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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

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Paul Brouardel

La Responsabilité médicale

Secret médical - Déclarations de naissance - Inhumations - Expertises médico-légales

PRÉFACE

La Responsabilité médicale n’a jamais pu être définie avec précision ; elle a été interprétée différemment selon les circonstances et selon les juridictions qui avaient à en connaître, mais elle a toujours existé dans tous les pays.

Les législateurs n’ayant pu fixer les bases de la responsabilité médicale, celle-ci se trouve, suivant les lieux et suivant les temps, très diversement appréciée et soumise aux fluctuations de l’opinion publique.

Or celle-ci est dominée par deux sentiments contradictoires et successifs ; ce sont ceux qui se produisent également lorsqu’il s’agit d’un crime ou d’un délit.

Au moment où une erreur médicale ou pharmaceutique est signalée, la société éprouve un sentiment d’indignation. Elle fait appel à ceux qui détiennent une part du pouvoir répressif, elle a peur que celui-ci ne soit ni assez sévère, ni assez prompt dans l’action.

Cette impression a pour origine, la pitié, qu’inspire la victime, et l’égoïsme, que provoque l’idée de préservation personnelle. Des circonstances particulières peuvent lui donner une intensité exceptionnelle. En cas de crime, les foules obéissent à ce sentiment inné, lorsqu’elles lynchent un coupable ou présumé tel, dans les pays où la procédure est lente ou suspecte. Cette première impression est constante.

Puis, le coupable est connu, il est sous la main de la justice, tout danger a disparu pour nous ou les nôtres, l’opinion se retourne immédiatement. La pitié va à l’inculpé. Il est seul, ses moyens de défense semblent insuffisants. Sa faute s’explique par la passion, ou elle ne ressortit que d’une erreur. Qui n’a eu des passions, qui n’a commis des erreurs ? On ne songe plus que l’on aurait pu être la victime, on se demande avec anxiété si un jour on ne pourrait pas commettre l’acte reproché au coupable.

Ce sentiment de retour est plus ou moins vif, suivant les circonstances extrinsèques, qui, comme dans le premier mouvement, peuvent surexciter l’opinion publique. Mais il est également constant.

Il existe chez ceux qui assistent comme spectateurs au procès, chez ceux qui y sont acteurs, et même chez ceux qui l’ont provoqué.

Deux fois, j’en ai eu la preuve évidente.

Un commerçant dépose une plainte contre un caissier infidèle ; il fait, dans le cabinet du juge d’instruction, une déposition sans merci. Le caissier attend en prison, pendant deux ou trois mois, que l’affaire soit mise au rôle des assises. Là, devant les jurés, le plaignant plaide lui-même les circonstances atténuantes, il rétracte dans la mesure du possible ses allégations premières et fait tous ses efforts pour rendre possible un acquittement.

Cette seconde impression, très chevaleresque, semble avoir, en France, une intensité plus grande qu’en d’autres pays. Elle a une conséquence regrettable.

A la première heure, la société a fait appel à ceux qui détiennent une part quelconque de l’autorité chargée de la protéger.

Obéissant presque de suite à la seconde impression, la société se défie de ceux qui ont mission de remplir la fonction qu’elle vient de leur confier. Qu’il s’agisse de l’agent inférieur, du sergent de ville, ou de l’avocat général, peu importe, il est suspect, en tout cas il ne sera jamais populaire.

Le médecin se trouve souvent associé à ces actes invoqués comme tutélaires par la société. Il en est ainsi du médecin expert près les tribunaux, du médecin hygiéniste ayant mission de protéger la santé des ouvriers qui travaillent dans une industrie dangereuse, ou d’indiquer à une agglomération les mesures capables de prévenir ou de faire cesser une épidémie. Son impopularité égale celle du commissaire ou de l’avocat général.

Il en est de même dans les actes de la vie ordinaire, alors que le médecin agit comme protecteur de la santé d’une famille ou d’une personne.

Pendant la première période, alors que la maladie n’est pas encore sous la main de la thérapeutique, les témoignages d’affection sont prodigués ; mais même si le malade guérit, qu’il surgisse une question incidente, celle des honoraires ou toute autre, le sentiment de protestation se manifeste.

