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Traité élémentaire et pratique des maladies mentales

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824 pages

Avant de pénétrer plus avant dans l’étude de l’aliénation mentale, il nous paraît important de jeter un coup d’œil rapide sur les différents auteurs qui se sont occupés de cette branche importante de la science, et d’examiner les opinions qui se sont produites et les systèmes qui ont régné tour à tour à ce sujet. Nous abrégerons autant que possible cette partie de notre travail.

MM. Trélat, Archambault, les auteurs du Compendium, MM.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Henri Dagonet

Traité élémentaire et pratique des maladies mentales

Suivi de Considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés

INTRODUCTION

*
**

L’ouvrage que nous soumettons à l’indulgente appréciation de nos lecteurs, est le résultat d’une expérience acquise, pendant un grand nombre d’années, au milieu d’importants établissements d’aliénés ; il est aussi le résumé succinct des écrits nombreux qui ont été publiés dans ces derniers temps sur l’aliénation mentale, tant en France qu’à l’étranger.

Tous nos efforts ont eu pour but d’exposer, d’une manière aussi complète et aussi exacte que possible, l’état actuel de la science sur l’une des affections les plus complexes et, sans doute, les plus difficiles à bien étudier. Attaché, comme professeur agrégé, à une Faculté de médecine, dont l’enseignement se distingue par un esprit essentiellement pratique, nous avons cherché à ne pas nous écarter des excellentes traditions de cette école, et nous nous sommes placé, pour la rédaction de notre travail, au point de vue purement médical et exclusivement pratique.

Nous avons voulu que cette œuvre, pour laquelle nous n’avons épargné ni soins, ni peines, puisse être un guide, si nécessaire aujourd’hui, non-seulement pour le médecin, que la clientelle éloigne d’une étude en quelque sorte exclusive, mais encore pour celui qui veut se consacrer à la spécialité des maladies mentales.

Dans cette intention, nous nous sommes efforcé de recueillir, sous une forme concise, toutes les notions qui se rapportent à l’aliénation mentale, et qu’il est à peu près impossible d’acquérir, lorsqu’on ne peut joindre, à des recherches souvent pénibles, une longue et patiente observation.

Si nous avons émis de temps à autre, des idées qui nous sont propres et une manière de voir qui nous est personnelle, nous n’avons cependant pas eu la prétention de chercher à faire une œuvre originale. Nous avons seulement voulu donner un travail utile, et nous nous sommes, en conséquence, appliqué à laisser de côté tout ce qui n’était pas marqué au coin de la description exacte et de l’exposition scientifique.

Tant de systèmes se sont déjà produits, tant de théories ont surgi, à propos de l’aliénation mentale, que nous ne nous sentons pas le courage d’essayer d’en grossir le nombre et d’ajouter encore à la confusion qui, depuis quelques années, tend à se taire, à propos de cette science.

Nous le répétons, nous n’avons d’autre but, nous n’ambitionnons d’autre mérite que celui d’être un narrateur exact, un historien fidèle ; nous voulons, en quelque sorte, dresser l’inventaire de la science, établir son niveau, et faire profiter de nos recherches ceux de nos confrères, pour lesquels l’étude de l’aliénation resterait nécessairement peu familière, et serait, par conséquent, environnée d’une profonde obscurité.

Notre époque présente, au moins pour ce qui concerne l’aliénation mentale, une singulière et bien regrettable tendance ; on dirait qu’il existe comme une sorte de réaction contre tout ce qui est de simple observation et d’application essentiellement médicale.

On se plait aujourd’hui à douter de la médecine, de son intervention ; le scepticisme envahit les intelligences les mieux organisées ; l’esprit de recherche est poussé à ses dernières limites ; on se met à la poursuite de l’ultima ratio ; on veut, à tout prix, connaître la nature intime, la cause dernière, le mécanisme, pour ainsi dire, de chaque phénomène qui vient à se produire, et l’on ne s’aperçoit pas que l’on quitte le terrain de la science, et que l’on met à la place des faits l’explication théorique.

