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Médecin malgré tout

De
223 pages
Ce livre est l'expérience de 40 ans d'exercice d'un praticien en alerte et lucide, sans cesse interpellé par toujours plus de possibles. Médecine classique occidentale, extension progressive à l'homéopathie et aux médecines indienne et chinoise vécues sur le terrain, composent le parcours du docteur Jacques Liron. Les références à la sagesse ancienne et à l'extrême pointe de l'actualité médicale, laissent finalement la part belle à la beauté et à la poésie indissociables d'un "métier", plus que jamais nécessaire.
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MÉDECIN MALGRÉ TOUT

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-7161-0 EAN: 9782747571616

Jacques LIRON

MÉDECIN MALGRÉ TOUT

L'Harmattan 5-7, nie de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Ethique médicale Collection dirigée par Richard Moreau et Roger Teyssou
La collection Les Acteurs de la Science, prévue pour recevoir des études sur l'épopée scientifique moderne, se dédouble pour accueillir des ouvrages consacrés spécifiquement aux questions fondamentales que la santé pose actuellement. Cette nouvelle série cherche à faire le point objectivement et en dehors des modes sur des connaissances, des hypothèses et des enjeux souvent essentiels pour la vie de l'homme. Elle reprend certains titres publiés auparavant dans Acteurs de la science.

Déjà parus
Emmanuelle DHONTE-ISNARD, L'embryon surnuméraire, 2004. Emmanuelle DHONTE-ISNARD, L'embryon humain in vitro et le droit, 2004. Philippe RAUX-DOUMAX, Hôpitaux, cliniques, quel futur ?, 2004. Pierre SCHULLER, La face cachée d'une vocation. Lettres à unfutur médecin. Préface de Bernard Lebeau. Elie BERNARD-WEIL, Stratégies paradoxales et Sciences humaines. Philippe CASPAR (Sous la direction de), Maladies sexuellement transmissibles. Sexualité et institutions. Maria KANGELARI, Toxicomanie, sciences du langage, une approche clinique. Jean-Claude BOUAL et Philippe BRACHET (Sous la direction de), Service public et Principe de précaution. Philippe BRACHET (Sous la direction de), Santé et Principe de précaution. Denis-Clair LAMBERT, La santé, clé du développement. Europe de l'Est et Tiers-Mondes.

A ma femme, Marie-Thérèse. Ce livre n'aurait pas existé sans elle. A Margot et à Samuel

SOMMAIRE

A van.t - propos.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .9

I.
II.

L' apprentissage. L'engagement.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .23

III
N

Art médical et courage d'être... ... ... ... .

...55

Un homme panni les hommes. . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . .97

V

Du remède à l'hôpital: le meilleur et le pire... ...133

VI
VII
VIII

Réhabiliter la prévention... .. ....
Existe-t-il une médecine marginale
La mort.

.. ... ... .159
.185

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . 197

IX

Actualité et avenir du médecin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .207

AVANT-PROPOS

Adolescent, je voulais être pianiste, peintre, compositeur, poète. Lorsque je me rendis compte qu'il n'en serait rien, les conseils de quelques professeurs complaisants me dirigèrent vers l'enseignement des lettres ou de la philosophie. Finalement, bien que n'ayant pas réalisé le souhait de mon père, médecin, qui voulait me voir devenir un grand patron, je lui dois d'avoir embrassé sa profession. Il est affligeant d'être un médiocre artiste, alors qu'un médecin moyen peut toujours aider et soulager. Raison suffisante pour justifier quarante ans de ma vie consacrés à la médecine. Ma nature indépendante m'avait tout de suite éloigné des préparations de concours. Je me refusais à « plancher» dans un groupe. Après deux tentatives, j'échouais à l'Internat des Hôpitaux de Bordeaux, porte d'accès indispensable à l'élite hospitalière. Loin d'en être peiné, j'échappais ainsi à mon peu d'attrait pour l'hôpital. La déshumanisation, l'odeur des couloirs et des salles me l'ont toujours rendu étranger et hostile, même après trois ans d'Externat avec d'excellents Patrons auxquels je dois une grande partie de mes connaissances. Seuls devaient me satisfaire la rencontre avec un individu souffrant, l'intimité et le secret d'une pièce, un dialogue, un échange, le don de mes connaissances et de ma sympathie. C'était là ma place. Non seulement le choix de cette voie déçoit mon père, allopathe orthodoxe, mais ma déviation ultérieure vers l'homéopathie et l'acupuncture devait l'affecter encore davantage. Consternation, humiliation, trahison!