Il n’en est pas toujours ainsi, je le sais, mais quand la maladie s’est terminée d’une façon fâcheuse, quand la famille n’a pas obéi à ce second sentiment, elle vous le dit, elle s’en fait gloire, elle est fière de ne pas avoir succombé à la tentation. Tant il est vrai que ce même sentiment existe chez tous !

Actuellement, la vie privée existe à peine, tout se raconte ; tout se discute, tout se publie. A côté de l’homme qui pense que les siens ont été victimes du médecin, il se trouve toujours une autre personne qui excite ce sentiment de protestation, de revendication. La plainte, au lieu de s’éteindre, comme autrefois, au sein de la famille ou dans le cercle des amis, se déverse dans la presse ou aboutit au cabinet du Procureur de la République.

Quel accueil y trouve-t-elle ? Celui que lui fait la réputation d’honorabilité, dont à ce moment la profession médicale est en possession.

Qui règle celle appréciation ? Je le dis sans réserve, c’est le corps médical lui-même.

Est-ce un dépôt dont il se montre soucieux ? Qui de nous, dans une réunion, dans un dîner, n’a entendu un médecin juger la moralité ou l’habileté de ses confrères ? Si le médisant est en verve, la conversation roulera exclusivement sur les méfaits médicaux. C’est une revue générale, chacun y a sa place, plus particulièrement ceux dont le nom a une certaine notoriété.

On ne jette pas de pierres à un arbre sec, dit un proverbe persan.

Comment concevoir que ceux qui ont entendu des médecins, d’ailleurs honorables, lapider ainsi les hommes que jusqu’alors ils avaient crus dignes de respect, n’ajoutent pas foi aux allégations produites contre un individu faisant partie de la corporation médicale ? En dépréciant ses confrères, on prépare l’opinion publique et la magistrature à la sévérité.

Je sais que, dans la bouche du médisant, les termes n’ont pas la valeur que lui accordent les auditeurs. Nous sommes habitués, entre nous, à parler de nos confrères en ornant notre discours d’épithètes aiguisées ; nul de nous n’ignore ce que valent ces expressions malsonnantes. Elles signifient seulement que sur une question de doctrine ou de pratique, nos opinions divergent. Quelques heures s’écoulent et c’est à peine si nous nous souvenons qu’à un moment nos convictions scientifiques nous ont entraînés à une explosion offensante ; si le hasard nous met en présence de notre adversaire, nous allons à lui, la main ouverte. Il n’y a en cela aucune duplicité, il y a simplement un fait : entre médecins, nous ne gardons pas dans nos jugements la mesure nécessaire.

Quand, oubliant que nous parlons devant des étrangers, nous nous exprimons de même, nous commettons une mauvaise action. Ceux-ci ne peuvent remettre les choses au point et faire la part des exagérations.

D’ailleurs, qui leur aurait appris à discerner la vérité et l’erreur dans les paroles ainsi prononcées ? Ce n’est pas le langage des membres des autres corporations qui aurait pu faire leur éducation. Les ponts s’écroulent, les digues se rompent, les meilleures causes succombent devant les tribunaux ; les ingénieurs, les magistrats, les avocats, ont-ils préparé l’opinion à juger sévèrement ceux qui ont commis des fautes professionnelles ?

Cette habitude de médisance semble avoir toujours existé parmi les médecins, mais je ne crois pas qu’elle ait jamais sévi avec l’intensité qu’elle a pris dans ces dernières années.

Je disais plus haut que la Responsabilité médicale est soumise aux oscillations de l’opinion publique, quand par la presse, par la parole, on a fait celte opinion ; quand on a déversé sur les membres de la corporation le discrédit et la suspicion, on ne doit pas s’étonner que ceux qui sont chargés de la protection de la société traduisent par des actes les sentiments que les médecins ont exprimés sur eux-mêmes.

La Responsabilité médicale sera ce que voudra le corps médical lui-même.

Il y a de la part de quelques-uns de ses membres une contradiction singulière. Dans certains journaux médicaux, on lit chaque jour que tel médecin a commis tous les méfaits imaginables, qu’il en vit, que c’est son œuvre journalière, et ces mêmes journaux demandent l’irresponsabilité médicale absolue. Il suffit de les ouvrir pour trouver des arguments péremptoires à opposer à leur thèse.

