Les professions médicales en politique (1875-2002)

De
Publié par

Depuis 1875, 850 médecins, vétérinaires, pharmaciens et dentistes ont été élus députés. 350 ont siégé au Sénat. 62 ont été ministres ou secrétaires d'Etat. Trois médecins ont occupé la présidence du Conseil. Ils se sont intéressés à tout ou presque tout. Des questions médicales et sociales à l'aviation en passant par les problèmes ruraux, le divorce, rien ne leur est resté étranger. Plutôt modérés dans leur ensemble, ils ont voté les grandes lois de la République en conscience sans se croire tenus d'obéir aveuglément aux consignes des partis.
Publié le : dimanche 1 février 2004
Lecture(s) : 42
Tags :
EAN13 : 9782296349377
Nombre de pages : 332
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Les professions médicales en politique
(1875-2002) Acteurs de la Science
Collection dirigée par Richard Moreau et Roger Teyssou
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur
les acteurs de l'épopée scientifique moderne ; à des inédits et à des
réimpressions de mémoires scientifiques anciens ; à des textes
consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs ; à des
évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la
Science.
Dernières parutions
Michel COINTAT, Le Moyen Age moderne : scènes de la vie
quotidienne au Xir siècle, 2003
La Médecine arabe aux siècles d'or, 2003 Yvon HOUDAS,
Daniel PENZAC, Docteur Adrien Proust, 2003
Les deux Pasteur, le père et le fils, Jean-Richard MOREAU,
2003 Joseph Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois),
Louis Pasteur. Besançon et Paris :l'envol,
2003
Santé et développement économique en M. HEYBERGER,
France au XIX' siècle. Essai d'histoire anthropométrique (série
médicale), 2003
Olivier de Serres et Jean BOULAINE, Richard MOREAU,
(série Olivier de Serres), l'évolution de l'agriculture moderne
2003
-mer (1962-Claude VERMEIL, Médecins nantais en Outre
1985), 2002
Jules Marcou Richard MOREAU, Michel DURAND-DELGA,
(1824-1898) précurseur français de la géologie nord-
2002 américaine,
Roger TEYSSOU, La Médecine à la Renaissance et évolution
des connaissances, de la pensée médicale, du XIV au .ilaY
siècle en Europe, 2002
Les Anglais confrontés à la politique agricole Pierre PIGNOT,
commune ou la longue lutte des Britanniques contre l'Europe
des Pères fondateurs, 2002
2002. Préface de R. Michel COINTAT, Histoires de fleurs,
Moreau Jacques RISSE
Les professions médicales en politique
(1875-2002)
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Bava, 37 5-7, rue de l'École-Polytechnique
10214 Torino 75005 Paris 1026 Budapest
HONGRIE ITALIE FRANCE
C) L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-5862-2
EAN 9782747558624 Médecins, vétérinaires, dentistes et pharmaciens ont
toujours occupé une place à part dans la société française.
Peut-être cela explique-t-il qu'ils se soient volontiers investis
en politique.
Et cela ne date pas d'hier! Sous la Révolution, ils
furent nombreux à tenir un rôle éminent. Pierre Chaumette,
procureur général de la Commune en 1792, bien connu pour
son zèle révolutionnaire, se signala aussi par de très
honorables initiatives concernant notamment la prostitution,
l'interdiction des châtiments corporels à l'école,
l'humanisation des hôpitaux (un lit par malade). Son confrère
Jean-Baptiste Coffinhal, encore plus excessif; envoya sans
états d'âme Lavoisier à l'échafaud sous prétexte que la
République n'avait pas besoin de savants. Jean-Paul Marat
qui, avant de se lancer dans L'ami du Peuple, soutenait que
la forme du gouvernement doit être monarchique, se
manifesta surtout par ses très violentes diatribes contre les
ennemis supposés de la Révolution. Les mauvaises langues
prétendaient qu'il avait acheté son titre contre espèces
sonnantes et trébuchantes à Saint Andrew en Ecosse. Plus
tard, Villermé, militaire rentré dans la vie civile à la chute du
Premier Empire, consacra une grande partie de sa vie à des
recherches économiques et sociales. Il fut à l'origine de la
première loi relative au travail des enfants. Plus tard encore,
sous le Second Empire, c'est dans les milieux médicaux,
qu'en dépit de tous ses efforts, Napoléon III rencontra ses adversaires les plus déterminés.
Alors pourquoi avoir choisi 1875 pour placer les débuts
de ce livre? C'est parce que c'est cette année-là que la France
tourna définitivement le dos à la monarchie avec la
promulgation des lois constitutionnelles et le vote de
l'amendement Wallon sur le président de la République. Les
membres des professions médicales, de simples militants
qu'ils étaient, furent désormais admis à jouer dans la cour des
grands et à devenir acteurs à part entière de la vie politique
française.
Dans ce livre, j'ai souvent qualifiés les membres des
professions médicales de santarts, de toubibs, de vétos, de
denteux ou de potards.
Le mot santart est né de la contraction de deux mots:
santé et artiste. On a longtemps parlé, on continue à parler
d'art médical, d'art dentaire, d'art vétérinaire. On qualifie
depuis longtemps les praticiens d'hommes de l'art.
Les autres appellations reconnaissent des origines
diverses. Toubib vient de l'arabe et s'emploie familièrement
avec une nuance d'affection pour désigner les médecins. Véto
n'est qu'une abréviation de vétérinaire. Le terme potard
remonte à l'époque lointaine où les pharmaciens, les
apothicaires disaient-on alors, conservaient dans des pots en
faïence ou en porcelaine leurs onguents, leurs thériaques et
leurs secrets. Quant à denteux, j'ai trouvé le mot tout à fait
par hasard dans un de ces vieux almanachs que distribuaient
les colporteurs dans les campagnes, il y a cent ou cent
cinquante ans.
6 PREMIERE PARTIE
LA TROISIEME REPUBLIQUE CHAPITRE I
L'ENVIRONNEMENT POLITIQUE ET SOCIAL
A L'AVENEMENT DE LA IIIème REPUBLIQUE
2 septembre 1870. Sedan. Conduite par Napoléon III
lui-même, l'armée française, ou ce qui en reste après les
défaites de Wissembourg, Reichshoffen et Forbach, capitule.