Il faut dire qu'en 1967, les disciplines médicales étrangères à l'enseignement sacro-saint de la Faculté relevaient pour la majorité des médecins, de l'originalité, voire du charlatanisme. Sans minimiser d'aucune sorte le considérable apport de mes prédécesseurs, j'entrevis au contraire dans ces pratiques annexes, un moyen non négligeable d'ajouter des cordes à mon arc. Avais-je une vocation pour la médecine? Non! Mon père à l'âge de dix-sept ans avait développé une pleurésie négligée par le médecin. Voulant éviter aux générations montantes cette erreur lourde de conséquences, il s'attribua un rôle de missionnaire et devint phtisiologue. Ma mère aimait la nature et obtint un diplôme d'herboriste. Pendant son enfance, la rencontre d'une dentiste habile et douce avait déterminé une vocation qui l'amena à l'obtention du diplôme de dentisterie, bien rare parmi les femmes de cette époque. Pour ma part, n'ayant pas été éveillé par une disposition particulière, ni par une attirance à priori, l'intérêt que je porte aujourd'hui à l'art médical est grand, mais demeure lucide. Car si la médecine présente une face lumineuse et salvatrice, elle comporte comme toute discipline, ses limites, ses erreurs, ses fautes, ses échecs. J'en peux témoigner personnellement. A vingt-six ans, chargé d'incorporer les jeunes recrues du Service militaire, je contractai une méningite et tombai dans le coma en quelques heures. Un médecin militaire me sauva et me guérit sans séquelles. Deux compagnons partageant la même infortune devaient décéder en quarante-huit heures. Un an auparavant, une négligence médicale avait tué mon fils. Le nouveau-né, âgé d'une semaine, meurt d'un tétanos ombilical provoqué par les mains sales d'une infirmière de l'hôpital universitaire. Quarante ans d'exercice n'ont fait que confirmer la courante ambivalence de cette difficile profession. 10

Toute mon enfance s'est passée dans une atmosphère médicale. Mon premier voyage, l'hiver 1936, je le fais dans les Alpes avec ma mère. J'avais un an. Nous rejoignons mon père hospitalisé à Passy. Quelques temps après, ma mère et moi le retrouvons guéri, près d'Orléans, à La Chapelle-St-Mesmin où il exerce les fonctions de médecin en second. Nous le suivrons ensuite à Paris dont je garde des images lointaines, la Gare d'Orsay, le Jardin du Luxembourg... Précoce interne des Hôpitaux de Nantes, il se perfectionnera en phtisiologie pendant deux ans dans le Service du professeur Rist, à l'Hôpital Laennec. Les fenêtres grillagées et la sinistre façade de cette masse de brique et de pierre donnant sur la rue Vaneau ne cessent encore aujourd'hui de m'impressionner. Lorsqu'un sanatorium est créé dans la propriété du château de Maubreuil près de Nantes, nous y émigrons pour huit ans. L'établissement jouxtant le château était ceinturé d'un haut grillage qui l'isolait totalement. Un jour sur deux, je me rendais à l'économat, ramenant les commandes de ma mère. Certains matins, le chef m'offrait un bol de bouillon. Il le puisait dans une immense bassine qu'il montait au réfectoire quelques instants après. Il m'arrivait de parcourir à vélo, sans autorisation, les longs couloirs des trois étages, et j'entrevoyais les files de lits occupés par de pâles malades. J'avais huit ans lorsque le Père Yvon, de passage au sana, projeta ses films en couleurs sur l'Inde. Le Père avait une grande barbe, la parole forte et joviale et, malgré le froid hivernal, les pieds nus dans des sandales de cuir. De cette rencontre est certainement née mon attirance irrésistible pour l'Orient, éveillée en même temps par la lecture du passionnant roman d'Emilio Salgari Les pirates de la Malaisie. Lues, relues et copiées, les aventures de Sandokhan ont échauffé mon imagination d'enfant et d'adolescent. Faut-il voir dans Il

