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Les éléments du corps humain, la personne et la médecine

De
233 pages
Aborder le thème de l'utilisation des éléments du corps humain en médecine, c'est s'interroger sur le statut que revêt le corps aujourd'hui dans notre société. En quoi les réponses apportées aux questions du don d'organes, de l'utilisation du génome, des gamètes, des embryons ou de l'ensemble des éléments vivants issus du corps témoignent-elles d'une évolution de la vision de l'homme et des valeurs que la société y rattache ? Ce sont ces conceptions que cet ouvrage analyse grâce à l'examen des questions éthiques telles qu'elles se posent aux professionnels, aux patients, à tout citoyen, à la collectivité.
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Les éléments du corps humain, la personne et la médecine

Collection L'ETHIQUE

en mouvement

La réflexion multidisciplinaire dans le domaine de la santé et de la maladie est accueillie dans l'espace offert par cette collection. Cet espace d'accueil appelle entre autres, les travaux du Laboratoire d'Éthique Médicale, de médecine légale, de droit de la santé et de Santé Publique, ceux du Master de Recherche en éthique médicale et ceux de la formation doctorale de la Faculté de médecine et de l'Université René Descartes Paris 5. Il accueille également les travaux d'autres chercheurs ou universitaires en Éthique issus de groupes de recherche français, canadiens et d'autres pays, notamment européens et du monde de la francophonie.

Déjà parus
* Fondements d'une réflexion éthique managériale en santé, (Dossiers), 1996. * Ethique médicale ou bioéthique? (Cahiers), 1997. * L'accès aux soins des populations démunies. Situation et perspectives en 1996 (Brigitte Ménoret-Calles), 1997. * Ethique de la recherche et Ethique clinique (Cahiers), 1998. * Une responsabilité de santé publique? Interfaces européennes Industriels / Utilisateurs, (Dossiers), 1999. * Fiabilité et acceptabilité de la téléradiologie (Vincent Hazebroucq), (Dossiers), 2000. * Visions éthiques de la personne (Cahiers), 2001. * Ethique des pratiques en chirurgie (Martine Gaillard et lean-Paul Méningaud) (Dossiers), 2003. * Le consentement dans les pratiques de soins et de recherche en médecine: entre idéalismes et réalités cliniques, (Grégoire Moutel), (Dossiers),2003.

Emmanuelle GRAND, Christian HERVE Grégoire MOUTEL

Les éléments du corps humain,

la personne et la médecine

DOSSIERS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan lfungrie Espace L'Harmattan Kinshasa

Kônyvesbolt Kossuth L. n. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1053 Budapest

Université

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr
<Ç) 'Harmattan, 2005 L ISBN: 2-7475-9193-X EAN : 9782747591935

Sommaire
PREFACE INTRODUCTION I - REFLEXION SUR lE DON 9 13 17
19 19 19

1 - Qu'est-ce que le don? A - Défmition a - Défmition philosophique

et sociologique

b - Défmition

juridique

29
33 33 34 35

B - Pratiques a - Don du sang Etat des lieux Problèmes

b

-

Don d'organes
Les donneurs Les receveurs

38
39 45

c - Don de gamètes, don d'embryons
Un don pas comme les autres Essai sur les significations d'un tel don 2 - Don et corps humain A - Terminologie a - Vécu des équipes médicales

49
49 51 53 53 54

b - Don ou prélèvement
Décision Motivations

?

