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Surdité et Sciences Humaines

De
171 pages
Comment peut-on penser sans les mots et en utilisant des images gestuelles ? De quelle nature est la perception subjective de tous ceux qui vivent une expérience de silence. Enfin comment une singularité biologique peut-elle entraîner une création culturelle, à savoir la culture sourde ? Toutes ces questions nourries par une expérience professionnelle approfondie sont à la source des textes réunis dans cet ouvrage. Ce livre présente une synthèse des liens entre la surdité et les sciences humaines.
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Introduction
La surdit´ est une entit´ clinique complexe. Elle engage la mise e e en œuvre de pratiques diverses et elle est l’objet de nombreuses publications dans les champs sp´cialis´s de la r´´ducation des hane e ee dicaps. Mais elle pose aussi trois grands probl`mes th´oriques e e dans les sciences humaines. Ce livre, compos´ d’articles et de e conf´rences, est consacr´ ` l’analyse de ces probl`mes. e ea e Le premier probl`me est celui de la nature du langage et de e ses liens avec la pens´e. L’´mergence d’un langage gestuel chez e e les sourds profonds int´resse directement les sciences du langage. e Dans la premi`re partie de cet ouvrage, nous exposerons l’essence e du probl`me linguistique de la surdit´ (chapitre 1). Nous propoe e serons une refondation de la notion de bilinguisme sur des bases s´miotiques ´claircies (chapitre 2). Nous reprendrons la question e e de l’objectivit´ dans ses rapports avec l’iconicit´ (chapitre 3) avant e e de l’illustrer avec l’apport de la langue des signes aux enfants autistes (chapitre 4). Le second probl`me est celui de la relation entre la surdit´ et le e e sentiment v´cu. Dans un ouvrage pr´c´dent, Psychologie de la e e e surdit´ 1 , nous avions pr´sent´ les diff´rents apports de la sure e e e dit´ en psychologie g´n´rale, en psychanalyse et en psychiatrie. e e e Les quatre chapitres de la seconde partie montrent comme une ph´nom´nologie de la surdit´ permet la construction d’une sube e e jectivit´ non d´ficitaire (chapitre 5). L’observation des personnes e e sourdes porteuses d’implants cochl´aires nous permettra de mieux e
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Virole B., Psychologie de la surdit´, Bruxelles, Deboeck Universit´, 2006. e e

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Surdit´ et sciences humaines e comprendre les liens entre perception et signification subjective (chapitre 6). Nous avons joint ` cette seconde partie le texte d’une a conf´rence faite ` Buenos-Aires abordant le th`me de l’aperception e a e – partage intuitif des v´cus (chapitre 7). Enfin, nous proposee rons deux concepts, l’affordance et la pr´currence, pour mieux e appr´hender les ph´nom`nes observables dans la clinique des ime e e plants cochl´aires (chapitre 8). e Le troisi`me probl`me concerne l’´mergence d’un fait social sur e e e le fond d’un d´ficit biologique. En sociologie, l’existence d’une e communaut´ linguistique regroupant les sourds gestuels a mis du e temps a ˆtre reconnue. Il a fallu l’obstination de Bernard Mot` e tez pour qu’elle sorte de l’ombre2 . Pour autant, son statut reste difficile ` cerner car elle est transverse aux classes et aux groupes a sociaux connus. La d´finition anthropologique de la culture sourde e est ´galement source d’interrogations3. Nous aborderons ces deux e points en consacrant un chapitre entier (chapitre 9) ` la descripa tion des repr´sentations id´ologiques dans les pratiques professione e nelles. Nous traitrerons certains aspects de la question scolaire (chapitre 10) et de la situation des adolescents, r´v´latrice de la e e dimension culturelle de la surdit´ et de sa n´gligence par les dise e positifs ´ducatifs (chapitre 11). Les deux derniers chapitres sont e centr´s sur la culture sourde. Nous montrerons que ses sources ne e r´sident pas dans une posture id´ologique (chapitre 12) mais dans e e une exp´rience plurielle de l’alt´rit´ (chapitre 13). e e e Les propositions et r´flexions qui composent ce livre sont volone tairement concises. Elles sont issues d’une pratique extensive de la clinique de la surdit´, tant sur le plan de la recherche que sur le e plan de l’engagement professionnel4. Elles ne rel`vent pas d’une e m´thodologie de la preuve statistique. Nous n’avons pas voulu e
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Mottez B., La surdit´ dans la vie de tous les jours, Paris, CTNERHI, e diff. PUF, 1981. Delaporte Y., Les sourds, c’est comme ¸a, Ethnologie de la surdi-mutit´, c e ´ Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2002. Psychologue de l’Institut National des Jeunes Sourds a Paris, charg´ ` e de recherches en audioproth`se, psychologue et psychoth´rapeute dans e e diff´rents ´tablissements ´ducatifs, exercice en consultation hospitali`re e e e e en audiophonologie, expertise sur les implants cochl´aires, psychanalyste e aupr`s de personnes sourdes. e

