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Médecine et Médecins

De
525 pages

Parmi les maladies, il en est qui sont aussi individuelles que les plaies et les fractures, et qui se remarquent dans tous les temps et dans tous les lieux ; il en est d’autres qui sont spéciales à certaines contrées, sans qu’il soit possible d’expliquer par quel concours de circonstances locales elles naissent dans tel district, et pourquoi elles n’en sortent pas. Tel est le bouton d’Alep, qui attaque seulement les habitants de cette ville et les étrangers qui viennent y séjourner.


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Émile Littré
Médecine et Médecins
A LA MÉMOIRE
DE M. LE DOCTEUR RAYER
DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES ET DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE
* * *
Une amitié de près de quarante ans nous a unis ; el le commença, moi humble étudiant, lui médecin déjà renommé ; elle a duré in altérable, quelque diverses qu’aient été nos fortunes. Je survis ; mais je n’ai pas oublié.
PRÉFACE
Ceci, commel’Histoire de la langue françaiseles et Études sur les barbares et le moyen âge, est -à-dire un recueil dederechef ce que j’appelle un demi-livre, c’est fragments traitant d’un seul et unique objet. Le pr ésent volume est consacré à la médecine. Mon intention est bien de. ne pas clore c ette courte préface sans indiquer brièvement quelles sont les idées générales qui ont inspiré et dirigé chacun des morceaux particuliers. Mon intention n’est pas, non plus, de la borner à cela ; et par une impulsion qui me vient au moment où je tiens la plume, et à laquelle je me laisse aller, je commence par une causerie, comme fait un vieillard qui, n’ayant plus que peu d’heures devant lui, les emploie à jeter un regard sur son passé. J’ai beaucoup écrit sur la médecine : articles de j ournaux, articles de dictionnaires, monographie sur le choléra, édition d’Hippocrate ; j’ai vécu dix ans dans les hôpitaux comme externe, comme interne, comme disciple assidu à la visite de M. Rayer, et cependant je n’ai passé aucun examen, n’ai aucun titre médical, et ne suis pas docteur. C’est une conduite bizarre, j’en conviens ; elle n’est pourtant pas sans explication. En 1827, j’avais mes seize inscriptions et me préparais à passer mes examens (il fallait alors avoir toutes ses inscriptions pour les passer), qua nd mon père mourut. Cet événement que, pour me servir du langage du poëte latin,
semper acerbum, Semper honoratum, sic du voluistis, habebo,
changea ma position, et m’obligea de pourvoir non-s eulement à ma subsistance, mais aussi à celle de ma mère, soin du reste que mon frère partagea avec moi. Alors je jugeai que l’avenir médical se fermait, et je n’eus pas la hardiesse de grever mon présent, en essayant de m’établir médecin, installation qui, à Paris, est toujours dispendieuse et toujours incertaine. Il est inutile de dire au lect eur ce que je devins ; mais, par une ténacité d’esprit qui m’a porté à ne pas vouloir perdre, en l’abandonnant, les fruits d’une étude commencée, je me mis, tout en gagnant ma vie, à suivre, en disciple bénévole, la clinique de M. Rayer à la Charité. Ce fut là que je me liai avec lui. Cette clinique était une excellente école : j’en profitai ; et de la sorte, tout en m’éloignant de la pratique, je ne cessai de me rapprocher de la science. Cette situation studieuse et précaire durait depuis quelque temps, lorsque M. Rayer, qui en fut, je ne sais comment, informé, m’offrit de m’avancer une somme d’argent pour me faire recevoir docteur. Très-reconnaissant de cette offre spontanée et inattendue, je refusai. Un certain temps après, le libraire Hachet te (nous avions été camarades de collége et nous étions excellents amis) me proposa de me faire, pendant quelques années, les fonds nécessaires pour mon installation médicale. Je refusai encore, par défiance de ne pouvoir rendre les