Ceux qui ont pris part aux débats du Parlement ou qui les ont suivis avec soin, pendant la discussion de la Loi sur l’exercice de la médecine et de la Loi sur la santé publique, savent que le corps médical se heurte à un sentiment de suspicion très net, très franchement avoué. Il appartient à ceux qui, par leurs écrits, préparent l’opinion de ne pas exaspérer ce sentiment. En tout cas, ce que je puis affirmer à mes confrères, c’est qu’en ce moment le législateur ne semble pas disposé à promulguer une loi conférant au corps médical l’irresponsabilité réclamée.

Ne pouvant conquérir l’absolu, il faut s’en tenir au relatif, et, suivant moi, les conclusions du Procureur général Dupin semblent constituer un terrain de défense excellent pour le corps médical :

« Il ne s’agit pas de savoir si tel traitement a été ordonné à propos ou mal à propos, s’il devait avoir des effets salutaires ou nuisibles, si un autre n’aurait pas été préférable, si telle opération était ou non indispensable, s’il y a eu imprudence ou non à la tenter, adresse ou maladresse à l’exécuter, si avec tel ou tel instrument, d’après tel ou tel autre procédé, elle n’aurait pas mieux réussi. — Ce sont là des questions scientifiques à débattre entre docteurs, et qui ne peuvent pas constituer des cas de responsabilité civile et tomber sous l’examen des tribunaux.

Assurément, il serait injuste et absurde de prétendre qu’un médecin ou un chirurgien réponde indéfiniment des résultats qu’on voudrait attribuer à l’ignorance ou à l’impéritie.

Mais, réciproquement, il serait injuste et dangereux pour la société de proclamer comme un principe absolu qu’en aucun cas ils ne sont responsables dans l’exercice de leur art.

Un jugement qui se serait décidé par l’une ou l’autre de ces deux raisons ne pourrait échapper à la cassation. »

Depuis quelques années, les tribunaux ont tendance à s’écarter de cette ligne de conduite, à déterminer les conditions dans lesquelles aurait dû se faire, soit un diagnostic, soit une intervention chirurgicale.

Il faut revenir à la thèse de Dupin, ne pas la laisser entamer : c’est la sauvegarde du corps médical, c’est celle qui assure le libre développement du progrès scientifique.

Tel est l’ensemble de la doctrine que j’ai exposée cette année devant les élèves de la Faculté de médecine de Paris.

Mon souci a été, non pas de leur dire ce que pourrait être la loi, mais ce qu’elle est, de la leur faire connaître, pour leur éviter les hésitations, les doutes qui ont troublé leurs prédécesseurs.

Cette année, j’ai passé en revue les lois générales dans lesquelles figurent des articles intéressant l’exercice de la médecine ;

L’an prochain, j’étudierai devant eux la loi du 30 novembre 1892 sur l’exercice de la médecine et les cas si nombreux do chirurgie, d’obstétrique et de médecine qui ont provoqué des enquêtes judiciaires.

J’espère qu’ainsi le jeune docteur n’entrera plus dans la carrière, ignorant les règles légales auxquelles il sera soumis toute sa vie.

Tel a été mon but.

 

Je dois mes remerciements à M. le Dr Paul Reille, qui a bien voulu recueillir ces leçons avec une scrupuleuse exactitude, à laquelle je me fais un devoir de rendre justice.

P. BROUARDEL.

1er novembre 1897.

I. — THÉORIE GÉNÉRALE DE LA RESPONSABILITÉ MÉDICALE

Messieurs,

J’ai l’intention de consacrer le cours de cette année à l’étude de la responsabilité médicale : responsabilité morale et responsabilité légale.

Depuis vingt ans, j’ai reçu plusieurs milliers de lettres de confrères me demandant des avis soit sur la déontologie médicale, soit sur la jurisprudence, et j’ai conclu de la lecture de cette volumineuse correspondance, qu’en France le médecin ne commence à connaître les lois délicates et complexes qui régissent sa profession, que lorsque, ayant terminé ses études, il s’établit à la ville ou à la campagne, soigne ses malades et a la charge de veiller sur leur santé. Dans ces conditions, il voit surgir des difficultés qu’il ne pouvait soupçonner, n’ayant pas été averti.

