdela variole,était
définitive. La résilience postvaccinale, générée après un «contact» avec le
virusdela vaccine, n’étaitque transitoire,nécessitant des injections ditesde
rappel.
22maltôtiers.Lapopulationneserapluscomposée que de sujets
sensiblesau virus variolique:plusd’altruiste et par là plus de
maltôtier.
Peut-être est-il utile de souligner icique la démorésilience
antivariolique futdonc installéeàlasuite d’une campagne
remarquablede vaccinationqui,par ailleurs, fut80 fois moins
42coûteuseque l’envoi du premierhomme surlalune .
1.3. La démorésiliencenaturelle antimyxomatose
La démorésilience peut-elle s’installernaturellement?La
réponseest oui.A titre d’exemple,nous pouvons évoquercequi
estarrivéenAustralieàpropos de la myxomatoseprovoquée du
lapinanglaisdevenusauvage sur ce continent.Ils’agit
pratiquement d’un modèleexpérimental de démorésilience.E n
1859, en Australie,les membresdelafamille Austin,des
émigrésanglaisdevenus fermiers, firent venirdeleur île natale
des lapins destinés àlachasse.Une dizainedecouples
d’Oryctolagus furent transportés. Or il n’yapas de prédateur
naturel du lapinsur le continent austral; donc en 1865 on avait
tué20000 lapins surlapropriété,certesétendue, des Austin.
Dans ce paradisdes léporidés,lesanimaux pullulèrent et en
1880 ils furent considérés comme nuisibles.En1940 ils étaient
des centaines de millions.
On tentadefreiner la proliférationenintroduisant,en1950,
la myxomatose, une maladiefrappant leslapins brésiliens qui
furent les« donneurs» de virus. La mortalité des animaux
australiens futconsidérable, atteignant 99 %, puiselle décrut.
Quatorzeannéesaprès l’introductiondu virus, 99%des lapins
étaient éliminés,le virusn’épargnant qu’une extrême minorité
d’animaux.Auterme de l’effondrement démographique, ne
survécurent que des animaux «résistants»àlamyxomatose;
ces derniersréoccupèrent bientôt unepartie du territoire perdu
42 L’opérationd’éradicationdela variole, commencéeen1967 nécessita
2400000000 de doses de vaccins,impliqua 50000 participantsetcoûta300
millionsde dollars.L’alunissage du premierhomme en coûta 24 milliards.
23par les victimes de l’hécatombe. La démorésilience des lapins
survivantssetrouvaitconfortée; elle dépassait celle des
animaux «naïfs»dudébutdelapériode d’introduction.
Parallèlement le virusperditdesa virulence.Il y alàu n
authentique fait de coévolution. Ques’est-il passé?« Le» virus
de la myxomatoseintroduitdélibérément surlecontinent
australassociaittrèsprobablement des agentstrès virulentset
d’autresqui l’étaient moins(ou alors, après leur introduction,
des virus virulentsont donné des mutantsqui l’étaient moins).
Les virusdelamyxomatoseles plus virulentsont étémortels
pour leslapins qu’ilsinfectaient.Endétruisant leur«terreau »,
ils étaient voués àleur propre disparition. Les virusmoins
virulents, provoquant une maladieplusbénigne, ont, en
sauvegardant leur terrain, assuré leur persistance et participéà
l’installationdeladémorésilience.Ilnefaudrait pas tirerdecet
exempleune règlegénérale; la coévolutionneconduitpas
obligatoirementàune entende cordialedéfinitive;c’est l’avis
entre autresbiologistes évolutionnistes,del’AméricainPaul
Ewald:
«Toutaulong du vingtième siècle, lesaut oritésdirigeantesdans
le monde des sciencesdelasanté crurent quelacoévolutiondes
pathogènesetdeleurs hôtesmèneraitinévitablement àune
coexistence bénigne. Ils arrivèrentàcette conclusion erronée car ils
ne prirent pas en compteles contraintes de compensationqui étaient
partiesdelacompétition. Ils concentrèrent leur intérêtsur la survie à
long termedeparasitesparticuliers dans leur ensemble, plutôt que le
succès de compétiteursparticuliers au sein d’uneespèce. […]L a
sélectionnaturelle trouve sa force dans lesdifférencesentre la survie
et la reproductiondes compétiteursauseind’une espècecequi en
retour détermine lesdifférencesdans la transmission des gènesque
43
lesindividus hébergent . »
La coévolutionconduità une démorésilience synonyme de
relation presque pacifique entre microbeethôtemaisunfait
nouveau, génétique chez le microbepar exemple, ou écologique
ou social etc. peutinduire un point de ruptureretournant la
43 P. 11 in EwaldP.W.Plague time. Howstealth infections causecancers,
hearth diseaseand other deadly ailments.The Free Press. New York 2000.