sommes avancées, bien que, certainement, ni M. Rayer ni M. Hachette ne m’eussent, si je n’avais pu rendre, jamais rien redemandé. C’est ainsi que, tout en me livrant studieusement à la médecine, je ne devins pas médecin. Les années passèrent ; pendant qu’elles pa ssaient, je ne cessai de visiter le laboratoire de M. Rayer et de suivre ses travaux ; et, d’une autre part, je formai avec M. Hachette l’entreprise considérable du Dictionnaire de la langue française. Ce vieil ami n’en a pas vu la fin ; je la verrai. peut-être ; pe ut-être... car qui, à soixante et onze ans tout à l’heure, peut se flatter de terminer quelque chose ? Je viens de parler de camarades de colléges ; il y a aussi les camarades d’hôpitaux. Les jeunes gens qui arrivent à l’internat, triés par un examen, sont généralement studieux
et désireux d’employer utilement les quatre années qui leur sont dévolues. On se lie, on étudie ensemble, on discute les cas et les méthodes, on juge les maîtres, et, la médecine offrant tant d’occasions de philosopher, on philoso phe. C’est là que je contractai une intime amitié avec trois hommes, tous trois morts, et dont j’éprouve une douloureuse satisfaction à réunir ici autour de moi les souvenirs, Michon, Natalis Guillot et Costallat, de Bagnères de Bigorre ; l’un, capable d’écrire, ma is plus désireux de faire, rangé pour son habileté et son savoir entre les premiers chirurgiens de Paris et se conciliant l’estime et l’attachement de tous par son honnête dévouement aux devoirs de sa profession ; l’autre, professeur distingué, esprit original, cur ieux de recherches anatomiques et pathologiques, et plein, pour tous ceux qui étaient autour de lui, d’un charme exquis ; le troisième, enfin, ardent au bien public, toujours e n souci d’améliorer un service, d’être utile à sa ville, à ses concitoyens, et connu par s es travaux sur la pellagre et ses propositions, non encore essayées, de la supprimer absolument. Notre amitié, commencée dans les hôpitaux et à la salle de garde, a subi toutes les épreuves, même celle de la mort, et subsiste, dernier refuge, dans le cœur de celui qui va bientôt disparaître à son tour. J’ai très-peu pratiqué la médecine ; pourtant, dans mon village, pendant une vingtaine d’années, j’ai donné quelques soins aux paysans mes voisins. Prudent et suffisamment éclairé, je leur ai certainement été utile ; et, de cette utilité, j’ai obtenu la meilleure des récompenses dans leur reconnaissance, manifestée par un bon vouloir constant et, au besoin, par des services. Là aussi j’ai éprouvé, pour ma part, combien la médecine peut causer d’angoisses, quand, dans un cas grave où il va de la vie et de la mort, l’incertitude du diagnostic ou du traitement et la crainte de s’être trompé suscitent de cuisants regrets qui ressemblent à des remords. Il n’y a point de parité entre la responsabilité du médecin et son pouvoir ; l’une est grande, et l’autre est p etit ; et c’est justement à cause des limites où ce pouvoir est resserré, que, bien qu’il soit trop facile d’en laisser perdre une parcelle, la moindre parcelle perdue cause une poignante anxiété. Par un autre côté aussi, la pratique de la médecine est douloureuse, c’est par la prévision ; non pas pour soi, j’ai vu plus d’un méd ecin reconnaître en sa personne l’annonce d’un mal incurable et, longtemps à l’avan ce, se prononcer avec résignation l’arrêt de mort qu’un autre n’aurait connu qu’à tou te extrémité ; non pas pour soi, mais pour de chères existences qu’un mal menaçant vient saisir. Prévoir alors est une torture épargnée à qui conserve longtemps un ignorant espoir ; mais les semaines, les mois, les années sont bien longs à celui qui ne peut les charmer par aucune illusion. Malgré tout, et quoi que la médecine m’ait coûté, j e ne voudrais pas qu’elle eût manqué à mon éducation générale. C’est, moralement et intellectuellement, une bonne école, sévère et rude, mais