Parcours original d'un soignant en santé mentale

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Ce livre témoignage retrace tout à la fois l'expérience professionnelle d'un soignant, Roland Bourdais, et l'évolution de la psychiatrie de notre pays entre les années 1950 et 2000. Il traduit l'engagement d'un homme, d'un militant, d'un soignant, d'un responsable hospitalier qui, convaincu que la citoyenneté s'applique tant aux malades mentaux qu'à ceux qui les soignent, a contribué à installer un des premiers hôpitaux de jour, à lutter contre toutes les formes de ségrégation, d'enfermement ou de reniement de la dignité des personnes fussent-elles malades mentales.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296335158
Nombre de pages : 266
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« Nous attendons tous une révolution de la conscience

... Qui nous permettra

de guérir la vie» Antonin Artaud

PARCOURS ORIGINAL D'UN SOIGNANT
En santé mentale

Roland BOURDAIS

PARCOURS ORIGINAL D'UN SOIGNANT
En santé mentale

L'Harmattan

@ Illustration de couverture B. BOURDAIS

@ L 'Hannattan

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia S.LI. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-5126-1

AVANT-PROPOS

Ce livre est une relecture de toute ma vie professionnelle dans le monde de la psychiatrie. Taraudé, dès le début de ma retraite normande par l'envie, peutêtre le besoin de livrer aux jeunes générations les enseignements tirés de 40 ans de pratique professionnelle, de témoigner également auprès de mes concitoyens, je n'ai pas cherché à retracer l'histoire de cette discipline. Tout simplement, sur fond d'exemples vécus, je vous livre mes émotions, mes interrogations, mes convictions. Ces pages n'ont d'autres ambitions que de provoquer et de solliciter le débat. A ceux nombreux avec qui j'ai partagé ces combats parfois difficiles, parfois exaltants; A ceux qui m'ont accordé leur confiance; A ceux que l'exercice de mes responsabilités aurait froissé, ou provoqué; Aux malades qui m'ont tant appris; A eux tous, je témoigne ma reconnaissance. Merci aussi à ceux qui m'ont encouragé et m'ont apporté leur concours à l'écriture de ce livre.

INTRODUCTION
De tous temps, les hommes se sont interrogés sur le comportement de certains de leurs semblables dont les faits et gestes ne cadrent pas avec les habitudes du groupe auquel ils appartiennent. Et pourtant, chacun de nous, à un moment ou à un autre de son histoire personnelle, a connu, plus ou moins, la souffrance psychique ou quelque chose qui a trait, de près ou de loin, à ce que nous appelons la folie. Cette interrogation, autour de la folie, est liée aux conceptions successives que l'homme a développées de lui-même. Pour comprendre l'état actuel de la psychiatrie, mais aussi ses propres contradictions, il est difficile de faire abstraction du passé. De ce fait nous pouvons affirmer que l'évolution de la psychiatrie est intimement liée au cheminement de l'histoire de l'humanité et des sociétés qui la composent. La folie reste, pour bon nombre d'entre-nous une maladie honteuse. On en parle peu et à voix basse. De temps en temps on en rigole à travers des histoires de fous, c'est sans doute pour mieux se protéger ou pour l'éloigner. Ces fous, jusqu'à ces dernières années et encore de nos jours en certains endroits, étaient parqués loin de la vue des hommes. La société voulait ainsi se protéger, ne pas voir, ne pas être dérangée. Ils pourraient perturber la tranquillité des gens sensés! Ces asiles ressemblaient à des décharges publiques! Parallèlement à la folie, la psychiatrie gêne quelque part, elle fout la trouille, elle indispose. Pourtant il a bien fallu des hommes et des femmes pour gérer ces lieux d'exclusion. Ce sont successivement les gardiens de fous, puis les infirmiers psychiatriques qui ont assumé cette mission. Ils étaient en quelque sorte «les poubelliers» de la société, des prolos des démunis. J'ai été de ceux-là...