57
57 59 60 60 63 65 70 70 72 73 77 79 82

B - Le problème de la pénurie a - Les produits sanguins b - Les organes c - Le recrutement des donneurs et l'information C - La place du symbolique du donné a - Symbolique du don b - Symbolique . Gratuité, volontariat et anonymat.. Enjeux éthiques Place du médecin c - Bilan

11- VIE ET MORT:
1 - Herméneutiq A - Les PMA

DES LIMITES

BROUillEES

85
87 87

ue de la vie et de la mort

5

a - Le tiers et la décision b - La conservation des gamètes

87 94

c - Le problèmedes embryonssurnuméraires
Leur devenir Enjeux éthiques B - Prélèvements et greffes a - Double perception de la vie et de la mort

103
103 108 112 112

b - Le problème du consentement
Consentement des familles Consentement du donneur

114
115 117

c - La mort à l'initiative du processusde don
Preuve de la mort Annonce de la mort La mort comme condition de la vie

119
119 121 123

2 - Nature et volonté 125 A - Naturalité de la naissance et de la mort 125 125 a - Que reste-t-il de cette naturalité ? Pour la naissance 125 Pour la mort 127 b - Légitimité 128 Quelles sont les valeurs véhiculées par la naissance et la mort aujourd'hui? 128 Quels sont la place et le statut donnés à la naissance et à la mort aujourd'hui ? 131 B - Volonté et décision 132 a - Défmitions de la vie et de la mort 133 Evolutions 133 Controverses 135 b - Le poids de la décision 137 L'exemple de la transplantation cardiaque en médecine fœtale 137 Ethique de la décision 141 C - Le champ de la pratique 143 144 a - Quels critères pour l'autodétermination? Conflits de valeurs 144 Le paradoxe de la communication 151

b - Le corps au cœur de la décision
Le statut du corps dégagé du conflit Le corps, ce tabou La vie par défaut

153
153 154 155

III- ETRE UNE PERSONNE
1 - De l'être biologique

157
159

...

A - Banques d'ADN
a - L'ADN: support de l'individualité Statut du matériel génétique humain Médecine prédictive et information 6

159
159 160 162

b - Banques, biothèques : enjeux éthiques

166

B - Le rejet de l'altérité a - Difficultésphysiologiquesliées aux transplantations
Rejets Qualité de la vie b - Difficultés psychologiques liées aux transplantations

177 180 181 183 183 183 184 185 188 188 191 195 195 195 197 199 202 207 207 207

177 177

2 - ... à l' être ontologique A - De la difficulté d'être un autre a - Déficit La pénurie des donneurs Refus des familles b - Hétérogénéité à soi Refus, négation, refoulement Tolérance ou appropriation? B - Qu'est-ce qu'une personne? a - Les revendications Respect de la vie Autonomie et individualité Dignité b - Une définition en négatif 3 - Le corps en crise A - Rejet du corps a - Montée de l'individualisme

,

b - Dualité et dualisme c - Présence-absencedu corps
B - Un retour ..brutal. a - Présence du corps dans la crise b - Persistance du sujet. C - Etre son corps a - Des difficultés à penser le corps b - La problématique du corps est une problématique de la personne

212 215
217 217 219 222 222 225

CONCLUSION

229

La plupart des textes français et internationaux de référence cités dans cet ouvrage sont accessibles sur:

