Penser sa retraite /Panser son être

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Penser sa Retraite/ Panser son être, propose une expérience de 21 jours pour se « reprogrammer » afin de réussir la transition entre l’activité et la retraite. Chaque journée comprend un sujet de réflexion, étayé par des découvertes scientifiques récentes et réconfortantes ainsi qu’une pratique reposant sur des principes de sophrologie et d’affirmations positives. L’objectif consiste à aider le lecteur à lâcher prise sur ses peines et ses blessures anciennes afin de vivre dans l’instant présent une retraite enrichissante et dynamique. Les notions scientifiques sont expliquées simplement, parfois avec humour afin de ne pas rebuter le lecteur. Par extension cet ouvrage s’adresse à tous.


Publié le : vendredi 26 février 2016
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EAN13 : 9782334074353
Nombre de pages : 204
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ISBN numérique : 978-2-334-07433-9
© Edilivre, 2016
Préface
Je me suis mis dans l’intention d’écrire cet ouvrage quand j’ai cessé mon exercice et que les conversations, les bavardages que j’entretenais avec mes patients me manquaient profondément. C’était en quelque sorte pour continuer le dialogue que je me suis lancé dans cette rédaction. Avant toute chose, il est bien évident que cet ouvrage s’adresse aussi bien aux hommes qu’aux femmes, même si je n’ai pas pris le soin grammatical de le laisser entendre au fil des pages. Quant au titre, il ne se veut nullement provocateur, il met en valeur le fait que la retraite doit se préparer au même titre qu’un travail, et ensuite il insiste sur le fait que l’on doit se préoccuper, prendre soin de cette nouvelle existence et, du mieux possible, panser les blessures* dont nous avons été victimes dans les premières années de notre vie et qui nous accompagnent toujours. Le passage dans ce nouvel état d’être est rarement neutre. L’astérisque * renvoie au Glossaire en fin d’ouvrage. Il s’agit d’un tournant important dans la vie, l’environnement va changer et bien souvent le caractère aussi. Il pourrait s’agir d’un manuel du bien vieillir pour une retraite « anti-âge » heureuse et tonique de surcroît. Cet ouvrage s’adresse à tous ceux qui vont prendre leur retraite ou qui l’ont déjà prise et, par extension, il peut concerner tout le monde.
À la retraite, nous aurons l’occasion de réfléchir aux questions fondamentales de la vie auxquelles nous n’avons pas eu le temps de penser jusque-là ou, du moins, avec le calme et la sérénité suffisante. Ceci nous amènera sans doute à revoir nos croyances et notre façon d’envisager la vie. On pourra voir s’ouvrir de nouveaux horizons au bout desquels pointent la paix intérieure et les satisfactions les plus profondes tout en gardant ou retrouvant notre joie. Les retraités sont nombreux, ils représentent une frange importante de la population. Rien que pour la France, ils sont près de 16 millions, avec tout ce que cela représente au niveau de la société, notamment pour les frais de santé. D’où tout le bénéfice de bonnes préventions qui commencent, comme nous le redirons, par le mental. Ils sont aussi des millions de consommateurs et d’électeurs et représentent ainsi un certain pouvoir. Ce n’est pas égoïste de vouloir profiter de sa retraite, en profitant on tire profit et ce profit pourra être bénéfique pour soi et par là même aussi pour les autres. Il faut définir le cadre d’une longévité en bonne santé. Pr Émile Étienne Beaulieu
