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Regards d'un médecin du la fin de vie en gériatrie

De
127 pages
En donnant la parole à une vieille femme institutionnalisée, l'auteure partage avec vous le quotidien de grands malades en Unité de Soins Longue Durée. La fin de vie au grand âge, souvent silencieuse, laisse place à la négligence, à l'oubli. S'ouvre alors le risque d'être maltraitant malgré soi à l'heure où un véritable accompagnement semble essentiel. Le témoignage direct est un outil pédagogique à l'intention de tous ceux, professionnels et aidants, qui sont confrontés à la mort du vieillard.
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J’ai toujours été sujette au mal des transports… D’où mon angoisse à l’idée de mon voyage vers l’au-delà, qui, si j’en crois mon instinct et les visages apitoyés et humides penchés sur moi avec le menton tremblotant, est proche.

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Premier jour Une journée commence, et je suis dans l’incertitude de savoir si j’en verrai la fin. Je suis en fin de vie… Ce sont les termes usuels. Si on me demandait mon avis, j’aurais plutôt tendance à dire que je suis en début de mort, ça correspondrait beaucoup plus à mon état. Je vois la lumière du jour poindre par la fenêtre. C’est l’heure où tout devient gris. Un gris plein de promesses parce que je sais qu’il précède la couleur et succède au noir de la nuit. Quoique le noir de la nuit est souvent coupé d’une lueur blafarde, froide et enlaidissante ici : la lumière des néons qu’il faut laisser pour ceux qui travaillent de nuit. Ceux-là même dont les voix se font plus fortes à mesure que le gris se dilue dans la lumière naissante. Ah, ça y est, j’entends les voix toniques de ceux qui arrivent pour huit heures de travail. J’espère que c’est l’équipe que j’aime bien aujourd’hui… Je n’ai pas moyen de savoir, je manque de repères. Ma voisine remue enfin, elle dort tellement bien, je me demande si elle sait la chance qu’elle a… Nous sommes quatre dans cette chambre. — Bonjour ! Tiens, c’est celle qui est gentille aujourd’hui. Je sais que je vais être lavée avec douceur. Rien que ça et ma douleur est un peu moins forte… J’ai dû dormir un peu, le soleil est haut, ma voisine d’en face déjà douchée. Ah, voilà l’infirmière qui m’apporte un cachet. Je sais déjà ce qu’elle va me dire. « C’est contre la douleur madame P.. Allez, on fait un effort, on avale avec un petit peu d’eau, ça va vous faire du bien ». J’aimerais bien que toutes ces pilules me fassent vraiment du bien. 9

Qu’elles me guérissent, qu’elles m’empêchent de mourir, qu’elles m’empêchent d’avoir peur de mourir, qu’elles me rendent mes vingt ans… — C’est contre la douleur Madame P.. Allez, on fait un effort, on avale avec un petit peu d’eau, ça va vous faire du bien. Avaler devient de plus en plus difficile. J’ai parfois peine à croire qu’il fut un temps où j’étais un être humain avec toutes options intégrées : la marche, le manger, la continence sphinctérienne, le rire… Toutes mes voisines de chambre sont à la salle à manger. Poussées, roulées, tirées, en fonction de leurs possibilités locomotrices. Sait-on à un moment dans sa vie ce que ça peut être un jour que d’être diminué par la vieillesse ? Sait-on qu’un jour on sera vu avec le regard qu’on a eu pour un vieux quand on n’était pas encore diminué ? Il est toujours temps de s’apercevoir qu’on ne naît pas vieux mais qu’on le devient. Se faire appeler mamie par des personnes que l’on ne connaît pas, voir un regard dégoûté par vos rides, entendre les gens parler de vous comme si vous étiez soit sourd, soit mort, soit irresponsable… Non, je suis seulement devenue grabataire. Je ne sais pas comment ni pourquoi. Il y a quelques mois encore je marchais. Je parlais aussi. Je riais parfois. Et puis petit à petit, j’en suis arrivée lentement mais sûrement à ce que je vis aujourd’hui. Ah, le plateau repas. Quelle délicieuse bouillie m’a-t-on préparée aujourd’hui ? Parfum chocolat ou chocolat ? Une bonne mixture préparée avec amour, servie sur un plateau d’hôpital couleur brun caca : bouillie chocolat dans une seringue en plastique avec le bord mal découpé qui fait mal à la langue. Quand donc se décideront-ils à mettre des bouts en caoutchouc comme pour les bébés ? Et c’est reparti pour les encouragements sonores. — Allez madame P., on fait un effort ! 10

— … Oui, je suis là ! Chambre 5, chez P. ! — Marie, Zévalo n’est toujours pas arrivée, nous ne sommes que trois ce matin… — Bon, je finis ici et je vous donne un coup de main pour les bacs. Zut, il est déjà cette heure-là ? Ah, j’en connais une qui va devoir se tapisser la fin de la bouillie sur les joues et le menton par manque de temps. Et voilà, on fourre dans la bouche, forcément. Moi, je suis obligée de recracher parce que sinon je m’étouffe. Et il ne vaudrait mieux pas parce que malheureusement on n’en meurt pas obligatoirement. Je le sais, ça m’est déjà arrivé. Le médecin m’a soignée à coup d’antibiotiques et hop, c’est reparti pour un tour. Un tour de manège au rabais. Je crois que je baigne dans mon urine. L’incontinence est venue avec les couches. Tous ces mois d’apprentissage enfant que l’on désapprend dans la honte. Et maintenant j’arrive même parfois à trouver ça agréable… Je ne sais pas quand je pourrai être nettoyée aujourd’hui s’ils sont encore en effectif réduit. J’ai chaud, je transpire, c’est désagréable, j’ai mal partout, je ne peux même pas bouger. J’ai envie de mourir. Mais je veux vivre aussi. Les heures ne passent pas. Tiens voilà ma voisine de chambre, celle qui est en pleine forme et fait semblant d’être malade. Elle vient prendre sa petite collation après petit déjeuner. Et hop un coup d’eau de Cologne dans le gosier. … J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal… 11

Tiens, la toilette. Enfin. — Bonjour Madame P., ça va ? — Bonjour… Ça va. — Ça va toujours avec vous. Hein, Marie, elle va toujours bien Madame P. ? — Oui. Toujours… — Dis, passe-moi l’alèse. — Et hop, c’est parti pour le grand nettoyage ! — Tiens c’est bizarre, on dirait qu’elle grimace… Vous avez mal ? —… — Madame P., vous avez mal ? — Non… — Parce qu’on peut vous donner des médicaments supplémentaires, vous savez, il suffit d’en parler au médecin. —… — Marie, tu travailles ce week-end. — Oui, d’après-midi. — Tu crois qu’on pourrait… Je n’ai pas vraiment envie d’écouter leur conversation aujourd’hui. Certains jours je supporte mal l’idée de ne pas être là pour autrui. J’aime fermer les yeux et me laisser aller à la sensation du gant de toilette gorgé d’eau qui va et vient sur mon pauvre corps. L’eau savonneuse d’abord, qui glisse et caresse. Je déteste qu’on oublie une partie de mon corps, c’est tellement salvateur et rédempteur que j’ai l’impression que la partie oubliée va être condamnée à la damnation éternelle, rôtie par la chaleur de l’enfer et confite par la transpiration démoniaque… Et compte tenu de ma situation, c’est assez effrayant. J’ai envie d’être propre pour voyager. Ces deux-là s’y connaissent en toilette, elles savent doser leur effort : ni trop appuyé ni trop peu. C’est le seul plaisir de chair qu’il me reste : la simple sensation du décrassage. Je me souviens d’un 12