PAROLE INFIRMIERE CONFISQUEE
Peu d'infirmiers se sont exprimés sur la folie, l'histoire de la psychiatrie ou même leur propre histoire. Pourtant il arrive que quelques-uns écrivent, publient même des bouquins. Certains d'entre eux décrivent ce qu'ils vivent, ce qu'ils ressentent des lieux peu réjouissants, des situations pénibles et souvent conflictuelles, dans lesquelles ils baignent journellement. Ceux-là critiquent et dénoncent, ils sont en permanence sur le registre de la plainte, discours endémique chez les infirmiers psychiatriques lié sans doute à l'usure professionnelle du fait de leur corps à corps permanent avec la psychose. Pour eux, c'est toujours de la faute des autres, des médecins chefs, des directeurs, des chefs en général, en résumé du système. Mais ces 11

soignants n'oublieraient-ils pas qu'ils existent et qu'ils ont sans doute, eux aussi, une part de responsabilité de la situation dans laquelle ils vivent? Je n'ose pas croire, que ces infirmiers n'aient point le moindre sursaut pour faire bouger les choses, pour que les résidus d'asiles disparaissent ou se transforment en lieux d'accueil et de paix, en services de soins dignes de ce nom, indispensables pour certains malades en détresse. Cette histoire de la folie et des hommes qui en étaient atteints a par contre été écrite avec plus de facilité par ceux qui détenaient le savoir, je veux parler des médecins, des psychologues, des sociologues. Eux en parlaient avec aisance. Ils critiquaient, jugeaient, proposaient. D'autres aussi ont fait de l'autosatisfaction. Ces auteurs n'étaient pas toujours des acteurs de proximité et du quotidien, des praticiens du contact permanent. Ils ont fait et refait avec plus ou moins de bonheur le monde psychiatrique. D'autres même écrivaient, sans avoir réellement jamais mis les pieds dans le monde de la folie. Ceux-là se comportaient en spectateurs, soi-disant avertis, un peu comme des critiques littéraires ou cinématographiques. Je ne veux surtout pas dire que leurs écrits ont été inutiles. Au contraire, bon nombre ont contribué à l'analyse, la construction, l'évolution de la prise en charge, la mise en place du soin au malade, la transformation des institutions psychiatriques, la naissance du secteur. Mais pour eux, il était plus aisé d'en parler. Ils n'avaient pas « le nez dans le guidon », du fait de leur relatif éloignement, d'un certain recul. Ils s'appuyaient sur un savoir d'abord exclusif, et peu à peu partagé. N'ont-ils pas confisqué ou tout au moins empêché pendant longtemps l'éclosion de la parole infirmière? C'est vrai aussi que le poids du passé pesait lourdement sur les épaules du gardien, puis de l'infirmier. N'ont-ils pas été longtemps bâillonnés parce que frustres, sous-infirmiers, et non médecins?

BESOIN D'ECRIRE
Il est peut-être difficile de parler de son vécu, de son passé. C'est faire émerger, mettre à jour des tas de choses, d'événements, d'attitudes, etc... Il y a tout ce qui est bien enfoui au plus profond de nous-mêmes, ces choses que l'on n'a pas envie de réveiller mais plutôt de laisser au vestiaire, d'oublier tout simplement. Oui, c'est« emmerdant» de parler de soi, de son histoire pour un infirmier psychiatrique. Avoir été acteur et témoin d'une époque, d'un monde difficile et peu ordinaire peut entraîner des réactions passionnelles, une certaine révolte interne difficile à exprimer. Raconter cela, c'est sans doute mettre une partie de sa vie à nu. C'est vraisemblablement pour cela que j'ai attendu si longtemps pour écrire. J'ai attendu d'être en retrait, d'avoir pris du recul. Pourtant, j'ai envie d'essayer de communiquer à travers des exemples, du vécu, des interrogations, des réussites, des échecs, des tentatives, ce qui me paraît essentiel, important, utile de tirer comme leçon 12

pour moi-même mais aussi pour la psychiatrie, l'hôpital, la prise en charge du malade mental, des métiers en psychiatrie, et aussi pour les malades, leur famille. Ma trajectoire personnelle et professionnelle n'a pas toujours été un long fleuve tranquille: - De mon premier métier de tailleur pour homme et femme, à l'entrée dans le marécage asilaire des années cinquante... - De mon premier stage aux C.E.M.E.A. qui, peut-être, a déclenché en moi l'envie de faire, de bouger, dans cet univers passéiste et immobile... à mes premières initiatives à l'H.P. de Mayenne qui, parfois, ont été vécues comme des actions de commando... - De l'H.P. de Mayenne... à la création de l'hôpital de jour du Havre en 1968, un des tous premiers de France... - De simple agent auxiliaire... à infirmier généraL.. - De formateur et directeur d'école d'infirmier psychiatrique...à vice-président de l'Association Nationale de la Formation Permanente des Hôpitaux.. . - De militant associatif. .. à permanent syndical national. .. Quel chemin parcouru à travers les sentiers chaotiques de la psychiatrie!