Au cours de mon exercice professionnel, j’ai rencontré toutes sortes de retraités et je me suis intéressé à eux. Si certains vivaient avec de grands projets, d’autres au contraire étaient dans le glissement, ce syndrome qui leur faisait accepter de se voir diminuer un peu plus chaque jour et de n’avoir que de tristes espoirs. Malgré tout : Si la retraite n’était que vieillissement inexorable, Si des découvertes scientifiques n’avaient pas vu le jour, Si nous ne pouvions que tolérer nos douleurs, Si nous ne devions que regretter le passé et craindre l’avenir, Et si tous les retraités vivaient heureux, Je n’aurais pas envisagé d’écrire ce livre. Lorsque j’ai créé un service de soins de suite et de réadaptation (SSR), tout de suite j’ai découvert les immenses capacités des personnes, quel que soit leur âge, dès l’instant où elles étaient stimulées, encouragées, valorisées. Elles étaient étonnées elles-mêmes de ce qu’elles pouvaient obtenir et en tiraient une fierté qui ne pouvait que les exhorter à poursuivre. Il s’agissait parfois de simples mouvements, mais pratiqués avec régularité et surtout avec assurance. J’ai compris qu’il faut tenir la main de ceux qui ont tendance à glisser et qui n’ont pas assez confiance en eux pour arrêter cette descente. Il peut être utile à ce stade de faire un bref rappel de ce que l’on a coutume d’appeler une carrière, pour en quelque sorte me présenter à vous. Je me suis lancé dans la médecine sans en connaître les rouages. J’ai failli m’installer dans un cabinet de groupe en médecine générale, mais le sympathique médecin qui se promettait de me former devait décéder quelque temps plus tard d’un accident de la route. Ma décision rapidement fut prise, compte tenu de ce que j’observais de devenir Praticien Hospitalier. Mais pour cela, il me fallait passer l’internat, ce que je ne réalisais que bien tard. C’est ainsi que j’ai été reçu au dernier concours qui me fut ouvert et je me suis retrouvé interne d’hôpital dit périphérique et non de CHU. La différence était de taille car, lorsque nous voulions faire une spécialité, nous étions contraints de nous excuser sans cesse de devoir partir pour assister au cours ou au stage au CHU à quatre-vingts kilomètres et revenir bien vite pour prendre nos gardes d’interne et ainsi de suite pendant trois ou quatre ans. Malgré cette difficulté, ce fut un enrichissement. Après un début en gastro-entérologie, je partis à l’armée où il me fut donné l’occasion de réfléchir sur mes choix. Finalement, j’optais pour l’endocrino-diabétologie. Trois ans plus tard, mon diplôme en poche, je postulais pour un poste de Praticien Hospitalier temps plein. C’est ainsi que j’ai passé vingt ans comme salarié du secteur public et, plus tard, suite à un changement de vie, j’ai passé vingt autres années dans une clinique privée, puis en cabinet seul. J’ai pu apprécier ainsi les points forts et les défauts des deux systèmes : le public et le
privé. Ma pratique hospitalière me permit d’obtenir la spécialité de Médecine Interne et de faire des études de Cancérologie. Voici quelques-uns des aspects de mon exercice que j’ai le plus aimés : – L’écoute attentive, empathique des plaintes des patients et le pouvoir bénéfique qui en découle. – L’éducation des diabétiques, leur faire connaître leur maladie afin de mieux la vivre au quotidien sans avoir la peur de complications qui peuvent ainsi être retardées voire évitées. – Dans cette optique je me suis également investi dans la mise en place de pompes à Insuline. – La formation des internes dans un échange réciproque de nos connaissances. – La responsabilité d’un service de Médecine Interne. – Plus tard, la création d’un service de soins de suite et de réadaptation. – L’enseignement post-universitaire aux médecins généralistes, un enseignement dégagé de l’empreinte des grands groupes pharmaceutiques. – Les Congrès Internationaux avec leurs apports et leurs rencontres. – Les cours dans les Écoles de Soins Infirmiers pendant plus de trente ans. – Plus récemment, l’enseignement aux pharmaciens qui ont besoin et envie de partager des expériences cliniques pour être davantage à l’écoute des « clients » et ne pas se cantonner à la seule délivrance des traitements prescrits. – Enfin, pour parfaire ma connaissance de la profession, j’ai même été membre du Conseil de l’Ordre des médecins, ce qui ne fut pas sans intérêt. Vers la fin de ma carrière, je me suis orienté vers la sophrologie, les médecines holistiques, énergétiques et anti-âge. Je continue d’apprendre, de découvrir, de voyager et c’est tout le fruit de cette expérience que je souhaite partager avec vous. Cette mise au point me semblait utile car c’est au cours