//img.uscri.be/pth/11f9f64877785b295e3f5295e74bad6c2c6ca72d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 28,80 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Sociologie de la Santé

400 pages
La démarche suivie dans ce livre fait appel au concours de multiples sciences humaines et sociales. Ainsi débute-t-elle par la linguistique et la sémantique, voire l'histoire de la religion, en vue de décrypter les significations originelles de nos actuels vocabulaires de la santé. Elle poursuit avec des données sur l'environnement et l'écologie, la démographie et l'économie, lorsqu'il importe d'explorer les inégalités sociales et géopolitiques de l'état sanitaire. Enfin, elle est à son sommet quand il s'agit de responsabiliser des citoyens libres en présence des exigences d'une gestion personnelle et communautaire de leur santé sous le contrôle qualifié de professionnels formés à la coopération.
Voir plus Voir moins

SOCIOLOGIE DE LA SANTÉ
Langage et savoirs Environnement et éthique

Collection Santé, Sociétés et Cultures dirigée par Jean Nadal
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire.

Dernières parutions

Psychopathologie de la Côte d'Ivoire, D. TCHECHE. La perception quotidienne de la santé et de la maladie, FLICKUWE. Le père oblitéré, L. LESEL. La démiurgie dans les sports et la danse, N. MIDOL. Sujet, parole et exclusion, F. POCHÉ. L'interculturel de la psychosociologie à la psychologie clinique,
D.PAQUETTE.

Clinique de la reconstruction; une expérience avec des réfugiés en exYougoslavie, A. CHAUVENET, DESPRET, -M. LEMAIRE. V. J Yo Garéï, G. DORIVAL. Communication et expression des affects dans la démence de type Alzheimer par la musicothérapie, S.OGAY. Adoption et culture:de la filiation à l'affiliation sous la direction de S. DAHOUN. Thérapie familiale et contextes socioculturels en Afrique Noire, G. DIMY
TCHETCHE.

Psychiatrie en Afrique, l'expérience camerounaise, Léon FODZO. Santé, jeunesse et société. La prise en charge des jeunes 18-25 ans au sein d'un Service de Prévention à l'hôpital, B. N. RICHARD. L'OMS: bateau ivre de la santé publique, Bertrand DEVEAUD, ertrand B
LEMENNICIER.

Médecine des philosophies et philosophie médicale, J CHAZAUD. Pour une clinique de la douleur psychique, M. BERTRAND. L'adolescence en créations. Entre expression et thérapie, J.L. SUDRES,
P. MORON.

Psychiatrie en Côte-d'Ivoire
TCHETCHE DIMY.

et contexte socio-culturels,

Georges

Alphonse d'Houtaud

SOCIOLOGIE DE LA SANTÉ
Langage et savoirs Environnement et éthique

Préface du Pr J.-P. Deschamps

L'Harmattan 5-7,rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur :
HOUTAUD A d', FIELD M.-G et GUEGUEN R. (1989) : Les représentations de la santé, bilan actuel, nouveaux développements. Collection Colloque INSERM. vol. 178. Les éditions INSERM . Paris. 498 p. HOUTAUD A. d' et FIELD M.-G. (1989) : La santé, approche sociologique de ses représentations et de ses Jonctions dans la société. Presses Universitaires de Nancy. 256 p.
HOUTAUD A. d' (1994) : Image de la santé. Presse Universitaire Nancy. 224 p. de

HOUTAUD A. d' et FIELD M.-G. (1995) : Cultural Images oj Health. A neglected Dimension. Nova Sciences Publishers, Inc. New York. 178 p.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7128-5

REMERCIEMENTS

Pour cet ouvrage, nous avons à cœur d'exprimer notre gratitude aux nombreux collègues et amis dont l'aide nous a été précieuse. Nous l'exprimons plus spécialement au Pro Jean-Pierre DESCHAMPS et au ProMichel MANCIAUX (tous deux de la Faculté de Médecine à l'Université Henri Poincaré de Nancy), à Claude JACOB, à Paulette MAYOT, à Jean RISSE pour leur lecture critique et leurs su&gestions, ainsi qu'à l'Unité 420 de l'INSERM, dans laquelle Bruno PHELUT a procédé à la réalisation dactylographique et à nos fils Benoît, Samuel et Pierre d'HOUTAUD pour leur coopération technique.

SOMMAIRE Préface du Professeur Jean-Pierre Deschamps

Introduction: Approches sociologiques de la santé
Partie I : DU LANGAGE AUX SA VOIRS

Section I : Des mots et des rites pour dire la santé Ch. I : Etymologie et polysémie de la santé Ch. 2 : La terminologie de la santé dans les dictionnaires français Section II : La santé dans le Trésor de la Langue Française Ch. 3 : Une constellation de champs sémantiques autour de la santé Ch.4 : La prolifération des expressions de la santé dans les échanges sociaux Section III : Vers une philosophie de la santé

Ch. 5 : Des penseurs à la découverte de ce qu'est la santé Ch. 6 : Les conceptions de la santé selon d'autres approches transdisciplinaires Section IV : Les sciences à la recherche de la santé Ch. 7 : Convergences des sciences de la nature et des sciences de la vie vers la santé Ch. 8 : Sciences sociales et sciences humaines appliquées à la santé Ch. 9 : Pour une sociologie de la santé

Partie II : DE L'ENVIRONNEMENT

A L'ETHIQUE

Section V : Dans l'attente d'une gestion lucide de l'environnement naturel.
Ch. 10 : Milieu et environnement Ch. Il : Des nuisances et pollutions de la nature aux altérations de la santé.

Section VI : Disparités sociales et géopolitiques de l'état de santé
Ch. 12 : Stratification sociale et inégalités sanitaires Ch. 13 : Les divergences entre pays du sud et du nord Ch. 14 : Les sociétés actuelles face à l'avenir de la santé sur notre planète Section VII : Pour un environnement social au service de la santé de tous Ch. 15 : Evolution des sociétés et progrès de la médecine Ch. 16 : La liberté des personnes face aux contraintes sanitaires des sociétés Section VIII : Vers l'appropriation par les personnes de la santé

Ch. 17 : Promouvoir la santé par la responsabilisation des usagers et des professionnels Ch. 18 : Une éthique propre à la santé?

Conclusion: De la santé comme destin à la santé comme projet Bibliographie
Table des matières

PREFACE Le langage, les savoirs, l'environnement, l'éthique. Ces quatre termes n'ont pas de lien évident, ou au contraire, s'ils en ont un, il peut apparaître comme banal: langage, savoirs, éthique peuvent être considérés comme des descripteurs applicables à tout domaine de connaissance et d'activité. Le sous-titre de l'ouvrage d'Alphonse d' Houtaud prend évidemment son sens à la suite du titre. Il s'agit de sociologie de la santé. D'un abord à la fois singulier et pluriel de la sociologie de la santé, comme l'auteur nous y a habitués au fil de sa longue carrière de chercheur dans cette discipline. Ce qu'une société considère comme" la santé" apparaît d'abord à travers le langage, le langage des mots, mais aussi celui des manifestations rituelles, profanes ou religieuses. Une société? Bien plutôt les sociétés, car il apparaît, dans les cultures occidentales, de remarquables similitudes sémantiques quant aux locutions définissant la santé et aux rapprochements avec ce qui désigne la salutation et le salut, au sens spirituel "salvation" - du terme. L'auteur consacre à cette partie de ses recherches des chapitres fascinants, où il mène le lecteur profane dans les mystères d'une sémantique et d'une théologie devenues soudain proches et accessibles. C'est un des mérites de ce livre de s'appuyer sur la confluence des sciences humaines: la sociologie figure dans son titre, mais sont aussi présentes dans son développement I'histoire, la linguistique, l'ethnologie, la théologie, la philosophie, la psychologie, l'économie et l' épistémologie. Avec des exemples pris dans notre quotidien le plus banal, A. d'Houtaud nous introduit très haut dans les sphères du savoir, pour nous amener à mieux comprendre la signification plurielle et quasi universelle du concept de santé. En utilisant le remarquable outil de recherche que représente, au C.N.R.S., le Trésor de la Langue Française, il nous guide dans une bien passionnante promenade à travers les oeuvres de la littérature française, et la dizaine de dictionnaires que notre langue a suscités, mais aussi à travers l'exploration quantitative de