http// : www.inserm.fr/ethique
7

Préface
Ce livre est particulièrement novateur dans la collection l'Ethique en mouvement. Il s'agit d'un dossier d'analyse et de synthèse de travaux de recherche en éthique effectués dans le Laboratoire d'Ethique Médicale, de médecine légale, de droit de la santé et de santé publique de la Faculté de médecine de l'Université René Descartes-Paris5. Partant de ces travaux fondés sur des analyses des pratiques médicales, de diplômes d'études approfondies (DEA, devenu Master de recherche en éthique), de thèses de doctorat, d'études nationales et internationales, cet ouvrage analyse avec recul et une vision didactique les questions éthiques posées par l'utilisation des éléments et produits du corps humain en médecine. L'approche de ce livre répond à la définition que donnent nos collègues nord-américains de la recherche en éthique qu'ils caractérisent par l'expression: «reflecting the reflex ion in action ». Ainsi est présentée au lecteur une réflexion sur le sens des pratiques au travers des questions centrales qu'elles posent aujourd 'hui aux professionnels, aux citoyens et à la collectivité. Le statut du corps humain est ainsi interrogé à travers des pratiques quotidiennes de soins et de recherche. Ce statut est examiné en regard des pratiques de don, d'utilisation des éléments du corps humain, de cession et de gestion de ces éléments. Il est également étudié en regard des principes et limites liés au consentement des personnes qui cèdent soit leurs organes soit des fragments de leur personne tel l'ADN. Ces approches sont fondamentales, car la question du statut de ces éléments nécessite réflexion dans une société en pleine contradiction qui d'un côté prône des valeurs humanistes et des principes de gratuité et de solidarité, mais qui de l'autre se trouve en tension avec des logiques marchandes et de
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mondialisation tendant à la mise sur le marché et à la brevetabilité du vivant. Entre autres points, c'est la commercialisation du corps humain qui est sous-jacente. Il s'agit là d'un enjeu sociétal, sachant qu'il a été démontré que les biotechnologies qui utilisent les éléments du corps humain seront la principale industrie du ){}{Je siècle. Sont alors posées les limites du possible et de l'inacceptable. C'est ce que vise ce livre, en partant, non pas de postulats théoriques ou d'idéologies, mais de la réalité des pratiques de recherche et de soin qui utilisent ces éléments et produits du corps humain. Enfin, les auteurs présentent des pistes de réflexion en regard des logiques et contradictions des lois qui se succèdent dans ce domaine depuis une vingtaine d'années à la suite du rapport du Conseil d'Etat réalisé par MBraibant De l'éthique au droit. Depuis, des lois dites de bioéthique ont vu le jour en 1994, actualisées en 2004, pour proposer de nouvelles régulations sociales de ces pratiques. Les lois régulent aujourd'hui autant la clinique médicale que la recherche. Elles paraissent des bornes utiles pour éviter des dépassements de limites qui nous paraissent fondamentales. Mais il importe de souligner que la loi ne remplit pas des missions qui ne sont pas les siennes: celles liées à la réflexion éthique au plus près des pratiques, celles liées à l'organisation du débat social et à la pédagogie auprès du public face à des situations nouvelles ou singulières. Ceci nécessite donc, au-delà du droit, la prise en compte des dimensions médicales, philosophiques et culturelles dans un monde en mutation, où la demande sociale est parfois en tension avec les logiques juridiques, économiques ou politiques. La recherche en éthique trouve ici sa place pour aider à l'évolution des normes à venir et à l'élaboration de nouveaux rapports sociaux qui ne passent pas forcément par la loi. 10

Il convient de souligner à travers cet ouvrage la nécessité de construire une réflexion sur le progrès et sa place dans notre société. Il convient ainsi de former et d'informer mieux les citoyens afin que les avancées de la médecine ne soient pas diabolisées. Il convient d'avoir en permanence à l'esprit que les « transgressions» que proposent les médecins et chercheurs (comme ils l'ont toujours fait depuis l'avènement de la médecine moderne source de progrès et d'amélioration de la qualité de la vie) doivent être bien analysées certes en termes de risques mais surtout, afin de relativiser les risques et de faire le choix de les accepter raisonnablement, en termes de bienfaits que le progrès médical et biologique induit dans le soin des patients. En effet sans utilisation des éléments et produits du corps humain dans les pratiques de soins et de recherche, il
n y aurait ni greffes, ni procréations assistées, ni progrès

dans les maladies génétiques et, à l'avenir, blocage du progrès face aux maladies émergentes, aux maladies dégénératives en particulier liées au grand âge. Ce serait donc, au motif d'une peur irraisonnée et d'une logique de précaution déplacée, occulter la richesse que ces pratiques assurent en termes de bien-être à venir mais également d'emplois et de richesses, facteurs d'épanouissement lorsqu'ils sont légitimes et concourent à l'amélioration des conditions d'existence des hommes. Aussi, pour ne pas se satisfaire seulement d'idées générales, souvent éloignées des pratiques quotidiennes, l'analyse éthique de ces pratiques nous semble constituer une étape établissant un descriptif qui, une fois connu, permettra ensuite et uniquement ensuite d'en déduire le prescriptif. C'est ce que fait cet ouvrage qui, détaillant la réalité des pratiques, permet la réflexion.