A l'annonce du désastre, le 4 septembre, la foule envahit le
Corps Législatif et exige la déchéance de l'Empire et la
proclamation immédiate de la République. Sur proposition de
Gambetta, les personnes présentes dans l'hémicycle, sans
doute peu de députés mais beaucoup de manifestants,
proclament que Louis-Napoléon et sa dynastie ont à jamais
cessé de régner sur la France.
Ce n'est pas assez, la foule veut plus, elle veut la
République et tout de suite. Jules Favre, qui souhaite
reprendre la situation en main, lance alors: C'est à l'Hôtel de
ville que nous devons la proclamer.
Une heure plus tard, ce sera chose faite. On nommera
même un gouvernement. Présidé par le très populaire général
Trochu, il aura pour principaux ministres Léon Gambetta,
Jules Favre et Jules Ferry.
Les exigences du chancelier Bismarck et de son kaiser
Guillaume Ter rendant la paix immédiate impossible, la guerre
continuera cinq mois encore. L'armistice ne sera signé que le
28 janvier 1871 à l'issue d'une résistance désespérée des
Parisiens qui ne se rendront qu'après avoir dévoré leurs
chiens, leurs chats, les animaux du jardin des plantes et même
les rats. Restait à négocier la paix. Le chancelier allemand se
disait prêt à le faire s'il avait en face de lui un gouvernement réellement représentatif du pays. Il tenait par dessus tout à
éviter d'éventuelles remises en cause des accords signés et
redoutait d'être un jour confronté à des opérations suicides
menées par des généraux jusqu'au-boutistes et des desperados
en uniforme ou à une guerre de partisans incontrôlable et
effroyablement dangereuse.
Les élections législatives eurent lieu le 8 février 1871.
S'y affrontaient les partisans de la guerre à outrance, plutôt
républicains, et partisans de la paix, plutôt conservateurs.
Très vite mises sur pied dans un pays désorganisé, elles se
déroulèrent pourtant sans incidents majeurs mais dans une
atmosphère dramatique.
768 représentants devaient être désignés, comme en
1849, au scrutin de liste départemental par les électeurs, les
hommes âgés de plus de vingt-et-un ans. La pluralité des
candidatures était admise. Compte tenu du nombre des
personnalités élues dans plusieurs départements à la fois
(Thiers dans 26, Gambetta dans neuf), l'Assemblée de
Bordeaux ne compta finalement que 645 représentants:
-186 légitimistes
-214 orléanistes
-30 à 35 bonapartistes
-120 républicains modérés
-80 radicaux et une vingtaine de socialistes
Monarchistes et conservateurs disposaient au total de
plus de 400 sièges. une majorité royale oserait-on dire. Mais
cette majorité représentait-elle, pour reprendre le mot du
chancelier Bismarck, réellement le pays? Rien n'est moins
certain. Les Français s'étaient prononcés en faveur de la paix,
sans d'ailleurs savoir de quelle paix il s'agissait et ce qu'elle
coûterait.
De cette Assemblée, Adolphe Thiers était
l'incontestable "patron". Elle allait d'ailleurs très vite, sur
proposition d'Armand Dufaure et Jules Grévy, l'élire par
10 acclamations Chef du Pouvoir Exécutif de la République
Française.
Cela se passait tout juste un mois avant que n'éclatent
les troubles de la Commune. Monsieur Thiers, de Versailles
où il s'était réfugié, allait en diriger la répression d'une main
de fer. Il ne lui fallut guère plus de deux mois pour en venir à
bout.
Pendant ce temps, les négociations pour la paix
continuaient. Elles aboutirent à la signature, le 10 mai 1871,
du traité de Francfort qui arrachait à la France l'Alsace, une
partie de la Lorraine et la contraignait à verser une colossale
indemnité de guerre de cinq milliards de francs à
l'Allemagne.
La paix signée, l'épisode tragique de la Commune clos,
les Français poussèrent un formidable ouf de soulagement.
Certes, ils n'étaient pas très fiers d'eux, ils se sentaient même
un peu humiliés mais ils pensaient avoir sauvé l'essentiel:
l'avenir.
Restait cependant un problème essentiel à résoudre:
celui du régime à donner à la France. Les uns la voulait
républicaine, les autres monarchiste. Le 2 juillet 1871, eurent
lieu les élections législatives destinées à pourvoir les 118
sièges que le système des candidatures multiples, les
démissions et les décès avaient laissé vacants. Les
républicains en enlevant 100 des 118 sièges remportèrent un
véritable triomphe. La majorité ne s'en trouvait certes pas
modifiée. Avec ses 400 sièges, le parti de l'ordre restait
maître du jeu. Mais s'il restait maître du jeu, les Français ne
lui en avaient pas moins délivré un message sans ambiguïté:
la majorité d'entre eux ne voulaient pas entendre parler d'une
nouvelle Restauration. Les monarchistes ne faisaient, il est
vrai, guère d'efforts pour les séduire. Et le comte de
Chambord, le prétendant légitimiste, se montrait lui-même
franchement maladroit. A une question posée par l'un des
11 siens sur le drapeau tricolore, il répondit: Je me considèrerais
comme un malhonnête homme si le drapeau blanc, qui a été
celui de ma famille, cessait d'être le mien... Un emblème est
chose plus importante aujourd'hui que jamais, je tiens à celui
de mes aïeux et de la vieille France.
Et comme si cela ne suffisait pas, il se déclara
favorable au pouvoir temporel du pape. La France, lui
demanda Gambetta, est-elle réduite à n'être que le dernier
boulevard de la politique des jésuites?
Thiers lui-même s'était rallié à la République, une
République qu'il voulait conservatrice mais bel et bien...
républicaine. Le 31 août 1871, il s'était d'ailleurs vu décerner
le titre de Président de la République. Quelque chose qui lui
faisait sans aucun doute immensément plaisir mais qui ne
suffisait pas à satisfaire Léon Gambetta. La République que
présidait Monsieur Thiers sentait le provisoire, une odeur qui
ne lui convenait pas. Il l'aimait si peu qu'il tenta de la dissiper
en prononçant, le 26 septembre 1872, à Grenoble, un discours
sans ambiguïté. En France, lança-t-il, on ne peut pas
s'habituer, depuis quarante-cinq ans, dans certaines classes
de la société, à prendre son parti, non seulement de la
Révolution française, mais de ses conséquences, de ses
résultats.