10

Sociologie de la santé

l'occurrence des termes liés à la santé dans la production littéraire française. L'étonnement, la surprise guettent constamment le lecteur dans la griserie de sa découverte. Ainsi, au XXe siècle, sur dix huit domaines du savoir, ceux qui parlent de la santé, sont, par ordre décroissant, la philosophie, les arts, I'histoire, la critique littéraire, l'information; la biologie ne vient qu'au 7e rang. Ainsi le parcours philosophique auquel l'auteur nous convie, et où le lecteur s'étourdit comme un adolescent dans un jeu de piste, mène-t-il à Rousseau et Voltaire, à Auguste Comte et Ernest Renan, à Paul Ricoeur et Vladimir Jankélévitch, sans parler des psychologues, des économistes, des sociologues. Un autre parcours, épistémologique, aboutit à définir les sciences de la santé, qui du coup paraissent trop exclusives de leur objet par rapport à tant d'autres domaines de la connaissance et de la culture qui se le sont aussi approprié. Mais ce développement, juste au mitan du livre, comme à l'articulation entre le savoir et ses applications, permet de consacrer à l'émergence de la sociologie de la santé de belles pages. A d'Houtaud y rend hommage à la santé publique: "C'est d'emblée aux spécialistes de santé publique que, le plus habituellement, il convient de déboucher ainsi dans la cité des hommes... ". Alors ce qui pouvait apparaître dans le titre du livre comme une juxtaposition devient un continuum dans le raisonnement, grâce à la transition que permet la caractérisation de la sociologie de la santé. Car voilà dessiné le paysage méthodologique qui va permettre de comprendre, de déchiffrer la santé dans la cité des hommes, c'est-à-dire l'environnement physique et l'environnement social. A d'Houtaud décrit cette transition comme le passage de la santé de l'idéal à la réalité de la santé, ou de la santé représentée à la santé vécue au quotidien. Et la santé vécue au quotidien est profondément sociale, enracinée dans les sociétés, dans leurs institutions, dans les milieux de vie, dans les inégalités qui les marquent. Sans doute cette seconde partie, en tout cas pour le familier de santé publique, apparaît-elle, à première vue, moins féconde en découvertes que les chapitres sur les sciences humaines. C'est méconnaître le talent d'A. d'Houtaud à faire des détours

Préface

Il

constants à travers l'histoire ou la littérature. Le regard porté sur les inégalités sociales de santé est comme démultiplié en toute une série d'approches complémentaires, et toujours conforté par d'abondantes données démographiques, économiques, géopolitiques. Aborder la santé vécue par l'objectif grand-angle de l'environnement amène logiquement à l'éthique. D'abord l'éthique de la préservation de l'environnement naturel et de l'amélioration de l'environnement social, mais plus encore l'enjeu éthique fondamental que constitue le passage de la santé sociale à l'appropriation de la santé par chacun, passage dont les approches communautaires, responsabilisant chaque personne dans le groupe, permettent un franchissement que rendraient moins aisées les approchesprescriptrices et déresponsabilisantes de la santé publique traditionnelle. Passage de la pression sociale à l'attrait - l'attraction - de démarches où la personne est "érigée au rang de quasi-législateur du bien commun" dont elle se sent dorénavant juge, garante et respon-sable. Popularisant en 1986 le concept alors récent de promotion de la santé, la charte d'Ottawa a dit les choses de façon plus sèche ("développer des politiques publiques saines, renforcer l'action communautaire... ''). A d'Houtaud conte quant à lui comment l'humanité en est arrivée là, depuis l'aube des temps et l'émergence des savoirs et des pouvoirs. Ainsi la santé publique moderne ne date ni de la Constitution de l'Organisation Mondiale de la Santé (1946), ni d'Alma Ata (1978), ni d'Ottawa (1986) ; elle est l'aboutissement d'une maturation millénaire de l'homme, biologique, mais surtout social et spirituel. Elle est le résultat d'une longue réflexion fondamentalement éthique. La santé est de moins en moins un destin subi mais devient progressivement un projet dynamique; elle n'est plus une destinée collective mais un projet personnel au sein d'une communauté... On ne sait ce qui frappe le plus dans le livre d'A. d'Houtaud, de la grande érudition de l'auteur et sa vaste documentation ou d'un immense talent pédagogique, assimilant les données de multiples sciences dans une synthèse facile à lire, accompagnant le profane depuis les généralités des savoirs populaires et scientifiques vers la singularité des politiques actuelles de promotion de la santé. Sans doute l'un des mérites

12

Sociologie de la santé

principaux de l'ouvrage est de transformer une approche très large de la sociologie de la santé, a priori peu attractive, en un véritable cheminement initiatique parcouru avec le plaisir du petit enfant qui découvre progressivement, naturellement, un monde à toucher de la main, à s'approprier, là où hier encore il n'avait pas accès. C'est ce, plaisir qu'il faut souhaiter à tous les lecteurs d'éprouver. Etudiants en sciences sociales, en sciences de la santé, praticiens, et surtout enseignants des institutions de formation des professionnels de santé: cet ouvrage éminemment didactique les ouvrira à une autre façon de considérer la santé, la santé publique, l'éthique de la santé. Sans doute ce livre est-il le plus original écrit depuis bien longtemps en sociologie de la santé. Aucun autre n'avait poussé aussi loin le recours à des savoirs aussi différents, n'avait été aussi loin dans les analyses historiques (dans un précédent ouvrage, A. d'Houtaud avait parlé d'une paléosociologie), dans l'usage de l'épistémologie. Aucun autre n'était ensuite parvenu aussi près des réalités sociales d'aujourd'hui: la santé comme un bien collectif, approprié par chacun d'entre-nous, comme une responsabilité individuelle et sociale agie de façon communautaire et solidaire.

,lean-Pierre Deschamps Directeur de l'Ecole de Santé Publique Université Henri Poincaré, Nancy 1 Février 1998

Introduction

APPROCHESSOCIOL9G1QUES DE LA SANTE
1. Objectifs de l'ouvrage En rédigeant un ouvrage sur la santé d'un point de vue principalement sociologique, nous avons eu à coeur de soigner non seulement son contenu scientifique, mais aussi sa finalité pédagogique. Pourquoi cacher que, en le composant, nous avons songé à des destinataires qui, au fil des années, nous sont devenus familiers par l'enseignement, par la direction et l'évaluation scientifiques de travaux universitaires (thèses, mémoires, etc.), voire par des séances de formation continue. Parmi eux, nous tenons à mentionner les étudiants et les praticiens de médecine, parfois de pharmacie ou de chirurgie dentaire, mais aussi de sociologie et de psychologie sociale. Nous avons eu également affaire assez souvent au monde des infirmières et infirmiers et à celui des assistantes et assistants de service social. Ces fréquentations nous ont, personnellement, beaucoup apporté au cours de notre carrière de chercheur à l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM) en sociologie de la santé. En particulier, nous y avons acquis la conviction qu'aucune recherche n'est vraiment achevée sans sa valorisation au sein de la société qui la soutient et qu'elle tend à transformer. Car, par un heureux phénomène de rétroaction, l'enseignant se forme lui-même au contact des étudiants et adultes durant la formation qu'il leur dispense, tout comme, au cours du développement de la recherche-action, le chercheur bénéficie de l'expérience des acteurs du terrain auxquels il s'efforce de transmettre la rigueur et la précision de sa méthodologie scientifique à la suite d'une concertation réciproque.

I
14
Sociologie de la santé

Précisons d'emblée les deux grands axes en fonction desquels nous allons faire appel aux acquisitions issues des sciences humaines et sociales de la santé:

- De

- Du langage

aux savoirs (Partie I) ;
à l'éthique (Partie II).

l'environnement

2. Du langage aux savoirs Sous la rubrique Du langage aux savoirs (Partie I), nous aborderons le langage de la santé en tant qu'il exprime la réalité vécue, mais aussi signifiée dans des terminologies bien différenciées, supports des représentations dont elle est peu à peu devenue l'objet. Par cette contribution sémantique, nous chercherons ce que signifient d'un point de vue sociologique le langage, les rites et les institutions de la santé (Section I). Nous le ferons tout d'abord autour des langues gréco-latines et des rameaux indoeuropéens situés en amont ou en parallèle des manières de s'exprimer en français (ch.!), ensuite au moyen des principaux dictionnaires successifs de la langue française (ch.2). Nous appuyant alors sur les ressources amassées par l'équipe du C.N.R.S.l en vue du Trésor de la Langue Française (T.L.F.), nous analyserons (Section II) les champs sémantiques auxquels les locuteurs francophones se réfèrent, sinon explicitement, du moins implicitement, quand ils parlent de la santé depuis environ deux siècles (ch.3), puis les expressions qu'ils utilisent le plus fréquemment à cet effet (ch.4). A son tour, le contenu des langages fait question dans la façon de présenter nos savoirs sur ce qu'est la santé. Pour simplifier, nous allons envisager deux. modalités majeures d'expression de la pensée humaine: celle de la réflexion philosophique (Section III) de maints penseurs (ch.5) et savants (ch.6) ; celle de la connaissance scientifique (Section IV), selon laquelle il nous a paru intéressant d'envisager successivement les sciences de la nature et les sciences de la vie (ch.7), puis les sciences sociales et les sciences humaines (ch.8), dont nous avons tenu à détacher la sociologie de la santé (ch.9).