AU NOM D'UNE CONCEPTION DE L'HOMME
De notre Havre de paix, du haut du Cap de la Hève, avec Bernadette, mon épouse, nous avons eu le temps de relire notre trajectoire professionnelle et militante. Nous nous interrogeons: « L'homme, comme seule richesse, seule ressource, ne serait-il pas le fil rouge qui nous a guidés» Cet homme, nous avons eu à le découvrir d'abord au cœur de la misère des hôpitaux psychiatriques des années cinquante. A notre niveau, nous avons participé à l'émergence du malade mental comme « être à part entière ». De sa situation exclusivement asilaire, où seul l'enfermement comptait, « l'homme fou », aujourd'hui malade mental, trouve de mieux en mieux sa place dans notre système sanitaire et social, et surtout dans la Cité. Notre modeste expérience en la matière tend à prouver que l'exclusion en soi peut toujours trouver une évolution positive grâce à l'action des structures mais surtout des hommes. Parallèlement à cette évolution, nous croyons avoir apporté notre pierre à la promotion de l'infirmier psychiatrique qui est passé du statut de gardien à celui de soignant. Si nous avions, dès maintenant, encore un message à envoyer aux infirmiers en activité, nous les mettrions en garde sur leur façon actuelle de défendre leur profession. Attention à certaines attitudes qui risquent d'annuler le chemin parcouru !

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La psychiatrie a toujours du mal à renvoyer une image positive. Nos concitoyens ne cessent de le dire. Soignants, abandonnons nos attitudes souvent négatives, où la plainte l'emporte sur notre mission professionnelle. Adoptons une attitude qui permette à tous, malades et bien portants, de découvrir les richesses de notre savoir-faire individuel et collectif. Le lecteur comprendra donc que les écrits ci-après sont résolument positifs. L'idée de l'homme qui a nourri mon parcours a été en permanence confrontée au souci de l'acquisition du savoir. L'autodidacte que je suis, tout au long de sa carrière, s'est préoccupé de la formation professionnelle et permanente. N'ayant jamais fréquenté ni le collège, ni le lycée, ni l'université, cette démarche principalement en direction des autres, infirmiers, élèves infirmiers et agents hospitaliers, de ceux à qui j'avais à enseigner m'a beaucoup apporté, beaucoup transformé. Mon souci a été que chaque agent ait, tout à la fois, des outils à sa disposition et les moyens de les mettre en œuvre dans son action professionnelle. Une boîte à outils, si fournie soit-elle, ne sert à rien si celui à qui elle est confiée n'a pas la volonté et la force de l'utiliser à bon escient. Oui j'ai envie de vous dire ces choses, car elles sont importantes pour moi et peuvent servir à d'autres. Ne faut-il pas s'appuyer sur le passé pour vivre pleinement le présent et mieux préparer l'avenir. Oui j'ai envie de vous dire combien à travers ce parcours, de l'enfermement à la psychiatrie de secteur, la dimension culturelle de I'homme, la primauté du relationnel, le poids de l'écoute ont été importants. La conception de l'homme, la liberté sont, pour moi, essentielles.

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PREMIERE PARTIE

A MAYENNE

Agir de l'intérieur

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DE L'ASILE

A L'HÔPITAL

PSYCHIATRIQUE

Le poids de l'enfermement est si oppressant qu'il dessine déjà une évolution nécessaire.
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TOUT GAMIN A PROXIMITE DE L'HÔPITAL PSYCHIATRIQUE L'univers de mon enfance à l'ombre de l'hôpital psychiatrique.
Habitant près de l'asile d'aliénés, l'hôpital psychiatrique (H.P.) départemental, tout jeune j'ai été amené à côtoyer la folie. Je suis né à cinquante mètres de la Roche-Gandon, nom du lieu-dit de l'H.P. situé en bordure de la ville de Mayenne, petite sous-préfecture paisible. Hé oui, il y fait bon vivre! Afin de décrire l'atmosphère de mon pays laissons-nous porter par le poème de Marie-José RIOUX paru dans les
er cahiers du pays de Mayenne du 1 septembre 1997.