(TraductionN.Gualde).
2444situationàl’étatdedyade épidémie–démorésilience.C’est ce
quenous observons régulièrement avecles épidémiesetles
pandémiesdegrippe.
1.4. Lesmécanismesdelarésistanceindividuelle.Le
sixièmesens
Pourcomprendreladémorésilience,larésistance d’une
population, il estutile d’approcherles mécanismes de la
résistance individuelle.Larésistance individuelle peut être
comprise, en première approche, comme une protectio n
naturelle contre des microorganismes pernicieux.Nous
pourrions,pour décrire la résilience antimicrobienne,utiliser les
métaphores guerrièreshabituellesaux ouvrages traitant
d’immunité.Nous ne le ferons pas carl’appareilconcernén’est
pas qu’un instrument défensif;ilest avanttout,entant que
dispositif en relation aveclemilieuextérieur,essentiele n
termes d’adaptationaux écosystèmes.Encela, prenantleparti
des«colombes », nous nous accordons avecl’opinion de Peter
Sloterdijk àpropos de la thématisationdes systèmes
immunitaires:
«Avec la thématisationdes systèmes immunitaires attachés à
notre proprecorps,larelationdes individus éclairés avec les
possibilitésorganiques d’un état de bonne santéoudemaladiese
transformefondamentalement.[…] Beaucoup de biologistes décrivent
le soisomatique comme un terrain assiégé et défenduavec un succès
variable par des gardes-frontièresspécifiques du corps. Cette
terminologiedefaucons s’opposeàune fractionbiologique des
colombes,qui dessinent une image beaucoup plus complexedes
45
véritables processusd’immunité .»
44 Le termeutilisé icis’entend comme signifiantles aspectssymboliques,et
opératifs que porte le nombredeux c’est-à-diredualité mais également
duplicité et antagonismedes protagonistes essentiels et permanents de la
dramaturgiedel’épidémie.
45
P. 176inSloterdijk P. Écumes.Sphères III.(TraductionOlivierMannoni).
MarenSell.Paris 2005.
2546Pour la philosophe Donna Haraway,les métaphores
militairesutilisées en immunologieneseraient quelaforme
camouflée, danslebiologique, de gestiondes populations,le
systèmedéfensifétant un processusdecommunicationducorps
47biologique .Ouencore:
«Lesillustrateursdusystèmeimmunitairesont férusdecultures
militaires,maiscen’est pas tout:les culturesmilitaires sont elles
aussi dans un rapportsymbiotique aveclediscours du système
immunitaire, de la même manièreque lesprogrammateurs
stratégiques toutàlafoiss’inspirent de et contribuentàlaconceptio n
de jeux vidéo et des scénariidescience-fiction. J’en veux pour preuve
ce passage publié dans Military Review,extrait d’un article […]sur
la nécessité de constituer dans l’armée du futuruncorps d’élite
«composé de bataillons d’intervention: L’exemplequi convient le
mieux pour décrire le fonctionnement de ce systèmecorrespond au
modèlebiologique le plus complexeque l’onconnaisse,à savoirle
systèmeimmunitaireducorps.Ilexisteàl’intérieur du corps un
bataillondesoldatsdont l’organisationest remarquablement
complexe. […]Oncomptepourtant dans leursrangs des spécialistes
de la reconnaissance,des tueurs,des spécialistesdelareconstitutio n
et des communications,qui guettent lesenvahisseurs, sonnent
l’alarme, se reproduisent rapidement et se jettent en masse dans la
bataille pour repousserl’ennemi. […]A cet égard,ontrouvera dans
le numérodejuin1986 du National Geographicune descriptio n
»
détailléedes fonctions du systèmeimmunitaireducorps
48(Timmerman. 1987, p. 52) . »
Etymologiquement,leterme d’immunité vient du latin
immunitas:exemptédecharge;enpratique, il recouvre les
mécanismes de résilience antimicrobienne d’un organisme vis-
à-vis d’un agent pathogène (dugrec pathos :malheur). La
46 Donna J. Haraway esttitulaire de la chaire d'histoire de la conscience à
l'UniversitédeCalifornieàSanta Cruz.Elle estl'auteuredeplusieurslivres
consacrés au féminisme.