I Centre National de la Recherche Scientifique.

Introduction

15

Telle apparaît la santé idéalisée dans les langages et dans les savoirs. 3. De l'environnement à l'éthique Quelle est alors la santé réelle au sein de nos sociétés concrètes? Pour répondre à cette question, nous avons retenu quatre perspectives principales (Partie II). La première est l'attente d'une gestion lucide de l'environnement naturel (Section V), dont nous analyserons la fonction par rapport à ses habitants (ch.l 0) et à propos duquel nous rappellerons les nuisances et pollutions de la nature susceptibles d'entraîner des altérations de la santé (ch.II). La deuxième perspective met en évidence les disparités de l'état de santé (Section VI), soit dans ses inégalités intranationales d'une strate sociale à l'autre (ch.I2), soit dans ses divergences internationales entre pays du Sud et pays du Nord (ch.13). Nuisances et pollutions dans la nature, disparités sociales et inégalités sanitaires mettent les sociétés actuelles face à l'avenir de la santé humaine sur notre planète (ch.I4). La troisième perspective fait intervenir l'environnement social au service de la santé pour tous (Section VII). A cet égard nous reprendrons les termes d'un célèbre débat sur l'origine des progrès de la santé: ceux-ci sont-ils surtout imputables aux évolutions de la société ou à celles de la médecine (ch.IS) ? Restent dès lors les mesures susceptibles de remédier aux grandes altérations de l'environnement et aux disparités sociales ou géopolitiques. Sous cet angle nous réfléchirons à une éducation et à une éthique pour la santé, cherchant à concilier la contrainte sociale avec les exigences de la liberté personnelle (ch.I6). En prolongement (Section VIII), nous nous emploierons à promouvoir l'appropriation de la santé dans les conflits qu'entretiennent les individus avec leurs sociétés (ch.17), ainsi qu'une éthique propre à la santé (ch.18). Dans le passage de la santé de l'idéal (Partie I) à la santé de la réalité (Partie II), grand est le risque de voir l'une et l'autre échapper à la propriété et à la vie privée des personnes individuelles. En effet, la fonction des langages est de traduire la réalité de la santé par des formulations qui, sous prétexte de l'apprivoiser pour la transmettre d'une génération à l'autre,

16

Sociologie de la santé

risquent, au contraire, de la rendre peu à peu prisonnière de représentations closes ou peu accessibles à tous les intéressés. De même les savoirs, dont l'intention explicite est de faire progresser l'état de santé à mesure de l'évolution des connaissances et des technologies issues des sciences modernes, ont tendance à le mettre en dépendance des experts ou spécialistes qui en manient les tests et les traitements éventuels. En quittant la sphère des savoirs populaires traditionnels pour celle des disciplines modernes fortement novatrices, ils deviennent de moins en moins pénétrables aux profanes ou laïcs dans leurs conceptions, leurs exécutions et leurs évaluations méthodiques. A leur tour, les sociétés, qui disposent des investissements à finalité sanitaire, qui pratiquent des politiques de l'environnement et qui gèrent la distribution des avantages sociaux issus du développement économique, le font de plus en plus à l'insu des citoyens ou alors dans le cadre partial et parfois truqué des campagnes médiatiques ou électorales. Voilà pourquoi, face à cette sorte de désappropriation des individus quant à leur santé, nous préconiserons une réorientation des langages, des savoirs, ainsi que des politiques sociales en vue de les mettre délibérément au service de l'information et de l'éducation de tous, plus spécialement des plus défavorisés. Du reste, dans la conclusion finale, nous montrerons comment l'humanité, au cours de la progression de nos sociétés, tend à s'éloigner de la santé conçue comme destin ou fatalité au sein de la biosphère afin de parvenir à une cohérence des projets personnels dans toute communauté. 4. La progression des sociétés vers la santé Telles sont les étapes à prédominance successivement linguistique et littéraire, socio-économique et pédagogique, auxquelles nous avons déjà songé depuis longtemps en raison de nos activités professionnelles (évoquées ci-dessus) tant dans les domaines de la recherche que de l'enseignement en sociologie de la santé. Notre orientation plus pointue vers les représentations de la santé, en fait, ne nous a pas empêché, pour répondre à des sollicitations très variées, de nous ouvrir à des domaines plus généraux tels que les attitudes et les conduites à l'égard des

Introduction

17

professionnels de la santé ou dans le secteur des drogues licites et illicites ou dans celui de la santé mise en relation avec le support social et avec les difficultés du travail, de l'emploi et du chômage. A cela s'est ajoutée une vive curiosité pour les vastes secteurs des découvertes scientifiques et une fréquentation quasi quotidienne de collègues de la Facu\té de médecine de Nancy et plus spécialement de ceux de son Ecole de santé publique, du Centre de Médecine Préventive et d'autres organismes lorrains orientés vers la recherche ou l'enseignement dans les disciplines biomédicales ou vers l'observation de la santé2. Nous avons aussi beaucoup tiré profit de nos collaborations internationales parfois anciennes (notamment avec le Pr M.-G. FIELD des universités américaines de Boston et Harvard) et de nos participations à de nombreux congrès. Partout, nous avons relevé le besoin actuel d'un ouvrage à la fois synthétique et pratique qui assemble des connaissances essentielles et variées dont il importe, sans trop de témérité, de disposer actuellement, ne serait-ce que, pour certaines, de façon sommaIre. Si, tel qu'il apparaît avec ses limites, cet ouvrage, tout nouveau dans son genre, parvenait à susciter les réactions, critiques, suggestions, compléments ou contradictions, non seulement de la part de ses utilisateurs professionnels, mais encore de nos collègues de la recherche et des universités, nous serions heureux d'en tenir compte ultérieurement pour l'aménager au mieux. Du reste, ne serait-il pas alors à souhaiter que de telles contributions débouchent sur des collaborations transdisciplinaires3 dans le cadre d'un autre type d'ouvrage plus vaste et plus technique réalisé à l'échelle nationale, voire internationale?

2 La Lorraine a été l'une des premières régions françaises à se doter d'un Observatoire Régional de la Santé et des Affaires Sanitaires (O.R.S.A.S.). 3 Nous sommes certes conscient des risques bien connus de toute pratique pluridisciplinaire de la part d'un spécialiste d'une seule de ces sciences. Or, dans notre secteur particulier de la santé, il manque encore des contributions dans beaucoup des domaines envisagés ici. Voilà pourquoi nous aspirons à la réalisation d'un ouvrage pluridisciplinaire rédigé par des auteurs scientifiquement complémentaires.

Partie I

DU LANGAGE AUX SA VOIRS

Si l'on veut manifester la façon dont la santé a été appréhendée et représentée dans nos sociétés, il importe de partir des langages avec lesquels les locuteurs ont exprimé leur vécu, du moins les perceptions qu'ils en ont eues; puis de considérer les divers savoirs, dans lesquels ils ont condensé et récapitulé les expériences qu'ils en ont faites au cours des siècles (Partie I). Ce faisant, il s'agit en même temps de déceler comment la santé a été de plus en plus désappropriée de l'individu au niveau du langage et des savoirs, tout en devenant davantage manifestée au sein des sociétés. Cela nous amènera ensuite à préconiser une éducation et une éthique pour son appropriation par les personnes rendues responsables (Partie II). Successivement nous allons envisager: -l'étude des mots et des rites pour dire la santé (Section I) ; -l'approche de la santé dans le Trésor de la Langue Française (Section /I) ; -les conceptions philosophiques à la découverte de ce qu'est la santé (Section /II) ; -les sciences à la recherche de la santé (Section IV).