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Ce livre a vu le jour grâce à une subvention attribuée par l'Association Philanthropique Fraternelle. Il s'inscrit par cette action dans une attitude éthique qui, définie par Paul Ricœur, correspond à une visée qui apporterait « la vie bonne avec et pour les autres dans des institutions justes », ce que nous essayons tous de réaliser dans notre monde quotidien, dans la construction de la réalité à laquelle chacun collabore avec les autres, qui fait de nous des personnes humaines et qui fonde le sens de la pratique médicale.
Christian Hervé

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Introduction
L'objectif de ce travail est de synthétiser les enjeux éthiques de l'utilisation des éléments du corps humain dans les pratiques de soin et de recherche, tels qu'ils ont été mis à j our et discutés par les membres du Laboratoire d'Ethique Médicale et Biologique de la Faculté Necker, à l'occasion de leurs différents travaux. L'examen des mémoires de maîtrise, DEA et thèses nous a permis de sélectionner les thèmes qui nous semblent entrer dans le champ de notre sujet. Ainsi, il sera question des dons de sang, d'organes, du traitement réservé aux cellules souches, aux embryons surnuméraires et aux gamètes, mais aussi des enjeux éthiques liés aux banques d'ADN et aux biothèques. Il est possible de traiter ces divers sujets par l'intermédiaire d'entrées thématiques. Néanmoins, c'est par un autre biais que nous avons choisi d'aborder les difficultés posées par l'utilisation d'éléments du corps humain lors de pratiques scientifiques. Si chaque pratique, qu'elle soit thérapeutique ou relative à la recherche, rencontre ses propres difficultés en fonction de son champ d'application et de ses objets, elle n'en reste pas moins étroitement connectée aux pratiques voisines, elles aussi sources de problèmes et d'enjeux éthiques particuliers. C'est cette connexion que nous allons tenter de faire resurgir grâce à un fil directeur qui constitue le lien entre toutes ces pratiques: le corps humain. Il est au fondement à la fois des pratiques elles-mêmes en tant qu'il est possible de prélever ou collecter des éléments de celui-ci, mais aussi des questions éthiques que ces pratiques sont amenées à se poser au cours de leur évolution. C'est du statut du corps humain dont il est question. Or, en s'interrogeant sur ce statut, nous espérons voir les problématiques dégagées au sein de chaque pratique prendre sens les unes par rapport aux autres et éclairer cette difficulté plus large qui semble chaque jour prendre plus d'acuité avec

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l'emprise toujours plus grande de l'homme sur le vivant, à savoir ce qu'est devenu son corps pour l'homme. Si les traitements et les expérimentations pratiqués sur le corps humain sont au centre de tant de débats et de controverses, c'est qu'il ne s'agit pas d'un objet d'étude comme les autres. Dans cette vaste entreprise de connaissance, I'homme est à la fois juge et partie, sujet et objet de connaissance. Certes, il existe différents «hommes », selon les disciplines qui en font leur objet: «L'homme de l'anthropologie est radicalement incertain, comme I'homme des sciences humaines. Leurs existences improbables viennent de ce que les différents types d'hommes formalisés par ces disciplines ne s'emboîtent pas les uns dans les autres mais sont produits de l'intérieur de propositions singulières pour lesquelles il n'y a pas de règles communes d'agencement, de liaison synthétique» l, écrit Guillaume Le Blanc. Cette «altérité» permet de formuler des niveaux de discours, d'observations et de conclusions hétérogènes, et donc susceptibles de produire un savoir. Mais il ne s'agit que d'images, de visions de l'homme qui n'engagent que ceux qui prennent position sur ces sujets. En outre, qu'en est-il dès lors que l'on se tourne vers le corps humain? Ambiguïté fondamentale puisque l'on vient toucher de façon tangible l'enveloppe charnelle. Peut-on, dans ce cas, élaborer des niveaux de discours distincts qui légitimeraient une atteinte au corps, quelle qu'elle soit? Il semble que non, et les problèmes soulevés successivement au travers des travaux du Laboratoire d'Ethique, comme bien d'autres, montrent tous l'incertitude et les interrogations dans lesquelles les avancées scientifiques et thérapeutiques nous ont plongés dès lors qu'il est question du corps humain. C'est donc par le biais d'une réflexion sur le statut du corps humain aujourd'hui, et en insistant sur le caractère dynamique de la vision que l'on s'en fait, que nous aborderons les enjeux éthiques liés à l'utilisation de ses éléments dans les pratiques de soin et de recherche. Nous chercherons toujours à restituer chaque problématique dans son contexte, mais nous
2 Guillaume Le Blanc, La vie humaine, PUF, 2002. 14