Ma petite ville J'habite une petite ville Aux charmes discrets mais profonds L'existence y coule tranquille Comme l'onde sous ses trois ponts. Le matin, des parfums champêtres Senteur de foin, de serpolet, Viennent en foule à ses fenêtres Dès que s'entrouvrent les volets

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Les eaux grises qui la partagent En font deux semblables cités Qui du reste se dévisagent Avec une égale fierté Notre ville est fort accueillante Avec son parc, ses quais fleuris Avec sa campagne charmante Ses ruisseaux, ses champs, ses taillis. La vie est calme et reposante A l'ombre de ses deux clochers Qui semblent à la nuit tombante Sur elle un peu plus se pencher. Certains prétendent qu'on s'ennuie Hors des gros centres pleins d'attraits C'est qu'ils ignorent la magie Qu'exerce le sol mayennais. C'est qu'ils n'ont pas senti son âme Vibrer par un jour de bonheur, Ou vaciller comme la flamme Un soir de deuil ou de malheur C'est qu'ils ne savent pas entendre Ses chants intimes et berceurs Et qu'ils ne peuvent pas comprendre Son cœur formé par tous nos cœurs. Mayenne est ma chère patrie Lorsqu'en flânant j'en fais le tour Les événements de ma vie Surgissent à chaque détour Et je trouve un peu de moi-même Eparpillé de-ci, de-là Vous comprenezpourquoije l'aime Ce grand village que voilà.

Ce poème exprime bien l'atmosphère ambiante qui a bercé mon enfance.

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«Comme une mère, une ville natale ne se remplace pas» Albert Memmi, Tunisie 1953. Pourtant à deux pas de notre maison il y avait de grandes bâtisses, aux toits de tuiles rouge vif, entourées de hauts murs de pierres. De ces bâtisses, lorsqu'il faisait beau et que le vent soufflait du bon coté, j'entendais les cris des fous de la Roche Gandon. De temps à autre, surtout le dimanche, lorsqu'il y avait un match de football, je voyais passer devant notre maison, dans un sens, puis dans l'autre, une soixantaine de malades de l'asile, en rang, trois par trois, flanqués de trois gardiens. Ils étaient habillés, pour la plupart, d'uniforme bleu. Ils avaient l'air triste, abattu. Leur visage gris, sans expression, m'interrogeait. Ces hommes ne semblaient pas heureux. Pourtant de dimanche en dimanche ils faisaient partie du décor. SOUVENIRS HEUREUX-SOUVENIRS DOULOUREUX

Les étapes d'enfance dans la mémoire.

qui restent gravées

Tout jeune, je jouais avec les enfants de mon quartier, parmi eux il y avait les fils du médecin directeur et ceux du jardinier. J'ai eu l'occasion très jeune, de jouer dans l'asile, entre autres dans «La plaine ». « La plaine» était le nom des immenses jardins potagers de l'H.P. disparus aujourd'hui, on y trouve maintenant de nouvelles constructions. Au centre du jardin il y avait un pavillon nommé «Charcot». Ce bâtiment entouré de grillages abritait des femmes malades. Pour nous, gosses, ces dames étaient une attraction. Pourtant elles m'interpellaient un peu, elles étaient loin d'être attirantes, mais elles ne me faisaient pas peur. Habillées de robes qui avaient plutôt l'air de blouses sans forme, d'une couleur indéfinissable, plutôt grises, elles avaient un visage triste ou hilare, parfois grimaçant. Elles étaient curieuses à voir. Un jour, un des garçons de la bande nous proposa de jouer avec elles. C'était juste après la guerre. Ces malades, à l'époque, ne devaient pas manger à leur faim. Le jeu consistait à bloquer une pomme dans les trous du grillage et à demander à une femme de la manger en la grignotant avec les dents, les mains derrière le dos; le petit jeu continuait avec d'autres pommes placées de plus en plus bas, jusqu'à ce que l'on bloque la dernière au ras du sol. Une malade s'est allongée et l'a grignotée! Cet épisode, je l'avais enfoui dans ma mémoire. Il a resurgi, plus tard, au cours de ma vie professionnelle. Souvent je me suis interrogé si cette anecdote n'était pas inconsciemment à l'origine de mon entrée dans la profession? Malgré tout j'ai souvent affirmé que c'était en grande partie le hasard qui m'avait conduit vers la psychiatrie, mais qui sait? 19

