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La Go +

De
284 pages
Une go, en Afrique de l'Ouest, est le mot "branché" signifiant la fille/femme africaine. Une P+ est un raccourci utilisé pour désigner une personne séropositive. "La Go +" est ici le nom de l'héroïne, une jeune séropositive africaine, une pionnière de la lutte contre le sida. Ce livre est l'histoire vraie de Jeanne, qui symbolise l'action de reconnaissance des droits des PVVS (Personnes Vivant avec le VIH/Sida) et le rôle clé joué par les PVVS en réseaux associatifs pour lutter contre le sida en Afrique.
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Sommaire

P. 8 P. 9 P. 11 P. 15

Dédicace Remerciements Préface Avant-propos

1ère partie : de 1993 à 1997 / De la révélation au combat
P. 23 P. 29 P. 35 P. 39 P. 43 P. 47 P. 51 P. 57 P. 63 P. 71 P. 79 1. Laurent 2. Andréa 3. Une bien belle famille 4. Le village 5. La cour 6. Médecins en toute amitié 7. Pourquoi elle ? 8. Lumière Action 9. RAP+ 10. ICW 11. Ashoka

P. 85 P. 93 P. 101 P. 107 P. 115 P. 121 P. 127 P. 133 P. 139 P. 147 P. 151 P. 157

12. Globe-trotter 13. D'autres sœurs 14. Et d'autres frères 15. Les "faux types" 16. Unis dans l'Espoir ? 17. Bêtise et jalousie 18. Rires et pleurs 19. Prise en charge et limites 20. Prévention et tolérance 21. Rencontre du grand public 22. Un eldorado ? 23. Vivre, mourir, aimer

2ème partie : de 1998 à 2003 / Vers la sérénité et l'espoir
P. 169 P. 177 P. 183 1. Le docteur résistant d'Abidjan 2. Calvaire 3. D'Abidjan à Paris

P. 191 P. 201 P. 209 P. 215 P. 223 P. 227 P. 233 P. 239 P. 249 P. 255 P. 263 P. 273

4. Au revoir ou adieu ? 5. Dépression 6. Faire sans elle à Abidjan 7. Renaissance parisienne 8. La mort a encore frappé 9. Catherine 10. Lutter encore contre le SIDA 11. Les sœurs positives 12. Anniversaire d'Andréa 13. Nouvelles des ONGs amies 14. Visites en France 15. Sans le SIDA ?

P. 279 P. 283

Ce virus nous interpelle tous… Epilogue

à Jeanne Gouba pour m'avoir amené l'Afrique

et à El Hadj As Sy grâce à qui j'ai connu Jeanne à Abidjan

Remerciements

à mes amies et à mes amis, pour m'avoir soutenue tout ce temps à Abidjan et à Bamako, à Dakar et à Yaoundé, à Genève et à Paris

à mes parents, pour m'avoir tant aidée à aider

Préface

L’année 1993 marqua un tournant dans la lutte contre le SIDA en Afrique avec la création du Réseau Africain des Personnes Vivant avec le VIH/SIDA (RAP+). Auparavant, on connut certes la réaction des pays africains face à la pandémie, mais la véritable réponse fut déclenchée par les Personnes Vivant avec le VIH/SIDA qui commençaient à s’organiser en associations et en réseaux. L’une de ces personnes, fille de la Côte d’Ivoire, se distingua rapidement en prenant des responsabilités au sein des réseaux et en menant la lutte en Afrique de l’Ouest et du Centre. Il s’agit de l’héroïne de ce livre, Jeanne Kouamé, membre co-fondatrice de l’ONG "Lumière Action". Ce livre est le récit de l’histoire personnelle d’une pionnière parmi d’autres du mouvement communautaire. Il relate avec précision et émotion comment, au prix de multiples sacrifices, Jeanne a maintenu la tête haute pour que s’intensifie la lutte contre le SIDA dans son pays et dans l’Afrique entière. Il montre comment "les Ambassadeurs de l’Espoir du RAP+" ont réussi à donner un visage humain à cette pandémie dans la sous-région. L’ambassadrice Jeanne Kouamé a assuré son mandat avec sacerdoce. Dans tous les pays où elle est passée, elle a su être convaincante pour briser le silence, et a ainsi entraîné bien d’autres qu’elle dans son sillage. Son courage, sa conviction et sa dignité continuent à inspirer et nourrir beaucoup d'autres engagements de femmes, mais aussi d’hommes et de familles africains. En acceptant de partager son expérience et son vécu, Jeanne nous permet de découvrir et de mieux comprendre le parcours de tant d’autres combattantes à travers l’Afrique et le Monde.