nous attacherons aussi à mettre en évidence le questionnement relatif au statut du corps sous-tendu par les difficultés rencontrées dans chaque pratique. Dans un premier temps, c'est un questionnement sur la notion de don appliquée au corps qui nous permettra d'approcher un certain type de compréhension. L'examen des pratiques et des obstacles rencontrés lors de ces pratiques, associé à une réflexion sur les significations revêtues par l'emploi du terme de don, devrait mettre à j our des modalités de rapport au corps parfois peu explicites. D'autre part, nous chercherons à aborder le corps par l'intermédiaire de la vie et de la mort, représentations structurantes dans la vision dominante. L'intervention de l'homme dans les processus naturels de la naissance et de la mort n'est évidemment pas sans affecter ces représentations. Là encore, il s'agira de se demander comment les enjeux éthiques mis à jour dans les pratiques de greffes ou de prélèvement d'organes, ou bien de PMA, sont en mesure de nous dire quelque chose sur ce qu'est le corps à chaque extrémité de la vie ou sur ce que nous aimerions qu'il soit. Enfin, nous rechercherons le lien entre ces représentations du corps et la signification de la personne aujourd'hui. Qu'est-ce que le corps, tel que nous le percevons, nous apprend de la personne que nous sommes ou que nous croyons être? Et qu'estce que cette notion de personne apporte à l'ambiguïté fondamentale que nous entretenons avec notre corps? Telles sont les questions auxquelles nous chercherons à apporter, non pas des réponses exhaustives, si tant est qu'elles existent, mais des pistes, qui, nous l'espérons, continueront à stimuler la réflexion éthique.

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I - Réflexion sur le don
Qu'est-ce qui justifie le recours à une telle réflexion? S'interroger sur la nature d'un acte, et en particulier sur la manière dont il est qualifié, sur le contexte sémantique dans lequel il se trouve employé, c'est se poser la question du sens qui est donné à une telle action ou un tel événement. Or, il semble qu'une difficulté émerge face à l'emploi du terme de don pour désigner des pratiques apparemment bien définies comme le don de sang ou le don d'organes. Il semblerait que le sens du don tel qu'on peut l'expérimenter dans la vie quotidienne et les significations inhérentes aux actes médicaux ou de recherche ainsi qualifiés ne soient guère en adéquation. Les significations attribuées à la notion de don par l'usage social notamment sont bien particulières et entraînent des conséquences dans sa compréhension, qui demeurent fortement liées aux actes que l'on range sous cette acception. En revanche, les actes qualifiés de don dans le contexte médical ou scientifique possèdent leur propre fonctionnement, une logique et des représentations qui leurs sont particuliers. C'est une pratique sociale qui diffère à tous points de vue de la précédente, tant par son histoire - la première est sans doute l'une des pratiques les plus primitives qui soient, tandis que l'autre est toute récente - que par le statut occupé au sein de la communauté. On peut affirmer que le don, dans son acception la plus large de pratique sociale, a acquis une légitimité dans la signification qui est la sienne, grâce entre autres aux diverses études et théories dont il a fait l'objet. Aussi différentes ou contradictoires puissent-elles être, ces théories s'accordent néanmoins à attribuer au don une valeur fondatrice dans l'élaboration et le maintien du lien social. Cette fonction structurante faisant autorité, on peut se demander s'il est légitime de l'appliquer telle quelle à une pratique qui, nous le verrons, diffère sur tant de points. Le problème qui se pose dans ce cas est le suivant: l'emploi du terme de don pour désigner les pratiques dont il est 17