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Introduction surcharger l’argumentation par des observations, des r´cessions e de « litt´rature » et des r´sultats d’´tudes. Dans cet ouvrage, e e e l’´laboration prime sur la d´monstration. La complexit´ de la sure e e dit´ nous engage ` observer, puis ` ´laborer, non ` mesurer et ` e a ae a a d´montrer. Son apport fondamental est ´pist´mologique. La sure e e dit´ nous oblige ` la subversion des cloisonnements interdisciplie a naires comme elle nous invite ` nous ouvrir ` l’acceptation de la a a diff´rence. e

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Sciences du langage

Chapitre 1

Deux voies pour le langage
Rappel g´n´ral sur la surdit´ e e e Sur le plan physiologique, la surdit´ de perception r´sulte d’une e e l´sion irr´versible des cellules sp´cialis´es de l’´pith´lium neuroe e e e e e sensoriel de la cochl´e (organe de Corti). Sa mesure audiom´trique e e r´v`le une baisse importante, de plus de 60 dB de perte vis-`-vis e e a du seuil liminaire de sensation d’une oreille normale. La perception des indices phon´tiques n´cessaires ` la parole est alt´r´e quantie e a e e tativement, mais ´galement qualitativement par de fr´quentes dise e torsions cochl´aires. Sans appareillage et r´´ducation, au moment e ee de la maturation des circuits neuronaux permettant de contrˆler o sa propre voix (6 – 8 mois), le contrˆle audiophonatoire ne se o r´alise pas. L’enfant, atteint d’une d´ficience auditive profonde e e bil´t´rale, ne peut contrˆler ni le spectre, ni l’intensit´ de sa voix. ee o e Il ´volue vers un ´tat de surdi-mutit´. L’enfant d´veloppe alors un e e e e mode linguistique de type visuo-gestuel. Avec le concours des appareillages auditifs, ce processus peut ˆtre modifi´. L’enfant sourd, e e appareill´ et r´´duqu´, peut s’engager dans le langage oral. Cepene ee e dant, d’autres enfants, appareill´s et r´´eduqu´s de la mˆme fa¸on, e ee e e c ne le peuvent pas et d´veloppent un langage gestuel. L’orientation e vers l’une ou l’autre de ces deux voies d´pend de l’intrication de e plusieurs facteurs.

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Surdit´ et sciences humaines e 1. Les facteurs audiologiques sont ´vidents. Plus la surdit´ est e e profonde, plus elle est acquise pr´cocement et plus l’orientae tion en direction de la voie audiophonologique sera difficile. 2. L’´tiologie joue un rˆle important. De grandes diff´rences e o e existent entre un enfant ayant une surdit´ g´n´tique isol´e et e e e e un autre enfant pr´sentant des troubles associ´s cons´cutifs e e e a ` une atteinte au cytom´galovirus, ` la rub´ole, ou atteint e a e de m´ningite. e 3. Les facteurs cliniques doivent ˆtre pris en compte. Histoire e hospitali`re, histoire clinique de la surdit´, maladies de la e e petite enfance ayant entraˆ e des s´parations, ´venements ın´ e e familiaux, tous ces ´lements peuvent s’av´rer d´cisifs. Ils e e e fragilisent l’enfant et rendent plus difficiles les approches ´ducatives. La variation interindividuelle de la r´silience doit e e aussi ˆtre prise en compte. e 4. Les facteurs g´n´tiques sont toujours impliqu´s. A courbes e e e ` audiom´triques similaires et dans des contextes cliniques ase similables, certains enfants pr´sentent des comp´tences ree e marquables en phonologie alors que d’autres ne poss`dent e pas ces pr´dispositions. e 5. Les facteurs familiaux, sociaux et culturels sont majeurs. L’investissement parental de la r´´ducation est tributaire ee des conceptions culturelles li´es au langage, ` l’´crit, a la e a e ` transmission, (etc.) qui sont tr`s variables selon les configue rations familiales et sociales. Ces facteurs influent sur l’acceptation de la surdit´ et donc sur la fa¸on de communiquer e c avec l’enfant. 6. Les facteurs subjectifs li´s ` l’histoire interne de la vie de e a l’enfant jouent un grand rˆle. L’enfant donne sens aux obo jets du monde et ` ses ´prouv´s corporels en utilisant des a e e repr´sentations subjectives qui seront li´es, secondairement, e e a ` des signes du langage. Chez l’enfant sourd profond, ces repr´sentations sont issues principalement de l’exp´rience e e visuelle. 7. Les modalit´s linguistiques utilis´es par les parents sont ime e portantes mais elles ne sont pas d´cisives. Des parents ayant e 14