mon orientation future vers les médecines asiatiques, le prolongement naturel de ces deux évènements?.. L'année de la Libération qui coïncide avec l'apparition de la streptomycine en France, m'offrit un grand rôle. Je devins, si j'ose dire, auxiliaire médical et n'en était pas peu fier. Il s'agissait de transporter, du château au sana, les premières ampoules d'antibiotiques. Les recommandations de ma mère au départ « ne pas tomber », « ne pas s'arrêter» et l'accueil de Sœur Paule, me faisaient mesurer toute la valeur du médicament et de ma petite personne. Il faut se situer à cette époque, pour réaliser l'importance de la streptomycine. Jusqu'alors, le traitement de la tuberculose, ce fléau du siècle, se réduisait au repos, à la suralimentation, aux cures d'air à la campagne ou à la montagne. La collapsothérapie, c'est-à-dire la mise au repos du poumon malade par infiltration d'air dans la plèvre, produisait parfois des guérisons inespérées. Pas toujours, loin de là ! La thèse de mon père Les pneumothorax inefficaces, développe la fréquence des échecs. A la lueur de sa propre expérience, on comprend d'autant mieux que, venue l'ère des antibiotiques, cet ancien tuberculeux nommé directeur du sana de Nouvielle dans les Landes, ait eu à cœur de remédier aux carences responsables de tant de pertes humaines. Pendant toute mon adolescence, je l'entendis parler de strepto, P.A.S., Rimifon, thoracoplastie et lobectomie. A chaque venue mensuelle du chirurgien thoracique parisien, Picard-Leroy, suivie de celle du professeur bordelais Pierre Laumonier, les dîners à la maison animaient la vie monotone de ce monde clos, un peu inquiétant pour les gens de l'extérieur. En 1954, sur les conseils familiaux, et après bien des hésitations, je m'inscris donc au PCB, à Bordeaux. Tout naturellement, l'amitié du professeur Laumonier pour mes parents, se reporta sur moi. De nouveaux liens, clairs et 12

forts, s'établirent. Car si l'âge et les connaissances médicales nous séparaient, nous avions en commun, la musique. Les après-midi, j'allais jouer du piano dans le salon de son bel hôtel particulier de la rue Saint Genès. Certains soirs, il m'emmenait au Grand théâtre. Et après le spectacle, nous soupions à L'entrecôte, un bistrot bien connu des Bordelais. Au retour jusque tard dans la nuit, il nous arrivait d'écouter la musique de chambre française, la Sonate de Franck en particulier. Nous comparions les interprétations de Vlado Perlemuter et de Samson François dans les Concertos de Ravel. A la fin du PCB, mon père m'admet dans son Service et me fournit les bases solides qui aujourd'hui manquent cruellement aux jeunes médecins. Un bon diagnostic, disait-il, est le fruit de deux actes: l'interrogatoire précis du patient et l'examen complet des différents organes. Suivant son exemple, je pratiquai systématiquement avec lui, observation, palpation, percussion et auscultation du cœur, des poumons, de l'abdomen, etc. Au terme du contrat qu'il jugea concluant, il me fit cadeau d'un de ses livres les plus chers Traité d'exploration clinique médicale d'Emile Sergent, offert par ses externes lorsqu'il était conférencier d'Internat; une somme qui pourrait être encore, à bien des égards, la Bible des jeunes étudiants. Reçu en cinquième année, je devins son interne à part entière. En 1964, le pensum du Service militaire accompli, marié et père d'une petite fille, je m'installai médecin généraliste dans un village de la Côte basque. Après quatre ans de stricte médecine allopathique dans ce même village et jusqu'à ma retraite, l'homéopathie et l'acupuncture allaient être mon pain quotidien. 13

I

L'APPRENTISSAGE

A la question: « En dehors de la Faculté, quels maîtres t'ont le plus marqué? », je réponds sans hésitation: « Par la qualité, la durée, l'exclusivité, les docteurs Deroche et Vidouze. » Hasard ou destin, tous deux habitaient à une encablure de chez moi. Svelte, élégant, le docteur Henri Deroche, à soixante-dix ans passés, gardait la distinction du brillant cavalier qu'il fut dans sa jeunesse. Médecin réputé à Reims, il avait ouvert un cabinet à Paris, 100, quai de la Rapée, au domicile de sa sœur célibataire. Lorsqu'il devint conseiller médical des Laboratoires Dolisos, sa persévérance, sa haute culture médicale et son absence de sectarisme parvinrent, avec la contribution de quelques confrères, à faire admettre le remède homéopathique au Codex Français. Une prouesse permettant aujourd'hui jusqu'à quand? - à tout assuré social de recevoir le remboursement d'une ordonnance homéopathique. Président d'Honneur du Syndicat national des médecins homéopathes français, il avait organisé sa retraite entre Paris et Biarritz. Je lui suis alors présenté par une connaissance commune, Jenny Jordan, journaliste, écrivain et homéopathe émérite dont nous reparlerons plus loin.