On se demande, en vérité, d'où peut provenir une
pareille obstination; on se demande si ces hommes ont bien
réfléchi sur ce qui se passe; on se demande comment ils ne
s'aperçoivent pas des fautes qu'ils commettent et comment ils
peuvent plus longtemps conserver de bonne foi les idées sur
lesquelles ils prétendent s'appuyer; comment ils peuvent
fermer les yeux à un spectacle qui devrait les frapper. N'ont-
ils pas vu apparaître, depuis la chute de l'Empire, une
génération neuve, ardente, quoique contenue, intelligente,
propre aux affaires, amoureuse de la justice, soucieuse des
droits généraux? Ne l'ont-il pas vue faire son entrée dans les
12 Conseils municipaux, s'élever par degrés dans les autres
conseils électifs du pays, réclamer et se faire sa place, de
plus en plus grande, dans les luttes électorales? N'a-t-on pas
vu apparaître, sur toute la surface du pays -et je tiens
infiniment à mettre en relief cette génération nouvelle de la
démocratie- un nouveau personnel politique électoral, un
nouveau personnel du suffrage universel?... Oui, je pressens,
j'annonce la venue et la présence dans la politique, d'une
classe sociale nouvelle qui est aux affaires depuis tantôt dix-
huit mois, et qui est loin, à coup sûr, d'être inférieure à ses
devancières.
Faire allusion aux classes sociales nouvelles, c'était
plus que n'en pouvait supporter le parti de l'ordre qui supplia
le Président de la République de combattre l'audace
croissante du radicalisme.
Thiers n'y était pas du tout disposé. S'il avait un jour
déclaré que toute république finit dans le sang ou dans
l'imbécillité, il l'avait bien oublié. Dans un message du 12
novembre, il affirma: La République existe, elle est le
gouvernement légal du pays; vouloir autre chose serait une
nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes. Le 22
novembre, il enfonça le clou un peu plus en déclarant: La
Monarchie est impossible puisqu'il y a trois dynasties pour
un seul trône. Si quelqu'un croit que la Monarchie est
possible, qu'il le dise! S'il y a une majorité dans l'Assemblée
pour le faire, qu'elle le tente! Je me retirerai.
La droite ne s'attendait certes pas à subir une attaque
frontale aussi violente. Elle avait longtemps espéré que
Thiers serait de son côté, qu'il se résignerait, selon sa propre
expression à devenir un porc à l'engrais dans la préfecture
de Versailles. Elle s'était lourdement trompée. Louis Veuillot,
qui ne le supportait pas, se laissa aller jusqu'à traiter le
président de demi-scélérat, de nain difforme. La messe était
dite, le conflit inévitable. Il se terminera le 24 mai 1873 par la
13 mise en minorité de Thiers, sa démission et son
remplacement immédiat par le maréchal de Mac Mahon.
Le maréchal était l'homme de l'ordre moral. S'il avait
accepté de prendre la présidence, c'était pour assurer un
intérim. Point n'était besoin de lui dire qu'il n'exercerait ses
fonctions que jusqu'au retour du prétendant sur le trône. Cela
allait de soi. A la seule perspective d'une France durablement
républicaine, il frôlait l'ictus. Beau soldat, il portait bien
l'uniforme, général quelconque, il était en politique d'une
insondable médiocrité. Gouverner, même s'il n'en avait pas
pleinement conscience, dépassait de beaucoup ses moyens. Il
laissera l'essentiel du pouvoir à ses chefs de gouvernement, à
de Broglie surtout.
A Paris, en France, en Europe, on se demandait si la
République survivrait à ce nouveau coup. On se le demandait
d'autant plus que légitimistes et orléanistes avaient décidé de
réaliser ce qu'ils appelaient la fusion. Si jamais la France,
déclara le comte de Paris, exprime sa volonté de revenir à la
Monarchie, nulle compétition au trône ne s'élèvera dans
notre famille.
Restaient tout de même à résoudre d'épineux
problèmes. Celui du drapeau notamment. Plus entêté qu'une
mule, le comte de Chambord ne voulait rien savoir. Mac
Mahon, dont les meilleurs amis disaient qu'il n'avait la
conversation ni facile, ni abondante, et que les autres
traitaient de caporal insignifiant, de gendarme ou qualifiaient
d'imbécile profond, avait tout de même assez de bon sens
pour répéter à qui voulait l'entendre que si le drapeau blanc
était levé contre le drapeau tricolore, les chassepots
partiraient tout seuls.
Ce n'était bien entendu pas suffisant pour convaincre
Chambord. Bon gré, mal gré, les monarchistes durent se
résigner à suivre le conseil du comte de Falloux: prolonger la
République. Ils le feront. Sans enthousiasme. Sans vraiment
14 le vouloir. Tout simplement parce qu'ils ne pourront pas faire
autrement.
Le 19 novembre 1873, l'Assemblée portera à sept ans la
durée du mandat présidentiel. De Broglie aurait préféré dix
ans. Mais devant les épouvantables clameurs... les
hurlements farouches... les haines furieuses, les accusations
de dictature, d'atteinte aux libertés fondamentales, il s'était
résigné à accepter une durée intermédiaire entre celle qu'il
souhaitait et les quatre ou cinq ans que préconisaient les
républicains.
L'Eglise, de son côté, ne chômait pas. Elle était repartie
en croisade. Un peu partout en France se déroulaient des
manifestations religieuses orchestrées par des prêtres chauffés
à blanc. Des églises de style néogothique, toutes bâties sur le
même plan, sortaient du sol tous les jours ou presque. Les
processions, les pèlerinages se multipliaient. De toutes parts,
remarquait Mgr Dupanloup alors évêque d'Orléans, il n'est
bruit que de miracles et de prophéties. Bien entendu, on
faisait allégeance à Pie IX. Les plus fanatiques souhaitaient la
mise sur pied d'un corps expéditionnaire qui irait délivrer le
Saint Père de la tyrannie italienne. Les catholiques firent tant
et si bien qu'ils obtinrent la construction, sur la butte
Montmartre, d'une basilique, l'actuel Sacré-Coeur, consacrée
à Jésus. Il fallait l'édifier, disaient-ils, pour expier les fautes
commises par les Français depuis la Révolution.