C’est ainsi que l’on arrive à dénaturer les phénomènes les plus simples, à obscurcir et à encombrer de plus en plus le champ que Pinel, Esquirol, et quelques autres observateurs distingués, ont eu tant de peine à débarrasser. Nous n’essayerons pas, on le comprend, de nous aventurer dans une voie si peu sûre, d’ailleurs si brillamment exploitée par quelques-uns de nos savants confrères ; nous envisagerons seulement l’étude de l’aliénation mentale comme science d’observation, et nous examinerons les phénomènes qui la caractérisent, au point de vue surtout de leurs rapports avec l’application thérapeutique, but suprême de la science médicale.

Les maladies mentales, dit Moreau de Sarthes, comme les maladies corporelles, se présentent rarement dans un état de simplicité qui permette, dans la pratique habituelle, de les rapporter ainsi à des espèces distinctes, à des types dont il est bien plus fréquent de rencontrer des combinaisons et des mélanges. (Encyclopédie méth., t. IX, p. 141.)

Certes, il est difficile en médecine, et particulièrement pour la pathologie mentale, de créer une classification tellement parfaite qu’elle comprenne toutes les variétés, toutes les nuances que le délire de la folie peut engendrer. Quels seront les signes différentiels auxquels nous devrons nous rattacher ? Est-il possible, dit M. le Dr Lisle, dans l’état actuel de la science, de faire une bonne classification de la folie ? Ce n’est pas, ajoute cet auteur, que nous manquions, ni de théories, ni de classifications ; loin de là, chacun a voulu faire la sienne. Lorsqu’on relit avec attention tout ce qui a été écrit sur la matière, il est impossible de comprendre pourquoi on a dépensé tant d’efforts d’imagination et de style, pour en arriver toujours à refaire la classification de Pinel et d’Esquirol. (Essai de classification médicale, 1861.)

Sans doute, cette classification n’est pas à l’abri de reproches. Esquirol lui-même, comme le fait judicieusement observer le Dr Lisle, qui l’avait adoptée, propagée, autant qu’il était en lui, et qui l’a toujours défendue contre les attaques de ses élèves et de ses émules, ne s’en cache pas cependant. Après avoir énuméré dans son premier chapitre ce qu’il appelle les formes générales de la folie, il ne craint pas d’ajouter :

« Ces formes, qui ont servi de base à la classification de Pinel, expriment le caractère générique de l’aliénation mentale ; étant communes à beaucoup d’affections mentales, d’origine, de nature, de traitement, de terminaisons bien différentes, elles ne peuvent caractériser les espèces et les variétés qui se reproduisent avec des nuances infinies. L’aliénation peut affecter successivement et alternativement toutes les formes : la monomanie, la manie, la démence s’alternent, se remplacent, se compliquent, dans le cours d’une maladie, chez un seul individu. C’est même ce qui a engagé quelques médecins à rejeter toute distinction et à n’admettre dans la folie qu’une seule et même maladie qui se masque sous des formes variées. Je ne partage pas une semblable manière de voir, et je regarde les genres dont je viens de parler comme trop distincts pour pouvoir jamais être confondus. » (Esq., Des maladies mentales, t. I, p. 24.)

Est-il besoin de rappeler, comme le fait observer M. Baillarger (Archives cliniques, n° 1), que depuis longtemps déjà on a nié l’existence de la monomanie, et que tout récemment un médecin distingué, dans un ouvrage classique, vient de supprimer la manie et la mélancolie. On me reprochera, sans doute, dit M. Morel, de rayer deux formes essentielles généralement adoptées : la manie et la mélancolie. Mais j’ai déjà fait observer que la manie (exaltation) et la mélancolie (dépression), sont des symptômes que l’on rencontre dans toutes les variétés de la folie, et qui, par conséquent, ne constituent pas des formes essentielles. « L’auteur, ajoute M. Baillarger, était déjà de ceux qui n’admettent pas la monomanie, de sorte qu’il ne resterait presque plus rien des classifications de Pinel et d’Esquirol. »

Nous ne parlerons pas ici des points de départ opposés, ni des données hypothétiques, plus irrationnelles les unes que les autres, au point de vue de traitement, comme à celui de l’étude pratique des maladies mentales, que l’on propose, pour renverser une classification qui a traversé près d’un siècle, qui a résisté à tous les efforts tentés contre elle, sans laquelle les progrès réalisés n’auraient pu se produire, et que l’on devrait plutôt s’attacher à perfectionner qu’à saper par la base.