fortifiante. Moralement : je ne dirai pas que c’est un office secourable, car secourable aussi est l’office du paysan qui laboure le sol, du maçon qui taille la pierre, du forgeron qui bat le fer, et de tous les coopérateurs sociaux ; mais je dirai que, perpétuel témoin des souffrances et de la mort, elle inspire une profonde pitié pour la condition humaine. Intellectuellement : il est bon d’avoir vu l’amphithéâtre et l’hôpital, et de savoir par quel procédé organique la maladie se produit dans le corps vivant, quels troubles elle y cause, et comment elle vient à la guérison ou à la mort. La médecine, au moment où j’en commençai l’étude, s ubissait dans sa doctrine un amendement considérable. Jusque-là, on avait consid éré la pathologie comme un phénomène qui avait en soi sa raison d’être ; on en tendait que la maladie, fièvre, inflammation, cancer, était quelque chose à existence indépendante et à lois propres. De la sorte, il n’existait aucune connexion entre l’état pathologique et l’état physiologique ; le premier était simplement superposé au second ; et. l’on ne passait pas du second au
premier. Cette manière de voir fut inévitable aussi longtemps que la physiologie n’était pas devenue positive ; mais elle le devint au comme ncement de ce siècle ; et, après l’intervalle de temps nécessaire pour que les grand es méthodes fassent subir leur influence, elle renouvela toute la doctrine médicale. Il fut établi qu’aucune loi nouvelle et particulière ne se manifeste dans la maladie ; que la pathologie n’est pas autre chose que de la physiologie dérangée, et que l’on passe de l’une à l’autre sans quitter un même domaine de phénomènes et d’actions. Rien n’a plus q ue cette notion essentielle contribué à l’affermissement et au progrès de la médecine. Cette notion essentielle règne explicitement ou implicitement dans le présent volume. Aujourd’hui, grâce à une action latente de la philosophie qu’Auguste Comte a inaugurée, et qui est connue sous le nom de philosophie positive, de bons esprits ne se contentent plus d’être informés de la constitution intérieure d’une science ; ils demandent comment elle se rattache à la science totale ou générale. Il est de fait que cette même philosophie positive, que je viens de nommer, a seule le pouvoir de donner satisfaction à un tel désir. Je n’ai pas besoin de dire que la philosophie théol ogique ne s’occupe pas de pareilles questions, et qu’elle laisse flotter à leur gré les méthodes du savoir humain, sous la seule condition qu’il se soumette absolument à la foi. La philosophie métaphysique, de son côté, n’a fourni que des coordinations purement arbitraires et systématiques ; le lien y est toujours exclusivement subjectif ; et ce caractère subjectif lui ôte toute efficacité pour trouver la méthode générale de la science objective . Il n’en est pas de même de la philosophie positive ; et c’est justement en ce pro blème d’un ordre si élevé que se manifeste sa fonction essentielle. Pour elle, toute la science forme un long enchaînement où chaque science particulière a une place véritabl ement naturelle et absolument déterminée. A ce point de vue, la nature, la déterm ination d’une science gît dans le plus ou moins de complication qui lui appartient. La plus simple est la mathématique ; la plus compliquée est la sociologie. La physiologie, avec son annexe la médecine, précède la sociologie et succède à la chimie. Par le seul énon cé de sa place dans la hiérarchie, l’étudiant voit aussitôt qu’elle a besoin, pour se constituer, d’emprunter des lumières aux sciences inférieures ou moins compliquées et partic ulièrement à la chimie et à la physique, et qu’elle est d’un secours indispensable à la constitution de la sociologie. C’est cette lumière perpétuelle jetée sur les métho des et les sciences particuliéres qui me rangea jadis sous la doctrine de la philosophie positive, et qui m’y retient.
Octobre 1871.