de toutes ces années que j’ai réalisé la richesse du dialogue et du partage qui va pouvoir se retrouver dans ce domaine particulier de la retraite. Nous débuterons par une histoire, l’histoire de Pierre, qui introduit cette problématique de départ à la retraite. C’est ce que l’on appelle un « cas clinique » dans notre jargon médical. En effet, un départ à la retraite, même bien préparé, est, comme nous l’avons déjà évoqué, rarement neutre et s’accompagne trop souvent de sentiments négatifs. Dans la deuxième partie, nous nous placerons au début de la retraite et, chaque jour, pendant vingt et un jours, nous évoquerons un sujet qui pourra nous aider à tourner la page et à mieux apprécier cette nouvelle vie. Ces vingt et un jours sont symboliques, ce sont en fait vingt et un sujets de réflexion à connotation scientifique, et essentiellement positifs. Un sous-chapitre intitulé « En ce qui vous concerne » mettra l’accent sur l’intérêt que ces sujets peuvent présenter dans votre vie quotidienne. Après ces vingt et un jours, libre à vous de continuer à explorer des domaines que vous souhaitez approfondir ou partager. Étant désormais libres, vous avez du temps et c’est à vous de gérer, de planifier votre vie. Dans la troisième partie, on trouvera des pratiques qui permettront de prendre un moment de détente, simplement pour être « à soi » en arrêtant de courir çà et là et méditer à la lumière de chaque chapitre. Le but de cette partie sera de vous « reprogrammer » via la relaxation et les affirmations positives.
Première partie L’histoire de Pierre
Pierre venait de prendre sa retraite, il y avait tout juste deux mois. Seul dans son bureau du premier étage de la maison, entouré de ses livres et de ses souvenirs, il réfléchissait. Il revoyait ses collaborateurs et ses amis, lors du « pot de départ » au sein de l’entreprise où il avait travaillé pendant plus de vingt ans. Tous étaient là, même ceux qui avaient quitté « la boîte », revenus à cette occasion pour lui souhaiter un bel essor dans sa nouvelle vie. Et après des discours élogieux du genre « Vous avez été un pilier de l’entreprise ! », « Nous allons continuer, du mieux que nous pourrons, ce que vous avez mis en place ! », ils vinrent le féliciter tous, à tour de rôle, déclarant, comme pour s’identifier à lui : « Profites-en bien ! » Il avait été ému jusqu’aux larmes devant tant de sympathie et d’affection. Maintenant, le tintement des verres était loin. Et que s’était-il passé pendant ces deux mois ? Pas grande chose en vérité. Il avait rangé des papiers, réglé quelques affaires, fait ses comptes, échafaudé quelques projets. Il continuait sur sa lancée le type de travail qu’il avait l’habitude de faire, mais les collègues, les clients n’étaient plus là… Personne ne venait plus le matin lui rendre des comptes en le gratifiant de : « Monsieur le Directeur ». Il avait perdu la satisfaction du travail bien fait et la reconnaissance de son mérite. Son ego souffrait. Qu’allait-il faire désormais ? Aucun des projets échafaudés ne le remplissait vraiment de joie. Pire que tout, il se sentait différent ; nerveux, agacé pour un rien. Sa personnalité était-elle en train de changer ? Cela l’angoissait et ne faisait qu’aggraver les choses. Il savait pourtant que ce moment de la retraite viendrait, il l’avait attendu, préparé et même bien souvent espéré. Voyant ce qu’il était en train de devenir et, dans le but de se reconstruire, il fit un retour sur son passé ; pour réaliser une sorte de bilan en vue d’un nouveau départ, tout comme un médecin du travail qui, au terme d’un examen soigneux déclarerait : « Allez, vous pouvez continuer, vous êtes en pleine forme ! » C’était cette forme qu’il voulait retrouver. Il voulait utiliser à nouveau la force et la motivation qui lui avaient permis de réussir dans son métier. Il revoyait les moments heureux de ses études à Paris, la Fac et ses amphithéâtres, les camarades, les soirées passées à étudier ou à sortir, la peur des examens, mais aussi les promenades sur les quais de la Seine, les moments de détente ou de révision seul ou avec les copains dans