Sans doute, la classification de Pinel et d’Esquirol, même avec les perfectionnements que l’expérience lui a fait subir, est insuffisante à caractériser et à classer certaines variétés de la folie.

Il existe, par exemple, des formes mixtes difficiles à distinguer d’une manière satisfaisante ; on observe même, selon la juste remarque d’Esquirol, des transformations véritables d’une espèce d’aliénation dans l’autre.

On rencontre, dit M. Jules Falret, des états qui, sous certains rapports, participent des caractères des délires généraux, et qui, par certains autres côtés, se rapprochent des délires partiels ; il en résulte que toute ligne de démarcation sérieuse devient impossible entre les délires généraux et les délires partiels.

On est alors obligé, pour rentrer dans la vérité de l’observation, d’employer ces expressions hybrides et contradictoires de mélancolie maniaque ou de manie mélancolique, auxquelles certains auteurs ont eu recours, pour dénommer ces états intermédiaires, si fréquents dans la pratique. (Annal. méd. psych., 1861, p. 154.)

Pour notre part, nous ne voyons pas un si grand inconvénient à employer, dans les circonstances que nous venons d’indiquer, ces dénominations qui indiquent le caractère complexe du trouble mental, en même temps qu’elles peuvent fournir des indications thérapeutiques spéciales.

N’observe-t-on pas, d’ailleurs, en pathologie, non-seulement de semblables transformations d’espèces différentes l’une dans l’autre, mais encore ces états complexes qui rendent nécessaire une désignation appropriée ?

Et, pour ne citer que la pneumonie, ne doit-on pas admettre des distinctions, suivant qu’il existe telle ou telle complication ; telles sont la broncho-pneumonie, la pleuro-pneumonie, etc. ? Qui ne sait qu’une bronchite peut se compliquer d’emphysème, de pneumonie ; qu’une gastralgie peut se transformer en une gastrite ; celle-ci précéder, déterminer même le cancer de l’estomac, etc. ? Ne sait-on pas, d’ailleurs, que cette transformation est dans la nature même, qu’elle est, en quelque sorte, le phénomène caractéristique de cette grande classe de maladies que l’on désigne sous le nom de névroses. L’extase, la catalepsie, le somnambulisme, viennent compliquer et remplacer alternativement les affections de cause hystérique. L’épilepsie elle-même se complique, ou s’accompagne des accidents nerveux les plus variables.

Quoi d’étonnant que les types essentiels de l’aliénation mentale, la manie, la monomanie, la lypémanie, la stupidité viennent se transformer l’une dans l’autre, et qu’ils se présentent, dans des cas, d’ailleurs, relativement exceptionnels, comme des formes mixtes, avec les caractères de l’une ou l’autre des principales manifestations, par lesquelles s’exprime la folie.

Ces difficultés de la science, ces nuances mal définies, ne suffisent certainement pas pour renverser la classification d’Esquirol. Celle-ci nous paraît satisfaire aux exigences de la science, et, nous le croyons, sans elle, on ne manquerait pas de retomber dans la plus déplorable confusion ; nous reculerions au lieu d’avancer. La symptomatologie lui sert de base, comme cela a lieu pour une foule d’autres espèces admises en nosographie ; les caractères sur lesquels elle repose sont connus, peu sujets à controverse, et les dénominations employées ne viennent pas à tout moment soulever des questions de principe. Les types admis par Esquirol, ceux qui plus tard ont dû être rattachés à sa classification, ont leur raison d’être ; ils se distinguent les uns des autres, aussi bien par leurs phénomènes extérieurs, que par leurs modes d’évolution, leur durée et leur terminaison ; ils doivent donc être précieusement conservés, en ajoutant, toutefois, certaines modifications, que les travaux contemporains peuvent indiquer et que réclame l’état actuel de nos connaissances.

Nous admettrons en conséquence les formes générales décrites par Esquirol pour l’aliénation mentale, telles sont :

La lypémanie (mélancolie des anciens), que caractérise le délire partiel, délire roulant sur un objet, ou sur un petit nombre d’objets, avec prédominance d’une passion triste et dépressive.