Esprit clair, pratique, efficace, Henri Deroche me séduisit dès l'abord. Son enseignement me parut celui d'un homme sage, d'un vrai maître. Sans la moindre restriction, loin de se réserver quelque botte secrète, il me gratifia de la totalité de son savoir. Le matin à son domicile, il me mettait au courant des vingtquatre grands remèdes, les Polychrestes. Nous avions commencé par ordre alphabétique. Arsenicum album venait en premier. Si les heures avaient tourné trop vite, il me gardait à déjeuner. En fin d'après-midi, conduit par son chauffeur Julian, il me rejoignait dans mon bureau pour la consultation. J'avais annoncé à chaque patient consentant, ma nouvelle orientation sous le contrôle initial d'un maître. Interrogatoire, examen, établissement d'une ordonnance d'homéopathie passaient par Henri Deroche qui commentait et rectifiait, si nécessaire. Redoutable et indispensable mise à l'épreuve, cet enseignement théorique et pratique fit merveille. En trois ans, j'arrivai à rédiger seul, une prescription honnête. De plus, la façon d'interroger et les réponses d'Henri Deroche étaient remarquables d'intelligence et de finesse psychologique. A
son contact j'acquis une assurance et une subtilité - je peux dire une habileté - qui jusque...J.àme manquaient totalement.

Peu à peu, la constance, l'affection reconnaissante et les qualités d'élève appliqué que cet homme d'expérience sembla voir en moi, l'amenèrent à me considérer comme son fils. A l'approche de sa mort, le don qu'il me fit de sa précieuse bibliothèque et de sa correspondance avec des homéopathes fameux, Henri Voisin, d'Annecy, Paul Ferreyrolles, de La Bourboule, Gilbert Charrette, de Nantes, Claude Mourlan, de Biarritz, Louis Lecussan, de Carbonne... représente le témoignage le plus éloquent de son estime et de notre relation privilégiée. Remarquable homéopathe, Henri Deroche ne prétendait pas connaître l'acupuncture. Son intelligence et sa probité 16

faisaient qu'il la pratiquait peu. Dans son art, il ne tolérait que l'approche au plus près, de la perfection. Il fut l'un des premiers admirateurs et amis de Georges Soulier de Morant qui introduisit pour la première fois l'acupuncture en Occident, et demeura son ardent défenseur lorsqu'une ignoble cabale accusa celui-ci d'exercice illégal de la médecine. La petite trousse d'aiguilles d'or ayant appartenu à Soulier de Morant qu'il m'offrit pour mon anniversaire, est un trésor que je conserve pieusement. Un beau jour, mon maître décida de me présenter à Louis Vidouze, acupuncteur fameux habitant la villa Prinkipo à Anglet, dans la forêt de Chiberta. Dix kilomètres seulement nous séparaient de cette exotique demeure jouxtant le golf. Il en émanait une atmosphère étrange. Son nom et son originalité provenaient d'un modèle turc commandé par l'ancienne propriétaire, une milliardaire excentrique américaine. De petite taille, plutôt grassouillet, le docteur Vidouze avait, au premier abord, une apparence anodine que démentaient tout de suite ses grands yeux bleus, perçants et pétillants. Un irrésistible magnétisme s'en dégageait. Il recevait quatre jours par semaine, toute la journée, souvent le dimanche. Sa clientèle accourait de la France entière. Trois fois par mois, accompagné de son ex-infirmière Jeannette devenue sa femme, il rejoignait Paris en wagon pullman. L'hôtel Bradford, dans le huitième arrondissement, était son lieu de consultation secondaire. Vidouze me reçut comme si je n'existais pas. Désignant un livre posé sur son bureau, il dit seulement: « Etudie Soulier de Morant et commande le bouquin de Chamfraut qui vient de sortir. Ca va faire du bruit! » Et je ne fus rien pendant un an. Sans me décourager, malgré ma clientèle d'homéopathie qui augmentait, tous les matins je rejoignais Prinkipo.