47 Haraway D. Thebiopoliticsofpostmodernbodies:déterminationofselfi n
immune system discourse.(TraductionN.Gualde) in Lock M. M.,
Lindenhaums(Direction).Knowledge, power and practice: theanthropology
of medicine and everyday life.University ofCalifornia Press.Berkeley 1988.
48 P. 449inHaraway D. Dessinges,des cyborgsetdes femmes. La
réinventiondelanature.(TraductionOristelle Bonis) Editions Jacqueline
Chambon–Actes Sud.Arles 2009.
26résilience des défenses antimicrobiennescontribue, nous
l’écrivions plus haut,à l’homéostasie. En conférant une
protectioneffectivement homéostatique, la résilience
antimicrobienne permetune adaptationaux écosystèmes étant
entenduqu’un écosystèmerassemble le biotope c’est-à-dire le
milieugéophysique, l’ensembledumilieuphysico-chimique et
la biocénosedéfinissant lesinteractions entre lesêtres vivants,
dont lesmicrobes,peuplant le biotope.
Nous pouvons distinguer la résilience antimicrobienne
exotérique de celle qui estésotérique. La résilience
antimicrobienne exotérique estcelle qui nous protège du
microbecar elle s’exprimedans unerelationavec l’extérieur,
avec des objets allochtones.Larésilience antimicrobienne
exotérique c’estlecorpsàcorps entre le corps (individu) et un
autre corps (microbe).Comme nous le verrons par la suite,ce
corpsàcorps peut ne pas être «guerrier» mais au contraire
symbiotique et utile.À l’opposédelarésilience exotérique, la
résilience ésotérique se limite aux relations des tissusde
défenseavec lescomposantsautochtones;ses dérives
aboutissent aux maladies auto-immunes et aux affections dites
auto-inflammatoiresqui ne sont pas l’objet de démorésilience.
La machinerie de la résilience antimicrobienne exotérique du
corps matérielpeut être décrite selonl’organisationentrois
constituantsdeDameGigogne, ce personnage du théâtre de
marionnettesqui porte une jupe cachant des enfants.
Le plus externeest composé de la peauetdes muqueuses;il
s’agit d’une protectionessentiellementmécanique, physique.
Le secondest celui de la protectioninnée,delarésilience
antimicrobienne essentielle.Par essentielle nous entendonsàla
fois sonaspect indispensabletout autant que sa nature
constitutive, consubstantielle du systèmedeprotectionet
précédant tout contactavec le microbe. La résilience
antimicrobienne essentielle existe ès qualitéschez chaque
individu.
Le troisième estreprésentépar la résilience antimicrobienne
27adaptative, celle de la parade spécifique contre l’agresseur. Il
49s’agit de la résilience antimicrobienne accidentelle . La
résilience antimicrobienne accidentelle n’existe pas par nature
chez l’individu mais s’installe après une rencontre avec le
microorganisme qui la provoque. Il s’agit d’une réponse
temporelle dépendant de circonstances occasionnelles. Cette
résilience adaptative est douée d’un système de perception du
microbe, un«sixième sens », et d’une«mémoire»contribuant
à rendre plus agissante la résilience lors de rencontres
renouvelées entre l’individu et le même microbe. Au niveau
d’une population, c’est à la communauté des individus
qu’appartient le sixième sens, produit fédératif de détection du
microbe participantà la démorésilience.
50Ce sixième sens est essentiel ; en effet, depuisPaulEhrlich
nous savons que la résilience antimicrobienne est cognitive,
mnésique et régulée.De façon un peu sommaire, nous pouvons
écrire que la résilience antimicrobienne possède la faculté
remarquable de distinguer des entités qui lui sontallochtones, le
« non-soi », des tissusautochtones, ou«soi », le termeayant ici
uneacception rigoureusementbiologique.D’une certaine façon,
le système constituant la résilience antimicrobienne correspond
à une sorte d’organe des sens supplémentaire percevant le
microbe.Pour le corps social, le rassemblement de sujets doués
de ce sixième sens et ayant chacun ses facultés de perception
conduira à augmenter d’autant la compétence cognitive du
groupe. L’organe de perception microbien du groupe possède
ainsi un champ de détection dont la diversité est supérieure à
celle de l’individu isolé.