La monomanie, dans laquelle le délire est également partiel et borné à un seul objet, ou à un petit nombre d’objets, avec prédominance d’une passion gaie et expansive.

La manie, dans laquelle le délire s’étend sur toutes sortes d’objets et s’accompagne d’excitation.

La démence, dans laquelle les malades déraisonnent, parce que les organes de la pensée ont perdu leur énergie et la force nécessaire pour remplir leurs fonctions.

L’imbécillité et l’idiotie, dans lesquelles les organes de l’intelligence n’ont jamais été assez bien conformés, pour que ceux qui en sont atteints puissent raisonner justement. (Esquirol, t. I, p. 22.)

Georget a admis, sous le nom de stupidité, une sixième forme importante à conserver, au point de vue pratique.

Enfin, nous aurons à décrire, sous le nom de paralysie générale, avec tous les détails qu’elle comporte, une affection qui a été l’objet, dans ces derniers temps, de nombreuses et intéressantes monographies.

L’expression de monomanie, comme devant caractériser une affection opposée, dans ses principaux traits, à la lypémanie, nous paraît, sans aucun doute, impropre, et nous voudrions lui voir substituer celle de mégalomanie, déjà proposée par d’autres auteurs ; la dénomination de monomanie pourrait être réservée à quelques affections fort rares, aux délires impulsifs et véritablement restreints. Nous reviendrons sur cette question dans le chapitre consacré à cette forme d’aliénation.

La manie se présente, elle aussi, sous des formes multiples, complexes, importantes à connaître, qu’Esquirol et d’autres auteurs ont à peine indiquées, et dont nous avons cherché à tracer les caractères principaux avec toute l’exactitude possible.

Enfin, la démence présente une physionomie spéciale et très-différente, suivant qu’elle survient comme une affection primitive, ou comme une affection secondaire. Dans les deux cas, il n’est pas sans importance d’en résumer les signes distinctifs.

Il ne saurait être ici question de rechercher la cause intime, la nature essentielle de la folie ; nous n’entrerons à ce sujet dans aucune discussion philosophique, et nous laisserons de côté les développements d’un intérêt, pour nous fort médiocre, que réclamerait ce sujet. Quelle qu’elle soit, la cause qui a présidé au développement de l’une ou de l’autre des diverses formes de l’aliénation mentale, a nécessairement porté son action sur l’organe qui sert d’instrument à la pensée.

Passagère ou non, elle imprime au système cérébral une modification spéciale, en vertu de laquelle le jugement s’obscurcit, la volonté est opprimée, et l’expression des idées plus ou moins entravée. Pour peu que ce trouble persiste, il est rare qu’il ne donne pas lieu à des lésions organiques du cerveau, ou de ses enveloppes, facilement appréciables après la mort à nos moyens habituels d’investigation.

« L’étude de l’âme isolée du cerveau, dit avec raison M. le Dr Buchez, comme l’étude du cerveau isolée, abstraction faite de l’âme, sont des prétentions dont la réalisation est impossible.

« Elles sont l’opposé de la vérité, elles sont le principe de la séparation qui s’est établie entre les physiologistes et les métaphysiciens, elles sont la cause de l’état arriéré de la science dans la question qui nous occupe.

« Les anatomistes sont loin de regarder le cerveau comme un organe unique et comme une sorte de table rase dépourvue de toute disposition spéciale où l’on pourrait mettre tout ce que l’on voudrait. Loin de là, au contraire, on le considère en général comme une collection d’organes multiples doués chacun d’aptitudes spéciales.

« J’ai été, dès le début, ajoute l’éminent auteur que nous citons, et je suis encore opposé à ce qu’on appelait la doctrine de Gall ; j’ai pensé, et j’ose le dire, avec la majorité des médecins, que la cranioscopie était une erreur, sinon un charlatanisme ; j’ai trouvé que la nomenclature des facultés et des aptitudes imaginées par ce docteur était absurde, au point de vue philosophique, qu’elle n’était nullement justifiée et parfaitement incomplète. Mais, autre chose est l’idée générale qui, d’ailleurs, n’est pas de Gall. De celle-là, on peut affirmer qu’elle est rigoureusement exacte. Le cerveau est donc une collection de petits organismes spéciaux, ou d’aptitudes multiples ; mais quel est le nombre, quelle est la nature de ces aptitudes ?