Section I DES MOTS ET DES RITES POUR DIRE LA SANTÉ En partant des langages, qui se révèlent être un réservoir des expériences et des connaissances accumulées par l'humanité dans chaque ère culturelle, nous serons inévitablement amené à déboucher sur la terminologie actuelle de la santé à partir de ses origines dans quelques rameaux linguistiques indo-européens, où nous mettrons en relief la polysémie de termes grecs, latins, germaniques, anglais et français. A cette fin, nous proposons d'introduire l'étude de certains vocabulaires anciens et modernes de la santé (inévitablement focalisée sur les signifiants) par quelques jalons d'histoire, destinés à mettre en lumière les trois signifiés connexes qui, semble-t-il, s'étaient formés antérieurement: la santé, la salutation et le salutt religieux. En réalité, seule une histoire plus détaillée et plus circonstanciée des civilisations égyptiennes (à peine esquissée au ch.l, g 19) et mésopotamiennes (g 20) ou antérieures (g 21-24) se révélerait pertinente pour expliquer comment, dans quelques langues antiques, les mêmes mots en sont progressivement venus à signifier simultanément ces trois réalités qui, aujourd'hui, nous semblent beaucoup plus hétérogènes qu'à nos ancêtres lointains. Nous nous contenterons donc, au chapitre 1, de faire d'abord apparaître, successivement et brièvement, ces trois signifiés en vue de décrire ensuite les façons dont, d'un point de vue linguistique et sémantique, ils dérivent des mêmes radicaux et signifiants. Au chapitre 2, nous serons alors mieux documenté pour aborder l'évolution de la terminologie de la santé selon la chronologie des dictionnaires français parus depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours.

4 Après avoir connoté la sauvegarde (en face d'un danger, de la mort, etc.), le salut a acquis une signification religieuse (au sens de rachat, de rédemption).

Chapitre 1 ÉTYMOLOGIE ET POLYSÉMIE DE LA SANTÉ

A - JALONS D'HISTOIRE POUR ÉCLAIRER LA SIGNIFICA nON DE LA SANTÉ, DU SALUT RELIGIEUX ET DE LA SALUTATION

Nous proposons d'évoquer d'abord des éléments d'histoire gréco-latine et judéo-chrétienne, susceptibles d'éclairer la signification de la santé, de la salutation et du salut religieux (A). Ensuite, nous ferons état de terminologies gréco-latines et modernes de la santé (B). En troisième lieu, nous tenterons de remonter au-delà des civilisations gréco-latine et judéochrétienne pour éclairer les liens de la santé avec la survie (C). 1. D'Asclépios, le dieu-médecin, à Hygiè, la déesse-santé Au cours de l'Antiquité grecque, un médecin (Asclépios), puis sa fille (Hygiè) ont été divinisés. A elle seule, la séquence de ces deux déifications est porteuse de sens pour notre réflexion sociologique sur la santé5. , Afin de mieux la comprendre, partons à Epidaure, en Argolide sur le Golfe Sardonique, faire l'exploration de l'un des théâtres grecs les mieux conservés de l'Antiquité. A proximité on peut découvrir l'ampleur du site archéologique voisin (au sudouest de la ville), qui frappait davantage l'attention des Grecs anciens: celui justement du sanctuaire d'Asclépios (dieu dont les ~omains firent Esculape). Dès le VIe siècle avant notre ère, Epidaure est devenu tout autant un lieu de cure que de culte, tout comme, en Asie Mineure, Pergame où la vénération d'Asclépios fut importée de la ville grecque.

5 Nous avons déjà abordé brièvement ces problèmes historiques et sémantiques dans deux ouvrages antérieurs aux Presses Universitaires de Nancy (A. d'HOUT AUD [1989 a; 1994]).

24

Du langage aux savoirs

A en croire les légendes grecques, Asclépios, fils d'Apollon (le dieu de la lumière, déjà purificateur et guérisseur)6 et de la nymphe Coronis, fut un si brillant élève en médecine du centaure Chiron et un praticien si efficace (n'a-t-il pas ressuscité lui-même un mort?) que, sur la plainte d'Hadès, Zeus (le père d'Apollon) dut le foudroyer. Une famille de médecins grecs prétendait descendre de lui, les Asclépiades, annonciateurs lointains des organisations médicales modernes: ils étaient, comme elles, très habiles à défendre leurs droits et privilèges. Ces Asclépiades formaient une sorte de confrérie sacerdotale, très jalouse de ses secrets transmis de père en fils. A ce double titre, la mythologie et l'histoire grecques nous frappent par les représentations qu'elles véhiculaient déjà au sujet des praticiens. La prédominance de l'ordre dans le cosmos ne pouvait être compatible avec des succès (des résurrections) qui bouleversaient les lois établies et mettaient en difficulté le recrutement du royaume des morts. Par volonté divine, il ne pouvait être toléré que l'empire de la mort soit remis en cause: belle Jeçon pour les successeurs des prêtresmédecins du sanctuaire d'Epidaure ! Heureusement, la légende grecque ne s'arrêta pas à l'échec d'Asclépios foudroyé, puisque sa fille Hygiè est restée en vie: la piété populaire en a fait la déesse de la santé. Adjoindre un personnage féminin de la santé divinisée au culte du dieu médecin, qui n'a plus le droit de vaincre la mort et qui par décret divin est vaincu par elle en sa propre personne, est significatif d'un certain besoin, ambigu, d'une dualité, irréductible à l'unité, aussi bien entre la santé et la maladie qu'entre la vie et la mort. En somme, Asclépios est d'abord le type de l'effort prométhéen qui tend à détruire cette frontière ultime de la vie qu'est la mort, donc à contester l'ordre préétabli de cette séquence fatale de la vie et de la mort. Il est ensuite le type du héros se survivant par-delà la mort grâce à une lignée de disciples qui, eux, se résignent au sort des humains à l'ombre du culte rendu à l'ancêtre éponyme, celui qui reste inséparablement le victorieux et le vaincu de la mort (victor vinctus).
6 Apollon a été aussi surmommé Phœbus, qui veut dire le brillant. Il était également le dieu des muses, de la musique et de la poésie.

Etymologie et polysémie

25

Quant à la gracieuse personnalisation de la Santé qu'est devenue la fille divinisée d'Asclépios (le musée archéologique d'Athènes garde d'elle plusieurs sculptures de tête, du lye siècle avant J.-C., attribuées à Scopas), elle symbolise la permanence de la santé par-delà la mort du dieu médecin. A défaut d'une résurrection ou d'une assurance durable d'immortalité, la santé demeure ainsi l'objet tangible des aspirations et des attentes humaines, l'image souriante et séduisante du bonheur dans une vie éphémère. Toutefois, cette vision agréable dans le ciel de la vie n'a pas empêché les pèlerins de continuer à se rendre en toute ferveur et av~c offrandes dans le sanctuaire de plus en plus prospère d'Epidaure ou dans ses succursales toujours plus nombreuses en Grèce ou en Asie Mineure pour solliciter d'Asclépios protection et guérison. Ce culte s'est perpétué jusqu'à la relève, aux lye et ye siècles de notre ère, par les saints guérisseurs du christianisme prédominant 7. 2. La question du salut dans les religions à mystère Un autre fait est frappant: dans la langue latine le salut religieux, comme la salutation, se dit avec le même terme que la santé. Les Grecs avaient certes divinisé la fille d'Asclépios, mais ils ne l'invoquaient que pour le don temporel de la santé. Franz CUMONT [1929] situe bien le problème religieux du salut dans l'Empire romain, quand il écrit: "La propagation des cultes orientaux est, avec le développement du néoplatonisme, le fait capital de l'histoire morale de l'empire païen" (page YII). Des sociologues (A. BA YET, par exemple) ont cru tout de suite pouvoir rattacher le christianisme à ces religions du salut. Mais cumont se montre beaucoup plus nuancé, quand il ajoute: "Ainsi, les recherches sur les doctrines ou les pratiques communes au christianisme et aux mystères orientaux font remonter presque toujours au-delà des limites de l'Empire romain, jusqu'à l'Orient hellénistique" (page XI).

7 A noter toutefois que la Réforme protestante prendra ses distances avec les saints guérisseurs, comme avec les traditions et les invocations de la médecine populaire, notamment celles des rebouteux qui souvent lui résistèrent.