Revenonsaux termes soi et non-soi ; nous savons qu’ils sont
plus du domaine de la métaphore que de la définition
scientifique :
49 Comme nous l’avons mentionné plus haut, n’étaient résistants à la variole
que ceux qui présentaient une résilienceaccidentelle, soitaprèsavoir survécu
à la maladie, soitaprèsavoir été vaccinés (ou, jadis, inoculés).
50 Paul Ehrlich (1854 - 1915) fut un biologiste allemand ayant réalisé des
travaux remarquables dans le domaine de l’immunologie mais également en
hématologie et cancérologie. Il a reçu en 1908 avecÉlie Metchnikoff le prix
Nobel dePhysiologie et deMédecine.
28« Pour l’immunologiste, l’opposition entre le soi et le non-soi est
habituelle et commode lors de l’expression des concepts. Le non-soi
représente« l’étranger »contre lequel le soi produira une réponse
mettant en jeu des mécanismes de défense. Les indicateurs du
polymorphisme humain tels les groupes sanguins permettent une
approche organique, tissulaire, moléculaire du soi et montrent que la
probabilité de trouver deux sujets aux caractères biologiques
identiques (en ne prenant en compte que les plus communs) est d’une
chance sur un milliard. L’identité biologique d’un individu peut
atteindre une singularité quasi absolue. Le soi biologique peut donc, à
l’aide de certains marqueurs, être défini de façon précise mais
toujours contingente des marqueurs choisis […] Beaucoup
n’accordent pas au soi biologique une identité bien arrêtée, le génome
des humains contient de l’ADN d’origine virale et par conséquent le
51soi de chacun est bien métissé d’apport exogène . »
La distinction entre soi et non-soi, hypostase conceptuelle de
la résilience antimicrobienne exotérique, est une façon
manichéenne mais pratique d’envisager de quelle manière notre
organisme se protège des microbes. Cela renvoie à une forme
bien spécifique d'individualité biologique. Notons néanmoins
que, comme l’a soulignéThomasPradeu :
« Un examen des concepts utilisés par l'immunologie conduit à
s'interroger sur l'origine et la légitimité des notions de soi et de non-
soi, situées au cœur du modèle théorique dominant dans cette science.
Toute réflexion théorique sur l'immunologie doit se donner pour fin
[…] la définition opératoire des conditions dans lesquelles une
réaction immunitaire a lieu ou n'a pas lieu. Or, une double critique,
conceptuelle d'une part et fondée sur des résultats expérimentaux
d'autre part, du vocabulaire du soi et du non-soi, permet de montrer
l'imprécision et même l'inadéquation de la dichotomiesoi/non-soi.
[…] À partir de cette critique, on peut proposer une autre hypothèse
52théorique pour l'immunologie, fondée sur la notion de continuité .»
51P. 79 inGualdeN.Épidémies, la nouvelle carte.Desclée deBrouwer.Paris
2002.
52 Carosella E. D., Pradeu T. L’identité, la part de l’autre. Immunologie et
Philosophie.OdileJacob.Paris 2010.
29La théorie de la continuité s’appuiesur le fait que tout ce qui
estétranger n’estpasàtous coups rejeté par l’organisme; elle
suggèredonc un nouveaucritèredusoi impliqué dans la
résilience antimicrobienne, un soisans rupturetranchéeavec le
53non-soi .Notons par ailleursque Thomas Pradeunous invite à
ne pas transposer brutalement dans le social lesobservations de
54la biologie .