« Quant au nombre, Charles Bonnet disait que chaque filet nerveux, ou plutôt chaque trajet nerveux était une aptitude spéciale ; cela serait possible ; rien ne le prouve, rien ne le nie ; dans cette question de nombre, notre ignorance est complète. Quant à la nature des aptitudes, les opinions sont nombreuses et variées ; mais j’ose dire qu’il n’y en a aucune, soit d’acceptée, soit même un peu probable ; il faut donc encore avouer notre ignorance.

« Comment nier, dit plus loin M. Buchez, cette influence réciproque exercée sur le cerveau, tantôt par des phénomènes intellectuels, tantôt, au contraire, par des phénomènes d’ordre moral. Les idées même ont une influence évidente sur le développement du cerveau. Les études entreprises par M. Serres donnent cette conclusion générale, à savoir, qu’à mesure que la civilisation s’élève, c’est-à-dire que la masse des idées, le nombre et la complication des relations et la somme des raisonnements s’accroissent, les parties antérieures et supérieures du crâne, la partie cérébrale, en un mot, se développe. Le trou auriculaire semble reculer et se porter en arrière, le sphénoïde s’élargit, etc.

« Le mouvement des idées a donc une action sur le cerveau et le développe. Et comment n’en serait-il pas ainsi ? Pourquoi le cerveau échapperait-il à la loi commune, qui préside à la nutrition, à savoir, que là où il y a activité, la circulation, la nutrition et le volume augmentent. » (Ann. méd. psych., 1854, p. 166 ; Buchez.)

Dans l’étude à laquelle nous allons procéder, il nous paraîtrait difficile de suivre une meilleure marche, une meilleure méthode que celle indiquée par Esquirol lui-même ; c’est, en quelque sorte, l’oeuvre de ce grand maître que nous cherchons à placer à la hauteur des connaissances actuelles.

Dans ce but, nous envisagerons d’abord l’aliénation mentale à un point de vue général, et nous résumerons, dans différents chapitres, les notions historiques, les caractères symptomatologiques considérés dans leurs rapports avec les variétés de la folie ; la marche, le pronostic, l’anatomie pathologique, les maladies incidentes que l’on observe chez les aliénés ; enfin, l’étude des causes si nombreuses, en les rattachant, autant que possible, aux affections mentales elles-mêmes auxquelles elles donnent naissance. Nous décrirons ensuite, avec les détails qu’elles comportent, les formes principales de l’aliénation, et ses variétés les plus importantes. Le traitement, examiné d’une manière générale, méritait des développements nombreux ; nous avons eu soin, toutefois, de nous borner à exposer succinctement les notions qui s’y rapportent.

Ce chapitre, consacré au traitement, se termine par des considérations fort importantes sur l’administration des asiles d’aliénés. M. le Dr Renaudin, dont chacun connaît la double capacité de médecin aliéniste et d’habile administrateur, à bien voulu se charger, à notre demande, de la rédaction de ce travail. C’est en quelque sorte un manuel administratif, indispensable à ceux qui aspirent à la direction médicale des établissements d’aliénés ; ils y puiseront des renseignements précieux, devenus plus nécessaires, depuis les nouveaux règlements qui régissent les asiles publics ou privés, consacrés au traitement de l’aliénation.

Nous aurions voulu résumer d’une manière succincte les principes qui doivent être suivis, lorsqu’il s’agit de l’organisation et de la construction des asiles d’aliénés ; mais, pour être complet, il nous aurait fallu entrer dans de nombreux détails. C’est une question essentiellement complexe, qui demande à être traitée avec étendue ; nous n’aurions pu, d’ailleurs, qu’analyser ce qui a été dit à cet égard dans l’excellent ouvrage de M. Parchappe, inspecteur général du service des aliénés ; nous ne pouvons mieux faire que d’y renvoyer le lecteur.

Je dois ici exprimer toute ma reconnaissance à deux autres de mes collaborateurs et amis, pour le concours précieux qu’ils m’ont apporté.