A l'époque Mayenne, ville paisible de 9000 habitants où il faisait bon vivre, était aussi une ville meurtrie. En effet, lors du débarquement en Normandie elle fut bombardée dans la nuit du 8 au 9 juin 1944. Bilan de 12 minutes d'enfer: 328 morts, 250 blessés, 722 maisons détruites et 90 partiellement. Ensuite vinrent les Américains de «l'armée Patton» et la libération. Des ponts détruits, des maisons brûlées dont la nôtre. Pendant ces douloureux épisodes, j'étais réfugié chez tante Marie, sœur de ma mère, à la campagne. A mon retour, mon quartier n'était que maisons détruites ou défoncées. C'était un paysage de désolation. Devant ce spectacle et ces ruines ma tristesse était d'autant plus profonde, que j 'y avais perdu, Gérard, mon meilleur copain et toute sa famille. J'avais 10ans et pourtant, combien ces images sont encore présentes. Ma mère tenta de me consoler, elle me dit «maintenant on peut penser peut-être que Papa sera bientôt de retour à la maison». Mon père «croupissait» depuis 4 ans dans un stalag de la Ruhr. Pour moi, la bêtise des hommes était bien incompréhensible. La Roche Gandon avait beaucoup souffert au cours du bombardement. Je ne peux m'empêcher d'introduire le témoignage de «Simone» recueilli dans les cahiers de Mayenne du 2eme trimestre 1994 «J'avais vingt ans en 1944. Infirmière à l'hôpital de la Roche Gandon, j'étais de service la nuit du 8 au 9 juin 1944. Je me rappelle avoir entendu, la veille, un bombardement, c'était celui de Flers. J'étais loin de penser que peu de temps après, Mayenne allait subir le même sort. D'un seul coup, j'ai vu tout le ciel illuminé de fusées»,. tout était rouge ... J'ai réveillé la sœur qui dormait à côté, au même moment, les bombes ont commencé à tomber. Tous les carreaux ont volé en éclats. C'était l'affolement partout. J'étais dans un dortoir de 40 malades. Elles étaient toutes couchées. Je n'avais pas les plus agitées. Très rapidement, les sœurs nous ont fait descendre dans le hall d'entrée, il nefallait surtout pas quitter nos malades. Ma famille est restée plusieurs heures sans savoir ce que j'étais devenue. Je n'ai pu quitter I 'hôpital que dans la matinée et je suis partie à pied en tenue d'infirmière, retrouver mes parents à quelques kilomètres de la ville. Ensuite j'ai repris mon travail et, avec mes malades, nous sommes allées nous réfugier à la ferme de la Davière à Aron. Là, nous couchions sur la paille des étables. Le lendemain nous avons organisé, tant bien que mal, nos journées. Durant mes heures de repos, j'allais retrouver ma mère et mes frères. Je traversais la ville déserte, au milieu d'un amoncellement de pierres et de choses disparates,. et cette navette a duré deux longs mois. »

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SOIGNER A LA CAMP AGNE Cette étape imposée par les événements n'était-elle pas déjà l'amorce d'une autre psychiatrie possible.
Oui, pendant deux mois l'hôpital psychiatrique a vécu au fil des jours dans les fermes aux alentours de Mayenne. Malgré le côté dramatique, à la réflexion ce fût sans doute une expérience enrichissante. Les malades habituellement enfermés dans l'asile d'aliénés vivaient, sans mur, à la campagne. Quel contraste, quelle expérience! Et pourtant je n'en ai que rarement entendu parler. Je n'ai jamais lu d'écrits de cet épisode d'exception, en rupture avec la monotonie de l'enfermement asilaire. Une histoire peu ordinaire circulait à l'H.P. J'ai pu vérifier sa véracité auprès de témoins oculaires. Pendant la période qui précéda la libération de Mayenne, un psychiatre allait visiter ses malades de ferme en ferme. Pour la circonstance il se faisait véhiculer dans une charrette à bras dans laquelle était disposé un fauteuil. Il était tiré par des malades et guidé par Marie-Jeanne, sa gouvernante qui avait fière allure dans son costume breton. Pour parfaire l'équipage, un parasol blanc flanqué d'une croix rouge abritait du soleil et des avions américains cet illustre personnage. Episode certes cocasse, qui ne peut que nous interroger sur la distance qui existait entre médecin et malades. Dans ces moments d'exception, jusqu'où peut aller la démesure, le ridicule? Une autre anecdote, également vérifiée, mérite d'être citée. En août 1944, en pleine bataille d'Aron, petite commune située à quatre kilomètres de Mayenne, le chanoine Fourneau, à l'époque aumônier de l'asile d'aliénés et aussi ancien curé de cette paroisse, fit une visite inopinée au père Baglin, curé de cette localité. Ce chanoine venait lui demander une bouteille de vin de messe, car sœur Augustine, religieuse de la maison de santé, l'avait renversé par mégarde. Le pauvre abbé n'avait plus de vin pour célébrer sa seconde messe au Haut Breuil, ferme de la paroisse où une partie des malades de l'H.P. était réfugiée. Le père Baglin qui n'avait pas encore dit la messe ce jour-là, car il hésitait à officier dans son église, craignant que l'office ne fût troublé par des actes de guerre, décida d'aller la dire à la ferme du Haut Breuil et invita les quelques paroissiens présents à l'accompagner. C'est ainsi que ce jour-là, vers Il heures, l'office se déroula dans la grange, en présence de l'aumônier, des religieuses, des malades de l'asile, ainsi que des fermiers Dujarrier, de quelques paroissiens d'Aron, et de soldats américains qui stationnaient là. Quelques instants après la messe, des explosions d'obus, vinrent rappeler la dure réalité du moment: la guerre. Ces deux récits illustrent la vie, quelquefois cocasse et aventureuse de cette période. Une chose est sûre, les médecins, les infirmiers et 21