26

Du langage aux savoirs

Toutefois, cette origine hellénistique des religions à mystère, qui ont répandu la notion et la préoccupation du salut, ne s'est pas transcrite dans un rapprochement sémantique entre les termes grecs de santé et de salut, soit autour de hugiainô, soit autour de sôzô (~12), comme cela fut le cas dans la langue latine autour de salvere (~ Il). En revanche, l'association des deux signifiés santé et salut (religieux) dans le même signifiant est bien, par rapport aux Grecs, une originalité des Latins, qui ont retenu leur mot courant salus pour traduire celui de salut dans les sectes religieuses nées en Asie à l'époque de la prépondérance hellénistique (ce salut asiatique a été traduit, dans la koïnè ou langue grecque commune au sein de cet empire, par le terme de sôtèria). Pourtant, cette originalité en univers gréco-latin a un équivalent dans les langues germaniques. En effet, le vieil allemand hails, cité dans ce chapitre (~ 13) pour sa double connotation de santé et de salutation, y ajoute celle de sainteté. Alors que, en latin, il y a deux termes (sacer et sanctus), le gotique hails signifie à la fois sain (au sens d'intact, d'intégrité physique: en grec hugiès ; cf. heilen : guérir) et saint (au seps de sacré: en grec hagios). Laissons la parole à Emile BENVENISTE [1969] de qui nous tenons certaines des informations précédentes: "Dès le gotique, hails, «en bonne santé, qui jouit de son intégrité physique», a aussi la fonction d'une forme de souhait, traduisant le grec khaïré «salut !». On s'explique que l'intégrité physique ait une valeur religieuse si caractérisée. Celui qui possède le «salut», c'est-à-dire qui a sa qualité corporelle intacte, est capable aussi de conférer le «salut». «Etre intact» est la chance qu'on souhaite, le présage qu'on attend. Il est naturel qu'on ait vu dans cette «intégrité» parfaite une grâce divine, une signification sacrée. La divinité possède par nature ce don qui est intégrité, salut, chance, et elle peut l'impartir aux hommes, sous la forme de la santé corporelle et de la bonne fortune présagée" (t. 2, page 187). Cette double acception de hails s'est justement retrouvée dans l'allemand heil (sain, salut) au ~ 14 et dans les deux termes anglais whole (entier) et holy (saint) au ~ 15. En tout cas, la conjonction de la santé et du salut religieux dans le salus de l'Empire romain au début de l'ère chrétienne

Etymologie et polysémie

27

pose un problème d'histoire des religions, dont il nous revient de rechercher non pas la provenance et la filiation, mais la signification pour notre propos. A ce sujet mieux vaut donner encore la parole à Cumont [1929], dont les appréciations mesurées résument très bien le problème: "Le fait essentiel, si l'on considère l'Empire romain, c'est que les religions orientales ont répandu, antérieurement puis parallèlement au christianisme, des doctrines qui ont acquis avec lui une autorité universelle au déclin du monde antique. La prédication des prêtres asiatiques prépara ainsi, malgré eux, le triomphe de l'Eglise, et celui-ci a marqué l'achèvement de l'oeuvre dont ils ont été les ouvriers inconscients. "Ils avaient, par leur propagande populaire, désagrégé radicalement l'ancienne foi nationale des Rom.ains, en même temps que les Césars détruisaient peu à peu le partic,ularisme politique. Avec eux, la religion cesse d'être liée à un Etat pour devenir universelle; elle n'est plus conçue comme un devoir public, mais comme une obligation universelle; elle ne subordonne plus l'individu à la cité, mais prétend avant tout assurer son salut particulier dans ce monde et surtout dans l'autre. Les mystères orientaux ont tous découvert à leurs adeptes les perspectives radieuses d'une béatitude éternelle. L'axe de la moralité fut ainsi déplacé: celle-ci ne chercha plus, comme dans la philosophie grecque, à réaliser le souverain bien sur cette terre, mais dans l'au-delà: on n'agit plus en vue de réalités tangibles, mais pour atteindre des espérances idéales. L'existence fut ici-bas conçue comme une préparation à une vie bienheureuse, comme une épreuve dont le résultat devait être une félicité ou une souffrance infinie. Toute la table des valeurs éthiques fut ainsi bouleversée. "Le salut de l'âme, qui est devenu la grande affaire humaine, est, dans ces mystères, assuré surtout par l'exact accomplissement de cérémonies sacrées. Les rites ont un pouvoir purificateur et rédempteur; ils divinisent l'homme et le délivrent ainsi de la puissance des esprits hostiles et de la domination du Destin. Par suite, le culte est chose singulièrement importante et absorbante, et la liturgie ne peut être accomplie que par un clergé qui s'y consacre tout entier. Les dieux asiatiques veulent être servis sans partage: leurs prêtres ne

28

Du langage aux savoirs

sont plus des magistrats, à peine des citoyens, ils se vouent sans réserve à leur ministère et exigent de leurs fidèles la soumission à leur autorité sacrée. "Tous ces traits, que nous ne faisons qu'esquisser, rapprochent les cultes orientaux du christianisme [...J. Nous sommes même beaucoup plus frappés de ces analogies que ne l'étaient les contemporains eux-mêmes, parce que nous avons appris à connaître, dans l'Inde et en Chine, des religions très différentes à la fois du paganisme romain et du christianisme et que les affinités entre ceux-ci nous apparaissent plus vivement par contraste. Ces similitudes théologiques ne s'imposaient pas à l'attention des anciens, parce qu'ils ne concevaient guère l'existence d'autres possibilités, et c'étaient surtout les différences qu'ils remarquaient. Je ne me dissimule nullement combien celles-ci étaient considérables: la divergence capitale, c'est que le christianisme, en plaçant Dieu hors des limites du monde, dans une sphère idéale, a voulu s'affranchir de toute attache avec un polythéisme abject [...). A mesure qu'on étudiera d~ plus près l'histoire religieuse de l'Empire, le triomphe de l'Eglise apparaîtra davantage, pensons-nous, comme l'aboutissement d'une longue évolution des croyances. On ne peut comprendre le christianisme du ye siècle, sa grandeur et ses faiblesses, sa hauteur spirituelle et ses superstitions puériles, si l'on ne connaît les antécédents moraux du monde où il s'est épanoui [...J. Peut-être la crédulité de leur [les cultes païens de l'Orient] mysticisme mérite-t-elle tous les reproches auxquels est sujette aussi la théurgie du néoplatonisme, qui puise aux mêmes sources d'inspiration; mais, comme lui, en affirmant l'essence divine de l'âme, ils ont fortifié dans l'homme le sentiment de sa dignité éminente; en faisant de la purification intérieure l'objet principal de l'existence terrestre, ils ont affiné et exalté la vie psychique et lui ont donné une intensité presque surnaturelle que, auparavant, le monde antique n'avait pas connue" (pages XII-XIV). Si nous avons longuement cité un historien des religions de l'Empire romain, remarquable pour ses qualités non seulement historiques, mais également littéraires et même philosophiques, c'est, juste avant de développer la conception chrétienne du salut (~ 3), surtout pour éviter au lecteur de civilisation occidentale

Etymologie et polysémie

29

une interprétation sociocentrique de toute cette question. Tentation qui serait encore mieux écartée si l'on prenait le temps de s'intéresser aux autres univers religieux de la terre et de l'histoire. Mais cela nous entraînerait dans des recherches trop éloignées de notre sujet principal. Nous nous sommes délibérément situé dans des perspectives d'ethnologie européenne (Marcel MAGET [1968]) : ce qui circonscrit notre investigation, du moins présentement. 3. La conception chrétienne du salut En tout cas, dans les pays de civilisation occidentale, le rapprochement de la santé et du salut religieux n'est nulle part mieux compréhensible que dans la problématique judéochrétienne. La principale racine hébraïque de sauver (yasa) se retrouve dans des noms propres comme Isaïe, Elisée, Osée, Josué ou Jésus. Au cours de son histoire, à l'issue heureuse de situations périlleuses, le peuple hébreu voyait dans ses victoires le salut de Dieu: ainsi, au siège de Jérusalem par Sennachérib, le prophète Isaïe (II Rois, XIX, 34 et XX, 6) promit le salut; de même David a été sauvé par Yahvé dans ses entreprises risquées; surtout, lors de l'Exode, les Hébreux ont été sauvés de la servitude imposée par les pharaons. De semblables saluts sont narrés dans les textes de l'Ancien Testament, que ce soit en faveur de Noé lors du déluge, des fils de Jacob grâce à leur frère Joseph ou qu'il s'agisse des épisodes de Saül, Samuel, Gédéon, Samson, etc. Dans la prédication prophétique, le salut a pris une dimension eschatologique (celle de la fin du monde) : aux derniers temps, le peuple élu sera sauvé par le Messie selon certains textes de Jérémie, par le Serviteur d'après la littérature isaïenne. Dans les écrits postérieurs à l'exil, c'est au jour de Yahvé que chanteront la joie de ce salut ceux qui invoquent le nom du Seigneur. Le salut est un don d'en haut accordé de préférence aux justes, aux pauvres, aux humbles, aux petits, aux persécutés, aux coeurs droits: sauve-moi et je serai sauvé, est-il précisé dans le livre de Jérémie (XVII, 14).