Au contraire, dans certaines Facultés étrangères, avant de terminer ses études, le futur praticien suit un cours de jurisprudence médicale ; il évite ainsi, surtout au début de sa carrière, bien des faux pas et des erreurs de pratique.

Aujourd’hui, Messieurs, quand on parle de la responsabilité médicale, on se heurte à la légende de l’immunité absolue, vieille de tant de siècles qu’il est presque impossible de la détruire. En effet, ne lisons-nous pas dans Montaigne citant Nicolas : « Ils ont cette heure (les médecins) que le soleil esclaire leur succèz et la terre cache leur faute1 » ; et Molière, dans son Malade imaginaire, ne fait-il pas dire au Prœses recevant le néophyte dans le « docto corpore » : « Dono tibi et concedo virlulem et puissanciam medicandi, purgandi, seignandi, taillandi, coupandi, et occidendi impune per totam terram » ?

Telle est la légende et tels sont les quolibets que les auteurs satiriques ont de tout temps adressé aux médecins.

Cependant, Messieurs, la réalité n’est pas conforme à la légende, car depuis longtemps, à vrai dire de tout temps, il y a eu une responsabilité médicale.

I. — Historique

C’est chez les Égyptiens que l’on trouve le premier code médical : Les Égyptiens, dit Diodore de Sicile, avaient un livre qui renfermait les règles de la science médicale auxquelles les médecins étaient tenus de se conformer ponctuellement ; ces règles avaient été tracées par les successeurs les plus immédiats et les plus célèbres d’Hermès. Lorsque les médecins les suivaient avec exactitude, ils étaient à l’abri de toute poursuite, même lorsque le malade venait à périr ; mais, dès qu’ils s’en écartaient, on les punissait de mort, quelle que fût, d’ailleurs, l’issue de la maladie.

Chez les Grecs, Plutarque rapporte que Glaucus, médecin d’Éphestion, ayant quitté son malade pour aller au théâtre, celui-ci fit un écart de régime qui causa sa mort. Alexandre, dans sa douleur insensée, fit mettre en croix le malheureux médecin.

La législation romaine nous intéresse davantage, car notre magistrature est imbue des principes du droit romain et celui-ci constitue la base de notre code civil, A Rome, les médecins étaient régis par la loi Aquilia. Le médecin qui avait causé la mort d’un esclave devait payer une indemnité à son maître ; s’il s’agissait d’un homme libre, il encourait la peine capitale. Cependant, il ne semble pas que cette loi ait été fréquemment appliquée, et Pline s’en plaint dans les termes suivants : « Les médecins sont les seuls qui puissent impunément commettre un meurtre. » C’est dans la loi Aquilia qu’il est pour la première fois parlé de la « culpa gravis », la faute lourde, qui sert de base à notre législation actuelle.

La responsabilité médicale existait aussi chez les peuples barbares. Chez les Ostrogoths, tout médecin qui avait laissé mourir son malade par impéritie, était livré à la famille qui avait plein pouvoir sur lui.

Pour le moyen âge, le document le plus ancien date du XIIIe siècle ; il s’agit d’un arrêt dés assises de la cour des Bourgeois de Jérusalem, par lequel le meige (médecin) est déclaré devoir une indemnité pour avoir taillé de travers la jambe d’un malade2 :

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La jurisprudence française du XVe siècle admet la responsabilité ; auparavant, il n’y avait condamnation que s’il y avait eu, de la part du médecin, dol, malice, intention de nuire. Le jurisconsulte Papon est d’avis que la faute lourde est suffisante pour que le médecin mérite une condamnation, même s’il n’y a pas eu dol : « Combien que la nécessité de mort advenue à un malade ne doive causer blâme à un médecin qui l’avait en main, si est-ce pourtant que la faute dudit médecin soit pour être ignare ou par trop hasardeux, ne doit être excusée sous couverture de notre fragilité et de la nécessité susdite, mais il faut enquérir, et si la faute est connue elle est digne de peine. Et à ce propos, un médecin accusé en Parlement d’avoir mal usé en donnant médecine trop forte qui était savant, et s’excusait de ce qu’il trouvait le mal fort dangereux et consultément lui avait donné un breuvage fort et suffisant pour le jeter hors ou pour savoir bientôt s’il en mourrait ou échapperait, fut, par arrêt de Paris du 25 avril 1427, pour cette fois délaissé sans peine et admonesté de ne plus faire ainsi, à peine d’en être grièvement puni3. »

En 1596, le Parlement de Bordeaux condamne à 150 écus de dommages et intérêts les enfants d’un médecin qui, en pratiquant la saignée, avait piqué l’artère brachiale.