infirmières, les religieuses et l'aumônier de l'époque ont continué d'assurer la vie quotidienne, de soigner dans des conditions difficiles, pénibles en prenant des risques. Nous pouvons leur rendre hommage. Après deux mois de vie à la campagne, dès la libération de la ville par les armées de Patton on s'est empressé de renfermer les fous qui allaient rester dans l'asile pour des années encore. Certains pourtant avaient pris la poudre d'escampette. On ne les a jamais revus. Peut-être étaient-ils morts, peut être étaient-ils guéris? On peut se demander, pourquoi la routine a repris le dessus? Cette expérience d'exception aurait-elle pu à l'époque modifier les comportements? L'environnement a, sans doute, contribué à ce qu'il en fût ainsi. En ces moments difficiles il y avait d'autres priorités. Les fous n'étaient pas la première préoccupation. La société de l'époque, avec tous ses drames, ses malheurs, ses difficultés, n'était pas préoccupée par la vie à l'intérieur de l'asile. Tout rentra dans l'ordre.

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MON ENTREE A L'ASILE
Passées les premières heures, le hasard m'ouvre les portes d'une longue aventure.
-------------------DECOUVERTE DE L'ASILE Les raisons de fuir sont plus fortes que l'envie de rester... Et pourtant.
Ayant quitté l'école après mon certificat d'études pour rentrer dans la vie active, en apprentissage chez un patron, j'étais loin de penser, qu'un jour, je serais infirmier psychiatrique. Avec mon C.A.P. d'apiéceur pour homme et femme, c'est-à-dire tailleur, j'étais en partie, destiné à embellir l'espèce humaine avec des oripeaux qui, c'est vrai, cachaient les imperfections de leur honorable personne. C'est peut-être une tâche noble d'habiller ses semblables mais j'y trouvais des limites. Bien vite, je m'y «emmerdais», enfermé des jours et des jours entre les quatre murs d'un atelier de couture. L'horizon était limité, même bouché. On y travaillait dur pour gagner peu d'argent, je n'y tenais plus. C'est pourquoi, en pleine saison de Pâques, j'envoyais paître mon patron et me retrouvais sur le trottoir. C'est tout simplement en rencontrant un copain, en mars 1954, que je fus présenté au surveillant-chef de l'asile et embauché sans tambour ni trompette à l'hôpital psychiatrique. L'autodidacte que j'étais, bardé de mon «certif» et de mon c.A.P de tailleur entrait à la Roche-Gandon, l'asile de fous. J'entrais dans l'aventure psychiatrique. C'est donc avec une certaine appréhension que je passais la grille un matin de mars 1954. Comme je l'ai précisé plus haut, habitant tout près de l'H.P. et côtoyant, de temps à autre, certains malades, je pensais que, 23