Bien entendu encore, l'Eglise se montrait farouchement
monarchiste et faisait de tout soutien à la République un
péché mortel, si mortel que seules pouvaient absoudre les
flammes de l'enfer. Et encore n'en était-on pas sûr!
Toutes ces histoires agaçaient prodigieusement
Gambetta. A de Broglie, qui voyait dans le parti républicain
le rendez-vous de toutes les passions antisociales, il lança un
jour: il ne faut pas que la France soit représentée comme le
dernier asile de l'esprit rétrograde et théocratique du
15 Vatican.
Le temps était venu de consolider la République
LES LOIS CONSTITUTIONNELLES DE 1875
La loi du 20 novembre 1873, qui traitait notamment du
septennat, avait décidé de confier à une commission de trente
membres l'élaboration de lois constitutionnelles. Les plus
indulgents des citoyens constataient qu'elle n'avançait qu'avec
une sage lenteur. Les autres, tous les autres, lui reprochaient
de ne pas avancer du tout. De fait, elle piétinait. Elle ne se
décida à mettre un pied devant l'autre que le jour où on lui fit
remarquer qu'en agissant de la sorte, elle faisait le jeu des
bonapartistes et de l'extrême gauche. Elle voulut bien
admettre qu'Edouard de Laboulaye n'avait pas complètement
tort quand il lui demandait de donner une Constitution à notre
malheureux pays, incapable de vivre plus longtemps dans le
provisoire.
L'Assemblée qui allait voter ces lois constitutionnelles
comptait près de 750 élus. 430 à 440 se disaient
monarchistes, les autres républicains. Les premiers
disposaient donc de la majorité absolue.
Quelle était l'origine sociale des députés? Quelles
étaient les professions les mieux représentées? 221
représentants, soit 30% des effectifs de l'Assemblée,
reconnaissaient une origine noble.
Au plan professionnel, les juristes étaient de loin les
plus nombreux. Plus de 300 députés avaient bénéficié d'une
formation juridique supérieure. 210 étaient avocats ou
avoués, 28 magistrats et 20 notaires.
A côté d'eux, on trouvait 90 industriels, gros négociants
ou banquiers et une trentaine d'ingénieurs. Le corps médical
n'était représenté que par 30 médecins et 2 pharmaciens, n'y
figuraient ni vétérinaires, ni dentistes.
16 Le reste de l'Assemblée, soit 130 personnes environ, se
composait pour une large part de militaires sans particule et
de propriétaires terriens. Journalistes, écrivains et enseignants
l'emportaient de peu sur les prêtres, les pasteurs et les
ouvriers.
En ce qui concerne le régime à donner au pays, la
majorité n'était pas aussi tranchée qu'on serait tenté de le
croire. Il existait au centre un groupe important
essentiellement composé de juristes, d'industriels et de grands
bourgeois libéraux que n'effrayaient ni une monarchie
constitutionnelle fortement tempérée, ni une république
conservatrice. Les discussions n'étaient pas fermées. De plus
monarchistes et républicains savaient pertinemment qu'ils
n'avaient ni les uns ni les autres intérêt à se montrer
intransigeants. Les royalistes parce qu'ils n'avaient pas de roi
acceptable à mettre sur le trône, les républicains parce qu'ils
redoutaient en se montrant trop entiers d'éloigner d'eux les
modérés.
A l'issue de discussions difficiles, ils réussiront à se
mettre d'accord et à accoucher non pas d'une Constitution
mais des lois constitutionnelles qui allaient régir la France
pendant 70 ans.
Le 30 janvier 1875, Henri Wallon arracha le vote, par
353 voix contre 352, d'un amendement ainsi libellé: Le
président de la République est élu par le Sénat et la Chambre
réunis en Assemblée nationale. Ces quelques mots suffisaient
à créer la République. Et ce ne fut pas fait en catimini. Tout
le monde en était parfaitement conscient. Henri Wallon le
tout premier. En témoignent ses déclarations dépourvues de
toute ambiguïté: Le projet de la commission, c'est
l'organisation du provisoire et le pays est las du provisoire...
Mais, me dira-t-on, vous proclamez donc la République?
Messieurs, je ne proclame rien, je prends ce qui est. J'appelle
les choses par leur nom et je veux faire que ce gouvernement
17 qui est dure tant qu'on ne trouvera pas mieux à faire. On me
dit: vous n'en faites pas moins la République! A cela je
réponds tout simplement: Si la République ne convient pas à
la France, le plus sûr moyen d'en finir avec elle, c'est de la
faire...
Suivirent trois lois: la loi du 24 février 1875 relative à
l'organisation du Sénat, la loi du 25 février 1875 relative à
l'organisation des pouvoirs publics et celle 16 juillet 1875 sur
les rapports des pouvoirs publics. Les nouvelles lois
précisaient le rôle et les fonctions du président de la
République et créaient deux assemblées: le Sénat et la
Chambre des députés. Concernant la deuxième, le texte se
limitait à dire qu'elle serait nommée au suffrage universel
dans les conditions déterminées par la loi électorale. Et tout le
monde était d'accord pour n'y rien ajouter d'autre.
Les choses ne se passèrent pas aussi simplement pour
la Chambre Haute. Le duc de Broglie et ses amis voulaient un
Sénat, les républicains n'en voulaient pas. Les premiers
voulaient faire du Sénat une sorte de Chambre des pairs, de
Chambre des Lords formée de membres nommés par le
président de la République, les autres élus et les autorités
sociales. Ils entendaient en faire une sorte d'Assemblée des
sages qui tempèreraient les excès du suffrage universel, dont
tout le monde en l'absence d'expérience se méfiait un peu. Les
seconds, à l'issue de discussions longues et passionnées, se
résignèrent à en accepter le principe sous réserve d'en revoir
le mode de désignation.
Finalement, les deux parties tombèrent d'accord sur une
formule de compromis qui avaient les vertus et les défauts
d'un compromis. Le Sénat serait constitué de 300 membres
dont 75 désignés à vie par la Chambre des députés. Les 225
autres membres seraient élus pour neuf ans par le collège des
grands électeurs formé des députés, des conseillers généraux,
des délégués élus par les conseils municipaux. Ils étaient
18 renouvelables par tiers tous les trois ans.