1 DES GRANDESÉPIDÉMIES
Parmi les maladies, il en est qui sont aussi individuelles que les plaies et les fractures, et qui se remarquent dans tous les temps et dans to us les lieux ; il en. est d’autres qui sont spéciales à certaines contrées, sans qu’il soit possible d’expliquer par quel concours de circonstances locales elles naissent dans tel di strict, et pourquoi elles n’en sortent pas. Tel est leboutonte ville et lesqui attaque seulement les habitants de cet  d’Alep, étrangers qui viennent y séjourner. Enfin, une troisième classe de maladies a pour cara ctère d’envahir une immense étendue de pays ; et, ce qu’il y a de plus remarquable, c’est qu’elles n’ont pas une durée indéfinie ; je veux dire qu’elles ne sont pas aussi anciennes que les races humaines, que nos histoires en connaissent l’origine, que les une s sont déjà éteintes et ne sont pas arrivées jusqu’à nous, et que les autres, qui les remplacent, n’ont pas affligé nos aïeux et sont peut-être destinées à cesser à leur tour. Ce s ont de grands et singuliers phénomènes. On voit parfois, lorsque les cités sont calmes et joyeuses, le sol s’ébranler tout à coup, et les édifices s’écrouler sur la tête des habitants ; de même il arrive qu’une influencé mortelle sort soudainement de profondeurs inconnues et couche d’un souffle infatigable les populations humaines, comme les épis dans leurs sillons. Les causes sont ignorées, les effets terribles, le développement im mense. Rien n’épouvante plus les hommes ; rien ne jette de si vives alarmes dans le cœur des nations ; rien n’excite dans le vulgaire de plus noirs soupçons. Il semble, quand la mortalité a pris ce courant rapide, que les ravages n’auront plus de terme, et que l’incendie, une fois allumé, ne s’éteindra désormais que faute d’aliments. Il n’en est pas ain si ; les traits de l’invisible archer s’épuisent ; ces vastes épidémies restent toujours dans de certaines limites ; l’intensité n’en va jamais jusqu’à-menacer d’une destruction un iverselle la race humaine. J’ai dit jamais, j’aurais dû dire dans l’intervalle des cinq ou six mille ans qui font toute notre histoire, ou, si l’on veut, des quelques milliers de siècles où figure l’homme préhistorique ; car qui peut répondre de ce que renferme l’avenir ? Des races d’animaux ont disparu du globe ; les découvertes de Cuvier sur les fossiles l’ont prouvé sans réplique, La pathologie a-t-elle joué quelque rôle dans ces extinctions ? Les maladies universelles ont tout l’intérêt des gr ands événements ; le médecin en étudie les symptômes et les rapports avec d’autres maladies, et cherche en même temps à entrevoir. la place qu’elles, occupent dans l’enchaînement des choses du monde, et le lien par lequel les existences humaines et la planè te qui les porte semblent tenir ensemble. Dans le cadre des influences considérables qui ont agi sur les destins des sociétés, il faut faire entrer, quelque étrange que cela puisse paraître au premier coup d’œil, la pathologie, ou, pour mieux dire, cette portion de l a pathologie qui traite des vastes et universelles épidémies. Que sont vingt batailles, que sont vingt ans de la guerre la plus acharnée, à côté des ravages que causent ces immenses fléaux ? Le choléra a fait périr en peu d’années autant d’hommes que toutes les guer res de la révolution ; on compte que la peste noire du quatorzième siècle enleva à l ’Europe seule vingt-cinq millions d’individus ; la maladie qui dévasta le monde, sous le règne de Justinien, fut encore plus meurtrière. En outre, nulle guerre n’a l’universalité d’une épidémie. Que comparer, pour prendre un exemple bien connu de nous, au choléra, qui, né dans l’Inde a passé à l’est jusqu’en Chine, s’est porté à l’ouest en Europe, l’a parcourue dans presque toutes ses parties, et est allé jusqu’en Amérique ? La première grande maladie dont l’histoire fasse me ntion est celle que l’on connaît sous le nom depeste d’Athènes,et dont Thucydidé a donné une description célèbre. On