question ici suggère que les représentations sociales véhiculées par la notion de don en général puissent s'appliquer aussi aux pratiques médicales ou biologiques. Est-ce satisfaisant du point de vue de ces pratiques? Quel est le rôle du langage et des représentations qui l'accompagnent dans les problèmes éthiques qui apparaissent dans ce contexte? Nous allons traiter ces questions en nous interrogeant pour commencer sur la nature de ce que l'on nomme le « don », dans les sens les plus courants et les plus originaires, pour nous tourner ensuite vers les pratiques médicales ou scientifiques qui se désignent elles-mêmes par ce terme. Il s'agit donc d'observer chaque type de pratique pour les comparer, déterminer dans quelle mesure l'une se nourrit de l'autre ou bien s'en détache, dans le but de mettre à jour ou de préciser les enjeux éthiques qui sous-tendent les pratiques médicales ou de recherche engageant un «morcellement» du corps humain.

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1 - Qu'est-ce que le don? Le terme de don désigne aujourd'hui communément l'acte de prélèvement d'une partie du corps humain en vue d'une thérapeutique ou dans une visée de recherche. Entré dans le langage courant, il ne semble pas poser de difficultés quant à la compréhension du sens qu'il véhicule. Pourtant, sa signification excède largement le simple geste technique du prélèvement. Elle contient plusieurs niveaux de signification bien particuliers, que nous nous proposons d'examiner.

A - Définition a - Définition philosophique et sociologique
Le don n'est pas un acte anodin. Bien qu'il constitue une pratique de la vie courante, les sujets qui ont recours au don se positionnent, qu'ils le veuillent ou non, dans un schéma social aux enjeux caractéristiques. Sous le don, se distinguent trois actes: donner, recevoir et rendre. Quant aux sujets qui se trouvent engagés dans le processus, ils occupent des places appelant des attitudes induites par ces trois actes. Marcel Mauss, dans L'Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, publié en 1924, traite ces questions à l'aide d'un important corpus d'observations et d'études ethnologiques. L'objet de son travail est d'observer «le caractère volontaire, pour ainsi dire, apparemment libre et gratuit, et cependant contraint et intéressé de ces prestations [de don]. » Et Mauss d'ajouter: «Elles ont revêtu presque toujours la forme du présent, du cadeau offert généreusement même quand, dans ce geste qui accompagne la transaction, il n'y a que fiction, formalisme et mensonge social, et quand il y a, au fond,

19

obligation et intérêt économique. »2 Il y a donc un double niveau de compréhension à percevoir dans le geste de donner. Il y a la signification formelle, socialement requise, qui a trait aux valeurs reconnues comme désirables par cette même société (altruisme, générosité, désintéressement...); mais il y a par ailleurs une autre signification sous-jacente, plus profonde, et très largement tue, parce que vectrice de valeurs beaucoup moins honorables, ou perçues comme telles, qui, si elles étaient mises à jour, rendraient impossibles certaines formes de relation entre individus. L'intérêt, qu'il soit d'ailleurs économique ou de quelque autre nature, est notamment situé à la base de tout échange prenant la forme du don. Or la satisfaction de cet intérêt est conditionnée par la double position que le donneur impose au receveur: obligation d'accepter le présent et obligation de le rendre. La première obligation met dès lors le donataire en position d'infériorité, puisqu'elle crée une dette; la seconde obligation répond à l'intérêt du donateur en l'assurant de la réciprocité du présent. Le don est ainsi porteur d'une forte ambivalence relativement aux relations entre les individus. Il est à la fois le garant de rapports policés, mais aussi l'instigateur de rapports de force. Néanmoins, Mauss ne se contente pas de poser l'intérêt comme fondement principal des relations induites par le don. Le problème qu'il cherche à résoudre se pose donc en ces termes: «Quelle est la règle de droit et d'intérêt qui, dans les sociétés de type arriéré ou archaïque, fait que le présent reçu est obligatoirement rendu? Quelle force y a-t-il dans la chose qu'on donne qui fait que le donataire la rend? »3 On peut trouver une première piste de réponse si l'on observe plus spécifiquement les rapports de force engendrés par un don. Celui qui offre fait violence, en quelque sorte, à celui qui