De ce Sénat, Gambetta dira le 6 février 1876: il sera
véritablement un interprète expérimenté de l'opinion
publique, et le modérateur des pouvoirs publics... (il) sera le
frein nécessaire dans une démocratie libre et, en même
temps, un point d'appui pour le pouvoir comme pour
l'opinion. En fait, il apparaissait bel et bien comme un organe
modérateur susceptible d'empêcher toute conduite par
embardées. Ses plus farouches adversaires, y compris
Georges Clemenceau, le reconnaîtront volontiers quelques
années plus tard. On lui reprochait certes de faire la place
belle aux campagnes censées être conservatrices. C'était aussi
une manière de donner la parole aux collectivités les plus
faibles.
Le Sénat pouvait être constitué en Haute Cour pour
juger le président de la République ou les ministres ou
connaître des attentats contre la sûreté de l'Etat.
Le président de la République, élu pour sept ans par les
députés et les Sénateurs réunis en Assemblée Nationale,
pouvait dissoudre la Chambre des députés sur avis conforme
du Sénat. Il n'était responsable qu'en cas de haute trahison et
tous ses actes devaient être contresignés par un ministre.
En définitive, les lois constitutionnelles instituaient un
régime représentatif dans lequel on reconnaissait au peuple,
mais pour l'une des deux Chambres seulement, le droit, et le
devoir, de désigner ses représentants
LES ELECTEURS
Les membres de la Chambre des députés devaient être
élus au suffrage universel, en d'autres termes par les seuls
hommes âgés de vingt-et-un ans et plus à l'exception des
militaires et de tous ceux que la justice avait privé de leurs
droits civils. Le corps électoral, fort de 9.800.000 personnes
19 en 1875, n'était, bien entendu, pas homogène du tout.
Il se composait pour une part d'électeurs actifs, éclairés
qui appréciaient à sa juste valeur le suffrage universel et
entendaient bien faire valoir leur droit et user de leur
ascendant. Les enseignants d'abord. A commencer par les
instituteurs, les fameux hussards noirs de la République, dont
l'influence allait très régulièrement croître surtout après leur
accession, en 1889, au rang de fonctionnaires d'Etat. Les
professeurs, encore assez peu nombreux, constituaient un
monde bien à part et ne jouissaient pas encore d'une très
grande écoute. Les patrons de l'industrie et du grand
commerce, les magistrats, les hauts fonctionnaires et leurs
collaborateurs directs, la grandissante cohorte des professions
libérales, le monde de la presse, ensuite. Les nobles, les
grands propriétaires, les notables d'Halévy, les membres du
clergé enfin. Tous ceux-là ne représentaient guère que deux
ou trois cent mille personnes.
Les neuf millions d'électeurs de base étaient
inégalement répartis entre la ville et la campagne. En 1875,
douze millions de Français seulement vivaient dans les
agglomérations de plus de 2000 habitants, les vingt-six
millions d'autres peuplaient le tissu rural. Les chiffres
évoluaient cependant vite, moins vite malgré tout que dans
les pays voisins. En 1911, à la veille de la Grande Guerre,
55% des Français vivaient encore hors des villes, un peu à
l'écart du monde.
La plupart des électeurs avaient déjà tâté du suffrage
universel sous l'Empire. Mais c'était, il faut bien le dire, un
suffrage universel très particulier. Le pouvoir prenait soin de
désigner des candidats officiels qui bénéficiaient de son appui
et auxquels étaient réservés les affiches blanches. Aux parias,
on allait, sans aucune vergogne, jusqu'à imposer le serment de
fidélité à l'Empereur. De toute manière, il était vivement
déconseillé de "mal" voter. Les gens n'en avaient même pas
20 envie. Jusqu'en 1870, écrit Roger Thabaud dans Mon Village,
les habitants de la campagne... allaient aux urnes voter pour
les candidats officiels et sans penser à discuter.
Il serait difficile de prétendre que c'était une façon de
préparer le pays à la démocratie. D'ailleurs, de nombreux
électeurs, 50% ou presque dans les campagnes, ne savaient ni
lire, ni écrire. La plupart ne savaient même pas qu'ils avaient
la possibilité de choisir. D'ailleurs comment auraient-ils pu
exercer leur choix en l'absence d'informations? Les journaux
n'allaient pas jusqu'à eux. Seuls le facteur, les bavardages
entre voisins, les causettes des jours de foire leur apportaient
quelques nouvelles. Cet électorat rural était, on le conçoit,
extrêmement sensible à l'influence des notables. Charles
Bigot, dans un ouvrage paru en 1876 et intitulé Les Classes
Dirigeantes, écrivait: Si le suffrage universel a mis aux mains
de tous les citoyens des bulletins qui tombent dans l'urne d'un
poids égal, il n'est pas vrai qu'il ait donné à tous une part
égale sur les destinées du pays. tandis que les uns n'ont à la
main qu'un vote, le leur, dont il n'est même pas vrai de dire
qu'ils disposent librement; les autres, au contraire, comptent
non pas seulement pour leur voix personnelle, mais pour
toutes celles qu'ils sont en état de rallier à la leur... Ainsi,
même sous l'empire du suffrage universel, la prépondérance
politique appartient à une partie seulement du corps
électoral; même lorsque l'administration (qui est trop
rarement fidèle à ce devoir) se tient éloignée de toute
pression, c'est un petit nombre de chefs qui conduisent à la
bataille du scrutin l'armée des citoyens qui votent.
Tout commentaire serait superflu!
LES CANDIDATS
Tout le monde, ou presque, pouvait en théorie être
candidat aux Législatives. Dans la réalité, bien peu nombreux
21 étaient ceux qui en avaient la possibilité.
Aujourd'hui, ce sont les partis qui choisissent leur
candidat dans chaque circonscription. A l'avènement de la
Troisième République, et dans les années qui suivirent, les
partis n'existaient pas. La loi sur les associations n'avait pas
encore vu le jour et le mot parti n'avait lui-même aucun sens
pour l'immense majorité des gens.