Deux voies pour le langage fait le choix de l’oralisme et de ses options techniques (orthophonie et LPC1 ) peuvent se rendre compte que leur enfant se d´tourne de cette voie. Inversement, des enfants sourds e profonds scolaris´s en fili`re bilingue (oral et LSF2 ) peuvent e e avoir de bonnes comp´tences sur le plan audiophonologique. e 8. La communication intersubjective m`re enfant est un face teur pr´dominant. Le langage ne se d´veloppe pas sur des e e bases proto-phonologiques mais comme un extension des modalit´s interactives pr´coces3. Certaines de ces interace e tions peuvent ˆtre auditivo-verbales mais beaucoup d’autres e sont de nature visuelle gestuelle (jeux de mains, caresses, sourires)4 . Du fait de la d´pression maternelle post diage nostic, qu’elle soit manifeste ou masqu´e, les ´changes entre e e la m`re et l’enfant se trouvent alt´r´s. La qualit´ de ces e e e e ´changes d´termine la tol´rance de l’enfant ` la frustration e e e a de communication. Tous ces facteurs interagissent de fa¸on complexe. Ils ne sont pas c associ´s dans une s´rie compl´mentaire o` le poids de l’un see e e u rait corrig´ par le poids de l’autre. Ils co-agissent sur la figure e de r´gulation du d´veloppement. Il est donc vain de chercher un e e d´terminisme simple. L’orientation de l’enfant vers telle ou telle e voie est difficile ` pr´voir a priori, sauf dans les cas o` l’un des a e u facteurs est nettement pr´dominant. En r`gle g´n´rale, l’oriene e e e tation linguistique est une « solution adaptative ». La clinique nous a convaincu de la surestimation de l’efficacit´ des intervene tions ext´rieures (orthophonie, appareillage, implants cochl´aires, e e etc.). Elles peuvent, ` des moments critiques, ˆtre d´cisives mais a e e elles sont infl´chies par l’adaptation spontan´e de l’enfant. Les e e
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Langage parl´ compl´t´, (Cued speech). e e e Langue des signes fran¸aises. c Cf. Cosnier J., 1984. La pr´sentation habituelle des donn´es sur la discrimination phonoloe e gique extraordinaire du b´b´ rec`le une confusion entre le phonologique e e e (utilisation des interfaces discriminantes dans une matrice d’oppositions signifiantes) et l’acoustique, o` les b´b´s montrent une capacit´ de disu e e e crimination sp´cifique de la voix humaine tout autant que des capacit´s e e de discrimination des indices mimiques et des mouvements de la main.