L’amour, l’amitié, et la solidarité rythment mélodieusement ce récit. Jeanne et Evelyne, l’héroïne et l’auteur, nous entraînent dans un tango complice qui a résisté à tous les aléas pendant dix ans. Cette complicité leur a permis de franchir d’importantes étapes de la lutte contre le SIDA et de leurs vies de femmes ; complicité de deux engagées farouches et de deux sœurs de cœur, dans les larmes et le rire, la peine et la joie, à travers échecs et réussites. Cette histoire d’amour et d’amitié est aussi celle des grandes sœurs et des grands frères, parmi lesquels Elizabeth Reid et Boubacar Diallo du PNUD, Awa Marie Coll Seck de l’ONUSIDA, As Sy de AFRICASO. En lisant cette histoire, ces frères et sœurs seront davantage fiers d’assumer des responsabilités à haut niveau dans ces institutions qui ont oeuvré pour la défense des droits des personnes vivant avec le VIH, ainsi que pour la plus grande implication de ces dernières dans la réponse à l’épidémie à travers les réseaux. Je me fais le plaisir de m’exprimer ici en tant que grande sœur, sens où nous l’entendons en Afrique, à savoir : amie personnelle et quelque sorte marraine. Jeanne, cette belle petite dame dynamique a sensibiliser et mobiliser par sa franchise, sa sincérité et son art partager ses connaissances et son expérience. au en su de