Les candidats s'autodésignaient-ils? La réponse est oui
pour nombre d'entre eux plus ou moins connus. En l'absence
de partis, rien n'interdisait les initiatives individuelles. Ceci
étant, beaucoup, sans qu'il soit possible de donner des chiffres
précis, se voyaient choisis par les comités. Ces fameux
comités, dont on a tant et tant parlé, n'étaient pas, comme le
laissait entendre le livre de Daniel Halévy, La République des
Comités, l'apanage du parti radical. Il y avait des comités de
gauche et des comités de droite. Constituaient des comités
tous ceux qui, inclus dans un réseau relationnel, estimaient
avoir une influence suffisante pour promouvoir une
candidature et faire prévaloir leur point de vue et leurs
intérêts. De l'évêque ou du général en retraite à l'avocat
radical, personne ne s'en privait. Les candidats eux-mêmes
constituaient leur propre comité. Charles Benoist raconte que
lorsqu'il décida de se présenter à Paris aux élections de 1898,
il se trouva très vite entouré d'une poignée de gens
admirables qu'(il) ne connaissait pas la veille... et qui lui
furent du dévouement le plus spontané, le plus désintéressé.
C'était des ouvriers, de petits employés, groupés, pour une
oeuvre sociale, autour d'un vicaire de Saint-Germain-des-
prés. Groupements informels plus ou moins stables,
largement ouverts à ceux qui montraient patte blanche et
étaient prêts à se battre pour la bonne cause, les comités
pouvaient tout aussi bien rester actifs entre deux
consultations que disparaître ou se mettre en sommeil
jusqu'au prochain scrutin.
22 Comment les comités, les groupes de pression, les
réseaux choisissaient-ils leurs candidats? En fait, passaient
pour des candidats naturels, ceux que tout le monde
connaissait. Cela ne suffisait cependant pas. Il fallait
appartenir au réseau, en partager les options essentielles. Il
était bon d'avoir un nom, une position sociale, si possible une
fortune. Il était plutôt recommandé d'être instruit, d'avoir de
l'assurance, du bagout. Porter ruban ou rosette à la
boutonnière ne nuisait jamais. Se dire prêt à reconnaître les
services rendus passait pour indispensable.
Le candidat choisi ou accepté, restait à en assurer
l'élection. Les comités s'y employaient de diverses manières.
Ils utilisaient volontiers l'affichage. Ils utilisaient plus
volontiers encore la presse. Elle connaissait son âge d'or. A
côté de grands journaux nationaux fleurissaient quantité de
feuilles de choux locales dont le nombre allait croître en
même temps que l'alphabétisation. Il existait en France 3800
journaux en 1882, 6000, en 1892, dix ans plus tard. On en
comptait une cinquantaine rien qu'à Paris. Et encore n'est-on
pas sûr du tout que le recensement ait été exhaustif!
Les comités avaient aussi recours, peut-être était-ce
même leur arme favorite, aux agents électoraux. Charles
Benoist en a laissé dans un article de La Revue des Deux
Mondes du 15 septembre 1898 une description saisissante. Ils
battaient le secteur qui leur avait été affecté et ne ménageaient
généralement pas leur peine. Les uns, en professionnels de la
chose, agissaient moyennant rétribution ou avantages divers,
les autres se démenaient par conviction.
Bien entendu, un candidat proche du gouvernement
pouvait compter sur l'appui de la hiérarchie administrative en
allant du sous-préfet à l'agent des services publics. Bien
entendu encore, le candidat du parti de l'ordre recevait l'appui
de l'évêque, des curés de paroisse, des vicaires qui ne
ménageaient pas leurs attaques les plus fielleuses aux
23 républicains. Certains candidats, plus nombreux qu'on ne le
pense habituellement et peut-être n'en a-t-on pas assez tenu
compte, étaient eux soutenus de façon discrète mais efficace
par les milieux industriels et financiers, bien rodés à la
technique des réseaux d'influence et omniprésents.
Quant au candidat lui-même, il devait se dépenser sans
compter, promettre beaucoup, serrer une multitude de mains,
ingurgiter de grands verres de "picrates", de cidre doux, de
poiré ou de pisse-vinaigre et répondre avec patience aux
questions les plus inattendues. Etre connu, voire respecté, lui
simplifiait beaucoup la tâche.
Une campagne ne se menait pas sans argent. On
estimait qu'elle pouvait coûter jusqu'à vingt mille francs. Une
somme considérable équivalente à deux indemnités
parlementaires annuelles. Il était de bon ton que le candidat
en assume une large partie.
AFFINITES POLITIQUES
Si au XIXème siècle, les partis politiques n'existaient
pas à proprement parler, les élus ne s'en regroupaient pas
moins par affinité tant à la Chambre qu'au Sénat.
Rien de plus difficile que d'y voir clair dans ces
groupes évolutifs, séparés par d'imperceptibles nuances, des
sympathies, des antipathies, des ambitions. Pour compliquer
un peu les choses, il n'était pas rare qu'un parlementaire
adhère à deux groupes à la fois.
Dans les dix ou quinze premières années de la
Troisième République, on pouvait grosso modo distinguer
- d'un côté les conservateurs, ou mieux les tenants du
parti de l'ordre. Ils se divisaient en légitimistes, plutôt
sensibles aux problèmes sociaux, orléanistes aux conceptions
très libérales, et bonapartistes.
- de l'autre les républicains dont la composante
24 principale, le parti républicain, ondoyant, divers,
insaisissable, formait une vaste ombrelle sous laquelle
s'abritaient des courants, des trans-courants, des tendances,
des sous-tendances. En allant de la gauche vers la droite, on
trouvait: l'extrême gauche, en fait les futurs radicaux
socialistes, dont Clemenceau était proche; la Gauche radicale,
l'Union républicaine de Gambetta; la Gauche républicaine des
trois Jules (Jules Ferry, Jules Grévy, Jules Simon); le centre
gauche d'Agenor Bardoux et de Léon Say. Après la mort de
Gambetta, l'Union républicaine et la Gauche républicaine
fusionneront pour constituer la Gauche opportuniste.
Tous ces groupes devaient par la suite, sous l'influence
des évènements et des hommes, beaucoup évoluer. La
Gauche opportuniste, par exemple, à la suite de la crise
boulangiste et de l'affaire Dreyfus, se séparera en deux
formations: Progressistes du centre droit de Jules Méline,
Républicains de gauche de Waldeck-Rousseau et Raymond
Poincaré.