PeterSloterdijk,cité plus haut et pour qui
55«L’identité estune prothèsed’évidence en terrain incertain »,
précisesapenséeàpropos du«soi»:
«LeSoi et l’Étranger sont si étroitement imbriqués dans les
stratesprofondes que l’onobtient plutôt des effets contre-productifs
en utilisant des stratégies primitives de démarcation[…].Cen’est pas
seulement par leur complexité que lessystèmes immunitaires émergés
troublent l’existence de sécurité de leursdétenteurs;ils déconcertent
plus encore par leur paradoxe immanent:leurs succès,lorsqu’ils sont
trop radicaux,serenversent pour devenir des motifs de mala die d’un
type spécifique. […]Cen’est pas un hasardsil’onvoitsedessiner
dans lesinterprétations récentes du phénomène de l’immunité une
tendance àattribuer àlaprésence de l’Étranger au cœur du
spécifique un rôle beaucoup plus important qu’on ne le prévoyaitdans
lesconceptions identitaires traditionnelles, cellesd’unSoi constitué
56en organismeetfermé de manièremonolithique .»
Situationnettement tranchéeentre le soietlenon-soio u
continuité,sorte de «je estunautre»prémonitoire d’Arthur
Rimbaud,larésilience au microben’a de sens que si elle est
vécue surunmode plurielenterme de démorésilienceàsavoir
lorsqu’elle bénéficieaugroupe et nonàl’individu. Le privilège
apporté au groupe permettraàcelui-cideposséder,auterme
d’une évolutionplusoumoins durable, une fréquence
53 Pourêtre plus informé, voir de PradeuT.Leslimitesdusoi.Immunologieet
identité biologique.Les Pressesdel’UniversitédeMontréal.Vrin.Montréal
2009.
54 Voir : La Recherche.L’entretien du mois.2010;446:78-81.
55 P. 174inSloterdijk P. Écumes.Sphères III.(TraductionOlivierMannoni).
MarenSell.Paris 2005.
56 P.176i nibid.
30notoirement avantageusedes gènes associés àla
démorésilience.Enfait, c’estdecoévolutiondont il faut parler
57car lesmodifications du génome du groupe assailli par le
microbe, si ce dernier estnocif, s’accompagnentégalement de
58la sélectiondegènes microbiens .Lacoévolutiondue au
microbe, modifiantàterme le génomedelapopulation, cela
représentelatrace danscegénome que peut laisserl’épidémie,
l’image en miroir dans lesgènes de la population, du passage
du microbe. C’estexactement ce quiaété observéchez les
lapins australiens atteints de myxomatose: au termedela
période aiguë de l’épidémie,delaconfrontationlapin versus
virus, le génomedelapopulationdes Oryctolagus et celui du
myxomavirusavaient coévolué.
La coévolutionmétaphorisée par le modèledelaReine
Rouge fait tout le selduduetto entre la population(en tant
qu’unité biologique et évolutive) constituant le corps social
(humain) et le microbe, suivantencelal’emprunt de Va n
59 60Vale n àl’ouvrage de Lewis Carroll .Comme dans la
situationoù AliceetlaReine se déplacent en même tempsque
leur environnement,courent pour «faire du surplace », microbe
57 Ensemble du matérielgénétique d'un individucodé dans sonADN (à
l'exceptiondecertainsvirusdont le génomeest porté par des molécules
d'ARN).Ilcontient en particuliertoutes lesséquences codantes (transcrites en
ARN messagers, et traduitesenprotéines)etnon codantes (non transcrites, ou
transcritesenARN,mais non traduites).
58 Voir Gualde N. Comprendreles épidémies, la coévolutiondes microbes et
des hommes.LesEmpêcheurs de Penseren Rond/Le Seuil.Paris 2006.
59 VanValen L.Anew evolutionary law.
EvolutionTheory.1973;1: 1-30.
60 «The most curiouspartofthe thingwas,that thetrees andthe other things
round them never changed theirplaces at all: however fast they went,they
never seemed to passanything.«I wonder if allthe things move alongwith
us»thought poor puzzled Alice. Andthe queenseemed to guessher thoughts,
forshe cried« faster! Don’ttry to talk »(P 142 in Carroll L. Alice's
adventures in wonderland and through thelooking-glass.Penguin. London
1998).« Le plus curieux étaitque lesarbresetles autresobjetsautour d’elles
ne changeaient jamais de place:aussi vite qu’ellesallaient,ellesne
dépassaientrien».Jemedemande si toutes leschoses se déplacent avecnous
pensaAlicedéconcertée. Et la reinequi semblait deviner sespensées cria:
plus vite n’essayez pas de parler ».(TraductionN.Gualde).
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