Je n’oublierai jamais sa contribution à la création de la première association des Personnes Vivant avec le VIH au Togo. Notre amitié et notre collaboration se sont renforcées lorsque j’étais en poste à Abidjan, en tant que Chef de l’Equipe Inter Pays ONUSIDA pour l’Afrique de l’Ouest et Centrale. Jeanne m’a enrichie de son énergie extraordinaire, son sourire chaleureux, ses idées précieuses que sa fameuse petite voix fluette exprime si fortement. Elle a contribué à renforcer ma détermination à mener ma mission, et elle a gagné l’attachement de tous les membres de mon équipe. Jeanne continue à beaucoup compter pour moi, malgré la distance entre nos différents lieux de vie et de travail. Je la retrouve toujours avec une immense joie lors des conférences internationales, où elle ne manque pas de nous rappeler avec beaucoup de pertinence à notre devoir de résultats dans la lutte contre le SIDA. Ce livre révèle également une autre belle histoire d’amour entre une mère et sa fille. En effet, s’il est vrai que la présence des ses amis a été inestimable, sans sa fille, Jeanne n’aurait peut être pas eu le courage et la force de s’acharner à lutter pour continuer à vivre et vivre positivement.
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Toi, la jolie jeune fille que j’ai connue petite, continue à soutenir ta maman qui est notre fierté. Instruis-toi et deviens une femme africaine autonome et capable de se battre dans la vie. Ainsi, tu serviras d’exemple à d’autres petites filles et petits garçons dont la maman ou le papa, ou les deux parents, vivent avec le VIH. La "vie positive" n’est certes pas facile, mais elle doit être vécue ensemble, en famille. En vingt années de lutte contre le SIDA, beaucoup d’encre a séché sur les pages de l’épidémie. Tant de livres ont été écrits sur les différents aspects, allant de la recherche au traitement ; mais celui-ci est particulier. Il est particulier parce qu’il relate un exemple d’engagement personnel d’une de ces nombreuses jeunes femmes vivant avec le VIH en Afrique. Une vie positive dans l’amour, l’amitié et la solidarité dans l’épreuve au quotidien. Voici un message d’Afrique, qui est exprimé à travers une histoire individuelle et offerte à tous les frères et sœurs dans la souffrance et l’anonymat, pour la poursuite et le maintien de leurs idées et de leurs actions concrètes, loin de certaines discussions vaines. Je rejoins ici le Dr Peter Piot, Directeur Exécutif de l’ONUSIDA, qui disait lors de la Conférence mondiale à Durban, le 6 septembre 2001 : "Les personnes vivant avec le VIH ne représentent pas le problème du SIDA, mais sont partie intégrante de la solution. Elles représentent une ressource mondiale inestimable non utilisée de la réponse à l’épidémie. Solidarité, Savoir et Espoir représentent un socle efficace pour combattre l’épidémie du VIH." Merci du fond du cœur à l’auteur, à Evelyne, pour sa ténacité dans l’écriture au fil de toutes ces années, pour la profondeur et l’authenticité de ce qu’elle décrit si bien, pour le choix opéré des passages de la vie de l’héroïne, pour la pudeur employée et la vigueur des propos tissés sur la trame de l’amour et l’amitié. Merci bien entendu à La Go +, à Jeanne, pour tout le courage investi à lire et relire les morceaux de sa vie relatés par l’amie, même pendant des phases très dures de la vie avec le virus. Se souvenir, raconter, reprendre, corriger, que d’émotions traversées et endurées pour nous, les lecteurs ! Merci à mes deux petites sœurs, merci pour nous tous ! Genève, janvier 2004 Dr Meskerem Grunitzky-Bekele, Directeur de l'Equipe Régionale ONUSIDA Afrique de l'Ouest et du Centre

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Avant-propos

Ceci n'est pas un livre de plus sur le sida. On n'y trouvera pas de présentation pédagogique sur les modes de transmission du VIH, ni d'explications savantes sur les différents stades de la séropositivité au sida déclaré, voire même de fiches conseils pour monter un programme d'éducation à la prévention. On n'y trouvera pas non plus de données exhaustives épidémiologiques en Afrique ou de tour d'horizon complet sur le milieu spécialisé de la lutte contre le sida. Pourtant, cet ouvrage peut servir de guide pour apprendre comment vivre avec le VIH/sida le mieux possible ; sa lecture amène à la réflexion sur la prise en charge globale des personnes atteintes. Par ce côté donc, on peut parler d'une approche sur le sida, mais d'une approche différente. Il s'adresse en tout premier lieu aux personnes vivant avec le VIH en Afrique, avec la volonté de partager les conseils issus d'une histoire vraie. Il traite en effet du vécu authentique d'une démarche particulière vers le dépistage, puis d'une expérience de prise en charge médicale sans anti-rétroviraux, ensuite de l'apprentissage de ces fameux anti-rétroviraux au fur et à mesure de leur disponibilité. Mais il traite SURTOUT de la composante essentielle de la prise en charge : le soutien moral et affectif de la famille, des groupes de personnes vivant avec le VIH, des amis. Sans oublier les multiples ressources du soutien spirituel. Il s'adresse aussi à tous ceux et à toutes celles qui participent partout dans le monde, mais plus spécifiquement dans les pays du Sud, à la lutte contre le sida au sein d'associations, car il relate la construction progressive d'une réponse communautaire dans un pays africain et en Afrique de l'Ouest et Centrale. Il contient des exemples réels d'initiatives menées en prévention (où les personnes vivant avec le VIH jouent un grand rôle) et d'activités génératrices de revenus sans lesquelles bon nombre d'élans associatifs ne peuvent que s'étouffer à la longue.