30

Du langage aux savoirs

Jésus, dont Matthieu (l, 21) rappelle que le nom veut dire Yahvé sauve8, est présenté dans les épîtres pauliniennes et les évangiles synoptiques comme sauveur. D'abord, il sauve les malades en les guérissant9 (Matthieu IX, 21-22), ce que plus tard devait faire également l'apôtre Paul à Ephèse et dans d'autres cités de cette région d'Asie Mineure (Actes des Apôtres, XIV, 11-12). Ensuite, il sauvelO ceux qui se repentent de leurs péchés et ont la foi. Après le retour de Jésus au Père, Pierre, convoqué devant le Sanhédrin, présente son maître comme celui que Dieu a établi chef et sauveur (Actes V, 31) : le titre de chef fait de Jésus un nouveau Moïse libérant le peuple de Dieu; celui de sauveur est à entendre au sens de prince de la vie (utilisé, en Actes III, 15, par le même Pierre dans un discours à Jérusalem près du portique de Salomon), c'est-à-dire au sens du chef qui conduit les siens à la vie ou qui leur communique sa vie. Dans l'épître aux Romains (XI, Il), le salut est attribué aux païens également. Pour sa part, l'apôtre Paul diffuse l'Evangile pour que ceux qui acceptent de se sauver parviennent à la vie, ceux qui le refusent recevant alors la mort (II Corinthiens, II, 15-16 ; cf. Thessaloniciens, II, 10). Le salut, ainsi obtenu ici-bas en espérance (Romains, VIII, 24), sera donné en plénitude au terme du temps (I Pierre, I, 4-5)]]. Une présentation aussi sobre de la doctrine judéo-chrétienne du salut est strictement conforme aux textes bibliques. Nul doute cependant que, dès les premiers siècles de notre ère, ce message se soit chargé d'adjonctions provenant des cultes à mystère évoqués ci-dessus (~ 2), au point parfois d'obscurcir l'épure biblique et de faire croire à un syncrétisme recueilli par le christianisme à partir des autres religions du salut, qui,

8 Les initiales du mot grec ichthus (signifiant le poisson), qui se rencontre dans la symbolique de l'art pictural chrétien, en particulier de celui des catacombes, veulent exprimer le titre: "Jésus Christ, fils de Dieu, Sauveur". 9 D'après les langues germaniques (cf. ~ ]6), celui-là seul peut sauver ou guérir (heilen), qui est sain (heil, intact, pur).
10 Pour le parallélisme entre le malade et le pêcheur. voir ci-dessous les

~5 &

6.

Il Pour toutes les citations bibliques, on s'est ici référé à la traduction française de la Bible de Jérusalem (nombreuses éditions depuis 1955), aux Éditions du Cerf, Paris.

Etymologie et polysémie

31

également de l'Orient, ont envahi peu à peu l'Empire romain à la même époque. 4. La salutation comme souhait de santé En général, le langage, en tant qu'institution destinée à permettre la communication avec autrui, est aussi la réserve immense de termes et d'expressions où s'est condensée l'expérience des générations passées et où chacun, selon son apprentissage en la matière, vient puiser pour proposer sa pensée personnelle avec toutes ses particularités et ses nuances. Chaque domaine comporte des mots, des formules convenues, des tours de phrases pittoresques, des dictons... Celui de la santé (cf. ch.2 et 3) est justement tel qu'il nous fournit des éléments primordiaux pour notre approche des facteurs psychosociaux de la santé. Or, la terminologie de la santé nous a fait constater à plusieurs reprises l'enracinement étymologique commun de la salutation et de la santé. Pourquoi cette association si fréquente dans les langues d'origine latine? Tout d'abord, les salutations représentent, du point de vue psychosocial, des paroles rituelles, comme les adieux: il y a, en somme, des rituels d'accès comme des rituels de congé. Erving GOFFMAN [1973] a souligné que les premiers marquent une transition vers un allongement de l'accès mutuel et les seconds vers un raccourcissement de cet accès: il les a appelés "des parenthèses rituelles qui enferment un débordement d'activité conjointe, des signes de ponctuation en quelque sorte" (page 88). Cela vaut pour la rencontre dans la rue ou à domicile, pour la lettre ou la conversation téléphonique. Les termes liés au salut et à la salutation sont plus fréquemment associés aux rituels d'accès, au point qu'on désigne parfois ceux-ci comme des salutations; ils se rencontrent aussi dans les phrases finales des lettres. Si les termes n'existent pas toujours nommément pour introduire l'accès, on les retrouve impliqués dans le fameux Comment allez-vous ?, qui signifie presque: je suis en état de vous aborder, de soutenir une conversation avec vousl2. On
12 L'anglais dit how are you, mais aussi how do you do. On est encore plus éloigné de toute connotation sanitaire dans le salut américain: hi.

32

Du langage aux savoirs

reconnaît ce que, après l'anthropologue et ethnologue anglais Bronislaw MALINOWSKI (1884-1942), le linguiste américain Roman JACOBSON a appelé la fonction phatique du langage. Chez les peuples sémitiques, les salutations se réfèrent de préférence à la paix (shalom), chez les Grecs à la joie (khaïré : réjouis-toi), chez les Latins à la santé (salus), ainsi que dans le vieil allemand où, comme nous allons le vérifier (9 14), hails connote également sain et salut à la fois. Cela n'empêchait pas que, chez les Sémites et les Grecs, souvent les lettres de la correspondance ou les suppliques adressées au roi ou à l'autorité suprême s'accompagnaient de souhaits de bonne santé. Les Hittites avaient même la coutume d'indiquer au début de leurs lettres qu'ils étaient eux-mêmes bien portants avant de formuler des voeux de santé à l'intention de leurs destinataires. Dans l'Empire romain et chez les peuples qui ont reçu son influence culturelle, il a été d'usage, dans un acte, de faire suivre l'adresse par un salut, lequel est parfois accompagné d'un terme d'affection, de bénédiction (encore aujourd'hui, on connaît le salutem et benedictionem des actes papaux en particulier). Même la Révolution Française, qui avait révoqué les formules antérieures de civilité, a maintenu le mot dans l'expression salut etfraternité à la fin des lettres privées. La présence des souhaits de santé dans les salutations est devenue si rituelle que beaucoup de gens, usant du langage tel qu'il est et sans l'analyser jamais, ne s'en rendent même pas compte. Néanmoins, elle est significative, sinon d'une évocation individuelle, en tout cas d'une pensée collective en quelque sorte cristallisée dans les mots et expressions de la tradition. Qu'il s'agisse de santé, de joie ou de paix, la persistance de tels souhaits dans le rite verbal (et non sa disparition au cours des siècles) exprime bien qu'il s'agit toujours d'une préoccupation latente des peuples. Au premier de l'an, après bonne année, on ajoute bonne santé. Souhait que l'on porte également en levant son verre à la santé de quelqu'un. A la personne qui vient d'éternuer, on dit: à votre santé, ou à vos souhaits. Les individus, en usant de telles formules, toutes faites d'avance, contribuent à véhiculer plus avant leur signification, même si c'est à leur insu; cela se vérifie ailleurs que dans les salutations,

Etymologie et polysémie

33

en particulier dans les jurons 13.A travers les parlers individuels, c'est le groupe ou la communauté linguistique qui transmet le sens le plus profond (il n'est parfois attesté explicitement que par des spécialistes de la langue) et témoigne des tendances et des attentes les plus communes. Comme les gestes, les paroles rituelles sont porteuses d'un sens plus radical et plus profond que le sens obvie qu'ont en vue leurs utilisateurs. Il existe justement des saluts pa'/[gestes sans parole. Le coup de chapeau ou la main portée/ à\la tête: à l'origine il s'agissait de baisser la visière du casque, geste par lequel on se mettait à la merci de quelqu'un. Le salut militaire est un code très rigoureux. Les artilleurs saluent avec des salves d'obus; les marins, en amenant une partie des voiles ou en baissant pavillon. A l'arrivée d'un chef d'Etat étranger, un détachement vient symboliquement rendre les honneurs en présentant les armes ou tirer des coups de canon à blanc selon un nombre et une cadence déterminés. Le salut d'armes est une politesse très ancienne avant l'assaut. Mentionnons encore deux gestes de salutation: serrer la main d'une personne rencontrée, lui donner un baiser sur la joue. Dans la liturgie catholique il existe le Salut du saint sacrement, fait de paroles ou de chants codifiés et d'une bénédiction: c'est, en gestes, le salutem et benedictionem des Latins et des lettres pontificales. L'art chrétien a reproduit de maintes façons la Salutation Angélique adressée à Marie: le mot Salutation pris isolément a même fini par signifier ce célèbre épisode évangélique. Ailleurs, on ne le trouve guère employé seul, sinon dans la Rome antique pour désigner la visite matinale des clients à leur patron; ou dans un recueil de poèmes en prose de Charles Ferdinand RAMUZ [1921], Salutation paysanne, un peu dans la ligne littéraire des saluts, ces pièces de vers, débutant par des paroles de salutation pour la personne à qui elles étaient adressées.