les cafés du boulevard Saint-Germain. Tout cela demeurait dans son souvenir des moments heureux, des moments où il avait eu pleinement le sentiment de se construire, non pas seulement en vue de son futur travail, mais aussi et surtout de se construire lui-même. Il était en train de quitter son adolescence et découvrait le monde des adultes. La culture, la poésie, la musique, tout ce qui fleurit dans ce quartier s’offrait à lui et il n’avait qu’à faire le choix pour engranger dans son esprit ce qui ferait de lui ce qu’il avait envie d’être. À cette époque, on avait le sentiment, et c’était en grande partie vrai, de pouvoir devenir celui que l’on souhaiterait : chirurgien, pilote de ligne ou musicien. Il n’y avait pas encore de cloisonnement dans les études. C’est ainsi qu’il réussit à gravir les échelons qui le menèrent à un emploi satisfaisant dans lequel il évoluait le plus souvent avec joie. D’ailleurs, fréquemment, après avoir retrouvé son travail, au retour de congés, il déclarait à sa femme : « Décidément, j’aime mon métier ! »
Pensant au Quartier Latin, il comprenait que c’était à ce moment-là qu’il avait réussi à se remettre des deux traumatismes qu’il devait porter sa vie durant. En effet, quelques années plus tôt son père mourut des suites d’une longue maladie, comme on disait à l’époque. Ce père, qui était pour lui le symbole de la force sereine et de l’amour, allait progressivement sombrer dans la déchéance jusqu’à la mort après une agonie de quatre mois à domicile où, seul avec sa mère, ils allaient le soutenir jusqu’au bout. Cet homme solide qui lui transmettait un regard sur le monde, calme et rassurant, empreint d’amour, sans aigreur malgré deux guerres qui lui avaient volé sa jeunesse et son âge mûr ; cet homme-là, il allait le perdre. En effet, le médecin annonça à sa mère, malgré le peu d’examens dont il disposait, qu’il présentait un cancer pulmonaire avec des métastases osseuses et que tout allait flamber dans l’espace de quelques mois. Au départ, son père était confiant et voulait lutter de toutes ses forces contre une prétendue maladie virale ou inflammatoire mal définie, mais rapidement la médecine ne put lui offrir que mensonges et calmants qui lui firent perdre son énergie et sa dignité. En effet, à cette époque, il était d’usage de cacher un tel diagnostic au patient, tout en prenant soin, et c’était un devoir médico-légal, de le confier à la famille. Tout ceci avait pour conséquences de faire vivre les derniers mois dans le mensonge le plus sordide en se cantonnant à des conversations qui ne pouvaient plus tourner qu’autour de banalités. De « pieux » mensonges disait-on afin que le pauvre patient ne se rende compte de rien et que, le jour de l’enterrement, on vienne demander à la famille : « S’est-il senti partir ? » C’est ainsi que tout ce qui aurait pu être partagé, tout ce que l’on aurait eu envie de dire ou que l’on n’avait encore jamais osé dire, devait être abandonné. Aussi il lui était difficile d’oublier cela, d’oublier le chagrin d’une mère vêtue de noir pendant des mois, emmenant Pierre au cimetière chaque semaine. Il n’avait que seize ans et dut garder une cravate noire pendant des mois, renonçant aux tenues des jeunes de son âge. Difficile d’oublier que le caveau de famille étant trop petit, on dut faire deux cérémonies, la première pour une sorte de fosse commune provisoire et la deuxième pour un transfert dans le caveau de famille réaménagé. Difficile d’oublier la réflexion de la surveillante générale du collège, qui demanda à Pierre : « J’espère que c’est vrai, cette demande d’absence pour ce transfert de cercueil ! Et Pierre choqué de lui répondre : – Madame, comment pourrais-je inventer un tel motif d’absence ? » Très vite, elle comprit sa maladresse et lui témoigna par la suite de l’affection. Une histoire si bouleversante et triste que lorsque l’on demandait à Pierre à quel âge son père était parti, il répondait : « Je suis mort à seize ans. » Quelques années plus tard, il réussit non pas à oublier quoi que ce soit mais à vivre avec. Le souvenir du Père était redevenu fort et il