Il s'adresse enfin aux multiples lecteurs et lectrices particulièrement sensibles à la question du sida, parce touchés au sein de leur famille ou de leur cercle d'amis, voire de collègues de travail. Car il s'attache à montrer combien la stigmatisation des personnes vivant avec le VIH est néfaste pour l'ensemble de la communauté. Et combien, au contraire, la chaîne de la solidarité autour d'elles et avec elles est efficace. Mais pourquoi ne s'adresserait-il pas, en plus, tout simplement aux autres, amateurs d'histoires à rebondissements, de récits d'aventures humaines, de narrations émouvantes, de pages marquées par l'amour et l'espoir ? Car "La Go +" c'est aussi cela ! Lire une formidable leçon de vie, à même d'inciter chacun à mieux relativiser ses problèmes quotidiens et à savoir plus profiter des possibilités de bonheur à portée de mains de tout le monde, même dans un contexte difficile… Ceci n'est pas non plus le roman de la vie d'une jeune Ivoirienne rencontrant le virus du sida et faisant état directement de ses sentiments personnels. C'est plutôt un aperçu des différents aspects de la vie d'une jeune femme africaine vivant avec le virus du sida, luttant pour que d'autres quelle ne subissent pas le même sort, mais aussi pour que ses semblables vivent leur sort le plus humainement possible. Certes, ce récit rend compte d'une histoire particulière, mais il doit pouvoir être lu et adapté à d'autres jeunes femmes (séropositives) et à d'autres pays en développement. Ce n'est pas à proprement parler un témoignage écrit, puisque Jeanne n'a pas écrit elle-même ces pages. Il est probable que sa modestie ne lui aurait pas permis de rendre compte de qui a été fait ici. Jeanne n'a d'ailleurs pas été tenue au courant de l'écriture de ce livre. Elle n'en a été avisée qu'une fois la production manuscrite achevée. Elle a, à partir du moment où elle a lu ces pages, collaboré activement en faisant rectifier certains passages ou préciser certains éléments. Il est possible, voire souhaitable, que Jeanne trouve le temps de dire elle-même ce qu'elle a envie de raconter. Il est possible que son témoignage s'exprime alors par un livre ou un film. Il est possible aussi que sa course folle ne lui en laisse pas le temps, investie qu'elle est sur d'autres fronts. Ceux qui sont partout à la fois connaissent bien ce problème : ne pas prendre le temps de rendre compte.

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L'histoire, rapportée ici de manière sélective, a été écrite en deux parties. D'abord de novembre 1996 à juin 1997 pour la 1ère partie couvrant les années 1992 à 1997. Ensuite de septembre 2002 à avril 2003, pour la 2ème partie couvrant les années 1998 à 2002. Puis est venu le temps des corrections entre l'auteure et l'héroïne, de juin 2003 à janvier 2004. Et enfin, la quête d'éditeurs avec des épisodes à rebondissements… Le contexte relaté au fur et à mesure du temps libéré pour l'écriture est donc bien à lire compte tenu des périodes des séquences de rédaction. C'est pourquoi les dernières actualités relatives au sida et à sa réponse communautaire depuis avril 2003 ne sont pas ici prises en compte… Ce récit est celui de dix années d'une vie, avec ses hauts et ses bas, mais avec et toujours le virus du sida. Toute une décennie à travers laquelle on suit le cheminement d'un destin particulier, dans un contexte particulier. Tranche de vie personnelle, qui rappellera à d'autres Africaines et à d'autres femmes séropositives au-delà de l'Afrique, une partie de leur vie. Et qui fera découvrir une autre vie, à ceux et celles qui n'ont pas un vécu proche de celui de Jeanne. La première partie présente son cheminement depuis l'annonce de sa séropositivité jusqu'à la dégringolade dans la maladie. Elle traite aussi de la réalité ivoirienne d'une période qui passe du déni de la maladie au niveau national, comme dans bien d'autres pays, à la mobilisation progressive de la société civile − notamment celle des Personnes Vivant avec le VIH/Sida (PVVS) −, jusqu'au front commun mis en place par les autorités et leurs partenaires au Développement pour accueillir la 10ème Conférence Internationale sur le Sida et les MST en Afrique de décembre 1997 à Abidjan. La deuxième partie montre comment Jeanne a échappé à la mort, grâce à son engagement social d'abord et grâce à la solidarité internationale ensuite. Tout en traitant de la période de progressive mise en place de l'accès expérimental aux anti-rétroviraux en Côte d'Ivoire, jusqu'à la démarche de plaidoyer pour l'accès aux médicaments génériques dans le pays à la grande masse des PVVS qui en ont besoin. On pourra certes objecter des omissions et regretter que certains aspects n'aient pas été intégrés au profit d'autres. Rappelons donc que le lecteur va lire ici l'histoire d'une vie "positive", et non pas un compte rendu de l'histoire du sida en Côte d'Ivoire. Et répétons encore que l'amitié est bien le fil conducteur de ce qui va être raconté ici maintenant.