17

Le rez-de-chaussée comprenait le bureau de Vidouze, l'officine de Jeannette et six ou sept petites pièces où les patients allongés attendaient le maître de cérémonie. Durant le premier semestre, transportant les aiguilles d'une pièce à l'autre, je le suivis. Le semestre suivant, j'allais de box en box, vérifier si les aiguilles étaient toujours en place. Un jour, sans me prévenir, Vidouze m'entraîna vers une femme d'une quarantaine d'années qui l'attendait dans un des box. Il prit longuement son pouls, y plaça ensuite mes doigts et me dit: « Prends une aiguille! » Saisissant alors ma main, il la dirigea vers le pli du poignet gauche de la patiente et doucement, très doucement comme une confidence: « C'est là, petit! » Ce fut mon premier geste d'acupuncteur. Puis, tout fut très simple. Pendant deux ans encore, je me rendais à Prinkipo le matin et assistais effectivement Vidouze. Ma femme et moi étions très régulièrement invités à sa table autour de nourritures splendides préparées par une cuisinière hors pair, et supervisées par «le Docteur» et Jeannette. La
Veuve Clicquot et le Château Montrose

- un

fameux Médoc

-

étaient notre quotidien. Ce gourmet gourmand disparaissait parfois pendant plusieurs jours. Ses absences mystérieuses pouvaient correspondre à la visite amicale de restaurateurs ou amis gastronomes avec qui, selon la tradition il dégustait, serviette sur la tête, Yquem ou Armagnac dans le verre, les fameux ortolans. Mais il avait tout aussi bien décidé de suivre une cure de jeûne dans une clinique spécialisée, ou taquinait la truite quelque part en Espagne. Comme l'appelaient Jeannette et tous ses patients avec un ton d'immense respect, « le Docteur» était un guérisseur médecin. Ses résultats me suffoquaient. Quelques aiguilles et, disparue la sciatique! Quelques aiguilles et, fini la migraine! Quelques aiguilles et, en moins de deux semaines, la dépression s'évanouissait. C'est là, petit! murmurait-il. Et si j'avançais timidement les noms chinois des points piqués la veille et retrouvés le soir 18

dans le traité de Soulier de Morant, il m'interrompait et partait d'un grand éclat de rire. Après sa mort, presque toute sa clientèle prit le chemin de mon village. Depuis, que de fois ai-je entendu sa voix glisser à mon oreille: « Oui petit, c'est là ! » Miracle ou hasard? La rencontre d'Henri Deroche et de Louis Vidouze, à deux pas de chez moi, a transformé ma vie, et pas seulement ma vie médicale. Au faîte de leur art, ces hommes remarquables l'exerçaient simplement, sans prétendre à l'immortalité dans les mémoires. Leur exemple fut un puissant soutien pour ceux qui ont eu le rare bonheur de les connaître. Non négligeable, une constatation, très tôt s'imposa à mon esprit; aucun des deux n'avait jamais passé son temps dans les congrès, publications et conférences. D'où la question: Pour parfaire ses connaissances et suivre comme il se doit l'évolution de la médecine, les congrès médicaux sont-ils nécessaires? J'ai participé aux congrès pendant une dizaine d'années. En 1970, côtoyer en chair et en os des confrères qui épousent les mêmes idées et les mêmes idéaux peu courants à cette époque, était réconfortant et encourageant. A Bordeaux, les réunions se tenaient le dimanche, au Conseil de l'Ordre des médecins. S'y distinguaient les docteurs Jacqueline Barbencey et Denis Demarque qui présidait. A Paris, c'était chaque mois d'octobre, dans les salons de l'hôtel Lutetia. Ailleurs, j'eus le plaisir de faire connaissance avec Jacques Lavier, Jean-Claude Darras, Niboyet et autres acupuncteurs de renom. Toujours brillait par son absence le docteur Robert Dufilho, frère du comédien Jacques Dufilho, dont il me plaît de mentionner ici la particularité. Inventeur pour ses prescriptions, d'un génial système manuel d'ordinateur avant la lettre, objet d'allusions plutôt moqueuses de la part de ceux qui le connaissaient par ouï-dire, ce dédaigné des cours 19