parvenait le plus souvent à oublier « ses derniers moments ». Il avait en quelque sorte pris la place du Père auprès de sa Mère, ce qui était loin d’être simple, car si elle était heureuse de sa présence, lui se sentait prisonnier dans cette situation. Malgré tout, ils s’entendaient bien et chacun parvenait à y trouver son compte. Pierre était heureux de pouvoir adoucir le chagrin de sa Mère par sa présence, mais il demandait implicitement un peu de liberté en échange afin de ne pas se sentir perdu hors de son âge. Une façon de remplir le rôle de son Père fut de ranger les papiers, de classer les affaires de celui-ci (déjà à l’époque il avait ce goût !). Ce rangement des documents paternels allait le conduire à une découverte qui bouleverserait sa vie. Il ouvrit en effet un dossier qui stipulait, par voie de justice, que :
« M. et Mme B… présentent les conditions requises, âgés chacun de plus de quarante ans, pour pouvoir adopter le petit Pierre abandonné à sa naissance et confié à une institution reconnue d’intérêt public, etc. » Ce fut un choc ! Il se pinça fortement car il se croyait dans un cauchemar. Mais il était bien là et il devait se faire à cette réalité. Que décider ? Allait-il se précipiter vers sa mère pour lui demander la vérité, lui demander des comptes ? Très rapidement, un calme relatif s’installa en lui et il envisagea brièvement les divers scénarios possibles. Finalement, au terme de quelques jours de réflexions et un moral des plus oscillants, il en arriva à se demander : « Qu’est ce que cela change ? » Allait-il partir à l’aventure à 16 ans pour découvrir, si tant est qu’il y parvienne, ses véritables géniteurs ? Allait-il accabler sa Mère, qui l’avait élevé avec amour, par toutes sortes de questions ou de reproches et haïr celle qui l’avait abandonné ? Ces idées évoquées un court instant, furent bien vite rejetées. Il ne ferait rien, ne dirait rien et ne chercherait pas à savoir. L’amour de ceux qui l’avaient élevé lui suffirait. Cet amour, il ne voulait, ni pouvait envisager de le trahir. Il ne ressentait aucune haine envers celle qui, l’ayant porté, l’avait abandonné ; peut-être parce qu’il ne fut jamais complètement abandonné. Aucun ressentiment pour son géniteur qui avait sans doute quitté sa compagne, enceinte pendant la guerre, à moins qu’il ne soit mort. À quoi bon juger quand on ne sait rien ? Il n’allait pas échafauder toute sa vie des hypothèses, alors qu’au fond de lui il avait décidé de n’en vérifier aucune. Par contre, sa mémoire lui présentait de petits détails de son enfance qui ne « collaient pas ». Par exemple quand, vers l’âge de huit ans, il demandait un petit frère ou une petite sœur à ses parents, leur regard entendu et leur réponse : « c’est difficile de les commander ! » lui parurent étranges. Ils auraient pu répondre simplement qu’ils étaient trop vieux, et sans doute l’aurait-il compris ou, du moins, accepté. Autre détail : à Paris un soir, gare Saint-Lazare, ses parents se cachèrent pour lui faire ce qu’ils pensaient être une farce. Il fut choqué, ne se prêta pas au jeu et, plein de ressentiment, sans plus attendre, rentra au domicile et fit une lettre à son père. Malgré ses dix ou onze ans, cette accusation eut pour effet de peiner profondément ses parents. Pourquoi avait-il agi de la sorte ? Pourquoi ne pas s’être prêté au jeu, avoir accepté la blague ? Peut-être parce qu’au tréfonds de lui, il devait se dire : « On m’a déjà fait le coup une fois de m’abandonner, on ne va pas recommencer ! » C’était d’autant plus surprenant qu’à l’époque il était censé ignorer les circonstances de sa naissance mais sans doute, intérieurement, quelque chose savait. Malgré tout, sa jeunesse se passa dans un climat de calme, d’amour et de douceur. Pierre était gâté, mais bien élevé, parfois de façon sévère. Ses parents s’entendaient à merveille et il ne gardait aucun souvenir ou presque de querelles et, le cas échéant, elles étaient bien vite apaisées. Pierre s’épanouissait. Il est évident que si son Père n’était pas mort si tôt, les choses auraient été différentes. C’est du moins ce qu’il pensait. Mais les plus grands secrets ne sont jamais protégés éternellement. Tout finit par se savoir, ce n’est qu’une question de temps. À l’époque, cette adoption lui revenait souvent au visage au cours des discussions les plus diverses. Par la suite, quand des médecins lui demandaient dans un but préventif s’il y avait des antécédents de polypes coliques dans sa famille, il préférait répondre qu’il n’existait que des