reçoit; quelle que soit l'attitude du receveur

-

acceptation ou

refus du don -, celui-ci se trouve en position d'infériorité. S'il refuse, il fait injure au donateur, entraînant ainsi des rapports
2

Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés

archaïques, PUF, 1950 (1924 pour la première édition), p. 147. 3 Marcel Mauss, op.cit., p. 148. 20

conflictuels. S'il accepte, il se doit de rendre le présent, souvent, d'ailleurs, avec l'obligation tacite d'augmenter la valeur du don fait en retour, ce qui crée une nouvelle dette à l'égard du premier donateur. Les valeurs de libéralité, de prodigalité démontrées dans ce cas, cachent, bien plus que le simple intérêt pour le contre-don, la volonté de marquer une certaine suprématie, de s'affirmer sur le plan social. Le système de don tel qu'il existe dans les sociétés occidentales actuelles possède d'ailleurs des règles relativement bien définies. Pour celui qui donne, mais aussi pour celui qui sait recevoir puis rendre à son tour, c'est à la fois une demande de reconnaissance qui se trouve exprimée, mais aussi la recherche de la place que l'individu veut ou peut occuper au sein de la société. Le rapport de force et la quête de reconnaissance sont ce qui pousse les individus à donner et, de ce fait, à rendre ce qui a été donné. «(...) la distribution des biens est l'acte fondamental de la «reconnaissance» militaire, juridique, économique, religieuse, dans tous les sens du mot» 4, écrit Mauss. Cependant, Marcel Mauss va un peu plus loin et tire de ses observations des populations dites «primitives» une autre caractéristique apparemment surprenante concernant les choses données: les objets, les animaux, les personnes, bref, tout don, de quelque nature qu'il soit, conserve, après la transaction, une partie de l'âme de celui qui l'a donné. L'auteur tire cette conclusion d'un texte rapportant les paroles d'un informateur maori (tribu polynésienne), qui s'exprime sur le hau, défini comme un pouvoir spirituel qui demeure dans la chose échangée. « Ce qui, dans le cadeau reçu, échangé, oblige, c'est que la chose reçue n'est pas inerte. Même abandonnée par le donateur, elle est encore quelque chose de lui. Par elle, il a prise sur le bénéficiaire, comme par elle, propriétaire, il a prise sur le

voleur. »5 L'objet de la transaction conserve en lui la trace
symbolique ou spirituelle
pouvoir
4

-

-

de son propriétaire initial. Ce
d'âme, est irréductible à la

spirituel,

ce «surplus»

5

Marcel Mauss, op.cit., p. 209-210.
Marcel Mauss, op.cit., p. 159.