se trompe grandement, lorsqu’on pense que la maladie fut bornée à la capitale même de l’Attique, et causée par l’encombrement des habitan ts qui s’y étaient réfugiés pendant l’invasion de l’armée lacédémonienne. Ce fléau venait de l’Orient, Thucydide dit qu’il était parti de l’Éthiopie et qu’il avait parcouru l’Egypt e et la Perse ; les lettres d’Hippocrate, bien que supposées, attestent néanmoins les ravages qu’il exerça dans le reste de la Grèce, et les historiens en signalent l’apparition dans des troupes occupées à faire le siége de quelques villes de la Thrace. S’il est impossible de le suivre en Italie ou dans les Gaules, c’est que, à une époque aussi reculée que celle de la guerre du Péloponèse, les écrivains manquent en Occident partout ailleurs que dans la Grèce. On n’avait pas conservé le souvenir d’une pareille destruction d’h ommes ; les médecins ne suffisaient pas à soigner les malades, et d’ailleurs ils furent surtout atteints par l’épidémie. Le mal se déclara d’abord dans le Pirée, et les habitants com mencèrent par dire que les Péloponésiens avaient empoisonné les fontaines ; c’est ainsi que les Parisiens dirent, en 1832, que des misérables empoisonnaient la viande chez les bouchers et l’eau dans les fontaines. Puis l’épidémie gagna la ville avec un redoublement de fureur. L’invasion était subite : d’abord la tête était pri se d’une chaleur ardente, les yeux rougissaient et s’enflammaient, la langue et la gorge devenaient sanglantes ; il survenait des éternuments et de l’enrouement. Bientôt après, l’affection gagnait la poitrine et produisait une toux violente ; puis, lorsqu’elle était fixée sur l’estomac, il en résultait des vomissements, avec des angoisses extrêmes, des hoqu ets fréquents et de violents spasmes ; la peau n’était, au toucher, ni très-chau de, ni jaune ; elle était légèrement rouge, livide et couverte de petits boutons vésicul eux et d’ulcérations. Mais la chaleur interne était si grande, que les malades ne pouvaie nt supporter aucun vêtement ; ils voulaient rester nus, et plusieurs, tourmentés par une soif inextinguible, allaient se précipiter dans les puits. La mort survenait vers l e septième ou le neuvième jour ; plusieurs perdaient les mains ou les pieds par la gangrène ; d’autres, les yeux ; quelques autres éprouvaient une abolition complète de mémoire, et ne se connaissaient plus ni eux ni leurs proches. Dans ce tableau, et quand on examine attentivement les détails et l’ensemble, il est impossible de retrouver aucune des maladies qui nou s affligent maintenant. Lapeste d’Athènesest une des affections aujourd’hui éteintes. Mais cette grande fièvre épidémique ne se montra pas une première fois, pour ne plus jamais reparaître ; on la retrouve dans les siècles postérieurs avec les mêmes caractères d’universalité et de gravité, qui avaient épouvanté la Grèce. Le règne de Marc-Aurèle, entre autres, fut signalé par un des retours de cet te meurtrière maladie. Cette fois les relations historiques en indiquent le développement sur presque tous les points de l’empire romain. L’Orient encore fut le point de départ. C’est au siége de Séleucie qu’elle commença à infecter l’armée romaine ; partout où se porta le cortége de Lucius Verus, frère de l’empereur Marc-Aurèle, elle se déclara avec une nouvelle violence, et quand les deux frères entrèrent en triomphateurs dans la ville de Rome, le mal s’y développa avec une telle intensité, qu’il fallut renoncer aux enterrements habituels, et emporter les corps par charretées. En peu de temps la fièvre épidémiqu e était arrivée des bords du Tigre jusqu’aux Alpes, et de là, franchissant ces montagn es, elle pénétra dans les Gaules et même au delà du Rhin. Ce n’est pas ici le lieu d’en trer dans une explication purement médicale des symptômes que présentait lapeste d’Athènes, reproduite si souvent dans les siècles qui suivirent ; je me contenterai de fa ire observer que cette fièvre était une fièvre éruptive, c’est-à-dire qu’elle se manifestai t au dehors, comme la variole ou la rougeole, par une éruption caractéristique. On trouve, dans les anciens auteurs, la description d’une maladie particulière qu’ils