M. le Dr Barth, ancien interne de l’établissement de Stéphansfeld, s’est chargé de la rédaction du chapitre consacré à l’imbécillité et à l’idiotie ; et M. le Dr Kœberlé, professeur agrégé à la Faculté de Strasbourg, a bien voulu entreprendre l’étude du crétinisme, et résumer les notions qui se rapportent à cet important sujet. Je les prie de recevoir mes remercîments, pour leur savante collaboration, et pour les recherches nombreuses auxquelles ils ont dû se livrer.

Nous avons, d’ailleurs, mis à contribution, il est inutile de le répéter, de nombreux travaux ; nous n’avons pas néglige, autant que cela nous a été possible, de citer la source à laquelle nous avons puisé ; nous avons mis largement à profit les annales médico - psychologiques et les annales psychiatriques qui se publient en Allemagne. Ce sont deux recueils riches de faits et qui ont contribué, pour une large part, aux progrès de la science.

Si l’œuvre à laquelle nous avons patiemment travaillé remplit le but que nous nous sommes proposé, si elle est, aux mains du médecin pour lequel elle est écrite, un livre pratique qui le guide dans ses recherches, et lui donne, sur l’une des affections les plus complexes, des notions aussi claires et aussi précises que le permet l’état actuel de la science, nous nous trouverons amplement dédommagé des efforts qu’elle nous aura coûtés.

CHAPITRE PREMIER

HISTORIQUE

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Avant de pénétrer plus avant dans l’étude de l’aliénation mentale, il nous paraît important de jeter un coup d’œil rapide sur les différents auteurs qui se sont occupés de cette branche importante de la science, et d’examiner les opinions qui se sont produites et les systèmes qui ont régné tour à tour à ce sujet. Nous abrégerons autant que possible cette partie de notre travail.

MM. Trélat, Archambault, les auteurs du Compendium, MM. Moreau de Sarthes, Brachet, etc., ont publié, dans des mémoires remarquables, leurs recherches sur les écrits que nous ont laissés les anciens auteurs ; nous résumerons ce que ces savants médecins ont écrit à cet égard.

On trouve seulement, dans les auteurs qui ont vécu antérieurement à l’ère chrétienne, des faits isolés et de courtes observations à propos de l’aliénation mentale. Saül, que sa désobéissance aux ordres du Seigneur jette dans des accès de fureur et dans une sombre mélancolie ; Nabuchodonosor, que l’orgueil et la vanité rendent halluciné et précipitent dans un accès de lycanthropie, tels sont les exemples les plus anciens de folie que la tradition nous ait légués. Nabuchodonosor (562 av. J.C.) fut chassé de la compagnie des hommes ; il mangea du foin comme un bœuf, les cheveux lui crûrent comme les plumes d’un aigle, et ses ongles devinrent comme les griffes des oiseaux (Daniel, chap. IV, 5 - 28, cité par Trélat). Chez les anciens Grecs, les maladies avaient une origine sacrée, et l’aliénation mentale conserva, plus longtemps que les autres affections, ce caractère divin.

Oreste, le fils d’Agamemnon, devient la proie des furies ; pour fuir ces épouvantables déesses, il erre de contrée en contrée et s’adresse à l’oracle qui lui indique Athènes comme le terme de ses maux.

 

Ecoles de la Grèce. — La révolution scientifique provoquée par les écoles philosophiques de la Grèce, dit M. Archambault (traduction d’Ellis, p. XXIII), constituée en dehors de l’esprit théocratique et contre son influence, en provoque une autre, au sein même de la congrégation des Asclépiades qui, jusqu’alors, avaient joui du monopole des choses médicales. Cet institut fut dissous par ses membres eux-mêmes qui divulguèrent les connaissances pratiques que le temps et l’observation avaient léguées à leur ordre. Les notes consignées dans les temples d’Esculape par les malades, ainsi que c’était l’usage, au rapport de Strabon, furent publiées. Il paraît même que l’ouvrage hippocratique des Prénotions de Cos et le premier livre des Prorrhétiques ne seraient qu’un recueil de ces notes. Ces livres, évidemment antérieurs à Hippocrate, signalent la tristesse avec taciturnité, l’amour de la solitude, comme les caractères de la mélancolie. Le même livre semble révéler également la gravité du délire, compliqué des symptômes de paralysie chronique, soit qu’ils suivent, soit qu’ils précèdent la manie. Les mouvements convulsifs, compliquant la manie, sont regardés comme mauvais ; l’insomnie est indiquée comme signe précurseur du délire. (Prorrhétiques, liv. Ier, et Prénotions de Cos, III, voir Archambault.)