franchir à nouveau ces grilles et ces murs, aurait été facile. Et bien non! Une angoisse terrible m'envahit. Une trouille, une envie de faire demi-tour et de prendre mes jambes à mon cou, de courir très loin, m'obsédait. Jamais je n'ai peut-être autant souffert dans mon esprit mais aussi dans mon corps. A l'époque, prendre la décision d'être infirmier psychiatrique, c'était un peu s'exclure des autres, c'était perdre des copains, se faire traiter souvent de propre à rien, c'était se faire interroger par sa famille. Oui, celui qui voulait devenir infirmier psychiatrique choisissait de faire partie de la valetaille, de ce ramassis de paumés. C'était un peu, devenir un exclu. C'était choisir la solitude avec tout son poids. Pour un jeune qui n'avait pas vingt ans, cette solitude était lourde à porter et pénible à vivre. 1954, ce n'est pas très loin pour une mémoire d'homme et, à peu de choses près, c'était ce qui existait avant la guerre. Il y avait sans doute, un peu plus d'humanité, mais c'était toujours les grilles, les grands murs, les clés. C'était ces quartiers de 135 malades hommes pour une équipe de 6 infirmiers dans le meilleur des cas. Ce quartier, c'était des grands réfectoires, aux murs d'une couleur indéfinissable, ni gris, ni bleu, ni noir. C'était des tables de marbre, lourdes, interminablement longues. C'était des bancs scellés aux tables. C'était, dans certains cas, des assiettes de fer et le quart du soldat, c'était aussi pour certains, l'unique cuillère de tôle qui servait aussi de fourchette et de couteau. C'était le poste de T.S.F engrillagé dans un trou du mur qui, à longueur de journée, nous serinait «Radio-Luxembourg» programme choisi par le chef de quartier, autorité incontestée et incontestable. C'était des dortoirs d'où se dégageait une odeur insoutenable qui nous saisissait lorsque nous pénétrions à l'intérieur, odeur qui nous oppressait au point de nous faire tomber parfois dans les pommes! C'était 45 malades, aux corps piteux, entassés dans des lits qui se touchaient presque. Ces locaux n'avaient pour chiotte qu'une tinette, sorte de seau de bois placé au milieu de la carrée. C'était dans les réfectoires le bruit interminable et lancinant des sabots de bois cloutés qui véhiculaient des silhouettes mornes, tantôt sans vie, tantôt hilares, tantôt violentes. Les jours de pluie, ces 135 malades passaient leur journée dans un réfectoire, ayant pour toute occupation, cette sempiternelle belote. D'autres, moins veinards ou plus paumés, restaient assis ou se déplaçaient, faute de bretelles ou de ceinture, en tenant leur pantalon. A cette époque la crainte du suicide était permanente. Je pourrais continuer en parlant des cellules, des camisoles de foree, des entraves, des traitements, tout simplement de la découverte de cette chiante vie de tous les jours qu'était l'asile. Bien évidemment, les premiers jours, à tout instant, j'avais envie de fuir eet enfer. Je n'avais, auparavant, jamais ressenti une telle angoisse. Elle avait comme paralysé tout mon être, j'avais la chair de poule, les jambes en coton... Je pense que celui qui a vécu de tels moments a peut-être, approché d'un peu plus près l'angoisse permanente du malade et la 24

perception de celle-ci à travers tout son être. Je pense que l'approche de la maladie à travers son propre vécu est une des méthodes importantes de l'apprentissage du métier. Le savoir que l'on enseigne ne remplacera jamais ce vécu. Enfin de compte, j'ai voulu persister car j'entendais parler de traitements tels que l'insulinothérapie, l'électrochoc, la cure de sommeil et le fameux largactil, médicament miracle dénommé neuroleptique nouvellement arrivé à l'RP. J'en entendais parler, je savais qu'on l'utilisait, mais où? A l'étage du dessus, paraît-il. J'ai voulu rester car, nous les quelques jeunes qui venions d'entrer, avions le sentiment que les choses ne pouvaient rester en l'état et que cela finirait par bouger. C'était comme un pressentiment. A cette époque, cet espoir nous a permis d'emmagasiner des énergies qui devaient éclater peu de temps après. Au fond pourquoi ne pas retrousser nos manches et balayer « cette merde» au sens propre et au sens figuré? Oui, nous avons été un peu les balayeurs du passé. Avons-nous eu raisons? Fallait-il laisser pourrir les H.P., les malades et nous, avec eux? L'histoire, seule, le dira. Une chose est certaine: nous, les « bien portants », avions-nous le droit de laisser certains de nos semblables dans ce cul de basse fosse? INFIRMIER PSYCHIATRIQUE