13 Des recherches sur les jurons et les it!fures ont été menées par Maxime CHASTAING [1976 et 1980] à l'Université de Dijon.

34

Du langage aux savoirs

5. Santé du corps et salut de l'âme Les paragraphes précédents nous suggèrent d'établir un certain parallélisme entre les deux représentations sociales du salut et de la santé, en nous appuyant sur l'hypothèse suivante: le même terme, employé dans des langues d'origine indoeuropéenne pour désigner une réalité temporelle d'ici-bas et une réalité éternelle de l'au-delà, n'a pu que les faire retentir l'une sur l'autre, fût-ce au niveau de l'inconscient ou du préconscient des locuteurs. A moins qu'il ne soit l'expression d'une liaison psychosomatique plus profonde, réelle ou ressentie comme telle. Par-delà les différences profondes qui existent entre le salut et la santé, on peut dégager quelques analogies frappantes. Dans les deux cas, il y va d'une vie à sauvegarder, voire à développer. Ce que la liturgie des initiés est au salut dans les religions à mystère, les rites de l'hygiène le sont devenus pour la santé dans les cités de plus en plus populeuses, fortement exposées aux épidémies et aux nuisances au niveau des conditions de viel4. Pour certaines catégories d'individus, de telles préoccupations d'hygiène deviennent aussi contraignantes, parfois exclusives, que le sont les rites sacrés pour quelques convertisl5. Le salut doit aboutir dans l'au-delà à une béatitude éternelle, complète: la santé n'est-elle pas parfois présentée dans nos civilisations comme une condition d'accès au bonheur, à tout le moins comme un élément essentiel de la qualité de la vie? De même que les rites salvifiques exigent la médiation d'un corps sacerdotal, doté d'un savoir théologique et d'un pouvoir sacramentel qui alors le séparel6, en considération et en prestige, des autres statuts et rôles sociaux, ainsi la santé requiert-elle également un corps médical au statut social privilégié, au prestige encore souvent envié et rarement égalé. Le savoir des docteurs en médecine a fréquemment été aussi ésotérique et obscur que celui des docteurs en théologie, lequel entend porter sur ce qui est mystérieux, caché, les uns et les autres en étant les
14 Voir le chapitre JO sur l'environnement. 15 Il Ya dans les deux cas des scrupuleux jusqu'à l'obsession. 16 Si sacrifier veut dire rendre sacré (en mettant à mort, c'est-à-dire du côté du sacré, qui est à part), sacerdos désigne celui qui accomplit le sacré et donc ne doit plus rien avoir de commun avec le monde des hommes (cf. Jésus au ~ 3).

Etymologie et polysémie

35

initiés. Les deux pouvoirs sont presque affranchis des contrôles sociaux, chacun dans son domaine: activités cultuelles et médicales sont parfois chasse gardée sur leurs territoires respectifs. Dans un cas, l'approche de l'âme, dans l'autre, celle du corps concernent la stricte intimité individuelle. Ce que le péché est au salut, la maladie l'est à la santé: dans les deux domaines se rencontrent le spectre de la mort, la culpabilisation, le recouvrement de la pureté ou celui de l'asepsie. Dans les situations graves, le prêtre et le médecin déploient parallèlement leurs activités respectives sur le même infortuné, avec la participation ou la complicité active ou dans l'atmosphère dramatique de son entourage familial et social: comme si le patient avait, selon l'issue, toujours une raison de se consoler, soit avec la santé recouvrée, soit avec le salut donné en compensation et à la suite de la phase purificatrice de la maladie. De toute façon, ce duel entre la vie et la mortl7 engage le destin temporel ou éternel. Les deux catégories d'acteurs autour du patient ne sont pas forcément en compétition: le médecin croyant ou la religieuse saignante coopèrent avec le ministre du culte auprès du sujet à sauver. Car, pour ce dernier en telle situation, le salut advient par ses souffrances, voire par le sacrifice de sa santé et de sa vie présente, en vue de la vie bienheureuse réservée à ceux qui ont valablement réalisé ce passage difficile. Par-delà les similitudes des scénariosl8, comportant par ailleurs, bien sûr, de fortes dissemblances, on entrevoit quelques apports importants des religions du salut à la santé. 6. Du salut à la santé L'apport le plus tangible des religions du salut a été de déplacer les centres d'intérêt: ces dernières ont oeuvré moins à cimenter les individus dans les sociétés (cf. le mot religion pouvant être rattaché à deux verbes latins: soit relegere, voulant
17 Expression que l'on retrouve dans l'hymne de la fête de Pâques, selon le rite catholique. 18 Toute l'entreprise d'Ivan ILLICH [1975] (cf. ch.15) revient à dénoncer le cléricalisme médical et à défendre la santé des laïcs.(et les laïcs de la santé) à l'encontre du corps social des clercs-médecins. Voir l'article de Jean BAUDEROT [1976].

36

Du langage aux savoirs

dire rassembler, soit religare, signifiant relier) qu'à mettre en valeur chacun comme une personne, dont la dignité et les droits ont été progressivement reconnus dans les législations religieuses et civiles, y compris le droit de choisir sa religion (en latin: eligere, autre étymologie du mot religion). Il en est résulté que la santé individuelle ne joue plus le rôle d'un simple pion, à la disposition du commandement militaire ou civil, et d'un simple élément des facteurs de croissance ou d'expansion de l'entreprise ou de l'économie nationale (cf. I. ILLICH [1975]). Le souci porté, pendant près de deux millénaires, au salut de tous les individus consentants par une institution sociale, recOl}lmeofficiellement jusqu'à une date récente par la plupart des Etats européens et protégée par eux, n'a pas peu contribué à préparer les mentalités à accueillir les requêtes des santés individuelles pour elles-mêmes, parfois jusqu'au prix de gros investissements financiers. Au je n'ai qu'une âme qu'il faut sauver d'un célèbre cantique, encore souvent utilisé il y a quelques décennies, répond l'argument que pour chaque être humain la santé est unique: toute la vie en dépend dans sa qualité comme dans sa longévité. Précieuse pour lui, la santé de l'individu l'est aussi pour ceux qui l'aiment et tiennent à lui, formant autour de lui un réseau de solidarités et lui fournissant des raisons supplémentaires d'exister le plus longtemps et le mieux possible. Sans doute est-il concevable d'avoir une interprétation de ces faits passés, consistant à reprocher aux religions du salut d'avoir de la sorte détourné l'attention des personnes individuelles de leur seul bien tangible, non susceptible de faire illusion, leur santé temporelle, au profit d'une espérance invérifiable, la santé éternelle. Le croyant, en réfutant cette interprétation avec l'argument que, en présence du salut éternel, la santé si temporaire et si précaire ne fait pas le poids, n'aboutira qu'à renforcer l'objecteur incroyant dans ses reproches. Du moins les deux opposants peuvent tomber d'accord sur un point qu'il nous suffit de rappeler en d'autres termes: même si ces religions ont, à court terme, aliéné le sujet humain, en le détournant effectivement du souci de sa santé pour celui de son salut, du moins ont-elles, ce faisant, contribué, en réalité, à longue échéance, à préparer les esprits et les mentalités à la

