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Petit kit philosophique de survie

De
69 pages


Reconnaître, comprendre et se défendre des agressions qui empoisonnent notre quotidien est la clé pour prendre sa vie en main. Explications d'une philosophe... professeur de self-défense !





Il est des " petites " agressions qui empoisonnent l'existence et qui, en réalité, ne sont pas si anodines : se faire couper la parole en public, se faire passer devant dans une file d'attente, être l'objet de " blagues " sexistes ou racistes, de pressions psychologiques au travail ou en famille, etc.
Du manque d'estime de soi à la dépression, en passant par la peur physique des autres, ces agressions peuvent nous faire vaciller. Pourquoi ont-elles un tel impact ? Et d'où viennent-elles réellement ? Des autres ou de nous-mêmes ? N'en sommes-nous alors que les victimes ?
Alexandra Ahouandjinou, docteur en philosophie et professeur de self-défense, nous apprend à discerner et à comprendre ces agressions du quotidien et nous propose quelques clés pour s'en défendre.



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Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.

À mon cher et tendre Jonathan.

Introduction

Self-défense et philosophie

Aussi loin que je m’en souvienne, avant même l’époque du cartable, il fallait déjà se battre. Non que le contexte me fût particulièrement défavorable, je ne suis née ni orpheline ni dans un pays en guerre. Mes parents étaient « au taquet » et, côté vie sociale, je veux dire même à la maternelle, après m’avoir encerclée puis examinée de la tête aux pieds, on concluait assez vite que je ne différais que par le teint. Entre vanille et chocolat, j’étais donc étiquetée café au lait. Ensuite, on me laissait à peu près tranquille.

Pourtant, il me fallait mener une lutte quotidienne pour échapper aux assauts hostiles d’un ennemi d’autant plus redoutable qu’il savait se camoufler et se dissimuler aux yeux des adultes. Je veux nommer ma belligérante sœur. D’un an et demi mon aînée, et d’une tête et demie plus grande, elle avait une nette supériorité physique. Ne disposant d’aucune espèce de technique autre que celle acquise lors de mon éveil en danse classique, il me fallait utiliser la ruse. À dix ans, la chose fut possible. Conciliant ma nouvelle force musculaire et ma stratégie guerrière, je terrassai l’adversaire.

Depuis, j’ai appris qu’il existe aussi des ennemis invisibles. Ceux-là touchent principalement les adultes et les font parfois terriblement souffrir. Ils semblent encore plus difficiles à vaincre. Je me suis essayée à plusieurs stratégies pour porter secours aux victimes, cependant, il n’est pas si facile de les en défaire. De mon côté, je me suis juré de tout faire pour m’en prémunir. Plus tard, résolue à ne jamais être ni la victime de moi-même ni celle des autres, je me suis exercée tant au self-défense qu’à la philosophie.

Côté self-défense, j’ai pratiqué le kung-fu et je ne cesse de m’émerveiller devant cet art martial qui sait combiner grâce, force et beauté. Je suis devenue championne, deux fois en coupe de France, une fois en championnat de France. J’ai adoré le combat autant que je l’ai redouté. Aujourd’hui, je pratique essentiellement un style de self-défense très opérationnel, le krav-maga. Ses techniques de combat rapproché me procurent un grand sens de l’efficacité, les mouvements sont percutants et rapides parce qu’ils empruntent dans la riposte le chemin le plus court. J’apprends aussi à switcher d’un état de tranquillité à une grande explosion d’agressivité nécessaire à contrer toute attaque qui, en général, survient par surprise. Ces techniques dites de combat pour la survie ont pour vertu de réveiller en soi d’autres pulsions souvent trop émoussées par des inhibitions sociales et quotidiennes, c’est-à-dire beaucoup de vie. En réalité, elles m’ont permis de lutter contre les ennemis tant visibles qu’invisibles.