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1ère partie

de 1992 à 1997

De la révélation au combat

1 – Laurent

L’histoire de Jeanne ne commence certes pas avec Laurent. Mais celle de sa vie avec le virus démarre bien là. Il y a en effet une vie avant, et une vie après. Lui, c’est "l’homme de ma vie" pour la jeune fille, âgée d’une vingtaine d’années, qu’est Jeanne en 1986. Elle le rencontre banalement lors d’un sortie "en boîte" avec des amis. Lui, c’est l’amour fou, l’amour fort, la complicité totale, l’union idéale. Avec lui, c’est le début d’une vie de couple, en dehors de l’enceinte des cours familiales. Avec lui, ce sont rapidement les projets d’avenir à deux.

Fiancé et père de famille Lui, grand et beau garçon sérieux. Elle, jolie fille sexy aimant les toilettes. Bref, un beau petit couple, comme on dit. Lui, fils de bonne famille, est étudiant en droit. Elle, BEPC en poche obtenu après avoir quitté le village natal, est devenue secrétaire en entreprise. L’autonomie financière assurée est une bonne base de départ pour un jeune ménage. Les différences de classe sociale ne sont rien quand on s’aime. D’ailleurs bourgeoisie et paysannerie ne sont-elles pas complémentaires dans le pays ? Si les familles ne le voient pas du même oeil, de toutes façons, l’amour est le plus fort ! L’amour est tellement fort entre eux que le fruit de cet amour s’annonce bientôt. C’est la joie à deux. En préparant la layette, la future mère pense alors au mariage qui suivra. L’enfant n’est-il pas déjà le symbole de l’union entre les deux fiancés, qui deviennent alors de fait père et mère pour le meilleur et pour le pire ? Le meilleur, c’est l’arrivée d’une petite fille, Andréa. Emerveillement à deux des premiers sourires recueillis, angoisse partagée des pleurs inexpliqués. Apprentissage ému de la vie de jeunes