L’aliénation mentale avait donc été étudiée médicalement avant Hippocrate.

Elle était alors rapportée à la présence d’une espèce de bile, la bile noire, appelée mélancolie (μελας χσλη), mot qui, depuis, servit à désigner, non plus la cause de la maladie, mais la maladie elle-même, ou du moins une de ses formes1. Le traitement consistait dans l’évacuation de cette bile noire, à l’aide du vomi-purgatif habituel, l’ellébore, dont l’usage remonte aux temps mythologiques.

Hippocrate. — La collection hippocratique, due à Hippocrate et aux médecins grecs, ses disciples et ses successeurs, renferme, sur la question qui nous occupe, des notions vagues et éparses, qui sont loin de former un ensemble uniforme, un corps de doctrine, ou une histoire.

Trois causes physiologiques sont attribuées à l’aliénation mentale, d’abord et principalement la bile ; ensuite la pituite et le souffle (les esprits). Le traitement est à peu près physique ; il repose presque uniquement sur la purgation. (Archambault, Op. cit.)

Celse. — Pour trouver de nouvelles notions sur l’aliénation mentale, il faut arriver au commencement du christianisme et se transporter à Rome, alors la capitale du monde. Celse, qui vivait sous l’empire de Tibère, dans son livre, De medica, traite assez longuement de l’aliénation mentale. Il établit trois genres de délire, insania ; l’un aigu, accompagné de fièvre ; une seconde espèce, caractérisée par la tristesse ; enfin, une troisième espèce, caractérisée par les vains fantômes qui assiégent l’esprit du malade (hallucinations), et par le délire de l’intelligence. On commence à voir dans cette distinction les progrès que tend à faire la science de l’aliénation mentale.

Arétée. — Arétée de Cappadoce, vers la fin du premier siècle de notre ère, commence à émettre sur l’aliénation mentale quelques données exactes. Les écrits de ce célèbre médecin sont les premiers monuments littéraires, où se forme, d’une manière positive, la chaîne qui unit les connaissances acquises par les anciens sur la médecine mentale, aux recherches et aux observations des modernes. Il donne sur la mélancolie et sur la manie une description fort exacte sous plusieurs rapports. On y trouve, en outre, une indication des symptômes qui caractérisent la démence. (Voy. chap. 18, liv. III, De signis morb. diuturn. Traduction française de Renaud.)

Cœlius Aurelianus. — Cœlius Aurelianus, qui paraît avoir vécu peu de temps avant Galien, donne une traduction latine de Soranus, médecin d’Éphèse, qui exerça sa profession, cent ans auparavant, à Alexandrie, et ensuite à Rome, sous les règnes de Trajan et d’Adrien.

Il commence par établir nettement les caractères qui distinguent le délire, placé sous la dépendance de la fièvre, de celui qui caractérise la folie. Il expose ensuite d’une manière remarquable les principaux symptômes de la manie. On ne se doute guère généralement, disent les auteurs du Compendium, que cette description ne diffère que peu de celle de nos meilleurs manigraphes modernes. La description qu’il donne de la mélancolie diffère peu de celle qu’avait donnée Arétée ; il insiste particulièrement sur les symptômes physiques, ceux surtout qui se montrent du côté des voies digestives.

Le traitement hygiénique est bien formulé ; le traitement moral est indiqué.