A l'extrême gauche, l'apparition des socialistes
repoussera peu à peu les radicaux vers le centre. La Chambre
de 1889 comptait vingt députés socialistes, celle de 1902
cinquante-trois, celle de 1914 cent quatre. Entre les
socialistes et les radicaux s'inséreront d'ailleurs les
Républicains socialistes indépendants. Quant aux radicaux,
ils affirmeront rapidement leur prééminence: en 1902, ils
compteront deux cents députés.
La loi de 1901 sur les associations permettra de
constituer des partis mieux organisés, plus stables dans le
temps, observation d'ailleurs plus vraie pour la gauche que
pour la droite.
Créé en 1901, le plus ancien parti français, le parti
républicain, radical et radical-socialiste, jouera un rôle majeur
sous la Troisième République. Fondé quatre ans plus tard, en
1905, son voisin de gauche, le parti socialiste, se scindera en
25 deux au Congrès de Tours en 1920. Constituée en 1901,
l'Alliance républicaine démocratique, rassemblera la droite
modérée pendant près de quarante ans.
LES IDEES MAJEURES
A l'origine, le parti républicain s'était donné pour
objectif essentiel, mais alors fort ambitieux, de fonder la
République. Il s'était très vite aperçu que s'il voulait, après
l'avoir créée, la consolider, lui donner quelques chances de
vivre, il devrait soustraire les jeunes Français aux influences
confessionnelles, à l'Eglise notamment, les instruire pour
qu'ils puissent s'informer librement, penser par eux-mêmes, il
s'était persuadé qu'il faudrait leur garantir les libertés
fondamentales, la liberté de la presse, la liberté d'association,
leur donner le droit syndical. Personne n'a mieux expliqué
cela que Gambetta dans ses discours du 16 novembre 1871 à
Saint-Quentin et du 12 août 1881 à Belleville. Dans le
second, il a notamment déclaré: C'est pourquoi, dans le
programme républicain, comme première réforme, j'ai
toujours placé l'enseignement du peuple ... Cet enseignement
a besoin, avant tout, d'être imbu de l'esprit moderne, civil, et
maintenu conforme aux droits et aux lois de nos sociétés... Je
désire de toute la puissance de mon âme qu'on sépare non
seulement les églises de l'Etat, mais qu'on sépare les écoles
de l'Eglise...
Tout le monde est d'accord pour doter magnifiquement
l'école... le pays sent bien que l'école est véritablement le
séminaire de l'avenir, notre séminaire à nous, celui d'où
sortiront des citoyens mûrs... le séminaire républicain qui
implique, à mon sens, cette triple nécessité: l'obligation, la
gratuité, la laïcité...
Il reste une grosse question: c'est la question de la liberté
d'association... Je dis liberté d'association pour le monde des
26 travailleurs, pour les associations professionnelles, pour les
syndicats, pour les groupes de toute espèce; mais quant aux
autres, permettez-moi le mot, pour les moines, non.
27 CHAPITRE II
LES PROFESSIONS MEDICALES
A L'AVENEMENT DE LA REPUBLIQUE
LES MEDECINS
Dans les premières décennies du XIXème siècle, la cote
des médecins n'était pas très élevée dans l'opinion publique.
Elle n'était finalement pas très différente de celle dont
jouissaient leurs confrères sous l'Ancien Régime. On les
prenait au mieux pour de braves bougres, dévoués mais à
l'efficacité douteuse, au pire pour des charlatans. De plus on
avait peu d'argent pour se soigner. Les bourgeois eux-mêmes
ne consacraient guère plus de 1% de leurs revenus à leur
santé. Bien des gens ne voyaient d'ailleurs pas pourquoi ils
s'offriraient à prix d'or les services de docteurs qui ne les
soigneraient en définitive pas beaucoup mieux que les
rebouteux, les guérisseurs ou les maiges de leur village ou de
leur quartier.
A dire vrai, les mesures prises pendant la Révolution
n'avaient pas contribué à améliorer l'image des médecins.
Dans les cahiers de doléances, les membres du corps médical
avaient pris soin de souligner la médiocre qualité de
l'enseignement médical dans les facultés du Royaume. Ils
avaient été entendus. Sans doute pas tout à fait comme ils
l'avaient espéré. Ils avaient demandé des réformes, on leur
avait donné une révolution. On avait voulu faire table rase du
passé. En fermant les anciennes facultés accusées de tous les
maux, et notamment, et non sans raison, de dispenser un
enseignement trop théorique, en se bornant à donner une
caricature de formation pratique aux apprentis, en laissant accéder à peu près n'importe qui à la profession de médecin,
les assemblées révolutionnaires avaient au contraire
singulièrement aggravé les choses. Emporté par son
enthousiasme, un certain Baraillon, médecin de son état, avait
été jusqu'à demander la fermeture des hôpitaux! Certes ses
collègues ne l'avait pas suivi et les conventionnels d'après
thermidor avaient, en 1794, décidé l'ouverture de trois écoles
de santé, la première à Paris, la seconde à Strasbourg, la
troisième à Montpellier. Mais il avait tout de même fallu
attendre deux années de plus pour que le programme de
formation des futurs officiers de santé (c'était alors le titre
retenu) soit convenablement défini. La création en 1802 de
l'Internat des Hôpitaux de Paris avait apporté un début de
solution à la crise sans précédent que posait la qualité du
personnel médical et dont la population commençait à
beaucoup souffrir. A plusieurs reprises, d'éminents médecins,
Vicq d'Azir, Guillotin et quelques autres, avaient tenté de
convaincre le législateur de la nécessité de promouvoir un
véritable plan de remédicalisation de la France, on ne les
avait guère écoutés. Peut-être leur avait-on parfois prêté une
oreille distraite, par courtoisie, par inquiétude peut-être. Mais
cela n'avait jamais été jusqu'à envisager d'agir.
Ce ne sera fait qu'en 1803. Michel Thouret, Conseiller
d'Etat et médecin, présentera au Tribunat un projet qui sera
finalement accepté et donnera naissance à la loi fondamentale
du 19 ventôse an XI (10 mars 1803).A
côté des docteurs aux études longues et coûteuses, la loi
créait un corps d'officiers de santé à la formation médiocre.