21

cession de la chose. Chez les Maoris, celui qui conserverait un tel présent sans faire de contre-don s'exposerait à d'extrêmes dangers: en effet, cet esprit de la chose donnée, ce hau, a quelque chose de magique qui tend à retourner d'où il vient, c'est-à-dire vers son premier propriétaire. Si le receveur ne permet pas au hau de retourner vers ses origines en rendant le présent qui a été fait, il peut en mourir. Il s'agit là d'une seconde force obligeant celui qui reçoit à rendre ce qui a été offert. Mais, pourrait-on objecter, ces éléments théologicojuridiques d'une société polynésienne archaïque sont-ils véritablement transposables ici et maintenant? « Ce serait pure érudition que de souligner ce thème de droit s'il n'était que maori, ou à la rigueur polynésien. », justifie Mauss. «Nous pouvons, au moins pour l'obligation de rendre, montrer qu'elle a une bien autre extension» 6. En effet, nous pouvons retrouver dans nos sociétés occidentales une attitude qui se rapprocherait du hau maori. La notion de «valeur sentimentale» parfois accordée aux objets provenant d'un être cher ou reçus dans des circonstances particulières relève de ce type de rapport entretenu avec l'acte du don. La dette qui naît avec le don ne réside pas uniquement dans la chose matérielle, mais aussi dans le supplément d'âme qui accompagne l'objet. On peut d'ailleurs être porté à croire que c'est ce supplément spirituel, bien plus que l'objet lui-même, qui oblige à rendre le présent. Mauss identifie enfin un troisième facteur susceptible de faire naître l'obligation de rendre le présent, et qu'il place du côté de la morale. Ce facteur relève de ce que l'on pourrait nommer la socialité, cette capacité à vivre, à s'intégrer et à agir en faveur de la société à laquelle on appartient. Donner, c'est s'ouvrir à autrui, c'est à la fois prendre l'autre en considération, mais aussi s'engager à accepter un retour qui constituera une dette. C'est s'engager dans un rapport de force qui, loin d'être de nature conflictuelle, consiste en l'affirmation de sa capacité à s'ancrer dans le groupe et à accepter ses contraintes. «Ainsi, écrit Mauss, on peut et on doit revenir à de l'archaïque, à des
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Marcel Mauss, op.cit., p. 171. 22

éléments; on retrouvera des motifs de vie et d'action que connaissent encore des sociétés et des classes nombreuses: la joie à donner en public; le plaisir de la dépense artistique généreuse; celui de l'hospitalité et de la fête privée et publique. L'assurance sociale, la sollicitude de la mutualité, de la coopération, celle du groupe professionnel, de toutes ces personnes morales que le droit anglais décore du nom de «Friendly Societies» valent mieux que la simple sécurité personnelle (H') ». Et il ajoute plus loin: «Il faut qu'il [le citoyen] ait un sens aigu de lui-même mais aussi des autres, de la réalité sociale (y a-t-il même, en ces choses de morale, une autre réalité ?) Il faut qu'il agisse en tenant compte de lui, des sousgroupes, et de la société. »7L'acte de don est donc à placer, pour Mauss, au cœur des actes sociaux des individus. Il s'agit du «principe même de la vie sociale normale ». Le don prend, dans ce troisième fondement de l'obligation qu'il engendre, une dimension beaucoup plus générale et, par là même, plus fondamentale que les deux précédentes. Les trois obligations, donner, recevoir et rendre, sont constitutives de la capacité d'un individu à prendre part à la vie sociale, mais sont aussi nécessaires au bon fonctionnement de la société elle-même. Un sujet qui ne respecterait pas l'acte de don sous quelque forme d'obligation qu'il se présente, nuirait par là même à la bonne marche du groupe social. Tels sont les éléments de sociologie que nous proposons à la réflexion. Ils ne sont certes pas exhaustifs, mais doivent permettre de restituer à la notion de don un certain sens lorsqu'il s'exerce en tant que pratique sociale commune. Mais la philosophie contemporaine vient critiquer et remettre en question l'approche sociologique de Mauss, sur le plan phénoménologique notamment. Dans son ouvrage Etant donné, Jean-Luc Marion reprend les étapes d'une réflexion menée par Jacques Derrida concernant le don tel qu'il fut développé par Mauss. Pour Derrida, le don pensé en terme d'échange se contredit lui-même. A cette assertion, Jean-Luc
7 Marcel Mauss, op. cit., p. 263.

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