= RETOUR HISTORIQUE

Métier à risque, métier sans grande perspective... Garder les fous n'avait rien d'attirant.
Après cet épisode, ce flash-back décrivant la réalité et l'atmosphère de l'H.P. du début des années cinquante, peut-être est-il bon de rappeler d'où vient cet infirmier psychiatrique et quelle est son histoire. Ce rappel vient à la fois de différents écrits mais aussi d'une tradition orale portée par le milieu asilaire. Peu de personnes voulaient travailler dans les asiles, poubelles de la société. Les gardiens étaient des prolétaires déshérités. On s'arrangeait pour les maintenir à un niveau très bas de culture et d'éducation. Un infirmier qui aurait possédé un certain savoir, aurait introduit quelques grains de sable dans les rouages de la machine asilaire et troublé le sommeil profond de ceux qui détenaient le pouvoir, le savoir, c'est-à-dire l'administration et les aliénistes. En fait, personne ne voulait travailler à cette « décharge publique ». Ceux qui s'y résignaient devenaient à leur tour, des parias. Il est bon de citer ce qui s'écrivait au début du siècle sur le gardien: « ce sont des gens issus des classes sociales les plus basses, un ramassis de vagabonds et d'ivrognes, de naufragés de la société, de repris de justice qui, poussés par la 25

faim, acceptaient ce travail ». Très peu d'entre eux restaient à l'asile. Ils y passaient un hiver, un semestre, au plus, une année. Ces gens-là vivaient, mangeaient, couchaient chez les fous. Ils ne devaient pas savoir voir, pas savoir entendre et surtout pas savoir dire ce qu'ils voyaient et entendaient. Le savoir c'était plus haut, à l'étage du dessus, les médecins, la faculté, les sociétés savantes, le beau monde. Au début du siècle, un médecin décrit cette situation: «Les principaux critères d'embauche d'un gardien étaient la discipline et une forte musculature ». Ces deux critères constituaient les premières conditions dans l'art de soigner les aliénés. On comprend que, dans certaines circonstances, on se trouvait obligé de tolérer des situations pénibles. Les hématomes, les fractures (surtout des côtes et des jambes), les luxations, les gangrènes, les ruptures de vessie, les mutilations étaient des constatations presque journalières. Les médecins de la Salpétrière, à Paris, se plaignaient de la brutalité, de l'ivrognerie et de la prostitution de leurs gardiens. Pour ce qui est du niveau intellectuel des agents recrutés, notons qu'à la fin de cette période asilaire, vers 1935, on comptait 20% de personnel illettré et qu'à la même date, le pourcentage des infirmiers titulaires du C.E.P. (Certificat d'études primaires) restait encore environ de 5%. Le niveau intellectuel et social du gardien d'asile était donc très faible. Le régime du travail était celui des gens de maison: présence 24 heures par jour, rares jours de repos, régime d'internat. Il arrivait même, dans certains établissements, en cas de mariage, des licenciements immédiats. Les salaires étaient, sans doute, les plus bas que l'on pouvait rencontrer. Le salaire du gardien était notoirement inférieur à celui offert aux bonnes et aux valets de ferme. La fonction de gardien n'était régie et protégée par aucun statut. Chaque établissement se devait d'avoir un règlement intérieur. Sur le plan de la formation il n'y avait pratiquement rien. Pourtant une certaine prise de conscience de la nécessité d'une formation pour le gardien se faisait jour. Des tentatives multiples et dispersées pour répondre à ce besoin furent faites. Malheureusement, elles n'eurent que très peu d'impact devant la réticence du personnel à l'égard de cette formation. D'ailleurs, cette formation n'était pas obligatoire et ne donnait aucun avantage. Aux yeux du commun des mortels, l'infirmier psychiatrique d'aujourd'hui ne porte-t-il pas le poids du passé? Plusieurs principes régissaient le rôle du gardien: - Le gardien était l'exécutant des ordres médicaux. - Le gardien devait éviter tout incident ou accident. - Le gardien devait participer à la bonne marche de l'asile. - Le gardien ne devait en aucun cas avoir un esprit d'initiative. Dans tous les cas il devait en référer au médecin-chef et suivre ses ordres pour l'amélioration du malade disait-on. Dans des conditions matérielles souvent sordides, le gardien exécutait les prescriptions médicales. Celles-ci se limitaient, la plupart du 26

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