problèmes cardiaques du côté paternel ; ce qui était vrai, et ce subterfuge lui évitait de déclarer qu’il ne savait pas car il avait été adopté. Était-ce une tare d’être adopté ? Sans doute osait-il le penser car il avait l’impression d’être amputé d’une grande partie de son histoire. Un jour, agacé, il sortit de ses gonds en disant : « L’hérédité c’est bien, mais il ne faut pas en abuser. » Il est vrai qu’il s’adressait à un noble qui défendait sa particule… Voici donc les moments cruciaux de l’histoire de Pierre. Il grandit doucement, cherchant à se vieillir pour ressembler à son père. Il comprenait que celui-ci était âgé lorsqu’il l’avait eu, trop âgé pour jouer au ballon ou pour courir avec lui, d’autant qu’il avait fait un infarctus juste après sa venue. Il avait été profondément choqué quand, vers l’âge de douze, treize ans, un camarade de classe déclara : « C’était ton père qui est venu te chercher hier soir ? J’ai cru que c’était ton grand-père ! » La difficulté pour lui venait du fait que, dans bien des circonstances, sa situation lui revenait à l’esprit, alors que les autres ne le savaient pas et que d’ailleurs il ne souhaitait pas le leur révéler. Le seul moyen qu’il envisagea pour lutter contre cette situation délétère fut de s’accomplir dans le travail. Par contre, sa mère aurait préféré le garder le plus longtemps possible auprès d’elle. Elle avait les moyens de lui trouver un travail facile, rémunérateur, qui ne lui prenne pas trop de son temps… il n’aurait presque pas été obligé de travailler pour vivre ! INADMISSIBLE, pensa-t-il ; et c’est alors qu’il décida de réussir par lui-même comme s’il avait été suffisamment redevable jusque-là. Quelques années plus tard, il se sentit plus assuré, de par ses réussites universitaires. Puis se posa la question, dans un avenir proche, une fois marié, d’adopter un ou plusieurs enfants (avec l’accord de son épouse). Il y a tant d’enfants en souffrance dans le monde, pensait-il, dans l’attente d’un foyer aimant pour les accueillir, sans parler de ceux, dans notre propre pays, qui ne peuvent bénéficier pour des raisons variées d’une procédure légale et qui sont déplacés de foyers en foyers. Cela le conduisait à reconnaître la chance qu’il avait eue. L’idée lui vint alors de retrouver l’organisme qui l’avait accueilli après sa naissance afin de poser des questions dans l’esprit d’une éventuelle adoption. Quel ne fut pas une nouvelle fois le choc éprouvé quand la responsable du centre lui déclara tout de go : « Pour une personne comme vous qui avez été adoptée, il est hors de question de vous confier un enfant, vu les problèmes psychologiques inhérents à votre histoire ! » Quelle douche ! Que répondre ? Il essaya de montrer que sa situation lui permettrait, une fois marié (il se présenta d’ailleurs comme fiancé), d’assumer matériellement la bonne marche du foyer. Inutile, rien ne fit changer cette personne. Il dut repartir une nouvelle fois avec une chape de plomb sur les épaules. L’idée qu’il ne serait pas en mesure d’être un bon père le hanta des années durant. Quelque temps plus tard, après quelques relations sentimentales, il trouva celle qui allait devenir sa compagne. Ils s’étaient rencontrés à plusieurs reprises dans le travail où elle venait lui présenter les projets d’une entreprise avec laquelle il travaillait en partenariat. Il aimait sa façon d’analyser la situation ; elle lui apportait chaque fois la petite nuance qu’il n’avait pas envisagée. Isabelle, puisque tel est son nom, était sensible au charme de Pierre, elle présentait sous son allure directe une grande timidité associée à une intense vulnérabilité.
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