Etymologie et polysémie

37

préoccupation actuelle, souvent exclusive, pour la santé, puisqu'elles ont concouru à élever les individus au rang de personnes humaines. En valorisant le salut au détriment de la santé, elles ont haussé la personne à un niveau tel que, par la suite, l'attribut de la santé a pris rang parmi les valeurs personnelles (parfois il a même pris la place laissée libre par le salut)19. De toute façon, de nos jours, tandis que le clergé lui-même quitte son statut privilégié et son isolement sacré et s'intègre dans les sociétés pour y oeuvrer moins pour le salut céleste que pour la justice terrestre20, les périls pour les santés individuelles ne sont plus à rechercher du côté des religions du salut, mais plutôt du côté des puissances économiques privées et publiques qui en tirent profit, souvent les exploitent, parfois les sacrifient à leur rentabilité et à leurs produits subrepticement nocifs ou subtilement illusoires. Justement, le second apport important des religions du salut ~st d'avoir dégagé la vie religieuse des individus de l'emprise des Etats pour la rattacher à des valeurs universelles, supérieures aux requêtes matérielles des sociétés étatisées. En plaçant Dieu hors des limites du monde, le judéo-christianisme a posé le principe de la transcendance, qui peu à peu s'est étendu à toutes les valeurs reconnues universellement21. Dans la mesure où la santé est par essence ce qui vaut pour chacun et ce sans quoi le reste ne vaut pas pour lui, elle est érigée comme une valeur au niveau de la transcendance et même comme la valeur (cf. valere au ~
19 Il existe de nombreux succédanés religieux dans les médications populaires: se purifier (par des purges, des lavements), se désinfecter (par la tisane au thym ou autre). Parfois la liqueur ou la tisane sont dénommés en référence à un ordre de religieux ou de religieuses; le dépuratif est de l'abbé x... N'y a-t-il pas encore des prêtres guérisseurs (avec le pendule ou avec des plantes) et des médecins-sorciers? 20 Avant l'ère des prêtres-ouvriers, il y a eu celle des prêtres guérisseurs ou sociaux (par exemple, VINCENT de PAUL) et des congrégations soignantes ou vouées à des oeuvres de bienfaisance auprès des pauvres, auprès des jeunes, etc. 21 Dans la pensée chrétienne, la transcendance de Dieu n'exclut pas son immanence au monde par une action créatrice, voire par une présence. Cette immanence est particulièrement affirmée dans les ouvrages de Pierre TEILHARD de CHARDIN (qui fut même soupçonné par le Vatican de tendances panthéistes).

38

Du langage aux savoirs

Il), sinon la plus éminente, du moins la plus fondamentale dans toutes les vies individuelles. A l'instar de la personne dont elle est un attribut intangible et irrévocable, la santé ne saurait rester, dans des univers culturels clos, prisonnière et servante de l'ordre socio-économique trop souvent divinisé. Dès lors, la valeur de la santé ne serait-elle pas à situer, comme celle des individus, au-delà des cadres et des organismes socioculturels ( voir A. d'HOUTAUD [1989, a et bD? B - LES TERMINOLOGIES ANCIENNES ET MODERNES DE LA SANTÉ 7. La sémantique La linguistique, en tant que science des structures formelles des langues, comporte des branches multiples: par exemple la phonologie (science de la fonction des phonèmes), la morphologie (science de la formation des mots et de leurs variations de forme dans la phrase), la syntaxe (étude des relations entre les formes élémentaires du discours, en particulier celle des règles présidant à l'ordre des mots et à la construction des phrases). A l'opposé de la syntaxe, la sémantique est l'étude générale des relations entre les signes et leurs référents (ce à quoi renvoient les signes). Plus particulièrement, elle analyse les relations du signifiant au signifié, les changements de sens, la synonymie, la polysémie, la structure du vocabulaire. Elle peut être synchronique (à une époque donnée) ou diachronique (historique), analytique ou structurale, voire générative. Avec la syntaxe et la pragmatique (étude des signes en situation), la sémantique constitue une sémiotique ou théorie des signes et du sens et de leur circulation dans la société: la philosophie aussi (John LOCKE notamment) a précédemment élaboré, sous cette appellation, une théorie générale des signes et de leur articulation dans la pensée. Sous un vocable voisin, la sémiologie, qui signifiait auparavant en médecine l'étude des signes des maladies, est devenue chez Ferdinand de SAUSSURE (1857-1913) la science qui étudie l'évolution des signes au sein de la vie sociale. Ce célèbre linguiste suisse, qui eut pour élève Antoine MEILLET (1866-1936), Charles BALLY (1865-1947)

Etymologie et polysémie

39

et qui a exercé sçn influence sur Émile BENVENISTE (19021976), Claude LEVI-STRAUSS (1908), Maurice MERLEAUPONTY (1908-1961), Jacques LACAN (1901-1981), a diffusé deux distinctions: l'une entre la langue, comme système abstrait et fait social, et la parole, comme réalité observable et individuelle; l'autre entre la synchronie comme domaine du fonctionnement et la diachronie comme domaine des évolutions au cours de l'histoire. A ses yeux, la langue, à la fois structure et signe (avec des signifiants et des signifiés) dans une perspective psychosociologique, fonde le projet d'une science générale du signe: la sémiologie, qui, appliquée à la vie sociale, s'appelle . également la sémantique générale. Pour Saussure, le nom n'est pas logiquement dépendant de la réalité qu'il dénote. Le signe est complexe, comprenant le signifiant dans ses formes phoniques et graphiques et le signifié, désignant ce à quoi se rapporte le signifiant et qui est sa signification ou concept. Comme le signifié ne renvoie pas directement à la chose concrète, celle-ci constitue le référent du signe, distinct du signifié comme du signifiant. Semblablement le sens, en étant, bien sûr, signification linguistique, n'est pas la signification en général. Il ne faut pas confondre le signifiant, qui est un fait observable et manifeste, avec le sens ou la signification de ce fait, par exemple dans un comportement social ou encore psychopathologique ou même dans une oeuvre (littéraire, filmique, architecturale, etc.). On a parlé d'une sémantique lexicale, d'une sémantique de la phrase, d'une sémantique du texte, tout comme on a parlé de la sémantique de la syntaxe ou d'analyses sémantiques structurales. Lorsqu'ils traitent du langage comme objet, les sémanticiens le qualifient de métalangage et recourent de plus en plus à des outils logiques et mathématiques, leur difficulté venant de ce que les langues naturelles se meuvent dans le continu et dans le flou ou s'accommodent de l'approximation dans leurs mécanismes de dénomination et d'argumentation. 8. Applications aux systèmes socioculturels Justement, la réhabilitation récente du référent de nature extra-linguistique appelle celle du sujet individuel ou collectif qui parle. Ce fait ouvre la sémantique au-delà des frontières

40

Du langage aux savoirs

linguistiques vers les pratiques sociales. Ainsi, de plus ~n plus la science du langage acquiert d'intéréssantes préoccupations sociolinguistiques, particulièrement manifestes chez A. MEILLET et J. BENVENISTE. Et même les phénomènes du sens sont ramenés "au travail signifiant de chaque culture"22. Grâce à cette évolution de la sémantique et, plus généralement, de la linguistique vers la sémiotique et la signification des faits sociaux et culturels, nous sommes mieux armés conceptuellement pour faire apparaître comment les plus anciennes cultures humaines ont parlé de la santé. Autrement dit, à travers les lexiques des diverses cultures primitives et anciennes (ci-dessous ~ 9 à 16), nous retrouvons, au-delà de la sémantique de leurs termes, une sémiotique des faits sociaux et culturels évoluant avec les progrès des techniques et des arts en relation avec les pratiques de santé. 9. Polysémie et homonymie dans les champs de la santé L'homonymie lexicale se vérifie quand des signifiants identiques comportent des signifiés différents. Le cas le plus simple se trouve lorsque le genre varie en même temps que le sens: le manche, la manche. La polysémie se rencontre chaque fois qu'un seul signe correspond à deux ou plusieurs sens: le violon est soit un instrument de musique, soit une prison. Quand a-t-on affaire à une homonymie ou à une polysémie? Toute la difficulté est là. Disons que les homonymes sont répertoriés dans les dictionnaires comme des mots différents, tandis que, en cas de polysémie, le mot y est recensé comme ayant des sens multiples (souvent secondaires). Ces critères sont délicats à appliquer. Prenons des exemples dans notre secteur de recherche. La santé désigne le bon état physiologique d'un être vivant pendant une période, déterminée ou non. Dans un port, le service de

22 Cette expression de E. VÉRON est citée page 878 dans les articles (auxquels nous entendons renvoyer pour les 7 et 8) de Georges MOUNIN et de Catherine * KERBRA T-ORECCHIONI [1990] dans l'Encyclopedia Universa/is (E. U.), t. 20 p. 873-879. Se référer également au Grand ROBERT [1950].