« La description de l’aliénation mentale par Arétée, et le traitement de cette maladie par Cœlius Aurelianus, sont bien certainement, dit M. Archambault (Op. cit., p. XXIII), le dernier mot de l’ancienne médecine sur les affections de l’esprit. Et quand on réfléchit que, pendant seize siècles, les malheureux, atteints d’aliénation mentale, resteront victimes des préjugés et de l’ignorance des médecins ; que, pendant seize siècles, ils devront, au fond de loges sales et humides, les membres meurtris par le poids des fers, subir les indignes traitements contre lesquels s’élevait déjà le sage médecin de Sica, l’âme est attristée, et du sort des infortunés malades, et de l’aveuglement des hommes qui, pendant si longtemps, restèrent sourds aux conseils de la raison et de l’expérience. »

Galien. L’an 150 après Jésus-Christ, Galien, dont l’immense influence devait s’exercer sur les siècles suivants, au point d’arrêter en quelque sorte les progrès de la science, résuma les travaux de ses devanciers. Il cherche dans l’humorisme la cause prochaine de la manie. Suivant lui, le transport de la pituite dans la substance cérébrale détermine la mélancolie ; quand c’est la bile noire qui abonde dans la tête, elle donne lieu à la fureur, au délire maniaque, compliqué ou non de fièvre. (De lotis affectis, L. III, chap. III, cit. par Archambault.)

La faculté de penser, dit Galien, est-elle résidente en nous et pour ainsi dire comme dans un domicile momentané, ou bien, le principe de cette faculté est-il une portion matérielle de notre corps ? S’il est difficile de juger cette question, du moins l’expérience nous apprend que la compression du cerveau nous fait perdre tout sentiment et tout mouvement ; si une inflammation se développe dans cet organe, on voit aussitôt survenir ces mêmes accidents et constamment la lésion de la pensée. De là, cette conclusion, que le cerveau doit être considéré comme étant à la fois le foyer des mouvements volontaires, de l’intelligence, du sentiment et de la mémoire.

« Les beaux travaux anatomiques de Galien sur le système nerveux auraient pu exercer, bien que d’une manière indirecte, la plus heureuse influence sur les progrès de la pathologie mentale ; mais ses successeurs s’attachèrent malheureusement de préférence à ses vues théoriques, négligeant les faits pratiques contenus dans ses livres. Pendant quatorze siècles, le galénisme, c’est-à-dire, le code systématique dans lequel le médecin de Pergame avait renfermé la science des maladies, pesa sur les esprits, sans que nul n’osât s’élever contre un seul de ses dogmes. Nous verrons bientôt que c’est, en quelque sorte, d’hier que l’étude de l’aliénation mentale, ramenée dans la voie tracée par Arétée et C. Aurelianus, a été reprise et que les successeurs immédiats de ces deux médecins sont, sous le point de vue des progrès de la science, malgré le nombre des siècles qui les séparent, Pinel et Esquirol. » (Archamb., Op. cil.)

Après Galien, la science fait un immense pas en arrière ; ce ne sont plus que discussions humoristiques, hypothèses plus absurdes les unes que les autres, atrabile, ferment, âcreté des humeurs, bouillonnement des esprits, bile noire, bile jaune, etc.

Les Arabistes ne firent eux-mêmes qu’entraver, par leurs théories, la marche de la science. Ils introduisirent dans le traitement de la folie, comme ils l’avaient fait pour toutes les autres maladies, une polypharmacie, qui renchérit de beaucoup sur le galénisme humoral alors en faveur. Possesseurs de tous les remèdes aromatiques et actifs des Indes, ils s’occupèrent de les préparer sous mille formes plus ou moins bizarres.

Moyen âge. — Le galénisme a tout obscurci ; la superstitieuse crédulité du moyen âge enfante des doctrines non-seulement contraires à l’esprit d’observation, mais qui aboutissent à un effrayant développement de folies religieuses. On voit tour à tour régner les explications chimiques de Paracelse et le spiritualisme de Van Helmont, qui vante la submersion sous l’eau des insensés, pour combattre la fureur de l’archée, dont l’agitation occasionne la manie. Les idées absurdes engendrent des méthodes de traitement extravagantes ; les aliénés, enchaînés, sont exposés à l’indécente curiosité d’un public entretenu dans une stupide ignorance ; et non content de leur infliger un traitement abrutissant, on les brûle au besoin tout vifs, comme possédés du diable. Telle est l’irrésistible influence des doctrines.

De Galien, il faut sauter jusqu’à la seconde moitié du dix-huitième siècle, pour retrouver enfin la chaîne interrompue des faits scientifiques et une nouvelle impulsion imprimée à l’étude de l’aliénation mentale.

Lory. — En 1765, Lory publie un traité de la mélancolie et des maladies mélancoliques.

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