De l’autre côté, pourquoi la philosophie ? Ses outils de raisonnement, ses postures distanciatrices de tous jugements hâtifs et inconsidérés, son sens de l’analyse et de l’argumentation maintiennent mon esprit en éveil, donc en vie. Loin des dogmatismes et des préjugés, et de tous ces ennemis invisibles portant atteinte au dynamisme de la pensée. Je m’attelle, je m’applique à rester, à demeurer vivante. Aussi, je me retrouve à travers la métaphysique aristotélicienne où j’étire ma passion pour la pensée de l’être jusqu’à la phénoménologie de Heidegger. Mon parcours, jusque-là plutôt paisible, du moins autant que peut l’être quant à son avenir un étudiant en philosophie, m’a conduite jusqu’au doctorat où, ayant émis une thèse qui contrevenait à la sienne, je me suis heurtée au mauvais orgueil de mon directeur. Là encore, il a fallu se battre. Le temps de soutenir ma thèse, je me découvris une réelle passion pour les mathématiques qui m’ouvraient la voie pour des études en ingénierie informatique. Je me suis donc réveillée un matin docteur et ingénieur. Je n’en fus pas peu fière. Forte de cette double dimension, je disposais d’un bouclier magique, une arme me garantissant de tout vieillissement de la pensée, de toute raideur funeste, une fontaine de jouvence intarissable : l’aptitude à la réflexion.

Aujourd’hui, plus que jamais, dans mon expérience en entreprise, se révèle en moi cette nécessité de demeurer vivante. Si pour le besoin, pour la forme, il faut consentir à la norme, je m’exerce à ne jamais en être dupe. À ne jamais m’identifier à ces règles, ces prescriptions dissipatrices de toute singularité, évanouissantes de toute intelligence, vaporisatrices de toute personnalité. À ce niveau, la philosophie est et demeure mon self-défense.

Évidemment, toutes ces pratiques et disciplines m’ont permis de penser mes luttes, d’appréhender mon existence. Sachant que l’une n’est jamais réellement dissociable de l’autre. Quand je pratique mon self-défense, j’y pense philosophiquement. Ce petit livre est le fruit de ces réflexions car, en tant que combat, le self-défense ne se réduit pas uniquement à une pratique, mais il s’étend, s’élargit à la vie, s’étire jusque dans l’existence.

 

Pour tout vous dire, si demain je me trouve seule, que ma vie est en danger, que je suis physiquement attaquée, qu’il n’y a pas d’autre recours possible que l’agressivité, la question morale ne se posera pas. Je me défendrai, frapperai, mordrai, crierai, cognerai. Par-delà le bien et le mal, une seule préoccupation : ma vie. Mais si l’adversaire est neutralisé, jusqu’où aller ? Dois-je surmonter cette envie irrépressible de tout lui rendre, de tout lui retourner, de l’assiéger, voire de l’anéantir ? Œil pour œil, dent pour dent ?

Si cette situation limite advenait en pleine foule, dans le métro ou sur un boulevard fréquenté, j’aurais un peu plus de chances d’être secourue. Mais il existe tant d’exemples d’agressions où la victime est écrasée dans l’indifférence collective alors que le risque d’intervenir était minime.

Alors, ne dois-je compter que sur moi-même ? Est-ce toujours prendre un risque que de compter sur l’autre ? Et puis, qu’est-ce qui s’est délité en moi et dans cette société au point que je n’ai plus confiance en l’autre et en sa solidarité ? L’état de nature de Hobbes aurait-il fini par émerger de sa théorie ? « L’homme est un loup pour l’homme » serait-il désormais de mise dans notre belle société bien polie, bien huilée ? Pour mieux saisir le problème, rappelons brièvement ce qu’est cette théorie. À travers l’état de nature qu’il imagine, Hobbes affirme qu’en l’absence de toute règle ou loi sociales, l’homme serait en situation de guerre permanente. Une guerre de tous contre tous où chacun cherche par n’importe quel moyen à assurer sa propre conservation. Étant donné qu’aucune loi n’existe, tous les abus sont permis. Le paradoxe consiste en ce que chacun, luttant pour sa survie, met tous les autres en danger1.

Pour être honnête, je vis cet état de nature au quotidien dans l’entreprise, à la seule différence qu’il s’avance masqué. D’ailleurs, j’ai été une proie moi aussi. La proie du loup qui s’acharne à faire émerger le mouton qui est en vous. Mais sur quoi le loup table-t-il si ce n’est sur la peur et l’isolement ? Ne lui facilite-t-on pas la tâche avec notre individualisme craintif ? La passivité, loin de limiter la violence, ne l’encourage-t-elle pas ?

J’ai des amis, mon casier judiciaire est vierge, je n’ai jamais fait de mal à personne. Pourtant, il m’arrive de sentir monter en moi une fièvre, une fureur, un désir de lutte, une agressivité. Je la sens monter comme une provocation au combat, un appel à la résistance. Le mouton de Panurge se change en brebis galeuse. Mais que dois-je faire de cette agressivité ? La condamner, la nier, la refouler ? Elle semble pourtant l’alerte indispensable, le signal vital d’une menace à mon intégrité. Alors que faire ? Dois-je la suivre et me défendre ? Agir ou ne pas agir ? Quelque chose me retient. L’appel de la forêt s’évanouit pour l’injonction raisonnable. Si je réagis, je risque gros, mon boulot, mon salaire, ma sécurité matérielle et peut-être celle de mes enfants.