En 1602, le même Parlement décide que le chirurgien n’est pas responsable des accidents qui surviennent au malade s’il n’y a pas de sa faute.

En 1696, le Parlement de Paris, dans une ordonnance, déclare que les médecins et chirurgiens ne sont pas responsables des accidents qui surviennent au cours du traitement « quia ægrotus debet sibi imputaire cur talem elegerit ».

Le même Parlement, quelques années plus tard, acceptant une autre doctrine, condamnait certaines méthodes thérapeutiques, parmi lesquelles la transfusion du sang ; il rendit même un arrêt contre l’émétique, mais il fallut le casser ; on en trouve la raison dans les spirituelles Lettres de Guy Patin4 : l’émétique était le remède favori de Louis XIV dans ses fréquentes indigestions.

En 1710, le Parlement de Bordeaux décide que le chirurgien qui a fait une mauvaise cure est tenu à payer des dommages et intérêts à celui qu’il a estropié ; il condamne le chirurgien à ne pouvoir opérer sans qu’il y ait eu au préalable une consultation et à se ranger à l’avis de la majorité, même s’il est le plus ancien des praticiens réunis.

En 1760, le Parlement de Bordeaux condamne un chirurgien qui, à la suite d’une fracture mal soignée, avait été obligé de recourir à l’amputation. Il lui inflige 15,000 livres de dommages et intérêts, somme énorme, car il faudrait la multiplier par 5 ou 6 pour établir sa valeur actuelle.

Il est nécessaire de faire remarquer que ces arrêts sont très différents suivant la personnalité enjeu ; à cette époque, les médecins, les chirurgiens et barbiers vivaient en fort mauvais termes ; toutes les condamnations sévères frappent les chirurgiens, alors que les médecins se retirent presque toujours indemnes ou avec une légère admonestation.

Dans la loi de ventôse an XI, qui a régi la profession médicale jusqu’à la loi du 30 novembre 1893, il n’est fait aucune mention de la responsabilité ; l’article 29 vise seulement les officiers de santé, qu’elle rend responsables des conséquences des opérations qu’ils pratiqueraient sans l’assistance d’un docteur.

 

A l’étranger, la législation est d’une sévérité très variable.

En Angleterre, le 7 mai 1886, un médecin comparaissait devant le jury pour avoir administré un purgatif à un homme atteint d’une maladie de cœur ; le malade, à la suite de l’ingestion de ce médicament, était mort. Le Lord chief justice, en résumant les débats aux jurés, leur dit : « Tout homme qui pratique une profession savante, tout homme qui entreprend une tâche qui lui e3t dévolue par la loi ou qu’il assume de lui-même, est tenu d’apporter dans l’accomplissement de ce devoir ou de cette tâche l’habileté normale d’un homme compétent ; sinon, il doit être considéré comme coupable de négligence. Les circonstances qui constituent la culpabilité ne se prêtent pas à une formule légale absolue ; il y a une question de faits qui varie avec chaque affaire.... Le jury doit décider si, dans l’espèce, l’accusé a agi avec une habileté et un soin suffisants. » Le magistrat, après avoir rappelé que le défunt, au dire de l’expertise médico-légale, était, au moment où le remède lui avait été administré, atteint d’une dégénérescence graisseuse du cœur, a ajouté : « Y a-t-il eu ignorance de la part de l’accusé à ne pas découvrir cet état ? On reconnaît que la maladie en question peut échapper aux médecins les plus expérimentés. Or, ce serait monstrueux de déclarer un homme coupable de défaut d’habileté pour ne pas avoir découvert un point que les plus habiles ne découvrent pas toujours. Il a été décidé qu’un homme n’est pas tenu d’apporter, dans l’accomplissement de sa tâche, une habileté extraordinaire, mais seulement un degré d’habileté normal. » Le médecin fut acquitté5.