parents, nuits incomplètes partagées entre cris du bébé et sommeil réparateur. Andréa est un bébé sage et charmant, mais son papa a du mal à récupérer de la fatigue. Viennent les premiers pas, et la fierté des jeunes parents. Pleine de vitalité, Andréa est le portrait de sa maman. Laurent est totalement fou de sa fille. Jeanne est tout attendrie de voir cet autre couple, heureux sous ses yeux de mère attentive. Un bébé vigoureux, en bonne santé, qui ne donne aucune inquiétude à ses parents. Par contre, le jeune père, jonglant entre ses études et sa charge de père de famille accompli, se traîne... Fatigue accumulée, petits ennuis de santé qui n’en finissent pas de se succéder depuis la naissance de son enfant. Mais qui n’a pas de crise de paludisme à répétition dans le pays ? Après tout, c’est ça l’Afrique ! Et on oublie facilement ces petits soucis quotidiens, lorsque enfin les gazouillis du bébé deviennent des premiers mots intelligibles. Les jeux et l’éducation de la future fillette s’intensifient. Les deux parents s’y adonnent avec bonheur, conscients que, dès maintenant, l’avenir scolaire et social se prépare. Andréa est une petite fille comblée. Malheureusement, son papa est de plus en plus fatigué, et de plus en plus souvent malade. Aussi faut-il apprendre à rester calme et à le veiller pour qu’il se repose et guérisse. Si l’enfant doit "être sage pour son papa", la maman elle, a la double charge de s’occuper et du père malade et de la fillette chahuteuse, sans compter son travail à l’extérieur qui doit continuer bien sûr. En dépit de tous les soins prodigués, le jeune père de famille s’épuise au fur et à mesure des jours qui passent. Une petite fièvre persiste sans raison apparente. Une mauvaise toux s’installe qui n’en finit pas. Des diarrhées surviennent malgré toute l’attention apportée à la préparation des plats, qui devraient au contraire être des reconstituants naturels. D’ailleurs, l’appétit lui-même diminue et avec lui, l’amaigrissement devient vraiment visible. De grand élancé, Laurent est devenu maintenant franchement efflanqué. Mais on s’accroche, ça va passer… On alterne vitamines et indigénat1. Rien n’y fait. Il faut alors partir à l’hôpital pour y recevoir des sérums sous perfusions. De quoi permettre de remonter la pente et de retrouver en meilleure forme ensuite à la maison sa petite famille. Pourtant, de plus en plus fréquemment, il faut retourner se faire administrer un "ballon"2 ou deux... Bizarre cette maladie !
1

Indigénat : terme générique désignant la catégorie des traitements traditionnels, populaires, à base de plantes 2 Ballon : expression couramment utilisée pour désigner le contenant du sérum reçu en perfusion 24

Tête-à-tête jusqu’au bout L’inquiétude ne quitte plus Jeanne. L’état de son homme ne s’améliore pas, même avec tout l’amour qu’elle lui donne. Le moral de Laurent flanche, lui qui se voit de plus en plus dépendant. Ce n’est pas normal. Il doit bien y avoir une explication. Et donc une solution pour s’en sortir... A l’occasion d’un de ses nombreux séjours au CHU3, les médecins pratiquent un examen du sang de Laurent. Malheureusement, les résultats ne sont pas communiqués au malade ou à sa fiancée. On sait seulement que "le sang est mauvais". Ne voyant aucune amélioration dans l’état de leur fils, les parents décident de l’envoyer en cure au village et en avisent la mère de leur petite fille. En arrivant un soir après son travail au CHU au chevet de son homme, Jeanne découvre avec tristesse qu’on lui a enlevé son Laurent. En apprenant qu’il a été conduit auprès des siens loin d’Abidjan pour "raisons de santé", Jeanne comprend qu’il va lui falloir, jusqu’à la guérison, assumer toute seule Andréa. L’absence de l’être aimé est douloureuse, d’autant qu’elle s’accompagne d’une sourde angoisse. Les nuits d’insomnie se succèdent sans aucune nouvelle du malade. Elle sent seulement que Laurent a besoin d’elle et l’attend, entouré de guérisseurs, féticheurs et autres gardes-malades traditionnels. Tenace, elle décide d’aller le voir à la fin du mois, lorsque la paie lui permet d’acheter son billet de car. Sa fillette mise sous bonne garde, Jeanne peut alors se consacrer totalement à son cher malade qu’elle découvre, avec frissons, encore plus diminué et surtout, avec le moral terriblement abattu. Bien sûr, l’isolement total auquel on l’a contraint ici n’est pas fait pour favoriser sa décontraction. Et que dire de tous ces breuvages bizarres ingurgités qui ne font qu’aggraver ses nausées ? Que penser des onctions inconnues appliquées sur son corps qui maigrit à vue d’oeil ? Comment faire pour oublier la douleur diffuse qui s’est installée dans tous ses membres, quand Laurent est entouré d’obscures incantations ? Jeanne parle d’Andréa au papa tellement "en manque" de sa fille, Jeanne raconte le quotidien à Abidjan sans lui, Jeanne l'apaise avec sa foi inébranlable dans l’amour et la vie. Tendresse et réconfort, voilà bien le peu qu’elle peut lui apporter pendant ces quelques précieuses heures
3