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Surdit´ et sciences humaines e interventions r´´ducatives sont n´cessaires. Elles ne sont pas sufee e fisantes. Elles doivent ˆtre associ´es ` une d´termination interne. e e a e La voie audiophonologique Pour ´viter l’´volution de l’enfant vers la surdi-mutit´, l’audioe e e phonologie propose une strat´gie de r´habilitation. Si les restes coe e chl´aires sont importants, l’amplification audioproth´tique suffit ` e e a pallier la baisse liminaire de fa¸on suffisante pour transmettre les c indices acoustiques de la parole. Parfois, les syst`mes proth´tiques e e utilisent des proc´d´s de codage ou de translation de fr´quences e e e pour tenter de contourner des zones spectrales impossibles ` ama plifier. Dans d’autres cas, les proth`ses auditives ne parviennent e pas ` aider l’enfant sourd, soit que la perte audiom´trique est trop a e s´v`re, soit que les distorsions cochl´aires sont trop importantes. e e e Dans ce dernier cas, les proth`ses ne font qu’amplifier ces distore sions et gˆnent la qualit´ de la perception. Afin de contourner e e ces difficult´s, l’implantation cochl´aire permet de « shunter » le e e traitement incertain par les cellules l´s´es de l’organe de Corti, e e en d´clenchant directement des potentiels d’action sur les fibres e nerveuses du nerf auditif. Dans les cas o` les voies auditives asu cendantes sont encore fonctionnelles, l’implantation g´n`re une e e sensation de meilleure qualit´ que les proth`ses conventionnelles. e e Cet objectif est soumis ` de nombreuses incertitudes li´es aux vaa e riables cliniques ainsi qu’` de nombreux autres facteurs qui intera viennent. Dans tous les cas, l’indication d’implantation cochl´aire e n´cessite l’apport d’une ´quipe pluridisciplinaire exp´riment´e et e e e e ne peut se contenter d’un colloque singulier entre les parents et le chirurgien ORL. La lecture labiale Le langage oral est bˆti sur la cat´gorisation du flux acoustique a e par des unit´s discr`tes agenc´es dans des matrices d’oppositions e e e diff´rentielles. Le sens est li´ aux unit´s de haut niveau (morph`mes) e e e e compos´es de la concat´nation de plusieurs syllabes. Ces syllabes e e 16

Deux voies pour le langage sont constitu´es de phon`mes. En dessous du phon`me existent e e e deux autres niveaux : les traits distinctifs agenc´s en matrice phoe nologique et les indices acoustiques qui sont extraits des variations temporelles des spectres acoustiques. Chez l’enfant sourd profond, des indices n´cessaires ` la cat´gorisation phonologique e a e ne sont pas d´tect´s, mˆme apr`s amplification. Ce sont en partie e e e culier les indices acoustiques pr´sents dans les parties hautes du e spectre. Pour pallier ces manques qui retentissent sur les flux d’informations phon´tiques, l’enfant sourd b´n´ficie de l’apport de la e e e lecture labiale. Les positions des l`vres sont per¸ues visuellement e c par l’enfant lorsqu’il regarde la personne qui lui parle. En vertu d’une loi g´n´rale en psychologie de la forme (la tendance ` la e e a compl´tude), les ´l´ments acoustiques et visuels se fondent en un e ee seul percept. La lecture labiale contribue ` la perception globale la a parole. Malheureusement, certaines oppositions phonologiques impliquent des mouvements invisibles des effecteurs bucco-faciaux. C’est le cas de l’opposition entre les voyelles nasales et les voyelles orales. La nasalit´ est r´alis´e par l’abaissement, ind´tectable par e e e e l’œil, du voile du palais. Le langage parl´ compl´t´ (LPC) e ee Pour pallier cette limite de la lecture labiale, la technique du langage parl´ compl´t´ permet de contourner les confusions labiales. e ee C’est un syst`me de clefs gestuelles destin´es ` accompagner le e e a flux de parole. Chaque son de la parole (phon`me) est associ´ ` e ea une clef sp´cifique. La personne parle en r´alisant ces configurae e tions gestuelles ´mises a cˆt´ de son visage (par la main gauche e ` o e chez le droitier). L’enfant sourd voit les l`vres de son interlocue teur et les clefs gestuelles. L’int´grit´ du message phon´tique est e e e transmise ` l’enfant sourd car seules les oppositions diff´rentielles a e sont pertinentes pour la cat´gorisation phon´tique (selon les lois e e de la phonologie structurale). Par contre, les ´l´ments suprasegee mentaux (voix, prosodie) ne sont pas transmis. Originairement ´ invent´ aux Etats-Unis pour aider les sourds gestuels dans l’ape prentissage de la lecture labiale, le syst`me a ´t´ utilis´ en France e ee e en premi`re intention (sans utilisation de la langue des signes) e 17