En Allemagne, la responsabilité médicale était formellement reconnue par la constitution Caroline de Charles-Quint, qui admettait dès cette époque la nécessité d’une expertise sur les faits. Les fautes des médecins sont actuellement soumises à un tribunal de savants et de médecins. Les lois allemandes sont très sévères, et, chose bizarre, si l’on n’a pas le droit d’exercer la médecine, on est moins sévèrement puni que si l’on est docteur. De plus, dans chaque circonscription administrative il y a en Allemagne un médecin public, un Kreis-physicus ; si l’un de ces médecins commet une faute on peut le faire descendre d’un échelon dans la hiérarchie médicale.

Ainsi, le Dr Kuehner cite l’exemple d’un chirurgien qui, pour consolider une fracture de la rotule, tira un coup de pistolet sur le genou de son malade ; il fut poursuivi et descendu d’un grade, quoique son malade se fût trouvé bien de cette singulière médication6.

Non seulement la jurisprudence allemande s’occupe de savoir si le médecin a commis une faute lourde, mais elle recherche si le traitement appliqué était bon et s’il a été administré suivant les règles7. En 1882, à Heldelberg. un médecin fut accusé de la mort d’un homme pour n’avoir pas employé la méthode antiseptique. Le tribunal des super arbitres confirma celte manière de voir. Le médecin fut condamné à quatorze jours de prison8.

En Autriche, le médecin est passible d’une indemnité pécuniaire, mais en plus le tribunal peut lui interdire l’exercice de sa profession, « jusqu’au moment où, par un nouvel examen, il aura prouvé qu’il possède les connaissances qui lui manquaient ».

En Italie, la responsabilité résulte des articles 554 et 555 du Code pénal qui se rapportent à l’homicide et aux blessures par imprudence, inattention et négligence, auxquelles s’ajoute l’impéritie dans la profession que l’on exerce, « imperizia dell’arte o della professione che esercita ».

En Amérique, où la liberté de l’exercice de la médecine est absolue, la responsabilité médicale rentre dans le droit commun. En cas d’insuccès ou de mort, les médecins sont parfois condamnés à des indemnités considérables, 100 ou 150,000 francs. Assez fréquemment les médecins font signer à leur malade, avant l’opération, l’engagement pour eux et pour leurs héritiers de ne rien réclamer, quelle que soit l’issue de l’opération. Ce procédé, il faut en convenir, tout en mettant à l’abri le médecin, n’a rien de bien encourageant pour le patient.

Dans tous les pays, on a cherché à définir la responsabilité médicale, sans y parvenir complètement, tant cette question est complexe. Pour nous qui exerçons en France, nous restons placés sous l’interprétation donnée par les tribunaux vers 1830, lors de l’affaire Hélie, de Domfront, et de l’affaire Thouret-Noroy ; nous en parlerons plus loin.

II. — État actuel

Messieurs, l’opinion publique s’est beaucoup modifiée à l’égard des médecins depuis environ trente ans ; elle juge aujourd’hui bien plus sévèrement les fautes commises dans l’exercice de notre profession. Les raisons de cet antagonisme croissant entre le médecin et le public tiennent à des causes multiples et complexes dépendant les unes du médecin, les autres du client, et je n’hésite pas à dire que c’est du côté du client que sont les torts les plus graves.

Il y a trente ans, Messieurs, quand j’étais étudiant, il y avait dans la famille un seul médecin ; c’était lui qui mettait au monde les enfants, c’était lui qui recueillait le dernier soupir des vieillards. On ne le considérait pas comme un homme qui vient faire une visite, que l’on paye de sa peine ; non, c’était un ami, le confident des peines comme des joies ; il suivait la famille pendant plusieurs générations il les voyait grandir et se développer ; ce n’était pas un médecin, c’était le medicus familiaris. Quand l’un des membres de la famille était atteint d’une affection réclamant l’intervention d’un médecin spécialiste, c’était le docteur de la famille qui le choisissait ; il accompagnait son malade à la consultation, était présent à la visite. Comme il connaissait les antécédents héréditaires et personnels de son client, il lui était facile, avec l’aide du médecin spécialiste, de formuler un traitement rationnel.