CHU : Centre Hospitalier Universitaire 25

passées ensemble au village. Mais il lui faut repartir, retrouver Andréa, reprendre le travail et... abandonner son Laurent aux autres. Les jours et les semaines se suivent dans la capitale. Le soir, grâce aux prières redoublées, la solitude est moins pesante. Andréa, avec toute l’autorité de ses deux ans, réclame souvent son père ; il faut alors la réconforter, et surtout ne pas lui faire sentir l’angoisse maternelle. Parler du prochain retour du papa à la maison, jouer doublement avec l’enfant pour compenser l’absence du "copain". Et malgré tout, continuer les travaux de dactylo au bureau, en traversant la grande ville avec les transports en commun qui font perdre tellement de temps et de forces. Jeanne commence à ressentir d’ailleurs la fatigue. Rien d’étonnant avec ce rythme intense et ce stress permanent depuis des mois. Heureusement, un nouveau mois se termine qui lui permet de courir voir son malade au loin. Pas d’amélioration visible malheureusement. Nervosité accrue de Laurent qui étouffe, seul avec un entourage pesant. Jeanne lui propose d’envisager un retour sur Abidjan et d’aller consulter d’autres médecins ; en parlant avec les collègues et les amies, elle a entendu parler d’une nouvelle maladie qui fatigue beaucoup les gens et qu’on soigne à l’hôpital au Service des Maladies Infectieuses. Laurent décide de rester un mois encore "près des ancêtres" pour voir si la thérapie traditionnelle se révèle à la longue profitable. Il promet de suivre sa chère petite femme la prochaine fois, si cela ne va pas mieux d’ici là. Re-séparation. Jeanne, obsédée par la maladie inexpliquée de son fiancé, supplie la famille de celui-ci de lui dire ce que les médecins ont trouvé dans le sang de Laurent. Mais c’est le refus. Alors, elle se renseigne par tous les moyens pour en savoir un peu plus sur cette nouvelle maladie dont on parle de plus en plus avec terreur en ville. Elle apprend surtout qu’on en meurt rapidement. Affolement. Elle quitte son patron et fonce chercher l’homme de sa vie, qui tient à peine debout pour pouvoir monter dans le car d’Abidjan. C’est à l'arrivée l’hospitalisation aux "Infectieuses" du CHU de Treichville4. Et c’est l’effroi tout autour. Ce ne sont que malades décharnés encombrant les couloirs et mourants râlant seuls sur leurs lits. Il faut dans ces conditions une bonne préparation psychologique pour pouvoir assister au mieux un tel malade.
4

Service des Maladies Infectieuses du CHU de Treichville, une des communes d'Abidjan 26