officielles me donna envie de le rencontrer. Nos visites dans sa maison d'Oloron sont inoubliables. Gardant peu d'illusions quant à l'avenir de la profession, cet original extra-lucide qui voyait un poison dans la consommation des fromages, se vit floué par un associé qu'il avait réchauffé dans son sein. L'optique et les arguments hors-normes d'un homéopathe de son acabit, quasiment ignoré, me reviendront à l'esprit lorsque bien des années plus tard, je me trouverai en présence de médecins chinois partageant ses qualités d'irréductible chercheur solitaire. Eclairé par mes maîtres, je me suis très vite contenté des comptes-rendus de congrès diffusés dans les revues spécialisées. Mon père pour sa part, m'avait mis en garde contre la manie - certes pas uniquement médicale - des complaisantes communications, conférences et exposés. Leur nombre n'a souvent d'égal que leur quasi-absence d'intérêt. Souriant largement, il se plaisait à répéter la phrase de Xénophon, datant du début du quatrième siècle avant J.C : Les médecins ont beaucoup écrit! En fait, progressivement, un véritable dégoût me gagna. C'était à qui raconterait dans la plus grande jubilation, ses succès et ses certitudes. Les repas ou les pauses-café - Dieu
sait s'ils sont nombreux

- étaient

prétexte à un étalage réjoui

de guérisons miraculeuses. Au bout de dix ans d'assiduité, je coupai court à ces fastidieuses exhibitions, leur préférant le dialogue avec mes patients, tout en sachant que relativiser les réussites et tirer une leçon des échecs, enseigne plus qu'une comptabilité d'éventuels succès. Et n'en déplaise aux objecteurs bien intentionnés, m'octroyant de temps en temps des vacances, je filai, comme Vidouze, vers l'Asie..., ou tout bonnement vers un concert ou une promenade dans mon jardin. Les Laboratoires pharmaceutiques, leurs visiteurs et leurs revues, n'ont pas davantage contribué à ma formation 20

médicale. Plus que matière à enseignement, ils ont été pour moi facteurs de doute, de suspicions et parfois, de révolte. Les repas trimestriels offerts pendant quatre ans par les Laboratoires Boiron à mon confrère Claude Bourdel, de Bayonne, à nos épouses et à moi-même, se sont pourtant toujours déroulés agréablement et en toute franchise, en compagnie d'un intelligent délégué. Tour d'horizon des collègues, de l'évolution de l'homéopathie, des nouveautés du Laboratoire. .. La confrontation de nos expériences et les sujets évoqués étaient loin de manquer d'intérêt. Au fil du temps, ces réunions se dégradèrent. Elles disparurent lorsque se multiplia à l'envie le corps médical homéopathique. Les représentants des Laboratoires Roussel, que j'ai reçus durant mes quelques années de pratique allopathique, furent aussi un caillou blanc. Médecins eux-mêmes, ils n'étaient dupes, ni du produit, ni de la publicité dont on l'assaisonnait. Sans illusion, ils définissaient le nouveau remède, mais en encourageaient à peine la prescription. Aujourd'hui, qu'a-t-on devant soi? Un aimable représentant ou une représentante séduisante qui, peut-être la veille vendait un cosmétique ou des produits Danone. De formation médicale - nécessairement sommaire - elle ou il, récite un long discours pharmacologique. Le médecin, calme ou impatient, attend la fin du démarchage. Quant aux revues... Pour quatre d'entre elles au moins, me fut régulièrement proposé un abonnement payant. Les sachant sous la coupe évidente des Laboratoires, je n'ai pas répondu et pendant trente ans, y fus abonné gratuitement! Les envois cessèrent dès l'arrêt de mon exercice. A la fin, on se demande: les dieux du commerce, s'employant à tout prix à en faire des complices, n'auraient-ils pas signé un pacte infernal avec le représentant et le médecin congénitalement niais - en apparence - désinformés, ou les deux ensemble? Et le malade - en principe concerné - ne serait-il là que pour consommer? 21

En tous cas, mon recul et le non-emploi systématique des remèdes de synthèse m'ont mis à l'abri de pas mal de déconvenues.

22