Que se passe-t-il aujourd’hui, aussi bien à Paris que dans les villes et les campagnes ? C’est à la dernière page des journaux que l’on cherche le nom du médecin spécialiste ; on va le consulter. Ce médecin, qui ne connaît en rien le malade qui lui arrive, institue le traitement qui lui semble bon ; mais comme le malade et le médecin ne sont pas liés l’un avec l’autre, comme le client ne tient pas à son médecin de hasard, qu’il le quitte avec une facilité égale à celle qui a décidé de son choix, il arrive souvent que le médecin, qui ne voit ce client de passage qu’une seule fois, ne peut suivre ni la marche de l’affection, ni le résultat du traitement qu’il a ordonné.

J’ai, plusieurs fois, vu des personnes qui recevaient ainsi les soins de deux, trois et même quatre médecins, qui ignoraient leur singulière collaboration ; mais cette multiplicité de traitements, bien que chacun pris en particulier pût être convenable, causait le plus grand préjudice à la santé du malade, car une médication, pour être efficace, doit être une et bien coordonnée. De plus, le spécialiste ne peut avoir pour son malade de hasard les attentions délicates, je dirai même presque paternelles, du medicus familiaris.

Vous savez, Messieurs, le développement qu’ont pris, depuis quelques années, les sociétés de secours mutuels. Ces association ?, je le reconnais, rendent de grands services, mais le nombre de ceux qui en font partie et qui, par leur situation de fortune, seraient à même de payer leur médecin, est considérable ; je pourrais vous citer trois villes, dont l’une est proche de Paris, où tout le monde fait partie d’une société de secours mutuels, à commencer par le maire et le notaire ; je vous laisse à penser la situation dans laquelle se trouvent les médecins exerçant dans ces villes.

L’organisation des services hospitaliers nuit aussi beaucoup aux médecins des villes. Par exemple : il y a chaque année, dans Paris, environ 70,000 accouchements ; sur ce nombre, Messieurs, il n’y en a pas moins de 36,000 qui sont faits dans les hôpitaux. Nous sommes bien loin du temps où les femmes allaient accoucher à prix fixe chez les sages-femmes, dont les pancartes portaient : 30 francs et les neuf jours ou 50 francs et les neuf jours.

Je ne veux pas dire que l’on ait tort d’assainir les hôpitaux, de créer des maternités, de donner aux malades tout le bien-être désirable : le principe est excellent ; mais ce contre quoi je m’élève, c’est la présence, dans les services hospitaliers, de malades soignés gratuitement, qui pourraient payer les soins qu’ils reçoivent et qui prélèvent une part du patrimoine des pauvres.

M. le Dr Budin me signalait, il y a quelques jours, deux faits qui se sont passés dans son service :

Une femme, accouchée depuis peu de temps, lui demande à quitter la Maternité ; il s’y oppose. « Mais, lui dit la malade, il est nécessaire que je sois présente pour la paye de mes ouvrières. » Une enquête a permis de s’assurer que cette femme employait environ douze ouvrières, et faisait chaque année un fort joli bénéfice.

Une autre femme demande également à partir, refus du chef de service, qui lui fait remarquer qu’elle est faible et ne pourrait marcher sans aide, à quoi la nouvelle accouchée répond : « Ma femme de chambre viendra me chercher ; » le lendemain, en effet, la femme de chambre arrive chargée de fourrures et de vêtements indiquant que la situation de fortune de leur propriétaire lui aurait permis de se faire soigner ailleurs qu’à l’hôpital.

Messieurs, grâce à l’hygiène ou à de nouveaux traite-monts, le nombre des maladies et des malades tend à décroître : ainsi, la variole ne se rencontre plus à Paris que très exceptionnellement ; la fièvre typhoïde, depuis que l’on surveille l’eau que l’on consomme, qu’on la filtre ou la fait bouillir, est en décroissance ; la diphtérie, depuis l’organisation du service de désinfection et depuis la sérothérapie, a diminué dans des proportions considérables, et bientôt, nous l’espérons, la tuberculose pourra à son tour être enrayée.

Mais, en même temps que diminue le nombre des malades, nous voyons sans cesse s’accroître le nombre des médecins. Il y a vingt ans, on comptait 10,000 docteurs en France ; actuellement, on en compte 14,000 (fig. 1), et, vu le nombre des étudiants en médecine, en cours d’études, inscrits dans les diverses Facultés (depuis 1887, leur nombre a doublé), on peut prévoir que, dans dix ans, le nombre des médecins, en France, dépassera 20,000.

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