Faute de mieux, il faut tout l’amour du monde pour tenter d’apaiser l’être aimé. Les soins se succèdent, dont on ne dit pas à l’entourage que ce ne sont finalement que des palliatifs. En effet, il est trop tard ! Le sida a déjà entamé son travail destructeur... Le séjour au village a duré bien trop longtemps pour qu’on puisse maintenant remonter, ne serait-ce que pendant quelque temps, la fâcheuse pente. Jeanne rage contre le silence des médecins. Elle exige de savoir. N’y tenant plus, elle décide un beau jour de partir avec sa fille passer des examens à l'Institut Pasteur d'Adiopodoumé, en périphérie d’Abidjan. Ayant abandonné son poste pour cause de charge de famille trop lourde, c’est sans peur qu’elle fait tester son sang et celui d’Andréa dans ce service médical. L’attente des résultats passe vite à Abidjan au chevet de son malade, épuisé par les souffrances. Laurent demande à voir sa fille. Jeanne propose de la lui amener. Mais Laurent se reprend et hésite entre le besoin quasi-physique de serrer dans ses bras son enfant et la crainte de la traumatiser par le voisinage des autres malades et l’ambiance morbide des lieux. Le père rassemble tout son courage pour dire à sa bien-aimée que la place de sa fille adorée n’est pas ici, à côté de la mort, mais dehors, au soleil dans la cour, là où l’on vit. La mère acquiesce. Le jour où Jeanne retourne seule chercher les résultats des analyses, elle ne sait pas encore que sa vie va alors basculer à tout jamais. Une unique chose importe : savoir enfin… Car savoir pour elle et Andréa, c’est forcément dans son esprit, savoir pour lui. C’est donc vraiment sans être terrorisée qu’elle demande à connaître les conclusions des tests sanguins. La réponse tombe totalement brutalement : elle-même est séropositive au VIH 15, et sa fille est séronégative. Jeanne ne réagit pas à cette sentence, comme si elle n'était finalement pas concernée. Sa seule question est au sujet de son fiancé et de sa maladie. On lui explique alors qu’il a probablement dépassé le stade de la séropositivité et qu’il est désormais en train de "développer un sida". Elle apprend que l’issue ne peut être malheureusement que fatale. Au-delà de la terreur, c’est une vraie panique qui s’empare d’elle, sachant qu’il ne lui reste désormais que peu de temps à partager avec l’homme de sa vie.

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Actuellement, deux types de VIH sont connus dans le Monde : le VIH 1 et le VIH 2. On peut être co-infecté par les deux VIH en même temps. 27

Prière, courage et amour, voilà donc tout ce qu’elle va lui offrir jusqu’à la séparation ultime. Dépassant l’horreur de l’environnement hospitalier, ne pensant même pas à son propre sort, elle n’a de cesse de trouver spontanément les gestes qui calment, les mots qui bercent, les prières qui rassurent. Laurent ne mange plus, ne parle presque plus. Seul le regard reste vivant. Dans un moment de rémission, pourtant, il lui parle d’eux et de leur fille. Jeanne lui dit qu’elle a le même mal que lui en elle et qu’elle le rejoindra bientôt "là-haut", mais qu’Andréa a été épargnée. Peu de temps après, en le tenant dans ses bras, elle ressent le dernier tressaut. Elle lui ferme les yeux et s’effondre. Les médecins et la famille font le reste. Jeanne perd alors conscience de tout ce qui l’entoure et s’en remet totalement à ceux qui la prennent en charge, elle et sa fille.

Le souvenir Des jours passent, le défunt semble toujours présent et l’absence n’est que douleur. Jeanne est révoltée, non pas contre sa séropositivité, mais bien contre cette maladie sinistre qui lui a ravi son homme. Révoltée aussi contre ceux qui ont préféré cacher le sida de Laurent alors qu’il aurait certainement pu vivre encore. Elle sait qu’elle va VIVRE, parce que sa fille n’a désormais plus qu’elle dans la vie. Mais elle sait aussi qu’elle n’aura pas d’autre "homme de sa vie", ni aucun autre enfant d’un nouveau père. De douloureux qu’il est en cette fin d’année 1992, le souvenir de Laurent va devenir, une fois accompli le travail insidieux de deuil, son compagnon de solitude dans les années qui vont suivre. Comme elle le confiera plus tard avec mélancolie : "Quand on a eu la chance de connaître comme moi le véritable amour avec un homme, alors on est heureuse pour la vie !". D’où sa force de se battre pour continuer à vivre. Avec le souvenir.

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