Les premiers effectuaient quatre années d'études, en
réalité avec les redoublements ou l'étalement volontaire des
études, parfois le double. Ils subissaient des contrôles sévères
et présentaient une thèse finale dont la qualité, il est vrai, se
situait plus souvent au niveau du médiocre ou en deçà qu'au
delà. Effectuer des études médicales coûtait au total une
30 douzaine de milliers de francs, soit une dizaine d'années de
salaire d'un petit fonctionnaire.
Les seconds devaient simplement justifier de quelques
années d'apprentissage et d'une petite formation théorique. En
fait, en créant le corps des officiers de santé, le législateur
avait visé un double objectif: régulariser la situation d'anciens
chirurgiens des armées revenus à la vie civile et fournir aux
campagnes des praticiens susceptibles de faire face aux
besoins les plus urgents. Ces malheureux officiers de santé,
incultes, ignorants, n'avaient en aucune manière contribué à
rehausser le niveau d'une profession qui passait, jusque-là
pour plus riche de bec et de prétentions que de connaissances.
Il est vrai qu'on en était encore, ou peu s'en faut, à tenir
Aristote et Hippocrate pour les seuls maîtres dont il importait
d'acquérir le savoir jugé une fois pour toute indépassable.
C'est cependant à partir du début de ce même XIXème
siècle que les connaissances médicales allaient faire un réel
bond en avant. Sous l'impulsion d'abord de Corvisart, qui
avait publié, dès 1808, son traité intitulé Nouvelle méthode
pour reconnaître les maladies internes de poitrine par la
percussion de cette cavité, de Bichat, de Laennec, de
Bretonneau, de Dupuytren et de quelques autres maîtres de
moindre importance, cela pour ne parler que des Français
alors très en pointe sur le plan médical puis sous celle de
leurs successeurs, Broussais, Trousseau, Louis, Raspail,
Claude Bernard, les choses allaient même radicalement
changer.
Alors que les médecins ne s'occupaient jusque là que
des apparences du mal, des symptômes visibles et ne leur
donnaient que des explications philosophico-humorales, ils
allaient eux essayer de comprendre et sortir délibérément des
cadres étroits et stériles du passé. Et pour cela, ils allaient
pratiquer des autopsies, beaucoup d'autopsies. On dit que
Bichat en pratiqua plus de six cents en un seul hiver. Leur
31 but? Etablir le lien entre lésions et symptômes d'abord,
apprendre à relever les symptômes propres à chaque lésion,
distinguer les maladies les unes des autres.
Désormais les médecins ne se borneront plus à écouter
les malades, à noter les symptômes les plus apparents, ils
procéderont à un examen approfondi des patients. Non
seulement ils regarderont mais ils toucheront, palperont. Vers
le milieu du siècle on commença même à prendre les
températures et, un peu plus tard, à mesurer la tension
artérielle.
Dans la seconde moitié du siècle, on réalisera des
progrès décisifs. La chirurgie bénéficiera de deux découvertes
majeures qui révolutionneront son avenir:
- celle de l'anesthésie générale d'abord par usage du
protoxyde d'azote, de l'éther puis du chloroforme assez vite
suivie de celle de l'anesthésie locale.
- celle de l'asepsie et de l'antisepsie ensuite. L'asepsie,
conséquence logique des travaux de Pasteur, allait
radicalement modifier le pronostic des interventions
chirurgicales.
Les découvertes du grand homme allaient d'ailleurs non
seulement changer les conditions d'exercice de la chirurgie
mais aussi modifier de fond en comble la thérapeutique et la
prévention des maladies infectieuses.
Pour aussi hostiles que la plupart des médecins, y
compris les plus grands d'entre eux, aient été à Pasteur, ils ne
tarderont pas à se rallier à ses thèses et sauront en tirer les
plus heureuses conséquences.
En bref, les médecins qui, au début du siècle,
péroraient beaucoup et jargonnaient encore plus, jargonneront
toujours à la fin du siècle mais avec une différence notable et
fort bien perçue, ils auront appris à guérir leurs patients.
Dans le même temps où ils devenaient des praticiens au
sens le plus noble du mot, les traitements évoluaient. A la
32 traditionnelle thériaque et à son ersatz, l'orviétan, on avait
substitué des remèdes mieux adaptés et plus efficaces que l'on
administrait dans de bien meilleures conditions (injections
hypodermiques, posologies mieux connues). On avait aussi
appris à donner des conseils d'hygiène. On commençait même
à remettre à l'honneur le principe fondamental des Anciens,
depuis longtemps oublié ou négligé: Primum non nocere.
Quelle était la situation des médecins dans la société?
Leur statut s'était à vrai dire vite amélioré. Certes les
officiers de santé ne donnaient-ils pas, dans leur très grande
majorité, une image favorable du corps médical. Rustiques,
un peu frustes, leur ignorance, leur incompétence, que ne
compensait pas toujours leur dévouement, nuisaient à la
profession mais, dès 1854, les conditions pour postuler à
l'officiat s'étaient faites beaucoup plus sévères. Nous verrons
qu'il sera supprimé en 1892. En tout cas leur pourcentage
relatif dans le corps médical avait commencé à baisser dès
1860 pour passer de 40% environ en 1845-50 à 20% en 1875.
Si l'image des médecins s'est beaucoup améliorée au
XIXème siècle pour devenir très bonne sous le Second
Empire et après, c'est non seulement parce qu'ils avaient
appris à guérir, c'est aussi parce qu'ils avaient su se constituer
en groupes de pression et qu'ils avaient bien avant beaucoup
d'autres découvert les vertus du lobbying. Louis Laussedat,
député de l'Allier, qui s'était fait le chantre de cette nouvelle
façon de faire, répétait inlassablement à ses confrères que si
la profegginn as seoir son autorité, elle devait
apprendre à travailler avec la presse et constituer des
associations.
Il fut écouté. Quantité d'associations se créèrent sous
son impulsion, sous celle de Victor Cornil et de quelques
autres. Elles se donnèrent pour but non seulement de
propager le savoir médical mais aussi de représenter la
profession, de défendre ses intérêts matériels et moraux, de
33

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.