ésignent sous la nom demaladie cardiaque (morbus cardiacus). On la nommait aussi diaphorèse,cause de l’excessive sueur qui l’accompagnait. L es écrits d’Hippocrate à n’en présentent aucune trace. Après Galien ; le souvenir s’en efface de plus en plus, de sorte que cette maladie a dû naître sous les successeurs d’Alexandre, et cesser vers le second siècle de l’ère chrétienne. Elle commençait par un sentiment de froid et de stupeur dans les membres et parfois dans tout le corps ; le pouls, prenant aussitôt le plus mauvais caractère, devenait petit, faible, vide, fréquent, plus tard, inégal et trembl otant, et il disparaissait même entièrement ; en même temps, les sens des malades s e troublaient, une insomnie invincible les dominait, ils désespéraient de leur guérison, et, dans la plupart des cas, le corps tout entier ruisselait soudainement d’une sueur qui coulait par torrents dans le lit, de sorte que les malades semblaient se fondre ; la respiration était courte et pressée jusqu’à la syncope ; à chaque instant, ils craignaient d’étouffer ; dans leur anxiété, ils se jetaient çà et là, et d’une voix très-faible et tre mblante ils prononçaient quelques mots entrecoupés ; ils éprouvaient continuellement, au c ôté gauche ou même dans toute la poitrine, une intolérable oppression ; et, dans les accès qui commençaient par une syncope ou qui en étaient suivis, le cœur palpitait violemment, le visage prenait la pâleur de la mort, les yeux s’enfonçaient dans les orbites ; et, si la terminaison devait être fatale, la vue des malades s’obscurcissait de plus en plus, les mains et les pieds se coloraient eu bleu, le cœur, malgré le refroidissement de tout le corps, continuait à palpiter violemment ; la plupart conservaient leur raison ju squ’au bout, peu seulement en perdaient l’usage avant la mort. Enfin, les mains r estaient froides, les ongles se courbaient, la peau se ridait, et les malades expiraient sans aucun relâchement dans leur souffrance. On reconnaît, dans ce tableau, beaucoup d’analogies avec la suette anglaise, qui a régné dans les quinzième et seizième siècles, et dont je parlerai plus loin. Je n’ai pas la prétention de faire un tableau complet de tout ce que l’antiquité nous a laissé sur plusieurs autres maladies qui ont eu jadis un tout autre développement que de nos jours ; j’ai voulu seulement prendre deux exemp les saillants d’affections considérables, mais éteintes ; et en rappelant lapeste d’Athèneset lamaladie cardiaque, qui sont sans analogues parmi nous, j’ai voulu incu lquer cette vérité que les maladies changent avec les siècles, qu’une loi inconnue prés ide à la succession de pareils phénomènes dans la vie de l’humanité, et qu’ils son t dignes de toute l’attention, aussi bien du médecin que du philosophe et de l’historien. Mais on se tromperait, si l’on pensait que cette extinction d’un fléau épidémique est, si je puis m’exprimer ainsi, un don gratuit de la nature. Les races humaines, en laissant derrière elles une forme de maladies, ne tardent pas à en rencontrer une nouvelle sur leur chemin. Au moment où ce typhus qui avait désolé l’antiquité quittait les hommes par une cause ignorée, un nouveau fléau vint le remplacer : la peste d’Orient, celle qui règne encore de nos jours en Egypte, et qui est caractérisée par l’éruption de bubons. Bien que, d’après le témoignage d’anciens auteurs conservé par Oribase, la peste ait existé dans l’antiquité en Egypte et en Syrie, cependant les historiens ni les médecins ne font aucune mention d’une grande épidémie de peste, et c’est sous le règne de Justinien que le mal prit pour la première fois le caractère pandémique. Rien ne fut plus épouvantable que les ravages qu’il causa dans le monde. Naturellement il vint d’Orient, et se répandit vers l’Occident avec une extrême rapidité ; partout il dépeupla les villes et les campagnes, et certains historiens ont estimé à cent millions le nombre. des hommes qu’il enleva. Cette maladie était signalée par les bubons pestilentiels, tels que ceux qu’on observe en Orient ; et, depuis le temps de Justinien, la peste n’a cessé de se montrer d’intervalles en inte rvalles dans différents pays. Durant