Pourtant, l’expression « self-défense » mentionne bien le self, le soi. C’est moi que je défends. Mais qu’est-ce que ce moi ? Qu’est-ce qui, au fond, me constitue ? Mon salaire ? Mon désir ? Ma personnalité ? L’être ou l’avoir ? Que dois-je défendre en premier ?

Et puis, la question du « self » semble encore bien être celle du nous, lorsque la situation de crise est l’effet d’un consentement collectif et moutonnier. Lorsque la peur physique ou morale paralyse la plupart d’entre nous, au point d’en édifier cette pastorale collective, alors n’y a-t-il pas devoir à se défendre ? À nous défendre pour recréer, retrouver la force inouïe et rassurante de la solidarité ?

1. Cf. Thomas Hobbes, Du citoyen, Flammarion, 2010, « Épître dédicatoire ».

1

Ça commence comme ça

Définition du mot « violence » : « Force exercée par une personne ou un groupe de personnes pour soumettre, contraindre quelqu’un ou pour obtenir quelque chose1. »

Les « petits tracas » que nous subissons au quotidien sont en fait des violences banalisées, ou qui ne sont pas caractérisées comme telles. Mais, précisément, en quoi ces agressions constituent-elles de véritables violences ? Sont-elles seulement à envisager comme « légères » ? Et, surtout, comment s’en défendre ? Peuvent-elles porter atteinte à mon équilibre et ma liberté ? Pour mieux les comprendre, prenons quatre exemples de violences dites « légères » au quotidien.

On me gifle

Définition du mot « gifle » : « Coup donné avec le plat ou le dos de la main sur la joue de quelqu’un2. » Certains vous diront qu’une gifle, ce n’est rien, voire que de temps en temps, ça ne fait pas de mal. Pour autant, peut-on considérer la gifle comme une violence légère ?

Cet exemple me paraît illustrer au mieux ce type de violence « ambiguë ». Mais le dire, c’est déjà donner mon avis, à savoir que la gifle représente bel et bien une violence. C’est antiphilosophique car rien ne vaut de le dire, reste à le démontrer. On s’étonnera encore de voir qu’une violence physique, aussi légère qu’elle puisse paraître, implique un type d’autodéfense beaucoup plus complexe et beaucoup plus nuancé qu’on se l’imagine.

Premier constat : la violence physique légère ne porte pas sa fin en soi – petite pensée philosophique non négligeable pour le self-défense. Pour le comprendre, il faut en passer par l’épreuve du corps. Que ressentez-vous quand vous recevez une gifle ? Arrêtez-vous un instant, laissez-vous aller à cette sensation. Fermez les yeux, prenez trois longues respirations et imaginez le moment du soufflet. Âmes sensibles ne pas s’abstenir, vous êtes également conviées à l’effort. C’est fait ? Alors ? À part surprise ou colère, que ressentez-vous ?

Pour ma part, j’ai l’impression que celle ou celui qui me gifle passe subitement du vouvoiement au tutoiement. Ce glissement indu s’opère sans ma permission. À travers cet acte, cette personne ne respecte pas la distance physique protégeant mon intimité. Il y a donc dans cette gifle une intrusion forcée. Et quand bien même l’agresseur m’est familier, l’intrusion n’en demeure pas moins imposée ; ma volonté est contrainte, donc niée. De fait, j’ai mis un pied dans la violence – ou plutôt, l’agresseur m’y a fait rentrer à pieds joints et de plain-pied.

De plus, la gifle me ramène au statut d’enfant : en un instant, elle me fait passer de l’« autonomie » à l’« hétéronomie », deux termes chers à Kant et qui méritent le détour. L’« autonomie » désigne la capacité d’un individu à se donner ses propres lois, pas au sens où il serait anarchiste, mais plutôt au sens où, confronté à un problème ou un choix moral, il décide de se comporter de la façon qu’il jugera la plus universelle possible ; autrement dit, il ne cherchera pas à servir ses intérêts égoïstes, ou encore à obéir à une loi extérieure, mais pourra se « dicter » sa maxime et son action dans une volonté libre. Et ce toujours de telle sorte que sa maxime vaille universellement, c’est-à-dire puisse « s’ériger elle-même en loi universelle ».

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